"Gazon Paillasson" de Hervé Mestron


Gazon Paillasson
Auteur : Hervé Mestron
Éditions : LBS Sélection  (15 Juin  2018)
ISBN : 978-2378370305
172 pages

Quatrième de couverture

Un jeune prodige du ballon rond, va connaître l’ascension de sa vie. Repéré par un club de Ligue 1, il obtient tout ce dont il a pu rêver. Mais la consécration a un prix….

Mon avis

En pleine coupe du monde de football en Russie, ce livre est le bienvenu pour nous rappeler que le succès se gagne, se mérite, mais se gère également … et ce n’est sans doute pas le plus facile …  Tout le monde ne s’appelle pas Zidane pour garder, autant que faire se peut, sa femme, sa famille, ses amis, sa simplicité et surtout les pieds sur terre….

Youcef Hamidi a commencé à jouer au foot dans la cité où il habitait, avec une cannette de coca en guise de ballon. Puis il est allé en club, avec des copains à lui. Il a intéressé un club et est devenu interne au centre de formation. Il lui arrivait de faire le mur avec quelques comparses pour aller en boîte, draguer les filles … vivre une vie de jeunes …. qui lui échappait car pour être un bon footballeur, il se devait de garder une vie saine et équilibrée….

Lorsqu’un agent de joueur le repère, il comprend très vite que c’est la chance de sa vie d’évoluer en Ligue 1 au haut niveau. Il passe très vite (trop vite ?) d’une chambre à un appartement immense….des fins de mois difficiles à l’argent facile ….d’ailleurs il n’y a pas que l’argent qui est facile … les filles aussi …  son statut de « star » le rend attirant et  …. elles sont attirées  …… et si elles ne le sont pas, on les lui offre sur un plateau…..

Tout pourrait rouler (comme le ballon dont on parle), tranquillement avec des hauts et des bas comme dans un championnat ….. Mais ce n’est pas si simple. Youcef va-t-il tenir le cap ou se laisser entraîner là où il ne devrait pas ?  Comment agir face à sa famille qui est restée la même , humble et discrète ? L’argent ne va-t-il pas modifier leurs rapports ? Campagnes de pub, interview, séances photos, etc …. Youcef est très entouré mais n’est-il pas également terriblement seul ? Fréquente-t-il les bonnes personnes?   Garder la tête sur les épaules n'est pas évident, tout peut basculer d'un moment à un autre....

Avec une écriture très vivante, Hervé Mestron nous fait pénétrer dans le monde des footeux, de leurs aficionados, de tous ceux qui gravitent autour d’eux. C’est d’un réalisme saisissant, les événements évoqués sont retranscrits avec un ton juste.  J’ai été frappée par le style qui peut être amusant ou sérieux, voire grave,  suivant les sujets abordés.  Jamais l’auteur ne se pose en juge ou en moralisateur, il énonce des faits, montre combien il est difficile de résister aux sirènes, aux tentations…. Est-ce que la gloire grise les jeunes sportifs ? Si l’on creuse cette question, on s’aperçoit que beaucoup rêvent, certains sont élus, mais ne tiennent pas sur la distance car mal conseillés, mal accompagnés, envoûtés par l’argent aisément  gagné….Que mettre en place pour éviter les dérives ? Le salary-cap ? 

Ce roman est un excellent récit : il  nous distrait tout en nous rappelant que la vie, même chez les riches, n’est pas toujours un long fleuve tranquille…..



"CULOTTÉES" (Volume 2) de Pénélope Bagieu


CULOTTÉES
Des femmes qui ne font que ce qu'elles veulent : Volume 2
Auteur :  Pénélope Bagieu
Éditions : Gallimard (26 Janvier 2017)
ISBN : 978-2075079846
170 pages


Quatrième de couverture

Sonita, rappeuse afghane et exilée militante ; Thérèse, bienfaitrice des mamies parisiennes ; Nellie, journaliste d'investigation au XIXe siècle ; Cheryl, athlète marathonienne ; Phulan, reine des bandits et figure des opprimés en Inde... Les Culottées ont fait voler en éclat les préjugés. Quinze nouveaux portraits drôles et sensibles de femmes contemporaines qui ont inventé leur destin.

Mon avis

Quelques esprits chagrins ne manqueront pas de faire remarquer que les femmes que Pénélope Bagieu nous présente ont toutes, ou presque, des comptes à régler avec la gent masculine. Que ce soit parce qu’elle sont femmes donc destinées à des métiers féminins, ou originaires d’une ethnie ou elles se doivent de prendre rapidement un époux, elles se sont toutes « battues » contre les préjugés masculins. Alors oui, assez souvent, les hommes sont présentés comme des êtres qui leur manquent de respect, qui ne croient pas en leur possibilité, qui les somment de faire leurs preuves mais…pas toujours…. Si cette bande dessinée possède un côté féminisme, il n’y a pas que ça, heureusement !

C’est un réel plaisir de découvrir des personnes connues dont Temple Grandin qui a fait beaucoup pour les autistes ou Katia Krafft que j’ai toujours admirée pour sa pugnacité, son enthousiasme et sa volonté de mettre ses connaissances à la portée de tous. Et pour celles dont j’ignorais tout, l’envie est là d’en savoir plus. 

Avec un trait simple, des croquis vivants, de l’humour et des phrases chocs, l’auteur nous entraîne à sa suite pour visualiser « ses culottées ». Elles sont de différentes milieux, de différents pays, de différentes époques mais toutes avaient, ont, la volonté chevillée au corps d’agir, de vivre leur vie et de ne rien subir quel que soit le prix à payer ! Merci pour ces leçons de vie !

"La manufacture des histoires" de Luc Fivet


La manufacture des histoires
Auteur : Luc Fivet
Éditions : BakerStreet (24 Mai 2018)
ISBN : 979-10-97491-04-8
320 pages

Quatrième de couverture

Dans ce récit qui oscille entre thriller, roman initiatique et satire sociale, un écrivain multi-refusé cherche à pénétrer les arcanes de la Manufacture des histoires, ce lieu mythique où il rencontrera enfin reconnaissance, gloire et fortune.

Mon avis

Une histoire, c’est avant tout un désir de trouver un fil qui relie les pages.

Une humoriste française bien connue expliquait dans un entretien paru il y a quelques années, qu’elle avait commencé en faisant « la claque » dans les spectacles de Raymond Devos. Des fois  que les personnes présentes dans la salle ne sachent pas à quel moment rire ou applaudir…. Elle les lançait…. J’ai très vite fait le parallèle avec Marc, le personnage que nous présente Luc Fivet. C’est un (futur ?) écrivain qui voudrait être publié, vivre de sa plume. Mais ce n’est pas vraiment ça, ses manuscrits sont refusés, il vivote, refait le monde de l’écriture avec ses potes, rêve de belles rencontres et ne sait plus trop en quoi espérer et que croire… Au détour des ses pérégrinations, il croise un homme et là tout change, il réussit à se faire une place au soleil en « claquant » les bons mots au bon moment et en séduisant le public ciblé. Il sait vendre les bons slogans, les bonnes phrases à ceux qui en ont besoin… il surfe sur la vague mais n’est-il pas en train de renier l’acte d’écrire ?

L’auteur est un magicien des mots, il leur donne vie les fait vibrer, chanter, « poétiser » pour le plus grand bonheur du lecteur. Et que dire de la galerie des personnages qui apparaissent ici et là ? J’ai beaucoup apprécié « le consultant en destins » qui promet d’ouvrir les bonnes portes au bon moment…. Par l’intermédiaire de ses protagonistes, Luc Fivet nous fait pénétrer dans le monde de l’édition, celui des écrivains, celui de ceux qui veulent garder la liberté d’écrire, de choisir, quel que soit le côté éphémères du succès….

C’est un récit surprenant, parfois conte, parfois quête initiatique, qui sous des dehors d’humour grinçant nous montre la difficulté de rester libre pour un écrivain…. Face à la pression, pour un peu de succès, n’est-on pas prêt à vendre un peu de son âme au diable ? Ou de sa plume à l’ennemi ?

Et notre vie ? On la subit ou on l’écrit nous-mêmes ?


"Je suis un guépard" de Philippe Hauret


Je suis un guépard
Auteur : Philippe Hauret
Éditions : Jigal (Mai 2018)
ISBN: 978-2-37722-037-3
216 pages

Quatrième de couverture

Le jour, Lino, employé anonyme d’une grosse boîte, trime sans passion au 37e étage d’une tour parisienne. La nuit, dans son studio miteux, il cogite, désespère, noircit des pages blanches et se rêve écrivain… Un peu plus loin, Jessica arpente les rues, fait la manche et lutte chaque jour pour survivre. Deux âmes perdues qui ne vont pas tarder à se télescoper et tenter de s’apprivoiser, entre désir, scrupule, débrouille et désillusion…

Mon avis

Voici un excellent roman noir sociétal avec des personnages comme on peut en croiser au détour d’une rue. On rencontre, en tout premier lieu, Lino, un homme simple. Il vit de peu et rêve en secret de devenir écrivain. Il est assez solitaire et ceux qui le côtoient le connaissent peu mais ne  le trouvent pas désagréable pour autant. Dison qu’il s’accommodent les uns des autres. Sa vie suit un long fleuve tranquille, morne  et sans fantaisie jusqu’au jour où une jeune femme sans domicile fixe se réfugie dans son immeuble, qui plus est, sur son palier ! « Chacun chez soi » et « Chacun ses choix » se dit Lino qui ne veut pas être dérangé dans sa routine, fut-elle maussade. Mais cette fille sur le paillasson d’â côté, ça le titille et il finit par lui parler et alors, n’écoutant que son cœur, il lui ouvre sa porte. S’en suit alors une relation tour à tour porteuse d’espérance, perturbatrice, déstabilisante,  heureuse mais pas vraiment stable et le cours du fleuve devient tumultueux .…. Ces deux-là sont-ils faits pour s’entendre, se comprendre, s’écouter, s’accompagner, s’aimer ? Sont-ils prêts à abandonner une part de leurs rêves  pour se lancer dans une aventure commune ? Quel poids, quelle influence le passé de chacun peut-il en avoir sur leur avenir commun ?

Jessica, elle, vit de rien ou de presque rien. Elle s’est parfois trompée en ne donnant pas sa confiance aux bonnes personnes … Mais elle avance cahin caha, de ci, de là (comme dans la chanson), surtout sans contrainte, parce que ça, elle n’en veut pas… Est-elle en mesure de se poser, de s’investir dans un travail fixe et de vivre « rangée des voitures » ?  C’est toute cette ambivalence que nous présente l’auteur. L’envie de vivre dans la normalité et en parallèle, ce besoin de liberté qui vous colle à la peau malgré les risques encourus. L’argent facile à gagner pour ceux qui réussissent et si dur à accumuler (pour un mini plaisir) pour les autres…. Comment ne pas souffrir devant ce qui peut ressembler à de l’injustice ? Comment ne pas être révoltés ?

Avec une écriture affinée, parfois poétique lors des descriptions physiques ou morales  de certains protagonistes, l’auteur nous fait pénétrer l’air de rien, dans le monde des petites gens, de ceux que l’on aurait tendance à oublier, tant ils peuvent paraître transparents … jusqu’au jour où ….par le biais d’une coïncidence, d’une rencontre, leur quotidien change, prend un virage, bascule ….. Parfois, ils le maîtrisent mais bien souvent, ils leur échappent et ces hommes et femmes s’inscrivent alors dans le schéma d’une vie cabossée par les événements où tout peut arriver… le meilleur comme le pire….

Ce livre se lit comme on regarde un reportage sur notre société, il est vivant, profond, abordable et parle autant à la tête qu’au cœur…..


NB : Régulièrement, au fils des pages, des titres musicaux sont évoqués…. N’hésitez pas, ils donnent corps au livre….(Ah Arthur H…) Et il y a des films également …..


Au feu les pompiers de M. J. Arlidge (Liar Liar)


Au feu, les pompiers
Traduit de l’anglais par Séverine Quetet (Liar Liar)
Auteur : M. J.  Arlidge
Éditions : Les Escales (Mars 2018)
Collection : Les escales noires
ISBN : 978-2365693509
450 pages

Quatrième de couverture

Six incendies en vingt-quatre heures, deux morts, plusieurs blessés. Helen Grace n'a jamais vu ça. Comme si quelqu'un tentait de réduire la ville en cendres...  Accompagnée de son équipe et bien décidée à arrêter le pyromane acharné, Helen sait qu'elle ne peut se permettre le moindre faux pas : non seulement cela aurait de lourdes conséquences sur la survie des habitants, mais sa carrière serait également finie.

Mon avis

Autant ne pas attendre pour le dire : ce roman m’a marquée. J’en veux pour preuve : quelques mauvais rêves ayant pour thème le feu et une nuit (très) raccourcie car je voulais terminer ma lecture…. Mais c’était un immense plaisir de rester avec les protagonistes, de suivre Helen Grace (qui me fascine) et de voir si, accompagnée de son équipe, elle allait coincer la personne qui mettait Southampton à feu et à sang…..  Parce qu’il est là, le problème ou plutôt le drame : des incendies criminels sont allumés dans la ville, dans différents endroits et les pompiers ne savent plus où donner de la tête et de la lance à eau…. C’est dans ce contexte chaud et délicat qu’Helen Grace (commandant de la brigade criminelle, personnage récurrent de l’auteur) doit mener l’enquête et rassurer au plus vite la population qui prend peur. Elle est aidée par ses fidèles équipiers dont Charlie, qui vient de reprendre du service après son congé maternité ( et avec qui elle est amie). Elle a, depuis peu, un nouveau supérieur : le commissaire principal Jonathan Gardam. Les relations avec lui ne sont pas encore bien définies. Il semble parfois trop s’intéresser à elle en tant que personne. De plus, comme il veut suivre de près les recherches de la jeune femme, elle se demande s’il lui fait vraiment confiance….Cela la déstabilise quelque peu et elle fait tout pour rester centrée sur ses objectifs malgré les difficultés inhérentes à la situation.

Cet opus peut se lire indépendamment des précédents et je suis presque certaine que si vous commencez par celui-ci, vous aurez envie de lire les premiers. Pourquoi ? Le style de l’auteur est fluide, les descriptions très pertinentes nous donnent l’impression d’avoir sans cesse les images sous les yeux. On sent presque la chaleur étouffante et la fumée suffocante de chaque feu évoqué … La détresse de ceux qui souffrent,  quelle que soit la raison, nous prend aux tripes. On est partie prenante des recherches d’Helen, vivant avec elle les avancées de l’enquête, et aussi  les erreurs qui font repartir de zéro ou presque …. Parfois, on se dit que ça y est, elle a trouvé, on va pouvoir souffler et puis …ça continue de plus belle… et l’angoisse monte.  Je crois qu’une des grandes forces de l’auteur est de trouver les mots qui font mouche (et de ce fait la traductrice également)  et qui donnent un lecteur totalement concerné par ce qu’il découvre de pages en pages.

Helen est une femme atypique, forte et fragile à la fois avec une grande part d’ombre. C’est un bourreau de travail, elle ne lâche rien, quitte à dormir au bureau. Elle ne se laisse que peu surprendre tant par les hommes que par les événements. Elle offre aux autres, le visage de quelqu’un qui veut tout maîtriser et qui maîtrise tout sauf que … de temps à autre, ses vieux démons reviennent et …. c’est alors beaucoup plus dur pour elle de garder les rênes en main.  Charlie, son amie, vient de donner la vie et elle réalise en menant ses investigations que son métier est dangereux et qu’elle est chargée de famille… Elle est douée, possède un sixième sens et une forme d’empathie qui lui permettent de réussir à entrer en contact avec des individus plutôt fermés, elle réussit là ou d’autres échouent à les faire parler….Mais sans cesse, elle s’interroge sur son rôle de mère.

J’ai lu ce recueil d’une traite, je l’ai trouvé parfaitement rythmé, bien construit entre les faits décrits et les états d’âme des uns et des autres. Je sens que je deviens une inconditionnelle de M. J.  Arlidge. J’aime sa façon de décortiquer les situations, de faire germer le doute en nous, de nous distiller des indices pour mieux comprendre les personnages, même ceux qui sèment le malheur ….et par-dessus tout, je suis persuadée que je ne sais pas encore tout d’Helen et je veux la retrouver au plus vite …..


Les meilleurs amis du monde de Gilly Macmillan (Odd Child Out)


Les meilleurs amis du monde (Odd Child Out)
Auteur : Gilly Macmillan
Traduit  de l’anglais (Angleterre) par Françoise Smith
Éditions : Les Escales (Noires) (7 Juin 2018)
ISBN : 978-2365693547
384 pages

Quatrième de couverture

Comment démêler le vrai du faux lorsque personne ne peut – ou ne veut – parler ? Dans un Bristol électrisé par les tensions sociales, deux adolescents, meilleurs amis depuis l'enfance, se retrouvent au cœur d'une affaire brûlante. Noah Sadler et Abdi Mahad sont deux adolescents inséparables, meilleurs amis depuis l'enfance.  Par un matin glacial, une équipe de secours repêche le corps de Noah dans le canal de Bristol : son état est critique. Abdi, présent sur la scène du drame, ne peut – ou ne veut – rien dire.

Mon avis

C’est sur quatre journées intenses (accompagnés de quelques pages sur la veille et le lendemain) que se passe ce roman sombre, poignant, qui inscrit durablement l’histoire de deux jeunes adolescents dans notre mémoire.

Le récit se déroule à Bristol dans le Sud du Royaume Uni, une ville portuaire où se côtoient des  gens du cru et une communauté somalienne avec des réfugiés intégrés et d’autres nouvellement arrivés. Abdi et Noah se fréquentent au collège (lorsque Noah n’est pas en chimiothérapie, car il souffre d’un cancer), ils vont tous les deux au club d’échecs, travaillent ensemble etc.  Ce sont « les meilleurs amis » reconnus par leurs pairs … Noah est le fils unique d’une riche famille, son  père fait des reportages photos aux quatre coins du monde, et  sa mère se consacre à lui. Abdi, est le second d’une famille somalienne établie depuis quelque temps dans la ville. Il a obtenu une bourse et c’est pour cela qu’il est dans le même établissement scolaire que Noah. La maman de Noah aurait préféré un autre copain mais elle l’accepte …. Un soir, après une exposition particulièrement réussie des clichés chocs  du Papa photographe, les deux jeunes dorment chez Noah et là, l’impensable se produit, ils fuguent et  vont vers le canal, où dans les eaux froides et troubles, Noah tombe…. Que s’est-il passé ? Pourquoi des collégiens sages, sérieux et appliqués ont-il quitté la maison alors que l’un d’eux n’est pas en forme ?  Que voulaient-ils faire ? Y-a-t-il eu des témoins, qu’ont-ils vu ?

C’est un détective qui sort de congé maladie qui est chargé de l’enquête, il lui faut reprendre ses marques avec ses collègues mais également avec les méthodes de travail. Très solitaire, avec un passé lourd, il n’est pas toujours sûr de lui et a souvent peur de ne pas avoir la bonne attitude. Mais il a pour binôme un collègue super et cela l’aide.  Il doit agir avec diplomatie, ne pas vexer les uns ou les autres, ne pas donner lieu à des interprétations des habitants (ce serait si facile de parler de crime racial….) En faisant des recherches pour comprendre comment les deux amis en sont arrivés là, il va remuer beaucoup plus de choses qu’il ne l’avait imaginé et  ses propres démons vont ressurgir. Malgré tout il veut rester intègre et faire éclater la vérité si douloureuse soit-elle…..

Lorsque j’ai commencé ce livre, j’ai pensé que j’allais découvrir une histoire d’amitié entre deux personnes qui, à la base, n’ont rien en commun, un peu comme dans une caricature : le blanc riche autochtone, le noir pauvre étranger … J’ai vite compris que je me trompais . Avec intelligence, l’auteur aborde des thèmes délicats, voire difficiles : la maladie grave,  la mort éventuelle d’un enfant et la souffrance des parents qui ne vivent pas cet état de fait de la même façon, les tensions raciales dans une ville et la place de chacun, la portée des médias : capables de manipuler l’opinion publique, de faire très mal en allant trop loin dans leurs propos (plus ou moins vérifiés et / ou transformés avant d’être diffusés), le rôle des enseignants, des témoins … et le poids du passé…  

Les deux familles veulent, chacune, protéger, leur enfant mais à quel prix ? Peuvent-elles dialoguer et essayer de (se) comprendre ? Tous les adultes paraissent avoir une part d’ombre, quels buts poursuivent-ils dans la vie ? Quels sacrifices sont prêts à faire les uns pour s’intégrer et les autres pour les accepter ? Quel est le secret dont la mère d’Abdi semble dépositaire ? Qu’a-t-elle vécu, avec sa famille dans le camp de Hartisheikh où ils étaient en transit ? L’amitié entre les deux camarades est-elle saine ? Ne profitent-ils pas l’un et l’autre de leur situation pour obtenir ce qu’ils veulent ? Peut-on faire abstraction de ce qu’on a vécu et avancer en toute quiétude ?

Cet opus est une réussite. Il est très complet, bien écrit dans un style de qualité (merci à la traductrice).  L’ensemble est bouleversant et Gilly Macmillan évoque le drame vécu par ses deux familles avec  un ton très juste et beaucoup de doigté.

"L'Irlandais" de Maurice Gouiran


L’Irlandais
Auteur : Maurice Gouiran
Éditions : Jigal  (15 Mai 2018)
ISBN : 978-2-37722-036-6
240 pages

Quatrième de couverture

Lorsqu’on découvre le peintre Zach Nicholl, le crâne fracassé dans son atelier marseillais, son ami Clovis n’a qu’une pensée en tête : aider Emma, en charge de l’enquête, à retrouver l’assassin ! Zach s’était illustré dans le street art avant de devenir bankable et de fuir Belfast vingt ans plus tôt. C’est donc en Irlande du Nord que Clovis va chercher ce qui se cache derrière ce crime. Zach était l’un des artistes républicains auteurs des célèbres murals, ces peintures urbaines, outils de mémoire et de propagande. Mais pourquoi avait-il quitté son pays juste au lendemain des accords de paix de 1998 ?

Mon avis

L’hiver est terminé à Marseille mais Clovis Narigou, journaliste et  « éleveur » de chèvres n’a pas trop d’énergie. La faute au froid qui l’a engourdi  …. de partout  ;-) , vu qu’il a même délaissé pendant quelques mois, sa belle Emma, fliquette androgyne avec qui il vit une relation amoureuse en pointillés…. Il se retrouve attablé au café lorsqu’il apprend la mort violente de Zach Nicholl, un peintre spécialisé dans le Street Art et bien connu dans le coin. Deux de ses potes le traînent chez la veuve, histoire de présenter leurs condoléances. Elle, c’est Aileen, une irlandaise discrète et farouche qui a fui l’ Irlande avec son mari. Elle ne veut pas ramener seule le corps du défunt dans son pays natal et demande à ses visiteurs de l’accompagner. Clovis aimerait bien revoir Belfast et il enfume un peu son patron prétextant avoir la possibilité d’ écrire un article avec des choses nouvelles sur l’IRA (Irish Republican Army) et la période des Troubles et ainsi il obtient un billet pour partir là-bas.

Maurice Gouiran a l’art et la manière d’impliquer le lecteur dans ses récits. Il n’hésite pas à nous interpeler voire à nous prendre à témoin. J’en veux pour preuve les « Vous me suivez ? » ou autre questionnement beaucoup plus profond, nous obligeant à nous pencher sur les interrogations qu’il soulève (et elles sont nombreuses). Il est captivant parce qu’il fait entrer  l’Histoire (avec un grand H) dans l’histoire personnelle de ses personnages en agrémentant le tout d’une enquête dans laquelle des  individus sont en lien avec les faits historiques, et ça tient la route, waouhhh ! . Ce qu’il présente est documenté, fourni, argumenté et il réussit ce tour de force de glisser ça et là une opinion jamais moralisatrice mais profondément ancrée dans la réalité. J’ai particulièrement apprécié les remarques écologiques, l’air de rien, au détour de l’enquête, notamment sur les paquebots de croisière qui polluent en faisant tourner leur moteur à l’arrêt pour permettre aux passagers restés à bord de profiter de différents loisirs.  Il observe également l’évolution du Street Art qui devenu une mode se met à arriver dans les galeries artistiques (Street, ça veut bien dire « rue », non ? ), alors qu’à la base, par exemple en Irlande, il était utilisé comme support d’expression pendant les conflits, comme ici :



 Mais, bien sûr, comme l’indique le titre, le principal sujet, c’est l’Irlande. Pas la verte Erin des touristes, non, celle des « Volontaires », fiers idéalistes qui veulent -pour faire court- que leur pays soit libre. Libre de ses droits, de ses choix, de sa vie….  L’auteur fera surtout allusion aux années 80, avec la mort de Bobby Sands, le bras de fer contre Margaret Thatcher… Mais cette période est forcément en lien avec le passé, notamment les Troubles. Agitation politique, trahison, mensonge, exécution, violence, rien n’a été épargné à ceux qui se battaient.  Que ce soit Renaud avec sa ballade nord-irlandaise, U2 avec Sunday, Bloody Sunday (et le film éponyme de Paul Greengrass), le thème n’a jamais laissé indifférent …..et à juste raison.

C’est par l’intermédiaire de femmes du cru que l’auteur nous présentera les événements. Autrefois, en Eire, Il était conseillé aux  dames  d’être effacées, de rester mariées à vie (même si le mari disparaissait), de ne pas se faire remarquer… mais Clovis va faire connaissance avec des rebelles, des courageuses qui ont osé, même dans l’ombre, agir, et s’investir….. Quelle  pouvait être leur place ? Comment sont-elles arrivées à se faire entendre dans cette société attachée aux traditions ? Et Zach, faisait-il partie de l’IRA ? Cachait-il quelque chose qui l’a poussé à s’installer à Marseille ? Quels étaient ses liens avec les combattants? Clovis va chercher, sur place, à mieux comprendre mais ce n’est pas aisé face à des gens secrets, qui ne veulent pas tout dire, qui se protègent mutuellement et qui peut-être, ne veulent pas remuer le passé…. De son côté, Emma en charge de l’enquête, fouine et reste en lien avec Clovis, des fois qu’il dégotte une indication sur place ….

Ce roman est abouti, complet, intéressant. En vert et noir,  il vous glisse à l’oreille les chants de la Liberté, de tous ceux qui ont cru que c’était possible et qui ont essayé …….