"Les eaux noires" d'Estelle Tharreau

 

Les eaux noires
Auteur : Estelle Tharreau
Éditions : Taurnada (7 Octobre 2021)
ISBN : 978-2372580922
252 pages

Quatrième de couverture

Lorsque les eaux noires recrachent le corps de la fille de Joséfa, personne ne peut imaginer la descente aux enfers qui attend les habitants de la Baie des Naufragés. L'assassin restant introuvable, à l'abri des petits secrets et des grands vices, une mécanique de malheur va alors tout balayer sur son passage…

Mon avis

C’est presqu’au milieu de nulle part … Yprat, une baie peu habitée dans le Nord. Un cul de sac en quelque sorte avec quelques maisons. Tout se sait, tout se voit, tout s’entend … Pourtant dans chaque demeure, il y a des secrets, des non-dits. On s’attarde d’abord sur Joséfa qui élève seule sa fille, Suzy, 17 ans. Elle travaille de nuit et a confié la clé à des voisins obligeants que Suzy pourra appeler en cas de problème. Elle n’a pas vu ou plutôt pas voulu voir que son adolescente est en train de devenir une belle femme… Les enfants restent toujours les « petits » de leur mère. Alors quand Suzy est retrouvée morte dans une tenue légère, cette mère ne peut pas y croire. Ce n’est pas possible, qu’est-ce qui lui a échappé, de quoi est-elle coupable, elle qui a fait le maximum pour sa progéniture ?

Elle harcèle la police, les amies de Suzy, les voisins, celui qui sort le soir pour fumer, celui qui se promène la nuit pour faire des clichés d’oiseaux nocturnes, celle qui voit tout derrière ses rideaux…
Bien entendu, elle n’obtient pas de réponse, personne n’a rien vu ou personne ne veut parler, comment savoir où se situe la limite ? Elle devient lionne, s’accroche, insiste, sombre dans des espèces de délire, se met en colère contre tout le monde. Elle ne comprend pas, elle veut des réponses. On sent que c’est une mère courage, qu’elle se battra toujours quitte à y laisser son emploi, sa santé, ses quelques soutiens ….

Mais la situation traîne, les gens se moquent de cette femme qui continue de croire qu’elle va trouver le coupable. Enfin, sa fille dans cette tenue affriolante, ça voulait bien dire quelque chose non ? Et puis cette maman n’était-elle pas très (trop ?) proche de certains voisins célibataires ? On peut légitimement se poser des questions, non ?

Dans cette baie, tout se sait, mais rien ne se sait. Sans doute la faute à quelques taiseux, à quelques langues de vipère, les uns ne parlent pas assez, les autres parlent trop….pas de mesure et si en plus on rajoute les menteurs….

Avec une plume acérée, quasi chirurgicale, Estelle Tharreau décrit à la perfection ce microcosme humain. Chaque personnage est détaillé dans ses forces, dans ses failles, dans ce qu’il est, dans ce qu’il fait, dans ce qu’il cache, dans ce qu’il montre. Personne n’est vraiment celui ou celle qu’on imagine. Plus on avance dans le roman, plus on découvre de ci de là une petite révélation qui peut changer le cours de l’enquête qui piétine. Cela modifie également notre regard sur les habitants de ce coin paumé où même la nature semble hostile.

Le récit avance au fil des jours, des semaines, des mois. On suit les recherches de Jo, les investigations des policiers. Si la mer pouvait parler, si les vagues pouvaient murmurer… car c’est bien cette baie qui est le témoin majeur, celle qui sait tout et ne peut rien dire. En lisant, je visualisais les flots grondeurs, les cailloux, j’entendais le vent, le bruit du ressac, je sentais l’iode, et j’avais peur parfois… parce qu’on plonge dans cette histoire, elle nous colle à la peau, on ne peut pas la lâcher, on veut savoir, on veut que Jo trouve la paix ou quelque chose d’approchant….

Ce livre est réussi, il y a du rythme malgré un lieu pratiquement fixe qui fait penser à un huis clos, l’angoisse monte au fil des pages car on sent bien que personne n’est clair, qu’il faut se méfier et qu’une étincelle peut tout enflammer.

C’est un excellent thriller avec une approche psychologique des individus très intéressante.


"ALIENés" de Fabrice Papillon

 

ALIENés
Auteur : Fabrice Papillon
Éditions : Plon (14 Octobre 2021)
ISBN : 978-2259306003
512 pages

Quatrième de couverture

Mai 2022. À 400 kilomètres de la terre, la station spatiale internationale sombre dans la nuit artificielle. Tandis que l'équipage dort, le cadavre éventré d'un astronaute américain flotte en impesanteur dans l'un des modules de recherche. Le même jour, à Lyon, le corps éviscéré d'un biologiste américain est retrouvé à 30 mètres de profondeur, dans un mystérieux réseau de galeries souterraines baptisé les " arêtes de poisson ". S'engage une double enquête, d'abord internationale avec la NASA, aux États-Unis, pour tenter d'élucider un meurtre inédit dans l'histoire : celui d'un astronaute dans l'espace.

Mon avis

Fabrice Papillon est un journaliste scientifique, producteur de documentaires. ALIENés est son troisième roman. Ses nombreuses et solides connaissances, intégrées dans une intrigue habilement ficelée, permettent d’avoir un livre qui interroge et qui documente le lecteur, tout en lui faisant passer un excellent moment. C’est un thriller qui se déroule en 2022, avec une pointe d’anticipation, des investigations policières et un contexte très intéressant qui mêle personnages et situations réelles avec une fiction qui secoue.

L’ISS, vous connaissez ? Depuis que Thomas Pesquet est allé en mission là-haut, rares sont ceux qui n’ont pas entendu parler de ce lieu. Ce soir-là, dans l’espace, tout le monde dort ou presque… Pourtant, un astronaute américain est mort, éventré. Et lorsqu’ils s’en rendent compte, ses camarades prennent peur. Meurtre en huis-clos, que s’est-il passé ? Chacun des coéquipiers - pière (il y a une femme), peut être responsable. Comment continuer à travailler sereinement dans ces conditions ? Qui est coupable ? Et surtout que faire du corps ? Comment agir ? Dépêcher quelqu’un sur place ou enquêter à distance ?

Parallèlement, à Lyon, dans les fameuses arêtes de poisson, réseau souterrain bien connu dans cette ville, un homme est retrouvé, c’est également un américain et lui aussi est éventré. Louise Vernay, commandant à la PJ de la cité, est chargée de l’affaire. C’est une femme volontaire, un peu borderline, qui a « épousé » son métier, c’est toute sa vie. Elle veut comprendre, elle prend des risques, elle abuse de ses droits quitte à détourner la vérité pour obtenir ce qu’elle veut. Elle va loin, très loin mais elle arrive, le plus souvent, à ses fins. Pratiquement persuadée qu’il existe un lien entre ces deux morts inexpliquées, elle va se débrouiller pour agir, un peu en électron libre et se voir confier, de façon plus ou moins officielle, des investigations des deux côtés de l’océan.

Su un rythme endiablé, avec des effets à la James Bond, l’auteur nous a concocté une histoire qui ne souffre d’aucun temps mort. L’écriture est vive, fluide, totalement addictive. Le propos est intéressant, on passe d’un lieu à l’autre, d’un individu à l’autre sans jamais se perdre malgré les ramifications très bien amenées. J’ai particulièrement apprécié les nombreux thèmes abordés. Notamment la place des géants du numérique (GAFAM, NATU …) qui l’air de rien, gouvernent une partie du monde et l’influencent. Fabrice Papillon évoque de temps à autre des faits réels, nous obligeant à ne pas rester à la surface de son récit mais bien à réfléchir, à plonger dans les dessous de l’histoire de l’homme, des hommes. Comme il arrive à vulgariser tout ça, il ne perd pas le lecteur dans trop de détails et maintient intact son intérêt et le suspense.

Les personnages pourraient sembler caricaturaux au premier abord mais ils ne le sont pas tant que ça. Certains jouent sur plusieurs tableaux et sont peu clairs dans leurs rapports aux autres. A la place de Louise, je n’aurais pas su à qui faire confiance et je pense que j’aurais eu les mêmes envies qu’elle concernant Ethan ;-)

On se demande souvent comment peut se terminer une histoire comme celle-ci, et je dois dire que je ai trouvé la fin tout simplement réfléchie et réussie.

Cette lecture m’a beaucoup plu, je visualisais parfaitement les lieux lyonnais et j’avais l’impression d’avoir le plan de la ville sous les yeux (ou d’être dans un drone). Tout le côté scientifique m’a fascinée et m’a poussée à vérifier les différentes allégations.

C’était ma première rencontre avec l’auteur et j’ai très envie de découvrir d’autres titres.


"Le murmure des attentes" de Philippe Nonie

 

Le murmure des attentes
Auteur : Philippe Nonie
Éditions : Lucane (16 octobre 2013)
ISBN : 979-1091166034
216 pages

Quatrième de couverture

Mai 2012. Journaliste clandestine en Syrie, Nicole, touchée par un éclat d’obus se terre au fond d’une cave. Cette femme blessée se remémore les épisodes de sa vie et redécouvre le destin exceptionnel de son grand-père, Hô. Hô, arraché à son Tonkin natal en 1915, traverse les conflits mondiaux du XXe siècle, et garde l'espoir de revoir un jour son pays.

Mon avis

Nicole, correspondante de guerre en Syrie est blessée et de fait, immobilisée. Vient le temps de l’attente en espérant s’en sortir et être évacuée… Si tous nos temps d’attente étaient mis bout à bout, ne pourrions-nous pas vivre une autre vie ? Elle pense aux différentes périodes de sa vie, à des âges divers, où elle a dû attendre, à ses réactions, mais aussi à celles des autres… Tout cela la ramène à son grand père qui, la dernière fois où elle l’a vu, a parlé de l’attente. On retrouve entre les différents instants du présent de la journaliste, l’histoire de Hö, ce papy qui a quitté le Tonkin et qui voulait y retourner.

C’est le titre qui m’a attiré et donné envie de découvrir ce roman. Nicole ne peut plus agir donc elle doit laisser passer le temps. Son esprit, sa mémoire l’entraînent ailleurs dans le passé. Tout est évoqué avec beaucoup de retenue, de délicatesse. Elle met à profit ce temps de repos forcé car elle a toujours besoin d’agir. Elle est attachante, on a envie que son cheminement lui apporte quelque chose, qu’elle comprenne où est la vie.

A travers l’histoire de Hô, le grand-père nous revisitons les guerres, les relations entre les hommes. Nous découvrons un homme droit qui obéit et n’ose pas toujours se rebeller….

Les lieux et dates sont bien définis. Le rythme donné en changeant d’endroit est bien dosé. L’écriture est belle, les dialogues plaisants à lire.

C’est un beau roman et mettre toutes sortes d’attente dans un même recueil en gardant un récit linéaire, est un défi que Philippe Nonie relève avec doigté et finesse.


"Le maître américain" de Fabrizio Gatti (Educazione americana)

 

Le maître américain (Educazione americana)
Le roman qu’aucun agent de la CIA n’a jamais pu écrire
Auteur : Fabrizio Gatti
Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont
Éditions : Liana Levi (7 Octobre 2021)
ISBN : 979-1034904655
464 pages

Quatrième de couverture

Simone Pace a choisi de confier ses secrets à Fabrizio Gatti, lors de rendez-vous dans la basilique de San Pietro in Vincoli, à Rome. Son récit, il le déverse aux pieds du Moïse de Michel-Ange. Pourtant cet ancien policier recruté par la CIA se soucie peu de la Loi divine. Sa loi est celle que lui a dictée son maître américain : œuvrer pour influencer les démocraties européennes. Si, à un seul moment de leur vie, ils avaient emprunté une voie différente, le monde ne serait sans doute pas tel que nous le connaissons.

Mon avis

Magistral !

« Le monde des fantômes ne devrait jamais révéler ses secrets à l’inframonde de ceux qui ne se doutent de rien. »

Fabrizio Gatti est un journaliste très connu en Italie. Il s’infiltre ça et là pour mettre au jour des magouilles ou des fonctionnements qui lui posent question (son livre « Bilal » raconte comment il s’est glissé dans la peau d’un immigré clandestin). Il est honnête dans ce qu’il écrit, quitte à déranger. Il sait que la corruption est importante dans son pays mais il ne veut pas se taire.

Est-ce pour ça que Simone Pace l’a choisi pour se confier ? Peu importe, puisqu’il a accepté et de ce fait a écrit un « roman document d’une histoire vraie ». Est-ce que tout est réel, est-ce que tout est inventé ? Ce livre est classé dans la collection « Document » de l’éditeur, à vous de voir…

« Sans connaître le passé, vous ne pourriez pas décoder le présent. »

Est-ce que rien n’arrive au hasard dans le monde politique, chez nos nombreux gouvernants ? C’est ce que tend à démontrer ce recueil. Fabrizio Gatti a l’habitude de prendre des risques, de ne pas baisser les yeux, d’oser. Alors quand il est contacté par un homme, apparemment ancien agent de la CIA, qui a besoin de vider son sac, il saisit son carnet et son stylo et va au rendez-vous. Au fil des entretiens avec Simone Pace, il a pris la mesure de « tout ça » : les collaborations secrètes (entre autres avec la Cosa Nostra), les meurtres (comme celui de Gerald Bull en 1990), les trafics d’influence, les actes ratés qui influent le cours de l’histoire… Pace se raconte (sur une trentaine d’années de sa vie, depuis l’âge de vingt ans quand il a été « recruté » jusqu’à la cinquantaine). Gatti interroge de temps à autre mais il analyse et recherche entre deux rencontres et ses questions sont pertinentes, pointues, obligeant Simone à aller plus loin et même, quelques fois, à réaliser ce qui lui avait échappé.

Membre du réseau clandestin qu’utilise la CIA en Europe pour les « basses besognes », Simone n’a jamais fréquenté les hauts placés de l’agence. Il a toujours été en lien avec des « contrôleurs » qui servaient d’intermédiaires. De cette façon, il « n’existait pas », impossible de remonter à la source.
Une vie cachée, une vie à se cacher tout en se fondant dans la masse le plus anonymement possible. Son mariage y-a-t-il résisté ? Sa femme a-t-elle supporté ses absences plus ou moins justifiées, expliquées ? Difficile d’avoir deux vies, encore plus trois ou quatre….

Simone Pace explique. A chaque mission, refouler les souvenirs, faire du tri, oublier et passer à autre chose, ne pas vivre dans la peur, sentir l’adrénaline monter mais se dominer, rester impassible, être vigilant en permanence, travailler les réflexes qui permettent de savoir si on est suivi… etc…

Ce récit est passionnant, écrit (merci au traducteur) avec beaucoup d’intelligence. On pourrait imaginer que lire une suite d’événements va être barbant mais il n’en est rien, on revisite une actualité dont on a entendu parler, on la déchiffre sous un autre angle et ça fait froid dans le dos. Est-ce que les hommes politiques sont intouchables, est-ce qu’on est sans cesse manipulé, est-ce que l’information est détournée, modifiée, pour coller à ce que décident les têtes soient disant pensantes ? Est-ce que ce serait mieux si d’autres choix avaient été faits ? A-t-on les réponses ? Et surtout veut-on les connaître ?

J’ai lu cet opus d’une traite, retenant mon souffle, me glissant dans la peau de l’un, de l’autre, visualisant des scènes, essayant d’anticiper la suite… C’est un texte riche, abondant, fourmillant de renseignements, d’anecdotes. C’est captivant, intéressant et quelque part un peu déstabilisant … car la question : est-ce que tout est vrai ? vous hante lorsque vous tournez la dernière page….


"La péninsule ambiguë" de Gérard Saout

 

La péninsule ambiguë
Auteur : Gérard Saout
Éditions : Livre Actualité (26 mai 2021)
ISBN : 978-2754309172
485 pages

Quatrième de couverture

Imaginons un pays où tout n'est que luxe, gaz et vacuité, un gaz plus naturel qu'un luxe bling-bling dans son écrin désertique, un pays où les dirigeants se doivent d'investir pour l'après-pétrole et achète la France, y rachète entreprises, châteaux et demeures somptueuses, artistes et équipe de foot, se veut l'ami de nos élites, se voudrait discret mais intéresse trop les médias, se veut l'intermédiaire, le négociateur mais finance l'opaque, le trouble et croit intervenir dans la marche d'un monde qui l'aime peu. Imaginons l'un des intermédiaires qui, au nom de cet Émirat, suit, contrôle, finalise ces investissements d'après-pétrole, un bureau privé où les égos s'ébouriffent vite dans la valse des millions, un cabinet où tout ne devient que conflits, vétilles et ridicule.

Mon avis

« La péninsule ambiguë » est un livre foisonnant, intéressant, édifiant… L’auteur a travaillé comme comptable pour un émir du Qatar. Il a voyagé, suivi les « affaires » financières de cet homme et de ses « adjoints » pendant plusieurs années. Il a vu de près les « petits arrangements », les blanchiments qui ne portent pas ce nom car ils sont cachés, les trafics d’influence, les sous-entendus, les marchés détournés, les tricheries …. Lui, il était honnête, foncièrement honnête et droit alors forcément, certaines choses le gênaient et peut-être que c’est lui qui a finalement dérangé parce qu’il voyait trop clair ?

Interprétations des faits, ressentis, jugements, tout est différent suivant le pays où on se trouve, Gérard Saout nous le démontre. Il nous explique aussi qu’il a subi des « tests » car si la compétence est importante, la confiance l’est encore plus dans ces milieux. En essayant de le piéger, ses supérieurs vérifiaient sa probité. Crise diplomatique, anecdotes, comptes-rendus, les informations sont nombreuses et variées. On comprend vite le poids des finances, la force de l’argent qui gouverne tout. Ne dit-on pas qu’il est le nerf de la guerre ?

Les souvenirs sont égrenés. On suit le comptable dans ses tâches quotidiennes, on constate que son activité professionnelle déborde sur sa vie personnelle, que l’ambiance n’est pas toujours au top entre collègues, que certains se laissent manipuler.

Médiapart, le Canard, Marianne, ils ont été nombreux à contacter Gérard Saout pour écrire sur ce qu’il a vécu mais un article est toujours sujet à caution même si la personne qui le rédige essaie de rester impartial. « La péninsule ambiguë » offre un témoignage fort, troublant, sans retenue, bien documenté sur des situations précises, évoquées avec une écriture vive et parfois une pointe d’humour.

Aussi fort qu’un documentaire, une vue de l’intérieur, très forte, qui interpelle … on ne vit pas dans un monde bisounours, qu’on se le dise ….

Dans les dernières pages, des livres et articles sont cités. Rien n’a été laissé au hasard et le lecteur qui veut aller plus loin ne s’ennuiera pas une seconde.


"Evergreen Island" d'Heidi Perks (Evergreen Island)

 

Evergreen Island (Evergreen Island)
Auteur : Heidi Perks
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Carole Delporte
Éditions : Préludes (6 octobre 2021)
ISBN : 978-2253080800
450 pages

Quatrième de couverture

Au large des côtes de l’Angleterre, Evergreen Island abrite une petite communauté qui vit isolée du reste du monde. Lorsqu’un corps est déterré dans le jardin de la maison d’enfance de Stella Harvey, la jeune femme est bouleversée. Surtout que vingt-cinq ans auparavant, un soir de tempête, sa famille a mystérieusement fui les lieux…

Mon avis

Un peu plus de cent habitants sur l’île d’Evergreen, reliée au continent par un ferry. C’est dire si tout le monde se connaît (s’espionne ?), sait ce que fait le voisin… Stella y a passé son enfance avec sa sœur, son frère et leurs parents. Un soir de tempêté, ils sont partis. Partis ? Cela ressemblait plus à une fuite et ce choix paternel a été très difficile pour elle tant elle était attachée au lieu et à ceux qui le peuplaient. La distance n’aidant rien, elle n’a pas gardé de liens avec qui que ce soit. Est-ce parce qu’elle était mal loin de « son île » et pour « se réparer » qu’elle est devenue thérapeute ?

Vingt-cinq ans se sont écoulés et Stella a trouvé un équilibre. Jusqu’au jour où un policier la contacte pour l’interroger. Un corps a été découvert près de la maison où elle logeait avec sa famille. Au bras, un bracelet d’amitié qu’elle avait fabriqué il y a si longtemps….  Malgré les mises en garde de sa frangine, elle part passer quelques jours sur Evergreen. Elle veut comprendre pourquoi son père a décidé de quitter l’île précipitamment avec tous les siens. Elle est persuadée qu’on ne lui a pas tout dit, qu’on lui a toujours caché quelque chose…. Ce qu’elle n’a pas anticipé du tout, c’est que sa présence va vite déranger, qu’elle recevra des menaces anonymes et que ce qu’elle risque de mettre au jour peut l’ébranler, la déstabiliser….

Il n’est jamais bon de remuer le passé, pas plus que de garder des non-dits, des secrets familiaux qui finissent toujours par être éventés. L’auteur nous le rappelle dans un récit sans temps mort, construit entre passé et présent. Elle nous égare sur différentes pistes, nous fait approcher de la vérité pour nous en éloigner, jouant avec nos nerfs.

L’écriture fluide (merci à la traductrice) sans temps mort, est rythmée par les différentes rencontres que fait Stella. Nous passons du « autrefois » à maintenant, découvrant les rapports que les différents personnages avaient entre eux, ce qui les a rapprochés ou séparés. Une carte, située en début d’ouvrage, nous permet de repérer les lieux et de nous familiariser avec l’environnement.

J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, je me suis attachée à Stella et même si j’avais deviné la fin, ça ne m’a pas gênée. L’histoire est prenante. L’atmosphère est bien retranscrite, on sent le poids des silences dès qu’on met le pied sur Evergreen, ça pèse lourd … L’angoisse monte parfois, on se demande jusqu’où peuvent aller les protagonistes. Et puis, Stella est confrontée à des choix terribles et on se demande comment on aurait réagi à sa place….


"QI" de Christina Dalcher (master class)

 

QI (Master class)
Quand la réussite a un prix
Auteur : Christina Dalcher
Traduit de l’anglais par Michael Belano
Éditions : Nil (7 octobre 2021)
ISBN : 978-2378910235
416 pages

Quatrième de couverture

Le potentiel de chaque enfant est régulièrement calculé selon une mesure standardisée : le quotient Q. Si vous obtenez un score élevé, vous pourrez fréquenter une école d'élite avec à la clé un avenir en or. Si votre score est trop bas, ce sera un internat fédéral n'offrant que des débouchés très limités. Le but de cette politique ? Une meilleure société où les enseignants se concentrent sur les élèves les plus prometteurs. Elena Fairchild, enseignante dans un établissement d'élite, a toujours soutenu ce système. Mais lorsque sa fille de neuf ans rate un test et part pour une école au rabais à des centaines de kilomètres, elle n'est plus sûre de rien.

Mon avis

« Nous ne sommes pas tous les mêmes. »

Quel parent n’a pas un jour râlé contre le niveau de la classe de son enfant, niveau trop faible ou trop haut qui ne lui convenait pas et l’empêchait de progresser à son rythme ? Et les évaluations, mal dosées, mal placées dans le calendrier ou la journée, qui font paniquer les élèves, qui stressent les familles car on compare, on fait des groupes …

Dans ce roman, Christina Dalcher pointe du doigt les dérives auxquelles la société s’exposerait en voulant faire trop de tri, en choisissant des écoles d’élite en fonction des tests réussis ou pas autant par les enfants que les parents. Cela nous interroge. Qu’est-ce qu’un élève parfait ? Celui qui a toujours de bonnes notes ? Celui qui s’épanouit dans ce qu’il fait ? Celui qui a choisi la voie qu’espérait sa famille ? Que faire face au handicap, à la différence, aux troubles dys etc ?

Une famille ordinaire, un père, Malcolm, qui travaille au département de l’Éducation, une mère, Elena, enseignante, deux filles, Anne et Freddie. Tout pourrait aller pour le mieux mais la pression est permanente, les tests mis en place par le gouvernement pour classer les personnes au mérite, pèsent de plus en plus sur l’ambiance familiale. Surtout sur la maman et Freddie. Elena sent une certaine fragilité chez sa petite qui ne supporte plus toute cette charge mentale, bien trop lourde.

Pour l’instant, tout va encore à peu près bien mais ce matin-là, Freddie ne veut pas, son corps dit stop, son esprit sature, elle ne peut pas aller dans son établissement scolaire passer ce fameux examen. Elle est à bout et Elena, qui dans un premier temps, essaie de la persuader qu’elle va s’en sortir, que tout ira bien, ne sait plus que faire. Elle finit par mettre sa fille dans le car de ramassage. L’angoisse la prend, a-t-elle fait les bons choix ? Avant et maintenant ?

Ce qui est intéressant, c’est le cheminement d’Elena. Au départ, elle est enseignante pour le « haut du panier » et n’est pas contre le système. Elle observe les voisins dont les enfants, baissant de régime, changent de car et d’établissement scolaire. Elle regarde tout ça de loin même si on sent un peu d’énervement. Mais lorsque c’est sa propre gosse qui est rétrogradée, qui souffre, elle prend en pleine face la détresse de quelqu’un qu’elle aime plus que tout. Et ça fait mal, très mal….

J’ai trouvé le fonctionnement de l’éducation, des relations humaines, présenté avec beaucoup de doigté, de finesse. Les éléments sont amenés petit à petit, les interrogations, l’angoisse monte face à ces choix qui ont été faits. Que peut faire une pauvre mère de famille face des bulldozers humains qui pensent avoir raison ? Qui peut lui apporter du soutien ? Comment agir sans se faire prendre ?

C’est avec une écriture fluide (merci à la traductrice), sans temps mort, que l’auteur nous entraîne dans ce qui pourrait devenir le pire cauchemar de l’école. Les êtres humains ont déjà fonctionné de cette façon. Christina Dalcher nous rappelle l’eugénisme, ce contrôle sur les naissances pour ne faire que de « bons » enfants, a existé et que cette théorie qui ne visait qu’à avoir des gens de « valeur » était très dangereuse. Que serions-nous sans la richesse de nos différences ? Soyons vigilants, prudents dans nos actes et nos propos. Gardons une place privilégiée à l’enfance, aux rêves, à la vie mouvementée avec ses hauts, ses bas…  

Ce roman se lit d’une traite, il est fascinant, sans temps mort, on serre les poings, on sent la colère monter en nous, on espère … on est dedans, à fond …. Et quand on est dans l’enseignement (comme moi), on sait encore plus pourquoi on ne veut pas de classe homogène avec des élèves pantins tous pareils !