"Un siècle sur le toit de l’Europe" de Didier Reynaud

 

Un siècle sur le toit de l’Europe
Auteur : Didier Reynaud
Éditions : du Joyeux Pendu (2026)
ISBN : 9782494026179
112 pages

Quatrième de couverture

1976 : L’A.S. Saint-Étienne s’incline en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions face au Bayern Munich. La défaite devient un mythe. L’épopée des Verts, une légende. Mais que se serait-il passé si l’ASSE avait gagné ? Voici l'histoire d'un monde où les Verts sont montés sur le toit de l'Europe.
2076 : Cent ans jour pour jour après la finale victorieuse, Noah, journaliste, se rend dans la cité forézienne pour assister aux célébrations de ce match fondateur. La ville est devenue un modèle : laboratoire écologique, capitale coopérative et le cœur battant du football européen. Chargé de trouver un angle inédit sur cette épopée, Noah s’interroge sur les raisons du succès et sur le secret d’un club entré dans l’éternité.

Mon avis

« L’épopée des Verts c’est quelque chose qui ne s’arrêtera jamais », c’est, en substance, ce que m’a dit l’auteur lorsque je l’ai rencontré, en Octobre 2026, à la fête du livre de St Etienne.

Il est né en 1987, il n’a donc aucun souvenir de cette époque… Comme beaucoup de jeunes dont les parents étaient et sont encore, fans des verts, il a été nourri avec les exploits des footballeurs qui ont mis l’ASSE (association sportive de Saint-Etienne) sur le devant de la scène. Pourquoi tant d’admirateurs ? Après avoir lu, écouté, les joueurs de ce club qui ont participé à ces rencontres de Coupe d’Europe, je pense avoir quelques éléments de réponse.

Dans ce groupe, ils ont su rester humbles (Herbin leur remettait les idées en place si besoin), ils connaissaient la valeur du travail, des entraînements répétés pour arriver à jouer presque les yeux fermés pour trouver un partenaire, et ils étaient (je n’invente rien, ils le répètent souvent) une « bonne bande de copains » ayant du plaisir évoluer ensemble. Pas d’égo surdimensionné, une bonne entente et des gammes répétées…

Alors rien d’étonnant qu’un minot (pardon Monsieur Reynaud) s’empare de leur histoire pour en faire une belle uchronie, ce qui n'avait jamais été fait et lui a donné le souhait d'en rédiger une.

Noah est journaliste, il doit écrire sur les verts pour le centenaire de la victoire du 12 mai 1976 (ah oui, dans cette histoire « on » a gagné (je suis stéphanoise d’où le « on »). Mais son boss lui commande quelque chose qui change, pas du « déjà vu lu et relu ».

« Noah le sait, à Sainté on ne joue pas au football, on le vit. »

On est donc en 2076, les transports vont vite (plus besoin de passer par Lyon, ce détour imposé, pour venir en train de Paris), Saint-Etienne est la capitale du football, tout ça grâce à Piazza, Bathenay, Larqué, Rocheteau et les autres ! Avec leur retentissant succès ils ont donné une impulsion à la cité forézienne qui est devenue, sous la plume de l’auteur, un lieu merveilleux où il fait bon vivre.

J’ai suivi Noah dans les rues que je connais, je me suis accoudée auprès de lui à chaque comptoir et je l’ai observé en train de dialoguer, de chercher comment aborder son article. Certaines des réponses qu’il reçoit sont très parlantes.

« Le foot ici défie les normes, le « supportérisme » local mériterait d’être classé au patrimoine
immatériel de l’Humanité, j’en suis convaincue ! »

Dans ce récit, j’ai apprécié de me sentir chez moi, en « terrain connu », les noms me parlaient (j’ai bien ri avec Timothée Chalamet marchant avec une canne). L’écriture est vive, avec une légère pointe d’humour. Didier Reynaud a su aborder son texte avec beaucoup d’intelligence et de doigté, il fera le bonheur des anciens qui revivront leurs souvenirs et rêveront à un autre futur et des jeunes qui auront le sourire en pensant à l’avenir et à tout ce qu’il est encore possible d’espérer. Cela se lit avec beaucoup de plaisir, qu’on aime, ou pas, les verts.

D’ailleurs il y a match ce soir, je vous laisse !

PS: Qui c'est les plus forts ? 

"Artefact" de Laure Rollier

 

Artefact
Auteur : Laure Rollier
Éditions : Récamier (8 Octobre 2026)
ISBN : 978-2385771713
288 pages

Quatrième de couverture

Adèle, mère célibataire de deux adolescents, croyait avoir enfin trouvé un semblant de paix, jusqu'au jour où elle découvre, sur sa boîte aux lettres, un colis anonyme. À l'intérieur : des centaines de photos d'elle, prises à son insu. La dernière porte un message glaçant :
" Celle-ci est la dernière parce que tu vas mourir. "
Très vite, les soupçons d'Adèle se tournent vers son mystérieux voisin, Jérémy. Mais plus elle s'approche de la vérité, plus celle-ci semble lui échapper.

Mon avis

Artefact, c’est ce qu’on pense voir mais qui n’est pas forcément la vérité.
Artefact c’est ce qu’on veut croire parce que, parfois, c’est plus facile.
Artefact, c’est l’envers du décor, ce qu’on croit savoir, en étant persuadé d’avoir raison et en refusant d’imaginer autre chose, alors qu’on se trompe.
Artefact, ce sont les silences, les cris, les murmures qu’on n’entend pas, qu’on oublie d’écouter.

Artefact, c’est un roman qui vous prend aux tripes. Sans cesse vous vous demandez où est la réalité, si tout n’est qu’apparence, si l’auteur se joue de vous …. Jusqu’à un final qui vous laisse bouche bée.

En débutant ce récit, j’ai découvert que plusieurs personnes allaient s’exprimer, toutes en disant « je ». Forcément, chacune allait donner son ressenti mais pas obligatoirement sur la même situation. J’ai donc fait connaissance avec Adèle, une mère angoissée qui partage la garde de ses deux enfants, Vadim et Olivia, avec son ex-mari. Elle est sans cesse sur le qui-vive et je me suis dit qu’elle devait porter un passé assez lourd. Elle fait tout ce qu’elle peut pour son fils et sa fille. Pour autant, leurs relations ne sont pas toujours fluides et il y a des tiraillements.

Sur le même palier, Jérémy, le voisin, un homme solitaire qui travaille le plus souvent à domicile, comme graphiste. Il communique peu. Malgré tout, on comprend vite qu’il vit mal d’être séparé de son ex-compagne, Sasha, et qu’il pense souvent à elle. Parfois, il essaie de cerner Adèle.

« Cette femme a quelque chose d’indescriptible, une présence fragmentée et énigmatique. »

Comme il n’est pas très bien, il est probablement en train d’interpréter ce qu’il ressent.

Finalement rien d’extraordinaire. C’est le quotidien de beaucoup de nos jours, pas le temps de se pencher sur celui d’à côté, d’ailleurs il pourrait vite traduire cette attitude comme une intrusion, voire du voyeurisme ou du sans-gêne. Chacun chez soi, c’est encore la meilleure solution… Vraiment ?

À force de cloisonner, de ne pas se confier, ne risque-t-on pas de se couper des autres, même des quelques amis qu’on a ? Où est la limite ?

Lorsqu’Adèle reçoit des photos d’elle, elle se sent prise au piège, quelqu’un la surveille, la menace mais qui et pourquoi ? Porter plainte, se taire, agir seule ou avec de l’aide ? Quelles décisions prendre ? Qu’attend-on des autres ?
Chaque choix fait aura un impact sur la suite, sur elle et peut-être ses enfants, que faire ?

Cet excellent livre montre combien certains traumatismes vous poursuivent toujours.
« Très tôt, j’ai appris que parler, c’est dangereux et que ça attirait les regards. »
Oui, parler de soi, c’est s’exposer mais cela peut également être source de soutien…. Difficile de trouver le juste équilibre.

Pour l’amour, c’est la même chose. Laure Rollier nous le rappelle. Tout le monde n’a pas la même définition mais c’est important de rester à sa place, d’avoir de l’empathie, de bien doser.

J’ai beaucoup apprécié la construction de ce roman, avec plusieurs narrateurs, plusieurs points de vue sur de mêmes faits. C’est par bribes que certains éléments sont apportés, ébranlant nos certitudes et donnant un autre éclairage. Et j’ai plusieurs fois pensé que tout cela pourrait être possible…. J’en avais froid dans le dos.

L’écriture est prenante, dès que j’ai commencé, j’ai voulu savoir et je tournais les pages. Le phrasé est adapté à chaque narrateur. Les thèmes abordés (que je ne détaille pas pour ne pas donner d’indice) sont actuels et traités avec intelligence. On sent la tension qui monte au fil des pages, tout nous échappe car on n’est plus sûr de rien. C’est angoissant et parfaitement maîtrisé par l’autrice.

Une histoire qui fait mal, qui bouleverse.

Un titre bien pensé.

Une réussite !


"Neverhome" de Laird Hunt (Neverhome)

 

Neverhome (Neverhome)
Auteur : Laird Hunt
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Laure Tissut
Éditions : Bourgois (1er Octobre 2026)
ISBN : 978-2267060652
320 pages

Quatrième de couverture

Jamais Constance n'aurait imaginé quitter la vie humble et heureuse qu'elle menait dans sa ferme de l'Indiana. Mais quand éclate la guerre de Sécession, elle revêt à la place de son mari l'uniforme de soldat de l'Union. Sous le nom d'Ash Thompson, elle traverse des champs de bataille, manie les armes et boit du whisky, et deviendra tour à tour une héroïne, une légende populaire, une folle et une traîtresse à la cause américaine. Pourtant, au milieu du chaos, elle garde l'espoir de retourner un jour auprès de son compagnon. 

Mon avis

Combien de Constance ont choisi de se battre en prenant la place des hommes ? Combien se sont bandées la poitrine, ont enfilé des pantalons informes et ont pris les armes en mains ?
Parler d’elles, c’est leur donner une place dans l’Histoire, les « reconnaître ». Et si en plus c’est un auteur et pas une autrice qui prend la plume, c’est parfait !

Laird Hunt s’est glissé dans la peau de cette épouse, qui, après discussion, a imposé son choix à son mari. C’est lui qui resterait à la ferme et elle qui prendrait l’uniforme pour la guerre de Sécession. Elle le dit, il est fait de paille, elle d’acier… Deux ans loin de son foyer, dans des conditions terriblement difficiles, pour ne pas se faire prendre, que son corps ne la trahisse pas, cela vous change une femme…

Elle part, elle se fond dans le groupe.

« Nous étions des objets non identifiés qui avançaient avec des baïonnettes. »

Elle cache soigneusement ce qu’elle est (quelques femmes croisées, ici ou là, comprennent). Elle est forte, a de grandes mains, sait tirer donc elle passe inaperçue… Enfin, presque car quelques actes font qu’on la remarque. Mais pas le temps de s’attarder, il faut continuer à avancer.

L’écriture est toute en poésie. L’auteur ne s’appesantit pas sur les blessures, les coups durs, les horreurs. Il les nomme parce que tout a de l’importance dans le contexte. Mais il s’attache surtout à Constance, à ces moments où son esprit rêve, où elle se souvient. On découvre le lien qu’elle a avec son compagnon, leur rencontre, leur vie. On l’entend dialoguer avec sa mère défunte. On s’assoit ou on s’allonge près d’elle pour écouter la nature, regarder le ciel…. Des moments de répit où elle redevient une femme …. C’est beau …

Elle garde le contact avec son conjoint, elle lui écrit, racontant son quotidien. Il lui répond en l’appelant Ash, puisqu’elle a décidé de prendre ce prénom. Ils ne vivent rien en commun mais arrivent encore à échanger. Est-ce suffisant pour reprendre le cours de l’existence quand elle sera de retour ? Si le corps peut être indemne, qu’en est-il de l’esprit ? Quelles traces laissent les traumatismes vécus ?

L’écriture ciselée (merci à la traductrice), toute en nuances, nous offre de belles réflexions sur ce que vit et ressent Constance. Elle part, heureuse, parce qu’elle a envie de bouger, d’y aller, de voir ce que c’est, elle est courageuse et vit ce qu’elle veut. Son regard sur la guerre se modifie au fil des semaines, des mois. Elle garde la même personnalité, de battante, de femme entière qui ose mais au fil du temps son sens de l’observation, des situations et des personnes qu’elles croisent, est plus acéré et elle s’adapte, sans pour autant être malléable et modelable car c’est une femme de caractère ! (Et c’est pour ça qu’on l’aime !)

J’ai lu la première page de cette épopée magistrale et je n’ai plus lâché le livre, c’était impossible. Constance se livrait à moi et je ne pouvais que l’écouter, l’accompagner, la soutenir, lui sourire.

Inspiré de faits réels, Neverhome est pour moi un coup de cœur !


"Le fantôme de Mao" de Xiaolong Qiu (History’s Cunning Passages)

Le fantôme de Mao (History’s Cunning Passages)
Auteur : Xiaolong Qiu
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Vial
Éditions : Liana Levi (1er Octobre 2026)
ISBN : 979-1034913176
224 pages

Quatrième de couverture

Alerté par la disparition soudaine d'un écrivain, c'est une enquête hors normes que doit mener aujourd'hui l'ex-inspecteur Chen. Très vite, il prend la mesure du caractère politiquement sensible de cette affaire, et de ses liens avec des événements qui ont marqué l'Histoire de son pays, dans la seconde moitié du XXe siècle. Celui qui l'aide à parcourir ce chemin est un historien de la Révolution culturelle. Grâce à lui, il se penche sur le parcours de Mao, depuis les années 1940 jusqu'à sa mort en I976. Au fil de leurs conversations et de ses lectures, Chen ranime des souvenirs personnels et revisite les grands bouleversements de la société chinoise sous la coupe du Grand Timonier. Découvrant au passage de curieuses ressemblances avec le présent...

Mon avis

Il ne faut jamais prendre pour argent comptant ce que dit le PCC, que ce soit de source officielle ou non.

Ce livre est un acte de courage.
L’auteur vit aux Etats-Unis et lors de son dernier voyage en Chine, un drone l’a surveillé. Ses écrits le sont aussi. Mais, à distance, sous une forme romancée, il peut s’exprimer, nous informer et nous mettre en alerte sur le quotidien dans le pays qu’il a quitté pour vivre libre.

Dans cette nouvelle histoire, l’ex-inspecteur Chen est sollicité pour retrouver un écrivain qui ne donne plus de nouvelles. Il pense que cette disparition peut être liée à la Révolution Culturelle, période délicate pour tous et pourtant lointaine. Pour mener ses investigations à bien, il rencontre un historien, Liang, afin de mieux comprendre Mao, et la Révolution. Liang lui demande s’il pourrait l’aider à publier tout ce qu’il a rédigé sur le sujet. Chen ne sait pas si ce sera possible, quand et dans quel pays ? Avec une habile mise en abyme des écrits de Liang dans le récit de l’enquête, Xiaolong Qiu nous apporte des informations sur le rôle de Mao et de ses alliés depuis les années 1940 jusqu’en 1976.

Ce n’est pas un roman classique avec des protagonistes qu’on suit dans leurs recherches, cela va beaucoup plus loin. J’ai été scotchée par ce j’ai appris, par les « magouilles », les exactions, les manipulations, le lavage de cerveau qu’ont subi les jeunes …. Je me souviens des chars de la place Tian'anmen, de cet homme, seul, en 1989, face à ces engins pressés de progresser. C’était après Mao, mais son influence était et est encore présente, c’est terrible.

Ce que veut nous rappeler cet opus, c’est que la société totalitaire existe toujours et ce depuis vingt-cinq ans, en Chine. Et cela peut durer encore et encore si personne ne bouge. Certains pourraient dire que c’est facile d’écrire et de dénoncer lorsqu’on est loin, à l’abri. En Chine, on peut être jeté en prison pour « crime d’écriture » si vos textes dérangent… Alors l’auteur a raison de rester à distance, de faire tout ce qu’il peut pour qu’on sache, pour que rien ne sombre dans l’oubli.

Lire ce qu’il s’est passé est édifiant, douloureux parfois. Je ne pourrai pas dire « Ah, bon » d’un air étonné. J’ai vérifié certaines informations, et j’ai réalisé que tout était parfaitement documenté. J’ai eu mal en lisant « Soit il aurait appris à se taire, soit il serait occupé à pourrir au fin fond d’une prison. » Comment peut-on museler la parole à ce point ?
Pour alléger le propos, si j’ose le dire ainsi, quelques passages montrent Jin, la jeune assistante de Chen. Ils mangent ou devisent tous les deux et cela offre un répit.

Les chapitres sont introduits par des poèmes, qui sont très significatifs. D’autres apparaissent çà et là.

« Les fleurs vivent du soleil,
Les poissons vivent de l’eau ;
La Révolution ne peut vivre
Sans la pensée de Mao. »

L’écriture (merci à Emmanuelle Vial) est précise, pointue, juste, prenante. C’est teinté de politique. Les pensées de Chen sont plus rares que dans d’autres titres mais c’est très intéressant, enrichissant. Me plonger dans cette période historique m’a vraiment donné envie d’approfondir les différents événements, même si je n’ignore pas que, malheureusement, je ne saurais pas tout …

« Le fantôme de Mao » est très réussi !

 

"Les Arpenteurs de Rêves" par Martine S. Dobral

 

Les Arpenteurs de Rêves : Première partie
Auteur : Martine S. Dobral
Éditions : Le Lys Bleu (17 Juillet 2026)
ISBN : 979-1044047243
244 pages

Quatrième de couverture

Si un parfait inconnu vous sauve la vie et vous annonce dans la foulée que la fin de votre monde est proche, comment réagissez-vous ? S'il ajoute très sérieusement que vous seule pourrez contrer les calamités qui arrivent, lui prêterez-vous une oreille curieuse pour en savoir davantage ou passerez-vous vite votre chemin ? Étonnant dilemme auquel Sterenn va se trouver confrontée. Tout avait pourtant bien commencé. Ses cours d'Histoire à Paris se terminaient et les grandes vacances se profilaient avec son retour programmé dans sa Bretagne natale. Mais quand rien ne se déroule comme prévu...

Mon avis

Ce roman commence en 4800 avant Jésus-Christ. On est immédiatement au cœur d’un conflit où des humains luttent contre des hybrides, des entités faites de plusieurs éléments (dont le vent). Les combats sont violents et on comprend que rien n’est terminé…

On bascule alors dans le présent, à notre époque, avec deux amies : Sterenn au beau prénom breton et Iris. La première est étudiante en histoire avec comme spécialités l’antiquité méditerranéenne et proche-orientale. Elle est fascinée par les civilisations archaïques, les langues et les religions. Iris est en fac de psychologie et philosophie. Elles sont en colocation et tout se passe bien sauf que Sterenn a un petit problème de santé. Elle souffre de narcolepsie, elle peut sombrer dans le sommeil n’importe où, n’importe quand malgré un traitement régulier. De plus, ses nuits ne sont pas reposantes. Elle fait des rêves difficiles, où elle se voit mourir dans une autre époque. Est-ce que ses études influencent son cerveau et la mettent « en condition » pour de tels songes totalement oniriques ? Elle a l’impression lorsqu’elle se réveille d’être allée dans un monde parallèle.

Un jour où les deux amies se promènent en bord de Seine, Sterenn a une vision, et elle est sauvée de la noyade par un inconnu. Celui-ci lui explique qu’il n’est pas là par hasard et qu’il a besoin d’elle car elle a été « choisie » pour ce qu’elle est (et qu’elle ignore totalement). À partir de là, le récit oscille entre passé et présent au gré des confidences des uns et des autres. C’est très bien fait, habilement construit avec des éléments réels (je pense notamment au Cairn de Gavrinis que j’ai visité) qui donnent du poids au texte.

Quelle que soit la période, il y a des rebondissements, du rythme et les pages s’enchaînent sans problème. Astucieusement, des marque-pages avec un glossaire et le nom des personnages (bien choisis) est glissé dans le livre et cela évite de toujours revenir au début ou à la fin pour avoir la réponse. C’est une excellente idée !  

L’autrice maîtrise parfaitement l’univers qu’elle a imaginé et c’est une force, elle sait où elle veut emmener le lecteur. Elle glisse du suspense, de l’amour, de l’Histoire (avec un grand H, elle a dû se documenter) et tout s’articule sans erreurs. L’écriture est fluide, les dialogues vifs. On suit les aventures des protagonistes avec intérêt. C’est très visuel et je pense que cela ferait un film qui plairait à ceux qui aiment le fantastique, sans trop d’extravagances.

Une lecture plaisante, vivement la suite !

"Les récidives" de Fabienne Périneau

 

Les récidives
Auteur : Fabienne Périneau
Éditions : Récamier (27 août 2026)
ISBN : 978-2385772215
224 pages

Quatrième de couverture

Au cours d'un atelier théâtre dans une prison de femmes, Alice, comédienne, rencontre une jeune détenue, Stella, dix-neuf ans, que tout le monde appelle la petite boiteuse.
Peu de temps après sa libération, Stella disparaît.
Lorsqu'Alice la retrouvera, ce sera le choc.
Et si les récidives n'étaient pas celles que l'on croit ?

Mon avis

Ce soir-là, c’est la première pour Alice, elle sera seule en scène. Seule ? Pas vraiment. Elle portera avec elle toutes les femmes qui ont participé à l’atelier qu’elle a proposé, en prison. Elle a le trac, il lui coupe les jambes, lui noue le ventre mais elle doit y arriver.

Pour toutes « ses sœurs » qui se sont exprimées lorsqu’elle animait, accompagnée de Nelly, les rencontres. Ce projet, elle avait osé l’envoyer au directeur de la prison, presque persuadée que ce serait : non, pas possible, trop compliqué. Mais cet homme a dit oui, on va s’organiser, demander les autorisations, mais attention, ce ne sera pas simple.

Elle a préparé au mieux le premier rendez-vous, se demandant combien elles allaient être, si elles resteraient, si elles auraient envie de continuer l’expérience.

Elles sont venues, un peu sur la défensive, mais elles ont accroché et ont continué. Il faut dire qu’Alice, avec sa sensibilité a su non seulement leur parler mais les écouter et surtout leur donner la parole. Neuf femmes pendant trois semaines.

Elles ont « travaillé » à partir des textes de la comédienne, puis en faisant des improvisations. Le thème général : la féminité en prison. L’amour, l’amitié, les problèmes gynécologiques, la sexualité etc. La féminité en milieu carcéral ? Est-ce que ça peut exister encore ? Quand on passe derrière les murs, l’identité s’efface. Les enfants, les conjoints, c’est lorsqu’il y a des visites ou avec quelques photos dans la cellule, qu’on partage, donc l’intimité …. Enfermées pendant des semaines, des mois, que reste-t-il de la capacité à aimer, à s’aimer ?

Elles n’ont pas toutes le même passé, le même vécu, le même âge. Stella est la plus jeune, habillée de noir, à fleur de peau, révoltée mais taiseuse le plus souvent. Alice s’attache à elle, lui demande d’être là pour la représentation, puisqu’elle aura été libérée. Mais Stella n’est pas là… Au téléphone, elle explique pourquoi et demande à Alice de lui rendre visite.

Quand elle veut la retrouver, Stella est partie. Alors Alice prend la voiture et part à sa recherche. Le chemin est long, elle lui échappe mais Alice continue la route…

Dans ce roman, on prend certaines situations en pleine face, une réalité brute, crue, terrible. L’autrice nous plonge dans un récit porteur de sens, avec quelques statistiques qui font froid dans le dos. Elle a su adapter le phrasé aux différents personnages. Elle montre qu’on ne sort pas indemne d’un séjour derrière les barreaux, l’étiquette reste collée à la peau et à la sortie, la réinsertion est complexe. Oui, il vaut mieux éviter d’y aller mais certains événements font qu’un jour, on se retrouve du mauvais côté, avec tout ce que ça comporte de difficultés, de pertes de droit, d’autonomie, de respect …

Quand on a dérapé une fois, fréquenté les mauvaises personnes, fait des erreurs, que reçoit-on de la société pour ne pas rechuter ? Quel suivi est proposé ?

Le ton est très juste, l’écriture précise et vivante. Les thèmes abordés sont intéressants dont les traumatismes de l’enfance qui, s’ils n’excusent pas tout, peuvent fournir des pistes de réflexion.

Ce texte est puissant. À travers ce qu’on lit, on entend un long cri entre les lignes, un cri d’alarme, un appel au secours, un plus jamais ça, car les récidives sont trop nombreuses ….


"Le diable rit avec nous" de Xavier-Marie Bonnot

 

Le diable rit avec nous
Auteur : Xavier-Marie Bonnot
Éditions : Récamier (20 Août 2026)
ISBN : 978-2385772086
352 pages

Quatrième de couverture

SS, nous rentrerons en France
Chantant le chant du Diable.
Avec nous hurle Satan
Et nous en rions volontiers.

(Chant de la division SS-Charlemagne)

Tout commence par une photographie oubliée. Et par une rencontre. Celle d'un vieil homme, Charles Morin. Ancien de la Waffen-SS, passé par la Légion des volontaires français contre le bolchevisme. Il accepte de parler et de dire, sans détour ni repentir, ce qu'il a été. Face à lui, un narrateur hanté par son histoire familiale, par les silences et les zones grises d'un siècle ravagé.

Mon avis

Dans Faust, le diable rit, les hommes se perdent.

Ce roman ne juge pas, il met en lumière des faits mal ou peu connus, des choses dont on peut être fier ou pas, suivant l’angle de vue. C’est tout en nuances et subtilité que se déroule ce récit.

Le père du narrateur (né au Viêt-Nam) est décédé lorsqu’il avait quatre ans, il sait qu’il a été journaliste. Il a plus profité de son grand-père, Emile, d’ailleurs il l’admirait beaucoup. C’est à la mort de ce dernier qu’il découvre une vieille photographie avec trois légionnaires. Quelques mots, une date, au dos : Indochine, 1949, Charles Morin, premier à gauche. Il se met en tête de retrouver cet homme pour comprendre pourquoi son aïeul a gardé ce cliché.

C’est le début d’une enquête qui l’entraîne dans la grande Histoire qui se mêle à celle des personnages. Il finit par rencontrer Charles Morin en 2000, plusieurs fois et il ouvre les yeux sur la face sombre de certains français. On revisite le temps, de la première guerre mondiale à celle d’Indochine, la position de certains soldats, leurs choix, plus ou moins bons, car ils ne sont pas toujours conscients d’être manipulés (et cela doit nous mettre en alerte car, de nos jours, sous prétexte d’idéologie, on vous retourne vite fait le cerveau, la vigilance doit être accrue en permanence).

Charles Morin s’est engagé volontairement dans la Waffen-SS, ces soldats d’élite « pour combattre le bolchévisme hors du territoire dans les formations constituées par le gouvernement allemand. »

Mesurait-il au moment de signer tout ce que cela impliquait ? Qu’a-t-on laissé faire sous prétexte de chasser le communisme ?

« Il y avait une rage en moi qui m’emmenait vers une autre rive inexorablement. »

Une fois sur le terrain, c’est autre chose, cette armée dépend des nazis et il faut obéir. Comment cet homme, fils d’un ancien poilu, a-t-il pu se laisser embarquer là-dedans ? Comment s’en sortir ?

Il a rejoint la Légion étrangère sous une fausse identité, et a croisé Emile…

Alternant des pans du passé avec les entretiens de 2000, l’auteur, avec une écriture très clinique, nous offre un texte riche et documenté où des faits réels croisent la route de protagonistes qui auraient pu exister. Il nous confie la vie de ces individus avec beaucoup de doigté, d’intelligence, il nous rappelle les travers des uns et des autres, le rôle des légionnaires en Indochine, ces officiers qui étaient de nulle part. Bienvenus ou pas, ils se cherchaient une identité, comme le narrateur.

Ce que découvre celui qui s’exprime n’est pas forcément aussi lisse et propre qu’il l’imaginait. Faut-il rejeter ceux qui ont été pour autant ? Qu’aurait-on fait à leur place ? En interrogeant les souvenirs de Morin, Xavier-Marie Bonnot questionne nos mémoires, notre passé. Et ce n’est pas tout le temps reluisant. Il le fait avec justesse, sans en rajouter et c’est parfaitement dosé. Il maintient une forme de suspense car Charles Morin distille ses informations par bribes, comme s’il était parfois gêné de ce qu’il va partager. Cherche-t-il une forme de pardon ?

Puissant et intéressant, ce livre est une réussite !