"Avec la permission de Gandhi" d'Abir Mukherjee (Smokes and Ashes)

 

Avec la permission de Gandhi (Smokes and Ashes)
Auteur : Abir Mukherjee
Traduit de l’anglais par Fanchita Gonzales Batlle
Éditions : Lina Levi (13 Janvier 2022)
ISBN : 9791034904952
320 pages

Quatrième de couverture

Décembre 1921, le Raj tremble. Un certain Gandhi prône la désobéissance civile et des foules de manifestants pacifiques mais déterminés s’apprêtent à envahir les rues de Calcutta. Comment éviter que l’élégant prince de Galles, en visite officielle, ne soit témoin de la révolte qui gronde? C’est à cette situation inédite que la police impériale est appelée à se mesurer alors que dans la région des meurtres inexplicables se multiplient.

Mon avis

C’est le troisième roman que je lis avec comme « héros », Sam Wyndham, un policier de Scotland Yard en poste à Calcutta. Il travaille auprès des forces impériales. L’action se situant en Décembre 1921, le pays est sous le contrôle du Royaume-Uni. L’auteur qui est indien, immigré en Angleterre depuis longtemps, place ces récits dans un contexte historique qu’il décrypte à merveille. Je serai curieuse de connaître le nombre d’heures, en amont, les documents lus, pour arriver à une telle précision sur les lieux, les personnages réels évoqués, l’atmosphère… C’est remarquable d’ exactitude et tellement bien intégré à l’histoire qu’on s’imagine être sur place ou regarder un film des événements.

Sam Wyndham est donc un sahib, un « monsieur », blanc, qui partage son appartement avec son subordonné, Sat, qui lui, est indigène. C’est surprenant, mais ce choix est mûrement réfléchi et volontaire. Ils ont un serviteur qui les aide. Sam qui a vécu la guerre, est accro à l’opium, depuis qu’il a été soulagé de ses souffrances (blessé lorsqu’il était au front) avec des drogues dures. Il ressent donc le besoin, régulièrement, de passer un peu de temps dans les « fumeries ». Il se fait discret, change d’endroit régulièrement. Il ne peut pas se permettre de faire n’importe quoi. Un soir, où il est dans « les vaps », une responsable de l’établissement le secoue. Une descente de police, il doit fuir à tout prix. Pas très vif, un peu assommé, il s’en va et se retrouve face à un cadavre. Il ne s’attarde pas. Dans les jours qui suivent, deux choses étonnantes le questionnent : personne ne parle du mort (aurait-il disparu, a-t-il rêvé ?) et un autre décès a lieu avec des blessures similaires à celles qu’il avait observées…. Sam est face à un dilemme, s’il parle de ce qu’il a vu, il avoue sa dépendance, s’il se tait, l’enquête va-t-elle avancer ?

Mais on lui confie une mission, le prince de Galles vient en visite officielle pour resserrer les liens car des révoltes couvent. Pour que cette rencontre se déroule au mieux, il faut calmer les adeptes du Mahatma Gandhi. Ce petit bonhomme, aux lunettes rondes, qui ne paie pas de mine, a soulevé les foules. Chitta-Ranjan Das, un avocat, est son premier lieutenant et il prévoit une grande manifestation qui ferait désordre devant le prince. Les autorités ont peur des dérives car Gandhi est très suivi dans ses idées. Il est donc nécessaire de lui demander de « calmer le jeu ». Va-t-il accepter ? Au nom de quoi ? Le pouvoir est tellement éloigné de ce qui se passe dans la rue, comment dialoguer ?

Sam accepte sa mission mais il est bien résolu à en savoir plus sur le corps de la fumerie. Il comprendra vite qu’il dérange et doit se montrer prudent. Il est en binôme avec un homme du cru, mais ce n’est pas si simple. Sat est tiraillé entre son devoir pour faire ce qui est juste et moral et son attachement à sa communauté.

J’apprécie les écrits d’Abir Murkherjee. Il est adroit pour installer une ambiance, présenter des individus surprenants, il captive le lecteur non seulement par le côté historique mais également par la construction de l’intrigue. Il apporte de nouveaux éléments petit à petit. Il montre bien comment est divisée Calcutta. « Il n’y a pas de loi qui cloisonne la ville, pas de barrières, ni de murs ; la ségrégation est un phénomène naturel qui a évolué sans que personne n’y prête attention. »

L’écriture est fluide, la traductrice a su trouver les mots et les termes justes pour donner vie à chaque fait. C’est un excellent recueil.

Même s’il est préférable de lire les trois livres de cet auteur dans l’ordre pour voir l’évolution des personnages, on peut aisément les découvrir dans le désordre et commencer par celui-ci.


Dix âmes, pas plus de Ragnar Jónasson (Þorpið)

 

Dix âmes, pas plus (Þorpið)
Auteur : Ragnar Jónasson
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
Éditions : de la Martinière (14 Janvier 2022)
ISBN : 978-2732494074
315 pages

Quatrième de couverture

« Recherche professeur au bout du monde. » Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.

Mon avis

L’Islande, c’est déjà presque le bout du monde mais quand en plus, vous habitez un village complètement perdu, loin de la civilisation, et bien, c’est très difficile. Sauf, si vous avez choisi de vivre là-bas. C’est le cas des dix habitants de Skálar. Le froid, la neige, peu d’échanges avec le reste du pays, c’est calme… Du moins, en apparence… Une mère de famille du lieu se bat pour obtenir un ou une enseignant (e). Après tout, ce n’est pas parce qu’il n’y a que deux élèves que l’école ne doit pas exister…

C’est comme ça, qu’Una, une jeune femme de Reykjavík, atterrit dans la commune. Elle n’a pas de petit ami, s’entend moyennement avec sa mère et elle voit dans ce poste, l’occasion d’échapper à la routine pendant un an. Et puis, deux élèves, ça devrait être assez tranquille, non ?

C’est le froid, la neige, le brouillard et une atmosphère glaciale qui l’accueillent. Elle arrive chez sa logeuse (maman d’une des écolières) qui l’installe dans les combles. L’appartement qu’elle lui propose est petit mais correct. Elle essaie de faire connaissance avec les gens du bourg mais elle sent rapidement, comme un malaise. Certains lui font comprendre qu’elle dérange, d’autres sont totalement indifférents et les derniers semblent la surveiller. Elle est un peu perdue, se sent seule malgré les liens tissés avec celle qui l’héberge. De plus, rêve ou réalité, elle croit percevoir comme une présence, un fantôme ? Est-ce qu’on lui a tout dit ?

C’est un récit intimiste qui se déroule dans un presque huis clos, un bout de terre où tout se sait, où tout se tait. On devine que beaucoup transforment la vérité, l’édulcorent, car vivre seuls leur convient. Una, elle, se heurte aux silences, aux mensonges, comment va-t-elle s’en sortir ? Va-t-elle tenir le coup nerveusement ? Elle est seule, terriblement seule…. Et puis quand un événement terrible arrive, elle ne sait plus que penser, que faire ?

Ragnar Jónasson est très fort pour camper une ambiance, des personnages, c’est le point fort de son histoire. Il sait employer les mots (merci au traducteur qui a su trouver ceux qui font mouche) qui nous permettent de sentir tout ce qui se passe et ce contexte pesant, déroutant, surprenant et effrayant parfois pour Una.

J’ai beaucoup apprécié ce roman, qui est très différent des autres titres de l’auteur. Il l’a écrit en 2019 et a su se renouveler par rapport aux enquêtes policières qu’il met en scène habituellement.

On pourrait penser que, comme il n’y a pas d’investigations, que les personnages ne sont pas nombreux, il ne va rien se passer. Pourtant, on plonge dedans, on se sent aspiré par le texte, on veut comprendre et avoir des réponses aux nombreuses questions qu’on se pose.

Un opus abouti à découvrir.

"Vertidog" de Léonie de Rudder

 

Vertidog
Auteur : Léonie de Rudder
Éditions Robert Laffont (13 Janvier 2022)
ISBN : 9782221254967
224 pages

Quatrième de couverture

San Francisco. Un jeune Français, désabusé par la Silicon Valley, se fait larguer.
En cette morne journée, il se lance dans sa tournée de dog-walker, attaché aux toutous dont il a la garde, et erre au gré des notifications frénétiques de son smartphone fêlé.

Mon avis

Léonie De Rudder est scénariste de séries et de dessins animés. Vertidog est son premier roman. Un premier titre truculent qui nous montre combien il est nécessaire de garder ses distances avec les réseaux sociaux et les applications. Bien sûr, on le sait déjà mais dans ce récit, le trait, volontairement grossi, prophétise le pire pour, peut-être, nous mettre en garde.

C’est un jeune français, installé à San Francisco qui parle à la première personne. Un jeune comme on en connaît tous. Il est allé là-bas plein d’espoirs, peut-être également plein d’illusions ….Il était avec un pote et tout allait bien, grande école, stage, appartement partagé puis une petite copine du cru, très branché sur le bien-être. Très heureux, il est allé la rejoindre dans son chez elle. Et puis un matin, un message : c’est fini, pars et rends-moi les clés. Plus de place dans le logement précédent, côté professionnel, la catastrophe également et voilà comment, un étudiant prometteur de la Silicon Valley se retrouve baby sitter pour chiens. Il les sort, les promène, en prend soin, les ramène à leur propriétaire et gagne quelques sous.

Ce n’est pas franchement un métier d’avenir mais à défaut d’autre chose, ça dépanne… Bien équipé avec des laisses qui lui permettent d’avoir les mains libres, il peut pianoter sur son mobile, écouter des chansons (ok, google, je veux écouter un titre de….), lire les commentaires des « applis » qui, par leur connexion savent déjà tout, presque avant vous (célibataire ? Plein de jolies filles dans le coin, regarde les profils / Dépressif ? On t’a largué ? Installe Tinder et tout ira mieux…) Comment le jeune homme va-t-il se sortir de sa situation plutôt précaire ? Surtout que, comme le veut la loi des séries, les ennuis arrivent en chaîne…. Rien ne lui sera vraiment épargné. Que ce soit un téléphone qui rend l’âme ou presque, un chien qui s’égare, une rencontre qui ferait presque peur etc…

Malgré les difficultés auxquelles le « héros » est confronté, c’est avec le sourire que nous découvrons ce récit. Les réflexions des applications qui rythment la journée sont amusantes, non dénuées de sens parce que, si on réfléchit un peu, on n’est pas très loin de cette invasion technologique dans notre quotidien. Léonie de Rudder, qui s’est mise dans la peau d’un homme pour écrire ce recueil, maîtrise le vocabulaire geek et le phrasé jeune à la perfection. On s’y croirait ! On les entend, on les voit, c’est très visuel et le comique de situation nous régale.

L’auteur, avec une écriture vive et pétillante, nous fait plonger dans un fonctionnement où la déshumanisation est importante. Une puce par ci, une appli par-là, un tracker plus loin et…. Est-ce que notre vie sera meilleure ? Je le re écris, on n’en est pas loin… Certains se sont fait tatouer le QR code du pass sanitaire pour ne pas le perdre…, il suffit bien d’un pouce pour débloquer l’écran d’un mobile… Brrrrr…. Alors en lisant tout ça, ai-je ri vraiment ou un peu jaune ? Je me suis réellement amusée, sans doute parce que je me crois protégée, assez grande et solide pour dire stop si tout cela devenait envahissant. J’ai passé un bon moment de lecture parce que j’ai bien senti que personne ne se prenait trop au sérieux, ni Léonie, ni son héros et encore moins moi.


"Une amitié" de Silvia Avallone (Un'amicizia)

 

Une amitié (Un'amicizia)
Auteur : Silvia Avallone
Traduit de l’italien par Françoise Brun
Éditions : Liana Levi (13 Janvier 2022)
ISBN : 979-10-349-0490-7
530 pages

Quatrième de couverture

En l'an 2000 Élisa est une timide adolescente de quatorze ans, mal dans sa peau. Béatrice, sa camarade de classe, flamboyante et extravertie, est résolue à s'emparer de la vie. Une amitié improbable se noue entre elles, malgré leurs différences et celles de leurs familles.

Mon avis

« Sans elle, je n’étais rien. »

Élisa et Béatrice sont adolescentes en l’an 2000. Elles vont se lier d’amitié alors que tout les oppose. Vingt ans après, que sont-elles devenues ? Ce roman raconte le passage entre jeunesse et vie adulte, avec l’intégration rapide d’internet et des réseaux sociaux, une révolution qui bouleverse tout sur son passage.

2020, Élisa relit ses journaux intimes et les souvenirs, si longtemps étouffés, remontent. Elle écrit avec un besoin impérieux de se libérer, comme si en remplissant des pages et des pages de leur histoire, elle l’expulsait pour faire le point, se débarrasser de toutes les zones d’ombre. Mais est-ce aussi simple que cela ?

2000, à quatorze ans, Élisa aime les livres, vit dans une famille assez particulière, avec une mère fantasque et un père fasciné par l’informatique, les logiciels. Elle a un frère, qui file ce qu’on appelle un mauvais coton. L’argent ne coule pas à flot, Élisa est habillée souvent avec des vêtements mal adaptés, des chaussures trop grandes. En classe, on ne la remarque pas trop et on se moque d’elle parfois. Elle aimerait être écrivain mais elle sait qu’elle doit rester à sa place, ne pas trop se faire remarquer.

Béatrice est une fille apprêtée, qui vit dans une belle maison. Sa maman qui a toujours rêvé d’être miss, ou mannequin, a reporté ses envies sur sa progéniture. Elle prépare, déjà, une carrière pour Béatrice, espérant qu’elle réussira mieux qu’elle, qu’elle s’imposera et fera des envieux. Elle établit des contacts, prévoit les castings, surveille l’alimentation, la tenue pour que tout soit parfait.

En 2003, c’est la naissance des blogs. Elles ont dix-sept ans, le père d’Élisa les initie et elles en créent un pour parler de leur amitié. Mais « l’amitié n’est pas photogénique. » L’une est dans la discrétion, l’autre dans le paraître. Leurs liens peuvent-ils résister à tant de différences ?

C’est avec des allers-retours que l’auteur nous conte ces deux décennies. Les personnages sont fascinants. Élisa n’arrive pas vraiment à exister par elle-même. Elle est figurante dans la vie des autres. Elle a besoin de se voir en Béatrice, comme dans un miroir, pour se sentir vivante. Béatrice, elle se cache derrière le fond de teint, les bijoux, les tenues provocantes, tout ce qui brouille la vision, mettant un voile d’oubli sur ce qu’elle est réellement. S’exhiber pour mieux se cacher ?

Ce récit est captivant, on suit l’évolution des deux amies et de leur amitié de chapitre en chapitre. La place des hommes, du premier amour, le jeu de la provocation pour tester les sentiments…. Il y a de nombreuses réflexions intéressantes, notamment sur la photographie. Que met-on dans un cliché ? Soi-même ou une image ? Que choisit-on de donner à voir et pourquoi ? Qu’est-ce qui motive nos décisions ? Est-ce que les amitiés adolescentes peuvent perdurer ? Combien d’entre nous se sont données à fond, d’une façon entière, faisant rimer amour et toujours avec une amie à la vie à la mort ? Les parents, père ou mère peuvent-ils tenir une place identique dans la vie de leurs enfants ? Comment être celui ou celle qu’on souhaite être, faut-il faire de la place, qui faut-il quitter pour grandir et s’assumer ? Comment être soi sans décevoir sa famille ? Peut-on aimer une autre personne et ne pas savoir gérer l’intensité des sentiments, jusqu’à étouffer et détruire sans que ce soit une relation toxique unilatérale ?

J’ai apprécié que l’auteur cite des livres (l’amie prodigieuse …), des auteurs : Elsa Morante, Agota Kritsof … Silvia Avallone décrit à merveille l’ambivalence des sentiments, l’union de ces deux solitudes qui se cherchent, se perdent, mais ne peuvent vivre loin l’une de l’autre. Son écriture est précise (merci à la traductrice), on plonge dans chaque scène, dans chaque espace de vie (Biella, Bologne, etc …) C’est plein de contrastes, d’opposition, personne n’est blanc ou noir, chacun doit se construire et prendre, si besoin, le chemin de la rédemption.

C’est un recueil captivant. Il donne à réfléchir sur un monde qui, pollué par les réseaux sociaux, n’est parfois qu’apparence.


"Marche en plein ciel" de Gwenaëlle Abolivier

Marche en plein ciel
Auteur : Gwenaëlle Abolivier
Éditions : Le mot et le reste (6 Janvier 2022)
ISBN : 9782361399023
125 pages

Quatrième de couverture

En arpentant le chemin emprunté par Robert L. Stevenson il y a plus d’un siècle, Gwenaëlle Abolivier harmonise deux passions : l’écriture et la marche. Chaque pas qui l’éloigne de l’immobilité du quotidien, l’ouvre davantage à la littérature ; elle fait corps avec le paysage cévenol qui accueille son évasion.

Mon avis

Lâchez tout, partez sur les routes !

« [….] je sais que prendre la route c’est échapper aux lignes droites et à la circularité des idées. »

Journaliste et productrice sur France Inter, Gwenaëlle Abolivier est partie sur le chemin de Robert Louis Stevenson, dans les Cévennes. Elle n’avait pas, comme lui, un âne, mais un carnet pour écrire afin de regrouper deux passions : la marche et l’écriture.

Dans ce livre, elle raconte cette période de sa vie qui s’apparente à une (re) découverte. Parce que c’en est une, lorsqu’on se retrouve seule avec pour unique but d’être en harmonie avec la nature et dans son corps, en toute conscience. Gwenaëlle a fait quelques rencontres dont Marvejols et son ânesse. Ils ont parfois cheminé tous les trois, l’homme était curieux du parcours de vie de Stevenson, Gwenaëlle lui expliquait.

Son récit de voyage n’est pas un journal de bord jour après jour. Ce sont des réflexions, des partages, des anecdotes. Cette expérience a été enrichissante. La marche apaise, on revient à l’essentiel, et on le sent dans son texte avec la place de la nature, des animaux, qui s’intensifie au fil des pages. Plus on marche, plus on s’allège, les pensées négatives s’estompent, les mots, les phrases qui viennent à l’esprit rythment les pas, les cadencent. C’est une méditation contemplative parfois à l’arrêt, parfois en mouvement. L’auteur sent qu’elle se recentre sur l’instant présent, sur ce qu’elle ressent au plus profond, pour le vivre à fond.

Elle a commencé la randonnée quand elle était enfant. Marcher est devenue une drogue, une addiction. Les courbatures sont vite oubliées, le corps réclame sa « dose » de kilomètres, on se sent heureux lorsqu’on a atteint le but qu’on s’est fixés. On se retrouve à sa juste place, là où on doit être, simplement bien sans chercher à analyser. C’est un équilibre tout naturel qui s’installe. On profite avec une acuité affinée de chaque moment, un vol de papillon, un chant d’oiseau, une fleur sauvage, un arbre…. Le plaisir de réussir et d’atteindre le lieu où on voulait aller est immense, le goût de l’effort et la satisfaction d’être arrivé sont des récompenses.

Gwenaëlle Abolivier profite de son recueil pour nous parler de Stevenson mais également de Johan Muir, un homme peut-être moins connu mais à découvrir. Il est né en Ecosse en 1838, il n’était pas très courageux et passait plus de temps dehors qu’à se préoccuper de ses études. En 1849, avec sa famille, il est parti aux Etats-Unis et sa vie a été transformée. Il a été un des premiers naturalistes modernes et n’a cessé de militer pour la protection de la nature. Gwenaëlle en parle si bien qu’elle m’a donné envie de découvrir ce qu’il a écrit.

Cette lecture est agréable, elle repose. On visualise les paysages, les scènes, on entend les bruits de la nature et une fois la dernière page tournée, on se sent reposé, revigoré, prêt à se saisir de son sac à dos et de ses bâtons pour parcourir les chemins et vivre à son tour une belle aventure. 

"Langue morte " d'Hector Mathis

 

Langue morte
Auteur : Hector Mathis
Éditions : Buchet Chastel (6 janvier 2022)
ISBN : 978-2283034729
256 pages

Quatrième de couverture

Face à l’immeuble de son enfance, un homme se souvient. Sa famille, ses amours, la banlieue et les voyages. Cette évocation poétique du passé le conduira jusqu’au petit matin : à l’aube d’une époque nouvelle.

Mon avis

« Le numéro quatre s’allume […] Il se remplit des souvenirs des autres. »

L’homme est là face à l’immeuble de son enfance, les souvenirs remontent, l’envahissent, lui font chaud au cœur, froid dans le dos, c’est selon…. Ils sont là, vibrants, vivants, présents comme autant de passages émotionnels vers l’âge adulte qu’il partage avec nous.

Les chapitres, non numérotés, s’enchaînent, ce sont des « photographies » de chaque « espace-temps » présenté avec finesse. Le cheminement de l’enfance vers la maturité est évoqué avec sobriété, humour, parfois un brin de gouaille comme si le gamin resurgissait pour parler lui-même de ce qu’il a vécu. Il y a l’école, les maladies, les copains, les premières pratiques, les escapades, le rôle du frère. Hector Mathis est né en 1993, ce n’est donc pas ce qu’il a vécu qu’il présente. Pourtant, son récit est très réaliste. On plonge dedans comme si on regardait un film en noir et blanc qui finirait en couleur car le progrès est arrivé et tout se colore au fil des années.

Avec ce livre, on voyage sur toute une vie et dans plusieurs régions et pays en fonction de ce que raconte le narrateur. C’est avec une acuité toute particulière que sont tissés, sous nos yeux les lieux et les événements. Chaque terme choisi est précis, porteur des sens. La famille, les amis, tous sont campés avec suffisamment de détails pour les rendre palpables. Ce sont les expériences plus ou moins bonnes qui font grandir, qui rendent plus mur, plus « homme ». Parfois le présent revient en trombe. « Je voudrais revenir à moi. Quitter ce béton idiot. ». Mais le numéro quatre est toujours là et avec lui son lot de réminiscences. Il s’éloigne, mais, quelques mètres plus loin, c’est un autre fait qui lui saute aux yeux, au cerveau, qui l’habite et il faut qu’il le couche sur le papier.

Est-ce que celui qui rédige se vide de ses maux, de ses mots ? Parce qu’écrire serait pour lui la seule façon d’avancer, d’aller vers l’avenir en laissant le passé derrière lui, non pas en « réglant ses comptes » mais en couchant sur le papier ce qu’il a besoin d’évacuer, qui pèse, qu’il traîne et qu’il juge nécessaire de poser pour continuer la route. D’ailleurs le rythme imposé par le phrasé morcelé donne l’impression d’une écriture dans l’urgence pour se libérer.

J’ai aimé que chaque chapitre nous montre le bruissement des ressentis du narrateur, ses émois, ses peurs, ses envies, ses désirs, ses choix … Il n’est pas nostalgique, il ne regrette pas grand-chose, il analyse avec doigté ce qui l’a amené à être lui ici et maintenant. La place des sentiments est importante, on sent qu’ils ont toujours été forts, aidant l’homme à se construire.

C’est un recueil comme je les aime où chaque mot est à sa juste place. L’écriture est cadencée comme une chanson, un poème, les phrases courtes jouent une mélodie qui chantonne à l’oreille. C’est délicat, posé, porté par une langue envoûtante qui n’a rien de morte tant elle vous séduit, vous enchante. 

Je ne connaissais pas l’auteur, je suis heureuse de ma découverte et je vais me pencher sur ses précédentes publications.

 

"Mickey Haller -Tome 6 : L'innocence et la loi" de Michael Connelly (The Law of Innocence)

 

Mickey Haller -Tome 6 : L'innocence et la loi (The Law of Innocence)
Auteur : Michael Connelly
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin
Éditions : Calmann-Levy (13 Octobre 2021)
ISBN : 978-2702166338
500 pages

Quatrième de couverture

Au sortir d’un pot pour fêter sa victoire au tribunal, Mickey Haller est arrêté pour défaut de plaque. Mais en ouvrant le coffre de la voiture de Haller, l’agent de police trouve un cadavre à l’intérieur. Celui d’un escroc que l’avocat a défendu à de nombreuses reprises, jusqu’au moment où le client l’a arnaqué à son tour.
Accusé de meurtre et incapable de payer la caution de 5 millions de dollars, Haller est aussitôt incarcéré et confronté à une avocate de l’accusation qui veut sa peau, Dana Berg. Il comprend qu’il a été piégé – mais par qui, et pourquoi ? – et décide d’assurer lui-même sa défense lors du procès.

Mon avis

A l’exclusion de tout doute raisonnable….

C’est un de trois héros récurrents de l’auteur que l’on retrouve dans ce roman. Il s’agit de l’avocat Mickey Haller. Il vient de gagner au tribunal et va boire un coup pour fêter ça. Rien de plus normal mais ce qui l’est moins, c’est qu’il se fait arrêter, parce qu’il n’a pas de plaque arrière sur sa voiture.
L’agent qui le contrôle demande à ouvrir son coffre et là, stupeur, un cadavre. Mickey sait qu’il n’est pas coupable, encore faut-il le prouver. Il décide d’assurer lui-même sa défense, aidé de ses amis, de son ex-femme et de son demi-frère. Pas facile, il est obligé malgré tout de passer par la case prison.

Ce livre présente le système judiciaire américain, ce que Haller met en place pour s’en sortir et le procès lui-même, le tout sur un fond assez actuel puisque le virus commence à faire son apparition (et les masques également). Il n’y a pas le même rythme que dans une enquête policière mais c’est intéressant de voir comment les événements se décantent. Je me demandais bien par quel bout l’avocat allait attaquer pour prouver son innocence et s’il allait y arriver.

Quand il s’agit de ce héros, il y a toujours un aspect assez didactique avec toutes les explications sur le fonctionnement, bien particulier et différent du nôtre, de la justice américaine. L’auteur décortique, explique, analyse (notamment le choix des jurés, le rôle du procureur, des juges etc). La tension est palpable, c’est dur d’être emprisonné. Haller est diminué physiquement, moralement il s’accroche mais on ne lui facilite pas les choses. Lui, il ne lâche rien, il réfléchit, il tente des trucs, prend des risques car il veut réussir.

L’écriture et le style sont adaptés au contexte sans être rébarbatifs ou indigestes malgré le côté « documentaire » (merci au fidèle Robert Pépin pour sa traduction). Peut-être que Michael Connelly aurait pu éviter l’allusion à Trump car elle a sans doute dérangé quelques lecteurs américains, ce n’était peut-être pas indispensable.

J’ai apprécié cette lecture même si elle m’a moins emballée que d’autres titres du même auteur