"Attentifs ensemble" de Pierre Brasseur


Attentifs ensemble
Auteur : Pierre Brasseur
Éditions : Payot & Rivages (27 Mai 2020)
ISBN : 978-2743650063
260 pages

Quatrième de couverture

Paris et sa banlieue sont le théâtre d'actions parfois violentes, parfois proches de l'absurde, mais toujours imprévisibles et parfaitement orchestrées. Entre le happening et l'acte terroriste, chaque agression est revendiquée par un mystérieux FRP qui se manifeste sur les réseaux par des vidéos iconoclastes. Les autorités commencent par croire à des farceurs isolés, mais elles doivent bientôt se rendre à l’évidence : le FRP a une influence pour le moins déstabilisante qu'il faut combattre...

Mon avis

« Prendre aux riches pour donner aux pauvres », c’est un peu comme ça qu’on rentre dans ce roman. On est à Clichy et un gang se présente chez l’épicier bio. En échange de la somme qu’il aurait reçu dans une grande surface, ses cageots lui sont enlevés et leur contenu redistribué à des habitants de la banlieue qui n’auraient jamais eu les moyens de se servir chez lui. C’est le premier acte revendiqué par FRP : le front républicain populaire dont la signature est une croix de Lorraine entouré d’un cœur, alors qu’ils n’ont rien à voir avec le Général. La vidéo de cette action est diffusée sur YouTube avec un message : « Nous sommes les spectres de votre confort. » Qui se cache derrière tout ça, dans quel but ? Pourquoi ? Et va-t-il y avoir récidive ?

Eh bien oui ! Le FRP contniue et cette fois ce sont des enlèvements et des situations totalement bizarres pour ceux qui en feront les frais. Plutôt amusant par le fait que FRP s’attaque indifféremment à des gens de tous milieux, les prenant en défaut par le biais de ce qui fait (en apparence) leur force au boulot. Il n’y a pas vraiment de cohérence dans le choix des « cibles » et cela questionne. Chaque fois, YouTube récupère un petit film de plus et les militants, eux, récupèrent des adeptes. Leur humour décalé, en marge, plaît car il démontre l’absurdité de la surveillance omniprésente, des choix des politiques (avec, entre autres, la destruction du service public), et bien d’autres sujets d’actualité.

Ce qui est intéressant, c’est que ce sont des hommes et des femmes issus de milieux variés, qui ont décidé d’agir dans le même groupe. Ils ne sont pas de la même génération.  Chacun a une raison d’être là. Ils n’ont pas le souhait de créer « un mouvement », ils veulent juste pointer du doigt ce qui ne tourne pas rond dans la société. Ils ont une organisation particulière, réfléchi en amont même si de temps à autre, les choses leur échappent. On découvre leur cheminement, ce qui les a amenés ici et maintenant.

C’est à Guillaume Wouters, flic quinquagénaire, qu’est confiée l’enquête. L’habit ne fait pas le moine dirait sa concierge qui le trouve plutôt négligé et qui imagine qu’il vit de l’aide des services sociaux. Lui, il rêve de monter en grade et de devenir l’expert qu’on s’arrache dans des émissions télévisées.  Il n’a pas le rôle principal dans ce recueil, le devant de la scène est occupé par ceux du FRP mais comme il essaie de les débusquer, il est quand même présent en filigrane.

Le texte de Pierre Brasseur est ancré dans un contexte politique et social très réaliste. Il nous rappelle que nous sommes dans une société où tout est (ou veut être) sous contrôle. Sous prétexte de rassurer, de vivre mieux, jusqu’où vont les hommes de pouvoir ? L’auteur parle des laissés pour compte, ceux qu’on oublie, qui ne trouvent plus de place dans un système formaté. Pour autant il ne juge pas, ne se pose pas en donneur de leçons. Il écrit avec une pointe de dérision, d’ironie, dans un style qui se démarque, il bouscule le côté bien-pensant du lecteur pour le plonger dans des esprits rebelles … Eux, ils ont osé parler, s’opposer, agir (même s’ils sont parfois sortis des clous), et nous ?



"Portraits croisés" de Odile Guilheméry


Portraits croisés
Auteur : Odile Guilheméry
Éditions : Le Chat Moiré (2 Mai 2020)
ISBN : 9782956188346
334 pages

Quatrième de couverture

Mathieu Desaulty répond avec bienveillance aux sollicitations d’un octogénaire qui lui demande de venir l’aider à replacer dans son lit son épouse qui en est tombée. Il ne se doute pas en entrant dans l’appartement d’aspect paisible du vieux couple, qu’il va bientôt subir les conséquences d’un passé où deux meurtres des plus sombres ont été commis.

Mon avis

Il s’appelle Mathieu. C’est un jeune homme bien comme il faut. Licencié récemment par son employeur, il est revenu vivre provisoirement chez ses parents retraités. Une situation pas facile ni pour eux ni pour lui. Réintégrer une chambre d’adolescent à l’âge adulte n’a rien de simple. Alors qu’il marche dans son quartier, un vieil homme l’interpelle et lui demande de l’aider : sa femme a chuté et il n’arrive pas à la relever. N’écoutant que son cœur et sa bonne éducation, il va chez dans l’appartement et….

En acceptant d’assister ce couple, il ne pensait certainement pas à tout ce qui allait se produire…. Ni que ces deux là avaient une histoire liée à celle de sa famille et de diverses connaissances. C’est par petites touches, avec des retours en arrière (parfois très loin) pour nous expliquer le passé, que l’auteur va construire son intrigue. Cela peut sembler assez complexe car elle donne beaucoup de détails. Il faut bien situer chaque personnage, ne pas se perdre dans les patronymes (surtout avec ceux qui jouent un double jeu) mais une fois qu’on est dans le récit, ça va. Pour développer la personnalité de chaque protagoniste, Odile Guilheméry n’hésite pas à fouiller leur vie, à remonter les années, à les placer au cœur d’événements historiques qu’elle nous rappelle par la même occasion. Cela offre à chacun un profil psychologique précis et étoffé. Cela peut paraître des digressions mais en l’occurrence, cela permet d’ancrer le récit dans un vrai contexte très complet.

Je ne sais pas comment le texte a été pensé mais il faut reconnaître que le contenu est complexe (je n’ai pas écrit compliqué). Il y a des nombreuses ramifications, des individus qui ne sont pas nets, des trahisons, des mensonges, des manipulations, des non-dits, des secrets, des échanges, des règlements de compte ….. Il ne faut pas perdre le fil de tous ces gens qui se croisent ou se sont croisés, qui se connaissent bien et font croire que non, que oui, qui laissent le lecteur face au doute avant de l’entraîner sur une piste ou une autre …..Au final, tout se tient et s’imbrique en se dévoilant par bribes.

Le style et l’écriture sont travaillés, aboutis, les références nombreuses complètent le contenu avec intelligence. J’ai trouvé que cet immense puzzle se révélait au fil des pages et que tout était maîtrisé. Les questions de filiation, d’influence du passé sur le présent, de tout ce que voudraient faire les hommes et qu’ils n’accomplissent pas car quelqu’un ou un fait les dévie de leur choix est évoqué avec doigté. Mathieu est intéressant, il reste le plus possible intègre, même lorsque la situation est délicate.

Au final, ce roman est une lecture qui se démarque un peu. On sent que Odile Guilheméry aime sublimer les mots, et qu’elle les choisit comme si elle écrivait de la poésie.

"Et la vie reprit son cours" de Catherine Bardon


Et la vie reprit son cours
Auteur : Catherine Bardon
Éditions : Les escales (28 mai 2020)
ISBN : 978-2365695176
360 pages

Quatrième de couverture

Jour après jour, Ruth se félicite d'avoir écouté sa petite voix intérieure : c'est en effet en République dominicaine, chez elle, qu'il lui fallait poser ses valises. En retrouvant la terre de son enfance, elle retrouve aussi Almah, sa mère. Petit à petit, la vie reprend son cours et Ruth – tout comme Arturo et Nathan – sème les graines de sa nouvelle vie. Jusqu'au jour où Lizzie, son amie d'enfance, retrouve le chemin de Sosúa dans des conditions douloureuses.

Mon avis

Ce roman est le troisième de la saga familiale commencée avec « Les déracinés ». L’auteur nous raconte l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui ont fui l’antisémitisme et se sont installés peu avant la seconde guerre mondiale en République Dominicaine. C’est un pan du passé mal connu que Catherine Bardon présente avec beaucoup de brio.

Dans « Et la vie reprit son cours », on retrouve des personnages des deux livres précédents et on continue d’observer leur quotidien, leur évolution, leur vie. Certains se sont attachés à cette nouvelle terre et ont construit quelque chose, ils ont réussi à s’enraciner, à créer un passé et à s’attacher à ce lieu. D’autres ont choisi de ne pas rester, de tenter l’aventure et de partir ailleurs encore une fois.

Le récit, qui nous est conté, est ancré dans des événements historiques qui servent de toile de fond d’une façon discrète mais intelligente, permettant de voir les réactions des uns et des autres. Les faits se déroulent de 1967 à 1979. C’est Ruth qui cette fois est au cœur des différents chapitres. Elle est revenue sur la terre de son enfance puisqu’elle est née en République Dominicaine. Sa mère, Almah, a vieilli mais elle n’a rien perdu de son besoin d’indépendance, de son franc parler et surtout de son optimisme. C’est une femme magnifique de par sa « présence » et son caractère, elle rayonne dans les pages même si elle n’a pas le premier rôle. Sa fille Ruth est fougueuse, elle entend mener sa vie à sa guise. On sent qu’être « au pays » l’apaise comme si se poser lui apportait une certaine forme de sérénité et parfois de sagesse mais pas toujours, elle reste un peu impétueuse …. Elle va revoir son amie Lizzie qui apprécie les hippies et leur côté libre sans réaliser que cela peut être des fréquentations risquées et une pente dangereuse….. Leur amitié résistera-t-elle à leur approche de la vie qui n’est pas identique ? Vont-elles continuer à se comprendre ou le fossé va-t-il se creuser ?

L’écriture de Catherine Bardon est un régal. Son texte est vivant, ses descriptions précises sans fioritures inutiles. Il y a un côté film dans ce qu’elle présente, je pense que cela ferait une très belle adaptation pour une série télévisée. L’intérêt principal réside dans le fait que les protagonistes sont très réalistes et que le contexte historique est captivant à découvrir. Ceux qu’on côtoie sont des individus comme nous avec leur jardin secret, leurs soucis, leurs joies, leurs peines. Ils sont « palpables » et forcément attachants.  Comme Ruth, sa famille et ses amis connaissent du monde dans d’autres contrées, cela permet à l’auteur « d’étoffer le décor », d’évoquer des actes dans d’autres coins du monde (l’assassinat de Martin Luther King entre autres), de parler de politique, de musique, de manifestations ou divers mouvements de foule…. Ne croyez pas que tout cela soit en surabondance, pas du tout. C’est en filigrane, et ça nourrit le texte avec justesse. Je trouve qu’il y a un bel équilibre entre la vie de nos héros et les références à l’époque où se déroule cette partie de la saga.

Des thèmes variés sont abordés avec doigté. Les choix de chacun obligent le lecteur à se questionner : qu’aurais-je fait à leur place, aurais-je vécu tranquille, culpabilisé, pris une autre décision ? On s’aperçoit que tous ont du caractère, le souhait de s’en sortir, d’avancer mais ils ne sont pas armés de la même façon et en ça, l’auteur montre combien il est difficile pour chacun de trouver sa place.

Cette lecture a été un vrai plaisir et j’espère bien qu’il y aura une suite !

"Le choix de revivre" de Clare Mackintosh (After the End)


Le choix de revivre (After the End)
Auteur : Clare Mackintosh
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Françoise Smith
Éditions : Marabout (15 janvier 2020)
ISBN : 978-2501138444
464 pages

Quatrième de couverture

Max et Pip forment un couple on ne peut plus solide. Cependant, ils doivent faire face à la décision la plus lourde et importante de leur vie et ils ne parviennent pas à trouver un accord. Les conséquences de ce choix impossible menacent de dévaster leur couple.

Mon avis

Une famille unie, des parents et un enfant : Dylan. Et puis le bouleversement d’un diagnostic qui tombe tel un couperet : une tumeur cérébrale pour le petit garçon. Commencent alors les longs mois d’hospitalisation, de soins, de nuits difficiles, d’activités professionnelles en pointillés, de doutes, de peurs, d’espoirs … jusqu’à l’ultime décision : continuer ou cesser les différentes thérapies car la mort va arriver quoiqu’il en soit … Une décision, un choix à faire, à deux, ou séparément si le père et la mère ne sont pas d’accord….

Pour ce roman, Clare Mackintosh a délaissé les enquêtes, le suspense pour partir sur un sujet douloureux, difficile. Un couple face à l’obligation de se décider, en sachant qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Quelle union peut sortir indemne d’une telle situation ? Personne et il faut continuer à vivre avec le poids de ce qui a été fait, de ce qu’on a vécu.

Dans ce livre, le Papa : Max, la Maman : Pip, le médecin : Leïla, prennent la parole tour à tour. Cela permet des regards croisés sur un même événement, une approche des faits sous différents angles. Les émotions, les ressentis de chacun sont liés à leur histoire personnelle, à leur place auprès de Dylan. L’auteur s’attache à « avant » et « après ». Elle décrit avec énormément de justesse le quotidien des protagonistes, leurs sentiments, leurs colères, leurs répits avec une pointe d’espérance, puis les incertitudes qui reviennent comme un boomerang. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision, l’auteur nous le rappelle en mettant en parallèle, deux futurs distincts suivant ce qui se serait passé. C’est bien car quel que soit le côté où on se place, l’avenir est là, il faut avancer et faire avec cette épreuve qui sera toujours présente.

Au-delà du point de vue des parents, il y a celui du médecin. Elle est comme eux, déchirée entre son cœur et sa raison, entre ce qui pourrait être et ne sera peut-être pas et ce qui serait mieux pour l’enfant. Est-ce égoïste de vouloir prolonger la vie ? Qu’aurais-je fait à leur place ? Et vous ? Qu’il est ardu de répondre à ces questions… Et puis, comme on le constate dans ce recueil, il y a le poids de la famille, des amis, des médias, de tous ceux qui auraient dit, auraient fait, auraient aimé…Mais tout cela, c’est du conditionnel, et seuls Max et Pip doivent choisir en essayant de faire front uni….s’ils y arrivent….. Face à la souffrance de ceux qu’on aime, personne ne réagit de la même façon, chacun vit tout cela avec ses tripes, avec ce qu’il est, ce qu’il ressent et parfois, le fossé se creuse….

C’est une lecture émouvante, bien écrite, bien traduite. Lorsqu’on est parents, on ne peut pas s’empêcher de s’interroger sur la façon dont on aurait agi. Clare a su poser des mots sans jamais porter de jugement, elle a su évoquer les relations entre les personnages, combien tout ce qui se passe modifie le rapport aux autres, le besoin de les sentir proches et en même temps, le rejet de ceux qui continuent d’avoir une vie « normale »…. Tous les liens sont changés, le naturel disparaît parfois, et beaucoup ne savent plus comment agir. L’auteur a également réussi à surmonter l’écueil du pathos, elle n’en a pas trop fait et son récit est tout à fait réaliste, crédible. C’est poignant et j’espère que l’écriture de cette histoire lui a fait du bien par rapport à son vécu de Maman.

"Peindre la pluie en couleurs" d'Aurélie Tramier


Peindre la pluie en couleurs

Auteur : Aurélie Tramier
Éditions : Marabout (20 Mai 2020)
ISBN : 978-2501138529
340 pages

Quatrième de couverture

Morgane est une directrice de crèche solitaire et revêche qui ne supporte plus les enfants. A 35 ans, elle vit dans le rêve paisible de racheter une pension de luxe pour chiens. Tout vole en éclats lorsque sa sœur meurt dans un accident de voiture, lui laissant ses deux enfants en héritage. L’arrivée d’Eliott 10 ans, et de Léa, 6 ans, bouscule son quotidien maniaque et fait ressurgir un passé douloureusement enfoui.

Mon avis

Morgane a une vie rangée qui lui convient. Directrice de crèche, bosseuse à l’extrême, un appartement moderne, pas d’homme dans sa vie, elle est suffisamment occupée comme ça, ce quotidien lui convient, surtout qu’elle est un tantinet maniaque. Elle a une sœur mariée et mère de deux enfants. Les relations avec ses parents sont cordiales, un peu lointaines.
Au travail, elle entend les employées qui parlent d’elle, qui la trouvent peu empathique, plutôt sèche et pas diplomate. Elle ne comprend pas forcément qu’elle donne cette image d’elle et je crois qu’elle s’en fiche un peu.

Du jour au lendemain, brutalement, sans qu’elle soit préparée, son quotidien va être bouleversé. Sa frangine et son mari décédés dans un accident de voiture, c’est elle qui va récupérer les enfants : Eliott, dix ans, et Léa, six ans. Elle a beaucoup de chagrin car elle état très attachée à sa sœur mais elle est principalement en colère, en rage. Elle n’en veut pas de ses neveux, elle n’a pas le temps, pas la place, pas l’envie. On ne lui a rien demandé. Pourquoi sa sœur l’a-t-elle désignée ? Les grands-parents étaient prêts à les accueillir eux, et la mamie va même se mettre en tête de se battre pour avoir la garde.

Alors, bien entendu, la famille ne va pas montrer un front uni. Tensions, tiraillements, non-dits, tout va y passer entre Morgane et sa mère. La première rappelant régulièrement à la seconde son incompétence. Et au milieu, il y a les deux petits, avec leur chagrin, leurs peurs, leurs silences, leurs doutes….

Ce roman est construit avec deux voix, celle de Morgane et celle d’Eliott, chacun s’exprimant tour à tour. Avec finesse, doigté, l’auteur a su adapter le phrasé, le vocabulaire, le style à la personne qui s’exprime. On découvre ainsi le cheminement de chacun. La rage de la tante qui s’apaise, la douleur de la perte de l’être aimé qu’elle apprivoise pour vivre avec et avancer.  On voit comment Eliott et sa sœur s’acclimatent petit à petit chez Morgane. Rien n’est facile, rien ne se passe jamais comme prévu mais il faut croire en l’amour qui peut renverser bien des obstacles si tant qu’on se décide d’ouvrir son cœur.

Peindre la pluie en couleurs est une lecture très agréable, plaisante mais ne vous imaginez pas que c’est léger. Des sujets graves sont abordés : le deuil, les secrets de famille, l’enfance, le poids du passé, la construction de la personnalité, les choix qu’il faut faire etc…. Aurélie Tramier parle de tout cela d’une façon subtile, délicate, attendrissante. Elle a beaucoup de tact, de délicatesse. Son récit est fort, porteur de messages. Les points de vue éclairent les événements sous différents angles nous offrant les ressentis de chaque protagoniste.

J’ai beaucoup apprécié cette histoire, je me suis retrouvée plusieurs fois le mouchoir à la main, reniflant discrètement pour cacher mon émotion. L’auteur a su trouver les mots pour emballer mon cœur, me faisant pénétrer dans son univers que j’ai lâché à regret mais avec le sourire….

"Une ritournelle ne fait pas le printemps" de Philippe Georget


Une ritournelle ne fait pas le printemps
Auteur : Philippe Georget
Éditions : Jigal (17 Septembre 2019)
ISBN : 978-2377220823
266 pages

Quatrième de couverture

Un Vendredi Saint à Perpignan. Comme chaque année depuis cinq siècles, la procession de la Sanch se met en marche. Soudain, quelques pétards brisent le silence et la panique gagne la procession. Quand le calme revient, un pénitent ensanglanté reste étendu à terre, poignardé. Au même moment un violent hold-up se produit, non loin de là, dans une bijouterie... L'enquête conduit très vite le lieutenant Sebag des ruelles encombrées du quartier gitan de Saint-Jacques aux appartements feutrés de la bonne société catholique catalane.

Mon avis

Douce France …

Et oui, douce France comme la chanson du fou chantant, dont il va être question dans ce roman. Charles Trenet était propriétaire d’une maison Perpignan et cette dernière va être liée à l’intrigue. Pourquoi ? Parce que son possesseur vient d’être assassiné au cours de la procession de la Sanch pendant la semaine sainte. Cette tradition perdure depuis de nombreuses années.  Les pénitents de la Confrérie de la Sanch revêtent la caparutxa, noire pour les pénitents et rouge pour le Régidor qui symbolise le condamné à mort que les confrères accompagnent au gibet. Au rythme des tambours, des chants funèbres, le cortège s’ébranle suivi par des adeptes et des curieux. L’homme qui a été tué était un des participants. Qui a commis ce crime et pourquoi ? En parallèle, une bijouterie, située non loin du lieu où se déroule ce rassemblement, vient d’être braquée. Le lieutenant Sebag et son équipe vont se retrouver confrontés à deux enquêtes sans lien apparent….mais je ne vous apprendrai rien en écrivant que tout n’est qu’apparence justement ….

Ce roman a été une belle lecture pour plusieurs raisons.
La ville de Perpignan en toile de fond est un beau décor. Sous des apparences de soleil et de légèreté, on s’aperçoit que, comme partout, on peut y rencontrer la misère et des difficultés.
Le personnage du libraire est un point d’orgue, une de ses subtilités qui change le récit, lui apportant une part d’humanité. De plus, cette rencontre permet à Sebag de montrer une part cachée de lui-même.
Le cheminement des individus liés à la procession est intéressant. On découvre ce qui les unit ou les divise, l’importance de la Sanch a un moment donné de leur vie. Le poids des traditions est lourd, les secrets également…
La « présence » en filigrane du fou chantant apporte un plus à toute l’intrigue. Des faits réels ou romancés sont associés à l’histoire avec intelligence et c’est un vrai climat qui s’instaure ainsi.
L’ensemble des protagonistes est réfléchi, étoffé, on va plus loin qu’une présentation basique. Il y a un vrai contexte porteur de sens. Chacun a une part d’ombre en rapport avec son histoire personnelle, son passé. Certains essaient d’oublier, d’autres veulent avancer, et il reste ceux qui se résignent ou se taisent et qu’il faut alors bousculer un tantinet pour qu’ils s’expriment.

Au-delà de toutes ces considérations, il y a le style et l’écriture de Philippe Georget, un phrasé qui résonne en vous, parce qu’il délivre, entre les lignes, des messages qui vont plus loin que l’enquête, qui entraînent une réelle réflexion sur le sens qu’on veut donner à sa vie, à son quotidien, à ses relations aux autres.  Il ne se contente pas de nous dérouler les investigations des enquêteurs, il parle aussi de la vie, la leur et celles de ceux qu’on côtoie au fil des chapitres.

Un excellent roman policier mais pas que… il y a également une approche sociétale. Trouver sa place dans une cité n’est pas si évident qu’on peut l’imaginer. Des « codes » régissent les enjeux et les « rôles » des citoyens comme sur un immense échiquier et dès qu’un pion trompe la règle générale, tout s’écroule et devient différent. L’auteur nous rappelle avec brio, qu’il suffit de peu pour qu’on bascule d’un côté ou d’un autre, car il y a des événements qui se vivent et d’autres qu’on se doit de taire (au nom de quoi ? vaste question, ah, le qu’en dira-t-on a encore de beaux jours devant lui) ….

"La petite fabrique du bonheur" d'Alice Quinn


La petite fabrique du bonheur
Auteur : Alice Quinn
Éditions : Alliage (15 Mai 2020)
ISBN : 9782369100430 
400 pages

Quatrième de couverture

Meryl est une jeune danseuse brisée en plein élan par un accident. Elle devient serveuse à La Petite Fabrique, café fréquenté par des personnes meurtries par l’existence. Ce récit de destins entrecroisés, tissé d’émotions, se déroule au temps du coronavirus, acteur involontaire qui s'est introduit sans prévenir dans le roman comme dans notre quotidien.


Mon avis

Alice Quinn a écrit ce roman entre Janvier et Mai 2020. C’est important pour comprendre. Comme dans notre vie pendant cette même période, un inconnu s’est invité dans son récit. COVID 19, le « fameux coronavirus » a sans doute modifié son histoire comme il a modifié nos vies.

Au départ, c’est l’histoire d’une jeune femme, Meryl, qui a eu un accident alors qu’elle postulait pour une prestigieuse école de danse. Sérieusement blessée, elle essaie de redonner du sens à sa vie et trouve un emploi dans un café : « La Petite Fabrique ». C’est un lieu improbable comme il en existe parfois dans la vraie vie, avec des patrons qui essaient de ne pas vendre trop cher les boissons et les pâtisseries, qui donnent une vraie place à chaque client, une écoute et un échange mais qui, de ce fait, galèrent financièrement. Dans cet espace, pas mal de personnes gravitent, d’autres vont arriver petit à petit et il y a ceux qui en dehors, auront un lien avec l’un ou l’autre des protagonistes que l’on découvre au café.

L’auteur rend rapidement tout ce petit monde très humain, très « visuel », ils deviennent vite des familiers du lecteur La logeuse italienne de Meryl, très au fait de l’actualité parle d’un virus mais les médias et gouvernants français expliquent qu’il ne faut pas s’inquiéter. Le lecteur découvre les réactions des uns et des autres…. C’est hyper réaliste, ancré dans ce qu’on a vu et entendu depuis des semaines. Au passage, Alice Quinn écorche les contradictions de nos hommes politiques, leurs mensonges, leurs silences coupables, leur façon de détourner la conversation ou les questions quand ça les dérange. Elle nous rappelle que des hommes et des femmes se sont battus, ont manifesté pour l’hôpital et que…. vous connaissez le résultat…. Les références sont nombreuses et malheureusement véridiques. La grande force de l’auteur a été de les intégrer à son histoire. Je trouve ça très bien fait et astucieux, parce que, l’air de rien, grâce à son livre, on gardera une trace de certaines absurdités surprenantes dont la plus forte a été : allez voter, ça ne craint rien pour le lendemain dire : restez chez vous…. Pour autant, ce n’est pas un livre politique, Alice ne se pose pas en justicière masquée (c’est le cas de le dire), elle présente des faits, des phrases, des réflexions qu’on a tous vus ou entendus et qui nous ont fait (ou pas ) bondir. Et comme c’est glissé au milieu des chapitres où nous suivons Meryl et ceux qu’elle côtoie, ça reste léger. Néanmoins le message est là.

Dans ce recueil, les personnages évoluent tout doucement, à leur rythme, comme s’ils prenaient en compte leurs besoins, leurs désirs et se mettaient à oser. Ils avancent vers un mieux être pour la plupart et c’est normal le but d’un texte feel good, c’est de nous faire du bien. J’ai particulièrement apprécié deux éléments : des individus crédibles, humains avec leurs forces et leurs faiblesses, qui, pour la plupart, croient en l’Homme ; et un contexte particulier, celui de l’approche du confinement avec un panel de réactions, comme nous l’avons réellement vécu. Tout cela donne un ensemble équilibré, abouti et porteur de sens. L’écriture est délicate, teintée d’humour de bon aloi. Le style est fluide et c’est un très bon moment de lecture. Il n’y a pas de mal à se faire du bien et cet opus met de bonne humeur, ce n’est pas négligeable, n’est-ce pas ?

Cassiopée qui a été confinée, masquée mais jamais résignée

NB : Ce roman concourt pour Les Plumes Francophones.


"Emma dans la nuit" de Wendy Walker (Emma in the night)


Emma dans la nuit (Emma in the night)
Auteur : Wendy Walker
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Karine Lalechère
Éditions : Sonatine (15 Février 2018)
ISBN : 978-2355845253
312 pages

Quatrième de couverture

Emma, 17 ans, et Cass, 15 ans, sont les sœurs Tanner, devenues tragiquement célèbres depuis leur inexplicable disparition. Après trois ans d'absence, Cass frappe à la porte de chez ses parents. Elle est seule. Que s'est-il réellement passé trois ans auparavant ?

Mon avis

Les gens croient ce qu’ils ont envie de croire…..

C’est le deuxième roman que je lis de Wendy Walker et comme dans le premier, une grande part est donnée à l’approche psychologique des personnages. Non seulement pour expliquer leur caractère mais surtout pour décortiquer leur mode de fonctionnement, leurs réactions et leurs rapports humains. Ici, c’est le thème du narcissisme (et ses dérives) qui est abordé avec brio.

Deux sœurs ont disparu il y a trois ans et malgré leurs efforts les policiers du FBI en charge des recherches (dont Leo et Abigail (psychiatre) ) n’ont rien trouvé. Si Leo s’en est accommodé, Abigail, elle n’a pas digéré et elle n’a jamais oublié cette affaire. Aussi lorsqu’une des sœurs réapparaît, elle veut reprendre les choses en mains pour relancer l’enquête. C’est une femme dont le passé familial est assez chargé. Elle a souffert de l’attitude de sa mère et a mis en parallèle quelques observations de sa vie personnelle avec ce qu’elle a constaté chez les Tanner. Mais rien d’assez probant ou d’assez « utilisable » pour que ses collègues la suivent sur cette voie….. Avec Cass, la plus jeune des frangines, qui réapparaît, c’est l’occasion de replonger au cœur de cette double disparition jamais élucidée.

Cass est troublante, on la suit de l’intérieur, dans ses réflexions personnelles
« Je pense qu’il a deux sortes de personnes: celles qui ont un cri à l’intérieur et les autres.[…]. Si vous n’avez pas le cri, vous ne pouvez pas comprendre. »
et de l’extérieur lorsqu’on a le regard de la psychologue sur les faits. Comment elle a agi par le passé et ce qu’elle souhaite essayer maintenant. Cass, c’est une jeune fille, elle a grandi et changé en trois ans, sa mère est désarçonnée, perdue devant cet enfant dont une part lui a échappé. De plus, la relation entre les sœurs et avec la mère n’est pas nette, on le sent, il y a quelque chose de bizarre dans cette famille, mais quoi ?

C’est là qu’Abby contribue à nous éclairer, disséquant les liens qui ont été établis dans la fratrie in et off puisque la famille a été « recomposée ». Le thème du narcissisme en psychologie est présenté, expliqué et tout ce qu’on apprend est introduit au fil des pages, en suivant les pensées ou les actes des uns et des autres. Petit à petit, les « contours » se précisent, on comprend ce qui a pu se passer, même si on refuse de croire que ce soit possible. D’ailleurs, est-ce que la rescapée dit la vérité ? Est-ce que ses parents, leurs conjoints , les demi frères mentent pour cacher certains événements ? C’est très complexe entre toutes ces personnes car aucune ne semble vraiment clair dans ses propos, omettant volontairement ou non, de tout dévoiler….

L’auteur s’y prend à merveille pour explorer la part d’ombre, les failles de l’âme humaine, les troubles de la personnalité. C’est prenant et intéressant car on découvre pourquoi les narcissiques ont besoin d’être adulés, de contrôler leur entourage et combien leur attitude peut être étouffante et anxiogène….

J’ai trouvé ce roman bien écrit, bien traduit également. Wendy Walker nous passionne. Nous allons avec elle alternativement, dans le passé, le présent, et l’esprit des protagonistes. Il n’y a pas pléthore de rebondissements, ni de scènes difficiles et pourtant on ressent le malaise en filigrane. On s’interroge sans cesse. Qui manipule qui ? C’est ce qu’il faudra démêler pour avoir les tenants et les aboutissants de ce recueil qui en surprendra plus d’un….

"Tout n'est pas perdu" de Wendy Walker (All is not forgotten)


Tout n’est pas perdu (All is not forgotten)
Auteur : Wendy Walker
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Édition : Sonatine (12 Mai 2016)
ISBN : 978-2355845154
352 pages

Quatrième de couverture

Alan Forrester est thérapeute dans la petite ville cossue de Fairview, Connecticut. Il reçoit en consultation une jeune fille, Jenny Kramer, quinze ans, qui présente des troubles inquiétants.
Celle-ci a reçu un traitement post-traumatique afin d'effacer le souvenir d'une abominable agression dont elle a été victime quelques mois plus tôt. Mais si son esprit l'a oubliée, sa mémoire émotionnelle est bel et bien marquée.
Bientôt tous les acteurs de ce drame se succèdent dans le cabinet d'Alan, et lui confient leurs pensées les plus intimes, laissant tomber leur masque pour faire apparaître les fissures et les secrets de cette petite ville aux apparences si tranquilles.

Mon avis

Autopsie d’un viol….

Au cours d’une soirée festive, dans la petite ville de Fairview, Jenny a été violée, non loin de la maison où se déroulait la fête Elle a reçu un traitement pour « l’oubli » des faits mais elle reste marquée par les douloureux événements et va devoir rencontrer un thérapeute. Cet homme est spécialisé dans l’étude des stress post-traumatiques et il fera le maximum pour aider la jeune fille, sa famille et ceux qu’il reçoit dans son cabinet….

C’est lui qui (se) raconte dans le roman, qui nous entraîne à sa suite dans de longues conversations avec ses patients et avec lui-même. A la manière d’une autopsie, allant de plus en plus profond, enlevant « les couches » les unes après les autres, il va décortiquer les faits, les analyser, les étudier pour faire émerger une vérité terrible qui le renverra à sa propre histoire…. L’écriture est pointilleuse (bravo au traducteur), chaque détail est important, chaque indice glissé ça et là aura son rôle à jouer à un moment ou un autre.

On pourrait se poser la question de ce « médicament de l’oubli » mais là n’est pas le principal sujet. Il faut plutôt se pencher sur les dégâts que des situations traumatisantes peuvent provoquer et comment chacun peut les gérer (car il n’y a pas que Jenny, il y a Sean aussi…), se demander également quelles sont les limites à ne pas franchir pour les praticiens … Jusqu’où peuvent-ils aller pour aider leurs patients, quelle est la frontière entre le travail et l’empathie qui peut les envahir ?
« Nous luttons chaque jour pour contrôler le regret, pour l’empêcher de nous ravir notre bonheur. »
Alan Forrester flirte dangereusement avec le code de déontologie. L’air de rien, il insinue, oriente pour obtenir ce qu’il désire, ce qu’il pense être le mieux….

Les chapitres se succèdent, chaque fait nous emmène vers un autre, à la manière d’un labyrinthe dont chaque virage révélerait une nouvelle surprise. On croit que c’est fini, que l’on a, en mains, tous les morceaux du puzzle, et puis surgit devant nous un autre élément qui nous emporte plus loin dans la découverte de la personnalité des individus croisés ici ou là… On peut s’interroger. Est-ce que toute vérité est bonne à dire, à connaître, comment ressortiront ceux qui découvriront la face cachée des gens en qui ils avaient toute confiance… Est-ce que l’amour que l’on porte aux siens peut tout justifier, tout expliquer ? Comment une famille se remet-elle après un acte pareil ? A quel point la culpabilité peut être présente chez les parents et pourquoi ?

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce récit malgré la dureté du propos. La construction et la façon d’aborder les choses, originales, y sont pour beaucoup. Donner la parole ainsi au psychanalyste n’est pas ordinaire. Je me suis même demandée si cela orientait un peu, beaucoup ou totalement notre ressenti. Finalement, l’approche de tout ce qui s’est passé est faite principalement par sa voix car, même si ses consultants s’expriment, c’est lui qui retranscrit…. En tout cas, ce procédé offre une « entrée » surprenante, captivante et on ne voit pas le temps passer.

En conclusion, une lecture qui sort des sentiers battus et qui est très prenante.

"Une sirène à Paris" de Mathias Malzieu


Une sirène à Paris
Auteur : Mathias Malzieu
Éditions : Albin Michel (6 Février 2019)
ISBN : 9782226439772
240 pages

Quatrième de couverture

« Surprisiers : ceux dont l'imagination est si puissante qu'elle peut changer le monde - du moins le leur, ce qui constitue un excellent début. »

Mon avis

C’est la première fois que je lis cet auteur et je ne savais pas trop à quoi m’attendre (à part les chaudes recommandations d’une amie).

Je suis rentrée sur la pointe des pieds dans l’univers de Gaspard et il m’a ensorcelée. J’ai aimé l’histoire en elle-même. C’est un conte empli d’amour qui fait accepter l’autre dans sa différence, qui rend les hommes et les femmes plus beaux et plus belles parce qu’ils se sont apprivoisés, respectés, aimés. L’écriture a juste ce qu’il faut de magie et d’imagination pour charmer, envouter et vous parler comme une musique. Il y a un petit côté décalé qui est séducteur avec des mots nouveaux, inventés mais qui ont du sens.

Le style m’a enthousiasmée. Le contexte est bien pensé, réfléchi avec intelligence. Moi qui dis souvent que je  veux garder intacte ma capacité d’émerveillement, je l’ai sentie se réveiller et je peux dire qu’elle a vibré en moi.

L’auteur parle de rééducation à la joie. Cette expression montre bien le message qu’il fait passer dans son roman : être heureux, se laisser porter par les mots et rêver…..

A celle qui se reconnaîtra : merci !

"Nirliit" de Juliana Léveillé-Trudel


Nirliit
Auteur : Juliana Léveillé-Trudel
Éditions : La Peuplade (6 Octobre 2015)
ISBN : 978-2-924519-07-3
184 pages

Quatrième de couverture

Une jeune femme du Sud qui, comme les oies, fait souvent le voyage jusqu’à Salluit, parle à Eva, son amie du Nord disparue, dont le corps est dans l’eau du fjord et l’esprit, partout. Le Nord est dur – «il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons presque identiques» – et la missionnaire aventurière se demande «comment on fait pour guérir son cœur». Elle s’active, s’occupe des enfants qui peuplent ses journées, donne une voix aux petites filles inuites et raconte aussi à Eva ce qu’il advient de son fils Elijah, parce qu’il y a forcément une continuité, une descendance, après la passion, puis la mort.

Mon avis

« Vous autres les Blancs, vous êtes obsédés par le temps. »

Nirliit est un livre qui prend le temps, qui parle au cœur autant qu’à la tête, qui se laisse découvrir et qu’il faut apprivoiser. Avec une écriture particulière, percutante, emplie de poésie, l’auteur nous plonge dans le monde inuit, ceux qui là-bas dans le Grand Nord canadien, vivent de peu comme ils peuvent avec les moyens du bord, oubliés de tous. Car tout n’est pas rose là-bas, la violence, l’alcool, la pauvreté sont présents mais il y a aussi de rares beaux moments et de magnifiques rencontres.

C’est ce qui s’est passé entre la narratrice et Eva. Celle qui conte vient tous les ans, passer quelques semaines dans ce lieu pour aider, vivre avec et au milieu des autochtones, offrir un peu de son aide, de son temps. Cette fois-ci quand elle revient, Eva n’est plus. Elle a disparu. Alors, elle revit leur amitié, leurs liens tout en revisitant l’histoire de ce peuple, du quotidien difficile.

Ce roman est un cri d’amour, un cri de détresse aussi … L’auteur nous plonge dans la tourmente avec des mots forts, du rythme puis elle pose un peu plus son phrasé pour évoquer son amie. La réalité des faits est cash, on la prend en pleine face. Mais on sent également que son cœur vibre lorsqu’elle écrit et par écho le notre vibre à l’unisson. Une belle lecture.



"Amoros" de Marc Gautron


Amoros
Auteur : Marc Gautron
Éditions : Kyklos (13 Septembre 2019)
ISBN : 978-2-918406-42-6
350 pages

Quatrième de couverture
Ils étaient arrivés sur la terrasse. A l'intérieur, les derniers clients du restaurant s'attardaient auprès du piano où l'un d'eux massacrait la Marche Turque. Antoine distinguait mal le visage de Kampaner, à la lueur de l'enseigne clignotante. « Vous allez au devant d'un combat, cher Monsieur. Je vois distinctement une forme sinueuse qui tourne autour de vous et cherche à vous enserrer. Quoi que vous fassiez, vous n'y échapperez pas. Vous serez mis à l'épreuve. Mais vous recevrez de l'aide. Il ne s'agit pas seulement de vaincre, mais aussi de sauver... » « Sauver... Qui ? »

Mon avis

Antoine est un homme un peu transparent, que ce soit au bureau ou ailleurs, il ne fait pas parler de lui, n’a pas beaucoup d’ambition et il subit sa vie plutôt que d’en tracer le chemin. Ça ne le dérange pas d’être ainsi, il ne recherche pas autre chose. Voici l’heure de la retraite, une petite fête organisée par les collègues... A vrai dire, il s’en serait volontiers passé…il n’avait rien demandé, lui. Mais une fois encore, il subit, il se sent « extérieur » à ce moment, comme s’il n’était pas concerné. Et puis quelle idée a eu sa chef de lui offrir un ciré de marin, jaune, bien voyant ? De plus, un concours de circonstances ou le hasard, appelez ça comme vous voulez, fait qu’il se retrouve avec une mission. Laquelle ? Se rendre en Bretagne, séjourner quelque temps dans la maison de sa supérieure et mettre des fleurs, au cimetière, sur les tombes familiales, pour la Toussaint, à sa place. Antoine, il ne sait pas dire non, ce n’est pas dans sa nature alors il se laisse faire, prêt, pour une fois, à mettre un peu de fantaisie dans sa vie.

Antoine, c’est un homme hyper sensible, trop diraient certains. Il souffre de maux de tête, de visions. Pourquoi ? Parce qu’il « communie » avec ses émotions, avec les éléments, il les absorbe, s’en nourrit et il oublie de vivre pour lui-même.
« Le plus souvent dans les rapports humains, ce n’est pas l’autre en lui-même qui nous importe, mais l’image de nous qu’il reflète. »
Il part en Bretagne, s’installe dans la petite demeure dont il a les clés. Il pense rester un peu, un petit tour et puis s’en va… Sauf que rien ne se déroule comme prévu…. Finalement lui qui imaginait une retraite assez terne, sans but, les événements vont bousculer tout ça. Va-t-il pour autant se transformer, prendre sa destinée en mains ? C’est peut-être l’occasion pour lui d’agir, d’être plus en harmonie alors qu’il ressent depuis toujours une discordance intérieure…. Sera-t-il capable de réinventer son quotidien, de sortir des cases, des rôles distribués qui emprisonnent ? Quelle influence

C’est avec une écriture musicale, délicate, emplie de poésie et un style lumineux que Marc Gautron accompagne son personnage principal.  Il nous emmène dans un récit qui mêle des réflexions intenses et des rebondissements dans le vécu des protagonistes. Le lecteur n’a aucune certitude, d’un chapitre à l’autre, la situation peut évoluer car certaines choses sont imprévisibles, on ne maîtrise jamais tout.

J’ai beaucoup apprécié ce récit, il sort des sentiers battus mais n’est pas ésotérique. Il a une infime part de mystère, de rêve mais ça reste parfaitement dosé.  L’atmosphère est retranscrite avec doigté. Antoine est attachant, tant dans ses hésitations, que ses quelques certitudes. Il est infiniment humain. C’est presque un voyage initiatique auquel nous convie l’auteur, sublimant son phrasé pour nous en offrir le meilleur.


"La liste" de Blanca Miosi (La lista)


La liste (La lista)
Auteur : Blanca Miosi
Traduit de l’espagnol par Maud Hillard
Éditions : Independently published (3 Avril 2020)
ISBN : 979-8633709650
420 pages

Quatrième de couverture

Toni Montero a été condamné à perpétuité à l’âge de dix-sept ans pour un assassinat qu’il n’a pas commis. Enfermé dans la prison de San Quintín, il fait connaissance d’un détenu influent : Marc Lecury. Lecury et son associé, l’avocat Leko Tabone, font prévaloir la Proposition 47 et obtiennent la liberté de Toni Montero après dix-huit années d’enfermement. Difficilement reconnaissable à cause de son visage défiguré et du temps passé en prison, Toni va enfin pouvoir mener à bien sa vengeance.

Mon avis

Dix-sept ans et toute la vie devant lui… Il fait des petits boulots, vit avec sa mère et mène une vie tranquille jusqu’à ce que tout bascule et pas du bon côté. Toni est employé pour entretenir la piscine dans une magnifique demeure et le propriétaire lui propose un travail plus conséquent et mieux payé. Il devra habiter sur place, participer à de menus travaux et être assez disponible. Toni hésite en se demandant ce que tant de générosité mais il finit par accepter. Quelque temps plus tard, c’est l’horreur, il est accusé d’un meurtre et se retrouve dans une prison très dure alors qu’il est encore jeune.

Séjourner dans un établissement pénitentiaire est une épreuve. Cela marque à vie un homme ou une femme. Dans ce genre de lieu, tout change, le  regard des autres, les certitudes, les besoins, le regard sur le futur. Aucune personne ne peut ressortir indemne de ce lieu. Les relations, les rapports de force qui se nouent à l’intérieur déterminent beaucoup ce qui va se jouer une fois la sortie annoncée. C’est exactement ce qui va se dérouler pour Toni.  Il va créer des liens avec d’autres prisonniers et malgré les difficultés du quotidien, il va tenir bon, se forger un corps et un caractère hors du commun.

Dix-huit ans après sa condamnation, Toni sort. C’est un autre homme et il est prêt à se venger, aidé en ça par ceux avec qui il est devenu ami tout au long de son séjour en détention. Il lui faudra se rapprocher de ceux qui ont témoigné contre lui, qui ne l’ont pas soutenu, qui ont menti … Même s’il a profondément changé, s’il prend un autre nom, ne risque-t-il pas d’être reconnu, donc bloqué dans son désir d’avancer, de faire place nette, de régler ses comptes ? La vengeance est-elle un but en soi ? Où se situe ce qu’il veut profondément en accord avec ce qu’il est ? Il est obligé de ruser, de tricher, de ne pas se dévoiler et ce n’est pas évident. Il ne sait pas à qui faire confiance… Il est tiraillé entre tous …. Le lecteur va suivre le cheminement de Toni, ses peurs, ses joies, ses doutes. Il a des forces et des faiblesses, mais il est opiniâtre, respectueux, attachant. Chacune des rencontres qu’il fait a du sens et lui permet d’aller de l’avant.

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé l’écriture fluide, agréable (et une excellente traduction) de Blanca Miosi. Elle sait, à merveille, raconter des histoires et elle arrive à varier ses écrits, ce qui n’est pas si aisé qu’on l’imagine. Elle a un style très vivant, on rentre immédiatement dans le monde qu’elle décrit et on a le souhait de lire encore et encore pour connaître la fin. Elle est passionnante. Ses protagonistes sont étoffés, ils sont bien présentés et s’intègrent au fil de son intrigue, les situations sont concrètes. Ce dernier roman est très réaliste, il soulève pas mal de thèmes : la paternité, l’amour et l’amitié, le monde de la finance, la justice…. Qui sont abordés sans jugement, avec finesse.

Ce recueil a été pour moi un beau moment de lecture !


"Tu entreras dans le silence" de Maurice Gouiran


Tu entreras dans le silence
Auteur : Maurice Gouiran
Éditions : Jigal (15 février 2020)
ISBN : 978-2377220960
298 pages

Quatrième de couverture

Avril 1916. Les 11000 hommes de la 1ère Brigade russe débarquent à Marseille où ils seront acclamés avant d’être envoyés sur le front de Champagne et le Chemin des Dames. Kolya, l'anarchiste amoureux de la France, Slava, le meurtrier d'un bourgeois moscovite, Iouri, obsédé par une étrange vengeance, et Rotislav, qui lui n'avait rien demandé, y partagent souffrances, angoisses et espoirs. C’est là que leur parviennent les premiers échos de la révolution russe. Kolya ne rêve que de filer vers Marseille pour rejoindre la Révolution à Moscou en y entraînant ses frères de combat.

Mon avis

« Ils nous ressemblent tant, nos prisonniers… »

Ce n’est pas la première fois que je lis Maurice Gouiran. J’ai toujours apprécié ses incursions dans le passé, mais avec son nouveau roman, il a mis la barre très haut et j’ai pris une claque magistrale. Le plus souvent, un événement passé sert « de prétexte » à son intrigue. Cette fois, l’Histoire avec un grand H est au cœur de son livre, elle le nourrit,

Nous sommes en 1915, les alliés pensent qu’avec des hommes en plus, ça irait mieux. Mais toutes les possibilités ont été étudiées et il n’y a pas de solution. C’est là que Paul Doumer est envoyé vers le tsar Nicolas II à Petrograd, en décembre 1915 afin de procéder à un marché :  l’envoi de soldats russes en échange d’armes livrées par la France. Les deux dirigeants tombent d’accord et c’est comme ça que des militaires russes débarquent à Marseille pour renforcer les troupes françaises. « L’âme naïve du peuple russe va s’associer, bientôt, dans les tranchées, à l’éternelle jeunesse de caractère des Français. »

Nous allons en suivre plus particulièrement quatre, dont Kolya, qui raconte leur quotidien dans la plupart des pages. Quelques passages en italiques présenteront chacun des compagnons pour que le lecteur comprenne leur passé et ce qui les a amenés ici.  1916, après un long voyage où ils ont créé des liens, les quatre camarades sont dans la cité phocéenne. Pas le temps de faire du tourisme, ils sont rapidement dans le vif du sujet et les voilà au front où ils attendent souvent, longtemps … jusqu’à ce que les combats violents, terrifiants reprennent de plus belle. Ils échangent avec des français sur la dureté de leurs conditions, ils s’interrogent : leur restera-t-il une part d’humanité quand tout sera terminé ? Comment ne pas devenir fou, comment ne pas se poser de questions ? Ont-ils réalisé qu’on profitait d’eux, qu’on les utilisait comme de la chair à canons ?

En observant ceux contre qui ils se battent, Kolya réalise : « Un millier de nos frères qui ont eu le tort de naître dans un autre pays, de parler une autre langue et de croire, comme nous, aux exhortations nationalistes de quelques revanchards qui instillaient dans les esprits l’exécration de l’autre. »
Parce que c’est bien ça la guerre : l’horreur pour ceux qui sont sur le terrain, les discours pour ceux qui dirigent…de loin…. et des hommes qui, finalement, sont tous des êtres humains.  Avec ce texte ancré dans un épisode de l’Histoire mal connu, oublié, passé sous silence, Maurice Gouiran réhabilite ses hommes qui ont donné leur vie pour un pays qui n’était pas le leur. Il parle au passage des gueules cassées, de la difficulté à vivre quand on a un physique qui fait peur, qu’on ne se supporte plus. Il rend humain des matricules, et de ce fait, il nous permet de mieux les connaître, de prendre fait et cause pour eux. Quand ils veulent repartir pour vivre la révolution chez eux pour renverser le tsar, ils dérangent, ils font peur. La méfiance d’installe plus personne ne veut d’eux. Ni ici ni là-bas. Ils sont de nulle part, perdus….

Ce recueil nous offre une belle fresque historique avec quatre destins atypiques.  Je me suis plus particulièrement attaché à Kolya, avec son côté rebelle qui me plaisait bien. Le contexte est riche, bien documenté et intégré aux événements avec intelligence. De plus, il y a du rythme, des rebondissements et notre intérêt est présent, sans faiblir. J’ai aimé cette lecture. Elle est édifiante, aboutie, complète, porteuse de sens. Et elle pose, en filigrane, une question : que suis-je prêt à faire, à sacrifier, pour rester fidèle à mes idées ?