"Dans la brume écarlate" de Nicolas Lebel


Dans la brume écarlate
Auteur : Nicolas Lebel
Éditions : Marabout (27 Mars 2019)
ISBN : 978-2501122696
390 pages

Quatrième de couverture

Une femme se présente au commissariat du XIIe et demande à voir le capitaine Mehrlicht en personne. Sa fille Lucie, étudiante, majeure, n'est pas rentrée de la nuit. Rien ne justifie une enquête à ce stade mais sait-on jamais... Le groupe de Mehrlicht est alors appelé au cimetière du Père Lachaise où des gardiens ont découvert une large mare de sang. Ils ne trouvent cependant ni corps, ni trace alentour….

Mon avis

Ex nihilo nihil

Nicolas Lebel fait partie de ces auteurs qui se bonifient avec le temps. Son dernier roman est un modèle du genre tant sur la forme que sur le fond. De plus, son écriture est plus affirmée, toujours teintée d’un peu d’humour et d’ironie. Son style et son phrasé en adéquation avec les différents protagonistes qui s’expriment. Les chapitres alternent en présentant des situations diverses et variées (qui auront forcément à un moment ou un autre un point commun) avec des courriers, des poèmes, des écrits … cela permet de changer de « registre », de maintenir l’attention du lecteur en éveil tout en insufflant un rythme très intéressant.

Qu’on le connaisse ou non (il a été présent dans les romans précédents de Nicolas Lebel), le capitaine Mehrlicht devient vite un familier pour le lecteur. Peu importe son mauvais caractère, sa toux de fumeur, son mépris du conformisme, ses difficultés relationnelles, sa laideur – pardon - son physique qui sort de l’ordinaire, on sent que c’est un policier qui ne lâchera rien et c’est pour ça qu’on l’aime. Il y a également son côté atypique, sa passion pour « Questions pour un champion », ses sonneries de téléphone (que lui installe son fils et diablement bien choisies ; -), ses décisions imprévisibles, ses tenues surprenantes…. Bref un homme atypique auquel on s’attache très vite. Il est accompagné de ses fidèles coéquipiers, Sophie Latour et Mickael Dossantos pour les principaux.

Tout va se jouer sur quelques jours, dans un Paris enveloppé de brouillard, ce qui crée une atmosphère humide, désagréable, trouble. On a une mère inquiète pour sa fille majeure, Lucie, une jeune gothique, qui n’est pas rentrée à la maison. Pas de quoi fouetter un chat, d’autant plus qu’à son âge elle peut vivre sa vie … Mais on s’aperçoit très vite qu’il s’agit d’une disparition inquiétante et bizarre, encore plus quand une flaque de sang, correspondant à son ADN est retrouvée près d’une tombe au Père Lachaise (ah les joutes oratoires des employés de ce lieu : un vrai régal ;- ). Il y a Taleb et Noura, deux réfugiés syriens qui ont fui leur pays, plein d’espoir, et qui vivent dans un camp de réfugiés, s’en sortant avec des petits boulots. Un soir, Noura ne rentre pas et son frère cherche sa trace.

Y-a-t-il un lien entre ces disparitions ? Pourquoi ? Comment ? L’équipe d’enquêteurs va se pencher sur le sort de Lucie dans un premier temps mais sera vite entraînée dans d’autres situations, notamment à cause du sang découvert dans le cimetière. Il va falloir composer avec toutes les connaissances de l’étudiante à interroger et elles ne sont pas forcément sur la même longueur d’onde, quelles personnes fréquentait Lucie, que faisait-elle avec elles ?

J’ai beaucoup apprécié les divers aspects et thèmes de ce roman : le mouvement gothique, la place et la vie des réfugiés, le lien avec la Roumanie, la façon dont est gérée la justice et les choix personnels de chacun pour l’appliquer… Je pense que Nicolas Lebel a écrit là un de ces meilleurs romans. Au-delà de l’enquête policière assez linéaire, tous les à-côtés sont détaillés, et ils trouvent leur place dans l’intrigue. Le « côté politico-social » est également intéressant, avec Jebril, le compagnon de Sophie, les expatriés et ceux qui les rejettent, l’immunité diplomatique et les dérives que ça peut entraîner, les travers du net etc… En outre, l’auteur ne se pose pas en censeur, il ne nous donne pas de leçons, il énonce des faits, les analyse avec finesse, nous ouvre éventuellement les yeux et permet à chacun de se faire sa propre opinion.

C’est une histoire vraiment aboutie qui se lit avec grand plaisir !

NB : Nicolas, je connais un médecin très bien pour soigner Mehrlicht, n’hésitez pas à m’appeler !






"L'absolue verticalité de l'horizon" de Jof Brigandet


L’absolue verticalité de l’horizon
Auteur : Jof Brigandet
Éditions du Caïman (22 Janvier 2019)
ISBN : 9782919066728
180 pages

Quatrième de couverture

Jof Brigandet explore encore une fois les obsessions masculines. Plus provocateur que jamais, il démontre à travers les histoires de deux couples, à quel point il est illusoire de prétendre comprendre les femmes et quel danger cela représente de vouloir s´y essayer.

Mon avis

Une fissure invisible …

Dans ce recueil, Jof Brigandet nous conte deux histoires de vie. Deux hommes, plutôt sûrs de leur fait, de leur quotidien, de leurs choix, de leur compagne, vont s’apercevoir qu’ils ne maîtrisent pas tout, que les femmes sont imprévisibles et que, l’air de rien, elles décident et tiennent les rênes…

L’écriture est parfois brute de décoffrage mais jamais vulgaire. Les mots sont ceux d’un homme, et c’est son point de vue qui est exposé, même si c’est par l’intermédiaire d’un narrateur. Ni Case (premier récit), ni Jean (dans le second texte) ne s’expriment si ce n’est dans les dialogues avec les autres protagonistes ou dans l’analyse que fait celui qui rapporte les faits.

Ce sont deux nouvelles lourdes de sens dans la mesure où elles évoquent les couples. En apparence, des unions lisses, bien réglées, classiques, sans surprise. Alors Monsieur peut s’ennuyer, s’offrir des récréations sous n’importe quelle forme.

Le premier est écrivain, il voudrait changer mais à quoi bon ? Son éditeur lui rappelle que ce qu’il écrit correspond à ce qu’on attend de lui et qu’il est « vendeur »… Prendre un peu d’indépendance, lâcher le confort financier ? Est-ce bien utile ? Est-ce que ça vaut le coup ? Mais faire semblant est-ce que c’est mieux ? Et quid de l’autre ? De celui qui partage votre vie depuis si longtemps ? C’est toute cette dualité, cet inconfort d’existence, ces questions que l’auteur exprime. Et il le fait très bien, en peu de mots, on sent affleurer le doute, la peur de perdre un certain équilibre, même s’il se révèle artificiel.

Le second est professeur retraité. Une vie régulière, réglée, une libido bien en forme. Et une envie de voyage… Et au bout du vol en avion, une drôle de rencontre qui va déstabiliser tout ce qui a été construit au fil du temps…

Ni l’un, ni l’autre n’ont rien vu venir.  De la fissure à peine visible, qui devient un peu plus large et dont les deux bords s’écartent jusqu’à être un gouffre infranchissable lorsqu’il est trop tard. Orgueil masculin ? Confiance absolue en ce qu’ils sont ? Politique de l’autruche ? Méconnaissance de l’autre ? Les hommes sont-ils de grands enfants qui s’ignorent, naïfs au point de croire que rien ne leur résiste et qu’ils décident de tout ? Leur cerveau est-il relié à ce qu’ils ont entre les jambes ? Jof Brigandet ne prétend pas apporter de réponses à ces interrogations mais avec une pointe d’ironie, ils nous présentent deux hommes dont l’horizon n’est pas resté aussi plat qu’ils l’imaginaient. Découvrir les turpitudes auxquelles ils sont confrontés est un régal de lecture.

J’ai beaucoup aimé ce recueil. Je l’ai trouvé à la fois sage et impertinent Un joyeux équilibre qui, pour moi, a été une réussite.

"Fausse piste" de James Crumley (The Wrong Case)


Fausse piste (The Wrong Case)
Auteur : James Crumley
Traduit de l’américain par Jacques Mailhos
Éditions : Gallmeister (1er Avril 2016)
ISBN : 978-2351781098
398 pages

Quatrième de couverture

Quand on est pauvre avec un héritage bloqué par testament jusqu’à l’âge de cinquante-trois ans et que l’on vient de perdre l’essentiel de son gagne-pain quotidien, on ne crache plus dans la soupe. Milo Milodragovitch, rejeton maudit de ce qui fut une famille importante de Meriwether (Montana), ne peut qu’accepter l’offre d’Helen Duffy. Retrouver un frère innocent, gentil garçon raisonnablement de gauche et passionné d’armes à feu, disparu dans un incendie, n’est pas si compliqué. Surtout si la demande émane d’une femme à ce point démunie qu’elle en devient troublante.

Mon avis

Dès les premiers mots, j’ai été séduite par le ton, l’écriture de James Crumley. Un rien ironique, narquois, jubilatoire, avec un humour décalé où le héros, narrateur sans illusion, se moque de lui-même et de ses travers, son style est sans concession comme Milo, le personnage principal. Autrefois, policier, réorienté en détective privé, il a connu une période faste quand il fallait des preuves pour divorcer (on est en 1975, en Amérique) et que ses photos pouvaient déclencher la séparation. Maintenant, tout peut se faire à l’amiable, avec un consentement mutuel et son boulot a nettement diminué. Comme il doit attendre cinquante-trois ans pour toucher son héritage, il vivote accompagné par l’alcool en abondance et des potes de beuverie. On pourrait le croire peu intéressant ce Milo, détaché de tout, pas très propre sur lui qui ne court pas après les occupations professionnelles. Et pourtant, l’auteur nous le rend attachant.

Un jour, la belle, sulfureuse, pas nette (je ne l’ai pas « sentie » cette femme dès le début), énervante, Helen débarque dans son bureau. De mouchoirs en pleurnicheries et soupirs, elle explique être inquiète, et même plus, pour son jeune frère, un étudiant bien sous tous rapports, qui n’a pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines… De là à envisager le pire…. Milo ne sait pas trop s’il va donner suite à cette requête ou pas. C’est compliqué pour lui de se lancer sur la piste de ce frère disparu. Et puis, finalement, il y va, il fonce même, parfois sans réfléchir, sans recul, impétueux, fougueux, ignorant la loi, ne se fiant qu’à son instinct. Les surprises se succèdent, bonnes rarement, mauvaise le plus souvent mais il continue, tenace, à avancer. Il prend des claques, au sens propre et figuré (notamment dans les dernières pages) mais cela ne le déstabilise pas, il garde cette espèce de bonhomie, de distance, comme si tout ce qui arrive était lié à une espèce de fatalité.

La galerie de personnages que nous offre James Crumley est un régal. Ils ont tous un petit quelque chose qui les démarque de l’individu lambda. Certains vont nous exaspérer, on prendrait presque en pitié quelques autres….Ils sont décrits, dans leur cadre, en lien avec le contexte, tout ceci avec beaucoup de finesse, de précision, les rendant très réels. Mais à lui tout seul, Milo est le centre de cette intrigue, on veut le décrypter, le cerner, comprendre ses réactions.

J’ai énormément apprécié cette lecture. Elle est sombre mais les traits d’esprit permettent de décompresser. Une forme de poésie se dégage entre les lignes, railleuse mais vivace, teintée de philosophie, de celle qui fait que l’on aime la vie, comme Milo, quel que soit ce qu’elle nous offre …





"La vie sans toi" de Xavier de Moulins


La vie sans toi
Auteur :  Xavier de Moulins
Éditions : Jean-Claude Lattès (27 Mars 2019)
ISBN : 978-2709664158
310 pages

Quatrième de couverture

Mariés, Paul et Eva ont vécu il y a huit ans un drame qu’ils s’efforcent d’oublier. Un jour, un homme mystérieux débarque dans leur vie... Chaque famille a ses secrets, chaque couple ses mensonges. Mais nul n’échappe aux fantômes du passé.

Mon avis

Fuites….

Lorsqu’on commence ce roman, on découvre un couple avec deux petites filles. Lui, il est peintre, il doit fournir des toiles pour une expo à son galeriste mais l’inspiration le fuit alors il trouve des excuses, ment, fait croire que son travail avance… Elle, elle a décidé de se consacrer à la finance, elle jongle avec l’argent des riches pour les rendre encore plus riches. Comme ça, elle gagne bien sa vie et ça suffit pour la famille. Un mari artiste, ce ne sont pas des revenus réguliers, alors il faut bien que quelqu’un fasse bouillir la marmite… Mais ses journées sont chargées, beaucoup trop, toujours rivée sur son smartphone, à lires ses messages et ses mails mais c’est à ce prix là qu’elle réussit…. Elle fuit certainement quelque chose pour être « mariée » ainsi avec son travail mais quoi ?

Petit à petit, l’auteur nous glisse des indices, ces deux-là sont encore ensemble mais ils ont vécu un véritable drame et chacun fuit l’autre à sa manière… Le couple va mal, perd pied, est à la limite de l’implosion.  Comment survivre, vivre toute simplement quand les repères explosent, que l’épaule aimée n’est plus là pour vous soutenir, vous écouter, partager ?

Et puis survient une rencontre, et tout semble aller dans une direction différente. L’auteur joue avec nos nerfs et c’est d’une traite qu’il faut découvrir cet ouvrage pour s’en imprégner, aller vers l’indicible, revenir puis repartir…. Ce qui démarre comme un livre sur un couple en crise devient un thriller psychologique et vous ne savez plus qui dit vrai, qui interprète les faits (et lorsque vous lisez les dernières pages, tout peut être remis en cause à nouveau). Chaque protagoniste (ils sont cinq) parle à son tour en disant « je ». Parfois, un même événement est revisité et on a des regards croisés, avec des approches différentes.
Xavier de Moulins a réussi un livre surprenant, totalement addictif, que l’on ne peut pas lâcher, nous captivant avec ce qui, au départ, ressemblait à une histoire banale. Il a su installer un rythme rapide, soutenu, avec des chapitres courts, des prises de parole intéressantes. Son écriture faite de peu de mots, décuple et exacerbe les ressentis. On sent la douleur, la peur, l’angoisse, l’horreur monter au fil des pages. Il a un style constitué de phrases courtes, incisives, parfois sans verbe, quelques mots qui frappent. Fort. En plein cœur. Ou dans la tête. Et les questions fusent, se bousculent. Comme si toutes ces fuites entraînaient les personnages vers la folie. Le déséquilibre. L’instabilité. Vous savez quand tout se met à bouger sous vos pieds et que vous ne savez plus à quoi vous raccrocher….

Ce recueil est excellent, vraiment. Il nous fait passer par tout un tas de sentiments, nous abandonne troublés car la vérité n’est peut-être pas celle qu’on imagine. J’avais beaucoup aimé « Les Hautes lumières » et je me demandais comment l’auteur allait pouvoir me surprendre à nouveau. Et bien, chapeau bas. Non seulement, c’est réussi mais il m’a littéralement scotchée. Je dois dire que la quatrième de couverture est très intelligente. Pour une fois, elle n’en dit pas trop et pourtant, elle provoque l’envie de lire ce récit ! Des thèmes intéressants sont abordés, le deuil, la culpabilité, l’art, le monde de la finance, la place des parents, des amis, chaque fois en quelques lignes, bien ciblées et c’est suffisant pour qu’on se demande comment on aurait réagi….

Une lecture à découvrir !

NB : La couverture, magnifique, nous rappelle que parfois, tout est illusion et que l’image donnée n’est pas obligatoirement le reflet de la vérité.



"Lune noire" d'Anthony Neil Smith (Yellow Medicine)


Lune noire (Yellow Medicine)
Auteur :  Anthony Neil Smith
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (21 Mars 2019)
ISBN :  978-2355847332
320 pages

Quatrième de couverture

Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d'être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd'hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l'alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées.

Mon avis

Dès les premières lignes, on sait où est Billy : en prison alors qu’il est shérif adjoint… Comment a-t-il pu arriver là et surtout pourquoi ?
On repart alors en arrière pour comprendre. Que s’est-il passé trois semaines auparavant ?
Billy Lafitte travaillait dans le Mississippi mais il a été renvoyé et muté dans un coin perdu du Minnesota où il a été nommé adjoint de Graham, son beau-frère. Peut-être une façon de le surveiller, de l’avoir à l’œil afin qu’il ne dérive plus et qu’il reste dans le droit chemin ?
Car, effectivement, il faut bien l’avouer, Billy a une fâcheuse tendance à flirter, avec les filles bien sûr, mais aussi avec la ligne jaune, celle qu’il ne faut pas franchir au risque d’être hors la loi alors qu’il est censé la défendre…. N’ayant pas peur des mots, Billy a un grand cœur mais il ne sait pas se tenir. Alors l’alcool, le sexe, les magouilles (pour la bonne cause ou presque ; -) ne lui font pas peur… Et forcément, un jour ou l’autre il faut payer quand on triche, qu’on ruse et qu’on détourne un peu d’argent et les règles d’usage ….

Sauf que Billy se retrouve entraîné dans bien plus que ce qu’on pourrait appeler une mise au point.  Une amie lui demande de l’aide. Je vous l’ai dit, c’est un homme foncièrement bon malgré son côté « électron libre », alors il dit oui. Et là, rien ne va se passer comme prévu. Dire qu’il les accumule serait un euphémisme. Tout, absolument tout lui tombe dessus. Parfois, par manque de discernement de sa part, d’autres fois parce que les concours de circonstances ne lui sont pas favorables….. Et lorsqu’il essaie de s’en sortir, de rebondir, de la jouer fine pour arrêter tout ça, paf, un retour de bâton et il retombe dans les ennuis et le voilà derrière les barreaux…

Un peu macho, un peu hâbleur, un peu menteur, un peu exaspérant, on pourrait croire que ce personnage va nous révulser, nous dégoûter, nous donner envie de lui mettre des gifles… Et bien, pas vraiment, là où Anthony Neil Smith est vraiment fort, c’est qu’il rend son « héros » attachant. Pourquoi ? Sans doute que, malgré tous ses défauts, tous ses travers, Billy démontre qu’il peut se donner à fond pour aider ceux qu’il apprécie, qui compte pour lui, quitte à risquer sa vie.

L’atmosphère est grave, quelques fois presque désespérée, dans une région d’Amérique où certains hommes semblent sans avenir, sans envie pour un futur qui leur paraît noir alors que les femmes jouent les seconds rôles. Le contexte est dur, difficile, très « masculin ».

Le récit est écrit à la première personne, c’est Billy qui parle et qui dit « je ».  L’écriture est âpre, sèche, de temps à autre teintée d’humour (noir…), comme si Billy se moquait de lui-même, en faisant de l’autodérision. La traduction est très bonne mais Fabrice Pointeau est une « pointure ». Il y a du rythme, de l’action, du sang, des morts, ça bouge sans arrêt, avec plein d’individus en embuscade. L’intrigue est « travaillée », complexe, mais pas compliquée. Les protagonistes sont intéressants qu’ils soient en première ligne ou pas. Un ensemble équilibré mais noir, rugueux…

J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture qui sort de l’ordinaire et qui se démarque des romans policiers habituels. Les éditions Sonatine n’ont pas fini de nous étonner !


"Le colis" de Sebastian Fitzek (Das Paket)


Le colis (Das Paket)
Auteur : Sebastian Fitzek
Traduit de l’allemand par Céline Maurice
Éditions : L’Archipel (6 Mars 2019)
ISBN : 978-2809826050
320 pages

Quatrième de couverture

Psychiatre, Emma Stein a été victime d’une agression nocturne dont elle s’est miraculeusement sortie. Depuis, elle vit recluse dans sa maison, de peur de croiser à nouveau la route de ce psychopathe que la presse a surnommé le Coiffeur. Un jour, son facteur lui demande d’accepter un colis pour l’un de ses voisins. Emma connaît tous ceux qui habitent dans sa rue. Or, jamais elle n’a entendu parler de cet homme

Mon avis

« Le colis » est un roman psychologique. Il évoque des situations en lien avec la psychiatrie, domaine que l’auteur exploite régulièrement.

Emma Stein est une psychiatre de renom qui a été sauvagement agressée dans sa chambre d’hôtel lors d’un congrès. Depuis, elle ne travaille plus et reste cloitrée chez elle, dans une maison que son mari a sécurisée au maximum pour qu’elle soit rassurée. Ses journées sont synonymes de tourments car le moindre fait non ordinaire la déstabilise et la fait sombrer dans la paranoïa et à ce moment-là, tout ce qui se déroule va « à l’encontre de tout bon sens » la faisant couler encore plus. Ses piliers sont son mari : Philipp, un policier ; Konrad, un vieil ami de la famille, son confident qui lui est avocat ; Sylvia, sa meilleure amie. Elle sait qu’elle peut compter sur eux et qu’ils sont prêts à l’aider au quotidien, de près ou de loin.

Après un prologue où l’on découvre une scène de l’enfance d’Emma, on se retrouve vingt-huit ans plus tard. Le récit n’est pas linéaire, le présent est évoqué mais il y a également des retours en arrière, dont certains sont racontés par Emma lors d’entretiens avec Konrad qui l’aide à démêler ses idées, ses pensées afin qu’elle puisse trier le vrai du faux, et savoir ce qui appartient aux rêves ou à la réalité. AU fil des chapitres, on vit l’angoisse de cette femme de plus en plus fort. On se demande ce qu’elle invente (en y croyant vraiment) et ce qui est vrai. Est-ce que quelqu’un, dans l’ombre, tire les ficelles en la manipulant afin de la rendre folle ? A-t-elle vraiment été attaquée par celui que les enquêteurs surnomment « Le coiffeur » ? Les autres victimes sont des prostituées, et sont assassinées, pas elle… Alors, n’aurait-elle pas créé son propre traumatisme ?

Nous assistons à une lente descente aux enfers, celle d’Emma qui ne sait plus que croire, qui croire, qu’espérer…. L’angoisse monte de pages en pages, à travers des chapitres assez courts, maintenant un bon rythme. L’écriture addictive et bien traduite (merci à Céline Maurice) de Sebastian Fitzek accroche rapidement le lecteur qui n’a pas envie de poser le livre. Bien sûr, on peut parfois penser que l’auteur exagère, qu’il va trop loin et que quelques faits sont invraisemblables mais lorsqu’on est au cœur du récit, on ne se préoccupe pas de cela. Notre centre d’intérêt, c’est Emma, sa fragilité, le choc qu’elle a, peut-être, subi. On veut comprendre, avancer avec elle pour qu’elle renoue avec la lumière, avec la vie…

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Le style est très prenant, l’atmosphère anxiogène juste ce qu’il faut, et on ressent la peur d’Emma qui est bien décrite.  De nombreuses pistes sont suggérées et on ne sait pas à qui faire confiance et où cela va nous mener. On peut reprocher à l’auteur de ne pas avoir développé l’enfance de la jeune femme, qui est brièvement évoquée et qui aurait mérité un peu plus de détails.  A la fin, tout se recoupe, les pièces du puzzle s’emboîtent et on « sait ».  D’ailleurs, on ne peut que féliciter Sebastian Fitzek pour les dernières pages, révélatrices, surprenantes et porteuses de sens.

NB : La couverture est superbe avec une mise en page adaptée et astucieuse !



"Je maudis le jour" de Anna-Véronique El Baze


Je maudis le jour
Auteur : Anna-Véronique El Baze
Éditions : Plon (7 Mars 2019)
ISBN : 978-2259277174
225 pages

Quatrième de couverture

Nicolaï Stefanovic a rendu les armes au Mali, la nuit du 16 mars 2013, dans une grotte de l'enfer rocheux de l'Idrar des Ifoghas.  Léa, divorcée, 39 ans, est libraire ; elle a le profil d'une femme terne sur lequel on ne se retourne pas. Sa came c'est le roman noir, celui qui lui procure l'adrénaline. Ces deux êtres " sortis du cadre " se croisent.

Mon avis

Une grenade dégoupillée …

Ce roman est âpre, dur, sec, porté par une écriture qui va à l’essentiel. On pourrait la croire sans émotion, dénuée de sentiments mais ils sont là, entre les lignes, sous-jacents. La soif d’être aimé, le besoin de dominer et de faire mal par peur de se perdre, l’envie de réussir, de se prouver qu’on existe, et par-dessus-tout le désir profond de ne jamais montrer ses faiblesses.

Ils sont trois, trois cabossés de la vie, chacun avec des démons personnels, des fantômes, plus ou moins lourds sur les épaules et des casseroles à traîner derrière soi. Il y a le flic, Revel, persuadé qu’une femme est responsable de certaines morts dans des conditions atroces. Son équipe ne le suit pas dans ce raisonnement et il lutte seul pour essayer de confirmer ses soupçons. La personne qu’il accuse est une libraire, plutôt effacée, qui n’a rien d’une tueuse. Et pourtant, employée discrète le jour, Léa devient une autre lorsqu’elle sort de son costume de femme rangée. Double personnalité ? C’est beaucoup plus complexe que ça et c’est très bien présenté par l’auteur. En quelques phrases courtes, elle installe le décor, le contexte, et place ses banderilles, harponnant le lecteur, le faisant pénétrer à sa suite dans l’indicible, dans l’univers de folie de la salariée. Le dernier est un clochard, qui s’est retrouvé à la rue après avoir vécu quelque chose de terrible qui le hante.

Léa aux deux visages est une personne énigmatique, imprévisible, tant pour le policier avec qui elle s’amuse en jouant au jeu de la séduction que pour le sans domicile fixe, ex militaire, avec qui elle tisse des liens curieux. Aucun de ces hommes ne la comprend, ne la cerne vraiment. Alors chacun de leur côté, ils vont essayer de découvrir qui elle est, ce qu’elle cache et son but secret, sans doute pour la protéger et la sauver, mais de quoi, de qui, et pourquoi ? Est-ce qu’ils agissent ainsi par amour de leur prochain ? Pour trouver une forme de rédemption ? Se pencher sur l’autre, lui tendre la main, c’est faire du chemin vers lui mais c’est également avancer sur sa propre route, parfois en se pardonnant malgré la douleur. D’ailleurs la souffrance est souvent présente dans ce livre, celle des protagonistes mais aussi celle de ceux qu’ils côtoient de près ou de loin, ou qu’ils ont côtoyés …..

Le lecteur se sent terriblement impuissant devant ce qui se déroule sous ses yeux. Qu’il ait ou non de l’empathie pour les personnages, il ne peut ignorer la détresse qui sourd derrière chaque phrase, violente, humaine, douloureuse…. Et parallèlement, il ressent l’horreur de certains choix, de certaines situations ….  En nous entraînant dans l’esprit torturé de Léa, Anna-Véronique El Baze nous met face aux raisons des choix de cette femme, nous obligeant presque à prendre position, à la comprendre…

Ce recueil est atypique, le rythme peut sembler haché mais il correspond à ce qui y est évoqué. Les périodes calmes sont rapidement ébranlées par des événements qui échappent même à ceux qui les provoquent. J’ai trouvé l’analyse psychologique des trois premiers rôles très fine, et intégrée au texte avec doigté. L’auteur a réussi un récit qui désarçonne avec une fin que l’on n’attendait pas et l’ensemble est une réussite.


"Snap Killer" de Sylvie Allouche


Snap Killer
Auteur :  Sylvie Allouche
Éditions : Syros (14 Mars 2019)
ISBN : 9782748526226
330 pages

Quatrième de couverture

Un élève de terminale est retrouvé mort un dimanche à l’aube, pendu par les pieds à une branche de platane, au milieu de la cour de son lycée. 980 élèves suspects, sans compter le directeur, les profs et le reste du personnel, l’enquête s’annonce complexe. Pour la commissaire  Clara Di Lazio et son équipe, aucun indice ni aucune piste ne sont à négliger.

Mon avis

Ce roman est classé chez l’éditeur comme une lecture pour adolescents (treize ans et plus) mais il intéressera de nombreux adultes. Il traite d’un sujet très actuel : le harcèlement scolaire et ses répercussions, le tout a travers une enquête policière menée par une commissaire charismatique et ses coéquipiers tous dévoués à leur chef !

Tout commence avec un lycéen, élève d’un grand établissement scolaire, que l’on retrouve pendu dans la cour. Cela ressemble à un meurtre et Clara Di Lazio est dépêchée sur les lieux. Accompagnée de ses collègues, elle prend les choses en main et décide de mener des investigations approfondies. Elle va vite s’apercevoir, au vu des réactions des camarades de classe du jeune homme, qu’il ne faisait pas l’unanimité.  Un peu en marge, poète à ses heures, il ne se mêlait pas beaucoup aux autres et ne semblait pas appartenir à un groupe de copains bien déterminé. Clara découvre très rapidement que, quelques mois plus tôt, une fille : Garance, s’est suicidée et qu’elle était solarisée au même endroit. Est-il possible qu’il existe un lien entre ces deux actes ? La commissaire suit son instinct et décide de creuser cette piste, même si ses supérieurs préféreraient qu’elle ne se consacre qu’au « pendu ». Elle va faire de son mieux car débarque une variable non prévue dans sa vie personnelle….

Cette intrigue, qui met en exergue, avec intelligence, le projet « Sentinelles » (Le dispositif Sentinelles et Référents permet de proposer à des élèves volontaires et formés de constituer un groupe capable de repérer les situations de harcèlement et d’agir en conséquence.) est très bien construite. La part d’ombre de chacun, les difficultés de la vie en groupe lorsqu’on sort du schéma classique, les relations familiales, amicales, tout est abordé avec doigté et de belle façon. L’auteur a admirablement géré son texte dans la mesure où elle ne se pose pas en donneuse de leçons. Elle expose des faits, leurs causes, leurs conséquences, nous rappelant les risques de tous ces soi-disant supports sociaux qui peuvent être dangereux et conduire au pire…

A l’heure des réseaux sociaux, on a vite fait de se retrouver harcelé, il suffit d’avoir un poids, une taille, une passion qui dérogent à la règle du groupe et les langues (les doigts sur les claviers) se déchaînent. C’est insupportable et on sait que « dans la vraie vie », des ados ont choisi de mettre fin à leurs jours à cause de ça. Les belles paroles, les « plus jamais ça » n’empêchent pas certains de continuer, parfois sans être inquiétés. En mettant ce thème au cœur de son récit, Sylvie Allouche ouvre une porte pour ceux qui la liront.  Être Sentinelles, parler si on est concernés, ou aider un camarade qui lui est touché, dialoguer aussi car si ce roman est lu en famille, ou en classe, ou mis à disposition dans un CDI, il peut donner lieu à des échanges, des cafés philo ou permettre la mise en place de points d’écoute.

L’auteur a parfaitement intégré son sujet au contexte général de son écrit. Loin d’être simpliste, l’enquête dégage plusieurs pistes, que la commissaire et ses collègues suivent dans la mesure de leurs possibilités puis vient le temps du débriefing où chacun a une place. Clara Di Lazio a du tempérament, de la fougue à revendre mais comme tous ceux avec qui elle œuvre, elle est humaine avant tout. J’ai vraiment apprécié le profil des différents protagonistes, même les seconds rôles sont travaillés dans leur personnalité et leur approche des autres.

L’écriture est fluide, le rythme excellent pour maintenir le suspense et l’attention. C’est une belle lecture écrite par quelqu’un qui ne peut qu’être une belle personne.





"Une confession" de John Wainwright (Cul-de-Sac)


Une confession (Cul-de-Sac)
Auteur : John Wainwright
Traduit de l’anglais par Laurence Romance
Éditions : Sonatine (14 Mars 2019)
ISBN : 978-2355847394
280 pages

Quatrième de couverture

À cinquante ans, John Duxbury est déçu par son existence.  Bientôt, c'est un drame qui s'abat sur lui. Alors qu'il est en vacances avec sa femme, celle-ci fait une chute mortelle. Quelque temps plus tard, un homme se présente au commissariat. Il a été témoin des faits et prétend que c'est John qui a poussé sa femme. L'inspecteur Harker, chargé de l'enquête, s'engage à corps perdu dans la recherche de la vérité.

Mon avis

Ce roman écrit en 1984 vient seulement de paraître en France et une fois la dernière page tournée, on peut légitimement se poser la question du pourquoi de cette traduction tardive (et réussie ! merci Laurence Romane). Mais le voilà disponible et c’est une bonne chose. L’auteur avait également rédigé « À table ! » qui est devenu le film « Garde à vue » au cinéma.

Ce livre se décline en quatorze parties d’inégale longueur ou les différents protagonistes seront mis en exergue tour à tour. Tout commence avec le journal intime de John Duxbury, propriétaire d’une imprimerie florissante où son fils, un garçon intelligent et un bon bras droit, travaille avec lui. Une situation professionnelle réussie malgré une certaine lassitude due à la routine. Il y a bien quelques fois des passages difficiles avec les ouvriers mais John gère. A travers ses écrits, on découvre vite que cet homme est malheureux dans son couple et que le mot épanoui ne lui correspond pas. Tout est façade dès qu’il est avec sa femme tant chez eux qu’à l’extérieur. D’ailleurs, elle semble particulièrement acariâtre, pénible à vivre, harcelant, surveillant son mari. C’est ce qu’il présente dans ses carnets et il paraît sincère. Il l’aime malgré tout et puis dans ses familles, on ne divorce pas.

Les voilà qui partent quelques jours en vacances et c’est là que survint le drame : elle glisse, tombe et s’écrase, morte, en bas d’une falaise, près de laquelle ils faisaient un tour. Affaire classée, une mauvaise chute. Mais quelques jours plus tard, un homme, rencontré à l’hôtel où le couple était hébergé, vient témoigner. Il aurait vu John pousser Maude, son épouse. Aurait vu, c’est le conditionnel donc pas de certitude…. D’autant plus que ce témoin et John s’étaient un peu pris de bec dans le restaurant de la pension, il s’agit peut-être d’une façon de se venger de cette altercation ? L’enquête est confiée à Harry Harker, un policier célibataire, pugnace, qui se décide à creuser l’affaire. De pages en pages, nous allons découvrir les investigations de cet homme, ses raisonnements, son analyse toute en finesse et c’est un régal. Accident, suicide, meurtre ?  L’époux malheureux est-il pour autant mieux dans sa vie, est-ce que cette mort est une libération ? Qu’en est-il exactement ?

Le style et l’écriture sont très intéressants, recherchés, tout en restant fluides. Avec une précision quasi chirurgicale, l’auteur décortique, fouille les vies (notamment pour les couples, le choix d’une union et les conséquences que cela entraîne ainsi que la place de chacun face à la dépression nerveuse). Il pose les différentes pièces de son puzzle jusqu’à un final époustouflant. Il rentre dans le passé des individus, va au plus profond pour nous montrer les failles, la face cachée de chacun, la part d’ombre, voire de ténèbres. Le phrasé est fin, élégant, (il faut resituer ce récit écrit en 1984), avec un charme désuet (pas de moyens modernes : téléphones portables ou tests ADN) qui lui va infiniment bien tant il colle au texte, à l’époque, au contexte. La parole était moins libérée, moins libre, et ce sera tout l’art de John Wainwright de faire exprimer les uns et les autres. On avance à un rythme doux, au gré des rencontres, des atermoiements, des questions avec ou sans réponse, des réminiscences de ceux qui ont côtoyé les uns ou les autres.

C’est un recueil abouti, un texte riche que nous offrent les éditions Sonatine. J’ai énormément apprécié cette lecture, pas de sang, une ambiance qui va crescendo, une psychologie affinée des différents individus. John Wainwright nous rappelle que, parfois, tout n’est qu’apparence, et que l’on n’est pas toujours en adéquation avec ce qu’on veut, ce qu’on dit vivre…..





"En attendant le jour" de Michael Connelly (The Late Show)


En attendant le jour (The Late Show)
Auteur : Michael Connelly
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin
Éditions : Calmann-Levy (13 Mars 2019)
ISBN : 978-2702156933
440 pages

Quatrième de couverture

Reléguée au quart de nuit du commissariat d’Hollywood, l’inspectrice Renée Ballard se lance dans des enquêtes qu’elle n’a pas le droit de mener à leur terme. Le règlement l’oblige en effet à les confier aux inspecteurs de jour dès la fin de son service. L’épuisement la gagne, ses démons la rattrapent et la hiérarchie s’acharne, mais Renée Ballard n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds.

Mon avis

Michael Connelly nous offre avec ce roman, un nouveau personnage, une femme, Renée Ballard. Elle est inspectrice, métisse, aime son boulot et fait régulièrement du paddle. Elle aime dormir en bord de plage avec sa chienne, Lola. Elle a eu, un jour, le tort, de se plaindre, alors qu’elle avait raison, de harcèlement au travail. De ce fait, elle a été mutée en brigade nuit. Elle peut rester au commissariat comme aller sur le terrain en fonction des besoins et surtout des événements nocturnes. Mais une fois l’équipe de jour arrivée, elle doit transmettre les dossiers…. Frustrant, n’est-ce pas ? Mais c’est ainsi.

Elle est en binôme avec Jenkins, un brave homme dont la femme est malade. L’horaire du soir lui convient car le jour, il reste auprès de son épouse. Voilà Renée confrontée à plusieurs affaires en quelques jours : une prostituée transgenre qui a été violemment agressée, un vol de carte bancaire et une fusillade dans une boîte de nuit. Elle sent bien que ses collègues de jour n’auront pas le temps (l’envie ?) de s’occuper de la personne transgenre, alors elle décide de creuser un peu plus. Bien sûr, elle désobéit mais elle a raison, les autres policiers sont débordés…. Et puis, si elle peut aussi fourrer son (joli) nez dans les autres enquêtes, pourquoi pas ?

Le premier tiers du roman est assez classique, il faut bien faire connaissance avec les différents protagonistes, installer le décor, le contexte, l’atmosphère. Les relations au sein du groupe d’enquêteurs sont affinées, précises. On sent très vite les inimités, les conflits sous-jacents, les jalousies, les amitiés solides. Ensuite, tout s’accélère, au rythme effréné des recherches de Renée. Elle est intéressante cette femme. Coriace, droite dans ses bottes, entêtée, intelligente, sensée, solitaire malgré la présence de sa chienne et de sa grand-mère qu’elle voit de temps à autre. Elle a également du potentiel dans la réflexion, l’analyse et le recul qu’elle prend par rapport aux événements. Cela lui permet de conduire un raisonnement et d’avancer dans la résolution des affaires. En plus, elle ne renonce jamais et ne supporte pas (et on la comprend !) que ses collègues (ou ex collègues) l’humilient et la rabaissent, ça la rend encore plus forte !

Michael Connelly est un auteur prolixe, efficace, il a écrit de nombreux ouvrages, dont certains de moins bonne qualité. Introduire un nouveau héros, avec « En attendant le jour », lui offre la possibilité de se renouveler au niveau des profils psychologiques, du contexte, des liens entre les individus etc. Cela permet au lecteur de découvrir un récit abouti, complet qui gagne en puissance au fil des chapitres. J’ai bien apprécié le clin d’œil à Harry Bosh.

La traduction est, of course, de Robert Pépin (il est aussi l’éditeur), qui est devenu ami avec l’auteur au fil des années. … On sent que le choix des mots est précis, fort, que rien n’est laissé au hasard pour garantir la qualité et la tonalité du récit et c’est primordial.

Si le début de l’histoire m’a laissé craindre un manque de rythme, d’intérêt, malgré une Renée Ballard attachante, j’ai été rassurée lorsqu’on est rentrés dans le vif du sujet et que tout s’est accéléré. A partir de ce moment-là, l’intrigue est plus « travaillée », plus complexe, avec des ramifications. Des mensonges, des trahisons, des alliances sont mis à jour et c’est captivant. On essaie d’imaginer la suite, de voir s’il y a des non-dits et on plonge vraiment avec Renée dans ce qu’elle découvre et vit.

En conclusion, Michael Connelly a réussi un bon roman et c’est avec plaisir que je retrouverai Renée Ballard.

"Haut le coeur" de Gaëlle Perrin-Guillet


Haut le chœur
Auteur : Gaëlle Perrin-Guillet
Éditions : Taurnada (14 Mars 2019)
ISBN : 978-2372580526
260 pages

Quatrième de couverture
"Quand je sortirai, tu seras la première prévenue… Je saurai te retrouver". Depuis qu'Eloane Frezet, la tueuse en série la plus abjecte de ces dernières années, a prononcé ces mots, Alix Flament vit dans l'angoisse que la criminelle sanguinaire s'évade de prison... Alors, quand la journaliste reçoit un coup de téléphone d'Eloane en pleine nuit, elle comprend que la meurtrière va honorer sa promesse... Une promesse de sang.

Mon avis

Musique …. Et que chacun ….

Alix Flament, journaliste, a vu sa carrière prendre son essor lorsque, il y a quelques années, elle a réalisé et publié une série d’entretiens avec Eloane Frezet, une tueuse en série. C’était il y a six ans, La meurtrière est maintenant en prison mais au procès elle avait crié ces mots : « Quand je sortirai, tu seras la première prévenue… Je saurai te retrouver. »
Depuis, Alix, marié à Flavien, médecin légiste, essaie d’oublier cette épée de Damoclès, sachant que son cauchemar est en prison…. Elle a même levé le pied dans le cadre de son travail. Mais un soir, le téléphone sonne : un silence, un souffle et quelques mots. Alix a compris. Eloane s’est évadée et le jeu de chat et souris va commencer. Une course poursuite contre la mort, contre le temps qui passe, que l’ex prisonnière entend bien continuer à mener à sa manière. Car c’est elle qui tient les rênes, qui veut décider, qui sème les indices pour permettre à Alix de « jouer »….  

C’est avec une écriture totalement addictive que Gaëlle Perrin-Guillet installe ses personnages et le contexte de son histoire. Il y a peu de protagonistes, l’atmosphère est lourde, anxiogène, on sent la tension qui nous pèse sur les épaules comme sur celles d’Alix qui a décidé de ne pas céder à la peur. Elle m’a bien plu cette femme, tenace, sérieuse, refusant de céder à la pression, rejetant toute faiblesse qui l’empêcherait d’être opérationnelle. Elle ne montre pas sa fragilité et l’auteur, en quelques mots, la décrit tellement bien qu’elle en devient palpable….

Pour essayer de comprendre et d’anticiper les actions d’Eloane, Alix va, entre autres, relire, re écouter les « conversations » qu’elles ont eues toutes les deux. Notamment un entretien où la tueuse demandait : « Seriez-vous capable de tuer par amour ? » C’est une question forte, violente, terrible tant on se refuse à imaginer ce qu’il y a derrière, ce que cela signifie et pourtant…jusqu’où peut-on aller pour sauver ceux qu’on aime ? Elle essaie de décrypter les cheminements de celle qu’elle poursuit pour avoir une longueur d’avance. Et elle n’est pas la seule, les enquêteurs s’efforcent également de devancer les actes abominables signés Eloane. Mais que c’est difficile ! L’impuissance, face à l’horreur, est encore plus dure à vivre ….

Le récit monte en puissance au fil des pages, tant dans l’angoisse, les faits, que dans le phrasé. C’est comme si les mots prenaient de plus en plus de poids au fil des pages, portant l’essence même de la course contre la montre que mène Alix.  C’est une intrigue menée de main de maître, nous rappelant que parfois la folie des hommes peut aller loin, très loin et que, dans ces cas-là, rien ne peut arrêter la machine en marche.

Ce recueil est d’un très bon niveau. L’auteur a su doser les différentes approches qu’elle voulait nous faire entrevoir : la place qu’Eloane a pris dans la vie d’Alix, le déséquilibre de la première, la force fragile de la seconde, la puissance de l’amour ….



"Habemus Piratam" de Pierre Raufast


Habemus Piratam
Auteur : Pierre Raufast
Éditions : Alma (4 Octobre 2018)
ISBN : 978-2362792830
230 pages

Quatrième de couverture

L'abbé Francis n'en revient pas : un cyber-pénitent s'installe un beau matin dans son confessionnal. Le hacker, sorti de nulle part, a décidé d'avouer ses forfaits. La vallée de Chantebrie en est toute chamboulée...


Mon avis

Carrément jubilatoire, ce livre m’a emballée ! L’auteur a réussi à me surprendre et à me faire rire, tout en me faisant connaître l’envers du décor du piratage informatique.

C’est un curé d’un petit coin de France qui reçoit dans son confessionnal, un hacker, qui, chaque jour va revisiter un des dix commandants en expliquant où il a fauté. Mais il n’y a pas que lui, les mamies du village viennent, chaque semaine, se confesser. A travers ses « témoignages », nous découvrons la vie de la petite bourgade et les périples d’un vilain garçon qui a réussi à utiliser toutes les ruses possibles et imaginables pour détourner les données, les logiciels à son avantage. Finalement, il y a toujours une faille…..

L’écriture est fluide, intelligente, savoureuse, dynamique. Le rythme est agréable et le contenu équilibré : pas trop de termes techniques, pas trop de ragots de voisinage. Un excellent dosage !

Alliant finesse, connaissance, humour, Pierre Raufast a savamment dosé son récit. Le langage robotique reste parfaitement compréhensible. Les anecdotes nous offrent un panel des comportements et des relations entre les hommes et les femmes. Et cerise sur le gâteau ou figue sur le ….. , la fin est décapante, et vous rappelle si besoin, que certaines personnes ont de la ressource !

NB: Non solum « Habemus papam » sed etiam « Habemus Piratam » !

"Si je mens, tu vas en enfer" de Sarah Pinborough (Cross Her Heart)


Si je mens, tu vas en enfer (Cross Her Heart)
Auteur : Sarah Pinborough
Traduit de l’anglais par Paul Benita        
Éditions : Préludes (6 Mars 2019)
ISBN : 978-2253045649
420 pages

Quatrième de couverture

LISA : Brisée par un passé tragique, elle n'a d'autre rêve qu'une vie sans histoire, à l'abri des regards avec sa fille, Ava.
AVA : Quand l'adolescente sauve un petit garçon de la noyade, et qu'elle devient une héroïne locale, leur monde menace de s'effondrer.
MARILYN : Femme parfaite, mari parfait, maison parfaite et boulot idéal. Pourtant, lorsque la vie de sa meilleure amie, Lisa, est sur le point de s'écrouler, la sienne bascule.

Mon avis

Ce roman commence doucement, rien d’extraordinaire : une mère hyper protectrice avec sa fille adolescente, qui rue régulièrement dans les brancards comme tous les jeunes de cet âge. La maman travaille dans une société où elle est très amie avec Marilyn. Malgré leur amitié sincère, profonde, on s’aperçoit qu’elles ne se disent pas tout. Auraient-elles chacune, quelque chose à cacher ? Et si oui, quoi ? Le premier tiers se déroule à un rythme assez calme, l’auteur installe ses personnages, glisse ça et là des petits indices qui vont provoquer des questions dans l’esprit du lecteur….

Et puis arrive le coup de théâtre, je pourrai presque écrire : le premier car on n’est pas au bout de nos surprises. On découvre l’autre face des protagonistes, ce côté caché que nous avons tous plus ou moins mais là, c’est plus plus plus…. Comment et pourquoi vivre dissimulé, loin des réseaux sociaux et des médias ? L’atmosphère change du tout au tout. La peur qui apparaissait, de temps à autre, dans les premières pages, est maintenant omniprésente. On la sent sourdre entre les lignes, monter en puissance, nous prenant à la gorge. On prend en pleine figure, la fourberie de certains, la solidité d’autres et on constate que l’adage dit vrai : c’est dans le malheur, qu’on connaît ses vrais amis.

La construction de ce livre donne la parole, tour à tour, aux principaux personnages. Les peurs, les angoisses, les interrogations, les envies, les souhaits, tout est exprimé, en peu de mots, mais de façon percutante. L’écriture (bien traduite d’ailleurs) et le style sont addictifs, prenants, fluides, avec des rebondissements pour maintenir l’attention. C’est très bien dosé. De plus des thèmes intéressants sont abordés, même si cela reste assez superficiels : l’amitié toxique, la place et le danger des réseaux sociaux, l’amour filial, la jalousie etc ….

C’est une lecture que j’ai beaucoup appréciée. Sarah Pinborough s’est bonifiée par rapport à son titre précédent et on sent qu’elle monte en puissance.


"Ce monde disparu" de Dennis Lehane (World gone by)


Ce monde disparu (World gone by)
Auteur : Dennis Lehane
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Maillet
Éditions: Rivages (28/10/2015)
Collection : Rivages Thriller
ISBN : 978-2743634063
352 pages

Quatrième de couverture

En 1943, le monde est en guerre mais aux USA la mafia est prospère. Après avoir régné sur le trafic d'alcool en Floride, Joe Coughlin a passé la main à son second Dion Bartolo. Joe agit comme conseiller occulte pour les gangsters Meyer Lansky et Lucky Luciano. Mais un jour, il reçoit la visite d'un gardien de prison qui est porteur d'un terrible message : quelqu'un veut sa peau. Troublé par cette mise en garde, Joe cherche à découvrir qui est son ennemi. L'enjeu est d'autant plus sérieux qu'une taupe a rencardé la police sur l'existence d'un labo de drogue clandestin...

Mon avis

C’est avec ce livre que Dennis Lehane conclut sa trilogie sur la famille Coughlin. Contrairement au tome précédent, on ne se trouve pas avec une grande fresque dans les mains (le nombre de pages a d’ailleurs considérablement diminué), le temps et l’espace sont plus « ciblés », il y a peu d’années, moins de lieux, moins de protagonistes….Ce n’est pas pour autant une « petite » histoire. Le fond a du corps, de la tenue, même si Dennis Lehane a fait beaucoup mieux.

Ce monde disparu est un monde désenchanté où les hommes ne croient presque en rien, à part, peut-être, aux fantômes qui les hantent….

Joe est « rangé des voitures » mais sa vie, à moins de quarante ans, ressemble à celle de quelqu’un qui a trop et mal vécu. Il a un fils et pour ce dernier, il est père jusqu’au bout des ongles, le faisant passer en priorité avant toute autre chose, d’autant plus qu’il n’a que lui, sa maman étant décédée. Ce petit Tomas est peut-être la seule personne, en apparence, car Joe est un dur qui ne se dévoile pas, qui lui procure des émotions. Le protéger, ne pas en faire un orphelin est sa seule hantise, sa seule raison de vivre ?
« Quand Tomas cilla, Joe comprit qu’il découvrait chez son père quelque chose qu’il n’avait encore jamais vu : cette fureur redoutable et glacée qu’il avait tout fait pour dissimuler au cours de son existence. [….] la marque de naissance des hommes de la famille Coughlin. »
Je crois que, derrière la fureur glacée, déterminée, de Joe, il y a un papa, un vrai, avec toute sa tendresse, tout son amour, toute son affection pour Tomas, le sang de son sang….

La guerre des gangs existe, comme la seconde guerre mondiale (en toile de fond assez peu développée) qui se déroule loin des Etats-Unis où se situe le principal de l’action. La première est mesquine, insidieuse, sournoise ; personne n’est fiable, même si chacun veut faire croire qu’il est plus honnête que le voisin…. Mais c’est quoi l’honnêteté, c’est quoi « être de la même famille et être frères » ?

Les faits sont retranscrits froidement, sans artifice, bruts, et de temps à autre, sanglants. On observe les erreurs mais également les réussites de ceux qui sont là, sous nos yeux. Les personnages de l’auteur ont ce supplément d’âme qui les rend palpables et on se prend à aimer ses voyous sans foi ni loi. Pourquoi ? Peut-être, parce qu’on voit au-delà des apparences….derrière le masque de froideur que les gens de ce milieu adopte….

L’écriture est celle qui fouille les âmes, les raisons des choix ou des refus et encore comment un être humain peut en arriver à basculer du mauvais côté. Les destins sont marqués au fer rouge, les vies sont tortueuses, torturées, jamais droites, mais ces trafiquants ont besoin de sentir les poussées d’adrénaline pour avoir l’impression d’exister et ils ne peuvent y arriver qu’avec le contact de la violence, de la fourberie, de la fraude…. C’est leur moteur …. De toute façon, ils n’ont rien connu d’autre…..

Désenchanté, sans illusions, mais terriblement réaliste, ce dernier opus termine la trilogie avec un ton précis et juste. Peut-être pas du grand Lehane mais du bon, sans aucun doute.

"Les gratitudes" de Delphine de Vigan


Les gratitudes
Auteur : Delphine de Vigan
Éditions : Jean-Claude Lattès (6 Mars 2019)
ISBN : 978-2709663960
192 pages

Quatrième de couverture

Michka est en train de perdre peu à peu l’usage de la parole. Autour d’elles, deux personnes se retrouvent : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre.

Mon avis

Michka, une dame "d'un âge" comme on dit pour ne pas parler de troisième ou quatrième âge,  vivait seule chez elle, tranquille, à son rythme. Sans famille, elle recevait régulièrement la visite de Marie, une jeune voisine qu’elle a aidée lorsque sa mère se montrait défaillante. Et puis, un jour Michka commence à perdre les mots. Ils se confondent, se mêlent, vivent leur vie et lui échappent…Il faut se résigner et aller en maison de retraite. Là où :
« Une vie amoindrie, rétrécie, mais parfaitement réglée. » devient la sienne.
Pour soigner son aphasie, Jérôme l’orthophoniste vient deux fois par semaine lui proposer des exercices.

Au fil des pages, ce sont tour à tour, Marie et Jérôme qui s’expriment devant l’inéluctable chemin qui conduit vers le néant. Ils expliquent les hauts, les bas, les cauchemars de Michka qui veut encore tenir les rênes de son quotidien mais qui sent bien que tout la fuit. La conversation se vide, se lever est plus difficile, l’énergie à déployer pour subir chaque journée est de plus dure à trouver.

Une fois encore, Delphine de Vigan trouve les mots justes, le ton adéquat pour parler d’un mal indéfinissable, où le phrasé et le vocabulaire se délitent, devenant autre ou disparaissant…
« Je les vois comme si j’y étais, ces étendues vides, arides ces chemins dévastés, qui surgissent au milieu de ses phrases quand elle tente de parler. Plus rien ne peut se partager. »
Son style est percutant mais en douceur. C’est-à-dire que les mots, les phrases (courtes parfois sans article ou sans verbe) frappent au cœur, à l’esprit mais restent doux, fins, posés, bien choisis.

C’est avec beaucoup de doigté et de tendresse pour ses personnages que l’auteur a abordé ce thème délicat. Elle a su doser parfaitement ce qu’elle décrit sans en faire trop, ni trop peu. Bien sûr, la fin est un peu « convenue » mais elle est également porteuse d’espérance et l’optimisme ne fait pas de mal, bien au contraire !


"L'inspecteur Dalil à Paris" de Soufiane Chakkouche


L'inspecteur Dalil à Paris
Auteur :  Soufiane Chakkouche
Éditions : Jigal (15 Février 2019)
ISBN : 978-2377220618
194 pages

Quatrième de couverture

L'inspecteur Dalil, fin limier de la police marocaine à la retraite – toujours accompagné de son inséparable Petite voix –, est fermement invité par les services de sûreté à se rendre à Paris pour mener une enquête en collaboration – un peu forcée – avec le commissaire Maugin, boss du 36 quai des Orfèvres. Bader Farisse, un étudiant marocain qui préparait une thèse sur le transhumanisme, a été enlevé devant la mosquée de la rue Myrha.

Mon avis

Voilà un polar qui détonne et qui, par son originalité et son ton décalé, vous met de bonne humeur dès les premières pages.

Dalil, est à la retraite et il pêche tranquille dans le coin de Maroc où il habite, lorsqu’on vient le déloger. Il doit aider à retrouver un étudiant marocain qui s’est fait kidnapper en France. Moyennement motivé pour partir, il finit par céder et malgré sa peur de ce moyen de transport, il prend l’avion pour Paris. Arrivé sur place, il fait la connaissance de commissaire Maugin (qui, on le comprend très vite, n’avait pas forcément envie d’être soutenu et accompagné dans ses recherches) et la collaboration entre les deux hommes ne va pas être simple. Dès les premiers instants, une espèce de joute verbale s’installe entre eux. Tout les oppose, leur origine, leurs méthodes, leur façon de penser, même leur vocabulaire !

Columbo avait sa femme, l’inspecteur Dalil a sa petite voix et pas que … Elle lui souffle des réflexions à l’oreille et il se prend à lui répondre parfois à voix basse au grand dam de ceux qui le côtoient et qui se demandent à qui il parle. Non content d’avoir cette « souffleuse » de remarques qui lui sert de conscience échevelée, Dalil ne comprend pas toujours le jargon des flics parisiens et émaille ses conversations de remarques, de questions, qui sont un régal pour le lecteur tant elles sont amusantes, subtiles et bien intégrées au récit. Et lorsque Dalil se tait, c’est l’auteur qui prend le relais !
« Dalil la balaya d’un geste de la main comme pour chasser une mouche indésirable portant sur les ailes l’arc-en-ciel de la merde ! »

Dalil est un flic atypique. Il ne veut pas prendre le métro, se méfie de la foule, semble nonchalant, un peu « je fais ce que je veux, mon âge me le permet » mais il a une capacité de réflexion très intéressante. Il observe puis décrypte ce qu’il a vu, entendu, pour en tirer le maximum. Il ne se précipite que lorsqu’il y a vraiment urgence. Il joue au chat et à la souris avec Maugin, le provoquant et le poussant dans ses retranchements juste ce qu’il faut. L’autre ne reste pas sur la touche et dès qu’il le peut, il se montre méprisant avec le policier marocain, quitte à lui rappeler que dans la capitale française, c’est lui le patron…

L’écriture de Soufiane Chakkouche est indéfinissable. Elle a un côté burlesque et un côté profond. Parce que sous des dehors amusants, des sujets graves sont abordés : les dérives de la science, les choix liés à la religion, les rapports humains avec une touche de racisme etc. Il parle de tout cela l’air de rien, à petites touches, grattant parfois là où ça dérange mais comme il n’appuie pas trop, on ne peut pas lui reprocher de créer des polémiques …..

J’ai beaucoup apprécié ce roman. Il apporte une note de fraîcheur dans le texte, nous faisant presque oublier que l’on est en pleine enquête et que certains protagonistes sont en danger ou sont un danger. Il y a une certaine forme de dérision de l’auteur par rapport à lui-même, comme s’il ne se prenait pas au sérieux. Cela donne un style inimitable qui en ravira plus d’un après moi ! Encore une pépite Jigal, scintillante, vive, et colorée comme un feu d’artifice !


"Dark Web" de Dean Koontz (The Silent Corner)


Dark Web (The Silent Corner)
Auteur : Dean Koontz
Traduit de l’américain par Sebastian Danchin
Éditions : L’Archipel (14 Février 2018)
ISBN : 9782809823622
420 pages

Quatrième de couverture

Jane Hawk, inspectrice du FBI, refuse de croire que son mari se soit donné la mort. Pour elle, il y a une autre raison. Sa conviction en sort renforcée lorsqu’elle apprend qu’une vague inexpliquée de suicides frappe le pays. Quitte à se mettre à dos sa hiérarchie – qui souhaite étouffer l’affaire –, Jane veut des réponses, quel qu’en soit le prix…

Mon avis

J’ai lu ce livre après « La chambre des murmures » qui est le deuxième tome des aventures de Jane Hawk mais cette lecture « dans le désordre » ne m’a pas gênée.

Nick était marine, colonel, ayant reçu la croix de la Navy et un aigle d’argent, de hautes distinctions pour un homme de trente-deux ans…. marié à Jane, inspectrice du FBI et père d’un petit garçon Travis, il avait tout pour être heureux pourtant …. il s’est suicidé après avoir dit : « Il faut que j’en finisse, c’est urgent ! ». Son épouse ne peut pas croire qu’il ait fait un tel choix, elle ne le conçoit pas, ne le comprend pas, ne l’admet pas et elle se décide à creuser plus en avant. Elle découvre ainsi que le taux d’autodestructions  est en nette augmentation dans le pays et que les personnes concernées n’étaient pas dépressives, bien au contraire. Elle veut donc comprendre les faits et se lance dans une enquête. Ses chefs ne sont pas d’accord et lui demandent de renoncer. Rien de tel pour qu’elle s’obstine et qu’elle ne lâche rien et comme on la comprend !

Jane est attachante. Je ne connais pas Mac Gyver mais je crois savoir qu’il a des solutions pour tout. Et bien, elle lui ressemble, elle est astucieuse, réfléchie et intelligente (normal, c’est une femme ;- ) En plus, elle est belle (normal c’est … pardon, je l’ai déjà dit…) Elle cache son fils chez des amis sûrs et part mener ses recherches. Elle sait qu’elle prend des risques, des gros mais elle ne peut pas, elle ne veut pas, laisser salir la mémoire de son époux avec la possibilité que certains pensent qu’il s’est tué volontairement. Elle le lui le doit mais elle le fait également pour son fils. Je trouve cette approche de sa situation très belle, très profonde. Elle pourrait tout arrêter et essayer de vivre tranquille mais elle préfère la lutte. Elle ne choisit pas la facilité et en ça c’est une femme remarquable. D’ailleurs, ceux qui vont la croiser et qui comprennent ce pour quoi elle se bat, vont l’aider. Elle fait de belles rencontres, d’autres plus dangereuses mais jamais elle ne baisse les bras.
Elle est toute petite face à une machination terrible, qui fait froid dans le dos. Des hommes pourraient en manipuler d’autres. Les explications scientifiques qui sont données laissent entrevoir des possibilités terribles, effrayantes. Bien sûr, pour l’instant, on en est loin mais qui sait….un jour…brrr….

Ce livre est bien écrit, Dean Koontz maîtrise tous les codes du genre et l’excellent traducteur Sebastian Danchin fait du bon travail. Le lecteur est happé par le contenu addictif, par les nombreux rebondissements et par l’intrigue qui ne le laisse pas souffler. Certains esprits chagrins ne manqueront pas de dire que tout cela est un peu « convenu » ou prévisible et très « grand public » et qu’il manque une approche psychologique approfondie. Cela dépend de ce qu’on cherche. Parfois, ce côté « psy » est très lourd et prend trop de poids au détriment de l’intrigue. Ici, on connaît les états d’âme des principaux personnages et cela nous suffit, notamment avec Jane. La rage qui l’habite est telle qu’elle ne peut pas traîner à se regarder le nombril. Elle doit agir encore et encore, le plus vite possible pour enrayer ce qui gangrène le pays.

Je suis en train de devenir une fan inconditionnelle de l’auteur et de Jane Hawk et je n’ai qu’une envie : que la suite soit éditée au plus vite !

NB : Une adaptation est en cours par la Paramount et on les comprend !



"Annabelle" de Lina Bengtsdotter (Annabelle)


Annabelle (Annabelle)
Auteur : Lina Bengtsdotte
Traduit du suédois par Anna Gibson
Éditions : Marabout (6 Mars 2019)
ISBN : 978-2501122740
320 pages

Quatrième de couverture

La détective Charlie Lager est contrainte par ses supérieurs de retourner à Gullspång, la petite ville où elle s'était juré de ne jamais remettre les pieds pour enquêter sur la disparition d'une jeune fille de 17 ans, Annabelle que la police locale n'a pu retrouver. Alors que ses recherches progressent, Charlie est confrontée à un passé traumatisant, vieux de 20 ans.

Mon avis

 Gullspång est une petite ville suédoise avec un peu plus de mille personnes. Autant dire que tout le monde se connaît et que chacun peut savoir ce que fait son voisin. Il y a une usine qui emploie une partie des habitants, un établissement scolaire où vont les jeunes, une rivière avec un débit important et une ancienne épicerie abandonnée où les adolescents se donnent rendez-vous pour boire, faire la fête et plus si affinités. La plupart d’entre eux rêvent de fuir un jour, d’aller à Stockholm pour avoir une vie meilleure, plus gaie, plus aboutie, plus épanouie… C’est d’ailleurs ce qu’a fait Charlie Lager. Elle est partie à quatorze ans et n’a jamais eu l’intention de revenir. Elle est maintenant inspectrice à la brigade criminelle de la capitale et a brillamment monté les échelons. Elle est très douée dans ses investigations malgré une tendance à trop boire et une certaine façon de se mettre en retrait de ses collègues en ne confiant rien sur sa vie personnelle (quelque peu dissolue actuellement et entachée d’un passé très lourd qu’il vaut mieux oublier). Mais voilà que ses supérieurs l’envoient avec son collègue Anders à Gullspång où une jeune fille de dix-sept ans a disparu afin d’épauler les policiers du cru.  Dire non et refuser l’enquête l’effleure mais elle franchit le pas quitte à se retrouver face à des souvenirs difficiles à gérer.

Arrivés sur place, les deux enquêteurs vont mener leurs recherches, plus ou moins aidés par l’équipe en place qui n’a pas toujours le contact facile. Ils vont très vite comprendre qu’Annabelle a disparu au cours d’une soirée nettement trop arrosée, où certains ont pris de la drogue et ne se souviennent de rien. En opposition avec ses parents (son père la trouve « spéciale »), curieuse, intelligente, déterminée mais surprotégée par sa mère, avait-elle fait quelques confidences à sa meilleure amie ? En effet, elle s’était séparée de son petit copain mais semblait avoir retrouvé l’amour….
Le roman va se partager entre l’enquête, les relations ardues que Charlie entretient avec son entourage et sa confrontation avec son passé. En acceptant de revenir sur les lieux de son enfance, elle ne s’imaginait sans doute pas combien tout cela allait être douloureux à vivre, faisant remonter à la surface des événements enfouis et presqu’oubliés (ou alors, elle faisait comme si). Trois angles d’approche nous sont offerts : ce jour-là (la journée et la soirée de la disparition d’Annabelle), avant (présentation d’une amitié pernicieuse entre deux fillettes, dont on se dit que cela nous apportera des éléments mais lesquels ?) et des chapitres numérotés exposant ce qui se déroule actuellement. Les trois se complètent admirablement et démontrent, si besoin est, qu’il a toujours été et qu’il n’est pas facile de vivre dans ce coin perdu….

L’auteur sait assurément de quoi elle parle puisqu’elle a vécu à Gullspång, un des endroits les plus pauvres du pays. ….et cela donne encore plus de poids à son récit. On sent le désarroi, le désespoir qui sourdent entre les lignes, les jeunes ont-ils vraiment un avenir s’ils restent sur place ? La pharmacie n’est pas ouverte régulièrement alors que des horaires sont annoncés, le fils du patron de l’usine règne en despote et menace les autres de chômage lorsqu’il n’obtient pas ce qu’il veut… L’atmosphère est empreinte de gravité, d’accablement malgré les quelques fêtes organisées par la jeunesse. L’ancienne amie de Charlie, Suzanne est la preuve qu’il est pratiquement impossible de s’en sortir à moins d’une volonté de fer. Tous les protagonistes semblent avoir quelque chose à cacher, une part d’ombre ….

Ce récit est très bien traduit (même si le tutoiement qui doit être une habitude en Suède m’a parfois dérangée, surtout lorsque les enquêteurs interrogent des témoins) et tout son intérêt réside, non pas dans l’enquête elle-même qui n’a rien d’extraordinaire, mais dans les trois approches qui nous dévoilent par bribes tout un panel intéressant sur Charlie et la vie à Gullspång. Comme je pense que la jeune femme va devenir une héroïne récurrente, je m’interroge sur la suite de ses aventures. On sait beaucoup de choses sur elle donc pour le prochain roman, on ne pourra pas avoir la même construction mais ceci est une autre histoire….

J’ai également trouvé très agréable que le texte soit parsemé de poèmes et de chansons (qui plus est référencés à la fin). Tous et toutes s’intègrent bien au contexte. Un premier roman réussi, très addictif et qui donne envie de découvrir au plus vite d’autres opus de Lina Bengtsdotter !

"La vie a parfois un goût de ristretto" de Laurence Vivarès


La vie a parfois un goût de ristretto
Éditions : Eyrolles (11 Octobre 2018)
ISBN : 978-2212570069
220 pages

Quatrième de couverture

Lucie, styliste parisienne, revient seule, sur les lieux où son histoire d'amour s'est échouée pour essayer de comprendre, de se confronter à son chagrin, de recoloriser ses souvenirs, et peut-être de guérir.

Mon avis

« Nos histoires tissent nos vies mais nous pouvons tisser nos histoires. »

Lorsqu’on tourne la dernière page de ce livre, on a qu’une envie : retourner (ou aller) à Venise au plus vite. En effet, la cité des doges est sublimée par le récit qu’y place l’auteur.

Lucie est styliste, elle crée plutôt des collections assez strictes, en noir et blanc. L’homme avec qui elle pensait partager sa vie et avancer sur le chemin s’est révélé ne pas être amoureux comme elle le croyait. Elle est tombée de haut et pour remonter la pente, elle part à Venise où elle a fait un séjour avec lui. Son but ? Re créer d’autres souvenirs, recoloriser sa vie, voir l’arc-en-ciel après la pluie. Ça tombe bien d’ailleurs, on est en Novembre, c’est la période de l’acqua alta là-bas. Bottes, parapluie et imperméable sont de rigueur. Le temps gris s’accorde parfaitement à l’humeur de la jeune femme.

Et puis la voilà qui fait des rencontres improbables, de celles qu’on n’explique pas, qui existent dans les romans mais parfois, également dans la vie. De celles qui « ont le pouvoir de donner une profondeur particulière à l’instant », qui donnent à réfléchir, qui aident à reconsidérer son quotidien avec un autre angle de vue. En ayant choisi, pendant trois jours, de se poser, Lucie s’est offert du temps. Il s’est dilaté et elle a pu faire le point, se recentrer sur elle-même et ouvrir les yeux.

L’écriture de Laurence Vivarès est subtile et délicate. Elle décrit Venise avec maestria, elle y glisse ses personnages et les liens qui se tissent. On est entraîné avec un plaisir infini dans une visite rythmée par les rendez-vous de Lucie avec son destin, on visualise les monuments, les lieux, les cafés, les tasses fumantes ….. on écoute ce que murmure la ville sur ses secrets, son histoire….
J’ai découvert ce recueil grâce à une amie (que je remercie pour ce choix de lecture). C’est une belle découverte et en plus, c’est un récit qui fait du bien car il permet de voyager en nous rappelant combien il est essentiel d’être épanoui et heureux dans sa vie pour l’aimer, s’aimer et être aimé…..