"Prunella a menti" de Chloé Ledaim

 

Prunella a menti
Auteur : Chloé Ledaim
Éditions : City Édition (14 Octobre 2026)
ISBN : 978-2824624105
242 pages

Quatrième de couverture

Prunella rêvait d’être grand reporter. Au lieu de parcourir le monde, elle est casteuse pour l’émission Mon chien a un incroyable talent. Entre une mère envahissante accro au Téléshopping, l’humour acéré de son meilleur ami et des auditions canines farfelues, son quotidien est bancal, mais joyeux.
Tout bascule quand, à la fête des anciens de son lycée, elle croise Marjorie « la peste » qui étale sa réussite. Prête à tout pour l’impressionner, Prunella s’invente une vie parfaite.
Sauf que Marjorie a décidé d’en faire partie et que Prunella est prise à son propre piège.

Mon avis

Prunella a une trentaine d’années et travaille pour la télévision. Elle se rêvait grand reporter et, finalement, elle caste des chiens pour l’émission : « Mon chien a un incroyable talent ». Elle passe des heures à regarder des vidéos, puis à recevoir maître et animal afin d’observer le numéro extraordinaire promis. Ensuite, il est nécessaire de faire le tri, de choisir les décors, de monter l’émission et de capter tout ça. Elle ne s’ennuie pas et ses journées sont très remplies.

Après le boulot, une fois chez elle, par contre, elle se retrouve seule sauf quand, son best friend, Alex passe pour une soirée télé où ils regardent ensemble des séries avec un petit repas. Alex est gay, donc rien à espérer à part une belle amitié, sans jugement, avec de bonnes discussions, des rires et de la complicité. Il arrive également que sa mère s’invite (de préférence sans prévenir) apportant de la nourriture ou la dernière nouveauté trouvée au télé achat. Gentille mais peu discrète, un tantinet envahissante, essayant de caser sa fille à tout prix. Forcément, Prunella sature …

Voilà qu’arrive une fête entre anciens du lycée et Alex insiste pour qu’ils s’y rendent tous les deux. Prunella n’est pas motivée mais après tout, il y aura, peut-être, son premier amour, Justin. Et s’il est seul, qui sait ? Elle en fera peut-être son quatre heures … Les voilà sur place, après avoir réfléchi à la tenue, à la coiffure etc. Face à des questions inquisitrices, Prunella ment une fois, puis deux et elle s’enfonce…  Bien sûr, elle regrette, elle s’en veut mais trop tard. Elle pense que les conséquences seront minimes mais ce n’est pas le cas…. Comment va -telle sortir de cet imbroglio ?

Entre quiproquos, coups montés, fuites en avant, arrangements, elle met en place de nombreuses actions pour solutionner les problèmes posés par ses mensonges.

Ce roman m’a fait rire et cela fait du bien !

« Les grosses hontes ont une date de péremption. » écrit l’auteur et c’est une formule à ressortir !

Sous des dehors légers, ce récit aborde des thèmes très actuels. Le monde des médias et son influence, le rôle des parents auprès de leurs enfants (ne pas les étouffer, mais être présents), la famille, l’amitié, l’amour, ce qu’on attend des autres, ce qu’on veut vivre….

Je pense que ce n’est pas si simple de parler de sujets sérieux tout en gardant une légèreté dans le ton pour ne pas se prendre la tête. Il ne faut pas tomber dans la niaiserie, au risque de lasser. C’est un juste équilibre qu’a bien réussi Chloé Ledaim avec les personnages de ce livre, Alex restant mon préféré tant par son attitude (ah le beau tee shirt qu’il prend pour aller travailler) que ses réparties pleines d’humour mais censées si on y réfléchit !

J’ai trouvé l’écriture amusante, le contexte de la télévision bien ciblé et bien décrit. Prunella est attachante dans ses maladresses, elle a, sous de dehors qui peuvent sembler superficiels, une fragilité et une profondeur de sentiments qui font d’elle une femme qu’on a envie de connaître, de conseiller, de soutenir pour qu’elle aille mieux. Il y a suffisamment de rebondissements pour maintenir notre intérêt et donner envie de tourner les pages encore et encore. Une lecture très plaisante et réjouissante !


"Silence ... On souffre !" de Thomas Benguigui

 

Silence … On souffre
Auteur : Thomas Benguigui
Éditions : Lire Couraut (3 Août 2026)
ISBN : 979-1070180938
162 pages

Quatrième de couverture

Certaines tragédies cachent bien des souffrances. Ce roman vous emmènera aux côtés de Nova Thurmann, une lieutenant de police, dans le but de comprendre les mystérieuses souffrances des trois drames qu’elle connaîtra. Malheureusement, elle se heurtera à l’opacité administrative, laissant place à une autre forme de justice mais Silence… On souffre !

Mon avis

Nova Thurmann est une jeune lieutenant de police, elle aime son métier mais elle est hyper sensible, ce qui inquiète régulièrement Phil son chef. Il est très attentif à ses ressentis et il essaie de la modérer lorsqu’elle prend les choses trop à cœur.

Les voilà confrontés à plusieurs affaires délicates, où des personnes ont choisi de quitter la vie. Pour Nova, c’est incompréhensible, il y a forcément une raison, pour agir ainsi. Elle en parle à son supérieur, mais leur métier, ce n’est pas de rendre la justice, c’est d’enquêter et s’ils n’ont aucun élément probant, ils doivent clôturer leur enquête et passer à autre chose. Ce qui est le cas.

Face à la détresse de ceux qui restent, Nova décide de creuser, de mener d’autres investigations, mais cette façon de faire a des limites. Elle n’a pas le droit de questionner, de fouiller, de braver les interdits même si elle tente de le faire. Elle ne sait pas comment utiliser ce qu’elle croit avoir découvert, compris … Elle n’a pas de réelles certitudes.

Mais c’est une femme entière, de caractère, qui ne supporte pas l’injustice. Elle est étonnante. Comment peut-elle solutionner ce dilemme qui la ronge ? Elle voudrait avoir les coudées franches, comprendre pourquoi certaines personnes choisissent le suicide, connaître les motivations qui les ont poussés à passer à l’acte. Elles ont forcément à un moment ou un autre montrer qu’elles souffraient. A-t-on assez ouvert les yeux ? Ne choisit-on pas de ne pas voir certaines choses parce que ça nous arrange ? Le silence n’est-il pas une forme de culpabilité ?

Thomas Benguigui est aide-soignant, passionné de médecine.  Cela se sent dans son récit. Son écriture est plaisante, fluide, plutôt réaliste. Il y a parfois quelques maladresses dans la formulation, mais on comprend bien ce que l’auteur a voulu exprimer et c’est important. Son texte nous rappelle combien il est essentiel d’être attentif à l’autre, qu’il ne faut pas négliger les « appels au secours », les signes d’un mal-être.

Cette lecture m’a interrogée sur le rôle et le fonctionnement de la justice. Et surtout, comment aurais-je réagi dans des situations comme celles qui sont présentées ? Il y a de quoi réfléchir !


"Un atelier à New-York" de Seth Greenland (The Mid-Century Moderns)

 

Un atelier à New-York (The Mid-Century Moderns)
Auteur : Seth Greenland
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Adélaïde Pralon
Éditions : Liana Levi (1er Octobre 2026)
ISBN : 979-1034913121
320 pages

Quatrième de couverture

Manhattan, 1951. Sasha Cross, jeune élève peintre, voudrait percer et vivre de son art. En attendant, elle trouve des petits boulots, vole à l'occasion... Lors d'un cours de dessin d'après modèle vivant, elle fait la connaissance de Grace Hartigan, une peintre déjà connue et exposée qui pourtant pose nue afin d'arrondir ses fins de mois. Elles deviennent amies, et Grace commence à la présenter à d'autres artistes. Parallèlement Sasha lie connaissance avec Leo Dunbar, le critique d'art le plus craint et le plus influent de New York. De vingt ans son aîné, Leo la séduit, et ils commencent une liaison. De vernissage en vernissage, il va lui présenter tous ceux qui comptent dans le monde de l'art contemporain new yorkais, de Joan Mitchell à Jackson Pollock... 

Mon avis

« […] l’art le plus précurseur doit toujours faire l’effet d’un coup de poing en pleine face. »

Manhattan, 1951, le monde des artistes est soumis aux dictats des critiques. Il est parfois difficile de donner libre cours à ses idées, de s’affranchir du regard extérieur, de créer son style et d’être en phase avec ce qu’on souhaite et ce qu’on ressent.

Sasha Cross est jeune, elle est élève peintre et a peu de revenus, elle fait des petits boulots, vit en colocation, vole parfois. Elle se cherche, elle veut exprimer tout ce qui bout en elle. Elle refuse d’imiter quelqu’un, elle souhaite se réaliser par elle-même dans un style figuratif qui n’appartiendra qu’à elle. Mais elle bute et n’arrive pas à se lâcher.  Elle rencontre Grace, une peintre qui a déjà exposé et qui l’introduit petit à petit dans ce milieu assez fermé. Sarah a des principes et ce n’est pas aisé pour elle d’évoluer au contact de ces personnes qui, parfois, ont peu de pudeur et sont à l’aise partout.

Par un concours de circonstances, dont on ne peut pas dire s’il est heureux ou malheureux, elle fait la connaissance du redouté Leo Dunbar, un critique. L’influence de ce dernier est énorme, il est capable de démolir un ou une artiste ou de le ou la monter aux nues sur des critères souvent connus de lui seul. Il a vingt ans de plus que Sasha, il va la prendre sous son aile. L’aidera-t-il à grandir ou l’étouffera-t-il ? Le but est de la guider, de l’accompagner, de la soutenir, de faire tomber les barrières qu’elle a érigées, pour qu’elle soit elle-même mais ne risque-t-il pas d’imposer ses vues, de la « modeler », d’en faire « sa » chose pour s’attirer une forme de gloire ? Comme s’il était le seul, l’unique à avoir vu son potentiel ? Peut-être parce que lui, il aurait voulu être artiste et qu’il n’a pas assez de talent ?

Ancrée dans un riche contexte historique, ce récit est très intéressant, prenant et bien écrit (merci à la traductrice). En effet, l’auteur s’appuie sur des événements réels pour accompagner ses personnages fictifs, cela donne de la consistance à son récit, le rend plus « réel ». Il nous montre que les femmes ont du mal à percer, à s’imposer. Beaucoup, comme Sasha, sont tiraillées entre le désir de s’épanouir dans l’expressionisme abstrait et la volonté (un peu imposée par la société) d’être dans la norme, conformément aux « codes ». Se faire une place est compliquée pour elles, elles ne sont pas reconnues à leur juste valeur, comme si elles ne pouvaient pas être les égales des hommes dans ce domaine. Faire des compromis ? Lesquels et pourquoi ? 

Le roman analyse à la perfection tous les enjeux pour percer, se faire un nom, tout en gardant son identité, en restant « soi ». Le jeu des influences est quelques fois bienveillant mais pas toujours, pouvant aller jusqu’à être destructeur.

Chaque chapitre est introduit par quelques lignes (extrait d’émission de radio, de journal etc.) qui nous plongent dans l’atmosphère de l’époque. C’est très bien fait.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture, je n’ai ressenti aucune longueur. J’ai suivi Sasha, souhaitant qu’elle trouve sa voie, qu’elle se sente bien, qu’elle soit heureuse. Je l’ai sentie fragile, soucieuse du détail, désireuse de se démarquer tout en « s’accomplissant ».  Avec un phrasé rythmé, vivant, Seth Greenland a su me captiver, tout en me permettant d’enrichir mes connaissances sur cette période à New-York.


"Un siècle sur le toit de l’Europe" de Didier Reynaud

 

Un siècle sur le toit de l’Europe
Auteur : Didier Reynaud
Éditions : du Joyeux Pendu (2026)
ISBN : 9782494026179
112 pages

Quatrième de couverture

1976 : L’A.S. Saint-Étienne s’incline en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions face au Bayern Munich. La défaite devient un mythe. L’épopée des Verts, une légende. Mais que se serait-il passé si l’ASSE avait gagné ? Voici l'histoire d'un monde où les Verts sont montés sur le toit de l'Europe.
2076 : Cent ans jour pour jour après la finale victorieuse, Noah, journaliste, se rend dans la cité forézienne pour assister aux célébrations de ce match fondateur. La ville est devenue un modèle : laboratoire écologique, capitale coopérative et le cœur battant du football européen. Chargé de trouver un angle inédit sur cette épopée, Noah s’interroge sur les raisons du succès et sur le secret d’un club entré dans l’éternité.

Mon avis

« L’épopée des Verts c’est quelque chose qui ne s’arrêtera jamais », c’est, en substance, ce que m’a dit l’auteur lorsque je l’ai rencontré, en Octobre 2026, à la fête du livre de St Etienne.

Il est né en 1987, il n’a donc aucun souvenir de cette époque… Comme beaucoup de jeunes dont les parents étaient et sont encore, fans des verts, il a été nourri avec les exploits des footballeurs qui ont mis l’ASSE (association sportive de Saint-Etienne) sur le devant de la scène. Pourquoi tant d’admirateurs ? Après avoir lu, écouté, les joueurs de ce club qui ont participé à ces rencontres de Coupe d’Europe, je pense avoir quelques éléments de réponse.

Dans ce groupe, ils ont su rester humbles (Herbin leur remettait les idées en place si besoin), ils connaissaient la valeur du travail, des entraînements répétés pour arriver à jouer presque les yeux fermés pour trouver un partenaire, et ils étaient (je n’invente rien, ils le répètent souvent) une « bonne bande de copains » ayant du plaisir évoluer ensemble. Pas d’égo surdimensionné, une bonne entente et des gammes répétées…

Alors rien d’étonnant qu’un minot (pardon Monsieur Reynaud) s’empare de leur histoire pour en faire une belle uchronie, ce qui n'avait jamais été fait et lui a donné le souhait d'en rédiger une.

Noah est journaliste, il doit écrire sur les verts pour le centenaire de la victoire du 12 mai 1976 (ah oui, dans cette histoire « on » a gagné (je suis stéphanoise d’où le « on »). Mais son boss lui commande quelque chose qui change, pas du « déjà vu lu et relu ».

« Noah le sait, à Sainté on ne joue pas au football, on le vit. »

On est donc en 2076, les transports vont vite (plus besoin de passer par Lyon, ce détour imposé, pour venir en train de Paris), Saint-Etienne est la capitale du football, tout ça grâce à Piazza, Bathenay, Larqué, Rocheteau et les autres ! Avec leur retentissant succès ils ont donné une impulsion à la cité forézienne qui est devenue, sous la plume de l’auteur, un lieu merveilleux où il fait bon vivre.

J’ai suivi Noah dans les rues que je connais, je me suis accoudée auprès de lui à chaque comptoir et je l’ai observé en train de dialoguer, de chercher comment aborder son article. Certaines des réponses qu’il reçoit sont très parlantes.

« Le foot ici défie les normes, le « supportérisme » local mériterait d’être classé au patrimoine
immatériel de l’Humanité, j’en suis convaincue ! »

Dans ce récit, j’ai apprécié de me sentir chez moi, en « terrain connu », les noms me parlaient (j’ai bien ri avec Timothée Chalamet marchant avec une canne). L’écriture est vive, avec une légère pointe d’humour. Didier Reynaud a su aborder son texte avec beaucoup d’intelligence et de doigté, il fera le bonheur des anciens qui revivront leurs souvenirs et rêveront à un autre futur et des jeunes qui auront le sourire en pensant à l’avenir et à tout ce qu’il est encore possible d’espérer. Cela se lit avec beaucoup de plaisir, qu’on aime, ou pas, les verts.

D’ailleurs il y a match ce soir, je vous laisse !

PS: Qui c'est les plus forts ? 

"Artefact" de Laure Rollier

 

Artefact
Auteur : Laure Rollier
Éditions : Récamier (8 Octobre 2026)
ISBN : 978-2385771713
288 pages

Quatrième de couverture

Adèle, mère célibataire de deux adolescents, croyait avoir enfin trouvé un semblant de paix, jusqu'au jour où elle découvre, sur sa boîte aux lettres, un colis anonyme. À l'intérieur : des centaines de photos d'elle, prises à son insu. La dernière porte un message glaçant :
" Celle-ci est la dernière parce que tu vas mourir. "
Très vite, les soupçons d'Adèle se tournent vers son mystérieux voisin, Jérémy. Mais plus elle s'approche de la vérité, plus celle-ci semble lui échapper.

Mon avis

Artefact, c’est ce qu’on pense voir mais qui n’est pas forcément la vérité.
Artefact c’est ce qu’on veut croire parce que, parfois, c’est plus facile.
Artefact, c’est l’envers du décor, ce qu’on croit savoir, en étant persuadé d’avoir raison et en refusant d’imaginer autre chose, alors qu’on se trompe.
Artefact, ce sont les silences, les cris, les murmures qu’on n’entend pas, qu’on oublie d’écouter.

Artefact, c’est un roman qui vous prend aux tripes. Sans cesse vous vous demandez où est la réalité, si tout n’est qu’apparence, si l’auteur se joue de vous …. Jusqu’à un final qui vous laisse bouche bée.

En débutant ce récit, j’ai découvert que plusieurs personnes allaient s’exprimer, toutes en disant « je ». Forcément, chacune allait donner son ressenti mais pas obligatoirement sur la même situation. J’ai donc fait connaissance avec Adèle, une mère angoissée qui partage la garde de ses deux enfants, Vadim et Olivia, avec son ex-mari. Elle est sans cesse sur le qui-vive et je me suis dit qu’elle devait porter un passé assez lourd. Elle fait tout ce qu’elle peut pour son fils et sa fille. Pour autant, leurs relations ne sont pas toujours fluides et il y a des tiraillements.

Sur le même palier, Jérémy, le voisin, un homme solitaire qui travaille le plus souvent à domicile, comme graphiste. Il communique peu. Malgré tout, on comprend vite qu’il vit mal d’être séparé de son ex-compagne, Sasha, et qu’il pense souvent à elle. Parfois, il essaie de cerner Adèle.

« Cette femme a quelque chose d’indescriptible, une présence fragmentée et énigmatique. »

Comme il n’est pas très bien, il est probablement en train d’interpréter ce qu’il ressent.

Finalement rien d’extraordinaire. C’est le quotidien de beaucoup de nos jours, pas le temps de se pencher sur celui d’à côté, d’ailleurs il pourrait vite traduire cette attitude comme une intrusion, voire du voyeurisme ou du sans-gêne. Chacun chez soi, c’est encore la meilleure solution… Vraiment ?

À force de cloisonner, de ne pas se confier, ne risque-t-on pas de se couper des autres, même des quelques amis qu’on a ? Où est la limite ?

Lorsqu’Adèle reçoit des photos d’elle, elle se sent prise au piège, quelqu’un la surveille, la menace mais qui et pourquoi ? Porter plainte, se taire, agir seule ou avec de l’aide ? Quelles décisions prendre ? Qu’attend-on des autres ?
Chaque choix fait aura un impact sur la suite, sur elle et peut-être ses enfants, que faire ?

Cet excellent livre montre combien certains traumatismes vous poursuivent toujours.
« Très tôt, j’ai appris que parler, c’est dangereux et que ça attirait les regards. »
Oui, parler de soi, c’est s’exposer mais cela peut également être source de soutien…. Difficile de trouver le juste équilibre.

Pour l’amour, c’est la même chose. Laure Rollier nous le rappelle. Tout le monde n’a pas la même définition mais c’est important de rester à sa place, d’avoir de l’empathie, de bien doser.

J’ai beaucoup apprécié la construction de ce roman, avec plusieurs narrateurs, plusieurs points de vue sur de mêmes faits. C’est par bribes que certains éléments sont apportés, ébranlant nos certitudes et donnant un autre éclairage. Et j’ai plusieurs fois pensé que tout cela pourrait être possible…. J’en avais froid dans le dos.

L’écriture est prenante, dès que j’ai commencé, j’ai voulu savoir et je tournais les pages. Le phrasé est adapté à chaque narrateur. Les thèmes abordés (que je ne détaille pas pour ne pas donner d’indice) sont actuels et traités avec intelligence. On sent la tension qui monte au fil des pages, tout nous échappe car on n’est plus sûr de rien. C’est angoissant et parfaitement maîtrisé par l’autrice.

Une histoire qui fait mal, qui bouleverse.

Un titre bien pensé.

Une réussite !


"Neverhome" de Laird Hunt (Neverhome)

 

Neverhome (Neverhome)
Auteur : Laird Hunt
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Laure Tissut
Éditions : Bourgois (1er Octobre 2026)
ISBN : 978-2267060652
320 pages

Quatrième de couverture

Jamais Constance n'aurait imaginé quitter la vie humble et heureuse qu'elle menait dans sa ferme de l'Indiana. Mais quand éclate la guerre de Sécession, elle revêt à la place de son mari l'uniforme de soldat de l'Union. Sous le nom d'Ash Thompson, elle traverse des champs de bataille, manie les armes et boit du whisky, et deviendra tour à tour une héroïne, une légende populaire, une folle et une traîtresse à la cause américaine. Pourtant, au milieu du chaos, elle garde l'espoir de retourner un jour auprès de son compagnon. 

Mon avis

Combien de Constance ont choisi de se battre en prenant la place des hommes ? Combien se sont bandées la poitrine, ont enfilé des pantalons informes et ont pris les armes en mains ?
Parler d’elles, c’est leur donner une place dans l’Histoire, les « reconnaître ». Et si en plus c’est un auteur et pas une autrice qui prend la plume, c’est parfait !

Laird Hunt s’est glissé dans la peau de cette épouse, qui, après discussion, a imposé son choix à son mari. C’est lui qui resterait à la ferme et elle qui prendrait l’uniforme pour la guerre de Sécession. Elle le dit, il est fait de paille, elle d’acier… Deux ans loin de son foyer, dans des conditions terriblement difficiles, pour ne pas se faire prendre, que son corps ne la trahisse pas, cela vous change une femme…

Elle part, elle se fond dans le groupe.

« Nous étions des objets non identifiés qui avançaient avec des baïonnettes. »

Elle cache soigneusement ce qu’elle est (quelques femmes croisées, ici ou là, comprennent). Elle est forte, a de grandes mains, sait tirer donc elle passe inaperçue… Enfin, presque car quelques actes font qu’on la remarque. Mais pas le temps de s’attarder, il faut continuer à avancer.

L’écriture est toute en poésie. L’auteur ne s’appesantit pas sur les blessures, les coups durs, les horreurs. Il les nomme parce que tout a de l’importance dans le contexte. Mais il s’attache surtout à Constance, à ces moments où son esprit rêve, où elle se souvient. On découvre le lien qu’elle a avec son compagnon, leur rencontre, leur vie. On l’entend dialoguer avec sa mère défunte. On s’assoit ou on s’allonge près d’elle pour écouter la nature, regarder le ciel…. Des moments de répit où elle redevient une femme …. C’est beau …

Elle garde le contact avec son conjoint, elle lui écrit, racontant son quotidien. Il lui répond en l’appelant Ash, puisqu’elle a décidé de prendre ce prénom. Ils ne vivent rien en commun mais arrivent encore à échanger. Est-ce suffisant pour reprendre le cours de l’existence quand elle sera de retour ? Si le corps peut être indemne, qu’en est-il de l’esprit ? Quelles traces laissent les traumatismes vécus ?

L’écriture ciselée (merci à la traductrice), toute en nuances, nous offre de belles réflexions sur ce que vit et ressent Constance. Elle part, heureuse, parce qu’elle a envie de bouger, d’y aller, de voir ce que c’est, elle est courageuse et vit ce qu’elle veut. Son regard sur la guerre se modifie au fil des semaines, des mois. Elle garde la même personnalité, de battante, de femme entière qui ose mais au fil du temps son sens de l’observation, des situations et des personnes qu’elles croisent, est plus acéré et elle s’adapte, sans pour autant être malléable et modelable car c’est une femme de caractère ! (Et c’est pour ça qu’on l’aime !)

J’ai lu la première page de cette épopée magistrale et je n’ai plus lâché le livre, c’était impossible. Constance se livrait à moi et je ne pouvais que l’écouter, l’accompagner, la soutenir, lui sourire.

Inspiré de faits réels, Neverhome est pour moi un coup de cœur !


"Le fantôme de Mao" de Xiaolong Qiu (History’s Cunning Passages)

Le fantôme de Mao (History’s Cunning Passages)
Auteur : Xiaolong Qiu
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Vial
Éditions : Liana Levi (1er Octobre 2026)
ISBN : 979-1034913176
224 pages

Quatrième de couverture

Alerté par la disparition soudaine d'un écrivain, c'est une enquête hors normes que doit mener aujourd'hui l'ex-inspecteur Chen. Très vite, il prend la mesure du caractère politiquement sensible de cette affaire, et de ses liens avec des événements qui ont marqué l'Histoire de son pays, dans la seconde moitié du XXe siècle. Celui qui l'aide à parcourir ce chemin est un historien de la Révolution culturelle. Grâce à lui, il se penche sur le parcours de Mao, depuis les années 1940 jusqu'à sa mort en I976. Au fil de leurs conversations et de ses lectures, Chen ranime des souvenirs personnels et revisite les grands bouleversements de la société chinoise sous la coupe du Grand Timonier. Découvrant au passage de curieuses ressemblances avec le présent...

Mon avis

Il ne faut jamais prendre pour argent comptant ce que dit le PCC, que ce soit de source officielle ou non.

Ce livre est un acte de courage.
L’auteur vit aux Etats-Unis et lors de son dernier voyage en Chine, un drone l’a surveillé. Ses écrits le sont aussi. Mais, à distance, sous une forme romancée, il peut s’exprimer, nous informer et nous mettre en alerte sur le quotidien dans le pays qu’il a quitté pour vivre libre.

Dans cette nouvelle histoire, l’ex-inspecteur Chen est sollicité pour retrouver un écrivain qui ne donne plus de nouvelles. Il pense que cette disparition peut être liée à la Révolution Culturelle, période délicate pour tous et pourtant lointaine. Pour mener ses investigations à bien, il rencontre un historien, Liang, afin de mieux comprendre Mao, et la Révolution. Liang lui demande s’il pourrait l’aider à publier tout ce qu’il a rédigé sur le sujet. Chen ne sait pas si ce sera possible, quand et dans quel pays ? Avec une habile mise en abyme des écrits de Liang dans le récit de l’enquête, Xiaolong Qiu nous apporte des informations sur le rôle de Mao et de ses alliés depuis les années 1940 jusqu’en 1976.

Ce n’est pas un roman classique avec des protagonistes qu’on suit dans leurs recherches, cela va beaucoup plus loin. J’ai été scotchée par ce j’ai appris, par les « magouilles », les exactions, les manipulations, le lavage de cerveau qu’ont subi les jeunes …. Je me souviens des chars de la place Tian'anmen, de cet homme, seul, en 1989, face à ces engins pressés de progresser. C’était après Mao, mais son influence était et est encore présente, c’est terrible.

Ce que veut nous rappeler cet opus, c’est que la société totalitaire existe toujours et ce depuis vingt-cinq ans, en Chine. Et cela peut durer encore et encore si personne ne bouge. Certains pourraient dire que c’est facile d’écrire et de dénoncer lorsqu’on est loin, à l’abri. En Chine, on peut être jeté en prison pour « crime d’écriture » si vos textes dérangent… Alors l’auteur a raison de rester à distance, de faire tout ce qu’il peut pour qu’on sache, pour que rien ne sombre dans l’oubli.

Lire ce qu’il s’est passé est édifiant, douloureux parfois. Je ne pourrai pas dire « Ah, bon » d’un air étonné. J’ai vérifié certaines informations, et j’ai réalisé que tout était parfaitement documenté. J’ai eu mal en lisant « Soit il aurait appris à se taire, soit il serait occupé à pourrir au fin fond d’une prison. » Comment peut-on museler la parole à ce point ?
Pour alléger le propos, si j’ose le dire ainsi, quelques passages montrent Jin, la jeune assistante de Chen. Ils mangent ou devisent tous les deux et cela offre un répit.

Les chapitres sont introduits par des poèmes, qui sont très significatifs. D’autres apparaissent çà et là.

« Les fleurs vivent du soleil,
Les poissons vivent de l’eau ;
La Révolution ne peut vivre
Sans la pensée de Mao. »

L’écriture (merci à Emmanuelle Vial) est précise, pointue, juste, prenante. C’est teinté de politique. Les pensées de Chen sont plus rares que dans d’autres titres mais c’est très intéressant, enrichissant. Me plonger dans cette période historique m’a vraiment donné envie d’approfondir les différents événements, même si je n’ignore pas que, malheureusement, je ne saurais pas tout …

« Le fantôme de Mao » est très réussi !