"Mon désir le plus ardent" de Pete Fromm (If Not for This)


Mon désir le plus ardent (If Not for This)
Auteur : Pete Fromm
Éditions : Gallmeister (5 Avril 2018)
ISBN : 978-2351781609
290 pages

Quatrième de couverture

Maddy s’était juré de ne jamais sortir avec un garçon du même âge qu’elle, encore moins avec un guide de rivière. Mais voilà Dalt, et il est parfait. À vingt ans, Maddy et Dalt s’embarquent dans une histoire d’amour qui durera toute leur vie. Mariés sur les berges de la Buffalo Fork, dans le Wyoming, devenus tous deux guides de pêche, ils vivent leur passion à cent à l’heure et fondent leur entreprise de rafting dans l’Oregon. Mais lorsque Maddy, frappée de vertiges, apprend qu’elle est enceinte et se voit en même temps diagnostiquer une sclérose en plaques, le couple se rend compte que l’aventure ne fait que commencer.

Mon avis

Dalt et Mad sont jeunes, ils sont beaux, pleins de vie, d’enthousiasme, ils aiment le sport, faire l’amour, et par-dessus tout descendre les eaux tumultueuses en pleine nature (ah, la belle lune de miel). Ils créent leur petite entreprise : ils promèneront les touristes en rafting sur les rivières du Wyoming et vivront heureux et longtemps….
D’ailleurs, Dalt fait une merveilleuse déclaration :
« On a des décennies devant nous, Mad. Toi et moi, côte à côte, front contre front. Peau contre peau. Une vie entière. »

Sauf que la maladie s’invite. Maddy est touchée par la SEP (la sclérose en plaques). On ne choisit pas, elle n’en voulait pas de cette horreur, de cette vie différente de leurs projets. Il faut bifurquer vers d’autres lieux, plus « sécurisés », une activité professionnelle différente. Et arrivent les premières maladresses, puis les difficultés pour se déplacer, parler, le cerveau qui part en lambeaux… Mais ils s’aiment toujours envers et contre tout, d’un amour qui ne calcule pas, d’un amour exceptionnel, comme celui que l’on ne rencontre qu’une fois dans sa vie. Vous savez « parce que c’était lui, parce que c’était moi »… Ils font fi des obstacles, ils s’adaptent, plaisantent, ironisent sur les problèmes, restent droits et continuent de se considérer comme des veinards (en fait, ils ont raison, vu comme il sont en phase, ce sont de grands veinards).
« - On aimerait que vous puissiez être aussi heureux, aussi veinards que nous. »

Et pourtant Maddy n’ignore rien de ce qui l’attend :
« Prise dans l’affreux tourbillon du temps, je tournoie sans cesse, sachant qu’aucun sac de sauvetage ne pourra m’atteindre, qu’aucune vague solitaire ne viendra me délivrer du piège. »
De chapitre en chapitre, on découvre des étapes, des tranches de vie, on vieillit avec eux, avec leurs enfants, parfois plusieurs années sont passées. C’est pour cela que j’ai lu seulement un chapitre par jour, comme autant de pas fait à leurs côtés. Il me fallait bien une nuit chaque fois pour digérer, accepter la souffrance de Mad, m’imprégner de leur quotidien, de leur vie pour emprunter leur force, leur optimisme, leurs sourires et essayer de ne retenir que ça. C’est absolument fabuleux de voir que finalement, l’amour de chacun des deux est magnifié par ce que lui offre l’autre. C’est inexprimable tant ça transpire dans ce récit.

Ils ont choisi de « défier le destin, faire comme si de rien n’était. Rien qui puisse nous séparer, jamais. » C’est Maddy qui s’exprime dans le roman. L’auteur, Pete Fromm qui est un homme, s’est glissé dans la peau de cette femme, il parle de son ressenti, de ses émotions, de ses sentiments avec noblesse, avec humour car Dalt et Mad pratiquent la dérision. Le style est poétique, délicat, même les révoltes-colères de Mad ont un petit quelque chose de tendre, de beau. L’auteur sait nous toucher, trouver les mots qui frappent et qui marquent le lecteur. Son phrasé est aérien, magnifique, profond dans l’approche de chaque questionnement évoqué. La traductrice a fait un travail remarquable en le retranscrivant.

C’est un livre qui vous prend les tripes, le cœur, et qui vous emporte, laissant une trace, une larme séchée, car avec Dalt et Mad la vie reste belle malgré tout…


"Les enquêtes de Maud Delage : L’intégrale" de Marie-Bernadette Dupuy


Les enquêtes de Maud Delage : L’intégrale
Auteur : Marie-Bernadette Dupuy
Éditions : L’Archipel (20 Novembre 2019)
ISBN : 978-2809827323
928 pages

Quatrième de couverture

Une voiture de course trafiquée causant la mort de son pilote ; une secte adepte de cérémonies sacrificielles ; des meurtres maquillés en suicides ; un psychiatre victime de persécutions macabres : tout cela sur fond de festival du film policier à Cognac... Décidément, Angoulême et sa région sont le théâtre de sacrés faits divers !
Cet ouvrage réunit neuf enquêtes de Maud Delage.

Mon avis

Maud Delage est une jeune inspectrice, diplômée de l'école de police. Elle a quitté Lorient, en Bretagne, où elle est née, et travaille en Charente. Les neuf enquêtes de ce recueil (une centaine de pages pour chacune d’elles) se déroulent près d’Angoulême, Cognac, entre 1995 et 1999. Inutile de dire que les moyens d’investigations ne sont pas ceux de maintenant, ADN, téléphones sur écoute, mouchards sur les véhicules, ne sont pas encore tout à fait au point. C’est donc surtout avec leurs neurones que les enquêteurs doivent résoudre les affaires qui leur sont confiées.

Maud travaille avec deux collègues : Irwan Vernier et Xavier Boisseau. Ils forment un bon trio, se répartissent au mieux les tâches, se respectent s’entraident, s’écoutent. Au cours de ces neuf histoires, on voit la situation de Maud évoluer, on constate qu’elle trouve sa place au commissariat et qu’elle sait ce qu’elle veut faire, comment agir. On découvre aussi comment ses relations avec ses compagnons changent au fil des années : une complicité s’installe, une amitié se crée. Elle est en phase avec eux et s’il y a parfois des erreurs et des chamailleries, ce n’est jamais bien grave et ça ne dure pas longtemps. Maud est une femme intéressante, parfois elle est trop impulsive, quitte à le regretter mais elle sait voir au-delà de ce qui est apparent (je pense entre autres, à la planche de bande dessinée qu’elle observe dans une exposition). Ce sont ces infimes détails qui l’aident à avancer, à comprendre, à cerner les suspects. Elle a juste un défaut : parfois elle mélange un peu vie privée et professionnelle.

J’ai beaucoup aimé ce livre, non seulement pour l’atmosphère, un tantinet surannée (pour les relations humaines, les méthodes de travail, les événements relatés) mais également pour les « visites » de lieux que je connais bien (j’ai de la famille proche en Charente) avec des noms qui toujours évoquaient quelque chose chez moi : Jarnac, Barbezieux etc… J’avais l’impression d’être en pays connu et je visualisais encore plus les descriptions. De plus l’auteur place quelques-unes de ses intrigues dans des lieux chargés d’histoire et elle en parle très bien, sans trop en faire, complétant ainsi ses textes avec des choses intéressantes pouvant donner envie de (re) visiter certains sites. Le petit aspect de surnaturel, vraiment infime, ne m’a pas dérangée car il n’est pas récurrent et parfaitement introduit en contexte. J’appréhendais de lire neuf intrigues mettant en scène les mêmes policiers, les unes après les autres et j’avais pensé qu’il me serait peut-être nécessaire de faire une pause. En fait, j’ai tout lu d’une traite car j’avais le désir de découvrir comment les liens et la personnalité de chacun allaient se transformer. Il faut souligner que l’écriture fluide, l’intérêt de chaque affaire aident bien à captiver le lecteur. En cent pages environ pour chaque partie, l’auteur sait aller à l’essentiel sans fioriture inutile et cela a suffi pour maintenir mon attention. En outre, les thèmes sont variés : une future mariée qui disparaît, une voiture de course qui explose, une secte etc… J’ai donc passé d’agréables moments en compagnie de Maud.

Je ne sais pas s’il existe une série télévisée issue en lien avec Maud mais ce serait tout à fait possible.

NB : Les grottes dont l’auteur parle dans l’enquête « Cognac, un festival meurtrier » s’appellent actuellement les grottes de Matata (et pas Matutina qui est lui le nom à l’origine de la légende)

"Laisse le monde tomber" de Jacques-Olivier Bosco


Laisse le monde tomber
Auteur : Jacques-Olivier Bosco
Éditions : French Pulp Éditions (24 Octobre 2019)
ISBN : 9791025106525
370 pages

Quatrième de couverture

À travers une succession de crimes, de jeunes policiers vont être confrontés à la violence sociale et humaine d’une grande cité de banlieue. « Et la violence ne se combat pas par la violence… » ; c’est ce qu’aimerait prouver Jef, le flic idéaliste et lâche, mais sa collègue Hélène, bouffie de mal-être, a de la rage à revendre, quant à Tracy dont le frère est mort lors des attentats de Paris, c’est de vengeance dont elle rêve.

Mon avis

On ne peut se battre contre l’évolution du monde *

Il y a des auteurs comme ça, qui vous prennent aux tripes, vous font monter les larmes aux yeux et vous abandonnent, pantelants, dans votre canapé …. JOB (Jacques-Olivier Bosco) est de ceux-là. A chaque fois, il fait mouche et pourtant, ces écrits sont noirs, terribles, emplis de souffrances, de violence, de …. réalisme……

On est en banlieue parisienne, les jeunes de la cité font la loi, la drogue circule sous le manteau … La maréchaussée sait tout cela, gère ce qu’elle peut, avec le plus de doigté possible, pour éviter de mettre les bâtiments à feu et à sang. D’ailleurs, ils rythment le roman et servent de numéro aux chapitres : BAT A, BAT B etc…. Lorsque tout cela a été construit, il y avait de la place pour tout le monde : black, blanc, beur comme on dit ainsi que différents milieux professionnels, de classe, disons, moyenne. Tous cohabitaient et puis …. Ces lieux sont devenus une zone de non droit où la police évite de se promener la nuit et reste peu le jour….

Jef Lenantais et Hélène Lartigue sont deux collègues policiers, ils ont atterri dans ce secteur et sont bien obligés de faire face. Ils savent que s’ils demandent leur mutation, ils ne l’auront pas car leur poste ne fait pas envie et puis, il semblerait qu’ils se soient habitués…. Cabossés par la vie, tous les deux ne savent plus où ils en sont, ce qu’ils veulent, à part, éventuellement, être aimés. Ils cachent leurs blessures. Alcool, tabac, etc…leur tiennent compagnie….

Dans la cité, un jeune garçon a été attaqué par ce qu’on apparente à un chien tueur ou un monstre aux dents acérés. Ce sont Jef et Hélène qui récupèrent l’enquête. Leur ténacité, leur volonté font qu’ils ne vont rien lâcher. Ils sont habités par une sorte de colère rentrée qui ne demande qu’à sortir, qu’à s’exprimer. Et ce n’est pas Tracy, une enquêtrice qu’ils vont croiser sur leur chemin qui va modifier cet état de faits. Elle est encore plus en rage qu’eux, presque détachée de tout, sans émotion. Le travail d’investigations n’est pas aisé, les tensions sont nombreuses et montent au fil des pages.

Lorsque l’auteur nous décrit le quotidien des forces de l’ordre, on se rend compte de la dangerosité de leur métier, des angoisses de leur famille, des choix qu’ils doivent faire dans l’urgence. Il leur faut agir toujours et encore. Se reposer, s’arrêter ? Ce n’est pas forcément possible quand les évènements violents se multiplient. Le lecteur est pris dans ce mouvement, il suit la peur au ventre, il cherche une lueur d’espoir pour s’accrocher et croire que demain est un autre jour…. Alors, oui, demain est un autre jour mais il n’est pas obligatoirement meilleur, ni plus calme…..Jacques-Olivier Bosco nous met au cœur du côté noir de notre société, il nous oblige à ouvrir les yeux, à tremper les mains dans le sang, un  filet glacé coulant au creux de nos reins…. En immersion, on serre les poings….

Lire ce genre de récit secoue, remue, ne laisse pas indifférent et renvoie des questions qui font mal….C’est dur, sombre, et pourtant, on le dévore, on en redemande, quitte à finir lessivé. La faute à son écriture choc, addictive, à ses mots qui percutent fort, si fort, à son style incisif qui ne s’embarrasse pas de fioriture, à ses personnages désenchantés auxquels on souhaite de s’en sortir, de retrouver goût en la vie …

NB : j’ai beaucoup apprécié les clins d’œil aux protagonistes des romans précédents, c’est fugace et sin on ne les connaît pas, ça ne gêne en rien la lecture.

*page 46…. Et si on essayait quand même, JOB ? Qu’en dites-vous ?

"Nuits grises" de Patrick-S. Vast


Nuits grises
Auteur : Patrick S. Vast
Éditions : Le Chat Moiré Éditions (15 Novembre 2019)
ISBN : 978-2-9561883-3-9
260 pages

Quatrième de couverture
Kevin et Pauline Roussel ont du mal à joindre les deux bouts. Pour que le couple ne se retrouve pas à la rue, Pauline cède aux sollicitations de Victor, le fils de la propriétaire. Un jour Kevin s’en aperçoit et tout risque alors de déraper.

Mon avis

Lorsqu’on a la chance de vivre avec un métier stable et un salaire correct, on sait que certains galèrent, mais on met parfois des œillères, histoire de ne pas trop y penser…. Le dernier roman de Patrick S. Vast, nous plonge dans le quotidien de toutes ces personnes qui doivent compter chaque euro pour s’en sortir. Kevin et Pauline sont de ceux-ci, ils rêvent d’une autre vie mais pour l’instant tout cela ne prend pas forme car c’est impossible avec leur budget. Dans leur immeuble, il y a également Suzy qui vit seule. Elle cumule plusieurs petits boulots pour faire face. Elle fait des ménages tôt le matin dans une galerie marchande, s’occupe d’une mamie …. Elle a peu de temps pour elle, ses employeurs ne sont pas agréables et seul Diego, un ancien militaire reconverti dans la surveillance lui témoigne de la sympathie, voire même de l’écoute. Elle a beau faire attention, elle n’y arrive plus… Alors son propriétaire, qui est aussi celui de Kevin et Pauline, lui propose un « arrangement » (un corps à corps ;-( pour les loyers en retard. Elle ne cède pas au chantage, mais la voisine si …. Un jour, Kevin rentre plus tôt et comprend  comment sa femme s’est arrangée avec le bailleur pour les sommes dues…. Que faire ? En parler ou pas ? Comment stopper cette spirale infernale ? Vers qui trouver du réconfort, de l’aide ?

Peu après le propriétaire disparaît et du sang correspondant à son groupe sanguin est retrouvé dans le hall de l’immeuble. Que s’est-il passé ? Le harceleur est-il tombé dans un traquenard ? Est-il mort, blessé ?  La police mène des investigations auprès des habitants. L’enquêteur est à l’écoute. Humain, il devine ce qu’on lui tait et sent bien que celui qui n’est plus là profitait de la détresse des habitants de la maison. Parmi eux certains savent, d’autres subodorent, d’autres encore refusent de voir l’évidence. Les réactions sont diverses, il y a ceux qui essaient d’aider, de comprendre, ceux qui profitent de la situation, ceux qui mentent par intérêt, par peur…

Ce qui est vraiment très intéressant dans ce livre, c’est de voir comment chacun peut réagir face à un même fait : avec distance, avec son cœur, avec ses tripes. La réflexion fait parfois défaut quand on agit dans l’urgence et les conséquences peuvent être lourdes. Il y a peu de personnages, l’atmosphère est bien retranscrite, montrant les difficultés ou l’indifférence dans les relations professionnelles ou personnelles. L’écriture fluide, réaliste nous fait glisser au cœur de l’histoire et on se sent proche des protagonistes qui souffrent.

Avec ce récit, Patrick S. Vast est sorti de sa zone de confort, il pointe du doigt les travers de notre société, la précarité, les inégalités, les fins de mois difficiles …. Face à tout cela, des hommes et des femmes prennent parfois des décisions insensées, des risques qui les entraînent dans une spirale infernale.  L’auteur ne fait pas la leçon, ne donne pas de conseils…Il constate et le constat est amer… Seule une infime lueur d’espoir, par l’intermédiaire de Diego, le vigile, apparaît. On s’y accroche, espérant toujours et encore, parce qu’après tout, demain est bien un autre jour ?

"J'ai tué Jimmy Hoffa" de Charles Brandt (I Heard You Paint Houses)


J’ai tué Jimmy Hoffa (I Heard You Paint Houses)
Auteur : Charles Brandt
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch et Samuel Todd
Éditions : du Masque (30 Octobre 2019)
ISBN : 9782702449493
390 pages

Quatrième de couverture

Peindre des maisons, c’est la spécialité de Frank Sheeran, dit L’Irlandais, homme de main de la pègre. Il entre au service de Russell Bufalino, boss d’une grande famille mafieuse, et devient un solide soutien de Jimmy Hoffa au sein des Teamsters, le très influent syndicat des camionneurs. Lorsque Bufalino ordonne la mort de Hoffa, le 30 juillet 1975, L’Irlandais s’exécute, conscient que son refus lui coûterait sa propre vie.  Ce récit est le fruit de cinq ans d’interviews réalisées peu avant le décès de Frank Sheeran en 2003. L’Irlandais livre pour la première fois des révélations fascinantes sur la mystérieuse disparition de Jimmy Hoffa et sur d’autres assassinats tout aussi célèbres dont celui de John F. Kennedy.

Mon avis

C’est le 27 Novembre 2019 que le film de Martin Scorsese  « The Irishman » avec Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci et quelques autres, va être diffusé sur Netflix. Il est l’adaptation du livre « J’ai tué Jimmy Hoffa ». Ce n’est pas un roman, ni un essai, c’est un recueil d’entretiens entre Charles Brandt, ancien procureur général du Delaware, et Frank Sheeran, un mafieux haut placé mais qui dépendait malgré tout de ses chefs. C’est comme ça qu’il a été « obligé » de tuer Jimmy Hoffa. Il n’avait pas le choix, c’était Hoffa ou lui….

Par le biais d’enregistrements, retranscrits sans modification, on découvre le cheminement de Frank Sheeran. C’est à la fin de sa vie qu’il s’est confié sur cet assassinat, il ne l’a jamais avoué au tribunal. Voulait-il soulager sa conscience ? Se libérer d’un poids ? Toujours est-il que les rencontres ont été nombreuses et leur contenu foisonnant. De fait, c’est une lecture qui demande d’être attentif pour bien cerner tout ce qui est évoqué. Mais que c’est intéressant !

Dans les années 50, Frank vendait de la viande. Il trichait sur les livraisons, histoire de gagner un peu plus que ce qu’on lui donnait. Lorsqu’une combien fonctionne, on a tendance à augmenter les risques et il a fini par se faire coincer. C’est peu après qu’il rencontre Jimmy Hoffa, alors président du syndicat des conducteurs routiers américains. C’est le roi des magouilles. Il participe au blanchiment de l’argent de la mafia, se rapproche du patronat (il vaut mieux être copain avec eux que les avoir contre soi). Il se place en utilisant des adjoints, des bras armés, évitant ainsi d’être en première ligne. Robert Kennedy, Ministre de la Justice, essaie de le coincer, il est alors emprisonné mais reste influent. Il sort, continue son business alors que la mafia elle-même lui demande de se calmer. Il ne donne plus signe de vie le 30 juillet 1975. Cette disparition restera longtemps un mystère car le corps n’est pas retrouvé. Que s’est-il passé ?

Ce qui est très intéressant dans ce livre, c’est d’une part, de voir que pour la première fois, Frank reconnaît avoir tué Hoffa et d’autre part, d’être du côté du crime organisé. Parce qu’il s’agit bien d’organisation et à grande échelle en plus…  Les paroles de Frank sont lourdes de sens, je pense notamment à ce qu’il dit sur son expérience de soldat (Cinq cent onze jours passés à tirer et à se faire tirer dessus sur la ligne de front.)  Ce vécu l’a conditionné. Je ne dis pas que cela excuse la violence, les meurtres mais ça a probablement modifié certaines perceptions de cet homme, d’autant plus que son enfance n’a pas été facile (il a commencé très tôt à accomplir de petits boulots).

Le style est l’écriture de Charles Brandt sont percutants. Il réussit à nous tenir en haleine avec des témoignages et les commentaires qu’il en fait. Il faut dire que certains passages sont de vraies révélations et même si quelques pistes (notamment sur l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy) ne sont qu’effleurées, elles n’en restent pas moi captivantes. Cette lecture apporte un éclairage complet sur les méthodes utilisées par la mafia, mais surtout sur son influence dans l’histoire politique des Etats-Unis pendant une vingtaine d’années. C’est vraiment impressionnant car on sent que le gouvernement a eu parfois « besoin » de ces mafieux et qu’après, pour s’en dépêtrer, ce n’était pas simple…


"L'envol du sari" de Nicole Giroud


L’envol du sari
Auteur : Nicole Giroud
Éditions : les Escales (3 Octobre 2019)
ISBN : 9782365694278
273 pages

Quatrième de couverture

En janvier 1966, un avion d’Air India explose en plein vol sur le massif du mont Blanc, à l’endroit même où le Malabar Princess s’était écrasé en 1950. On retrouve le corps intact d’une jeune femme, une Indienne nue, vêtue de ses seuls bijoux : c’est Rashna, la belle Parsie. Presque cinquante ans plus tard, sa fille Anusha reconnaît le sari de sa mère dans une exposition. Quentin, un écrivain en mal d’inspiration ayant perçu son trouble, est aussitôt subjugué par la jeune femme.

Mon avis

« C’est par les mots que l’on pénètre l’âme des hommes. »*

Ce roman est magnifique, tout d’abord en regardant ce sari qui s’envole sur la couverture et dont la pointe représenterait presque un livre….et ensuite, le contenu, intéressant, d’une finesse délicate qui ouvre sur de nombreux possibles.

Je connaissais l’histoire de l’avion, le Malabar Princess, ne serait-ce que par le film éponyme. Je n’avais jamais entendu parler du Boeing 707, Kangchenjunga, qui s’est écrasé seize après, au même endroit, dans le Mont Blanc. C’est à partir de ce fait que Nicole Giroud a tissé son histoire de fort belle manière.

Quentin est un écrivain, en panne d’inspiration. Il se retrouve en Savoie dans la maison de son père et se rend à une exposition. Des objets d’un accident aérien sont exposés (en creusant le sujet, j’ai d’ailleurs découvert qu’un homme, Daniel Roche a collecté plus d’une tonne de vestiges des crashs sur le Mont-Blanc…). Le comportement d’une femme l’interpelle et il demande à la rencontrer. Elle a reconnu le sari de sa mère dans ce qui est présenté au public. Ils vont se parler, échanger. Elle va libérer sa parole, évoquant sa Maman, par bribes (il devinera ou inventera le reste) Il va écrire pour raconter la vie de Rashna en 1950, là-bas, à Bombay.

Un livre dans le livre se construit sous nos yeux, une mise en abyme menée de main de maître par l’auteur. Quentin et Anusha, la jeune indienne communiquent par mails ou lors de rendez-vous. C’est un véritable dialogue qui s’établit entre l’écrivain et la lectrice qui donne son avis sur ce qu’elle découvre petit à petit. Sa mère faisait partie des Parsis et respectait les croyances et coutumes de ce peuple venu de Perse. Mais elle aimait danser, elle avait envie de vivre libre, de faire des études, de croire à l’amour…. Difficile à cette époque de s’émanciper, de se libérer ….

Nicole Giroud a su enrichir son texte d’un contexte historique captivant, amené dans le récit avec intelligence et apportant un intérêt supplémentaire à l’ensemble. C’est vraiment une réussite car, cela a dû lui demander de nombreuses heures de recherches et elle a su doser pour trouver le juste équilibre. Son écriture est adaptée à chaque situation. Au début, c’est un homme, Quentin, qui s’exprime en disant « je ». Anusha aura la parole elle aussi et à chaque fois, l’auteur trouve le bon ton, le style en lien avec le personnage. Les phrases sont courtes, percutantes, porteuses de sens. Le fil conducteur maintient le rythme et on ne ressent aucun temps mort.

J’ai découvert cette lecture avec un immense plaisir. Les protagonistes sont attachants pour la plupart, dans leur quête de vérité, de compréhension. On sent combien les différences de culture, d’époque, de milieu, d’éducation, peuvent cliver les relations humaines et combien il est difficile de ramer à contre-courant. De nombreux thèmes sont abordés : l’amour, les secrets de famille, les différences sociales, le mystère qui a entouré ce crash (une hypothèse envisage une collision, l’enquête a été tenue secrète longtemps etc….), la vie des Parsis, ….

Ce recueil a de nombreuses qualités et j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire.

*page 69

"Peau vive" de Gérald Tene

Peau vive
Auteur : Gérard Tenenbaum
Éditions : La grande ourse (20 août 2014)
ISBN : 979-1091416221
240 pages

Quatrième de couverture

Ève, 37 ans, biologiste, souffre d’une phobie du toucher qui lui interdit toute vie normale et notamment de fonder un couple avec André, son amour d’enfance. Un soir d’octobre 1988, elle se trouve par hasard au cinéma Saint-Michel, à Paris, dans une salle où un attentat incendiaire est déclenché. Paralysée par l’idée de frôler les spectateurs qui se ruent vers la sortie, elle hésite. Longtemps, trop longtemps. Elle finit par perdre connaissance et tomber dans le coma. Grâce à l’intervention d’un mystérieux passant, elle est sauvée in extremis et transportée à l’hôpital.

Mon avis

Eve est à fleur de peau. Sans doute parce que son père était fourreur et qu’elle le voyait travailler les peaux. Elle ne supporte aucun contact, même pas la monnaie au creux de sa paume… Une sortie au cinéma, une explosion et la voilà dans le coma. La famille se reconstitue autour d’elle, son père lui parle comme s’il avait envie de rattraper des années de silence, de non-dits. Les amis sont là, s’interrogent sur cet état paradoxal, elle est là sans être là….

Elle va cheminer, d’abord dans l’inconscient puis dans le monde vivant, réel, où elle semble prendre pied pour la première fois tant tout est différent… Chemin initiatique, elle va se découvrir, rencontrer les autres avec un autre regard, une autre approche…

Eve est à fleur de peau et l’écriture est à fleur de mots, presque éthérée comme s’il était nécessaire que les mots frôlent la page, l’effleurent, pour ne pas engendrer  de gros tracés, de blessures. C’est poétique, doux comme un murmure, léger  comme une mélodie mais toujours porteur de sens…

En effet, que ce soit dans le présent ou grâce aux retours en arrière, l’auteur nous rappelle la fragilité des relations humaines mais également la force de la vie….

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Je me suis laissée porter par les mots, m’attachant plus à la forme qu’au contenu (même si celui-ci est loin d’être anodin).