"Corps célestes à la lisière du monde" de Jón Kalman Stefánsson (Himintungl yfir heimsins ystu brún)

 

Corps célestes à la lisière du monde (Himintungl yfir heimsins ystu brún)
Auteur : Jón Kalman Stefánsson
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Éditions :  Christian Bourgois (5 Mars 2026)
ISBN : 978-2267058376
480 pages

Quatrième de couverture

Islande, XVIIᵉe siècle. Le révérend Pétur, un homme tourmenté précédé d'une réputation sulfureuse, écrit une longue lettre à une destinataire mystérieuse. Après des études à Copenhague et un séjour en Angleterre, il a été nommé à la paroisse de Brúnisandur dans les fjords de l'Ouest. À son arrivée, Pétur est accueilli par la servante Dóróthea, une femme à la mémoire prodigieuse et au caractère affirmé. Elle deviendra rapidement un soutien indéfectible face à l'adversité et dans son projet de relater les événements tragiques qui secouent l'île : le bailli Ari Magnússon - représentant de la couronne danoise - a décidé de s'attaquer aux pêcheurs espagnols échoués sur l'île après le naufrage de leurs bateaux, et Pétur tente d'empêcher le pire.

Mon avis

Début des années 1600, le révérend Pétur arrive dans la paroisse de Brúnisandur. Il a volontairement été envoyé là-bas pour l’éloigner des lieux où il y a eu quelques dérapages (nous le comprenons à demi-mot). Il a la réputation d’être assez sûr de lui. Arrivé sur place, il est accueilli par Dóróthea, domestique à son service, elle sait tout sur tout le monde et il peut lui parler.

 Dès les premières pages, il écrit une longue lettre, que nous lisons comme un monologue, il l’adresse à « mon exquise », une personne dont on ne sait rien. Il échange avec sa gouvernante en lui lisant ses courriers, elle commente et lui dit souvent de ne rien cacher. Cette femme vaut le détour, elle est surprenante, à la fois simple et assez « cultivée » à cause de toutes les connaissances qu’elle a et surtout de son regard mature sur la vie. Son portrait est plutôt complet, intéressant. Pétur, lui, réfléchit sur sa mission, son rôle. Il montre les difficultés de sa vie : être au service des autres et ne se laisser perturber par aucune tentation.

Le récit oscille entre passé et présent, entre éléments réels et fictifs. La trame historique est complète, travaillée. Elle dévoile des faits ayant existés parfois révoltants. J’ai ainsi découvert que les habitants de l’Islande, un pays où il me semble qu’il fait bon vivre, ne se sont pas toujours comportés avec respect. En 1615, a eu lieu le Spánverjavígin, également appelé « massacre des Espagnols », les chasseurs de baleine du Pays-Basque espagnol ont été tués. Bien sûr, il y avait eu conflit mais en arriver à de telles extrémités interroge …

« Combien devront se poser la question, là-bas, en Espagne, lorsque passera l’automne puis que viendra l’hiver sans qu’aucun des marins ne rentre des mers d’Islande ? »

Le roman évoque plusieurs pans de l’histoire du pays, les mêlant aux personnages imaginaires introduits dans le texte. Le révérend les interprète et développe ses pensées, sa vie personnelle, en partant de ce qu’il présente, cela permet d’aller plus loin dans la réflexion et l’analyse.

« Peut-être enterrons-nous la vérité et la justice pour nous simplifier la vie ? »

L’auteur s’interroge sur le pouvoir de l’écrit, sur sa force. Si on ne laisse pas une trace tangible de ce qui se passe, comment être sûr de ce qu’on dit lorsqu’on évoque les événements ? En même temps, suivant qui rédige, le contenu peut être « orienté »…   Il établit aussi, sans le formaliser directement, un lien entre ce qui a été et ce qui est. Les hommes retombent-ils toujours dans les mêmes travers ?

C’est un texte dense, non linéaire, avec de nombreuses informations. La première partie peut rebuter car il y a beaucoup à assimiler, il est nécessaire de ne pas se laisser distraire. Il ne faut pas attendre des actions, des rebondissements, un rythme effréné. C’est plus de l’ordre de la méditation, de l’introspection. C’est une lecture qui se « mérite ». Mais le style puissant, l’écriture poétique et profonde (merci au traducteur), envoutent, mettant en place une atmosphère particulière où tout s’articule avec lyrisme.


"Animal Memoriam" de Jean-François Regnier

Animal Memoriam
Auteur : Jean-François Regnier
Éditions : Librinova (12 janvier 2026)
ISBN : 979-1040599791
184 pages

Quatrième de couverture

Dans un village reculé, le père Marceau veille sur les âmes comme on garde une mémoire fragile. Mais lorsqu'un jeune garçon lui révèle ce qu'il n'aurait jamais dû savoir, c'est tout l'édifice de sa foi, de sa mission, de sa vie, qui commence à vaciller. Pour un serviteur de Dieu, il est des vérités qu'on ne peut pas porter seul, des fautes qu'on ne peut pas absoudre. Et, un moment, peut-être, où l'homme prend le pas sur le prêtre…

Mon avis

Un titre énigmatique, une photo de première page que l’on comprendra en lisant et une quatrième de couverture qui n’en dit pas trop (pour une fois). Voilà de quoi intriguer le lecteur et c’est absolument réussi avec moi !

Le Père Marceau est un curé de campagne, à l’ancienne, avec un confessionnal muni d’une cloison où il écoute les péchés des uns et des autres avant de leur donner l’absolution. Ils accompagnent les malades, les mourants et leur famille, préparent les plus jeunes à la communion. Un prêtre parfait ? Vu de l’extérieur, c’est l’image qu’il donne et c’est peut-être suffisant pour sa hiérarchie et les villageois. Mais il reste un être humain avec parfois des tentations. Succombe-t-il ? Est-il assez solide mentalement pour les repousser ?

Je n’en dirai pas plus car en rajouter sur le contenu serait déjà spolié une partie de ce qui rend ce récit « magique », totalement atypique, surprenant et très bien pensé. On se laisse vite prendre tant c’est fluide et prenant. Il est important de souligner non seulement la qualité de l’écriture mais aussi celle des réflexions portées par l’ecclésiastique.

Il s’interroge sur sa foi, ce qu’il reçoit, ce qu’il transmet, l’utilité de la prière, des sacrements choisis ou imposés par la tradition familiale ou autre. Être dans la « norme » d’une croyance, adapter son comportement et ses attitudes à ce qu’on attend de vous, est-ce une bonne chose ?

Les questions de manipulation, de culpabilité, de pardon sont abordées avec beaucoup d’intelligence. L’auteur a une approche très fine des relations humaines. Est-ce que la sincérité l’emporte ou quelques fois, on dit et fait ce qu’il « faut » pour ne pas faire ressortir notre vraie personnalité parce qu’elle ne serait pas en accord avec ce qu’on est censé montrer ?  

Est-ce que le péché, tel que le définit la religion, vous poursuit toute la vie ? Comment enlever de son parcours une grosse faute ? On ne peut pas l’effacer, alors vivre avec mais comment ? En parler, se taire ?

Dans un style plutôt dépouillé, l’auteur va au plus loin de l’intimité des pensées du prêtre (le texte est à la première personne comme s’il se confiait à nous et cela donne encore plus de poids aux propos). Il n’en rajoute pas, ça reste sobre et donc très profond.

J’ai trouvé ce roman très intéressant. Les différentes situations s’enchaînent bien. L’atmosphère est bien décrite et la surprise est au rendez-vous. Une belle découverte !

 

"Je vous aime" de Frank Andriat

 Je vous aime
Auteur : Frank Andriat
Éditions : Ker (20 Mars 2026)
ISBN :  978-2875865298
182 pages

Quatrième de couverture

Le quotidien de Maxence bascule quand Manon révèle sa maladie. De cette confrontation à la finitude naissent des échanges d’une rare intensité : sur l’amitié, la responsabilité, la tendresse et le sens de l’existence.


Mon avis

« Cancer », le mot qu’on n’aime ni entendre, ni prononcer, encore moins lorsqu’on a, logiquement, « toute la vie devant soi ».

Pourtant, ce matin-là, au lycée, Manon lâche, devant toute la classe : « J’ai un cancer, […]. Pour éviter les ragots, je préfère vous apprendre la nouvelle moi-même. »

Chacun réagit comme il peut. Certains pas très à l’aise se taisent, d’autres posent quelques questions. Maxence, près du radiateur, au fond de la classe, n’ouvre pas la bouche mais intérieurement, il est bouleversé et il le dit, au cours suivant, lorsqu’un enseignant l’interroge en lui demandant à quoi il pense.

À la sortie, Manon et Lilou, sa meilleure amie, interpellent Maxence, elles veulent comprendre sa réaction lorsqu’il a dit que la santé de sa camarade le tracassait. Maxence est nature, il ne joue pas un rôle donc il explique ce qu’il ressent en toute simplicité. Les jeunes filles sont touchées et petit à petit, un lien fort se tisse entre ces trois-là. Ils sont cibles de moqueries car cela ne ressemble en rien à Maxence, ni aux deux copines. Mais le trio n’en tient pas compte, une amitié solide s’installe. Ils peuvent échanger en toute confiance.

La maladie de Manon l’a fait évoluer de manière fulgurante, fini les futilités, les envies de concours de beauté. Elle a pris le contrôle d’elle-même, de ce qu’elle veut, de ce qu’elle est, de ce qu’elle souhaite laisser pour « l’après ». Elle devient « la sage » du groupe.

« Il faut aller au-delà de soi, contempler la vie comme un tout et ne pas se centrer sur son nombril. »

Heureusement, Maxence est surprenant, il arrive à dédramatiser, à évoquer librement le « crabe » et son amie Manon peut échanger avec lui, quand Lilou craque. Il apporte un peu de légèreté de temps à autre et se révèle une épaule sûre également.

Manon a besoin de ses deux camarades car elle préserve ses parents. Eux, ils espèrent, sont en mode déni ou se disent que tout peut arriver. Alors, ils font « comme si » tout était normal, ils essaient d’emmener Manon en vacances, l’air vivifiant pourrait bien la remettre en forme, on ne sait jamais….

Devant l’adversité, Manon a choisi et elle le dit :

« Tout est question de regard : nous pouvons nous fermer et étouffer ou nous ouvrir et espérer. »

Ce roman aborde avec délicatesse un sujet grave. Il permettra d’ouvrir des discussions avec des jeunes éventuellement démunis en envisageant des traitements lourds, la mort… J’ai trouvé le ton très juste, l’auteur a bien dosé sans trop en faire. Son écriture est fluide, abordable. Il s’est mis dans la peau de Maxence qui raconte son quotidien. Son vocabulaire, les réactions, les pensées sont bien celles d’un jeune adolescent. Je pense que ce genre de livre est important, essentiel pour éviter d’avoir des blocages face à des événements qui donnent envie de hurler, de se révolter, mais qui font, malheureusement, partie de la vie.

Une magnifique lecture, parfois les larmes aux yeux.



"Juste un peu d'amour" de Michèle Halberstadt

 

Juste un peu d’amour
Auteur : Michèle Halberstadt
Éditions : du Cherche Midi (2 avril 2026)
ISBN : 978-2749185187
194 pages

Quatrième de couverture

Sur l'île d'Yeu, Roland, cœur tendre et solitaire, rêve du grand amour. Son miracle s'appellera Ella, brillante étudiante sénégalaise. Avec elle, tout paraît possible. C'est fous amoureux l'un de l'autre, aveuglément confiants en l'avenir qu'ils vont se marier au Sénégal puis s'installer ensemble sur l'île.
Malgré la rudesse de l'endroit, l'hostilité de la famille de Roland, Ella est déterminée à s'intégrer.
L'amour immense qu'ils partagent suffira-t-il pour affronter les vents contraires ?

Mon avis

Ce très beau roman est inspiré d’une histoire vraie. Il est bien écrit, intéressant et surtout très émouvant. Dans les premières et les dernières pages, l’auteur explique pourquoi elle l’a rédigé, quel témoignage elle voulait apporter.

Depuis de nombreuses années, elle passe ses vacances sur l’île d’Yeu, elle y est « la bourgeoise », celle qui ne vient qu’aux beaux jours et ne sait pas grand-chose de la vie sur place.

« Elle ne fait pas partie de leur horizon, simplement parce que cela ne leur viendrait pas à l’esprit. »

Les difficultés pour les îliens ? Avoir un travail, trouver l’amour, s’épanouir dans un univers un peu restreint (à moins d’aller sur le continent). Les pêcheurs galèrent, s’usent au travail et parfois meurent jeunes. C’est ce qui est arrivé au père de Roland, alors il vit avec sa mère. Une maîtresse femme, autoritaire, elle attend beaucoup de son fils. Non seulement, il participe financièrement mais elle veut tout savoir de ce qu’il fait. Elle l’étouffe.

Il voudrait une autre vie, il en rêve. Alors un soir, comme on jette une bouteille à la mer, il s’inscrit sur Meetic. Il ne sait pas comment s’y prendre mais il apprend petit à petit. En parallèle, au Sénégal, Ella s’est connectée elle aussi. Ils s’attachent l’un à l’autre et se marient. La décision a été prise de s’installer sur l’île. Très vite, Ella comprend qu’elle détonne, une africaine ! Que vient-elle faire là ? Les gens se méfient et en premier la famille de son époux.

Ce récit présente la vie de ce jeune couple, les obstacles pour Ella, mais aussi pour eux deux. La mère de Roland n’accepte pas sa belle-fille. Elle ne les aide pas, ne leur facilite pas la vie. Ella a tout laissé derrière elle pour venir en France, elle a quitté son pays, elle s’est déracinée. Elle est jugée, rejetée, comment va-t-elle s’en sortir ?

C’est avec pudeur et doigté que sont abordés des thèmes délicats à évoquer. Le racisme « de base », celui qu’on dit « ordinaire » parce qu’il est inconscient, un peu comme un réflexe. Et si c’était une intrigante qui prend le boulot des habitants du cru ? Et si elle n’aimait pas vraiment son conjoint ? Et si ? Et si ? La communication dans le couple, en famille, l’amitié, a construction de soi lorsqu’on est loin des siens, tout cela est présenté sur un ton très juste.

Ella peut se battre pour prouver son honnêteté mais comment, avec quels moyens ? Est-ce que son compagnon réalise vraiment ce qu’elle vit ? Pour lui, ce n’est pas simple non plus, il est moqué, décrié, et a peu de soutien.

Avec une écriture toute en finesse, Michèle Halberstadt parle de ce qu’ont vécu ces deux êtres, leur fragilité, la force de leur amour, les cailloux que certains ont mis sur leur route…. Elle ne sombre ni dans le pathos, ni dans le jugement, elle pose des faits, glisse son ressenti.

Cette lecture bouleversante est un bel hommage à ces amoureux !


"L’été du mauvais œil" de Giuseppe Catozzella (Il fiore delle illusioni)

 

L’été du mauvais œil (Il fiore delle illusioni)
Auteur : Giuseppe Catozzella
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Éditions : Buchet Chastel (12 mars 2026)
ISBN : 978-2283041369
290 pages

Quatrième de couverture

Francesco grandit dans la banlieue de Milan, fils d’immigrés du Sud et habité par le rêve de devenir écrivain. Dix mois par an, il se sent en marge d’un pays en marge, jusqu’à ce que l’été le ramène en Basilicate, chez ses grands-parents et son cousin Luciano, attaché à la terre et hostile à toute idée d’exil. Là, Francesco découvre la liberté, la sensualité et la vérité des origines. Mais au Nord l’attendent la violence, un double meurtre de mafia, l’amour, et un professeur-poète qui change son regard sur le monde. Entre ces deux univers, il devra apprendre à concilier le rêve et la fidélité, l’enracinement et le départ.

Mon avis

Ce livre débute en Italie, dans les années 80. Les parents de Francesco ont quitté le Sud car le père a trouvé un travail à Milan. Il monte en grade mais malgré sa réussite, pour les voisins, il est toujours le paysan, celui dont on se méfie, qu’on jalouse pour son ascension rapide ou dont on se moque. Le fils, Francesco, va en classe mais il subit le même sort que son papa. Alors, il est heureux lorsque l’été arrive et que la destination des vacances le ramène à Monte Aspro, chez ses grands-parents et tout le reste de la famille.

Là-bas, la vie lui semble plus authentique, plus « vraie », plus simple. Il retrouve Luciano, un cousin un peu plus âgé qui travaille à la ferme. Ils aiment se promener ensemble, arpenter les forêts. Tous les deux, ils « respirent l’espace ». Luciano est attaché à ce lopin de terre, c’est sa vie et il n’envisage rien d’autre. Quand il est dans ce milieu rustique, Francesco n’est pas sur le qui-vive, il est en phase, épanoui et libre.

« C’était une union avec la terre : lui et moi unis à la terre, qui était la seule vérité. Soudain je retrouvai la joie de respirer à pleins poumons, de me voir en marche vers un but. »

Lorsque la rentrée approche, il repart pour le Nord où le quotidien est totalement différent. Il y côtoie la violence, le rejet. Un de ses professeurs découvre son goût pour les lettres, la poésie. C’est l’occasion pour lui de s’ouvrir au monde de l’écriture. Mais pourquoi cela semble-t-il affoler son paternel ? Ce dernier aurait-il renoncer à certains rêves ?

Ce récit, empli de délicatesse, de nostalgie, nous plonge dans l’intimité des pensées et des ressentis de Francesco puisque c’est lui qui raconte. On le sent tiraillé entre ses racines rurales et ce que peut lui offrir la grande ville. À Milan, l’argent est plus facile, tout est à portée de main mais les relations un peu plus superficielles et mal équilibrées. À Monte Aspro, les liens familiaux sont forts, liés au passé commun fait de traditions (une personne porte le mauvais œil, une autre soigne avec des herbes et des incantations…) qui sont parfois lourdes à porter….Il se sent bien loin de la cité milanaise car il dit qu’il n’est alors en guerre avec personne. Comme si, en ville, il devait, sans cesse, prouver sa légitimité.

À travers l’histoire de ces deux garçons, nous suivons l’évolution d’un pays, de ses habitants qui n’avancent pas au même rythme en fonction de l’endroit où se situe leur domicile. Les atmosphères sont particulièrement bien décrites (merci à la traductrice). Elles font appel à tous nos sens pour présenter les lieux où se déroule chaque situation évoquée. De nombreux thèmes sont abordés. Est-ce qu’il est difficile de dialoguer lorsque vos journées sont diamétralement opposées ? Les liens d’amour et d’amitié peuvent-ils traverser le temps et l’espace ? Qu’en est-il de l’avenir de chacun ? Que choisit-on, que subit-on ? Que reste-t-il de nos illusions, de nos rêves ? Jusqu’où est-on maître de son destin ? La règle n’est-elle pas de toujours croire en soi, en la vie, en ce qu’elle peut offrir de meilleur ? De s’accrocher et de continuer à avancer malgré les obstacles et les coups durs ?

 Pudique et profond, ce roman m’a beaucoup plu. Je l’ai trouvé intéressant, émouvant et porteur de sens.


"L'enseveli" de Valérie Paturaud

 

L’enseveli
Auteur : Valérie Paturaud
Éditions : Les Escales (14 Août 2025)
ISBN : 978-2365699471
242 pages

Quatrième de couverture

Sur le champ de bataille, un obus éclate. Abel n'écoute que son courage et, au péril de sa vie, sauve un inconnu d'une mort certaine.
Alors qu'Abel est en convalescence dans un hôpital de fortune, un officier défiguré vient occuper le lit voisin. Abel est ouvrier, Adrien est médecin : un gouffre social les sépare et jamais ils ne se seraient rencontrés dans la vie civile. Mais ici, dans ce lieu hors du temps, ils ne sont plus que deux hommes en souffrance.

Mon avis

« Aujourd’hui, comme hier, pour Abel, Adrien, pour ceux qui sont morts, pour ceux qui meurent encore, seuls les mots qui racontent, inventent, imaginent leur histoire, leurs amitiés et leurs amours, seuls ces mots-là comptent, conjurant l’oubli.
Et leurs ombres se tiennent droites, devant nos yeux aveugles. »

Première guerre mondiale, un champ de bataille, ça pète dans tous les sens et pourtant, Abel ne va pas se mettre à l’abri. Il a vu un bras, une main avec une chevalière et il a sorti « l’enseveli » de la terre. Ce dernier est très amoché, le visage n’existe presque plus, mais il respire. Il le porte jusqu’aux soignants.

Le temps passe, Abel se retrouve à l’hôpital pour se soigner, il n’est pas le plus atteint, il peut jouer de l’harmonica et égayer un peu les journées et les soirées. Un jour, on approche un lit du sien, un soldat qui ne peut pas parler, la bouche n’est qu’un trou et il n’est que souffrance.

Dans un premier temps, les deux hommes ne communiquent pas mais l’infirmière demande à Abel de lire le courrier de celui qui git là à côté car, lui n’en a pas la force. Abel est ouvrier, il n’est pas beaucoup allé à l’école. Sa lecture n’est pas fluide mais il s’applique et il lit. Il s’aperçoit que le voisin est médecin. Ils n’ont rien en commun et pourtant, un lien ténu puis de plus en plus solide se noue entre eux. Chacun apporte quelque chose à l’autre. Celui qui ne peut pas s’exprimer par oral écrit des pages et des pages qu’il confie à Abel et celui-ci, en échange, se raconte à son tour.

Ils réalisent que pour protéger les leurs, ils ne disent pas tout.

« La guerre leur avait appris, à l’un et à l’autre, le mensonge. »

Mais entre eux, ils peuvent tout se dire, et surtout se comprendre. Ils partagent les souvenirs, les coups durs, les bonheurs, les espoirs, les peurs, ce qu’ils ont mis en place pour tenir et penser à ceux qui les aiment.

« Prendre et garder chaque image, s’assurer de pouvoir les retrouver, ne pas les quitter tout à fait. »

Ils vivent une amitié improbable jusqu’à ce que chacun reparte de son côté. Sans nouvelles d’Abel, Adrien, le médecin n’aura de cesse de le revoir, de lui dire merci, de lui donner le statut qu’il mérite, à savoir celui d’un homme bien. Ce sera une longue quête.

Valérie Paturaud a écrit un roman d’une délicatesse infinie. Elle fait se rencontrer deux opposés. Abel, chez qui on ne montre rien, on s’efface, on s’oublie, on se dévoue.
« Chez eux, on ne fait pas dans le chagrin ou on ne le montre pas. »
Et Adrien, le docteur, marié, père d’une petite fille, respectable et admiré.

Et pourtant, ces deux-là se respectent, s’apprécient et deviennent amis.

L’auteur a su montrer différents aspects de la vie pour ces blessés de guerre. Le regard des copains, de la famille sur les « Gueules cassées », le traumatisme subi qui fait qu’ils se sentent mieux « entre eux » qu’avec les leurs. Le gouffre qui peut se creuser s’ils n’arrivent pas à évoquer ce qu’ils ont vécu en le gardant « enseveli ».

J’ai trouvé l’écriture très juste, sans pathos exagéré, ni trop de dramatisation, c’est fluide. J’ai apprécié la présence des courriers qui permettent l’intervention de personnages extérieurs et un autre point de vue (et puis, j’aime beaucoup les lettres). L’histoire est intéressante, bien construite. On aborde les thèmes de l’amour, de l’amitié, de l’altruisme, de la vie avant et après-guerre. Personne ne sort indemne et chacun doit continuer la route avec ce lourd passé. Reprend-on les mêmes combats ou est-on trop différent ? En quoi croit-on encore ? De quoi a-t-on besoin ?

Une lecture bouleversante, belle et touchante.


"Même le froid tremble" de Nicole M. Ortega

 

Même le froid tremble
Auteur : Nicole M.Ortega
Éditions : Anne Carrière (22 août 2025)
ISBN : 978-2380823158
178 pages

Quatrième de couverture

Dans un pays qui n’aime pas les femmes, trois jeunes filles prennent la route pour se rendre à la fête de la Vierge noire, 1 600 kilomètres au nord de la favela où elles ont grandi. Entre Santiago du Chili et le village d’Iquique, elles vont croiser des policiers véreux, les fantômes des victimes de Pinochet, des routiers menaçants, une Dame blanche, des prostituées sorcières, des voyous généreux, un serial killer, des pères en deuil et des mères qui ne pardonneront jamais.

Mon avis

Un petit voyage au Chili, ça vous tente ?

Pas celui des décors aseptisés, avec le soleil, les costumes traditionnelles, les fêtes locales… Non, l’envers du décor, celui d’un pays où les gens galèrent, vivent dans des conditions précaires et se battent pour s’en sortir.

Elles sont trois jeunes filles à se rendre à la fête de la Vierge Noire. Un périple, 1600 kilomètres à faire. Elles n’ont pas beaucoup d’argent, elles vivent dans une favela. Mais elles ont soif de voir autre chose, de sortir. Celle qui raconte est moins typée, ça la sauve parfois.

« Mes copines s’exécutent, ce n’est pas la première fois : je suis exonérée grâce à ma gueule de touriste, elles sont contrôlées à cause de leurs traits andins, et j’ai honte, terriblement honte, j’aurai toujours plus de droits que les autres ici, je pourrai toujours passer entre les gouttes de l’oppression […] »

Elles font des rencontres sur leur route, plutôt des mauvaises, elles mènent des actions, elles provoquent, se sauvent et vont plus loin … Elles grandissent en quelques jours … Et elles ne baissent pas les yeux.

Nicole Mersey Ortega, née au Chili, vit entre Santiago et Paris et écrit en français, elle a une part du Chili en elle et elle le revendique. Son écriture est brute, vive, comme la jeune femme qui s’exprime dans le récit. C’est parfois cru mais ça va avec le contexte. C’est un peu comme la photo de couverture : nature et sans fioriture. Malgré ça, une certaine forme de poésie ressort du contenu. Sans doute parce qu’à travers le road trip, on ressent la vie et les tourments d’un coin du monde où la dictature a fait beaucoup de mal, laissant des traces indélébiles de souffrance qui se transmettent de génération en génération.