"Le petit tracteur rouge" de Bertrand Fouquoire (texte) & Aude Gooly (illustrations)


Le petit tracteur rouge
(Une aventure de Zoé et Louis)
Auteurs : Bertrand Fouquoire (texte) et Aude Gooly (illustrations)
Éditions : Du Volcan (14 décembre 2019
ISBN : 9791097339227
48 pages

Quatrième de couverture

Plongez dans l’univers magique d’un petit village de Normandie vu à travers le regard de deux enfants. Enchantement des petits plaisirs de la campagne ? Aller aux champs en tracteur, se promener dans les chemins creux, ramasser des escargots, cueillir des mûres. Poésie de la vie au village…

Mon avis

 Des dessins naïfs de belle qualité associés à un texte bien écrit, porteur de messages positifs d’entraide, de respect, de retour aux vraies valeurs et voilà un très bel album à offrir à de jeunes lecteurs ou à des plus petits si on leur raconte.

Zoé et Louis sont deux jeunes enfants, qui vivent à Réville en Normandie. Ils sont au contact de la nature, l’apprécient et aiment la vie simple qui s’offrent à eux. Dans ce coin de France, l’agriculture a beaucoup d’importance et fait partie du quotidien. Les deux bambins rêvent d’aider aux champs et le voisin, qui vient de s’équiper d’un nouveau tracteur rouge, va leur offrir cette opportunité.

Cet ouvrage fait la part belle aux petits bonheurs de tous les jours comme acheter une brioche juste sortie du four ou se promener en extérieur. A l’heure où j’écris ces mots, en plein confinement COVID-19, le sentiment du retour à l’essentiel est d’autant plus fort et le retentissement de ce livre plus profond. Vivre au contact de la nature permet à Zoé et Louis d’être en phase corps et esprit, d’être équilibrés. Avec des mots adaptés à public d’écoliers, et un vocabulaire bien choisi, Bertrand Fouquoire nous conte une histoire de voisinage, de solidarité, de quotidien à la campagne dans une petite bourgade. Aude Gooly accompagne le texte avec brio. Ses illustrations sont colorées, gaies et soutiennent à la perfection l’aventure de Zoé et Louis. De plus le format de l’album donne une visibilité intéressante entre les phrases et les images.

Une jolie réussite !

NB: J'ai beaucoup apprécié que le tracteur soit presque humain ....

"Des mocassins brodés de perles bleues" de Ron Querry (The Death of Bernadette Lefthand)


Des mocassins brodés de perles bleues (The Death of Bernadette Lefthand)
Auteur : Ron Querry
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle
Éditions : du Rocher (17 avril 2019)
ISBN : 978-2268101590
360 pages

Quatrième de couverture

Bernadette Lefthand, jeune Apache jicarilla, vit dans la réserve au nord-est du Nouveau-Mexique, avec son père et sa cadette, Gracie. Bernadette est vue comme une star des pow wow où, dans les réserves, se retrouvent diverses tribus pour les danses et les rodéos. Un jour, Gracie apprend que sa sœur a été retrouvée morte. L'énigme de cette mort se mêle avec la sorcellerie navajo sur fond de vie quotidienne dans les réserves.

Mon avis

« C’est de la fiction, mais tout est vrai. »

Ron Querry est un descendant du clan Sixton de la nation choctaw mais il n’a jamais vécu dans une réserve. Pourtant lorsqu’il évoque celle du Nord-Est du Nouveau-Mexique où se déroule son récit, on a vraiment le sentiment d’y être tant l’atmosphère, les relations entre les uns et les autres, les activités quotidiennes sont bien décrites. Gracie et Bernadette sont deux sœurs, la seconde est belle et danse le pow wow à la perfection. Elle fait des envieuses et des envieux mais c’est à Anderson qu’elle a donné son cœur. Elle travaille chez Starr, une ancienne mannequin qui vit dans le luxe. Un jour, Bernadette est retrouvée morte, que s’est-il passé ?

Dans ce roman Gracie (16 ans), Starr et une voix dont on ne sait à qui elle appartient, prennent la parole. Les deux premières s’expriment en disant « je ». Le phrasé est adapté, Gracie est plus dans l’oralité, quant à Starr, sa formulation est plus recherchée. L’une et l’autre vont expliquer, raconter, nous faire découvrir Bernadette. Sa vie, ses choix, ce qu’elle subit, ce qu’elle décide. Il y a également tout le poids des traditions, de la culture des indiens, avec leurs « codes » de fonctionnement ; la place de la magie, des esprits dans un « monde » où les croyances sont très importantes. Le présent se mêle au passé et petit à petit, les personnalités se dessinent. Gracie est ancrée dans la réserve depuis toujours et son regard est celui de l’intérieur, Starr a vu autre chose avant d’être là et elle a du recul… Les deux approches se complètent, résonnent l’une dans l’autre, offrent un regard différent, sous un autre angle….  La troisième voix est plus discrète et finira par monter en puissance.

C’est une lecture enrichissante, intéressante, pas toujours facile du fait des différents styles de langages. J’ai toujours aimé les recueils, les documents qui présentent la vie des indiens. Celui-ci ne déroge pas à la règle, c’est une belle découverte !

Merci à la traductrice qui a fait un excellent travail et à l’amie qui m’a offert cet ouvrage.




"Une longue impatience" de Gaëlle Josse


Une longue impatience
Auteur : Gaëlle Josse
Éditions : Les Editions Noir Sur Blanc (4 janvier 2018)
ISBN : 978-2882504890
190 pages

Quatrième de couverture

Une femme perd son mari, pêcheur, en mer, elle se remarie avec le pharmacien du village. Son fils, issu de sa première union, a du mal à s’intégrer dans cette nouvelle famille et finit par lui aussi prendre la mer.

Mon avis

Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête.

La seconde guerre mondiale est terminée, on est dans les années 50, en Bretagne. Une femme élève seule son fils car son mari, pêcheur, est décédé, la mer le lui a pris. Le pharmacien, issu de bonne famille, s’est déclaré. Malgré la différence de milieu, d’habitudes, elle l’a épousée et s’est décidée à habiter la belle demeure dont il a hérité. Mais Louis, le fils de sa première union, a du mal à trouver sa place dans cette « nouvelle famille ». Il peine à tisser des liens avec le mari de sa Maman. Et un jour, jeune adolescent, il disparaît, il ne revient pas et le temps passe. Sa mère l’attend, espère, imagine son retour, pense à ce qu’il vit loin d’elle….

C’est avec une écriture lumineuse, à points comptés, comparable à une dentelle délicate, une broderie minutieuse, que Gaëlle Josse nous entraîne dans l’univers de cette femme qui vit dans l’espérance du retour. On lit sa patience et son impatience. Elle subit les jours l’un après l’autre, elle imagine les retrouvailles, elle les vit et c’est ce qui l’aide à avancer, à tenir… C’est une lutte incessante pour elle tant elle souffre.
« Je m’invente des ancres pour rester amarrée à la vie, pour ne pas être emportée par le vent mauvais, je m’invente des poids pour tenir au sol et ne pas m’envoler, pour ne pas fondre, me dissoudre, me perdre. »

Lorsqu’on est mère, on ne peut que s’identifier à cette femme (d’autant plus que le récit est écrit à la première personne), on comprend sa douleur, sa hâte à retrouver la chair de sa chair, ce besoin d’exprimer tout ce qui sera beau lorsqu’il reviendra. Le serrer dans ses bras, l’écouter, le toucher, cuisiner ses plats préférés, lui parler, le regarder tout simplement et se repaitre de sa présence ……

Qu’il est long le temps de l’attente, qu’il est beau l’amour de cette mère, le chemin qu’elle trace pour comprendre la fuite de son fils et aller vers la résilience familiale.

Un phrasé sublime, un style exquis et un livre inoubliable.

"Le nom des étoiles" de Pete Fromm (The names of the stars)


Le nom des étoiles (The names of the stars)
Auteur : Pete Fromm
Éditions : Gallmeister (1er avril 2016)
ISBN : 978 2 35178 110 4
264 pages

Quatrième de couverture
Confortablement installé avec les siens à Great Falls, une ville paisible du Montana, Pete Fromm a depuis longtemps troqué sa tenue de ranger contre celle de père de famille. Il pensait que ses expériences dans les espaces sauvages des États-Unis appartenaient définitivement au passé. Jusqu’à ce qu’on lui propose de s’installer un mois au cœur de la Bob Marshall Wilderness afin de surveiller la croissance d'œufs de poissons. Comment refuser pareille occasion de renouer avec ces grands espaces qui font partie intégrante de son être ? Plus de vingt ans après son séjour à Indian Creek, voici donc Pete Fromm au seuil d’une nouvelle aventure en solitaire.

Mon avis

Et au milieu coule une rivière….

Lire Pete Fromm c’est se laisser emporter sur la route des rangers américains, dans ces grands espaces états-uniens où la communion avec la nature est complète. On pourrait dire qu’il ne se passe rien dans ce livre et que l’on va s’ennuyer, ce serait sans compter sur une écriture délicate, douce, poétique qui vous fait apprécier chaque moment de la vie décrit par l’auteur.

Un mois seul, loin de tout et de tous à surveiller la croissance d’œufs de poissons, voilà l’occasion pour Pete Fromm de renouer avec la solitude, au plus près des éléments, accompagné de la phrase : « débrouille toi tout seul ». Il aurait voulu vivre cette expérience avec ses deux fils mais cela n’a pas été possible parce que pour certains (dont les responsables), c’était complètement dingue ; « Dingue ? De laisser les garçons s’ébattre en pleine nature ? De laisser tomber les jeux vidéo et les jeux de rôle pour exister vraiment ? D’avoir ce qu’aucun autre gamin de leur âge ne connaîtrait jamais ? » Ils seront malgré tout présents, sans cesse, dans ses pensées et il les associera à ce qu’il fait, à chacun de ses gestes se demandant souvent comment il aurait agi avec eux dans ce quotidien hors de tout….

Alternant les chapitres de l’année 2004 où il raconte son séjour avec ceux plus anciens des années 1980 où il présente son parcours (et son aversion pour la paperasse et tout ce qui concerne la bureaucratie), l’auteur nous régale d’anecdotes, de réflexions personnelles et d’une vraie philosophie de vie. On découvre l’importance de sa famille, des ses amis mais aussi combien il aime à « offrir » ce qu’il trouve beau et il le fait si bien…..  Le temps passé en sa compagnie ne dure pas parce qu’on marche à son pas, parce qu’il partage à merveille ce qu’il voit, ce qu’il ressent. On est là, près de lui à contempler, écouter, sentir, nous imprégnant de chaque description ….

Ce recueil est un véritable bijou, ode à la nature, à la destinée de chacun, à la vie, porté par un style sublime, qui respire le bonheur d’être ici et maintenant tout simplement…

"Beaux rivages" de Nina Bouraoui


Beaux rivages
Auteur : Nina Bouraoui
Éditions : Jean-Claude Lattès (24 Août 2016)
ISBN : 9782709650526
252 pages

Quatrième de couverture

C’est une histoire simple, universelle. Après huit ans d’amour, Adrian quitte A. pour une autre femme. Beaux rivages est la radiographie de cette séparation. Quels que soient notre âge, notre sexe, notre origine sociale, nous sommes tous égaux devant un grand chagrin d’amour. Les larmes rassemblent davantage que les baisers. J’ai écrit Beaux rivages pour tous les quittés du monde. Pour ceux qui ont perdu la foi en perdant leur bonheur. Pour ceux qui pensent qu’ils ne sauront plus vivre sans l’autre et qu’ils ne sauront plus aimer. Pour comprendre pourquoi une rupture nous laisse si désarmés. Et pour rappeler que l’amour triomphera toujours. En cela, c’est un roman de résistance.

Mon avis

Rien n’est jamais acquis à l’homme…..

Ce récit se situe entre la tuerie au journal Charlie Hebdo (janvier 2015) et l’attentat contre le Bataclan (novembre 2015). C’est une période où les gens sont dans l’urgence de vivre, de profiter de chaque instant mais également, pour certains, en plein doute.

Il s’appelle Adrian, elle se nomme A. Elle a longtemps pensé que leurs initiales communes étaient « un signe », un de ceux qui préfigurent un grand Amour, avec un A majuscule comme leurs prénoms. D’ailleurs, elle se présente comme A. Comme si elle était transparente en dehors de son « nom », ne vivant que par leur relation, n’existant qu’à travers cette lettre, « leur » lettre…. C’est elle qui parle, qui autopsie, dissèque son départ à lui pour une autre…. Les signes avant coureurs qu’elle n’a pas vus (ou pas voulus voir ?), les silences, les absences. Ils se voulaient libres, chacun chez soi et ensemble, chez l’un ou chez l’autre. Et puis, un jour, l’annonce par texto….Et pour elle, la lente dégringolade…. « Adrian avait détruit l’espérance…. »

Que faire ? Sombrer dans le désespoir ou se battre et avec quelles armes ? Elle découvre que sa rivale, l’autre, son ennemie détestable tient un blog où elle s’expose, se met en scène avec ou sans Adrian, à la vue de tous, donc de A. Pourquoi agit-elle ainsi ? Est-ce une méthode pour reléguer A ., loin, très loin, est-ce une façon de se persuader qu’Adrian et elle existent en tant que couple ? Et pour A., comment agir ? Elle ne sait plus … Doit-elle se tenir éloignée de ce mode de communication ou au contraire, regarder jusqu’à plus soif, pour guérir de son aimé en le reléguant au range des souvenirs? La femme qui tient ce blog choisit-elle ce qu’elle expose pour la faire souffrir de l’autre côté de l’écran ou ne fait-elle que ce qui lui plaît: poster des photographies avec des commentaires? Jusqu’où la manipulation des réseaux sociaux peut-elle aller ? Un lien existe, A. ne peut le nier, mais est-il sain ou pervers ? Va-t-il l’aider à guéri r ou la détruire encore plus ? « Nous étions reliées, en dépit de la haine que j’éprouvais. »

Le style de Nina Bouraoui est à découvrir. Les phrases sont longues, très longues, seulement rythmées par quelques virgules. Comme lorsqu’on se confie, presque en apnée, reprenant de temps à autre sa respiration. Les vannes sont ouvertes alors elle parle, elle parle… On dirait qu’il lui faut tout dire, tout révéler avant que le souffle lui manque….. Elle joue avec la ponctuation, les ellipses, un phrasé parfois saccadé pour nous transmettre toutes les questions qu’elle se pose, tous les souvenirs qui surgissent, l’espoir que peut-être …. et puis tout d’un coup le fait que, à quoi bon espérer, croire en d’autres possibles ? Le ton est juste, c’est celui des êtres blessés dans leur cœur, celui de ceux qui veulent comprendre le pourquoi (mais y-a-t-il quelque chose à expliquer dans les sentiments ?) lorsqu’un jour leur univers s’écroule…..

« L’amour est à réinventer » a dit Rimbaud. L’écriture de l’amour aussi et Nina Bouraoui le fait bien joliment….

"Ce lien entre nous" de David Joy (The Line That Held Us)


Ce lien entre nous (The Line That Held Us)
Auteur : David Joy
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (26 Mars 2020)
ISBN : 978-2355847295
340 pages

Quatrième de couverture

Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l'ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu'il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu'à lui.

Mon avis

« L’esprit est un enfer à lui tout seul »

C’est le deuxième roman que je lis de David Joy. Il se passe une nouvelle fois dans l’Etat de Caroline du Nord, un lieu où lorsqu’on est loin des grandes villes, les conditions de vie ne sont pas faciles et le secteur économique peu florissant. L’alcool est présent, le désœuvrement aussi, et il n’est pas rare de voir les hommes se battre….
Braconner est un moyen de nourrir les siens, voler du ginseng également. N’importe quel petit trafic est bon pour s’en sortir.

C’est ce que font Darl Moody et Carol Brewer, le premier chasse un cerf, le second cherche la plante. Tous les deux sont sur la propriété d’un autre homme et ils se cachent de lui, agissant la nuit. Mais quand tout est sombre, les silhouettes sont plus floues et croyant tirer sur l’animal qu’il convoite, Darl tue Carol. L’affolement fait place à la peur, il connaît le frère de Carol et sait que si ce dernier a le moindre doute quant au décès, il ne lâchera rien jusqu’à savoir. Il faut donc agir et vite. Cacher le corps, se dénoncer en expliquant qu’il s’agit d’un accident, ne rien faire ? A l’heure des choix, Darl est perdu, angoissé, il sait que sa vie est foutue s’il se trompe (et peut-être même s’il ne fait pas d’erreur). Il est conscient qu’il va vivre la peur au ventre, avec une épée de Damoclès en permanence au-dessus de la tête. Quand on ne sait pas que faire, souvent, on s’adresse à ses amis ou sa famille, ce sont eux les piliers de notre vie, ceux sur qui on peut s’appuyer, ceux qui peuvent conseiller, aider, accompagner. Darl ne déroge pas à la règle, il va se tourner vers Calvin, son pote de toujours. Ce dernier a une vie tranquille et une amoureuse qui le « tire vers le haut ». Va-t-il aider Darl à trouver une solution, va-t-il choisir de rester en dehors de tout ça pour ne pas mettre en péril l’équilibre de sa vie ?

Comme dans son recueil précédent, l’auteur met l’homme face à des décisions qui vont changer le cours de son existence. Le quotidien aura un avant et un après, il faudra faire avec et essayer de se dire qu’il fallait qu’il en soit ainsi.
« Il fallait qu’il en soit ainsi, répéta-t-il, accentuant cette phrase comme si c’était le destin. »

C’est avec une écriture forte, puissante, où chaque mot pèse que le récit prend forme. C’est empli de désespérance, de souffrance, de violence plus ou moins contenue mais que c’est beau à lire. Et je ne peux que remercier Fabrice Pointeau qui a su trouver le phrasé, le vocabulaire pour que chaque ligne nous touche au cœur.
« Une seule émotion dont il savait qu’elle était plus puissante que la souffrance. Avec le temps elle arriverait. Et alors il saurait vers quoi diriger sa rage. »
Dans ce texte, le monde échappe à ceux qui vivent dans l’urgence d’agir, contraints de vaincre l’incertitude et d’avancer coûte que coûte. La vie n’est pas un jeu, on a des cartes en main, mais pas toutes et on ne connaît pas celles de nos adversaires. Des faits extérieurs peuvent modifier la donne et le hasard demeure, on ne maîtrise plus rien et certainement pas les réactions de ceux qui nous font face ou qui se tapissent dans l’ombre…. C’est tout cela qu’exprime l’auteur, avec un doigté minutieux, une certaine forme de délicatesse envers ses personnages. Oui, ne nous leurrons pas la brutalité est présente, la peine physique et morale est infinie. Mais l’amour, l’amitié, la volonté d’avancer soulèvent des montagnes, pas toujours pour le bien être de tous mais suffisamment pour que chacun ait le sentiment d’aller de l’avant. C’est vraiment le point fort de l’auteur, il nous démontre la puissance des sentiments qui pousse l’homme à aller plus loin que ses limites avant peut-être d’accepter une forme de résilience. Nos émotions sont ambivalentes face à ses protagonistes : sont-ils admirables, détestables ?

Une fois encore, l’histoire contée par David Joy m’a pris aux tripes. Les laissés-pour-compte ont une place prépondérante dans ses fictions et il les rend humains tout simplement.

"Pluie des ombres" de Daniel Quirós ( Lluvia del Norte)


Pluie des ombres (Lluvia del Norte)
Auteur : Daniel Quirós
Traduit de l’espagnol (Costa Rica) par Roland Faye
Éditions  de l’Aube (5 Novembre 2015)
ISBN : 978-2-8159-1244-0
240 pages

Quatrième de couverture

Costa Rica. Le corps d’un jeune homme est retrouvé, mutilé, au bord d’une route à quelques mètres d’une école. La  police en fait peu de cas car c’est un Nica, un immigré du Nicaragua, et il y a de la drogue dans le ventre du cadavre… Ce devait être encore un narcotrafiquant. Sauf que. Sauf que Don Chepe connaissait le garçon, et qu’il n’était certainement pas un dealer. Épaulé de son fidèle Gato, l’ex-guérillero devenu détective à ses heures se lance à la poursuite des coupables. D’orangeraies à d’immenses complexes touristiques, de la prostitution à la haute société, c’est un véritable panorama du Costa Rica que nous révèle ce livre.

Mon avis

On dirait qu’il va pleuvoir…..

Dans le premier roman de Daniel Quirós, il faisait chaud, une de ces chaleurs étouffantes qui accable, fait suffoquer et ralentit les mouvements. Cette fois-ci, la pluie est plus présente et lorsqu’elle n’est pas là, le temps est à l’orage. Dans tous les sens du terme, tant au propre qu’au figuré. L’atmosphère est limite explosive, comme si, d’un moment à l’autre, les éclairs pouvaient zébrer le ciel, illuminant d’une lueur trouble ce qui se développe sous les yeux.

On retrouve Don Chepe, un ancien guérillero, reconverti en détective à ses heures perdues. C’est un électron libre, très proche du Gato qui lui est officiellement dans la police. Il vit, loin de tout, dans une petite bourgade où il ne se passe pas grand-chose. Mais lorsqu’un événement  inhabituel survient, Don Chepe peut fureter partout, se renseigner quitte à endosser des identités différentes pour rencontrer des personnages peu scrupuleux. On dirait que rien ne l’atteint vraiment et que le seul but recherché est dans cet opus, de comprendre pourquoi un jeune homme est mort, lâchement assassiné. Est-ce parc e qu’il connaît la mère de ce Nica ou tout simplement parce qu’il est épris de justice qu’il mène l’enquête ? Je crois que c’est un mélange des deux raisons et également parce qu’il aime aller au fond des choses. Il est comme ça ….  peut-être qu’en tant qu’ex guerrier, il en a tellement vu, subi, que la vie n’a pas la même valeur pour lui et qu’il a l’impression d’avoir déjà beaucoup vécu.

Toujours est-il que nous allons le suivre dans ses recherches et découvrir un Costa Rica loin des cartes postales des touristes.  Trafic, corruption, magouilles, blanchiment d’argent…rien ne sera épargné au lecteur. Les gens sont pauvres, désabusés pour certains, pourtant tous s’accrochent à la vie avec plus ou mois de ferveur et de réussite mais dans le but de continuer à avancer avec, sans doute, le secret espoir, d’un mieux, un jour…mais quand ?

En enquêtant pour comprendre le décès de Antonio Rivas, Don Chepe ne savait pas sur quels terrains mouvants il allait s’aventurer et quels dégâts collatéraux il risquait de provoquer. Mais peut-être était-ce aussi un moyen de faire cesser certaines dérives dans un état gangrené par les inégalités sociales et la présence de clandestins qui s’imaginent trouver un eldorado et des jours meilleurs…

Le climat de ce pays, écartelé entre diverses visions de l’avenir, est très bien exprimé sous la plume de l’auteur (et forcément, cela signifie un excellent travail du traducteur ). Certaines expressions traduites de l’original ont un petit air poétique qui n’est pas pour me déplaire.
« Dehors, la pluie avait cessé, mais il tombait encore des poils de chat sur les champs plongés dans l’obscurité. »

J’apprécie également, ce que j’appellerai la « philosophie de vie » de Don Chepe, que l’auteur retranscrit à travers des dialogues imagés mais bien parlants. Il a le « parler » d’un « vieux sage », l’humour désenchanté en plus.
"- Mais même l’eau de rivières coule vers quelque part.
- Oui, mais on ne contrôle pas le cours des rivières.
- C’est pour ça qu’on est né avec deux bras, parce que, parfois, on n’a pas d’autre choix que de se mettre à nager."

Ce livre m’a vraiment intéressée tant sur le fond que sur la forme.  Daniel Quirós est un auteur à découvrir, à suivre, à apprécier. Il parle de son pays d’origine (il vit actuellement en Pennsylvanie) avec discernement, avec pudeur mais  également avec une passion qu’il faut découvrir en filigrane de chaque ligne, de chaque paragraphe tant il le fait avec discrétion, présentant des individus qui croient encore en certaines valeurs, telles l’amitié, la justice et l’Homme…..

"Les chiens de Détroit" de Jérôme Loubry


Les chiens de Détroit
Auteur : Jérôme Loubry
Éditions : Calmann-Lévy (11 Octobre 2017)
ISBN : 9782702161708
300 pages

Quatrième de couverture

Une plongée suffocante dans les entrailles pourrissantes de Détroit, devenue cimetière de buildings

Mon avis

Dans la brume …..

Nous sommes à Détroit et dès les premières pages, un suspect vient d’être arrêté. Il va être interrogé et demande à parler à Sarah Berkhamp, une jeune inspectrice. Pourquoi elle ? Quelles sont les raisons qui le poussent à vouloir établir ce dialogue et à lui glisser en introduction un message particulièrement sibyllin ? Cela met la jeune femme très mal à l’aise et le lecteur ressent immédiatement cette atmosphère lourde, brumeuse, étouffante qui s’installe.

L’homme avait enlevé des enfants en 1998. La première fois, l’inspecteur Stan Mitchell, alias « le Molosse » avait mené l’enquête mais sans réussir. Il n’avait pas de piste à part quelques indices tendant à prouver que le voleur de chérubins était d’un grand gabarit. De là à le surnommer « le géant des brumes », du nom d’un vilain croquemitaine, personnage de conte pour la jeunesse, il n’y avait qu’un pas, aussitôt franchi….

2013, il y a eu de nouvelles disparitions, serait-ce le retour du géant des brumes ? …. Entre temps, l’affaire avait été retirée à Stan, alcoolisme, violence, dérive, pas vraiment le flic droit et efficace…. Pourtant pendant toutes ces années, l’histoire de ces petits volés à leur famille, probablement terrifiés avant de mourir, l’a obsédé … Aussi, dès que les rapts reprennent, il n’a de cesse de reprendre les rênes des recherches, et de sauver ceux qui attendent, sans aucun doute, dans l’ombre, qu’on les libère…. Il est donc de nouveau sur le coup mais en binôme avec Sarah. Des enfants sont encore kidnappés et ils doivent agir, vite avant qu’il ne soit trop tard. Sarah est une jeune femme particulière, qui n’est pas à l’aise avec elle-même, ayant souffert d’épisodes où elle a été fragile psychologiquement par le passé. Elle n’arrive pas à être enceinte et n’avait pas le souhait d’être affectée à cette enquête. On la sent sur la tangente, et sa personnalité est difficile à cerner, maintenant cet aspect de »flou » ressenti dès le début du livre. Ces deux là forment un duo totalement improbable… plus dans la réflexion que dans l’action, se cherchant, se fuyant ….. Et leurs supérieurs demandent encore et encore des résultats ….. On le sait dès les premières lignes, l’auteur des méfaits a été arrêté mais que s’est-il passé ? Les enfants sont-ils sauvés ? Un retour en arrière sera nécessaire avant de retrouver la rencontre entre Sarah et celui que tout accuse.

Pourquoi Sarah a –t-elle si peur de cet entretien ? Qu’est-ce qui l’angoisse ? Que lui renvoie cette situation ? Elle semble sans arrêt prête à fuir, comme si tout était trop dur à supporter pour elle….

Ce qui m’a frappée d’emblée en découvrant les premiers mots, c’est l’atmosphère de cet ouvrage. Tout paraît lourd, épais, pesant, c’est vraiment bien décrit car tout cela on le vit comme si on y était. L’humidité, la brume, le froid , pénètrent vos os. On souffre pour ces petits, avec eux… On voudrait que Stan et Sarah soient plus à l’aise, plus épanouis mais cela paraît si difficile avec le poids du passé…. Chacun d’eux traîne des « casseroles », des non-dits, et il est peu aisé de se confier, de se lâcher, surtout que dans la police, on se doit d’être fort, n’est-ce pas ?

Moi qui trouve parfois que certains protagonistes manquent de profondeur, j’ai trouvé ceux de cet ouvrage très bien travaillés, campés. Comme il s’agit d’un premier opus, je ne sais pas s’ils deviendront des héros récurrents de l’auteur mais je le salue bien bas car il a sa place dans la cour des grands….

Un roman totalement abouti, à l’intrigue bien pensée et qui surprend le lecteur plus d’une fois au cours des chapitres….

"Au paradis des manuscrits refusés" de Irving Finkel (The last resort library)


Au paradis des manuscrits refusés (The last resort library)
Auteur : Irving Finkel
Traduit de l’anglais (Royaume Uni) par Olivier Lebleu
Éditions : Jean-Claude Lattès (mars 2016)
ISBN : 9782709656221
250 pages

Quatrième de couverture

Nichée dans la campagne anglaise, tenue par des érudits légèrement excentriques, la Bibliothèque des Refusés est un établissement des plus singuliers : elle recueille – plus encore, elle sauvegarde – tout texte ayant essuyé refus sur refus de la part des éditeurs. Littérature, poésie, mémoires, récits épistolaires... tous les écrits trouvent leur place sur les étagères de la Bibliothèque des Refusés.

Mon avis

Les mal aimés au Paradis….

Le titre et la quatrième de couverture, ainsi que la photo de l’auteur (par son côté fantaisiste) m’ont séduite. Pour le contenu, je serai plus mitigée. Disons que je l’ai trouvé irrégulier. Certains passages m’ont beaucoup amusée, d’autres moins. On sent que l’auteur a eu du plaisir à écrire ce manuscrit, qu’il a tout fait pour créer des personnages atypiques, des relations sortant de l’ordinaire, mais parfois la « sauce » a moins bien pris. J’ai essayé de comprendre pourquoi. Etait-ce dû à un manque de rythme ? A un manque d’actions ?  Au début du livre, les dialogues sont nombreux, par la suite un peu moins. J’ai préféré la partie où ils sont plus discrets, sans doute parce que cela laisse la place à autre chose : le caractère des intervenants plus finement abordé, des faits plus détaillés….

Dans les points positifs, l’atmosphère est délicieuse, un tantinet « vieille Angleterre », un peu surannée, truculente par certains côtés. La rencontre avec Moustique et son compère est un vrai régal. Comme de plus, elle arrive en milieu d’ouvrage, elle tombe à point pour relancer l’intérêt. C’est d’ailleurs dès ce passage que j’ai plus « accrochée » à ma lecture. Comme quoi, un peu, beaucoup d’humour et ça repart.

L’écriture est à la mesure du roman. Elle retrace parfaitement l’atmosphère évoquée et le dérangement (dérèglement pourrait-on dire) dans toute une organisation pointilleuse lorsque les intrus débarquent. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Tout irait bien s’il n’y avait pas ces visites impromptues apportant des foucades que les occupants des lieux ne souhaitent absolument pas. Ceux qui ont créé ce lieu ont écrit un règlement précis et ils veulent s’y tenir.
« Comment faire comprendre que seuls relèvent de notre responsabilité les rejets réels et attestés, garantis de préférence par une fiche de lecture bien dénigrante ? »

Il n’est pas question, pour eux, de faire de la place à n’importe quel type de recueil. Seuls les vrais rejetés, prouvant leur intégrité, seront accueillis. Et les nouveaux venus débarquent avec leurs idées, leur curiosité, essayant d’espionner, modifier, etc….

Une lecture harmonieuse dans l’ensemble malgré quelques baisses de régime…



"Darktown" de Thomas Mullen (Darktown)


Darktown (Darktown)
Auteur : Thomas Mullen
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Marie Carrière
Éditions : Payot et Rivages (4 Mars 2020)
ISBN : 978-2743649821
480 pages

Quatrième de couverture
Atlanta, 1948. Répondant aux ordres d'en haut, le département de police d'Atlanta est forcé d'embaucher ses premiers officiers noirs. Mais dans l’Amérique de Jim Crow, un flic noir n'a pas le droit d'arrêter des suspects, de conduire des voitures de police ou de mettre les pieds dans les locaux de la police…

Mon avis

« Ne jamais montrer sa peur. »

Les lois Jim Crow en Amérique, vous connaissez ? C’est un ensemble d’arrêtés et de règlements promulgués généralement dans les États du Sud ou dans certaines de leurs municipalités, entre 1876 et 1965. Leur but ? Dire que les droits des hommes sont les mêmes tout en les distinguant selon leur appartenance raciale…..

Le roman se déroule en 1948, en Arizona. Les premiers policiers à peau noire ont été embauchés, ils sont huit. Relégués dans un sous-sol aux murs humides, sans voiture de fonction (contrairement aux « collègues » de race blanche), avec des horaires pourris, moins payés. Ils n’ont même pas le droit de rentrer par la porte principale du commissariat, encore moins de passer dans les locaux réservés aux blancs. Les tensions sont nombreuses entre les deux entités, pas de collaboration, on refile le sale boulot à ceux d’en bas, chaque rapport d’enquête qu’ils rendent, peut être falsifié, voire refusé ou non lu. Ils dérangent et une guerre d’usure est en place pour qu’ils démissionnent et s’ils résistent, les faire accuser de quelque chose pour qu’on n’entende plus parler d’eux. Et bien sûr, pour patrouiller, les quartiers sont délimités, on ne mélange pas ! Malheur au policier blanc qui pourrait dire que ce n’est pas juste en essayant de soutenir les blacks, il sera désavoué. Pourquoi tant de haine ? Le racisme est-il différent de nos jours ? Lorsqu’on voit les joueurs de football africains se faire huer sur certains terrains de foot… On peut se demander où est le respect de l’autre, même à notre époque et c’est très grave…...

Dans ce récit, qui est le premier d’une série de cinq, nous faisons connaissance avec deux policiers à peau noire. Lucius Boogs et Tommy Smith, des vétérans de guerre qui ont été embauchés pour faire « le quota » obligatoire d’employés de couleur dans la brigade. Une nuit, alors qu’ils sont en activité, ils assistent à une scène qui les dérange. Une jeune métisse, qui semble blessée, s’enfuit d’une voiture conduite par un blanc en infraction. Que faire ? Suivre la femme ou verbaliser ? Ils ont, entre autres consignes, l’ordre de ne pas se séparer. Ils décident de s’occuper de l’homme, mais la situation dégénère car c’est un blanc méprisant. Le lendemain, la demoiselle est retrouvée morte dans une décharge. Conclusion des chefs blancs ? Vous la devinez ? « On ne va pas mener d’enquête, on ne sait même pas de qui il s’agit. » Sauf que notre binôme et notamment Lucius ne l’entend pas de cette oreille. Et envers et contre tous, les deux équipiers vont combattre cette injustice, au péril de leur vie, ne lâchant rien. La difficulté principale est pour eux de ne pas se faire repérer, d’obtenir des informations fiables en instaurant un lien de confiance, de ne pas être dénoncés par ceux qu’ils rencontrent et d’obtenir des éclaircissements puis des réponses. Des personnes, plus ou moins dans l’ombre, deviendront leurs alliés, prouvant que quelques-uns ne cautionnent pas l’attitude générale.

La personnalité de ces deux coéquipiers est très intéressante et j’aurai plaisir à les retrouver puisqu’ils vont devenir des héros récurrents de l’auteur. Lucius vit encore chez ses parents, il est fils de pasteur, issu d’une bonne famille. Il a des valeurs et essaie de réfléchir avant d’agir. Tommy est beaucoup plus impulsif, rentre-dedans. Leur duo est très complémentaire, ils se motivent et s’équilibrent.

Ce livre m’a passionnée. Au-delà de l’enquête, qui n’est pas le point essentiel, c’est clairement le climat et les conditions de travail qui sont à découvrir. On réalise combien le racisme détruit les rapports humains, les rendant dangereux lorsque chacun campe sur ses positions sans écouter les autres. Quand je lis (page 156) que le « contact visuel inconvenant » est un chef d’accusation officiel, je suis révoltée, honteuse que des êtres humains aient rédiger de tels écrits.

« Darktown » est une lecture exigeante, pleine de sens. L’auteur a une écriture forte, puissante, un style percutant. Il n’y a pas un mot de trop, tout est dit.

"Comment tout a commencé" de Pete Fromm (How all this started)


Comment tout a commencé (How all this started)
Auteur : Pete Fromm
Traduit de l'américain par Laurent Bury
Éditions : Gallmeister (7 Mai 2013)
ISBN : 978-2-35178-065-7
344 pages

Quatrième de couverture

Dans une petite ville du Texas perdue au milieu du désert, Austin, 15 ans, et sa grande sœur Abilene défient l'ennui et la monotonie du paysage en s'entraînant avec acharnement au base-ball. Abilene n’a pas pu être joueuse professionnelle, c’est donc à Austin de devenir le meilleur lanceur de tous les temps, et la jeune fille entraîne son frère jusqu'à l'épuisement. Emporté par l’irrésistible exubérance de sa sœur, aveuglé par son admiration, Austin refuse de voir que quelque chose ne tourne pas rond. Pourtant, les sautes d'humeur, les lubies et les disparitions inexpliquées d’Abilene détériorent de plus en plus l'ambiance familiale et commencent à compromettre l'avenir de son frère. Même l'inébranlable complicité qui les unit envers et contre tout – leurs parents, leur vie solitaire, la médiocrité de leur entourage – semble se fissurer insidieusement.

Mon avis

Au bord du gouffre….

Il s’appelle Austin, il aime sa sœur : Abilene, le base ball, ses parents…
C’est « lui » qui raconte, qui nous explique sa vie, sa relation avec sa famille, ses camarades…

Abilene est « handicapé des sentiments », elle ne sait pas comment aimer, elle ne sait pas ce qu’il faut faire pour montrer qu’elle aime, elle ne sait pas s’aimer… Parfois, ses sentiments explosent…alors elle se sent à l’étroit dans sa vie. Tout à coup pour elle, le monde est trop petit …De surcroit, elle ne reconnaît plus son corps, elle ne s’appartient plus… Elle éclate comme une bulle et part en mille morceaux au gré de ses envies qui, tout à coup, deviennent ses seules priorités…

Elle est tout pour Austin, son cadet… Elle est son « Dieu »…. Prestige de l’aînée ? Complicité exacerbée par ce sport, le base-ball, qui les unit ? Passion partagée ? Trop ? Mal ?
Austin « s’oublie » devant Abilene… Non pas qu’elle lui fasse de l’ombre…Quand elle va bien, elle rayonne, elle illumine et tous brillent avec elle… Quand elle va mal, Austin ne saisit pas, refuse de voir, de penser que quelque chose « cloche »….

C’est une Abilene pour qui la maladie va aller crescendo que nous découvrirons dans ce roman.
Toujours sur la tangente, épuisante, épuisée de temps à autre…
Même s’il lui arrive d’être réaliste :
« Tu te crois invincible, tu crois que tu es l’être le plus formidable du monde, et une seconde après tu ne sais même plus ce que tu fais. »
Elle ne comprend pas et rejette l’idée qu’il est nécessaire qu’elle se fasse aider….

Avec une écriture toute en délicatesse, très fine, infiniment juste, Pete Fromm nous emmène par la voix d’Austin, dans les méandres des rapports familiaux. Abilene est le centre, l’aimant qui attire tout, le bien comme le mal, la joie comme la tristesse, l’enthousiasme comme le rejet…mais….
« Mais nous ne pouvons plus suivre Abilene. Aucun de nous….. On ne peut qu’espérer. »

Comment ne pas se sentir coupable quand votre enfant, la chair de votre chair, adopte un comportement qui vous échappe et qui sort des normes de la convenance, se mettant lui-même (et les autres) en danger ? Comment agir « pour son bien » alors qu’il se révolte ? Que dire, que faire ?
Comment supporter, ce si lourd regard, celui des autres ?

A travers le cheminement d’Abilene, nous accompagnons la souffrance d’une famille sur la route de l’acceptation. Leur fille, leur sœur, s’enfonce ; ils essaient de ne pas couler avec elle, de se maintenir à flots…

Ce sont toutes les « positions » des différents membres de la famille, qui évoluent autour d’Abilene qui sont évoquées. Sous des angles différents, celui de la raison, celui de l’amour, celui du lien familial et bien d’autres encore, l’auteur nous fait approcher de plus ou moins près cette terrible pathologie. Une de ces maladies dont on ne guérit pas et qu’il faut apprivoiser, apprendre à gérer, supporter au quotidien et bien appréhender pour qu’elle reste à sa place, sous-jacente mais silencieuse….

Ce livre m’a beaucoup émue, bouleversée, touchée. Le style est si vivant qu’on a l’impression que Pete Fromm parle d’un quotidien qu’il a rencontré…

"Méfaits d'hiver" de Philippe Georget


Méfaits d’hiver
Auteur : Philippe Georget
Éditions : Jigal (15 septembre 2015)
ISBN :979-1092016512
352 pages

Quatrième de couverture

L’hiver sera rude pour Gilles Sebag, lieutenant de police à Perpignan. Après de longs mois de doute, il découvre la terrible vérité : Claire le trompe, le monde s’écroule ! Alors qu’entre déprime, whiskies et insomnies, il tente de surmonter cette douloureuse épreuve, ses enquêtes le mènent inexorablement vers d’autres tragédies : une femme abattue dans un hôtel, un dépressif qui se jette du haut de son immeuble, un homme qui menace de faire exploser le quartier… Hasard ou loi des séries, une véritable épidémie d’adultères tournant à chaque fois au drame semble en effet s’être abattue sur la ville…

Mon avis

« L’amour est à réinventer » …. le polar aussi.

Et le pari est réussi pour Philippe Georget.

Le lieutenant de police Gilles Sebag vient de s’apercevoir que sa femme bien aimée a un amant ! Et voilà, qu’au boulot, les situations d’enquête sont des faits d’adultère. Tout lui rappelle son malheur et il n’arrive plus à faire face, lui, l’homme solide, intuitif, qui parvenait à résoudre des cas difficiles. Mais là, plus rien ne l’intéresse, ne le porte, si ce n’est la bouteille et la cigarette. Les questions sur leur union, sur cet « autre » qui a touché, caressé, aimé sa femme, le taraudent . Es-ce que cette belle harmonie familiale n’était qu’une illusion ? Quand, comment et pourquoi ont-ils perdu pied ? Tant de questions sur le couple dans notre société actuelle, où les tentations sont légion, où les réseaux sociaux peuvent faire autant de mal que de bien, où pris par le quotidien et nos certitudes, on oublie l’essentiel, à savoir que, comme le disait Rimbaud que : « L’amour est à réinventer »…..

Ces collègues sentent que ça ne tourne pas rond mais que faire ? Certains pensent en profiter pour se mettre en avant (parce que Sebag, d’habitude il est fort, il dénoue les fils et résout tout, alors si, pour une fois, il était un peu dans l’ombre….) , d’autres, comme la jeune Julie (peut-être parce que c’est une femme et qu’elle sait lire entre les lignes le mal-être de son collaborateur), vont lui tendre la main.

C’est une magnifique description des rapports humains, de gens ordinaires, dans leur milieu personnel ou professionnel, que nous offre l’auteur. Le ton est juste, vécu (?), les mots sonnent vrai. Moi, qui suis une femme, j’avais presque envie d’écrire à Gilles, de lui dire : « Oui, elle a eu tort, mais toi, est-ce que tu t’es remis en cause ? Comment la regardais-tu ces derniers temps ? » J’aurais voulu lui prendre la main, lui dire : « Arrête, ce n’est pas comme cela que tu vas t’en sortir. »

La partie psychologique de ce roman est donc finement décrite, avec sobriété et réalisme. Et l’enquête dans tout ça, allez-vous me dire ? Et bien chapeau bas à l’auteur ! On aurait pu penser qu’on allait se lasser de toutes ces histoires de c…. de corbeau… et autres méfaits divers mais pas du tout. Au contraire, Philippe Georget s’en sort très bien. Les tourments de Gilles Sebag permettent une autre approche des relations internes entre policiers dans l’espace clos qu’est le commissariat. Les protagonistes prennent de la consistance, se positionnent devant les événements, chacun ayant un angle de vue différent de ses compagnons. Du coup, c’est très intéressant car chaque individu appréhende le vécu avec son éclairage personnel, en essayant de ne pas tomber dans le danger qui amène à réagir en fonction de ses tripes. L’intrigue évolue à un bon rythme, l’auteur analyse les répercussions des actes évoqués : séquelles ou pas sur la personne, sur le couple, sur les enfants, sur le travail, sur la personnalité….

« Méfaits d’hiver » mêle habilement l’étude de mœurs (entre autres, l’évolution de la position de la femme dans la société tant au travail qu’à la maison, qui est bien menée, madame est « plus libre » et peut s’épanouir mais comment ?), l’observation de nos habitudes (chacun chez soi ou je regarde un peu chez le voisin et « Enfin moi je dis ça, je dis rien…. » ?), et l’enquête policière intégrée avec brio à tout cela.

L’écriture est belle, soignée, le phrasé élégant, il y a même, parfois, un parfum de poésie…
« Il flotte dans l’air à ce moment des vérités indicibles. » « Si on ne les saisit là, on ne les saisira plus jamais. »

Je dirai que, lorsqu’il écrit, Philippe Georget parle à la fois à notre cœur et à notre cerveau. Et cette savoureuse alliance donne un opus puissant qui captive et tient en haleine.

"La cave aux poupées" de Magali Collet


La cave aux poupées
Auteur : Magali Collet
Éditions : Taurnada (19 Mars 2020)
ISBN : 978-2372580663
211 pages

Quatrième de couverture

Manon n'est pas une fille comme les autres, ça, elle le sait depuis son plus jeune âge. En effet, une fille normale ne passe pas ses journées à regarder la vraie vie à la télé. Une fille normale ne compte pas les jours qui la séparent de la prochaine raclée monumentale... Mais, par-dessus tout, une fille normale n'aide pas son père à garder une adolescente prisonnière dans la cave de la maison.

Mon avis

Elle n’a connu que ça, Manon. La vie (mais peut-on appeler ça la vie ?) dans une maison, loin de tout. Avec un homme, appelé « Le Père » et une Maman, qui est décédée. Elle lui manque mais elle n’a pas le choix. Manon accepte les coups, l’attitude perverse du paternel. Elle est fataliste, formatée ainsi car elle n’a jamais rien vu d’autre… Bien sûr, à la télévision, elle observe « la vraie vie » mais ça ne lui fait même pas envie. Elle n’a plus d’émotions, de sentiments, depuis longtemps, elle subit et c’est tout. Elle obéit sinon elle ramasse, le Père la frappe, la « monte » et tout est douleur. Dans la cave, il y a la fille ou les filles, c’est selon. Elle les prépare, les « conditionne » et essaie, au maximum, de leur faire comprendre ce qu’elles doivent faire pour être de « bonnes poupées ».

Ce qui est décrit dans le roman, à ce moment-là, est très fort, très dur, plutôt insoutenable. C’est Manon qui parle, qui s’exprime avec ses mots comme une petite fille soumise, loin de la réalité, mal aimée, ayant grandi trop vite, installée dans un vécu qu’elle ne maîtrise pas. La sélection de chaque terme est précise, fait sens, et choque, c’est volontaire et on ressent une terrible impuissance. Le lecteur peut s’interroger et se dire que Manon devrait lutter, avoir envie d’autre chose. A quoi bon ? Est-ce que le « dehors » lui fait peur ? Est-ce que s’occuper des prisonnières lui donne l’impression d’être utile ? Est-ce qu’elle ne comprend pas qu’elle peut vivre différemment ?

Et puis un événement va bousculer ce faux équilibre. Manon va découvrir l’Autre. L’Autre qui ne sera plus un « numéro », qui existe et qui la fait exister, presqu’en miroir… A ce moment-là, des doutes s’immiscent dans son esprit et dans celui de la personne qui lit. Y-a-t-il une petite, infime place pour l’espoir ? Manon peut-elle créer des liens, aimer, décider de passer à autre chose ? Est-ce que tout cela n’est pas trop pour elle ? Est-elle capable de vivre autrement ? Et puis peut-elle avoir un rapport « normal » avec d’autres personnes, elle qui vit cloitrée ?

Dans ce livre, la tension est permanente. L’écriture incisive de Magali Collet fait mouche, prend aux tripes et ne vous lâche pas. Même lorsqu’elle laisse entrevoir une lueur, tout retombe et le stress revient car la malveillance du Père ne faiblit pas. Alors, on reste le ventre serré, la boule au fond de la gorge, recroquevillée dans son canapé en se disant que tant de perfidie ça n’existe pas. C’est une lecture troublante, qui dérange. Un vrai roman noir où il n’y a pas un mot de trop. C’est sans doute cela, entre autres, qui fait sa force, qui le rend si puissant, si marquant. C’est brut, fort, porteur de sens. L’auteur vient de signer, avec ce titre, son premier récit. Elle fait fort. Son écriture est mature, posée et elle a su doser les descriptions, les ressentis, les relations entre les uns et les autres. C’est un huis-clos qui fait mal, donc pleinement réussi.



"La dame de l'Orient-Express" de Lindsay Ashford (The Woman on The Orient Express)


La dame de l’Orient-Express (The Woman on The Orient Express)
Auteur : Lindsay Ashford
Traduit de l’anglais par Philippe Vigneron
Éditions : L’Archipel (12 Mars 20120)
ISBN : 978-2809828191
396 pages

Quatrième de couverture

Octobre 1928. Son divorce lui a laissé un goût amer. Agatha Christie vient de prendre place sous une fausse identité dans l’Orient-Express. Rien ne l'oblige à rester en Angleterre pour écrire son dixième roman. Elle a trente-huit ans. À bord de ce train mythique qui doit la mener à Istanbul, elle fait la connaissance de deux femmes, Nancy et Katharine. Elles aussi cachent leur passé.

Mon avis

Librement inspiré d’un épisode de la vie d’Agatha Christie, ce roman est intéressant et très agréable à lire. En 1928, Agatha a divorcé car son mari la trompait. Elle fuit à bord du train mythique l’Orient-Express, en se cachant et en ayant un peu modifié son apparence. Elle a réellement voyagé de cette façon et a d’ailleurs écrit en 1934, le Crime de l'Orient-Express où un meurtre commis dans le convoi ferroviaire obligeait Hercule Poirot à mener l’enquête.

La voilà installée dans un wagon, profitant autant que possible de l’anonymat que lui offre la situation. Elle essaie de se montrer apaisée bien qu’elle imagine voir son mari partout. Cela l’obsède et elle n’est pas si sereine qu’elle veut le faire croire. Dans ce lieu magique, très bien décrit par l’auteur (on se croirait en voyage avec elle), elle fait connaissance avec deux dames dont une qui va partager sa cabine. Son instinct de femme lui souffle que ces deux-là cachent quelque chose. L’une dit qu’elle est partie car son mari était violent, l’autre se rend sur un chantier de fouilles en Mésopotamie. Divers événements, lors de ce long trajet, vont faire que ces trois là vont créer des liens, et mettre en place une solide amitié. Une relation purement féminine comme si les hommes n’avaient pas de place dans leur trio. De plus, en ce début de vingtième siècle, elles ont une nette tendance féministe. Suivre leurs actes, leurs raisonnements, leur façon de faire a été captivant. En replaçant ces trois voyageuses dans le contexte des différents lieux évoqués, de l’époque, on découvre un pan de vie des personnes confrontées à diverses problématiques que je ne citerai pas pour ne pas tout dévoiler du récit. Mais c’est sacrément bien pensé. Ce sont des thématiques abordées avec doigté par l’auteur à travers une histoire originale mêlant fiction et réalité.

Un point fort de ce livre est également l’approche du monde des fouilles archéologique. Une atmosphère particulière, le rôle de chacun sur le terrain et les rapports entre les individus, le lien avec les habitants du coin, le transport des pièces rares qui sont mises au jour, tout cela a été une riche découverte pour moi. Je ne sais pas si Lindsay Ashford s’est beaucoup renseignée sur l’archéologie mais en ce qui concerne la vie d’Agatha Christie, elle a lu et s’est imprégnée de nombreuses informations qu’elle a su intégrer à son texte intelligemment, le rendant très vivant et lui donnant « du fond ».

L’écriture de l’auteur est fluide, son propos maintient l’attention du lecteur. La traduction est de bonne facture, merci à Philippe Vigneron pour son travail de qualité. Les événements relatés font parfois référence au passé des unes ou des autres mais tout est clair. J’ai beaucoup aimé la mise en place des relations entre ces trois dames. Elles prennent le temps de s’observer, de se connaître, ne se dévoilant que peu à peu. C’est humain, compréhensible. On devine les difficultés liées aux tabous de l’époque et comment elles choisissent, parfois, de s’en affranchir. J’ai aimé leur retenue, puis leur espèce de libération lorsqu’elles se sentaient en confiance. J’ai apprécié qu’elles gardent, de temps à autre, une part de mystère. Cela permet de les sentir « vraies », terriblement humaines, vulnérables quelques fois mais décidées à se prendre en main, à vivre, et peut-être à tracer le chemin pour les générations futures….

Je ne connaissais pas Lindsay Ashford et c’est une superbe découverte !



"Deux femmes" de Martina Cole (Two Women)


Deux femmes (Two Women)
Auteur : Martina Cole
Traduit de l’anglais par Catherine Cheval et Marie Ploux
Éditions : Fayard (2 mai 2007)
ISBN : 978-9782213631
650 pages

Quatrième de couverture

Dans l'East End, banlieue déprimée du sud-est de Londres, le danger et la violence sont des ingrédients de base. Susan y joue des seules armes dont elle dispose : l'humour et l'amour infini qu'elle porte à Barry, son mari, le caïd à la gueule d'ange. Mais Barry ne sait pas l'aimer, et la frappe à la moindre contrariété. Un soir, dans un acte désespéré, Susan lui fait éclater le crâne à coups de marteau. Sa seule certitude, c'est d'avoir protégé ses quatre enfants d'un monstre. Eux, au moins, lui auront échappé. On la transfère dans la cellule de Matilda Enderby, meurtrière elle aussi. Les destins de ces deux femmes vont se nouer à jamais. Personne, Sue mise à part, n'aurait pu prédire quelles conséquences aurait leur rencontre...

Mon avis

« Deux femmes » … un titre et une quatrième de couverture un peu trompeurs …

De femmes, il en sera question dans ce roman, de deux femmes, oui, mais deux par deux …

La fille, la mère.
La bru, la belle-mère.
La femme, la maîtresse.
Les deux sœurs.
Les deux « coturnes ».
L’avocate, la détenue.
Les deux amies.

Des hommes aussi : pour la plupart, violents, violeurs, voleurs, machos, grossiers, vulgaires, petits ou gros caïds …

Un lieu : L’East d’Eden, banlieue londonienne de très mauvaise réputation où la violence, la drogue, l’alcool, les « magouilles », les excès, le sexe sans plaisir ….. sont monnaie courante. 

Un roman qui se décline en trois parties, entourées d’un prologue et d’un épilogue le tout se déroulant entre 1960 et 1985.

Susan enfant, « intellectuelle frustrée » d’après son institutrice à qui elle dit «Vous, au moins, vous avez choisi d’être là. Nous, on n’a pas eu le choix. Moi, ça me plairait de vivre comme les filles qu’y a dans Bunty. »
Susan qui s’évade dans les livres mais qui, de ce fait, se trouve en marge de « son »milieu (« la lecture lui avait ouvert des horizons qu’elle mourait d’envie d’explorer. »)
Susan dont la mère, June, ne « s’épanouit que dans les conflits, les tensions et les soucis. Elle n’avait connu que ça depuis l’enfance, et c’était devenu une seconde nature. Elle n’avait l’impression d’être vivante que déchirée. Là, elle se sentait exister. »

Susan femme. « Rien n’avait changé d’un iota. Sauf le nom de la personne qui la contrôlait, elle, ses actes, ses pensées, ses paroles. »
Susan qui traîne le poids de son passé : « Ils sont immergés dans les bas-fonds de la condition humaine dès leur premier cri. », qui a conscience de sa condition mais qui se laisse faire par amour pour ses enfants, parce qu’elle ne sait pas comment réagir, relever la tête …
Susan qui accepte, se soumet …
Susan qui n’a pas appris le sens du verbe aimer …
Susan qui découvre l’amitié : « Susan est quelqu’un de formidable. La rencontrer, c’est le plus beau cadeau que la vie m’ait fait. Pour la première fois, j’ai une amie à qui je peux faire confiance, à qui je peux parler et avec qui je peux être moins même sans avoir honte de ce que je fais pour vivre, sans craindre d’être jugée, sans avoir à mentir sur ma vie pour la rendre plus respectable ou plus honorable. »

Susan en prison. « Si seulement elle pouvait comprendre qu’il était possible de l’aider, de rouvrir le procès, d’obtenir sa libération. A croire qu’elle se réjouissait d’être en prison, qu’elle se délectait de sa punition. »
C’est cette Susan que j’ai préférée, c’est là que je l’ai vu telle qu’elle était : mère jusqu’au bout des ongles, mère dans chacune de ses fibres, mère tigresse, mère lionne, mère avant tout, mère prête à donner sa vie pour ses enfants.
Qu’il a été long son cheminement avant d’accepter l’aide, de croire en l’autre et en son honnêteté, qu’il a été douloureux ….

Tout au long du roman, je me suis attachée aux pas de Susan, trop faible pour réagir, proie trop facile pour les hommes, qui se laisse humilier pour protéger sa sœur, ses enfants …
Oui, j’avais envie de lui dire « Pars, ne reste pas là, agis, les hommes sont ainsi avec toi parce que tu laisses faire, tu peux être aidée … »

Combien de femmes, encore maintenant, sont dans ce cas-là ? Partagées entre la soumission et la révolte ? Croyant « leur homme » chaque fois qu’il promet de s’améliorer, chaque fois qu’il jure que c’est « la dernière fois » ? Restant par amour ?

Comment faire pour changer le cours du destin ?
Qui sommes nous pour juger ?

J’ai lu ce livre avec ma sensibilité de femme, de mère, d’amie …
Les événements que j’y découvrais n’étaient pas sans me rappeler que la vie n’est pas facile pour tout le monde, que ce n’est pas un long fleuve tranquille …. Tous les jours, les médias, les journaux nous rapportent des faits semblables qui existent dans la « vraie vie ». On les prend en pleine « figure » et on se demande « pourquoi ? »

Alors, qu’en est-il ? Ces hommes violents agissent-ils comme des aimants ?
Quand ils sont « calmes », ils savent « acheter » l’amour de leur compagne, ils sont beaux, aimants, attentionnés, elles « oublient » alors les blessures morales, physiques, croyant leurs promesses …. et puis …. ça recommence ….
Pourquoi les femmes restent-elles avec eux au risque de se détruire ?
Parce qu'elles n'ont rien connu d'autre? Parce qu'elles reproduisent ce qu'elles ont vu chez leurs parents? Parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement, sans être capables d'expliquer pourquoi ?....

Ce roman est construit d’une telle façon qu’on reçoit les événements qu’il évoque avec autant de puissance qu’il y a dans l’enchaînement des actions. C’est presque éprouvant.
L’écriture est adaptée au contexte, crue, violente, vulgaire parfois.
Le vocabulaire, en lien avec le milieu, est utilisé par les protagonistes avec facilité et sans complexe parce qu’ils n’ont connu que ça …. , que ça fait partie de leur vie …
C’est là que Susan montre qu’elle veut s’en sortir, refusant que ses enfants parlent de cette façon, refusant que les aléas de la vie prennent le dessus sur l’éducation qu’elle veut transmettre.
Ce langage était là mais l’évolution des personnages était telle que je ne pouvais pas lâcher ce livre ayant le souhait (même si j’avais lu la fin), de savoir ce qui allait se dérouler …

Certains reprocheront peut-être une fin « trop facile », mais peu importe … le message est passé :Ne vivons pas notre vie par procuration, avançons, demain est un autre jour, prenons notre vie en mains …
« La vie, c’est un don de Dieu. Mais ce qu’on en fait, ça dépend entièrement de nous. Et on n’a qu’une fois le droit d’y jouer. »

Pour moi ce roman n’est pas un thriller, je le mettrai dans la catégorie chronique sociale sur plusieurs générations.

En conclusion, une lecture que je ne regrette pas et où je n’ai pas vu le temps passer malgré le nombre de pages.

"Obsession" de Michaëla Watteaux


Obsession
Auteur : Michaëla Watteaux
Éditions : City Éditions (5 Février 2020)
ISBN : 9782824616391
320 pages

Quatrième de couverture

Cela fait quinze ans que Rose Treymin a disparu lors d’une promenade en forêt. Personne n’a jamais revu la fillette. Depuis, Iris, qui accompagnait Rose, est hantée par la culpabilité de l’avoir perdue de vue ce jour-là. Lorsqu’un auteur à succès propose à Iris de raconter ce qui s’est passé pour son futur livre consacré à l’affaire, la jeune femme accepte, espérant ainsi tourner la page. Mais subitement, les fantômes du passé resurgissent.

Mon avis

Persona *

En 2008, elles étaient quatre copines, un été, au centre équestre. Quatre camarades de différents milieux mais réunis par la passion des chevaux et les vacances. Et puis, un soir, une envie, faire le mur, aller au bal et revenir discrètement… Mais au retour, il en manque une, Rose, celle qui avait un vieux vélo, que les autres n’ont pas attendue, se disant qu’elle finirait bien par arriver. Le temps a passé, les trois « survivantes » ne sont plus en contact. Chacune a essayé d’avancer cahin-caha, dans sa vie.

2020, l’une est devenue pharmacienne, l’autre est aux États-Unis, et la dernière veut devenir actrice. Avant d’arriver en France, elle avait vécu des choses très dures avec sa mère pendant la guerre en ex-Yougoslavie et ce traumatisme la suit, la perturbe encore. Elle a changé son prénom, a fait le nécessaire pour ne jamais oublier celle qu’elle a abandonnée. Se sent-elle encore coupable si longtemps après ? Elle ne sait pas, elle ne sait plus mais elle y pense souvent, trop peut-être… Son seul objectif est de réussir dans le métier de comédienne et elle ne lâche rien. Contactée par un écrivain qui veut raconter la disparition de Rose, elle se dit que cela lui fera du bien, à la manière d’une thérapie. Mais ce n’est pas si simple, elle est mal à l’aise avec les questions de l’auteur et son souhait de tout comprendre. Elle mélange un peu tout, elle se trouble, se torture les neurones, essaie de retrouver la stabilité et n’y arrive pas.  Est-elle en train de perdre pied ? Elle qui répond à une amie qui lui demande pourquoi ce choix d’activité professionnelle : « Tu n’as jamais eu envie de te dissoudre dans d’autres vies que la tienne, de changer de visage, de peau, pour provoquer le destin ? »

La construction du roman permet de suivre différents protagonistes. Chaque chapitre est précédé du prénom du personnage évoqué, de la date (ou moment de la journée) et du lieu où ça se déroule. Cela permet au lecteur de tout de suite situer les actions qu’il va suivre. A contrario, j’ai trouvé que cela « morcelait » beaucoup le récit. Au départ, il y avait presque un manque de liant, puis je me suis habituée à cette façon de faire et cela ne m’a plus gênée. Cela offrait finalement d’autres perspectives, et un autre angle de vue sur les situations exposées.
J’ai beaucoup aimé les nombreuses références cinématographiques, musicales (ah, EST (page 136), un de mes groupes de jazz préférés ;- ). Elles apportent un « fond » intéressant à l’intrigue et parfois même, éclairent Iris différemment.  Car il faut le dire, Iris est le cœur même de l’intrigue, elle nous file entre les doigts. Quand on croit la cerner elle nous échappe et on ne sait plus que penser d’elle, même si sa personnalité se dessine peu à peu. La policière qui se consacre aux cold cases, est également à découvrir.

Michaëla Watteaux a un style et une écriture rythmée, les contours de l’intrigue se mettent en place au fil des pages et les rebondissements maintiennent l’intérêt du lecteur. Je ne sais pas qui a décidé de la couverture mais elle est particulièrement bien choisie, en lien avec le titre de ma chronique et le contenu de ce recueil qui est un bon thriller psychologique, rappelant, si besoin est, que le passé nous poursuit toujours et qu’il faut apprendre à vivre avec (s’il a été douloureux), avant de devenir fou….


* film d’Ingmar Bergman

"Ce qui reste de candeur" de Thierry Brun


Ce qui reste de candeur
Auteur : Thierry Brun
Éditions : Jigal (15 Février 2020)
ISBN : 978-2-37722-094-6
195 pages

Quatrième de couverture

Thomas Boral était l’homme de main de Franck Miller, un individu véreux en cavale suite à de nombreuses malversations. Il est aussi le témoin capital à son procès qui doit avoir lieu prochainement. Ayant fait main basse sur l’argent amassé par Miller, Boral est devenu un repenti pour sauver sa peau et échapper à une vengeance inéluctable. En attendant le procès, il est protégé par les autorités, mis à l’abri, reclus, au pied de la montagne Noire. Mais pour combien de temps ?

Mon avis

Avant de commencer cette chronique, une mention « excellence » pour la couverture et le titre. L’homme en mouvement, pratiquement renversé par ? Le vent ? Les émotions ? La violence ? Les bras ouverts, il lutte encore avec toute sa candeur, toute son innocence car il y croit. Les mauvais choix, les coups du sort, les aléas, rien ne peut l’abattre, du moins, c’est ce qu’il espère au plus profond de lui-même.

Qui pourrait-il être ? Thomas Boral, un homme installé au pied de la Montagne Noire pour se tenir écarté de la foule et être apte à se défendre au cas où. En effet, il a été l’homme de main d’un malfrat en cavale. Maintenant repenti il doit témoigner prochainement au procès et rester au vert jusque-là. Il a récupéré de l’argent qu’il a soigneusement mis à l’abri en attendant des jours meilleurs pour l’utiliser. Reclus, il doit se tenir tranquille mais c’est difficile pour lui.
Il y a d’abord ce sentiment d’être surveillé, suivi, traqué même de temps à autre alors pour dormir paisiblement, ce n’est pas évident. Et puis, il y a les femmes, celle d’avant, celle de maintenant, qui s’incrustent, hantent le quotidien, mais dont, pour la seconde, le corps ferait damner un saint. Alors quand on s’ennuie dans sa bicoque…. On s’occupe.
Bien sûr le propriétaire de la demeure a demandé quelques menus travaux mais ça ne suffit pas à employer un homme toujours habitué à agir.  Il bricole, il court, il fait du vélo, il guette, il pense…. trop … …. Il n’aime pas que les policiers, (qui sont là pour le protéger) soient trop présents, ça l’étouffe alors il prend la tangente même s’il n’a pas vraiment le droit de faire ça … Il voudrait gérer sa vie mais tout lui échappe, des événements frappent à sa porte, s’imposent. Il n’est pas vraiment serein, il se pose des questions sur sa trahison et un possible retour de bâton. Jamais posé, jamais apaisé, il est continuellement sur le qui-vive, presque paranoïaque.

L’emploi du pronom « je » permet au lecteur de s’imprégner de cette intrigue dès les premières pages, de sentir cette atmosphère lourde dans laquelle s’ébat Thomas. Il ne maîtrise pas tout et les faits ne l’aident pas à rester zen. Il a peur, il s’angoisse surtout lorsqu’il se rend compte que ça dérape et pas dans le bon sens, ni avec le bon tempo. En outre, il doit contenir une certaine forme de colère, de violence, qui l’envahit quand, pour lui, ça ne tourne pas rond.

L’écriture de Thierry Brun est musclée, nerveuse. Parfois de longues phrases décrivent la situation, comme si d’un coup, les choses s’installaient puis l’action repart de plus belle, imprévisible. C’est rythmé, la nature est accidentée, dangereuse, les hommes complotent, personne n’est à l’abri d’un coup en douce et surtout pas Thomas Boral qui doit rester vigilant.

J’ai aimé les personnages en demi-teinte de ce roman. Le mal-être de ce « sbire » qui a presque des regrets, qui ne sait pas quel sens donner à sa vie, ni quelle route elle va prendre. L’auteur a parfaitement maîtrisé la narration, on sent le malaise, les impondérables qui envahissent le quotidien. Tout va crescendo jusqu’à une fin qui vous laisse pantois.







"Siège 7 A" de Sebastian Fitzek (Flugangst 7 A)


Siège 7 A (Flugangst 7 A)
Auteur : Sebastian Fitzek
Traduit de l’allemand par Cécile Maurice
Éditions : Archipel (5 Mars 2020)
ISBN : 978-2809828160
384 pages

Quatrième de couverture
Pour sauver sa fille, un psychiatre doit provoquer le crash de l'avion à bord duquel il a pris place.

Mon avis

Jusqu’où va-t-on pour ceux qu’on aime ?

Pas de temps à perdre. C’est dès le début du roman que Sebastian Fitzek nous fait entrer dans le vif du sujet.  Nele, une jeune femme qui vit à Berlin est sur le point d’accoucher. A l’autre bout du monde, son père, un psychiatre de renom s’est décidé, malgré ses peurs, à prendre l’avion pour la rejoindre. Se retrouver là-haut est une souffrance importante pour lui, il a mis en place un fonctionnement bien particulier pour se rassurer et endurer les nombreuses heures de vol. Il sait que son angoisse l’envahit, qu’elle est difficile à gérer et il fait tout pour s’en sortir au mieux.

Peu après le décollage, il reçoit un appel. Un chantage odieux lui est présenté : la vie de sa fille et de son bébé contre le crash de l’appareil. Deux vies contre deux cent seize mais les deux vies en jeu sont la chair de sa chair… Vous feriez quoi, vous ? En tout cas, Matt voudrait solutionner tout ça sans morts ni d’un côté ni de l’autre mais il ne voit pas comment faire. D’autant plus que ce qu’on exige de lui est pervers : manipuler mentalement une de ses anciennes patientes qui est à bord. Elle perdra « la raison » et entraînera tout le monde dans sa folie destructrice. Matta avait envisagé tous les incidents possibles avec ce mode de transport et avait essayé d’anticiper mais bien sûr, il n’avait pas pensé à ça. L’horreur absolue et la mort au bout, sur terre ou dans les airs… Comment déjouer les plans de celui qui le fait chanter ?

C’est parti pour une course contre la montre. Agir, négocier, quel que soit le lieu, c’est à ça que sont confrontés les personnages. Nele se bat pour sauver sa vie et celle de son bébé, Matt également, tout en souhaitant préserver également les passagers.

Une fois, encore l’auteur mène son intrigue de main de maître. On peut se demander où il va chercher des idées pareilles (heureusement pas dans les faits divers). C’est impressionnant l’imagination qu’il a et l’espèce de « logique » qu’il met en place Parce que bien entendu, à la fin, tout s’emboîte, tout s’explique, alors que parfois, on se dit « et celui-là, qu’est-ce qu’il vient faire dans l’intrigue ? ». Evidemment aucun temps mort dans ce récit, le style est vif, plein de rebondissements, l’écriture fluide (merci à la traductrice) et accrocheuse. L’auteur a tissé son texte autour des arcanes du cerveau humain, de ses failles. Il ne manque pas d’aborder quelques thèmes intéressants, même si cela reste plutôt « survolé » : le véganisme, la mort, l’amour filial, l’amitié, la folie humaine au nom de certains combats etc. Les protagonistes, bien que certains soient un peu caricaturaux, sont intéressants. J’ai particulièrement apprécié Feli, ancienne collègue du psychiatre qui n’écoute que son cœur pour venir en aide à Nele. C’est une femme courageuse, qui ne lâche rien et qui se donne les moyens de réfléchir. J’ai en outre trouvé que Matt avait une bonne idée quand il décide de prendre le problème « à l’envers » en essayant de comprendre à qui profitera l’écrasement.  Développer un peu plus ce qu’il note et son mode de réflexion aurait pu offrir un intérêt supplémentaire.

La lecture a été agréable même si j’ai trouvé quelques invraisemblances (qui ne m’ont pas dérangée plus que ça, mais je préfère me rassurer en me disant que c’est impossible ;- ) En tout cas, c’est un vrai page-turner et ça fait du bien de rester scotchée dans son canapé pour lire !