"Les Maîtres du sol" de Ryad Assani-Razaki

 

Les Maîtres du sol
Auteur : Ryad Assani-Razaki
Éditions : Liana Levi (20 Août 2026)
ISBN : 979-1034912926
496 pages

Quatrième de couverture

Ce n’est qu’un petit village de pêcheurs sur le golfe de Guinée, à la fin du XVe siècle. Pourtant les Portugais l’ont choisi pour rejoindre l’Afrique sub-saharienne et s’y installer. La stupéfaction des villageois est immense car la peau de ces hommes, venus chercher de l’or, est translucide, et leur langue indéchiffrable. Petit à petit, sous la pression des « diables blancs », les anciennes croyances vacillent, les coutumes s’effacent. Tout change, mais pas l’usage qui impose de se débarrasser des enfants nés malformés, comme la petite Efua. Pourtant un homme mystérieux, récemment arrivé au village, s’intéresse à la fillette. Est-ce un esclave, un prince, un guerrier ? Et quel est le motif de son intérêt pour Efua ? Les réponses à ces questions se situent à l'issue d'un long voyage jusqu'à Tombouctou. Là-bas aussi, certains remettent en question les croyances anciennes. Éblouis par le savoir des Arabes, ils veulent imposer dans le puissant Empire songhaï la religion d’Allah arrivée d’Orient, au risque de rompre un équilibre ancestral...

Quelques mots sur l’auteur

Né en 1981 à Cotonou, au Bénin, Ryad Assani-Razaki vit à Toronto. Entre l’idée de départ, la phase de recherches et l’écriture, il lui a fallu quinze ans pour ce nouveau titre, très lié à son pays d’origine.

Mon avis

C’est un roman ambitieux qu’a réussi l’auteur. Une lecture exigeante, complète et parfois complexe. Trois cartes, un index des personnages et un lexique sont présents pour soutenir le texte.

Réparti en trois « sous livres », ce récit évoque la Guinée, puis Tombouctou. En fil conducteur, une fillette (qui grandit) rejetée par le village où elle est née car porteuse d’une différence physique. Ce lien est mince entre les trois histoires mais il est présent. J’aurais presque préféré qu’on en sache plus sur elle et en même temps, je réalise que je n’en ai pas eu besoin.

J’ai découvert un pan de l’histoire de la Guinée avec l’arrivée des portugais dans un petit village, où ils essaient d’imposer une nouvelle façon d’aborder la vie. Mais les croyances et les traditions restent importantes. Nyanta, une femme exceptionnelle qui a osé tenir tête aux hommes, en sait quelque chose. Tous les soirs, au péril de sa vie, elle va nourrir son conjoint, isolé dans une grotte où il se cache. Il est accusé d’avoir assassiné un des portugais venus s’installer ici en seigneur, en chef. Elle n’a pas le choix, même s’il faut tricher, mentir. C’est une mère forte, qui ne lâche rien. J’ai trouvé sa personnalité et ses décisions intéressantes, mais que de souffrances !

Ensuite, on part à Tombouctou. Là aussi, le poids des coutumes est lourd, très lourd. On peut même s’interroger. Est-ce que ça n’entrave pas la liberté des hommes ? Un dirigeant utilise la religion comme un « appui » pour sa politique. Est-ce une bonne idée ?

Dans tout ce qu’il présente, l’auteur ne juge pas, il reconstruit, reconstitue, donne des éléments de réponse factuels, sans juger, sans extrapoler. Il reste dans ce qu’il a lu dans les nombreux dossiers qu’il a consultés.

Ce qui est très fort dans ce recueil, c’est le mélange des genres. Entre contes, légendes, récit d’aventure ou historique, l’écriture s’adapte au contexte, aux individus, aux lieux. C’est très riche et totalement atypique car cela demande au lecteur de rester bien concentré, notamment à cause des noms propres ou figurés qui nous sont inconnus !

J’ai préféré la première partie. Je l’ai trouvée plus facile à lire, parce que certains protagonistes montraient de l’humanité et de ce fait, étaient attachants. Dans les parties deux et trois, on est plus dans l’Histoire avec un grand H, dans la réflexion, dans l’analyse de certains faits, dans la connaissance et la conscience. Et parfois, j’ai eu le sentiment de recevoir un peu trop d’informations (même si elles avaient lieu d’être), ce qui m’éloignait du propos ciblé. Pour autant, l’intérêt est resté constant.

C’est un roman, mais les nombreuses recherches de Ryad Assani-Razaki apportent un aspect documentaire très étoffé, foisonnant. Je me suis demandée pourquoi il avait écrit ce titre. J’ai lu que c’était une façon, pour lui, de revenir sur ce qu’il est réellement. Il le fait bien. De nombreux thèmes sont abordés, celui de la transmission (que veut-on pour la terre ?), du pouvoir et des jeux d’influence qui changent le quotidien d’un pays.

Une belle découverte !

"Parle-moi de chez nous" de Jeanine Cummins (Speak to Me of Home)

 

Parle-moi de chez nous (Speak to Me of Home)
Auteur : Jeanine Cummins
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Auché
Éditions : Philippe Rey (20 Août 2026)
ISBN : 978-2384823123
530 pages

Quatrième de couverture

1968, Porto Rico. En épousant Peter, un séduisant Américain d'origine irlandaise, Rafaela s'efforce d'étouffer les doutes qui l'assaillent. Pour cette jeune femme hantée par la faillite financière de ses parents et par son amour caché envers le fils de sa gouvernante, quitter son île natale apparaît comme un possible renouveau. Pourtant, malgré la joie apportée par ses deux enfants, son installation sur le continent américain l'isole. L'hostilité de sa belle-famille, l'interdiction de parler l'espagnol ainsi que le mépris du voisinage à son égard la plongent dans l'amertume.
Sa fille Ruth, elle, apprend à vivre en taisant les injustices subies. Elle n'a qu'une obsession : s'intégrer, quitte à renier la culture de sa mère.

Mon avis

Coup de cœur ! J'ai tout aimé dans ce roman, personnages, contexte, écriture, tout m'a plu de la couverture à la dernière page et il reste très présent en moi.

C’est une saga familiale sur trois générations. On explore le passé, les non-dits, les difficultés face à une certaine forme de racisme, les obstacles au quotidien, les désagréments liés à la famille, aux "qu'en dira-t-on" qui bloquent la spontanéité.

Un fait grave permet à chacune des trois femmes évoquées de revisiter le passé, de l'appréhender avec du recul pour mieux analyser ce qu'il a induit sur le présent. C'est une fresque ambitieuse, car des événements réels sont glissés çà et là avec intelligence, c'est très bien fait.

Les protagonistes, essentiellement des femmes de la même famille, sont attachantes, belles à l'intérieur et à l'extérieur. J'avais envie qu'elles existent réellement. L’une d’elles a quitté Porto-Rico, ses racines, pour suivre son époux. Les expatriés n'ont pas toujours la vie facile et les habitants du cru la méprisent. Comme si le mariage entre « personnes n’étant pas du même bord » (origine, culture, finances) était une erreur de casting. Elle souffre, elle subit … et doit accepter le regard que les autres posent sur elle. Mais le temps passe, elle apprend à se détacher du jugement.

« L’objectif majeur de sa vie d’adulte, après ses premières années passées au sommet de l’échelle sociale, puis un peu plus bas, serait donc c’apprendre à en occuper le juste milieu, à se dépouiller des attentes artificielles et absurdes qu’on lui avait inculquées malgré elle, et de découvrir qui elle était en dehors du carcan constitué par l’indulgence de son père et un système de castes arbitraire. »

Rafaela (née en 1947) a rapidement compris que les hommes ont plus de liberté que les femmes, qu’ils peuvent choisir réellement leur épouse, sans subir l’influence des parents, des traditions.

« Elle savait qu’il en était autrement pour les femmes parce que, sans que personne le lui ait dit, elle avait respiré, intégré, absorbé depuis sa petite enfance cette certitude que tomber amoureuse d’un garçon comme ….. la perdrait. »

Ce qui m’a frappée dans ce livre, c’est la force de ces femmes face à l’adversité, je pourrais même écrire leur résilience. Elles veulent « s’accomplir », choisir leur vie, n’y arrivent pas forcément mais elles ne lâchent rien, elles ne renoncent pas, au moins dans leur esprit avant d’essayer de faire bouger les choses. Elles gardent ainsi leur liberté de penser et je trouve cela magnifique même si quelques fois, j’ai senti combien c’était douloureux pour l’une ou l’autre.

L'écriture (merci à la traductrice) est immersive, prenante, précise, bien dosée entre événements, ressentis et analyses, l'équilibre est parfait. On passe d’un lieu à l’autre, de l’une à l’autre sans problème et on se repère facilement, d’autant plus que l’autrice a mis un arbre généalogique ce qui est une excellente idée. De plus, au début des chapitres, le lieu et la date sont indiqués. Il y a une espèce de « parallèle » entre toutes ces figures féminines comme si leur destin se répondait en écho.

J’aurais pu continuer d’accompagner cette famille tant j’ai apprécié de les suivre et de découvrir leur évolution au fil du temps.


"Stay Free" de Patrice Jean

 

Stay Free
Auteur : Patrice Jean
Éditions : Le Cherche-Midi (20 Août 2026
ISBN : 978-2749186955
384 pages

Quatrième de couverture

Nantes, années 1980. Samia, Paul et Martial vivent à la cité de la Bottière. Leurs journées se partagent entre le quotidien de ce quartier populaire, le lycée, la découverte du punk rock pour les deux garçons et du cinéma pour Samia. Ces passions deviennent le centre de leurs vies.
Martial monte un groupe baptisé " Divin Suicide ". Concerts à Paris, contrat avec une maison de disques, enregistrements... Le jeune musicien connaît un début de reconnaissance. Mais la tragédie n'est jamais loin pour ceux qui ne sont pas nés du bon côté de la barrière sociale. Et c'est à Samia et Paul qu'il reviendra de raconter, plus tard, l'histoire du plus doué, peut-être du plus naïf, certainement du plus pur d'entre eux.

Mon avis

J'ai beaucoup aimé ce roman ou différents narrateurs nous racontent leur vie dans les années 80.

C'est un récit initiatique où chacun cherche sa voie. La musique et les copains tiennent beaucoup de place.

L'auteur a magnifiquement réussi à mêler les destins aux événements réels de cette période, nous offrant un bel aperçu du quotidien de cette époque.

Les personnages principaux, de jeunes adolescents, sont plus vrais que nature. On suit leurs déboires, leurs envies, leurs échecs, leurs peurs, leurs réussites... On observe leurs émotions : jalousie, amour, amitié ... Tout est bien décrit, bien analysé. Mais je mettrai un petit bémol. Le texte souffre d’une certaine forme de répétition due au fait que les personnages courent après le succès et essaient encore et encore. Et il manque un peu de profondeur dans l'analyse des relations humaines.

Il y a du rythme, ces jeunes aiment la musique et savent la partager, en parler. L'auteur a réussi à se mettre à leur place !

L'écriture est prenante, fluide, c'est facile à lire et on a sans cesse l'envie de les retrouver pour savoir ce qu'ils vont devenir. C'est réaliste, intéressant car on voit également la construction des différentes personnalités, les influences, les choix de vie.

Patrice Jean a réussi un opus immersif sur des jeunes qui veulent donner du sens à leur existence. Une belle découverte.


"Finalement tout s'est bien passé" d'Estelle-Sarah Bulle

 

Finalement tout s'est bien passé
Auteur : Estelle-Sarah Bulle
Éditions : Liana Levi (20 Août 2026)
ISBN :  979-1034912773
226 pages

Quatrième de couverture

Un énième geste condescendant d’un béké, et voilà Henri qui se décide enfin : il va quitter la Guadeloupe. Arrivé à Belleville, chez sa soeur Edna, il découvre une vie de débrouille animée, et les magouilles de Steve, le compagnon béninois de celle-ci, dont le rêve est d’ouvrir une boîte de nuit. Mais dans le Paris interlope des années 60, flics et voyous s’entendent pour dire qu’un Africain n’a pas sa place dans le monde de la nuit. Dans l’hôpital psychiatrique où il travaille, Henri rencontre Sabine. Elle aussi a fui sa région natale, le Nord de la France, dès qu’elle a pu.

Mon avis

Août 1966, Henri arrive à Paris, sans travail, un peu sur un coup de tête. Il a quitté la Guadeloupe, où réside l’essentiel de sa famille. Il ne veut plus être regardé de haut, méprisé par les blancs créoles qui s’estiment au-dessus de lui, car leur peau est blanche. Sa sœur Edna vit déjà dans la capitale et elle veut bien l’accueillir dans un premier temps. Alors il se lance dans cette nouvelle aventure.

Edna vit avec ses enfants chez Steve. Un bel homme de couleur, plutôt sur de lui, grande gueule. Il rêve d’ouvrir une boîte de nuit et n’hésite pas à engranger un peu d’argent avec de petits trafics qui deviendront plus importants (et de fait plus dangereux) au fil du temps.

Henri est plein de bonne volonté, d’envie de réussir, de s’installer dans un « chez lui ». Mais il se heurte rapidement à quelques difficultés. Malgré tout, il s’accroche et une belle opportunité s’offre à lui : devenir infirmier en psychiatrie. Le recrutement est ouvert et la formation assez rapide. Pourquoi pas lui ? Il doit oser s’il veut avancer.

C’est chose faite et il rencontre Sabine, une jeune femme qui a quitté le Nord pour s’installer dans la capitale. Ensemble, ils s’épaulent, se soutiennent et ont à cœur de construire une vie de couple solide.

Henri rencontre d’autres expatriés comme lui, dont certains ont des contacts avec le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d'outre-mer), un organisme public français créé en 1963 par le gouvernement de Georges Pompidou mais c’est loin d’être idyllique. Beaucoup de promesses mais peu d’actes. Ce qui entraîne pas mal de désillusions.  La vie n’est pas facile pour eux, les préjugés sont tenaces. Henri et Sabine le réalisent très vite lors de leur recherche d’appartement. Certaines personnes sont racistes et se méfient de lui.

Alternant les chapitres où Henri parle à la première personne et ceux avec un narrateur, ce récit est très immersif. On est dans les années soixante et l’atmosphère de cette période est retranscrite sans fausse note. Estelle-Sarah Bulle emploie un vocabulaire recherché, sans être ostentatoire. Les phrases sont bien construites et assez visuelles. On pourrait facilement adapter son histoire en film.

Les différents protagonistes sont intéressants, même si leurs caractères ne sont pas toujours approfondis. Le rythme est soutenu, simplement avec les événements de la vie quotidienne qui interviennent et modifient les plans de chacun.

Je me suis attachée à Henri et Sarah, Edna m’a semble parfois un peu naïve, prête à croire « son » homme alors qu’il n’est pas net… La mère de Sabine, Kath, une allemande qui vit en France est à découvrir, son destin n’est pas banal et ses réactions encore moins. C’est un personnage qui a du tempérament, du « fond ». La plupart des personnes croisées dans ce roman essaient de se faire une place dans la société française. Ce n’est pas aisé car les obstacles sont nombreux pour différentes raisons : l’argent qui manque, le racisme, la jalousie, l’envie de plus que ce qu’on peut avoir, etc ….

J’aime beaucoup le style de l’auteur, sa façon de construire ses récits. Ce nouveau titre ne m’a pas déçue !

 


"Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?" de Lucie Rico

 

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?
Auteur : Lucie Rico
Éditions : POL (20 Août 2026)
ISBN : 978-2818060636
272 pages

Quatrième de couverture

Jennifer a une vie qui la satisfait quand, au détour d’une panne de clavier d’ordinateur, une phrase surgit, inachevée, qui fait déraper l’apparente logique de son existence : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Et rien. Un blanc après ce et qui envahit la page, troue sa mémoire. Jennifer se lance alors dans une enquête hilarante et inquiétante. 

Mon avis

La construction de ce roman est originale. Pour comprendre et retrouver ses souvenirs, Jennifer essaie de reconstituer une scène de son passé. Elle va dans l'extrême en mettant en place un intérieur et des faits identiques. De plus le point de départ est atypique.

Les protagonistes sont bien décrits. Jennifer, le personnage principal, est opiniâtre, elle veut réussir mais elle ne réalise pas combien son attitude la coupe de tout et de tous.

En mêlant les procédés d'écriture (script de film, récit ou autre), l'autrice campe un fonctionnement de lecture qui sort de l'ordinaire.

Son texte nous interpelle sur le rôle de la mémoire, des souvenirs, de ce qu'on garde ou pas mais également sur l'interprétation que l'on a des faits, plus ou moins déformée par le temps qui passe.

Malheureusement, je ne me suis pas intéressée aux personnages. Il m'a manqué un "souffle", celui qui procure une envie permanente de tourner les pages ...

Malgré l'idée originale, j'ai trouvé l'ensemble assez fade. Pourtant au départ, le concept m'a semblé intéressant mais mon enthousiasme est retombé.


"Ce qu'ils nous ont pris" de Léa Morenn

 

Ce qu’ils nous ont pris
Auteur : Léa Morenn
Éditions : Taurnada (2 Juillet 2026)
ISBN : 978-2372581899
256 pages

Quatrième de couverture

Suspendu de ses fonctions, Eren Conti devrait ignorer l'enquête qui secoue Paris. Mais il ne peut rester insensible face à ces enlèvements qui lui rappellent son propre drame, cet été 1989 où tout a basculé. Pour lui, c'est une évidence : il se doit d'intervenir.
Plus il avance, et plus l'affaire se transforme en descente aux enfers. Harcelé par des appels anonymes, menacé par ses souvenirs, tiraillé entre sa famille et son obsession, il découvre que la vérité pourrait bien être plus terrifiante que le mensonge.

Mon avis

Eren Conti, policier, vient d’être suspendu de ses fonctions. Il sait pourquoi et il sait également qu’il ne doit pas se mêler de l’enquête qui accapare bon nombre de ses collègues. Les raisons ? Ses supérieurs jugent qu’il ne pourra pas raison garder, qu’il n’aura pas le recul nécessaire. Mais lui il est obsédé par cette affaire, un cas de disparition d’enfants. Cela lui rappelle l’été 1989 lorsqu’il a été kidnappé avec son frère. Un traumatisme vu qu’il est le seul à s’en être sorti…

Il s’est reconstruit, a une femme et des enfants. Mais on sent bien que tout cela reste fragile, que les fêlures sont là, envahissantes, présentes. Il n’aime pas en parler et c’est regrettable car ça tient trop de place dans son esprit et s’il se confiait, ce serait moins lourd. Il est hanté par ce lourd passé, ce qui aurait dû/ pu être différent si les choix n’avaient pas été ceux qu’il a faits… On ne peut pas revenir en arrière, on ne peut pas faire reset et tout recommencer alors on vit avec, comme on peut … Eren a été un enquêteur reconnu, admiré puis il a perdu pied et maintenant c’est plus compliqué, il boit, il n’est pas dans les clous, il part à la dérive ….

La construction de ce roman est très intéressante, plusieurs voix se succèdent, offrant des perspectives variées en fonction du ressenti de chacun, de son interprétation. Et il y a deux temporalités, les événements antérieurs apportant un éclairage sur ceux qui se déroulent sous nos yeux. L’autrice propose aussi « une bande son », glissant les titres qui l’ont inspirée. Ils se marient de belle manière avec l’intrigue et c’est excellent !

Les secrets, les non-dits, le manque de discussion empoisonnent la vie de plusieurs protagonistes. Quelqu’un qui décide de se taire, de ne pas dévoiler tout ce qui pourrait aider à la compréhension, peut difficilement revenir en arrière et après c’est l’engrenage infernal. C’est ce que démontre Léa Morenn. Parfois il suffit de peu pour enclencher des situations qu’on regrettera ensuite. Ne pas se confier sur un appel téléphonique ou un sms reçus peut être plus grave qu’on l’imagine. Chaque individu détient des informations mais comme la communication est compliquée, rien ne se décante facilement.

L’atmosphère est sombre, avec peu d’éclaircies, il m’a même manqué quelques réponses. Disons que j’aurais voulu encore plus de détails, d’explications rationnelles. Les personnages ont, pour la plupart, une part d’ombre, on s’interroge sur ce qu’ils cachent, qu’on devine ou pas. Leurs interactions ne sont pas forcément fluides car certains se méfient, ont peur ou sont mal à l’aise.

Léa Morenn a mis en place une histoire où le poids du passé est énorme. Elle démontre combien il est difficile de vivre lorsqu’on n’a pas évacué tout ce qui détruit la sérénité. Certains ruminent une vengeance, d’autres refusent de voir la réalité, quelques-uns transforment la vérité parce que c’est plus facile…. Finalement, dans ce roman, le flou règne souvent et le lecteur s’interroge beaucoup …

L’écriture est dense, le propos travaillé, une lecture lourde de sens et une autrice à suivre …


"Vivre sans bonheur et n'en point dépérir" de Véronique Ovaldé

 

Vivre sans bonheur et n’en point dépérir
Auteur : Véronique Ovaldé
Éditions : Flammarion (19 Août 2026)
ISBN : 978-2080511096
210 pages

Quatrième de couverture

"Elle passe sa vie à écoper et goudronner les brèches dans la cale afin que la famille ne coule pas. Car si les Petites la chérissent, si elles aiment sa douceur, son indulgence, sa tendresse, elles préféreraient, et de loin, ressembler à leur père. Les enfants peuvent être des animaux cruels. Le Père, fielleux, la surnomme “miss martyre”. Ses belles-sœurs continuent de lui dire gentiment et sottement “tu es une vraie sainte”. Et qui peut bien souhaiter, en toute connaissance de cause, ressembler à une victime ?" Pour la première fois, Véronique Ovaldé s'aventure dans sa biographie pour faire le portrait de sa mère, mais elle le fait à sa façon, avec le recours revendiqué, exquis et inventif à la fiction, se plaisant à rêver pour sa mère à d'intempestives bifurcations et d'improbables autres vies.

Mon avis

Dans ce beau roman, Véronique Ovaldé mêle fiction et réalité en présentant le portrait de sa mère. Parfois, elle imagine un autre choix que celui qui a été fait. Elle montre combien la trajectoire de chaque vie est soumise à de mini décisions, à des bifurcations plus ou moins voulues. Il y a ce qu'on désire, ce qu'on nous impose et ce qui s'impose.

Ce portrait de femme est celui d'autres femmes ayant vécu à la même époque, ayant subi les mêmes traumatismes. C'est aussi une façon de leur donner à toutes une existence autre, plus belle, plus douce.

Cette mère est une femme forte, qui malgré ce qu'elle a subi, a réussi à être un peu celle qu'elle souhaitait. J'ai aimé l'analyse des relations qu'elle tisse tout au long de sa vie.

L'écriture et le style plaisant, facile à aborder, en font un livre très agréable.

L'originalité vient du fait que l'auteur se plaît à imaginer ce qui aurait pu être, qu'elle interprète ce qu'elle pense qui a été. Cela offre un récit vivant, vibrant et empli d'humanité. Certains trouveront dommage de ne pas connaître la part du vrai et du faux.

Il n'est jamais facile de parler de quelqu'un de sa famille sans juger, sans trop se positionner. L’autrice a un ton très juste et offre un hommage poignant à sa mère.

NB : J'aurais souhaité quelques documents : photos, lettres ou autres de la famille pour accompagner ce récit.