"Les porteurs de glace" de Anna Enquist (De ijsdragers)


Les porteurs de glace (De ijsdragers)
Auteur : Anna Enquist
Traduit du néerlandais par Micheline Goche
Éditions : Actes Sud (6 Avril 2006)
ISBN : 978-2742760473
160 pages

Quatrième de couverture

Nico et Lou Desbrogé cachent un drame familial au monde extérieur : leur fille adoptive a quitté la maison. Puisqu'elle est majeure, ils ne l'ont pas fait rechercher, mais son absence accentue l'incompréhension et le silence qui depuis longtemps brisent leur couple. Psychanalyste, Nico vient d'obtenir la direction d'un hôpital où il se heurte bientôt à de graves conflits sociaux. Il s'attache alors à une jeune stagiaire, Eva, et s'octroie une escapade avec elle. Mais à l'aube, malgré son acharnement à ne rien laisser paraître, il l'abandonne et part au hasard en voiture. Après avoir tenté de joindre Lou par téléphone, il perd le contrôle de son véhicule.

Mon avis

J’aime beaucoup tenir dans mes mains des livres des éditions Actes Sud. J’apprécie le format, la couleur des pages et la texture du papier.

« On dit qu’on supporte mieux les malheurs quand on en parle, mais hélas nous n’en avons pas l’expérience. »

Ce livre est court mais profond. Profond de tout ce qui est tu, caché, mais aussi profond de ce qui est analysé à travers la situation de Lou et Nico.

Lou et Nico portent un secret, un secret froid, glacé qui a figé leur vie, leurs émotions et envahi de gel leur amour. Chacun d’eux, désarçonné par la situation, se mure dans le silence et fait « comme si ». Pour se protéger, pour protéger l’autre, pour ne pas dire que c’est insupportable, que la vie n’est plus la vie ? Que la couleur a déserté le quotidien ? Nico se consacre à son travail, comme un fou, y reste tard, s’investit de plus en plus comme s’il voulait fuir Lou, ne pas se retrouver seul avec elle. Lou, quant à elle, continue d’être professeur mais jardine, jardine, comme si le contact de la terre l’aidait à oublier, à s’oublier. Fatigue physique pour pouvoir dormir comme une masse ou choix réel de faire un potager ? Entre eux l’absence de cette fille attendue, aimée mais avec qui ils n’ont pas su parler. Entre eux, le silence, la porte fermée de la chambre devant laquelle il passe avant d’aller dans la leur…Entre eux les non-dits. Est-ce que c’est plus facile de se taire plutôt que d’affronter la discussion ? Ne rien dire dans le couple mais aussi en dehors… Personne ne sait … Et porter ce fardeau glacé ….

Une chose m’a frappée dans ce livre, c’est la présence du sable.
Il est là au début : « Elle avait toujours détesté le sol sablonneux…. » Mais aussi à la fin : « …et lâcha le sable…. » On le retrouve aussi, en filigrane, plusieurs fois dans le roman. Sable sous les pieds d’Eva, sable sous les pieds de Nico ou de Lou mais aussi sable présent partout, nommé un certain nombre de fois ainsi que ses dérivés.
Alors, bien sûr, je me suis posée la question. Anna Enquist a-t-elle mentionné ce sable dans un but précis et si oui lequel ?

Sable qui s’écoule, témoin du temps qui passe ?
Sable où s’enfouir, comme l’autruche, qui ne veut pas voir ?
Sable qui cache, camoufle, recouvre tout ?
Sable pour « le grain de sable », celui qui dérange un quotidien lisse, organisé, huilé ?
Sable qui crisse, rugueux et se glisse partout sans qu’on s’en rende compte ?
Sable chaud, gorgé de soleil par opposition au fardeau glacé ?

Je n’ai pas la réponse mais après coup, je serais curieuse de compter le nombre de fois où ce mot et ses dérivés apparaissent dans ce livre ….. comme s’il était un élément à part entière du roman.

Passé les quinze premières pages où il a fallu sans doute que j’apprivoise l’écriture d’Anna Enquist, j’ai lu facilement ce roman. L’auteur a su habilement retranscrire la relation douloureuse de ce couple, la place du silence, des non-dits, l’angoisse qui monte à l’intérieur et qui s’exprime par une attitude différente à l’extérieur…

"Comment faire briller une étoile" de Pascale Fourcade


Comment faire briller une étoile
Auteur : Pascale Fourcade
Éditions : Les Sentiers du Livre (10 Juin 2017)
ISBN : 978-2754305907
92 pages

Quatrième de couverture

La vie est une expérience plus ou moins douloureuse suivant les personnes, mais elle reste dans tous les cas riche en enseignements et, à la fin de sa vie, on constate souvent qu'on est meilleur humainement qu'au début. C'est après ce constat que j'ai décidé de faire partager ma jeune expérience, au travers de thèmes qui nous préoccupent plus ou moins à certaines étapes de notre vie, allant jusqu'à nous rendre malade sans un seul microbe.

Mon avis

Dans ce court ouvrage, Pascale Fourcade, dans un langage simple et direct (elle tutoie le lecteur) a voulu transmettre un message fort. En effet, cette jeune ingénieure, à qui tout souriait, s’est retrouvé tétraplégique suite à un accident de la route. Elle écrit avec un ordinateur à commande visuelle et lorsqu’on connaît son histoire, on comprend d’autant plus son désir profond d’aider les autres. Elle ne prétend pas détenir des recettes, elle essaie, en fonction de son vécu, de donner des pistes pour que, ceux qui perdent pied, avancent doucement mais sûrement vers un mieux être, seul ou en groupe. Car, on ne le répétera jamais assez, il faut s’aimer avant d’aimer les autres et de pouvoir entrer en contact avec eux.

Trente interventions de quelques pages chacune sur des sujets aussi divers que le respect, la différence, la sagesse. En peu de phrases, l’auteur explore les ressentis, les situations et ce qu’on peut mettre en place pour améliorer sa vie et ses relations. Certains, qui sont bien dans leur vie et dans leur tête, penseront peut-être que ce livre n’est pas pour eux. Pas si sûr, car il peut aider ceux qui vont bien à comprendre les angoissés, les perdus, les solitaires….

Quand on imagine le quotidien de Pascale Fourcade, on ne peut que la remercier de penser aux autres avant de penser à elle. Chapeau !

"La femme tatouée" de Pieter Aspe (Onvoltooid verleden)


La femme tatouée (Onvoltooid verleden)
Auteur : Pieter Aspe
Traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuèle Sandron
Éditions : Albin Michel (29 Octobre 2014)
ISBN : 9782226312334
310 pages

Quatrième de couverture

Sacrée découverte dans un grand restaurant de Blankenberge : le corps sans vie d’une femme est retrouvé au fond d’un vivier à homards. Sur sa fesse gauche, un mystérieux tatouage, qui apparaît également sur le cadavre du dernier homme à l’avoir vue vivante : la lettre M en caractère runique, emblème d’un groupuscule d’extrême droite. Le commando Mannaz – Versavel et Van In – se lancent dans une enquête détonante et se retrouvent au cœur d’une véritable guerre entre catholiques intégristes, cellules islamistes et néo-nazis.

Mon avis

On ne change probablement pas une recette gagnante et Pieter Aspe utilise une fois de plus, habilement, la ville de Bruges mais aussi ses personnages récurrents pour nous tenir en haleine dans une nouvelle enquête de son policier préféré. Le commissaire Pieter Van In et son adjoint Guido Versavel ainsi que la charmante épouse du premier : Hannelore Martens qui est substitut du procureur, sont à nouveau nos compagnons le temps d’une lecture.
Pour pimenter le tout, le fameux Van In boit beaucoup (de la Duvel, une bière qui doit plaire à l’auteur pour la citer aussi souvent), n’est pas indifférent aux jolies femmes (dont la jeune Caroline qui travaille au commissariat et qui n’attend qu’une chose : que Van In craque pour elle), bref un homme avec ses faiblesses ce qui poussent certains de ceux qui le côtoient à se demander ce que sa gracieuse et magnifique épouse lui trouve…les mystères de l’amour sans doute…. Et puis tout cela ne nous regarde pas… N’empêche que cela apporte une touche d’humour non négligeable au roman et que certains dialogues sont de ce fait, assez truculents.

Cette fois-ci, la personne assassinée est une femme et il se trouve qu’elle a une rune tatouée sur la fesse… Pourquoi ? Appartenait-elle à un groupuscule d’extrême droite, avait-elle des idées bien marquées, ou son mari étant plutôt du style violent et jaloux, a-t-il dérapé ?
C’est à ces questions que notre brave héros va être confronté. Expédier l’enquête en deux temps, trois mouvements, serait bien pratique pour retourner faire la sieste avec sa belle ou boire des pintes (j’exagère, c’est parfois du vin blanc) avec ses copains mais ce ne sera pas si facile.

Lorsqu’un écrivain prend les mêmes lieux et protagonistes au long de ses romans, il se doit de se rester vigilant pour ne pas lasser ses lecteurs. Soit il fige ses héros dans un espace temps qui est toujours identique, soit il les fait évoluer. Pieter Aspe a choisi la seconde solution. Le couple improbable auquel il nous confronte, change au fil des histoires, vieillit, et c’est aussi une façon de fidéliser le lectorat (plutôt féminin ?) qui se demande ce qu’ils vont devenir et surtout si leur union va résister aux diverses tentations (et il y en a dans ce dernier opus ;-)
Il peut également y avoir la progression des relations professionnelles. C’est dans ces différents domaines que l’auteur excelle parce qu’il faut bien le dire, ses enquêtes sont toujours un peu menées de la même façon : interrogatoires des témoins ou personnes mêlées de près ou de loin au crime, déductions, filatures, repères, confrontations, retours sur le passé des uns et des autres (personnes tuées ou soupçonnées) rien de vraiment nouveau sous le soleil ou la pluie belges.
Mais fort heureusement, parallèlement à tout cela, on retrouve toujours Bruges et les villes environnantes que l’on sent vivre sous nos yeux tant elles sont bien campées, et l’étude d’un milieu (ici les néo nazis) avec des individus liés à ce dernier, manipulés par la « tête pensante » dont je ne vous dirai rien….

L’écriture est fluide, le style aéré avec de nombreux dialogues, parfois amusants, quelques sujets graves sont abordés (et auraient pu être creusés mais ce n’est pas le but de l’auteur) comme l’adoption ou les décisions de la justice après un accident mortel…

On peut donc conclure que cet écrivain belge est une valeur sûre qui a, sans doute, ses fidèles.
Que vous en soyez ou pas, ce dernier roman peut être lu indépendamment des autres et vous permettra de passer un bon moment !

"Le secret de Belle-Epine" de Françoise Bourdon


Le secret de Belle-Epine
Auteur : Françoise Bourdon
Éditions : Calman-Levy (27 Février 2019)
ISBN : 9782702161678
340 pages

Quatrième de couverture

En Ardèche, à la fin du 19ème siècle. Depuis son imposante demeure de Belle Epine, sur les hauteurs de Privas, Honoré Meyran a su faire fructifier la fortune familiale bâtie sur le travail de la soie. Déçu par son aîné, Antonin, un rêveur qui s’intéresse surtout à la magnifique châtaigneraie du domaine, il reporte tous ses espoirs sur son cadet, l’ambitieux Gabriel, pour lui succéder.

Mon avis

Ce livre ne fait pas partie de mes lectures habituelles mais je viens de passer plusieurs journées à le lire à haute voix pour l’enregistrer pour une amie aveugle qui ne l’avait pas trouvé à la bibliothèque sonore. Je me suis donc énormément imprégnée du texte puisqu’au moindre bruit, à chaque mot mal prononcé, il fallait recommencer….

C’est en Ardèche, dans des coins que je connais que se déroule ce roman de la collection territoire. Françoise Bourdon tisse son récit autour de la famille Meyran. Les parents puis les deux fils très dissemblables. L’un veut reprendre les moulinages pour avoir de l’argent facile car le travail de la soie est prospère, l’autre rêve de confiserie… Les thèmes sont nombreux : amours, trahisons, mensonges, non-dits et vie à cette époque dans différents milieux. L’écriture est fluide, agréable. Peut-être que les personnages sont parfois un peu caricaturaux mais je peux comprendre que ce style de lecture plaise. Et puis, on découvre vraiment les conditions de vie de la période évoquée ainsi que les rapports entre les différents corps de métiers. De plus, de nombreuses questions sont soulevées sur la filiation, les liens familiaux et on peut se demander comment on aurait agi à la place des personnages.

Donner ma voix pour ce texte ne m’a coûté que du temps et aussi parfois, de bien rester sur ce qui était écrit, l’envie m’a pris (pas souvent je vous rassure) de rajouter : « non, mais quel sagouin », ou, « ah enfin, bien fait » ….mais je me suis retenue !

"Les guerres intérieures" de Valérie Tong Cuong


Les guerres intérieures
Auteur : Valérie Tong Cuong
Éditions : Jean-Claude Lattès (21 Août 2019)
ISBN : 978-2709661799
250 pages

Quatrième de couverture

Comédien de seconde zone, Pax Monnier a renoncé à ses rêves de gloire, quand son agent l’appelle : un grand réalisateur américain souhaite le rencontrer sans délai. Passé chez lui pour enfiler une veste, des bruits de lutte venus de l’étage supérieur attirent son attention – mais il se persuade que ce n’est rien d’important. À son retour, il apprend qu’un étudiant, Alexis Winckler, a été sauvagement agressé. Qui n’a jamais fait preuve de lâcheté ? Quel est le prix à payer ?

Mon avis

« J’aurais dû… » « J’aurais pu… » « Si j’avais su… »
Qui n’a pas été hanté par ces petites phrases que l’on essaie de chasser et qui reviennent en force quand on croit les avoir oubliées ?
Qui n’a pas essayé, un jour, ou l’autre de récupérer sa bonne conscience en se répondant :
« Je ne pouvais pas savoir… » « J’avais peur, pas le temps, j’ai cru que …. » « Et puis si…on ne sait pas … »
 pour conclure avec un :
« Ça n’aurait rien changé, non ? »

Il est dans tout cela le thème du dernier roman de Valérie Tong Cuong. Les guerres intérieures, celles qui nous rongent, nous culpabilisent, nous pèsent… Celles où on se retrouve seul face à soi-même….

Pax est un comédien quelconque et puis un jour, un grand nom du cinéma américain veut le rencontrer… Vite, tout de suite, ici et maintenant…A peine le temps de repasser chez lui et il faut être au rendez-vous. Une fois dans son appartement, il entend bien des bruits bizarres, il s’interroge mais sa priorité c’est d’être prêt pas de se préoccuper de ce qui se passe chez les voisins… Sauf que le lendemain …il apprend que c’était grave et que s’il avait agi…Comment vivre avec ce remords, ce poids en permanence, cette responsabilité ? Il va rencontrer une femme qui elle aussi, ressent les mêmes choses….

Avec une écriture fine, précise, et beaucoup de doigté et de profondeur, l’auteur analyse les lâchetés ordinaires, elle nous renvoie des questions qui provoqueront forcément des souvenirs chez le lecteur.  Elle décrit, en peu de mots, les ressentis, les émotions, comme avec un scalpel, elle effleure et laisse une trace… C’est une lecture rapide, car on se demande bien où tout cela va conduire les personnages…

J’ai apprécié ce recueil. Je trouve dommage que la quatrième de couverture en dise un peu trop et que la fin soit un peu convenue…



"Je vais là où la vie m'entraîne" d'Elisabeth Gendreau


Je vais là où la vie m’entraîne
Auteur : Elisabeth Gendreau
Éditions : Le Chatmarin (15 juillet 2019)
ISBN : 978-2491174002
295 pages

Quatrième de couverture

Simon vit un cauchemar conjugal. Il est tracassé par son histoire familiale. Son frère aîné le déteste. Son associé est insupportable. Débordé, à 40 ans, il part. Un seul fil conducteur pour se reconstruire : la musique. C’est un road trip qui l’attend. Les rencontres sont inédites, bonnes et mauvaises.

Mon avis

La couverture de ce roman m’a tout de suite attirée. Je la trouve sobre, lumineuse, porteuse de sens. Elle me fait penser à la vie, qui est au cœur de ce livre. Elle est paisible ou nous ballote comme le bateau lorsque la mer n’est pas calme. Parfois les écueils sont terribles, douloureux, mais toujours on avance et on sent la présence de ceux qui nous aident (comme cet oiseau qui accompagne l’embarcation…) Après il y a eu le nom de la maison d’éditions : Le Chatmarin…Moi, on m’a toujours dit que les chats n’aimaient pas l’eau (mais celui-ci a un ciré jaune ;- )… Intriguée par tout cela et par le titre qui me parlait, je me suis plongée (c’est le cas de le dire…) dans cette lecture.

Simon a quarante ans, un âge charnière où on se demande si la vie est telle qu’on la souhaite. Mal dans son couple, mal dans son boulot, il ne sait que faire…Un soir une rencontre provoque un électrochoc. Il part et va s’en suivre un long périple. Le premier lien se fera par la musique et elle l’accompagnera souvent. De rencontre en rencontre, Simon va se (re)construire, s’accepter, se comprendre, entrer en résilience, s’affirmer pour « grandir » et être lui. En donnant de son temps, de sa présence à d’autres, il va les aider, les protéger et se faisant il va « se réparer », s’aimer ….

Elisabeth Gendreau a écrit un texte initiatique. Chaque personne qui croise la route de Simon jouera un rôle sur son parcours, chacun apportera et recevra, d’où l’importance d’être à l’écoute des autres, d’échanger, de vivre en harmonie.  A travers tout ce qu’ils vivront ensemble, le lecteur percevra des messages. Du bien être à pratiquer la verbalisation des pensées positives à la place de la spiritualité, de la médiation, en passant par les bienfaits de la musique, de la parole, chacun prendra ce dont il a besoin.
« Chacun doit faire ses choix, expérimenter ses erreurs, pratiquer les choses et entrevoir par sa propre grâce le bout du tunnel. »
Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que la vie de Simon nous accroche, on veut comprendre ce qui le tourmente, découvrir avec lui tous les possibles et en le suivant, on découvre ça et là, glissés en filigrane, des idées, des suggestions…

L’auteur ne se pose pas en donneuse de leçons, elle n’en fait pas trop. Son écriture fluide et émouvante donne la part belle à ces êtres qui, lourds d’un passé qu’ils n’ont pas toujours maîtrisé, se cherchent parfois dans la douleur. Elle sait utiliser leurs faiblesses pour les écouter, les rendre plus forts et leur offrir un accompagnement sur la route de la vie.

C’est une lecture romancée teintée de psychologie, de philosophie, toute en bienveillance…

"Le Temps des orphelins" de Laurent Sagalovitsch


Le temps des orphelins
Auteur : Laurent Sagalovitsch
Éditions : Buchet-Chastel (15 Août 2019)
ISBN : 978-2-283-03323-4
225 pages

Quatrième de couverture

Avril 1945. Daniel, jeune rabbin venu d’Amérique, s’est engagé auprès des troupes alliées pour libérer l’Europe. En Allemagne, il est l’un des premiers à entrer dans les camps d’Ohrdruf et de Buchenwald et à y découvrir l’horreur absolue. Sa descente aux enfers aurait été sans retour s’il n’avait croisé le regard de cet enfant de quatre ou cinq ans, qui attend, dans un silence obstiné, celui qui l’aidera à retrouver ses parents.

Mon avis

La force du regard d’un enfant

 Daniel a vingt-huit ans, il est rabbin en Amérique et il a laissé sa femme pour aller au secours des siens, de ses frères, prisonniers en Europe. Il est s’est engagé dans les troupes alliées, volontaire, porté par sa Foi. Une fois sur place, le choc, ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il entend, le bouleverse.
« Et ton dieu, Rabbi, c’est donc ton dieu qui a laissé faire tout cela ? »
Il n’arrive pas à croire qu’il y ait eu tant de brutalité, tant d’horreurs, tant de mépris, entre autres envers son Peuple. Dans les camps d’Ohrdruf et de Buchenwald, il visite, il essaie d’apaiser, d’apporter un peu de sa présence et puis… un regard … Celui d’un enfant, seul, abandonné… Que faire ? Comment retrouver sa famille ? Plus le temps passe, plus les questions se bousculent….
« A quoi pouvait donc servir ce Dieu que j’avais fait le serment d’aimer et de servir ? »

Comment peut-il parler de Foi à ceux qui ont vécu des atrocités ? On ne s’habitue pas à la guerre, on n’est jamais préparé. Daniel a pris tout cela, de plein fouet et il est ébranlé, secoué. Toutes ses convictions sont remises en cause et c’est très violent pour lui…

Est-ce que tenir la main de l’enfant qu’il a croisé l’aidera ? Est-ce qu’il va s’appuyer sur lui en lui transmettant sa force ? Ou puisera-t-il dans les magnifiques lettres de son épouse de quoi tenir ?


Daniel raconte l’impensable, l’indicible. De temps à autre, les missives de sa chère et tendre apportent un peu de légèreté. L’écriture de l’auteur est belle, lumineuse, stylée, sublime. Chaque mot vous touche au plus profond et les blessures de ces hommes deviennent vôtres le temps d’une lecture vous rappelant qu’il ne faut pas oublier….

NB : je laisserai à chaque lecteur, le soin de découvrir d’où vient la couverture, porteuse de sens.

"Ce qu'elles disent" de Miriam Toews (Women Talking)


Ce qu’elles disent (Women Talking)
Auteur : Miriam Toews
Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Éditions : Buchet-Chastel (22 Août 2019)
ISBN : 978-2-283-03248-0
230 pages

Quatrième de couverture

Colonie mennonite de Molotschna, 2009. Alors que les hommes sont partis à la ville, huit femmes – grands-mères, mères et jeunes filles – tiennent une réunion secrète dans un grenier à foin. Depuis quatre ans, nombre d’entre elles sont retrouvées, à l’aube, inconscientes, rouées de coups et violées. Pour ces chrétiens baptistes qui vivent coupés du monde, l’explication est évidente, c’est le diable qui est à l’œuvre. Mais les femmes, elles, le savent : elles sont victimes de la folie des hommes.

Mon avis

Libérer la parole

Les mennonites appartiennent à un mouvement anabaptiste fondé dans la première moitié du XVI ème siècle et implanté aux Pays-Bas et aux États-Unis. Miriam Toews est née en 1964 dans une communauté Mennonite…et dans son roman, elle s’inspire d’un fait divers assez sordide qui a eu lieu au sein de cette communauté.

Entre 2005 et 2009, au sein d’une colonie mennonite, des femmes ont été droguées et violées. Partant de cela l’auteur a donné la parole à celles qui avaient été abusées. Elles sont huit et elles ont quarante-huit heures, le temps de l’absence des hommes, pour se réunir, s’exprimer et décider de ce qu’elles feront. August, ancien instituteur (mal considéré par les autres) en qui elles ont confiance consignera leurs dires car elles ne savent ni lire ni écrire. C’est lui qui raconte.

On découvre que peu importe l’âge, la situation, toutes les femmes ont été blessées dans leur intimité. La raison officielle est qu’elles ont dû mal se conduire et que Satan les punit. Dans leur éducation, il faut pardonner mais peut-on tout pardonner ? Les discussions sont importantes, les opinions divergent mais toutes veulent avancer, s’en sortir, vivre mieux, protéger les générations futures…Elles puisent au plus profond d’elles-mêmes les ressources pour s’affranchir du joug des hommes.


Il est difficile d’imaginer que de telles exactions puissent exister à notre époque. Et pourtant…. l’auteur a eu du courage pour évoquer cette situation et la partager avec discernement. L’écriture est froide, dépouillée, mais c’est volontaire. August fait un compte-rendu. De temps en temps, il parle de lui, de ce qu’il a vécu, de ses émotions, et le ton est plus chaleureux.  C’est un roman bouleversant que je n’oublierai pas.

"Le Seigneur de Charny" de Laurent Decaux


Le Seigneur de Charny
Auteur : Laurent Decaux
Éditions : XO (7 septembre 2017)
ISBN : 978-2845639256
418 pages

Quatrième de couverture

Champagne, 1382. Quand, après six années de croisade, Jacques de Charny regagne enfin ses terres, il découvre, stupéfait, une foule immense massée devant l'église du château. De toute l'Europe, des pèlerins affluent pour prier devant la relique extraordinaire détenue par la famille : le saint suaire, sur lequel apparaît le corps martyrisé du Christ. Pour sauver le domaine de la faillite, Jeanne, la mère de Jacques, a décidé d'exposer publiquement cette relique cachée aux yeux du monde depuis des décennies.

Mon avis

Dans la famille Decaux, je demande le fils, Laurent. Marchant sur les traces de son illustre aîné, Laurent Decaux a pris la plume pour nous concocter un roman de cape et d’épée, inspiré d’un fait historique réel.

En effet, avant d’être à Turin, le Saint Suaire a été la propriété d’une famille française, en Champagne. C’est Jeanne de Vergy qui détenant le linge de ses ancêtres, organisait des ostensions. Dans ce recueil, nous sommes au même endroit, en 1382 et c’est Madame de Charny qui le possède. Son fils, Jacques, est parti en croisade pendant six ans. Le voilà de retour et rien n’est comme il l’avait imaginé. Son amoureuse s’est mariée, sa sœur est devenue une belle jeune fille, leur mère, quant à elle, est presque ruinée et se sert de la présentation du Saint Suaire pour récupérer un peu d’argent puisque les foules admiratives (et priantes) font des dons, espérant sans doute acheter une place au paradis …. Les finances du domaine ne sont pas bonnes et le jeune homme n’avait pas réalisé que son expédition avait tant coûté (pour un piètre résultat) ….  Il n’est pourtant pas d’accord avec sa mère, il sait que l’évêque du coin, Pierre d’Arcis, n’apprécie pas ce genre de cérémonie s’il n’en a pas pris l’initiative … Jacques n’est pas à l’aise, il n’est pas accueilli en héros… Heureusement il retrouve ses deux fidèles amis : Miles et Arnaut avec qui il va vivre, pour le plus grand bonheur du lecteur, beaucoup d’aventures.

Bien documenté, ancré dans un contexte historique riche, avec la période du Grand Schisme et des deux Papes, ce recueil présente non seulement des personnages de caractère, intéressants, vifs, mais également la vie quotidienne à cette époque. Accompagnée d’un vocabulaire et de termes de qualité, adaptés aux propos et en lien avec le contenu (j’ai souri en retrouvant le verbe chaloir), l’écriture de l’auteur n’a rien d’emphatique, elle reste fluide et offre un récit à la portée de tous. C’est une lecture plaisante, avec de nombreux rebondissements qui maintiennent l’intérêt. On sent tout le travail de recherches de Laurent Decaux pour offrir un texte équilibré, abouti et digne de son nom de famille.


"Garçon manqué : mon aventure avec Kanser Hossein" de Dominique Danton-Rousset


Garçon manqué : mon aventure avec Kanser Hossein
Auteur : Dominique Danton-Rousset
Éditions : Independently published (5 mars 2019)
ISBN : 978-1798706947
236 pages

Quatrième de couverture

- Oui, pourtant, un vrai jeu de massacre, ce moment. Envie de hurler, de pleurer, de me rouler par terre. Au lieu de ça, comme dans les rêves où aucun son ne parvient à sortir, j’ai tout retenu à l’intérieur. Comme d’habitude. J’ai seulement murmuré dans un petit souffle : « À quel stade j’en suis ? » Le pire, tu sais quoi Kanser, j’étais désolée pour la radiologue, qu’elle ait ce vilain rôle à jouer à cause de moi. Ça ne doit pas être facile tous les jours pour elle.

Mon avis

« Nam-myoho-renge-kyo » *

Une visite médicale et puis un verdict… Un de ceux que l’on n’a pas du tout envie d’entendre…. Une boule au sein… Des examens, le mot cancer qui tombe, les choix qu’il faut faire (chimio avant, après, ablation ?) et la vie quotidienne qui est bouleversée…. Le cancer rappelle qu’on n’est pas éternel et que la mort peut nous rattraper …..

Face à la maladie, Dominique a décidé de se battre et d’écrire. Ecrire comme un exutoire (« L’écriture me libère » page 18), mais surtout écrire pour faire le point, revenir en arrière, sur son passé, et essayer de comprendre ce qui a fait d’elle la femme qu’elle est aujourd’hui. En replongeant dans ses souvenirs, elle a puisé la force d’avancer malgré les difficultés. Dans une forme de résilience, elle a mis en exergue ses émotions, ses sentiments …. Elle a sans doute pardonné et elle s’est pardonnée, s’autorisant à être en harmonie…

Dominique Danton-Rousset dialogue avec Kanser Hossein, elle l’oblige à sortir du bois, elle le personnalise pour mieux le mater, pour oser lui tenir tête, pour faire face… C’est une excellente méthode, au fil des pages, il est moins virulent dans ses propos ; -) Ces « discussions » ont beaucoup aidé l’auteur. Et pour le lecteur, cela donne un récit avec des formes plus variées, ce qui évite toute lassitude. J’ai beaucoup apprécié ces dialogues ainsi que les remarques ça et là en italiques qui montrent le cheminement de l’auteur dans ses réflexions personnelles. D’ailleurs, ce n’est pas seulement son combat contre la maladie, c’est également l’analyse de l’histoire de sa vie. Les influences familiales, amicales etc qui l’ont amenée à prendre une route plus qu’une autre.

Dominique est une femme forte, elle s’est construite toute seule, elle a fini par avoir un métier où elle s’est épanouie. Sans nous donner de leçon, avec parfois des pointes d’humour ou d’autodérision, elle rappelle à chacun de nous que l’on peut être maître de son destin. Son écriture est belle, fluide, agréable et son texte est intéressant. Quand on tourne la dernière page, on a envie de lui murmurer à l’oreille : « Maintenant, je vous souhaite le meilleur »…

* « Mettre sa vie en harmonie avec le rythme de la vie de l’univers. »

"Entends venir l'orage" de Denis Labayle


Entends venir l’orage
Auteur : Denis Labayle
Éditions : Glyphe (18 juin 2019)
ISBN : 978-2352851134
238 pages

Quatrième de couverture

Françoise, employée modèle, travaille depuis vingt ans dans une grande firme informatique. Son coéquipier est le onzième salarié à mettre fin à ses jours depuis le début de l'année. Bouleversée, elle décide d'entrer en résistance au sein de son entreprise. Au même moment, la mort brutale de Michel Delvaut, ancien PDG des Turbines Atlantiques, fait la une des médias. Si l'hypothèse du suicide se confirmait, ce serait le sixième PDG à se donner la mort en moins d'un an. Quel lien entre ces faits divers ?

Mon avis

Dans son dernier roman, Denis Labayle s’attaque à deux thèmes très contemporains : les parachutes dorés (prime de départ prenant la forme d'une clause contractuelle entre un dirigeant d'une société anonyme et l'entreprise qui l'emploie) et les variables d’ajustement (employés à qui on demande beaucoup de mobilité, d’adaptation, qui, parfois, sont licenciés pour équilibrer les flux d’entrée et de sortie du personnel) dans le monde du travail. Sujets délicats qu’il a su traiter sans être rébarbatif avec sobriété dans un récit addictif.

Françoise est une employée modèle depuis vingt ans, soumise, docile, elle fait ce qu’il faut pour que son budget se tienne. Sa vie est monotone car elle ne peut pas se permettre le moindre excès. Son collègue et ami, Luc, vient de se suicider. Pourtant, récemment, il avait eu une promotion. Ce n’est pas le seul à avoir agi comme ça. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? En parallèle, un PDG s’est donné la mort et ce n’est pas le premier…. A tous les niveaux, en haut ou en bas de l’échelle, des hommes se tuent. Pourquoi ? S’agit-il vraiment d’actes désespérés ou sont-ils poussés à agir ainsi ? Quelles sont leurs conditions de travail ?

Françoise va rencontrer la veuve de Luc et devant ce qu’elle apprend, elle se décide à agir, à entrer « en résistance ».  Seule, avec ses petits moyens, se disant que si personne n’essaie de faire quelque chose, les choses ne bougeront pas. Elle va commencer à déstabiliser les plus grands et une improbable rencontre lui permettra de se sentir encore plus forte…. Elle n’est plus dans l’acceptation passive mais dans l’action. Elle a un but dans sa vie, ça la motive, elle a l’impression d’exister à nouveau. L’auteur nous rappelle que face à une « overdose » d’injustice, les gens craquent et se mettent à soulever des montagnes pour être reconnus. Les suicides/ appels au secours des ouvriers ne sont pas toujours entendus et en le soulignant, Denis Labayle égratigne nos dirigeants qui « oublient » souvent d’ouvrir les yeux… Son roman nous permet de voir de l’intérieur les échanges entre les dirigeants et c’est édifiant. « Avec tes relations africaines, on aura une source intarissable de main d’œuvre et à bas prix. » Magouilleurs, profiteurs, méprisants, la plupart de ceux qu’ils présentent n’ont pas une once d’humanité…. Peut-être aurait-il été intéressant d’avoir une femme parmi eux (pour la parité ; -) et que les dialogues soient encore plus animés en développant les différents avis (notamment celui de Pierre)?

On va donc suivre Françoise dans ses actes de rébellion et les PDG dans leurs divers questionnements. Sont-ils en train de perdre le pouvoir ? La peur s’incruste, les suicides dans leur milieu alors que tout « roule » financièrement ont un petit quelque chose de pas logique…. Il leur faut mener l’enquête, se servir de leurs relations, de leur puissance pour ne pas se faire piéger… et bon sang, que certains sont exaspérants (et donc bien décrits…)

C’est avec une écriture fluide que Denis Labayle nous présente les événements et les protagonistes.  C’est agréable à lire mais j’aurais aimé une étude psychologique plus approfondie de certaines personnalités et du rôle du policier (qui a eu bien des facilités pour obtenir des résultats…). Le rythme permet de garder le lecteur attentif. De plus Françoise a une certaine « présence » qui la rend attachante et rien que pour elle, une femme modeste qui a osé défier les plus forts, le livre vaut le détour !



"Jeanne Loviton et Robert Denoël Deux amants dans la tourmente" de Tony Jagu


Jeanne Loviton et Robert Denoël
Deux amants dans la tourmente
Auteur : Tony Jagu
Éditions : Passion du livre (20 Juillet 2019)
ISBN : 9791097531362
158 pages

Quatrième de couverture

Après de brèves carrières d’avocate, de journaliste, puis de femme de lettres, Jeanne s’était lancée dans l’édition à la mort de son père. Tandis qu’elle entretenait les mondanités, les invitations, les soupirants et les rencontres de journalistes et d’écrivains, Robert Denoël dépensait une énergie folle à son métier d’éditeur, sans grandes illusions sur ses relations amoureuses.

Mon avis

Talent de chef d’entreprise et physique de séducteur, qui était Robert Denoël ? Il a été reproché à l’éditeur d’avoir publié le sulfureux Louis-Ferdinand Céline au nez et à la barbe des éditions Gallimard, qui, elles, l’avaient rejeté. Cela est-il suffisant pour expliquer son assassinat, le 2 Décembre 1945, mis sur le compte d’un rôdeur ? Il avait douze mille francs en liquide, restés dans sa poche, et des documents, assez compromettants (notamment sur ses finances) qui eux, ont disparu. Bizarre … Les conditions troubles de cette mort et l’enquête peu approfondie qui a pourtant duré longtemps ont entraîné de nombreuses interrogations.

Repartons un peu en arrière. A l’automne 1942, Robert Denoël tombe fou amoureux de Jeanne Loviton. Se sachant décrié, menacé par le comité d’épuration (pour ces choix de publication), il envisage, à la fin de la guerre, de lui céder ses parts pour continuer à diriger dans l’ombre sans être critiqué ouvertement. Sa mort permet à Jeanne de montrer le certificat de cession et malgré de nombreux procès, la femme légitime, Cécile Denoël ne récupère rien… Jeanne, maîtresse de l’éditeur, avocate et écrivain, est considérée comme une croqueuse d’hommes (et de femmes) aux dents longues… Elle sait ce qu’elle veut et ne lâche rien jusqu’à l’obtenir…. A-t-elle comploté ? La mort de Robert Desnoël est-elle un crime passionnel, un coup monté, le résultat d’un mauvais concours de circonstances ?

C’est en se plongeant dans les archives (retrouvées aux Etats-Unis) de cette histoire et de nombreux autres documents que Tony Jagu s’est lancé dans l’écriture de cette biographie. Ses recherches mises en forme donnent un livre intéressant, abouti. C’est même captivant, certainement pour plusieurs raisons. L’une est la période évoquée : avant et pendant la seconde guerre mondiale avec tout ce qui est lié à la politique, à l’antisémitisme, l’occupation, les jalousies, les rivalités entre éditeurs (Les liens que les maisons établissent non rien de cordiaux et chacun vise le profit au maximum. Denoël et Gallimard sont en « guerre » depuis 1929…) ainsi que les accusations de collaboration contre Denoël qui se savait menacé d’un procès (il préparait sa défense avec Jeanne). Une autre raison, et pas des moindres, est la personnalité complexe de Jeanne Loviton. Elle consacre toute son énergie à se hisser vers le cercle des élites, à avancer encore et toujours. Elle se sert de ses charmes, de son charisme comme autant « d’outils » qu’elle met au service de son but… Le lecteur ne peut qu’être fasciné par le caractère, l’attitude de cette femme qui fait preuve de ressources insoupçonnées. Il y a également le contexte historique bien présenté et mis en lien avec les événements présentés et qui explique certaines réactions de ceux dont on parle.

Le sujet traité dans ce recueil et l’écriture de l’auteur sont addictifs. On rentre dans ce récit et la soif de découverte va en augmentant. Les faits se succèdent, les analyses sont approfondies et le regard est acéré. Tout est décortiqué, avec intelligence, sans jugement, en ouvrant sur de nombreuses possibilités et de multiples débats. Où se cache la vérité ?

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a permis de connaître l’histoire des Denoël et puisque Jeanne Loviton était écrivain, pourquoi ne pas se pencher sur ses écrits ?

"La part des choses" de Benoîte Groult


La part des choses
Auteur : Benoîte Groult
Éditions : Grasset (21 Mars 1972)
ISBN : 9782246007067
360 pages

Quatrième de couverture

Neuf personnages qui s'embarquent pour un tour du monde en bateau. Le drame d'une femme vieillissante, qui, par peur de perdre l'homme qu'elle aime, risque de le perdre. Le problème d'un homme de quarante ans qui découvre, à la suite d'un infarctus, qu'il ne supporte plus son métier, sa femme, ses cinq enfants. Le malaise d'un garçon de vingt ans qui fuit Paris. La part des choses, c'est la vie de tous ces personnages qui, sortis de leur cadre familier, révèlent leurs vraies angoisses, leurs réelles raisons d'espérer.

Mon avis

Les sœurs Groult m’ont toujours fascinée par leur propension à parler des choses de la vie, tout simplement, avec une écriture porteuse de sens et surtout dans des textes où tout est soigneusement décortiqué l’air de rien.

Voici quelques couples et d’autres personnes, embarqués sur un bateau pour plusieurs mois pour faire le tour du monde ou presque… Certains veulent faire le point, sauver ce qui peut l’être, d’autres sont là pour des raisons différentes. Marion et Yves sont ensemble à l’âge où, une fois les enfants partis du nid, on se demande ce que va être la vie à deux. A-t-on encore quelque chose à se dire, des envies communes ? Marion écrit dans des cahiers et son ressenti entrecoupe les autres chapitres où nous découvrons de ci, de là, cahin-caha, les personnages.

En peu de lignes, avec des mots bien ciblés, l’auteur nous présente les protagonistes, leurs peurs, leurs espoirs, leur quotidien, leurs maladresses face à la vieillesse qui pointe son nez avec le temps qui passe…. Il y a des références littéraires régulières parsemées dans le récit. Avec ce roman, Benoîte Groult pose des questions, esquisse parfois des réponses et nous captive parce qu’elle sait toucher précisément le lecteur en décrivant l’évolution des sentiments. Ecrire sur l’indicible, l’indescriptible et être capable de trouver les termes justes pour évoquer tout cela, n’est pas aisé. Avec ce livre, Madame Groult y arrive parfaitement !

"Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano


Rue des Boutiques Obscures
Auteur : Patrick Modiano
Éditions : Gallimard (5 Septembre 1978)
ISBN : 978-2070283835
220 pages


Quatrième de couverture
Que reste-t-il de la vie d'un homme ? Une photo, au fond de la boîte ou d'un tiroir, des papiers administratifs, quelque fois une fiche de police ou un nom dans un Bottin. Et aussi les souvenirs de ceux qui l'ont connu ou rencontré. Ils seront de moins en moins nombreux et les souvenirs de plus en plus vagues. Ainsi l'écho d'une vie décroît-elle jusqu'à s'éteindre tout à fait.

Mon avis

Ce roman est un livre d’atmosphère. Un homme sans passé, car il a tout oublié, part à la recherche de celui qu’il a été. Des bribes, glanées ici ou là, l’aident parfois, le déstabilisent aussi et lui permettent d’avancer pas à pas. Ce sont des rencontres, des souvenirs que les interlocuteurs partagent avec lui. Mais quelle est la part de vérité, de non-dits dans ce qu’ils évoquent ? Quand on n’a rien à quoi se raccrocher, qui croire, qu’espérer de l’avenir ? Et où se situe la vraie identité de cet inconnu ? Que va-t-il gagner à mieux se connaître ? Sera-t-il plus serein ? Plus perturbé ? Déçu ? Heureux et fier ? Paris et les années de la seconde guerre mondiale servent de contexte principal à ce recueil. Période trouble et troublée qui ne rend pas les choses plus faciles. Bien au contraire…..

Patrick Modiano, avec une écriture dépouillée, un style laconique, invite chacun se poser des questions sur la destinée, sur le chemin que l’on suit pour être soi. La construction de la personnalité de chaque être humain est liée aux rapports qu’il crée avec les autres, aux événements qui jalonnent sa vie et qui ne dépendent pas toujours de lui.

J’ai apprécié cette lecture. Je crois pouvoir dire que c’est surtout l’ambiance décrite en peu de mots qui m’a le plus intéressée. On ressent une espèce d’errance à laquelle on participe en se demandant bien où tout cela va nous entraîner…

"Un employé modèle" de Paul Cleave (The Cleanner)


Un employé modèle (The Cleanner)
Auteur : Paul Cleave
Traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Benjamin Legrand
Éditions : Sonatine (20 mai 2010)
ISBN : 978-2355840333
432 pages

Quatrième de couverture

Christchurch, Nouvelle-Zélande. Joe Middleton contrôle les moindres aspects de son existence. Célibataire, aux petits soins pour sa mère, il travaille comme homme de ménage au commissariat central de la ville. Ce qui lui permet d'être au fait des enquêtes criminelles en cours. En particulier celle relative au Boucher de Christchurch, un serial killer sanguinaire accusé d'avoir tué sept femmes dans des conditions atroces. Même si les modes opératoires sont semblables, Joe sait qu'une de ces femmes n'a pas été tuée par le Boucher de Christchurch. Il en est même certain, pour la simple raison qu'il est le Boucher de Christchurch. Contrarié par ce coup du sort, Joe décide de mener sa propre enquête afin de démasquer lui-même le plagiaire.

Mon avis

« Je ne sais pas bien d’où viennent les idées, si elles se contentent de flotter dans une dimension proche, mais pas exactement de ce monde, que nos esprits peuvent atteindre pour les attraper, ou si une série de synapses se déclenchent dans nos esprits transformant des données inertes en possibilités inattendues, ou encore si cela ne se réduit pas plutôt à un simple train de pensées traversant Chanceville. »

Il s’appelle Joe.
Sa vie c’est sa mère, qui l’étouffe, le harcèle à sa façon, le culpabilise.
Sa vie, c’est ses deux meilleurs amis : Cornichon et Jehovah, ses poissons rouges qui ont une place importante dans sa vie.
Sa vie, c’est son travail, une activité routinière, sans intérêt, qui lui permet d’être transparent aux yeux de tout le commissariat où il est homme d’entretien.
Sa vie, c’est Sally, une collègue, qui veut s’occuper de lui parce qu’elle se reproche la mort de son petit frère et en aidant une autre personne, elle expiera peut-être sa faute.
Sa vie, ce sont ses poussées d’adrénaline, qui lui sont indispensables
Sa vie, ce sont ses deux facettes, une extérieure, lisse, de simplet de service « Joe le lent », l’autre intérieure que nous découvrons par ses pensées
C’est lui le tueur, le « boucher »….
Le décor est planté.

L’intérêt du livre ne sera donc pas dans l’enquête pour trouver le tueur principal.
Non, il est ailleurs, nous allons plonger dans les pensées de Joe, comprendre par ses réflexions son mode de fonctionnement et comment il en est venu à commettre de tels actes.
Il ne choisit pas de tuer au hasard, non, dans son esprit, tout est organisé, cloisonné.
Il lui arrive de tuer pour rendre à sa victime « son humanité ».
D’ailleurs il parle, souvent, de son « humanité », la brandissant comme un bouclier pour expliquer ses actes.
Comme si tout ce qu’il fait subir aux femmes qu’il tue, répondait à une logique. C’est presque ça, il a une « logique », une logique de fou, de dérangé, de malade mais une logique ... une logique torturée ...

On peut parfois se sentir mal à l’aise d’être ainsi dans les pensées d’un homme que l’on voudrait dénoncer mais on reste en dehors (heureusement !!!) donc ce n’est pas dérangeant.

L’écriture est cynique, parfois accompagnée d’humour noir et de scènes que je préfère lire plutôt que de les voir au cinéma …
La première moitié nous entraîne dans les méandres du cerveau de Joe le lent, homme de ménage simplet le jour, tueur fou la nuit. Dans la seconde moitié, il y a plus d’événements et le rythme s’accélère, c’est une bonne chose car certaines longueurs commençaient à poindre.

Et on peut presque se poser la question de ces tueurs "d'exception", qui sont finalement diablement intelligents à leur manière ...  Auraient-ils été un autre homme s'ils avaient eu une autre mère ?

Une idée de base originale, un auteur à surveiller, un bon livre.

"Dans la cage" de Kevin Hardcastle (In the Cage)


Dans la cage (In the Cage)
Auteur : Kevin Hardcastle
Traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin
Éditions : Albin-Michel (29 Août 2018)
ISBN : 978-2226402998
350 pages

Quatrième de couverture

Ancien champion de boxe et de free fight, Daniel a raccroché les gants après une blessure grave et dire adieu à ses rêves de gloire. Devenu soudeur, il mène aujourd'hui une vie tranquille avec sa femme et sa fille, âgée de douze ans, à Simcoe, petite ville d'Ontario dont il est originaire. Difficile pourtant, dans une région minée par le chômage, de joindre les deux bouts.

Mon avis

Daniel a été un grand champion de boxe et de free fight puis il a rangé les gants suite à une grave blessure à l’œil. Il est maintenant marié et père d’une petite file. Il travaille comme soudeur mais les temps sont durs à Simcoe, dans ce coin du Canada, et il arrondit les fins de mois en servant d’homme de main à une ancienne connaissance. Ce n’est pas un bon choix, il le sait mais comment faire autrement ? Peut-être qu’en retournant au gymnase, en retrouvant une super forme physique, les combats pourraient reprendre et l’argent venir plus facilement ? C’est de ça que rêve Daniel…. Mais il est rare que les événements se déroulent comme on les prévoit….

C’est un roman noir, dur, provocant… La violence est pratiquement omniprésente et on a des difficultés à s’attacher aux personnages. J’ai trouvé l’écriture froide, détachée, sans style. Je pense que c’est voulu pour coller au plus près des faits, sans juger, sans mettre une once d’affect…. Mais cela ne m’a pas plu, il m’a semblé que c’était plus lourd à lire. Trop de « Daniel fait ceci, Daniel fait cela… » Il aurait tellement plus agréable de lire : Une heure plus tard, Daniel … ou avec d’autres tournures de phrases. Cette façon d’évoquer les actes ressemble à un compte-rendu policier et n’a pas capté mon attention.

Autant le fond de l’histoire, avec les difficultés pour s’en sortir quand on a été un grand sportif, que le chômage est partout, avait tout pour m’intéresser, autant la forme et le phrasé m’ont pesée, ce qui est bien dommage car je pense sincèrement que les futurs livres de cet auteur peuvent encore me surprendre et sans doute me plaire



"Une joie féroce" de Sorj Chalandon


Une joie féroce
Auteur : Sorj Chalandon
Éditions : Grasset (14 Août 2019)
ISBN : 978-2246821236
320 pages

Quatrième de couverture

Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. « Il y a quelque chose », lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante.

Mon avis

« Je ne pleurnichais plus, j’avais une joie féroce. » *

Ce roman présente des portraits de femmes. A commencer par Jeanne, une libraire efficace et discrète, prête à tout pour s’occuper des autres et les rendre heureux. Et puis, un jour, le choc, la maladie, celle que certains appellent le crabe. Il faut combattre et faire face. Jeanne qui se sent seule et abandonnée, va finir par se relever et essayer de retrouver la forme. Pourquoi ? Grâce à qui ? Elle rencontre des femmes qui sont dans la même galère qu’elle et à la façon des mousquetaires, elles vont unir leur force.

Lorsqu’on découvre l’histoire de Jeanne, l’auteur parle à la première personne. Lui, un homme, se glisse dans le « je », dans la peau de cette femme, dans ses ressentis, ses émotions, ses peurs, ses espoirs, ses déceptions … Il le fait avec brio comme si c’était du « vécu » pour lui. Pour le reste du récit, c’est le narrateur qui reprend le déroulé des faits.

Peu importe que ce roman soit crédible ou pas, peu importe que le titre surprenne et soit, pour certains, mal choisi, peu importe que ce que décident de faire ces quatre amies ne tienne pas vraiment debout… Peu importe tout ça…. Pour moi l’essentiel est ailleurs …

Il est dans le message de résistance de ses femmes touchées au plus profond par la maladie, par le regard des autres, par le dédain de l’être aimé, par la maladresse des uns, par le « trop de tout » des autres…. Face à toutes ces souffrances, elles ont baissé la tête puis, comme le plongeur qui tape du pied pour remonter, elles se sont relevées, redressées, prêtes à gifler, à mordre, à prendre la vie à pleines dents, à dire « je suis là, j’existe »… C’est le fait de s’allier et faire bloc qui les a rendues plus solides. S’appuyant les unes sur les autres, portant la douleur de chacune à tour de rôle, elles ont avancé, un pas après l’autre, un jour après l’autre, recentrant leur vie sur l’essentiel, faisant le tri dans tout ce qui n’est pas vraiment source de joie….

L’écriture de l’auteur m’a happée dès les premières lignes. Elle est belle, lumineuse, porteuse de sens. Le style est vif, vivant. Je me suis attachée à Jeanne, puis à celles qu’elle rencontre. J’ai aimé rire et pleurer en leur compagnie. Je les ai trouvées parfois un peu « folles », mais un grain de folie n’a jamais fait de mal. Et dans ce monde aseptisé par les soins et les traitements qu’elles subissent, je pense que cette folie apportait la lumière nécessaire pour garder l’espérance.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Elle a un « je ne sais quoi » de rayonnant. J’ai écouté l’auteur dans une présentation qu’il fait de ce recueil, il dit qu’il met de lui dans ses livres, pas des morceaux, lui en entier donc il est Jeanne, il porte Jeanne sur le chemin de la rébellion et il le fait bien ! Merci !

* extrait du roman

"L'homme de Kaboul" de Cédric Bannel


L’homme de Kaboul
Auteur: Cédric Bannel
Éditions: Robert Laffont (3 Mars 2011)
ISBN: 9 782221 117156
400 pages

Quatrième de couverture

Dans Kaboul ravagée par la violence et la corruption, Oussama Kandar, chef de la brigade criminelle, croit encore à l'intégrité, à un code de l'honneur désuet et aux vieilles amitiés. Mais la découverte en apparence banale d'un cadavre va tout changer. Il devient l'homme à abattre. Dans les palais d'État comme dans les ruelles des bazars, on l'épie, on le dénonce, on le traque au nom d'intérêts supérieurs. Oussama est précipité dans une course-poursuite aux confins de l'Afghanistan. À ses trousses, des commandos assassins ; autour de lui, les talibans...

Mon avis

Oui, je sais…Vos piles et vos listes de lecture sont impressionnantes….
Alors, pourquoi ce livre plutôt qu’un autre ?
S’il fallait donner une seule raison, je vous offrirai cette phrase, qui se trouve dans le roman:

«Peut-être qu’une autre Afghanistan émergera de notre action. Un pays libre, tourné vers la modernité, libéré des intégristes, sans corruption.» Capitaine Kukur

Le capitaine Kukur est une femme. Comme celle d’Oussama, chef de la brigade criminelle de Kaboul et personnage très attachant de ce roman ; elle refuse d’être transparente, de n’être qu’une au milieu des autres, sans personnalité, obligée de subir, d’obéir, de se taire…. Elles ont décidé d’agir, d’ouvrir la bouche pour exister …

En filigrane d’une enquête policière originale, bien menée, nous entraînant de Kaboul en Suisse, la lutte de ces femmes est expliquée, décortiquée de belle façon entre les lignes.
Tout paraît véridique et plausible (même si parfois, cela peut sembler exagéré) et l’auteur a dû, à mon avis, fournir un gros travail de documentation avant d’écrire.

Les protagonistes sont décrits en quelques mots choisis et nous les visualisons très vite, tant au niveau physique que caractère. Ousssama Kandar est homme droit, intègre, qui veut aller au bout des choses. On l’appelle sur les lieux d’un suicide et il ne croit pas à cette éventualité. Il décide d’enquêter, en cachette s’il le faut, en risquant sa vie parfois mais en se jurant de savoir ce qu’il s’est vraiment passé. Ce qui pourrait sembler une banale enquête (suicide ou pas) va s’avérer être une situation très compliquée, complexe, une vraie fourmilière avec beaucoup de galeries dont il lui faudra comprendre comment elles sont reliées…..

Mené de main de maître par une écriture incisive et percutante, ce livre vous emmènera loin de chez vous sur les traces d’Oussama Kandar, d’un jeune homme en Suisse, Nick, embarqué bien malgré lui dans cette affaire et du Mollah Bakir.
Les secrets d’état, les pots de vin, les trahisons, les alliances, les conflits d’intérêt…..tout est présent….
Le schéma : « les bons, les mauvais, tout est bien qui finit bien… » n’est pas celui que vous trouverez. Cette lecture va plus loin, beaucoup plus loin mais cela je vous le laisse découvrir….

"L'aigle des Tourbières" de Gérard Coquet


L’aigle des Tourbières
Auteur : Gérard Coquet
Éditions : Jigal (15 Février 2019)
ISBN : 978-2377220595
282 pages

Quatrième de couverture

Au pays de l'Aigle, la coutume ancestrale, le Kanun, fait force de loi ! Il n'y est question que de vendettas et dettes de sang... Et dans le nord de l'Albanie, entre contrebandiers, armées des Balkans et clans mafieux, le Kanun a fort à faire ! Susan s'y retrouve prise au piège avec son fils Bobby entre les absurdités du régime d'Enver Hoxha et la perte de ses illusions politiques. Des années plus tard, en Irlande, terre celtique de beauté et de mystères, Ciara McMurphy, flic de son état, coule des jours tranquilles entre affaires courantes, Guinness et feux de tourbe jusqu'à ce qu'un rapace ne vienne troubler sa quiétude...

Mon avis

C’est sombre, c’est âpre mais on en redemande !

Décembre 1981, la secrète Albanie et son dictateur Enver Hoxha se dévoilent un peu à nous. Gérard Coquet a dû faire de grandes recherches pour que son intrigue colle à la réalité parfois méconnue de ce coin d’Europe où il n’est pas facile de pénétrer. Susan est journaliste, pleine d’illusions, de fougue, elle rêve d’interviewer le camarade Hoxha. Déjà plusieurs mois, pratiquement un an, qu’elle est sur place, avec son fils Bobby, onze ans. Elle essaie de s’approcher, de réaliser ce que lui a demandé le journal du Parti mais on lui demande de s’imprégner de la culture albanaise avant la rencontre. C’est long…. Elle espère car ce serait l’article de sa vie, si en plus, elle arrivait à cerner les méandres de la ligne politique de cet homme en dialoguant avec lui. Mais Susan n’a pas tout dit, elle a caché ses origines irlandaises et quelques-uns de ses papiers ont éveillé les soupçons. Ça se retourne contre elle et il lui faut fuir, dans des conditions difficiles….

Octobre 2015, la verte et belle Irlande est là, avec ses pubs, ses rouquins, ses filles aux taches de rousseur (et au caractère de cochon), ses landes, ses trolls…..et surtout Ciara, rencontrée dans le roman précédent de l’auteur. C’est une jeune femme flic qui aime boire de la Guinness, qui traîne un passé pas facile, et qui déteste qu’on lui dise ce qu’elle doit faire. Elle préfère, de loin, gérer elle-même toutes les situations, même les plus délicates…. La voilà qui est appelée avec son binôme Bryan Doyle (à l’opposé d’elle, il est marié et père de famille) sur une scène de crime. Leur supérieur leur parle d’Interpol avec qui il va falloir collaborer… La mission est de retrouver Bobby le Fou, un irlandais qui a passé du temps en Albanie … Les voilà tous les deux à fouiner, chercher mais ils sont parfois empêchés car ils dérangent …

Les deux parties sont ainsi reliées. Si dans la première, il s’agit d’une course contre la montre a un rythme effréné, dans la seconde, c’est plus centré sur les personnages, les liens entre les uns et les autres, ce qu’ils cachent, ce qu’ils ont toujours tu … Entre les légendes que l’on peut trouver dans les deux pays, le Kanun, sorte de code droit albanais, dont un des adages pourrait être « œil pour œil, dent pour dent », et les clans irlandais qui érigent des lois, qui se font la guerre, l’ambiance est tendue, l’atmosphère lourde d’autant plus que les disparitions et les cadavres s’accumulent….

Les pieds enfoncés dans la tourbe, le regard embrumé par le vent et la pluie, les protagonistes vous tourmentent, vous hantent et vous vous demandez à quoi ils peuvent s’accrocher pour garder une infime lueur d’espoir ….

On sent que l’auteur se documente, se renseigne avant d’écrire. Il ancre ses intrigues dans des contextes douloureux où le passé joue un grand rôle surtout avec tout ce qui peut lier les personnes entre elles. Parfois, on est ligoté par l’histoire familiale et on n’a pas le choix, on ne peut pas vivre comme on l’entend….

Gérard Coquet écrit des romans noirs mais il a l’art de glisser des phrases « décalées » qui allègent le propos. Il y a d’abord les titres de chapitres qui sont amusants « Tourner l’eau dans le bénitier », ou des comparaisons truculentes : « Par étapes successives, la femelle de l’ordre des phocidés s’extirpa de son aquarium à images…. »

Ses histoires ressemblent à une immense toile d’araignée mais elle est déjà construite : on part de chaque bord et on déroule le fil pour revenir au centre….

"My Absolute Darling" de Gabriel Tallent (My Absolute Darling)


My Absolute Darling (My Absolute Darling)
Auteur : Gabriel Tallent
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski
Éditions : Gallmeister (1 er mars 2018)
ISBN : 978-2351781685
465 pages

Quatrième de couverture

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu'elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s'ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d'un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu'au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu'elle intrigue et fascine à la fois.

Mon avis

L’auteur a mis huit ans à écrire ce livre, il m’a fallu deux jours pour le lire. Coupée du monde, en apnée, j’ai dévoré ce récit fort, dérangeant, sublimé par une écriture profonde, majestueuse.

C’est en Californie du Nord, dans le comté de Mendocino que vit Julia. Julia c’est son prénom lorsqu’elle va au collège, elle n’est pas vraiment intégrée dans sa classe, a des difficultés et rejette l’aide d’une de ses professeurs…. Dans la maison où elle vit avec son père (sa mère est décédée) elle est Turtle ou Croquette. L’habitation est une espèce de cabane aménagée au milieu de nulle part. Un peu plus bas, dans le pré, se trouve le mobil home du grand-père. Son quotidien avec son géniteur est rythmé par quelques rituels : le matin, elle gobe des œufs, lui lance une bière, le soir, elle peine sur ses devoirs puis nettoie son arme, s’entraîne à tirer. Son paternel est adepte du survivalisme, lit les philosophes et les cite. Il fait vivre des choses terribles à sa fille sous prétexte de l’endurcir…De plus, il a une emprise malsaine sur elle.

Julia est à la fois fascinée, admirative et soumise devant son père. Elle le déteste et elle l’aime. Cette ambivalence la « ronge », la détruit mais elle ne sait pas comment faire…. Si elle se libère de son joug, arrivera-t-elle à s’en sortir, comment réagira-t-il ? Jusqu’à quel point cette domination lui pèse-t-elle ? A-t-elle connu autre chose, peut-elle envisager de vivre autrement ? Dans la nature, Julia va faire connaissance avec deux jeunes adolescents, Jacob et Brett. A partir de ce moment-là, elle entrevoit que son quotidien pourrait être autre, que les relations entre les personnes peuvent être plus simples que ce qu’elle connaît …. A leurs côtés, elle évolue. Ils sont gais, légers et ça lui fait du bien. Quel sera le prix à payer pour ce mieux être ? Va-t-elle arriver à avancer ?  Elle est prisonnière de l’amour absolu, exclusif, extrême que lui voue son père. Il l’aime trop, mal, il dépasse les limites depuis longtemps et n’entend pas modifier son comportement…. Elle souffre de devoir choisir, elle a sans doute l’impression de le trahir ….
La relation toxique entre Julia et son père est bien décrite. On comprend comment il la violente moralement, physiquement, la poussant toujours dans ses retranchements, l’obligeant à puiser au plus profond d’elle-même pour tenir debout, faire face… Il a peur qu’elle lui échappe, il sent qu’elle veut prendre son envol alors il va encore plus loin pour « se l’attacher », en faire son esclave, ne reculant devant aucune perversité …. On peut se demander pourquoi personne, parmi les adultes qui ont des doutes, n’ose affronter Martin….

C’est un récit violent, poignant, avec un final un peu trop « grand spectacle » mais le reste est tellement abouti que ce bémol ne gâche en rien la lecture. J’ai trouvé l’écriture et le style de l’auteur puissants, le vocabulaire profond. Chaque phrase est pesée, réfléchie. Certaines sont empreintes de poésie. « …elle sent son âme pareille à une tige de menthe qui pousse dans la pénombre des fondations… »
J’ai lu un interview avec l’auteur qui est très intéressant et qui éclaire sur le processus de rédaction et les choix faits dans ce recueil.

Ce roman m’a profondément marquée, j’étais comme Croquette, entre fascination, répugnance et amour absolu …..


NB : que le titre n’ait pas été traduit est une très bonne idée.


"L'odeur du chlore" de Irma Pelatan


L’odeur du chlore
Auteur : Irma Pelatan
Éditions : La Contre Allée (8 mars 2019)
ISBN : 978-2376650058
105 pages

Quatrième de couverture

En 1945, Le Corbusier invente une notion architecturale : Le Modulor, silhouette humaine standardisée servant à concevoir la structure et la taille des unités d’habitation dessinées par l’architecte. Plusieurs habitations furent conçues sur ce mode. Parmi elles, l’Unité d’habitation de Firminy-Vert, près de Saint-Etienne. Le Corbusier décédé avant de pouvoir faire aboutir ce projet, la piscine prévue pour l’Unité d’habitation de Firminy-Vert est finalement pensée et construite entre 1969 et 1971 par André Wogenscky, sur les mesures du Modulor. L’odeur de chlore est le récit d’une femme dont le corps aura évolué, année après année, dans cette piscine aux normes de l’homme parfait.

Mon avis

Nous étions des nageurs, pas des baigneurs….

Entre roman et récit autobiographique, Irma Pelatan nous parle des années qu’elle a passé à nager. Interpellant l’eau, la tutoyant, car elle fait partie intégrante de sa vie.  Elle nageait, s’entraînait, vivait pour avoir des médailles, être meilleure toujours et encore.

Tout se passait dans la piscine prévue par le Corbusier, à Firminy dans la Loire. Toutes ses constructions ont été pensées selon la notion Modulor (« module » et "nombre d'or" car les proportions fixées par le modulor sont directement liées au nombre d'or). Il utilisait cette « norme » pour que ses travaux architecturaux soient plus harmonieux.

Irma Pelatan fait un parallèle entre son corps et le lieu où elle nage. Lieu créé avec la taille idéale d’un homme (1, 83 m d’après « Le Corbu »). Mesure qu’elle n’atteindra jamais…  et comme cette norme est appliquée pour les bancs par exemple, Irma n’est pas à l’aise pour s’asseoir.

 L’eau et la piscine servent de matrice, de rapport à la mère. Ce lieu qu’elle connaît par cœur semble l’apaiser. Alors elle nage, elle plonge, et elle recommence. Elle observe son corps qui change, qui lui échappe et elle grandit….

Poser des mots sur ces années de natation, parler des personnes rencontrées (celles de tous les jours mais aussi les touristes étrangers qui viennent pour la piscine), des situations vécues (parfois très douloureuses) a sans doute été un exutoire pour Irma. Elle utilise pour cela une écriture aux phrases brèves, percutantes, comme autant de regards doux-amers jetés sur son passé.

C’est un livre surprenant, indéfinissable….

"L'étoile du Nord" de D. B. John (Star of the North)


L’étoile du Nord (Star of the North)
Auteur : D. B. John
Traduit de l’anglais (Royaume Uni) par Antoine Chainas
Éditions : Les Arènes (9 janvier 2019)
ISBN : 978-2711200122
624 pages

Quatrième de couverture

Les Etats-Unis et la Corée du Nord sont au bord de la guerre. Pour aller chercher sa soeur jumelle qui a été enlevée en Corée du Nord, Jenna se fait recruter par l'unique organisme capable de l'aider : la CIA. Mme Moon trouve un chargement de contrebande. Plutôt que de le rendre aux autorités, elle décide de vendre la marchandise au marché noir. Si elle réussit, sa vie sera changée à jamais. Si elle échoue...

Mon avis

C’est dans les années 2010, 2011 que se déroule cette histoire. Nous suivons trois personnages.

Jenna, une jeune femme américaine d’origine asiatique et africaine. Elle est professeur en géopolitique. Sa sœur jumelle a disparu en Corée du Sud, sur une plage, il y a dix ans, noyée, assassinée ? Le corps n’a jamais été retrouvé et le manque est important dans la vie de Jenna, elle voudrait savoir ce qui s’est passé.
Le colonel Cho, homme politique important en Corée du Nord. Il adhère à tout ce que lui dit son gouvernement, il n’a rien connu d’autre et ne se pose pas vraiment de questions. Il va accompagner une délégation coréenne à New-York et ce sera un vrai électrochoc.
Et puis, il y a Madame Moon, une vieille paysanne, qui a une vie de misère mais qui cache sous des dehors obéissants, un esprit rebelle. Elle va découvrir un panier avec des objets (merveilleux pour elle) venus de Chine qu’elle va revendre et cela va l’entraîner bien loin …

Ces trois destins vont se croiser, et par leur intermédiaire, nous allons découvrir une face cachée, tue, mise sous silence, de la Corée. Cela vous glace le sang, quand on pense que tout est assez récent, réel, et que personne ou presque n’a essayé d’agir….

J’ai beaucoup appris avec ce roman et je me suis dit que les médias ne disent que ce qu’ils veulent… J’ai aimé la pugnacité de Jenna, sa volonté d’agir pour comprendre ce qui a pu arriver à sa sœur. Jenna accepte de travailler pour la CIA parce qu’elle espère avoir une réponse…. « Pourquoi avez-vous accepté de nous rejoindre ? Vous avez accepté parce que vous croyez en la liberté. »
La prise de conscience du colonel m’a permis de penser que même ceux qui sont manipulés peuvent, un jour, devenir de belles personnes. Quant à Madame Moon, sa révolte discrète, efficace, solide, volontaire, montre que, même sous les pires régimes politiques, certains trouvent les ressources pour lutter et avancer et que l’espoir, même fragile, persiste. « L’acier fondait, la pierre se dissolvait, tout semblait possible. »

Je ne me rendais pas compte des méthodes employées pour conditionner les enfants dès leur plus jeune âge, pour casser la volonté de ceux qui essaient d’aller contre l’endoctrinement. « Il s’était incliné devant le portrait avant de savoir marcher. » Je ne pensais pas que des camps de redressement existent encore ou alors je préférais faire l’autruche… Que de telles exactions soient commises est honteux mais comment agir ?

Ce livre parle d’espionnage, de vie, de mort, de familles, de rédemption, de pardon, de traumatismes… L’écriture de l’auteur est haletante, bien traduite, on ne voit pas les (nombreuses) pages défiler. La fin est un peu « too much » mais elle ne gâche en rien l’ensemble de ce récit, prenant, excellent, révélateur, intéressant. Il y a de l’action, du suspense, des faits réels « retravaillés » qui nous éclairent sur ce pays et l’intérêt du lecteur est maintenu à son maximum. On plonge dans un univers surprenant et on n’en ressort pas indemne !

Les notes de l’auteur, en fin d’ouvrage, éclairent sur le pourquoi de ce récit. Lors d’un voyage en Corée, en 2012, le groupe de touristes dont il faisait partie a été fortement incité à participer au culte de Kim. Cela l’a interpelé et il a creusé la vie quotidienne en Corée et différents événements qui ont servi de trames à son récit. Lorsqu’on découvre que tout cela est inspiré de faits réels, peu éloignés dans le temps brrr…..