"Jeu de peaux" d'Anouk Shutterberg

 

Jeu de peaux
Auteur : Anouk Shutterberg
Éditions : Plon (1 er Avril 2021)
ISBN : 978-2259306249
370 pages

Quatrième de couverture

2019. À trente-trois ans, Juliano Rizzoni est un jeune peintre prodige encensé par la scène artistique contemporaine internationale. Initié au Japon à la technique du tatouage Irezumi, aussi violente qu'ancestrale, il signe dix tatouages d'art sur le dos de ses amant(e)s. L'affaire prend une tournure inquiétante lorsque les peaux tatouées sont déposées anonymement chez Sotheby's Paris pour une mise aux enchères hors norme.

Mon avis

« Jeu de peaux » est un thriller original, richement documenté sur le monde du tatouage et bien écrit. L’intrigue se déroule en 2019, principalement à Paris mais il y aura des voyages, notamment un très intéressant, au Japon.

Juliano Rizzoni est un jeune artiste contemporain. Son parcours atypique nous est présenté petit à petit et nous apprenons à le connaître. Enfant, déjà, ses œuvres sortaient de l’ordinaire et il montrait un talent exceptionnel, presque surnaturel. C’est devenu un personnage mystérieux aux idées novatrices dans le domaine de la peinture puis du tatouage. Sa vie amoureuse est variée, hommes, femmes, rien ne l’arrête. On découvre que par le passé, éprouvant le besoin de se renouveler, il a « disparu » pendant de nombreux mois pour retourner à la source, l’art pur. Il est allé au Japon, près d’un maître du tatouage Irezimu. Il a observé, appris, avant de se lancer dans cette technique. Irezumi, se traduit par « insertion d’encre », c’est une pratique ancestrale. Les parties tatouées sont de vrais tableaux avec des détails, et cela représente des heures de travail, d’un mélange de souffrance et de plaisir aussi.

Juliano aime tout ce qui sort des sentiers battus, il a un mode de vie qui peut surprendre mais qui lui convient. Il a tatoué, pour diverses raisons, une dizaine d’hommes et de femmes. Des « peintures » ouvragées, uniques, qui ont demandé de la patience, du temps, qui ont fait souffrir parfois puisqu’elles sont situées sur le dos des acquéreurs. Assez longtemps après, alors que ces réalisations sont de l’histoire ancienne pour lui, un événement surprenant se produit. Les peaux, parfaitement tannées, conservées, sont déposées chez Sotheby's Paris pour être vendues aux enchères ! Brrrr…. On plonge en plein cauchemar. Les personnes ainsi « dépouillées » sont-elles encore vivantes, étaient-elles consentantes, ont-elles eu une greffe de peau, comment ont-elles pu accepter d’en arriver à de telles extrémités ? Était-ce un besoin d’argent ?

Stéphane Jourdain, quarante-cinq ans, flic chevronné, est chargé de l’enquête avec son équipe. Il aime bien collaborer avec une petite jeune, Lucie Bunevial. Elle lui plaît bien car elle a une capacité de réflexion intéressante. Elle peut se permettre de lui faire du rentre-dedans, il lui pardonne tout. Lucie c’est la vivacité, c’est le feu follet, elle a fini dans la police presque par hasard alors qu’elle se destinait à des études d’art mais elle a dû travailler plus vite que prévu alors pas le choix… Son passé d’étudiante en arts va peut-être les aider à comprendre le milieu dans lequel évolue Juliano, à mieux interpréter les réponses énigmatiques que le jeune homme fait lorsqu’il est interviewé…. Mais est-ce que ce sera suffisant pour élucider les nombreuses questions qu’ils se posent ? Pas sûr….

Pour son premier livre, l’auteur fait preuve d’une remarquable maîtrise. Les références au monde du tatouage, à ses « codes », sont glissés habilement dans le récit et apportent un plus car on apprend des tas de choses. L’histoire personnelle de Juliano est captivante et son idée pour léguer son immense fortune, si un jour il disparaît, est carrément judicieuse ! Il fallait y penser !

L’écriture au scalpel d’Anouk Shutterberg est prenante, on a le souhait sans cesse, de connaître la suite, on imagine, on réfléchit et on reste surpris car finalement rien ne se passe comme on l’avait pensé. Il y a du rythme, des rebondissements, juste ce qu’il faut pour nous tenir en haleine. Le caractère de chaque protagoniste est assez finement ciselé pour qu’on comprenne leurs choix et leurs façons de penser. Ce premier récit a de la consistance et il faudra suivre cet auteur de près !


"Frantz Fanon" de Frédéric Ciriez & Romain Lamy

 

Frantz Fanon
Auteurs : Frédéric Ciriez (texte) & Romain Lamy (illustrations)
Éditions : La Découverte (17 septembre 2020)
ISBN : 978-2707198907
240 pages

Quatrième de couverture

Le nom de Frantz Fanon (1925-1961), écrivain, psychiatre et penseur révolutionnaire martiniquais, est indissociable de la guerre d'indépendance algérienne et des luttes anticoloniales du XXe siècle. Mais qui était vraiment cet homme au destin fulgurant ?

Mon avis

« Écrire est certainement la plus belle découverte, car cela permet à l’homme de se souvenir, d’exposer dans l’ordre ce qui s’est passé et surtout de communiquer avec les autres, même absents. »

Ce recueil se définit comme un « roman graphique », je vais pourtant choisir de le classer dans bandes dessinées car sa présentation me semble plus proche de cette catégorie. C’est un ouvrage de plus de deux cents pages, complet, intéressant et apportant un éclairage sur le personnage principal : Frantz Fanon, martiniquais, psychiatre et militant pour de multiples causes. Cet homme est décédé jeune (36 ans) d’une leucémie foudroyante. Quelques jours avant sa mort, il a rencontré, à Rome, Claude Lanzmann, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre.

Bien sûr les auteurs n’étaient pas là pour ces trois jours de discussion, d’échanges mais ils se sont basés sur leurs recherches, sur les écrits de Fanon pour nous le faire découvrir par l’intermédiaire de textes et illustrations de qualité.

Trois parties nous permettent de faire connaissance avec cet homme à travers trois de ces combats : sa découverte de la médecine et son choix de se tourner vers la psychiatrie, son besoin d’aider l’Algérie, et son désir de voir les pays africains plus unis, plus cohérents entre eux. Sa vie ne se limitait pas à ça mais ça le représente déjà pas mal.

Les auteurs ont imaginé les réparties, les réponses et les dialogues. C’est fascinant car on s’aperçoit que toute la vie de Frantz Fanon était un combat. Se faire écouter, respecter dans des lieux, milieux où les hommes à peau noire étaient mal considérés. Faire accepter ses choix, entre autres celui concernant la socialthérapie, expliquer pourquoi il avait pris telle ou telle décision. Il est parti, revenu, fuyant parfois, revenant encore plus fort. Cet homme ne tenait pas en place, il débordait d’énergie et il avait sans doute beaucoup à partager.

Ce livre offre une première rencontre afin d’apprivoiser la complexité de l’individu avant, peut-être, de se lancer dans ses écrits, entre autres « Peau noire, masques blancs. »

PS : il a eu Aimé Césaire comme professeur !



"Je pensais t'épargner" de Pétronille Rostagnat

 

Je pensais t’épargner
Auteur : Pétronille Rostagnat
Éditions : Marabooks (17 mars 2021)
ISBN : 978-2501157636
342 pages

Quatrième de couverture

Une fillette est trouvée morte dans le coffre d’une automobile. Le père, accusé de maltraitance par son épouse, est soupçonné du crime. Très vite, la commandante Laroche, qui dirige l’enquête, réalise que l’affaire est loin d’être simple. Surtout lorsque l’avocate Pauline Carrel se saisit du dossier. Une quête de la vérité qui va confronter les enquêteurs aux tabous les plus redoutés.

Mon avis

« Je pensais t’épargner » …

Et bien, ni le lecteur, ni les personnages ne le seront dans ce roman et je suis ressortie de cette lecture le cœur en vrac. C’est le premier roman que je lis de Pétronille Rostagnat mais ce ne sera pas le dernier. Le sujet est difficile, bouleversant, puisqu’il s’agit de maltraitance et il est traité sous un angle inhabituel. Elle nous parle de la maltraitance invisible, celle qui se cache sous des dehors « policés », celle dont on ne peut pas envisager l’existence alors forcément, les victimes ont du mal à se faire entendre, lorsque c’est possible. Tout commence avec une voiture qui traîne devant un commerce depuis une semaine. Abandonnée sur place, la fourrière finit par intervenir et au bout du compte, l’horreur est là. Une petite fille en pyjama retrouvée dans le coffre.

C’est à Alexane Laroche que l’enquête est confiée. Elle est aidée de ses adjoints et d’un jeune bleu, Côme. Il débute dans le métier, il est parfois maladroit mais il observe et lui fait part de ses remarques. Ils ne sont pas toujours d’accord et c’est très bien car cela oblige chacun à argumenter, à aller plus loin qu’une lecture au premier degré. D’ailleurs, un point fort de ce livre est là. L’interprétation des événements, la relation entre les faits qui est différente. Parfois, c’est lié à l’histoire personnelle des protagonistes, parfois c’est simplement une intuition, une perception exacerbée. J’ai trouvé cet aspect du récit plus qu’intéressant, carrément captivant. Il est si difficile de voir au-delà des apparences. Quelques fois, ça arrange tout le monde de rester sur ce qu’on imagine avoir compris car au moins les choses sont réglées rapidement et on ne se pose plus de questions.

« Et une fois sortis du déni, rien ne s'arrange pour eux : comment se faire entendre ? A qui demander de l'aide ? Où s'adresser ? »

L’homme à qui appartenait le véhicule où le corps a été retrouvé est rapidement arrêté. Il est perdu, complètement hors service. Il demande à l’avocate Pauline Carrel d’assurer sa défense. C’est un vrai pit bull, qui a fait acquitter des personnes accusées des pires maux. Elle a un vécu personnel douloureux, elle essaie de vivre avec, d’en faire une force mais ce n’est pas aisé. Elle doit se donner la possibilité de faire confiance, d’accepter que les autres entrent dans sa vie, de croire en leur bienveillance mais cela lui coûte.

La policière et l’avocate sont très différentes et pourtant, elles vont se retrouver face à face plusieurs fois. Leurs conversations sont tendues, et elles ont des difficultés à communiquer, chacune restant sur la défensive. Il est obligatoire, pour les enquêteurs, d’avoir des preuves concrètes, pas des ressentis où les émotions peuvent avoir faussé la perception et pourtant….

Ce recueil est vraiment réussi, c’est un excellent cru. Il n’a, sans doute, pas été simple, de ne pas entrer dans un pathos exagéré, de rester sur ce qui se passe sans en rajouter. Pétronille Rostagnat a dosé son écriture avec intelligence. Rien n’est surfait, tout est précis, décrit avec ce qu’il faut de détails pour cerner ce qui se déroule sous nos yeux. On observe les individus, on ne peut rien dire, on reste spectateur et ça fait mal, si mal. L’auteur m’a bluffée, secouée, elle n’a pas choisi la facilité et pour cela, chapeau bas.


"L'Edelweiss d'or" d'Alain Chanudet

 

L’Edelweiss d’or
Auteur : Alain Chanudet
Éditions : Le Lys Bleu (28 août 2020)
ISBN : 979-1037713193
280 pages

Quatrième de couverture

Près d'un lac des Pyrénées, une jeune femme hagarde confie à un promeneur avoir tué son mari. Feu Martial Rouyère est un personnage emblématique de la ville, un ancien international de rugby et homme d'affaires. Le nouveau commissaire de Mazillac chargé de l'enquête, Patxi Aramburu, épaulé par ses deux adjoints, découvrira que le défunt cultivait de nombreuses inimitiés. Toutes apparaissent comme de réels mobiles faisant de leurs porteurs des coupables potentiels.

Mon avis

Martial Rouyère bien connu dans la ville de Mazillac, est président du club de rugby et patron d’une entreprise. Les affaires marchent bien des deux côtés, semble-t-il. Il est marié avec la douce et agréable Gaëlle. C’est un homme intransigeant, dur en affaires, qui ne ménage personne et certainement pas ceux avec qui il travaille et qui ne lui plaisent qu’à moitié. Il faut dire qu’il a été associé à Lucien, le père de Gaëlle et qu’au décès de ce dernier, il s’est vu dans l’obligation de garder le personnel déjà sur place. Le frère de la jeune femme, plus présent sur les tables de jeux et près des jolies filles qu’au bureau et quelques anciens employés, fidèles à l’esprit qu’avait inculqué Lucien. Il s’en accommode mais a une fâcheuse tendance à être déplaisant lorsqu’il les rencontre.

La carrure de Martial en impose, il a joué au rugby jusqu’à ce qu’un accident mette fin à sa carrière pourtant prometteuse. Malgré son grand gabarit, on le retrouve mort et son épouse dit qu’elle l’a tué. Patxi Aramburu le nouveau commissaire du coin hérite de l’enquête. Il est aidé par ses adjoints et, ils se doivent d’éclaircir les faits. Plusieurs personnes, dont les mal-aimés du boulot, pouvaient en vouloir au défunt. Mais en creusant un peu, il s’avère qu’ils ne sont pas les seuls. Qu’avait donc fait Martial pour s’attirer des inimitiés ? Sous une apparence lisse, que cachait cet homme ? Il est nécessaire de vérifier les emplois du temps, les alibis, d’éclaircir les zones d’ombre. Il faudra toute la sagacité des enquêteurs, beaucoup d’observations, d’écoute et de patience pour démêler les fils de cette intrigue.

C’est avec une écriture fluide, qu’Alain Chanudet nous entraîne dans cette histoire. Le milieu des sportifs est évoqué avec précision, on est dans l’ambiance rapidement. On suit ces hommes fougueux, amoureux de leur sport, vifs et prompts à faire la fête (surtout lorsqu’ils gagnent). Par d’habiles retours en arrière, on découvre le président. Présent, amical avec chacun lorsqu’il est proche des terrains, et le même homme, plus dur, lorsqu’il est dans sa société où il profite des failles pour dominer et en imposer. Quel est le vrai visage de Martial ? Gaëlle l’a-t-elle assassiné ? S’est-elle fait aider ? Ou est-ce quelqu’un d’autre ? Si oui, pourquoi et qui ?

L’auteur a su mener de main de maître son récit. C’est bien construit, ça se tient. Au fil des pages, des pistes s’ouvrent, se referment, des indices guident ou perturbent le lecteur, de vieilles affaires ressortent et on se demande où on va aller. Les personnages sont intéressants, petit à petit, on apprend à les connaître et on cerne mieux leur caractère.  Je m’attendais à quelque chose d’assez « convenu » et j’ai été agréablement surprise par les ramifications et tout ce que je n’avais pas vu venir ainsi que le retournement final. Une lecture qui m’a permis de passer un bon moment.

 


La longue marche des Navajos, de Anne Hillerman (The Tale Teller)

 

La longue marche des Navajos (The Tale Teller)
Auteur : Anne Hillerman
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Blondil
Éditions : Payot & Rivages (17 Mars 2021)
ISBN : 9782743652340
418 pages

Quatrième de couverture

Jim Chee et son épouse, l'agent Bernadette Manuelito, pensent qu'une affaire de vol et recel de bijoux anciens sera vite résolue, mais ce n'est que le début d'une enquête beaucoup plus vaste. Quant au Légendaire Lieutenant Leaphorn, qui est devenu détective privé, il est appelé par la conservatrice du Musée Navajo : là encore, il semble que de précieux objets d'art traditionnel aient été volés

Mon avis

Quelques années après le décès de son père, Anne Hillerman a repris le flambeau de l’écriture et a continué de raconter, de fort belle manière, les enquêtes de Leaphorn and Chee, en rajoutant Bernie Manuelito. Elle a apporté sa touche personnelle intelligemment, en maintenant le contexte des intrigues. En tant que fan de son Papa Tony, j’apprécie de retrouver l’atmosphère de ses romans et les policiers navajos qu’elle évoque.

Le Lieutenant Leaphorn vient d’être appelé par Madame Pinto, responsable d’un musée tribal car elle a reçu un don anonyme non sollicité et rencontre un problème. Le généreux expéditeur a joint à son envoi une liste et il s’avère qu’il manque des choses dont une robe rare de grande valeur pour le peuple navajo. Les objets ont-ils été oubliés, volés ? Et si quelqu’un s’est servi : où, quand et pourquoi ? Comme le donateur a refusé de communiquer son identité, rien ne va être simple.

Parallèlement, alors qu’elle fait un jogging, Bernie découvre un cadavre sur le bord du chemin. De plus, elle rencontre un vieil homme qui vient de retrouver une bolo (un pendentif) sur le marché, vendu par un exposant, alors qu’on la lui avait dérobée chez lui. Quant à Chee, il enquête sur des vols de bijoux anciens.

Bien pris par leurs investigations respectives, ils essaient malgré tout d’échanger, de se soutenir, de s’épauler. Tous apportent un point de vue, une approche différente (il y a également Louisa, l’amie de Leaphorn). Ils sont attachés aux traditions chacun à leur façon, Bernie reste présente pour sa mère car on se doit d’être là pour les anciens. Leaphorn semble plus détaché de toutes ces habitudes, peut-être parce qu’il vieillit et Chee respecte les croyances des anciens, cherchant à les comprendre pour que cela n’interfère pas dans ses enquêtes et qu’il puisse aborder les événements avec doigté, notamment quand il pose des questions.

Au-delà de l’intrigue policière, de l’atmosphère bien retranscrite, il est très intéressant d’observer ce contraste entre modernité et legs du passé. Les tensions que cela peut créer au travail, mais également ailleurs car cela peut entraîner des incompréhensions profondes. Le contexte « historique » avec en trame un pan de l’histoire de la longue marche des navajos est un aspect très enrichissant cat il permet de mieux connaître ces hommes et ces femmes attachés à leurs racines.

Je crois que ce qui fait la force des livres « des Hillerman », c’est de tisser cette toile de fond indienne avec les navajos et d’y glisser des « affaires » à résoudre en lien avec ce peuple. Ça et là sont glissés des informations sur les légendes, les clans, les us et coutumes, les superstitions. Ce n’est jamais lourd car très délicatement intégré à l’histoire. Les différents personnages ont tous leur complexité mais la lecture reste très abordable. On visualise bien les lieux et les relations entre les uns et les autres.  Et lorsque le FBI apparaît, on constate combien les bureaucrates peuvent être « brut de décoffrage » sans se soucier de ce que sont profondément les personnes qu’ils interrogent….

L’écriture est précise, fluide (merci au traducteur), le glossaire en fin d’ouvrage est très utile, ainsi que la carte au début. Le suspense est présent, on découvre des indices petit à petit, les réflexions de chacun permettent d’avancer, de mieux cerner les raisons d’agir des uns et des autres. J’ai beaucoup apprécié ce recueil.


"Luna" de Serena Giuliano

 

Luna
Auteur : Serena Giuliano
Éditions : Robert Laffont (18 mars 2021)
ISBN : 978-2221253120
224 pages

Quatrième de couverture

Luna arrive à Naples contre son gré : son père est gravement malade. Rien, ici, ne lui a manqué. Ses repères, ses amies, son amour sont désormais à Milan. Alors pourquoi revenir ? Pourquoi être au chevet de son papà, au passé trouble, et avec lequel elle a coupé les ponts ?

Mon avis

Luna a quitté Naples avec sa mère, fuyant un père et mari qui ne correspondait plus à celui qu’elles avaient aimé. Elles se sont installées à Milan, y ont construit une nouvelle vie. Les débuts ont été très difficiles, il a fallu quitter le confort pour un quotidien plus ardu, mais c’était ça ou se perdre. Et elles tenaient à vivre en adéquation avec leurs valeurs. Maintenant, elles ont trouvé un équilibre. Luna peint, sa maman s’occupe de la galerie où sont exposés les tableaux.

Mais voilà que le passé se rappelle à elles ou plutôt à elle, la fille. La mère n’est plus concernée de la même façon, elle a divorcé. Le Padre est hospitalisé dans un état grave à Naples et Luna doit se rendre sur place. Ce voyage ne lui fait pas envie mais c’est son devoir et elle sait qu’elle n’a pas le choix. Peut-être serait-il bon de voir ce séjour comme une opportunité de revenir à Naples, de digérer son passé pour le rendre moins douloureux, de faire le point sur sa vie et de repartir en ayant fait le tri ?

Lorsque Luna arrive, elle est vite emportée par diverses émotions. Son paternel est diminué physiquement, cela l’ennuie mais parallèlement, elle ne peut pas oublier toutes les raisons qu’elle a de lui en vouloir. Elle est heureuse de retrouver sa cousine mais en même temps, elle réalise qu’elle l’a négligée alors qu’elles étaient très proches et se confiaient tous leurs secrets. Il y a également la maison de son père, sa chatte, sa voisine, les gens qu’il fréquente et qu’elle rencontre à son chevet. Elle n’arrive pas à se situer, se sent perdue, a envie de fuir mais Naples est là. Une ville vivante, lumineuse, pittoresque, qu’elle connaît, qui fait partie de ses gênes …

Nous allons suivre Luna qui en rendant visite à son Papa malade va aller à la rencontre de son passé mais surtout d’elle-même. Des extraits de journal intime à différentes années nous permettront de voir comment elle a évolué, changé au fil du temps.

Serena Giuliano parle du quotidien à l’hôpital et démontre combien ce lieu manque de moyens. Elle évoque la vie des habitants, les liens qui se créent entre les uns et les autres. Le récit est empli de réalisme, de délicatesse, d’humour, parfois de dérision quand Luna parle d’elle-même. Le texte est émaillé de proverbes italiens qui pimentent l’ensemble et puis, il y a Naples. Luna l’a aimée, puis haïe, mise aux oubliettes avec ceux qui y étaient rattachés dont sa cousine Gina. Jamais elle n’a été entre ces deux sentiments. Quand elle parle de cette cité, elle dit :

« Comme elle, je ne sais pas faire dans la demi-mesure. »

J’ai aimé cette lecture, découvrir Naples en même temps que les amies de Luna, me promener dans les petites rues, manger une pizza unique et délicieuse, écouter les bruits, mettre mes pieds dans l’eau, observer le Vésuve en arrière-plan, connaître la voisine et ses beaux projets. Et surtout, accompagner Luna pour qu’elle trouve la sérénité, pour qu’elle soit en phase ave ses choix.

L’auteur a les bons mots pour nous transmettre les impressions ressenties principalement par cette jeune femme, les questions qu’elle se pose, les réponses qu’elle pense trouver. Cette histoire aborde différents thèmes, sans lourdeur, avec doigté. Serena Giuliano est italienne, elle écrit en français mais elle aime son pays, Naples et quand elle en parle, elle nous donne envie d’aller là-bas au plus vite.


"Une arête dans la gorge" de Christophe Royer

Une arête dans la gorge
Auteur : Christophe Royer
Éditions : Taurnada (11 Mars 2021)
ISBN : 978-2372580823
370 pages

Quatrième de couverture

Mutée depuis peu à la Criminelle de Lyon, le commandant Nathalie Lesage, mise à l'écart par sa supérieure, va devoir se battre pour trouver sa place...
Très vite, une série de meurtres atroces va la plonger dans les entrailles et les arcanes de la Ville des Lumières, lui réservant de bien sombres surprises...

Mon avis

J’avais laissé le commandant Nathalie Lesage bouleversée par sa dernière enquête, obligée de prendre une longue pause pour se ressourcer. C’est donc avec grand plaisir que je l’ai retrouvée. Elle a décidé de reprendre du service mais ni au même endroit, ni sur les mêmes problématiques. C’est pour cela qu’elle est mutée à Lyon, où la commissaire Clément n’est pas satisfaite de la voir arriver. Cette dernière a sans doute peur que Nathalie lui fasse de l’ombre vu ses succès passés. Afin d’éviter cette situation, elle lui donne un rôle un peu flou de superviseur. Nathalie aura accès aux enquêtes, devra veiller à ce que chacun fasse son boulot mais surtout elle ne doit pas prendre d’initiative, ni interférer sur la place du commissaire Clément. Pour parfaire le tout, on lui adjoint un jeune lieutenant débutant, Cyrille Savage. On sent tout de suite que Nathalie n’a pas l’intention de faire profil bas mais qu’elle saura se montrer discrète pour arriver à ses fins.

Elle est rapidement dans le bain car un meurtre atroce a été commis. Très vite, un deuxième mort est trouvé, tout aussi abimé que le premier. Un lien entre les deux affaires ? Un seul tueur ? Mais pourquoi ? Nathalie se rend sur les lieux, essaie de faire sa place, de marquer des points. Elle est très forte pour remarquer des détails qui peuvent faire avancer l’enquête, faire des déductions. J’aime beaucoup sa façon de raisonner, d’agir, de foncer même si parfois elle est trop impétueuse. Par contre, lorsqu’il s’agit de sa vie personnelle, elle n’est pas toujours très perspicace… J’ai trouvé judicieux le binôme qu’elle forme avec le jeune Cyrille, ils se complètent, ils s’épaulent. Le lieutenant lui apporte une forme de légèreté qui l’oblige à souffler, à prendre parfois un peu de recul. Il y a également quelques échanges avec une ancienne collègue de formation qui permettent de mieux la connaître. Parce qu’il faut bien le dire, cette femme est attachante par son caractère fort entaché de fragilité et de failles qu’elle s’efforce de cacher, de repousser loin pour ne pas les montrer, ni se laisser atteindre par quoi que ce soit, s’armant d’une forte carapace pour se protéger.

La ville de Lyon qui sert de décor à ce récit est une cité chargée d’histoire. Lyon, capitale des Gaules, est mystérieuse, impénétrable. Sa vieille ville avec ses nombreuses églises, ses traboules, ses rues pavées, regorgent de secrets et sous le macadam, il y a aussi de belles choses à découvrir. Elle a une place prépondérante dans l’intrigue et c’est intéressant de voir que, finalement, pour cette affaire, le lieu d’action est aussi important que les personnages.

Christophe Royer s’est penché sur les raisons qui ont poussé le criminel à agir. Cela n’excuse en rien les exactions commises mais cela peut aider à comprendre ce qu’a été le déclencheur et cet aspect de l’histoire m’a interpelée.

L’écriture est fluide et accrocheuse, le style percutant, les rebondissements mettent du rythme. L’atmosphère est teintée d’ésotérisme, d’insécurité. On sent que la situation peut basculer d’un instant à l’autre. Nathalie essaie de maîtriser, d’anticiper les événements mais ce n’est pas simple du tout. Certains protagonistes ne sont pas très clairs, à qui faire confiance ? Cette lecture est très addictive et j’aurai du plaisir à retrouver Nathalie et même plus….

"Un voisin trop discret" de Iain Levison (Parallax)

 

Un voisin trop discret (Parallax)
Auteur : Iain Levison
Traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle
Éditions : Liana Levi (18 Mars 2021)
ISBN : 979-1034904006
230 pages

Quatrième de couverture

Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il ? Avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout. Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…

Mon avis

Décidemment cet auteur me plaît de plus en plus. J’apprécie énormément sa façon de mêler des destins, des trajectoires humaines, des vies ordinaires et de les faire se croiser, s’entrecroiser, se superposer, s’écarter puis revenir. Ce qui se déroule sous nos yeux nous montre combien les apparences sont trompeuses. Des destinées prévues pour rester droites, sur un chemin, semble-t-il, tracé à l’avance, peuvent bifurquer suite à un événement d’aspect anodin. Et c’est là, tout l’art de Iain Levison, des quotidiens tranquilles qui se retrouvent bouleversés, pas énormément, mais un peu, suffisamment, pour déstabiliser et pousser les protagonistes à agir afin de retrouver un équilibre.

Dans ce récit, on fait connaissance avec Jim, un homme d’une soixantaine d’années, qui mène son petit train train. Il est chauffeur Uber, a peu d’interactions sociales. Il ne recherche pas la compagnie. Il se suffit à lui-même, bien qu’il se sente parfois déprimé par ses journées sans fantaisie. Une femme s’installe dans son immeuble avec son enfant, sur son palier en plus. Elle a un mari militaire, souvent absent car en mission. Un lien va se nouer entre eux, un peu contre son gré au début. Puis petit à petit, ils s’apprivoisent et il est là pour discuter quand elle le souhaite car elle est très isolée. Bien sûr, il essaie de rester à distance, ne souhaitant pas être envahi, et ne sachant pas toujours comment se comporter, lui qui vit « en mode sauvage » depuis des années. En parallèle, on suit des soldats, sur le terrain, dont l’époux de madame. Ils doivent faire face à des situations bien délicates et chacun gère comme il le peut, pas obligatoirement comme on le lui a demandé. Alors, il arrive qu’il y ait un retour de bâton et que les choses se dérèglent.

Tout le monde semble « bien propre sur lui » mais finalement, chacun-e- a des travers, surtout les hommes d’ailleurs ;- ), des failles, des secrets plus ou moins avouables. Et ce qui est follement drôle, c’est la façon dont Iain Levison aborde les côtés plus obscurs de chaque personnalité. Par petites touches, l’air de rien, au milieu des tâches professionnelles ou personnelles des individus présentés, on découvre une faille (ou un atout surprenant comme une queue de billard….) et on s’aperçoit que derrière le visage lisse que chacun expose, il y a d’autres hommes et d’autres femmes. Finalement, ne voit-on que ce qu’on veut voir ou les gens ont-ils tous une face cachée ?

J’ai lu que trois romans de l’auteur avaient été adaptés au cinéma. Cela ne m’étonne pas tant les scènes décrites sont visuelles sans pour autant tomber dans une description minutieuse et rébarbative. Je crois pouvoir écrire que le style est très vivant et cela permet au lecteur d’être au cœur de l’histoire. De plus, Iain Levison a eu plusieurs vies avant d’écrire, il a sans doute beaucoup observé, analysé, ses contemporains et il nous offre une « peinture humaine » de la société très intéressante.

L’écriture est fluide (merci à Fanchita Gonzalez Batlle pour sa traduction), c’est amusant, un brin sarcastique et irrévérencieux, il y a même du suspense et des retournements aux petits oignons qui apportent le sourire aux lèvres. C’est comme si le hasard se moquait de tout ce que prévoient les gens et qu’il décidait de mettre son grain de folie sur une mer calme et huileuse. Je suis totalement fan !

"Les sept clés de la porte des ténèbres" de Jean-Pierre Bruner

 

Les sept clés de la porte des ténèbres
Auteur : Jean-Pierre Burner
Éditions : Burner (20 mai 2020)
110 pages

 

Quatrième de couverture

Paris. Le commissaire Alexander,un jeune policier presque la quarantaine, accompagné de son co-équipier le lieutenant Victorien, répond à une demande d'assistance, et va très vite se retrouver sur un double homicide.

L’avis de Franck

Sherlock Holmes contre Cthulhu.
Un récit à la Conan Doyle écrit à quatre mains avec Lovecraft.

La quatrième de couverture était prometteuse mais le flacon allait-il m’apporter l’ivresse ?

Parlons du contenu.

L’histoire se tient. La découverte de l’esprit malin par l’enquêteur principal, le commissaire Alexander, est en fil rouge tout au long du récit. Le déroulement se fait de façon linéaire et il est très facile à suivre. On ne lâche pas Alexander d’une semelle. On le suit, on l’accompagne, on souffre avec lui. C’est un personnage attachant bien que peu étoffé.
On va de découverte en découverte et petit à petit, on prend conscience de la situation complexe de l’histoire personnelle de ce personnage et des dangers qui le menacent.

Et maintenant, parlons du contenant.


L’écriture donne une impression de minimalisme. On va à l’essentiel de l’action : pas de chapitre, un texte qui se lit un peu comme un rapport de police avec très peu de dialogues. Des descriptions pour installer une atmosphère auraient pu offrir une approche intéressante. Cela m’a manqué car l’histoire est originale et j’aurais aimé en profiter davantage.
Le texte pourrait être enrichi, magnifié avec des points de tension en fin de chapitre pour avoir envie de tourner la page.

Je ne sais pas si le correcteur orthographie automatique a mis son grain de sel ou si l’auteur voulait faire de l’humour mais j’ai remarqué des passages parfois risibles dans certaines phrases comme le mot « catacombes » remplacé par « hécatombes »...

En conclusion, une histoire sympathique qui mérite d’être mise en valeur.


"La maman de Casa" de Rémy Belhomme

 

La maman de Casa
Auteur : Rémy Belhomme
Éditions : Les éditions au Pluriel (27 octobre 2020)
ISBN : 978-2955632994
216 pages

Quatrième de couverture

Dans ma tête c’est comme une chambre de gosse jamais rangée. Tout y est, tout est là, posé, empilé, entassé mais dans un ordre tellement improbable que rien n’est accessible simplement. Difficile d’attraper un souvenir heureux sans prendre sur la tête le lourd dossier marqué « ambiances familiales ». Impossible de sortir la fiche « j’étais heureux d’aller pêcher avec mon père » sans mettre à jour l’impression honteuse de la voiture surchargée transportant pour les vacances toute la smala familiale, comme la bande annonce d’un film de Kusturica.

Mon avis

Et un jour …. il a décidé d’écrire, parce qu’il ne restait plus que lui de la famille Belhomme. Un joli nom de famille soit dit en passant. Alors, il a posé des mots et raconté son histoire, leur histoire, et de tout cela est sorti un roman « La maman de Casa ».

En écrivant, en structurant son récit, l’auteur a « rangé sa chambre », remis chaque événement à sa juste place et sans doute il a pu ainsi « digérer » ce qui avait été plus difficile à comprendre, à accepter. Un pas, puis, deux puis tout un chemin vers la résilience pour continuer à avancer plus en harmonie. En faisant le point, en se retournant en arrière, Rémy Belhomme est allé à la rencontre du petit garçon qu’il a été, il l’a pris par la main et lui a expliqué pourquoi Ginette, la maman de casa, les a laissés son frère et lui, les abandonnant du jour au lendemain. Qu’est-ce qui peut donner l’idée à une mère de disparaître, comme ça, sans se préoccuper de ce que vont devenir ses enfants ?

Dans ce livre, Rémy explique les choix de sa mère, sa vie avec une nouvelle maman et son papa, ses réactions, les dégâts provoqués par cette fuite et également ceux, qui apparaissent vingt ans plus tard lorsque Ginette revient prendre sa place. C’est violent pour tous et lui, il essaie de se tenir à distance, de se préserver mais ce n’est pas facile.

C’est avec une délicatesse infinie, une douce tendresse et un ton plein d’humanité que la vie atypique de cette famille nous est présentée. J’ai rarement lu un texte dans lequel les émotions ressortent autant de doigté. Il n’y a pas de jugements péremptoires, de pathos exagéré, rien n’est « surjoué ». J’ai aimé accompagner Rémy, lui tenir la main dans les moments plus difficiles, lui souffler dans l’oreille que je le comprenais, que je l’admirais de rester équilibré face à toutes ces situations peu aisées à gérer.

Toutes les familles ont leurs « non-dits », leurs secrets plus ou moins avoués, leurs cadavres dans le placard…. La « résistance » de Rémy Belhomme a été de faire une force de toutes les failles de la famille, de rester droit dans les tourmentes, acceptant les tourments et les erreurs, et de devenir un homme bien tout simplement.

NB : Chaque chapitre, écrit avec le pronom « je » ou par un narrateur, est introduit par une petite phrase de poète, de chanteur … et cela m’a vraiment plu.


"Autopsie d'un drame" de Sarah Vaughan (Little Disasters)

 

Autopsie d’un drame (Little Disasters)
Auteur : Sarah Vaughamntraduit de l’anglais (Grande Bretagne) par Alice                Delarbre
Éditions : Préludes (10 Mars 2021)
ISBN : 978-2253080794
450 pages

Quatrième de couverture

Jess, mère au foyer, fait preuve d’une grande dévotion envers ses trois enfants, qu’elle chérit et protège à tout prix. C’est du moins la façon dont Liz, son amie depuis dix ans, la perçoit.  Mais le doute s’installe lorsque Jess se rend aux urgences pédiatriques où travaille Liz. Dans ses bras, sa fille Betsey, âgée de dix mois, présente tous les signes d’un traumatisme crânien. 

Mon avis

Elles sont amies depuis une dizaine d’années (elles se sont rencontrées aux cours de préparation à l’accouchement) mais avec le temps qui passe vite, elles se voient moins. Bien sûr, elles se croisent aux sorties d’école, aux kermesses et aux anniversaires des enfants mais elles n’ont pas forcément le temps de se poser et d’échanger. Elles sont quatre dont celle qui n’a eu qu’un enfant avec une fécondation in vitro, celle qui est médecin aux urgences pédiatriques toujours sur la brèche, une autre mère au foyer qui, après deux garçons, vient d’avoir une petite fille. Jess, c’est la maman poule qui s’angoisse vite, qui s’inquiète pour ses bambins. Pourtant ce soir-là, quand elle se présente à l’hôpital avec sa petite dernière, elle semble étrangement distante, presque détachée. C’est son amie Liz qui est de garde et qui essaie de comprendre comment ce bébé peut être blessé ainsi. Sa copine est confuse, troublée et pour des raisons déontologiques bien compréhensibles, c’est un collègue qui prend le relais. Alarmé, celui-ci va contacter les services sociaux, la police pour vérifier s’il n’y a pas maltraitance. La bulle dans laquelle vivaient ces femmes va se fissurer, puis voler en éclats.

Tout au long de ce roman, les points de vue sont alternés. Ce sont, le plus souvent, ceux de Liz et de Jess mais il arrive qu’il y en ait d’autres. Il y a également des retours en arrière. On découvre que le passé a souvent influencé les relations familiales ou de couple, voire le rapport avec les enfants. La maternité n’a pas été vécue de la même façon par chacune et les enfants ne grandissent pas tous de manière identique. Les pleurs, les renvois alimentaires, les coliques peuvent fatiguer celui qui souffre mais aussi les parents qui n’en peuvent plus d’être épuisés et impuissants à soulager leur bout de chou.

Que s’est-il passé avec Betsey, la petite fille de Jess ? Jess a-t-elle craqué parce que trop seule, trop le nez dans les couches, les biberons, les soucis ? Pourtant, elle donne l’image de la mère parfaite, celle qui fait face, qui gère malgré un mari qui finit tard et qui ne peut guère l’aider. Est-ce que tout cela n’est qu’apparence ? Les amies se questionnent, ont des doutes, elles ont peur….

J’aime beaucoup lire les récits de Sarah Vaughan, ils sont emplis de réalisme, d’humanité, de délicatesse. Elle a le ton juste pour évoquer les différents sujets qu’elle traite. Elle présente les faits, sans jugement, sans pathos excessif. Elle offre des pistes puis, quelques fois, par un retournement de situation, elle nous en expose une autre et on ne sait plus quoi penser, qui croire.

J’ai beaucoup aimé l’approche que fait l’auteur des thèmes évoqués. On sent qu’elle s’est documentée, que son propos est étoffé. Son écriture est toujours plaisante (merci à Alice Delarbre pour la traduction). C’est un recueil bouleversant, qui peut renvoyer des questions ou faire penser à des situations connues. Et en lisant, on se demande ce que va devenir l’amitié de ces quatre femmes ….

Une lecture très appréciée et un auteur que je ne lâcherai plus !

 


"Mousson froide" de Dominique Sylvain

 

Mousson froide
Auteur : Dominique Sylvain
Éditions : Robert Laffont (11 mars 2021)
ISBN : 978-2221253090
384 pages

Quatrième de couverture

Séoul, 1997. Un gangster accomplit une vengeance sanglante.
Montréal, 2022. Mark, un flic d'origine coréenne, Jade et Jindo, son labrador à l'odorat affûté, spécialisé dans la détection de mémoires électroniques, enquêtent sur un réseau pédopornographique.
Alors que les premiers coupables de cette sombre affaire tombent, un mystérieux tueur ensanglante l'hiver montréalais.

Mon avis

Séoul, 1997, voulant faire souffrir sa femme, un homme, violent et alcoolique commet un affreux crime. Il est emprisonné à vie. L’épouse fuit avec son fils et ils s’installent à Montréal sous un nom d’emprunt pour recommencer à vivre, se sentir libres et tenter d’oublier….

2022, Montréal. Le fils, de son nouveau patronyme Mark, est policier, la mère travaille dans un restaurant. Ils sont plus sereins. Lui collabore avec Jade, une jeune femme maître-chien dont le labrador repère les mémoires électroniques. Ils sont collègues et ont tissé des liens teintés de mélancolie, d’une forme de pudeur, oscillant entre amour et amitié. L’enquête du moment est de démanteler un réseau pornographique. Alors, forcément, Jindo, le beau labrador est très sollicité pour retrouver les ordinateurs ou clés usb cachés.
Mark traîne un mal-être suite à ce qu’il a vécu en Corée, il boit trop et il est souvent dans l’excès, borderline, ses chefs l’ont à l’oeil. Jade a la mémoire immédiate touchée suite à un accident, et elle est attachante dans sa fragilité. Elle fait tout pour compenser « son handicap ». Elle est appliquée, pointilleuse dans les tâches qu’elle exécute. Mark et Jade sont intéressants car ce ne sont pas des super héros, ils ont des failles, ils ont des difficultés à se confier, à se lâcher, comme si leur passé délicat les obligeait à être tout en retenue.

Ils s’investissent tous les deux dans leurs recherches mais on sent bien qu’ils ont des failles, sans doute un passé lourd à porter, des événements douloureux à digérer et un avenir difficile à construire. Pourtant, la mère de Mark a voulu offrir à son fils un avenir en s’installant au Québec… Les investigations suivent leur cours mais soudain un tueur sévit dans la ville, semant les cadavres sur le chemin de Jade et Mark. Y-a-t-il un lien avec eux ? Si oui lequel et pourquoi ? Tout va alors se télescoper. Passé, présent, futur vont s’entrechoquer, s’entremêler… même si le récit reste linéaire.

Dominique Sylvain excelle dans l’art de décortiquer les âmes. Elle fouille au plus profond de ses personnages pour décrire les tourments, les cauchemars de chacun, ainsi que les espoirs si ténus soient-ils. Elle trouve les mots pour expliquer la perversité, la bestialité de certains hommes sans en rajouter, c’est froid et ça vous fait frissonner. Astucieusement, elle apporte un brin de fantaisie en donnant la parole au fidèle compagnon de Jade : Jindo. Ce labrador qui voit tout, analyse avec humour et doigté ce qu’il observe mais à qui il manque la parole orale ! C’est un vrai plaisir de le lire. Il offre au lecteur une « fenêtre » plus légère pour souffler entre les passages plus noirs, plus difficiles.

J’ai aimé le mélange des cultures, l’évocation de la Corée à travers les souvenirs, le côté indien de Jade, le froid de Montréal, qui tient une place à part entière. Les descriptions sont pointues, précises et suggestives. C’est très visuel.
L’écriture de l’auteur est prenante, le rythme n’est pas très rapide car elle prend le temps de poser le contexte avant d’amener les actions mais il y a des rebondissements et cela maintient notre intérêt.

C’est une lecture addictive et dépaysante.

PS : la couverture est magnifique !


"La fille de Kali" de Céline Denjean

 

La fille de Kali
Auteur : Céline Denjean
Éditions : Marabout (28 septembre 2016)
ISBN : 9782501114479
504 pages

Quatrième de couverture

Toulouse : Éloïse Bouquet, de la Section de Recherches de la Gendarmerie, découvre Maurice Desbals, un ingénieur a priori sans histoire, dont le corps décapité a fait l'objet d'une macabre mise en scène : sur le mur, un swastika tracé avec le sang de la victime et, au pied du lit, un tas de piécettes et des pétales de fleurs faisant penser à une offrande. La tête du défunt, quant à elle, demeure introuvable… Vengeance, règlement de comptes, acte de barbarie à connotation sectaire ?

Mon avis

Kali est une déesse dans l’Hindouisme et celui ou celle qui la vénère est libéré de la peur de la destruction….

Lorsqu’on est né en Inde, tout cela est beaucoup plus représentatif et fait partie du quotidien dès l’enfance. Quand on a grandi avec de telles croyances, est-il possible de s’en affranchir pour avancer dans la vie ? Jusqu’où le vécu d’un jeune, le poids de son passé, l’apport de ses « racines » peut-il influencer et modifier le cours de sa destinée et ses choix ?

Au cours d’une banale visite de routine dans une résidence, car un homme n’a pas donné de ses nouvelles à sa famille, Eloïse, capitaine de gendarmerie, et son collègue se trouvent face à un meurtre sordide, inimaginable de cruauté. Elle demande à être chargée de l’enquête car elle se sent capable de mettre tout en œuvre pour démasquer le ou la coupable. Mais rien n’est simple, elle va se retrouver très vite confrontée à l’horreur puisqu’un autre assassinat avec le même modus operandi va être perpétré. L’enquête s’annonce plus que délicate et les pistes fort peu nombreuses. Tout s’avère mener à des culs de sac et dans ces cas-là, c’est retour à la case départ. De plus, il semblerait qu’il y ait des fuites au sein même de son équipe puisqu’une jeune femme reporter s’est emparée d’éléments confidentiels pour faire la une de la presse régionale et booster son site d’informations. Parallèlement aux recherches de la police, la jeune journaliste fouineuse aux dents longues et un détective privé en quête de sensations se retrouvent eux aussi à faire quelques investigations qui les conduiront, par d’autres chemins, sur les traces de personnes mêlées de près ou de loin aux crimes et à leurs ramifications.

C’est donc par plusieurs entrées qu’on pénètre dans ce roman, passant d’un personnage à un autre, les suivant dans leur quotidien et leurs prospections. Ce système permet d’éviter toute lassitude qui aurait pu apparaître avec un texte plus linéaire. D’autant plus que chaque situation (précédé du lieu, de la date et de l’heure) n’excède pas quelques pages. Le rythme est de ce fait très rapide, sans temps mort. L’écriture fluide et les dialogues instaurent une bonne cadence et on a de cesse de vouloir connaître la suite, même avec la peur au ventre. Céline Denjean sait très bien installer une atmosphère trouble et troublante, mettant le lecteur face à l’atrocité des événements. On se sent terriblement impuissant. On perçoit le dérangement mental qui monte crescendo, et on comprend très vite que cette forme de folie « nourrit » le criminel, que c’est « son moteur » et que tuer le fait exister.

Si on peut reprocher un petit côté caricatural à certains protagonistes, il n’en reste pas moins que l’auteur a bien maîtrisé son sujet et le contenu de son roman. En effet, c’est avec doigté qu’elle distille les indices amenant à comprendre et cerner la personnalité du tueur mais également des autres individus croisés dans ce livre. Le parallèle avec la déesse Kali est habilement lié aux rituels criminels, à l’enquête. Souvent, les gens imaginent que lire des romans policiers est moins « intellectuel » et apporte de fait, moins de connaissances au lecteur. Je serai curieuse de savoir combien de personnes avaient déjà entendu parler de Kali et surtout combien seraient capables de raconter sa « légende ». Maintenant, moi, je peux, et je suis satisfaite d’avoir passé un bon moment de lecture mais également enrichi ma compréhension de la religion et de la culture en Inde.


"Kasso" de Jacky Schwartzmann

 

Kasso
Auteur : Jacky Schwartzmann
Éditions : Seuil (4 Février 2021)
ISBN : 978-2021453966
226 pages

Quatrième de couverture

Après des années d'absence, Jacky Toudic est de retour à Besançon pour s'occuper de sa mère malade d'Alzheimer. Les vieux souvenirs et copains resurgissent. Les vieux travers aussi. En effet Jacky ne gagne pas sa vie comme les honnêtes gens. Son métier : faire Mathieu Kassovitz. Car Jacky est son sosie parfait, et vu que Jacky est escroc, ça fait un bon combo. Depuis des années, se faisant passer pour l'acteur, il monte des arnaques très lucratives.

Mon avis

Kasso est un polar atypique au ton ironique et à l’écriture jubilatoire. C’est empli de dérision, on rit, on s’amuse et on se dit que, dans la vraie vie, il existe des escrocs comme Jacky (tout le monde a entendu parler d’un certain Christophe R…)

Parce qu’il ressemble à l’acteur Mathieu Kassovitz, Jacky Toudic vit de petites arnaques en profitant de la situation pour mettre de l’argent de côté (à l’étranger bien entendu). Il reste « raisonnable » et ne se fait jamais donner de trop grosses sommes, ce qui évite les poursuites. Et puis, de toute façon, les gens qu’il « vole » lui donnent tout cela de leur propre volonté alors pas de risques. Comme ça, il continue…

Il vient d’être rappelé à Besançon, sa ville natale, pour s’occuper de sa maman, qui a la maladie d'Alzheimer. Sa première visite à l’EPHAD le secoue et il réalise que ce genre d’établissement est cher. Il retrouve ses vieux copains, des discussions débridées et des soirées apéro à la morgue …..
Et sur Tinder, une belle femme pour un coup d’un soir et plus si affinités… Mais enfin, lui, il n’aime pas trop s’installer en couple, routine, fidélité, et amour régulier, ce n’est pas trop son trip. Pourtant, elle est belle Zoé… et intelligente en plus. Elle lui propose une entourloupe XXL, le genre de truc inratable qui vous met à l’abri pour des années. Notre sosie voit là une aubaine merveilleuse. Il va falloir s’organiser, bien surveiller ses arrières, trouver la mise de fond, les bons alliés et après tout va rouler !

C’est avec un style enlevé et corrosif, des dialogues pertinents et amusants, des anecdotes drôles, un phrasé réjouissant que Jacky Schwartzmann m’a emmenée dans son histoire, dans les délires du personnage principal. Et que ça fait du bien de trouver cette dérision bien pensée entre deux livres plus « sérieux ». Je me suis régalée, j’ai souri, j’ai ri, j’ai imaginé les scènes (tiens un petit film d’une heure là-dessus ce serait pas mal du tout avec ou sans le vrai Mathieu). On suit les réussites et les déconvenues de Jacky. Il est attachant dans sa naïveté, sa spontanéité et son manque de recul parfois. Il est enthousiaste et finalement il croit en lui d’une certaine manière. Il a aussi une relation qui m’a plu avec sa mère. Il est évident que pour lui, rien n’est aisé, que la découvrir dans cet état, perdue, ne le reconnaissant pratiquement jamais, est déstabilisant. Mais il essaie malgré tout d’être un bon fils. Les passages qui évoquent la maladie sont teintés d’humour mais d’humanité aussi.

Il n’y a pas pléthore de personnages et chacun a ses propres particularités. En plus tout se déroule dans le même coin, donc le lecteur se repère sans difficulté. J’ai lu ce livre rapidement, c’est une « récréation » agréable, et les thèmes abordés (la maladie, l’escroquerie, l’engrenage lorsqu’on a commencé un mauvais coup, l’amour qui peut rendre aveugle etc…) sont loin d’être stupides même si, globalement, tout est survolé. Cela donne une lecture plaisante, amusante avec son lot de rebondissements (certains sont un peu prévisibles mais c’est bien car je me disais « ah aha, moi j’y avais pensé !).

Je ne connaissais pas cet auteur et je suis enchantée de cette découverte littéraire !

 


"Le cadeau" de Sebastian Fitzek (Das Geschenk)

 

Le cadeau (Das Geschenk)
Auteur : Sebastian Fitzek
Traduit de l’allemand par Céline Maurice
Éditions : L’Archipel (4 mars 2021)
ISBN : 978-2809841220
350 pages

Quatrième de couverture

Arrêté à un feu à Berlin, Milan Berg aperçoit sur le siège arrière d'une voiture une ado terrorisée qui plaque une feuille de papier contre la vitre. Un appel au secours ? Milan ne peut en être certain : il est analphabète. Mais il sent que la jeune fille est en danger de mort.

Mon avis

Lorsque je lis Sebastian Fitzek, je sais que je vais être à fond dans l’histoire, qu’il va sans doute me retourner comme une crêpe, me faire trembler et me surprendre. Son écriture est fluide, efficace, ses intrigues originales se tiennent globalement, ses personnages sortent de l’ordinaire et l’ensemble donne des romans où l’on tourne les pages sans reprendre son souffle.

Milan souffre d’alexie (trouble de la lecture dû à une atteinte du système nerveux central), les lettres sont pour lui des hiéroglyphes, elles ne représentent rien, il ne les reconnaît pas et ne peut rien repérer dans les écrits, les titres, les mots de la vie de tous les jours. Bien sûr, il n’a pas le permis et fait ses déplacements en vélo. Il a également une excellente mémoire visuelle ce qui lui permet de compenser, en partie, ses problèmes de lecture. Stratège, il a réussi à cacher ce handicap à son amoureuse qu’il a rencontré dans des circonstances très particulières. Lorsqu’elle lui demande de rentrer une adresse dans le GPS ou autre chose où la lecture intervient, il se débrouille pour trouver un moyen détourné pour biaiser. Cela l’oblige à être sans arrêt sur le qui-vive et cela dégénère parfois en crises d’angoisse.  Leur couple bât un peu de l’aile mais ils sont décidés à se faire aider.

Un jour, alors qu’il circule à bicyclette, il croise le regard d’une jeune fille assise à l’arrière d’une voiture. Ce qui l’intrigue, c’est qu’elle tient un papier sur lequel est écrit ….  bien entendu, il est incapable de le savoir ! Mais ce dont il est sûr c’est que cette gamine semblait apeurée, malheureuse et que son geste avait tout d’un appel au secours. Que faire ? Milan ne peut pas supporter l’idée de laisser quelqu’un en souffrance et il va mener l’enquête, parfois seul, parfois avec l’aide de sa compagne. Ce qu’il n’imagine pas, et le lecteur non plus, c’est que ses investigations vont l’entraîner loin très loin, au plus profond de son histoire personnelle et que cela va le bouleverser.

Plusieurs thématiques (dont tous les soucis liés à l’alexie) sont abordées mais une, en particulier, est développée par l’auteur, et il le fait avec intelligence. Une personne psychopathe, porteuse de troubles de la personnalité, capable de violence, va-t-elle transmettre cet état de faits dans les gênes de sa descendance ?

« Ou est-ce que le mal est enfoui en chacun de nous et que nous le maîtrisons que grâce à notre éducation ? » « Est-ce que tu penses que la méchanceté est une chose qui se transmet de génération en génération ? » (page 147)

J’ai trouvé intéressant de parler de l’influence de la médecine, de la recherche, des essais médicaux, de l’éducation, sur le comportement des personnes, d’explorer la piste de la recherche de la vérité (est-il bon de tout savoir ?).

Sebastian Fitzek excelle dans l’art de la manipulation autant pour ses protagonistes que pour ses lecteurs. Il nous berne, nous sort une révélation surprise et paf, on est face à une autre éventualité. C’est diablement bien fait et on se demande où il va chercher tout ça (il donne quelques explications en fin d’ouvrage).

Les chapitres courts maintiennent un rythme rapide, ils sont accompagnés de rebondissements, de revirements de situation et on reste en haleine, en attente de la suite. Le phrasé plaisant (merci à la traductrice), accrocheur, donne envie de tourner les pages de plus en plus vite pour connaître les événements à venir jusqu’aux révélations finales.

C’est une lecture rapide, sans prise de tête, qui m’a permis de passer un bon moment. Quelques situations sont un peu tirées par les cheveux, un peu surréalistes mais ça ne dessert pas l’ensemble qui reste « prenant ». L’auteur maîtrise parfaitement les codes du thriller : on a peur, on s’attend à tout, et il réussit à nous surprendre. Que demander de plus ?


"Résine" de Ane Riel (Harpiks)

 

Résine (Harpiks)
Auteur : Ane Riel
Traduit du danois par Terje Sinding
Éditions : Seuil (4 Mars 2021)
ISBN : 978-2021429244
306 pages

Quatrième de couverture

Une presqu'île, aux confins d'un pays du Nord. C'est là que vit la famille Haarder, dans un isolement total. Alors que le malheur ne cesse de frapper à la porte des Haarder, Jens, obsédé par l'idée de protéger sa famille contre le monde extérieur qui n'est pour lui que danger et hostilité, va peu à peu se barricader, bâtir autour de la maison une véritable forteresse, composée d'un capharnaüm d'objets trouvés ou mis au rebut, et séquestrer sa femme et sa fille.

Mon avis

« Résine » est un roman surprenant, tragique, dur, dérangeant et déroutant mais il est porté par une écriture lumineuse (et probablement une excellente traduction) qui, à elle seule, vaut le détour. C’est l’histoire d’une famille un peu sauvage au départ, des gens qui travaillent mais qui aiment bien qu’on les laisse en paix pour vivre leur temps libre à leur guise et choisir leur organisation. Jusque-là, rien à redire même si pour les enfants, ce fonctionnement n’est pas toujours évident. D’autant plus que la famille vit sur une bande de terre, en quelque sorte l’excroissance d’une île. Ainsi, ils sont loin du reste des habitants, ce qui ne les gêne nullement. Le couple et ses deux fils vivent de peu. Un des fils finira par quitter ce lieu car il ressent le besoin de contact humain. L’autre restera et finira par fonder une famille et marcher sur les traces de son paternel…. C’est sur cette époque et cette génération que va principalement se concentrer ce livre.

Jens Haarder, le père a des méthodes bien à lui pour nourrir et entretenir les siens. Des idées reçues également, l’école à la maison, le pouvoir de la résine, son utilisation, le danger que peuvent représenter les médecins, etc. C’est essentiellement Liv, la jeune fille qui se confie. Elle n’a rien connu d’autre que cette façon de faire, d’agir, elle le dit elle-même, elle a appris des choses que beaucoup d’enfants de son âge ne connaissent pas et elle en ignore d’autres qu’elle aurait dû apprendre. Cela fait d’elle un être à part, attachant, éthéré, porteur tout à la fois de sagesse et de naïveté. Mais surtout, une personne très forte car confrontée à l’inexprimable. La limite entre le bien et le mal, entre ce qui se fait ou ne se fait pas n’existe pas pour elle. Elle est, malgré ses travers, d’une incroyable humanité.

Dans ce récit, nous découvrons des faits anciens par des retours en arrière, le présent par la bouche de Liv ou d’un narrateur et quelques lettres de la mère de Liv. L’équilibre entre les différents aspects de cette fiction est excellent. Pas de longueurs, ni de lourdeurs. Dès les premières pages, ça vous prend aux tripes et vous êtes dedans. Il y a une tension permanente et en même temps une certaine forme de poésie. Les Haarder aiment la nature, les arbres, le père inculque le respect de l’environnement à sa progéniture. Il est habité par certaines valeurs mais petit à petit sa vision de l’espace proche, du quotidien, de la réalité se déforme. Et à partir de là, tout se gâte, s’altère. Obésité morbide, folie, dissimulation, et bien d’autres terreurs se mettent en place, grignotant la liberté d’exister des uns et des autres.

L’auteur a su trouver comment capter et fasciner le lecteur, je suis restée le souffle court et les mains moites jusqu’à la fin.  Ce qui, à mon avis, est très fort, c’est le ressenti qu’elle nous laisse, à la fois d’être révulsée et révoltée par certains actes mais en même temps, d’avoir envie de prendre Liv par la main. Cette dernière n’est pas seulement une victime innocente, elle est celle qui, sans cesse, essaie de comprendre, d’expliquer, presque de pardonner, pour continuer à avancer, pour s’autoriser à vivre…. Ane Riel a un phrasé magnifique, elle ne fait pas dans le pathos (et pourtant, elle aurait pu vu ce qu’il se passe), elle offre à chaque personnage une part de bonté même si pour certains l’approche de ce sentiment est faussée.

Cet opus, hors du temps, m’a beaucoup plu et je vais suivre cet auteur de près.

Un extrait de la page vingt-deux résume ce recueil :

« Je ne sais pas si je dois considérer notre vie comme un conte de fées ou comme un roman d’horreur. C’est peut-être les deux. J’espère que tu sauras entrevoir le conte de fées. »