"Le petit tracteur rouge" de Bertrand Fouquoire (texte) & Aude Gooly (illustrations)


Le petit tracteur rouge
(Une aventure de Zoé et Louis)
Auteurs : Bertrand Fouquoire (texte) et Aude Gooly (illustrations)
Éditions : Du Volcan (14 décembre 2019
ISBN : 9791097339227
48 pages

Quatrième de couverture

Plongez dans l’univers magique d’un petit village de Normandie vu à travers le regard de deux enfants. Enchantement des petits plaisirs de la campagne ? Aller aux champs en tracteur, se promener dans les chemins creux, ramasser des escargots, cueillir des mûres. Poésie de la vie au village…

Mon avis

 Des dessins naïfs de belle qualité associés à un texte bien écrit, porteur de messages positifs d’entraide, de respect, de retour aux vraies valeurs et voilà un très bel album à offrir à de jeunes lecteurs ou à des plus petits si on leur raconte.

Zoé et Louis sont deux jeunes enfants, qui vivent à Réville en Normandie. Ils sont au contact de la nature, l’apprécient et aiment la vie simple qui s’offrent à eux. Dans ce coin de France, l’agriculture a beaucoup d’importance et fait partie du quotidien. Les deux bambins rêvent d’aider aux champs et le voisin, qui vient de s’équiper d’un nouveau tracteur rouge, va leur offrir cette opportunité.

Cet ouvrage fait la part belle aux petits bonheurs de tous les jours comme acheter une brioche juste sortie du four ou se promener en extérieur. A l’heure où j’écris ces mots, en plein confinement COVID-19, le sentiment du retour à l’essentiel est d’autant plus fort et le retentissement de ce livre plus profond. Vivre au contact de la nature permet à Zoé et Louis d’être en phase corps et esprit, d’être équilibrés. Avec des mots adaptés à public d’écoliers, et un vocabulaire bien choisi, Bertrand Fouquoire nous conte une histoire de voisinage, de solidarité, de quotidien à la campagne dans une petite bourgade. Aude Gooly accompagne le texte avec brio. Ses illustrations sont colorées, gaies et soutiennent à la perfection l’aventure de Zoé et Louis. De plus le format de l’album donne une visibilité intéressante entre les phrases et les images.

Une jolie réussite !

NB: J'ai beaucoup apprécié que le tracteur soit presque humain ....

"Des mocassins brodés de perles bleues" de Ron Querry (The Death of Bernadette Lefthand)


Des mocassins brodés de perles bleues (The Death of Bernadette Lefthand)
Auteur : Ron Querry
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle
Éditions : du Rocher (17 avril 2019)
ISBN : 978-2268101590
360 pages

Quatrième de couverture

Bernadette Lefthand, jeune Apache jicarilla, vit dans la réserve au nord-est du Nouveau-Mexique, avec son père et sa cadette, Gracie. Bernadette est vue comme une star des pow wow où, dans les réserves, se retrouvent diverses tribus pour les danses et les rodéos. Un jour, Gracie apprend que sa sœur a été retrouvée morte. L'énigme de cette mort se mêle avec la sorcellerie navajo sur fond de vie quotidienne dans les réserves.

Mon avis

« C’est de la fiction, mais tout est vrai. »

Ron Querry est un descendant du clan Sixton de la nation choctaw mais il n’a jamais vécu dans une réserve. Pourtant lorsqu’il évoque celle du Nord-Est du Nouveau-Mexique où se déroule son récit, on a vraiment le sentiment d’y être tant l’atmosphère, les relations entre les uns et les autres, les activités quotidiennes sont bien décrites. Gracie et Bernadette sont deux sœurs, la seconde est belle et danse le pow wow à la perfection. Elle fait des envieuses et des envieux mais c’est à Anderson qu’elle a donné son cœur. Elle travaille chez Starr, une ancienne mannequin qui vit dans le luxe. Un jour, Bernadette est retrouvée morte, que s’est-il passé ?

Dans ce roman Gracie (16 ans), Starr et une voix dont on ne sait à qui elle appartient, prennent la parole. Les deux premières s’expriment en disant « je ». Le phrasé est adapté, Gracie est plus dans l’oralité, quant à Starr, sa formulation est plus recherchée. L’une et l’autre vont expliquer, raconter, nous faire découvrir Bernadette. Sa vie, ses choix, ce qu’elle subit, ce qu’elle décide. Il y a également tout le poids des traditions, de la culture des indiens, avec leurs « codes » de fonctionnement ; la place de la magie, des esprits dans un « monde » où les croyances sont très importantes. Le présent se mêle au passé et petit à petit, les personnalités se dessinent. Gracie est ancrée dans la réserve depuis toujours et son regard est celui de l’intérieur, Starr a vu autre chose avant d’être là et elle a du recul… Les deux approches se complètent, résonnent l’une dans l’autre, offrent un regard différent, sous un autre angle….  La troisième voix est plus discrète et finira par monter en puissance.

C’est une lecture enrichissante, intéressante, pas toujours facile du fait des différents styles de langages. J’ai toujours aimé les recueils, les documents qui présentent la vie des indiens. Celui-ci ne déroge pas à la règle, c’est une belle découverte !

Merci à la traductrice qui a fait un excellent travail et à l’amie qui m’a offert cet ouvrage.




"Une longue impatience" de Gaëlle Josse


Une longue impatience
Auteur : Gaëlle Josse
Éditions : Les Editions Noir Sur Blanc (4 janvier 2018)
ISBN : 978-2882504890
190 pages

Quatrième de couverture

Une femme perd son mari, pêcheur, en mer, elle se remarie avec le pharmacien du village. Son fils, issu de sa première union, a du mal à s’intégrer dans cette nouvelle famille et finit par lui aussi prendre la mer.

Mon avis

Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête.

La seconde guerre mondiale est terminée, on est dans les années 50, en Bretagne. Une femme élève seule son fils car son mari, pêcheur, est décédé, la mer le lui a pris. Le pharmacien, issu de bonne famille, s’est déclaré. Malgré la différence de milieu, d’habitudes, elle l’a épousée et s’est décidée à habiter la belle demeure dont il a hérité. Mais Louis, le fils de sa première union, a du mal à trouver sa place dans cette « nouvelle famille ». Il peine à tisser des liens avec le mari de sa Maman. Et un jour, jeune adolescent, il disparaît, il ne revient pas et le temps passe. Sa mère l’attend, espère, imagine son retour, pense à ce qu’il vit loin d’elle….

C’est avec une écriture lumineuse, à points comptés, comparable à une dentelle délicate, une broderie minutieuse, que Gaëlle Josse nous entraîne dans l’univers de cette femme qui vit dans l’espérance du retour. On lit sa patience et son impatience. Elle subit les jours l’un après l’autre, elle imagine les retrouvailles, elle les vit et c’est ce qui l’aide à avancer, à tenir… C’est une lutte incessante pour elle tant elle souffre.
« Je m’invente des ancres pour rester amarrée à la vie, pour ne pas être emportée par le vent mauvais, je m’invente des poids pour tenir au sol et ne pas m’envoler, pour ne pas fondre, me dissoudre, me perdre. »

Lorsqu’on est mère, on ne peut que s’identifier à cette femme (d’autant plus que le récit est écrit à la première personne), on comprend sa douleur, sa hâte à retrouver la chair de sa chair, ce besoin d’exprimer tout ce qui sera beau lorsqu’il reviendra. Le serrer dans ses bras, l’écouter, le toucher, cuisiner ses plats préférés, lui parler, le regarder tout simplement et se repaitre de sa présence ……

Qu’il est long le temps de l’attente, qu’il est beau l’amour de cette mère, le chemin qu’elle trace pour comprendre la fuite de son fils et aller vers la résilience familiale.

Un phrasé sublime, un style exquis et un livre inoubliable.

"Ce lien entre nous" de David Joy (The Line That Held Us)


Ce lien entre nous (The Line That Held Us)
Auteur : David Joy
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (26 Mars 2020)
ISBN : 978-2355847295
340 pages

Quatrième de couverture

Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l'ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu'il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu'à lui.

Mon avis

« L’esprit est un enfer à lui tout seul »

C’est le deuxième roman que je lis de David Joy. Il se passe une nouvelle fois dans l’Etat de Caroline du Nord, un lieu où lorsqu’on est loin des grandes villes, les conditions de vie ne sont pas faciles et le secteur économique peu florissant. L’alcool est présent, le désœuvrement aussi, et il n’est pas rare de voir les hommes se battre….
Braconner est un moyen de nourrir les siens, voler du ginseng également. N’importe quel petit trafic est bon pour s’en sortir.

C’est ce que font Darl Moody et Carol Brewer, le premier chasse un cerf, le second cherche la plante. Tous les deux sont sur la propriété d’un autre homme et ils se cachent de lui, agissant la nuit. Mais quand tout est sombre, les silhouettes sont plus floues et croyant tirer sur l’animal qu’il convoite, Darl tue Carol. L’affolement fait place à la peur, il connaît le frère de Carol et sait que si ce dernier a le moindre doute quant au décès, il ne lâchera rien jusqu’à savoir. Il faut donc agir et vite. Cacher le corps, se dénoncer en expliquant qu’il s’agit d’un accident, ne rien faire ? A l’heure des choix, Darl est perdu, angoissé, il sait que sa vie est foutue s’il se trompe (et peut-être même s’il ne fait pas d’erreur). Il est conscient qu’il va vivre la peur au ventre, avec une épée de Damoclès en permanence au-dessus de la tête. Quand on ne sait pas que faire, souvent, on s’adresse à ses amis ou sa famille, ce sont eux les piliers de notre vie, ceux sur qui on peut s’appuyer, ceux qui peuvent conseiller, aider, accompagner. Darl ne déroge pas à la règle, il va se tourner vers Calvin, son pote de toujours. Ce dernier a une vie tranquille et une amoureuse qui le « tire vers le haut ». Va-t-il aider Darl à trouver une solution, va-t-il choisir de rester en dehors de tout ça pour ne pas mettre en péril l’équilibre de sa vie ?

Comme dans son recueil précédent, l’auteur met l’homme face à des décisions qui vont changer le cours de son existence. Le quotidien aura un avant et un après, il faudra faire avec et essayer de se dire qu’il fallait qu’il en soit ainsi.
« Il fallait qu’il en soit ainsi, répéta-t-il, accentuant cette phrase comme si c’était le destin. »

C’est avec une écriture forte, puissante, où chaque mot pèse que le récit prend forme. C’est empli de désespérance, de souffrance, de violence plus ou moins contenue mais que c’est beau à lire. Et je ne peux que remercier Fabrice Pointeau qui a su trouver le phrasé, le vocabulaire pour que chaque ligne nous touche au cœur.
« Une seule émotion dont il savait qu’elle était plus puissante que la souffrance. Avec le temps elle arriverait. Et alors il saurait vers quoi diriger sa rage. »
Dans ce texte, le monde échappe à ceux qui vivent dans l’urgence d’agir, contraints de vaincre l’incertitude et d’avancer coûte que coûte. La vie n’est pas un jeu, on a des cartes en main, mais pas toutes et on ne connaît pas celles de nos adversaires. Des faits extérieurs peuvent modifier la donne et le hasard demeure, on ne maîtrise plus rien et certainement pas les réactions de ceux qui nous font face ou qui se tapissent dans l’ombre…. C’est tout cela qu’exprime l’auteur, avec un doigté minutieux, une certaine forme de délicatesse envers ses personnages. Oui, ne nous leurrons pas la brutalité est présente, la peine physique et morale est infinie. Mais l’amour, l’amitié, la volonté d’avancer soulèvent des montagnes, pas toujours pour le bien être de tous mais suffisamment pour que chacun ait le sentiment d’aller de l’avant. C’est vraiment le point fort de l’auteur, il nous démontre la puissance des sentiments qui pousse l’homme à aller plus loin que ses limites avant peut-être d’accepter une forme de résilience. Nos émotions sont ambivalentes face à ses protagonistes : sont-ils admirables, détestables ?

Une fois encore, l’histoire contée par David Joy m’a pris aux tripes. Les laissés-pour-compte ont une place prépondérante dans ses fictions et il les rend humains tout simplement.

"Darktown" de Thomas Mullen (Darktown)


Darktown (Darktown)
Auteur : Thomas Mullen
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Marie Carrière
Éditions : Payot et Rivages (4 Mars 2020)
ISBN : 978-2743649821
480 pages

Quatrième de couverture
Atlanta, 1948. Répondant aux ordres d'en haut, le département de police d'Atlanta est forcé d'embaucher ses premiers officiers noirs. Mais dans l’Amérique de Jim Crow, un flic noir n'a pas le droit d'arrêter des suspects, de conduire des voitures de police ou de mettre les pieds dans les locaux de la police…

Mon avis

« Ne jamais montrer sa peur. »

Les lois Jim Crow en Amérique, vous connaissez ? C’est un ensemble d’arrêtés et de règlements promulgués généralement dans les États du Sud ou dans certaines de leurs municipalités, entre 1876 et 1965. Leur but ? Dire que les droits des hommes sont les mêmes tout en les distinguant selon leur appartenance raciale…..

Le roman se déroule en 1948, en Arizona. Les premiers policiers à peau noire ont été embauchés, ils sont huit. Relégués dans un sous-sol aux murs humides, sans voiture de fonction (contrairement aux « collègues » de race blanche), avec des horaires pourris, moins payés. Ils n’ont même pas le droit de rentrer par la porte principale du commissariat, encore moins de passer dans les locaux réservés aux blancs. Les tensions sont nombreuses entre les deux entités, pas de collaboration, on refile le sale boulot à ceux d’en bas, chaque rapport d’enquête qu’ils rendent, peut être falsifié, voire refusé ou non lu. Ils dérangent et une guerre d’usure est en place pour qu’ils démissionnent et s’ils résistent, les faire accuser de quelque chose pour qu’on n’entende plus parler d’eux. Et bien sûr, pour patrouiller, les quartiers sont délimités, on ne mélange pas ! Malheur au policier blanc qui pourrait dire que ce n’est pas juste en essayant de soutenir les blacks, il sera désavoué. Pourquoi tant de haine ? Le racisme est-il différent de nos jours ? Lorsqu’on voit les joueurs de football africains se faire huer sur certains terrains de foot… On peut se demander où est le respect de l’autre, même à notre époque et c’est très grave…...

Dans ce récit, qui est le premier d’une série de cinq, nous faisons connaissance avec deux policiers à peau noire. Lucius Boogs et Tommy Smith, des vétérans de guerre qui ont été embauchés pour faire « le quota » obligatoire d’employés de couleur dans la brigade. Une nuit, alors qu’ils sont en activité, ils assistent à une scène qui les dérange. Une jeune métisse, qui semble blessée, s’enfuit d’une voiture conduite par un blanc en infraction. Que faire ? Suivre la femme ou verbaliser ? Ils ont, entre autres consignes, l’ordre de ne pas se séparer. Ils décident de s’occuper de l’homme, mais la situation dégénère car c’est un blanc méprisant. Le lendemain, la demoiselle est retrouvée morte dans une décharge. Conclusion des chefs blancs ? Vous la devinez ? « On ne va pas mener d’enquête, on ne sait même pas de qui il s’agit. » Sauf que notre binôme et notamment Lucius ne l’entend pas de cette oreille. Et envers et contre tous, les deux équipiers vont combattre cette injustice, au péril de leur vie, ne lâchant rien. La difficulté principale est pour eux de ne pas se faire repérer, d’obtenir des informations fiables en instaurant un lien de confiance, de ne pas être dénoncés par ceux qu’ils rencontrent et d’obtenir des éclaircissements puis des réponses. Des personnes, plus ou moins dans l’ombre, deviendront leurs alliés, prouvant que quelques-uns ne cautionnent pas l’attitude générale.

La personnalité de ces deux coéquipiers est très intéressante et j’aurai plaisir à les retrouver puisqu’ils vont devenir des héros récurrents de l’auteur. Lucius vit encore chez ses parents, il est fils de pasteur, issu d’une bonne famille. Il a des valeurs et essaie de réfléchir avant d’agir. Tommy est beaucoup plus impulsif, rentre-dedans. Leur duo est très complémentaire, ils se motivent et s’équilibrent.

Ce livre m’a passionnée. Au-delà de l’enquête, qui n’est pas le point essentiel, c’est clairement le climat et les conditions de travail qui sont à découvrir. On réalise combien le racisme détruit les rapports humains, les rendant dangereux lorsque chacun campe sur ses positions sans écouter les autres. Quand je lis (page 156) que le « contact visuel inconvenant » est un chef d’accusation officiel, je suis révoltée, honteuse que des êtres humains aient rédiger de tels écrits.

« Darktown » est une lecture exigeante, pleine de sens. L’auteur a une écriture forte, puissante, un style percutant. Il n’y a pas un mot de trop, tout est dit.

"La cave aux poupées" de Magali Collet


La cave aux poupées
Auteur : Magali Collet
Éditions : Taurnada (19 Mars 2020)
ISBN : 978-2372580663
211 pages

Quatrième de couverture

Manon n'est pas une fille comme les autres, ça, elle le sait depuis son plus jeune âge. En effet, une fille normale ne passe pas ses journées à regarder la vraie vie à la télé. Une fille normale ne compte pas les jours qui la séparent de la prochaine raclée monumentale... Mais, par-dessus tout, une fille normale n'aide pas son père à garder une adolescente prisonnière dans la cave de la maison.

Mon avis

Elle n’a connu que ça, Manon. La vie (mais peut-on appeler ça la vie ?) dans une maison, loin de tout. Avec un homme, appelé « Le Père » et une Maman, qui est décédée. Elle lui manque mais elle n’a pas le choix. Manon accepte les coups, l’attitude perverse du paternel. Elle est fataliste, formatée ainsi car elle n’a jamais rien vu d’autre… Bien sûr, à la télévision, elle observe « la vraie vie » mais ça ne lui fait même pas envie. Elle n’a plus d’émotions, de sentiments, depuis longtemps, elle subit et c’est tout. Elle obéit sinon elle ramasse, le Père la frappe, la « monte » et tout est douleur. Dans la cave, il y a la fille ou les filles, c’est selon. Elle les prépare, les « conditionne » et essaie, au maximum, de leur faire comprendre ce qu’elles doivent faire pour être de « bonnes poupées ».

Ce qui est décrit dans le roman, à ce moment-là, est très fort, très dur, plutôt insoutenable. C’est Manon qui parle, qui s’exprime avec ses mots comme une petite fille soumise, loin de la réalité, mal aimée, ayant grandi trop vite, installée dans un vécu qu’elle ne maîtrise pas. La sélection de chaque terme est précise, fait sens, et choque, c’est volontaire et on ressent une terrible impuissance. Le lecteur peut s’interroger et se dire que Manon devrait lutter, avoir envie d’autre chose. A quoi bon ? Est-ce que le « dehors » lui fait peur ? Est-ce que s’occuper des prisonnières lui donne l’impression d’être utile ? Est-ce qu’elle ne comprend pas qu’elle peut vivre différemment ?

Et puis un événement va bousculer ce faux équilibre. Manon va découvrir l’Autre. L’Autre qui ne sera plus un « numéro », qui existe et qui la fait exister, presqu’en miroir… A ce moment-là, des doutes s’immiscent dans son esprit et dans celui de la personne qui lit. Y-a-t-il une petite, infime place pour l’espoir ? Manon peut-elle créer des liens, aimer, décider de passer à autre chose ? Est-ce que tout cela n’est pas trop pour elle ? Est-elle capable de vivre autrement ? Et puis peut-elle avoir un rapport « normal » avec d’autres personnes, elle qui vit cloitrée ?

Dans ce livre, la tension est permanente. L’écriture incisive de Magali Collet fait mouche, prend aux tripes et ne vous lâche pas. Même lorsqu’elle laisse entrevoir une lueur, tout retombe et le stress revient car la malveillance du Père ne faiblit pas. Alors, on reste le ventre serré, la boule au fond de la gorge, recroquevillée dans son canapé en se disant que tant de perfidie ça n’existe pas. C’est une lecture troublante, qui dérange. Un vrai roman noir où il n’y a pas un mot de trop. C’est sans doute cela, entre autres, qui fait sa force, qui le rend si puissant, si marquant. C’est brut, fort, porteur de sens. L’auteur vient de signer, avec ce titre, son premier récit. Elle fait fort. Son écriture est mature, posée et elle a su doser les descriptions, les ressentis, les relations entre les uns et les autres. C’est un huis-clos qui fait mal, donc pleinement réussi.



"La dame de l'Orient-Express" de Lindsay Ashford (The Woman on The Orient Express)


La dame de l’Orient-Express (The Woman on The Orient Express)
Auteur : Lindsay Ashford
Traduit de l’anglais par Philippe Vigneron
Éditions : L’Archipel (12 Mars 20120)
ISBN : 978-2809828191
396 pages

Quatrième de couverture

Octobre 1928. Son divorce lui a laissé un goût amer. Agatha Christie vient de prendre place sous une fausse identité dans l’Orient-Express. Rien ne l'oblige à rester en Angleterre pour écrire son dixième roman. Elle a trente-huit ans. À bord de ce train mythique qui doit la mener à Istanbul, elle fait la connaissance de deux femmes, Nancy et Katharine. Elles aussi cachent leur passé.

Mon avis

Librement inspiré d’un épisode de la vie d’Agatha Christie, ce roman est intéressant et très agréable à lire. En 1928, Agatha a divorcé car son mari la trompait. Elle fuit à bord du train mythique l’Orient-Express, en se cachant et en ayant un peu modifié son apparence. Elle a réellement voyagé de cette façon et a d’ailleurs écrit en 1934, le Crime de l'Orient-Express où un meurtre commis dans le convoi ferroviaire obligeait Hercule Poirot à mener l’enquête.

La voilà installée dans un wagon, profitant autant que possible de l’anonymat que lui offre la situation. Elle essaie de se montrer apaisée bien qu’elle imagine voir son mari partout. Cela l’obsède et elle n’est pas si sereine qu’elle veut le faire croire. Dans ce lieu magique, très bien décrit par l’auteur (on se croirait en voyage avec elle), elle fait connaissance avec deux dames dont une qui va partager sa cabine. Son instinct de femme lui souffle que ces deux-là cachent quelque chose. L’une dit qu’elle est partie car son mari était violent, l’autre se rend sur un chantier de fouilles en Mésopotamie. Divers événements, lors de ce long trajet, vont faire que ces trois là vont créer des liens, et mettre en place une solide amitié. Une relation purement féminine comme si les hommes n’avaient pas de place dans leur trio. De plus, en ce début de vingtième siècle, elles ont une nette tendance féministe. Suivre leurs actes, leurs raisonnements, leur façon de faire a été captivant. En replaçant ces trois voyageuses dans le contexte des différents lieux évoqués, de l’époque, on découvre un pan de vie des personnes confrontées à diverses problématiques que je ne citerai pas pour ne pas tout dévoiler du récit. Mais c’est sacrément bien pensé. Ce sont des thématiques abordées avec doigté par l’auteur à travers une histoire originale mêlant fiction et réalité.

Un point fort de ce livre est également l’approche du monde des fouilles archéologique. Une atmosphère particulière, le rôle de chacun sur le terrain et les rapports entre les individus, le lien avec les habitants du coin, le transport des pièces rares qui sont mises au jour, tout cela a été une riche découverte pour moi. Je ne sais pas si Lindsay Ashford s’est beaucoup renseignée sur l’archéologie mais en ce qui concerne la vie d’Agatha Christie, elle a lu et s’est imprégnée de nombreuses informations qu’elle a su intégrer à son texte intelligemment, le rendant très vivant et lui donnant « du fond ».

L’écriture de l’auteur est fluide, son propos maintient l’attention du lecteur. La traduction est de bonne facture, merci à Philippe Vigneron pour son travail de qualité. Les événements relatés font parfois référence au passé des unes ou des autres mais tout est clair. J’ai beaucoup aimé la mise en place des relations entre ces trois dames. Elles prennent le temps de s’observer, de se connaître, ne se dévoilant que peu à peu. C’est humain, compréhensible. On devine les difficultés liées aux tabous de l’époque et comment elles choisissent, parfois, de s’en affranchir. J’ai aimé leur retenue, puis leur espèce de libération lorsqu’elles se sentaient en confiance. J’ai apprécié qu’elles gardent, de temps à autre, une part de mystère. Cela permet de les sentir « vraies », terriblement humaines, vulnérables quelques fois mais décidées à se prendre en main, à vivre, et peut-être à tracer le chemin pour les générations futures….

Je ne connaissais pas Lindsay Ashford et c’est une superbe découverte !