"L'Esteta" d'Amadeo Alcacer


L’Esteta
Auteur : Amadeo Alcacer
Éditions : Santa Rosa (25 septembre 2015)
ISBN : 978-1519036896
251 pages

Quatrième de couverture

L’inspecteur Ivo Matich suit les traces d’un meurtrier avec lequel il a un compte personnel à régler. Dans sa quête, il sera secondé par Manuela Sepulveda, une jeune recrue du commissariat central de Santiago du Chili.  Le criminel quant à lui, dérape, enchaîne les assassinats et devient complètement incontrôlable. Il sollicite de son côté, l’aide de la psychiatre Lucia Felipez qui commence à décortiquer sa psyché torturée.
Réussira-t-il à disparaître définitivement et échapper ainsi aux forces de police ?

Mon avis

Qu’est ce que l’art ?

Ils sont deux à hanter les pages : Ivo Matich, le policier et l’Alicanto, l’assassin.
Tous les deux ont des points en commun, des personnalités tourmentées, des passés lourds à porter. Bien sûr, sur le papier, c’est Ivo, le policier qui traque l’Alicanto mais dans la réalité, c’est beaucoup plus complexe. Ils se cherchent, se provoquent, jamais en face, mais à travers leurs actes, leurs pensées. Aucun des deux ne baisse sa garde, bien décidés qu’ils sont à tenir les rênes en mains.

Ivo porte son doute identitaire comme une marque de fabrique, tantôt croate, tantôt chilien, il ne sait plus qui il est, il a du mal à se stabiliser.  Il boit trop, il drague mal, il se pose beaucoup (trop) de questions. Mais une chose est certaine, il veut venger son coéquipier tué par L’Alicanto. Il n’aura de cesse de traquer cette représentation du mal qui l’obsède.
L’Alicanto évoque la mort comme une pulsion. Il lui faut tuer pour exister, ressentir du plaisir. Quand il s’exprime dans des courriers (envoyés à un tueur  d’exception, sa muse, son modèle), ses mots seraient presque poétiques pour parler de l’horreur, de la violence à l’état pur « La beauté dans la mort »….. Un meurtre peut-il être une œuvre d’art ? Le passé de l’Alicanto a-t-il conditionné son présent ? Cet être indescriptible est-il capable d’aimer, de recevoir de l’affection et d’en donner ?

Qui des deux tient les cartes en mains, qui manipule qui , qui aura le dessus?  Chacun fait preuve d’une intelligence hors du commun, d’une analyse fine des situations, anticipant au maximum les réactions de l’autre. On se croirait dans un jeu d’échecs géant où les pièces n’avancent jamais sans réflexion, où chaque « joueur » se positionne en fin stratège.

Toutes ces interactions se déroulent au Chili, en partie à Santiago, dans une ambiance politique et humaine remarquablement décryptée pat l’auteur. Non pas qu’il nous raconte tout ce qui s’est passé et qui n’aurait pas forcément un intérêt primordial dans le roman ; non, il s’agit d’une atmosphère, d’une ambiance, d’explications sur la vie là-bas au détour d’un reportage, d’une conversation . On découvre les mapuches, on lit des constats sur le gouvernement de Michelle Bachelet.
« Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Bachelet, tout avait changé. Les règles déontologiques primaient aujourd’hui sur les résultats. Paraître était devenu plus important que de nettoyer la ville des ordures qui arpentaient les trottoirs. Le monde ne tournait pas rond.»
Et ces états de faits influencent les personnages qui évoluent dans ce milieu. Les policiers notamment, pour qui la corruption fait partie du quotidien. Récupérer de la drogue et la garder bien au chaud … en quoi est-ce gênant ? 

La force de cette intrigue est dans le fait de ces deux être qui se heurtent, se découvrent (au sens où nous apercevons de plus en plus de leur personnalité), se cachent à nouveau, mettant en place un suspense de plus en plus tendu. A l’origine, lui est croate, et son caractère est plus « carré » que celui de l’Alicanto qui est tout feu tout flammes….mais….il habite au Chili….et cela modifie ses perceptions de base. Est-ce que c’est cela qui lui permettra de mieux cerner la personne dont il veut la mort ?  En se rapprochant d’elle?

Amadeo Alcacer sait à merveille installer un climat dans un roman, il décrit parfaitement l’état d’esprit du tueur, ses besoins, ses motivations. Comme il varie les procédés d’écriture (lettres, reportages, dialogues, etc) pour nous faire découvrir tout cela, son style n’est jamais lourd.  C’est donc un texte bien agencé, dans une atmosphère ténébreuse à souhaits  qu’il nous offre pour cette suite de l’Alicanto.

"L'empreinte" d'Alexandria Marzano-Lesnevich (The Fact of a Body, a Murder and a Memoir)


L’empreinte (The Fact of a Body, a Murder and a Memoir)
Auteur : Alexandria Marzano-Lesnevich
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié
Éditions : Sonatine (10 janvier 2019)
ISBN : 9782355846922
480 pages

Quatrième de couverture

Etudiante en droit à Harvard, Alexandria Marzano-Lesnevich est une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur emprisonné en Louisiane, Rick Langley, dont la confession l’épouvante et ébranle toutes ses convictions. En enquêtant sur cette affaire, elle découvre alors les mobiles de celui-ci qui, à sa grande surprise, font écho à son histoire personnelle.

Mon avis

Croire en la loi…..

Alexandria Marzano-Lesnevich a écrit un livre qui se démarque complètement de ce qu’on a l’habitude de croiser. Véritable pépite littéraire où plusieurs genres se mêlent avec intelligence et brio. En effet, il y a un peu de biographie, de journalisme d’investigation, d’enquêtes, de thriller…. Mais surtout il y a le cheminement d’une femme qui se dévoile, va très loin, creuse de plus en plus pour comprendre les faits qu’elle évoque mais également pour se comprendre elle-même.

Cette jeune femme est « élevée dans le droit » (ses parents sont avocats) comme d’autres le sont dans l’enseignement ou le médico-social parce que toute la famille « trempe » dedans. Alors, forcément, elle se lance dans des études en lien avec la justice pour continuer dans la lignée familiale. Elle est contre la peine de mort, c’est une certitude qui lui semble inébranlable. Elle a intégré Harvard et va faire un stage dans un cabinet d’avocats en Louisiane. Dès le début, elle se retrouve à découvrir l’affaire d’un meurtrier pédophile :  Ricky Langley.  Ce pourrait être, pour elle, un cas d’école lui permettant de mieux cerner les tenants et aboutissants du métier qu’elle souhaite exercer. Mais cela va être beaucoup plus, et s’il fallait employer un seul mot pour le définir, je dirai : un bouleversement. Elle va relier ce qu’elle apprend de Ricky à sa propre histoire et tous ses fondamentaux vont être ébranlés.

Dans ce recueil, elle alterne les pages où elle fait des recherches, retranscrivant des extraits d’auditions, de documents, fouillant dans le passé de l’assassin  avec des passages beaucoup plus intimes où en employant le « je », elle nous plonge au cœur de sa vie, de ce qu’elle a subi, de ses souffrances….. Elle est bousculée dans ce qui était ses convictions, et elle va analyser, décortiquer, « autopsier » sa famille, son passé pour avancer er devenir celle qu’elle doit être…..Dans un même chapitre, on peut passer des faits qu’elle observe (le meurtre du  petit Jeremy Guillory, âgé de six ans tué par Ricky, le procès, les causes, les conséquences) à son propre vécu. Elle établit des parallèles, nous démontrant comme chaque acte fait écho à sa vie, parfois douloureusement ….

Il lui est arrivé de rajouter quelques détails non trouvés dans les dossiers qu’elle a consultés mais globalement, elle est restée fidèle au contenu de ce qu’elle a lu. C’est un travail de recherches admirable mais pas seulement. Dans ce récit, elle essaie de saisir pourquoi Ricky en est arrivé là, si dès le départ tout était en place pour qu’il est une vie marginale. Mais elle ne s’arrête pas à lui, elle va plus loin : la mère de Jeremy, les voisins, les juges, sa famille, elle, tout ce que chacun d’eux a pu ressentir, est décomposé, pesé, soupesé jusqu’à ce qu’elle trouve une explication qui lui semble en équilibre avec le reste.

Son écriture quasi chirurgicale, efficace, pose les événements, les relations entre les uns et les autres. Le style est étoffé, avec des détails. Tout se déroule sous nos yeux et la froide analyse qu’en fait l’auteur ne bloque pas les émotions qui sont nombreuses ainsi que les questions. Qu’est-ce que le pardon ? Comment défendre un homme qui a commis l’inimaginable ? Comment se construire après des abus sexuels minimisés ? Comment s’aimer ?  Et finalement, pour être juste, suffit-il d’obéir aux lois ?

Dans cet opus que j’ai énormément apprécié, Alexandria nous montre comment son regard a évolué, et la mutation profonde qui s’est opérée en elle. Si elle n’avait pas fait ce stage, qui serait-elle maintenant ?



"Pour que tu me reviennes" de Julie C. Combe


Pour que tu me reviennes
Auteur : Julie C. Combe
Éditions : Fleur Sauvage (10 Octobre 2017)
ISBN : 978-2378370008
260 pages

Quatrième de couverture

Lyon, 2016. Dans les Monts d’Or, la vie semble paisible au manoir Saintclair. Cette famille de riches entrepreneurs est à la tête de la multinationale la plus puissante du pays depuis plusieurs générations. Cependant, la fortune et la renommée ne suffisent pas à épargner leur belle destinée. À la tête de l’empire familial, Gabrielle Saintclair livre le combat le plus difficile de sa vie. Rongée par le cancer, elle s’enfonce encore plus dans la tourmente lorsque sa nièce, qu’elle a élevée comme sa propre fille, disparaît à la sortie de l’école. En charge de l’affaire au SRPJ de Lyon, le lieutenant Santana devra mener l’enquête en s’efforçant de ne froisser ni sa hiérarchie, ni la susceptibilité des Saintclair.

Mon avis

L’argent ne fait pas le bonheur, on le sait déjà et avoir des finances au summum n’empêche pas non plus, les problèmes, les ennuis. Gabrielle Saintclair en sait quelque chose, une tumeur au cerveau la ronge et si elle peut s’offrir le luxe (tout aléatoire) d’une infirmière à domicile, cela n’exclut pas les douleurs récurrentes, la souffrance….  Comme les tourments viennent rarement seuls, voilà que sa nièce adorée, qu’elle élève depuis le décès de ses parents, est kidnappée. Situation délicate à gérer surtout quand la fatigue prend le dessus et peut exacerber les ressentis.

 Une équipe de police est diligentée et l’enquête est menée tambour battant par le lieutenant Santana. Ce dernier est parfois un peu trop direct dans ses propos et sa façon de faire….. et il lui arrive d’agir en cavalier seul….En parallèle, nous découvrons la vie de Nathan, seul avec sa mère, en proie à d’énormes difficultés financières.  Un enfant fragile, parfois un peu isolé, qui a un énorme besoin d’affection.

Deux mondes bien différents, chacun luttant pourtant pour une forme de survie. Quel peut être le rapport entre ces personnages ? C’est tout le talent de Julie C. Combe qui permettra d’installer des corrélations entre ces personnes qui ne sont pas faites pour se rencontrer.

C’est une histoire très aboutie que l’auteur a écrit. Elle sait manier avec dextérité le suspense, distribuant quelques indices pour nous permettre de rester accroché aux pages, persuadé que dans quelques lignes, tout va s’éclairer. Elle décrit les rapports humains avec doigté et finesse, nous embarquant dans des sentiments variés pouvant aller de l’empathie à l’aversion.

J’ai beaucoup apprécié ce roman. La qualité de l’écriture est indéniable ainsi que la parfaite maîtrise de la complexité des relations familiales, du poids du passé, qui peut être si difficile à porter, au point de transformer les hommes et les femmes, les emmenant sur des rives troublées…. De plus, Gabrielle, est une femme tellement attachante qu’elle semble vivre entre les pages….

"Stabat Murder" de Sylvie Allouche


Stabat Murder
Auteur : Sylvie Allouche
Éditions : Syros Jeunesse (14 Mars 2017)
ISBN : 978-2748523409
304 pages

Quatrième de couverture

Valentin, Matthis, Mia et Sacha étudient le piano au Conservatoire national supérieur de musique depuis trois ans. Trois années de perfectionnisme et d'acharnement entièrement tournées vers un concours qui déterminera leur avenir. Ils sont inséparables, se comprennent mieux que personne, mais ils sont aussi en compétition et n'ont rien d'adolescents normaux. Lorsque, du jour au lendemain, Valentin, Matthis, Mia et Sacha sont tous les quatre portés disparus, La commissaire, Clara Di Lazio s'intéresse de plus près à leurs familles...

Mon avis

La musique pour seul horizon…

Comme de futurs grands sportifs, ils s’entraînent des heures et des heures. Pourquoi ? Parce qu’ils préparent un concours. Qui sont-ils ? Quatre étudiants du Conservatoire de Musique, amis ou adversaires ? Complices en tout cas autour de leur excellent professeur. Issus de quatre familles, un peu « caricaturées » (mais je vous rappelle qu’il s’agit d’un roman jeunesse), ils jouent pour réussir mais surtout parce qu’ils aiment ça. La musique habite leur esprit, leur quotidien et ils ne vivent que pour elle, ne pensent qu’à elle….

Et puis, un jour, tous les quatre, ils disparaissent. Ont-ils été enlevés, ont-ils fugué ? On le sait dès les premières pages : ils sont prisonniers. Qui, pourquoi, dans quel but ? Dans ce roman, l’auteur va alterner les passages où on voit les quatre jeunes dans le lieu où ils sont retenus, le présent avec l’enquête, les réactions des amis, des familles et un passé récent nous faisant découvrir leur vie quotidienne à travers les souvenirs des uns et des autres.

La découverte du milieu du Conservatoire National Supérieur de Musique est intéressante. Sans entrer dans les détails, Sylvie Allouche montre tous les sacrifices nécessaires pour être dans les meilleurs. Sacrifices pour les pianistes mais également pour certaines familles pour qui tout cela est difficile à gérer.  J’ai d’ailleurs lu qu’elle s’était bien renseignée sur cet univers pour écrire et cela se sent.  Elle a sans doute également observé finement les rapports humains entre les élèves et leur professeur et entre les élèves entre eux.

La commissaire chargée de l’enquête est une femme qui ne lâchera rien. Sa propre histoire est douloureuse et de ce fait, elle fera tout pour retrouver les deux garçons et les deux filles. Elle en fait un défi personnel, pour se pardonner, faire résilience….

Les quatre adolescents sont abandonnés à eux-mêmes dans une pièce sans lumière, avec un confort plus que sommaire et de la nourriture au compte-goutte. Ils vont réagir différemment, se posant des questions comme le lecteur lambda (celui qui n’est pas comme moi, vu que je lis toujours la fin avant de commencer ;-) Peut-être que les motivations du ou des ravisseur(s) auraient peu être plus développées mais ce qu’on en saura suffi largement. On est dans un livre jeunesse et l’auteur a su adapter son écriture. Elle va à l’essentiel et donne ce qu’il faut d’indications pour qu’on suive sans problèmes. De plus, les indices sont distillés petit à petit.

J’ai apprécié cette lecture et je pense qu’elle conviendra à merveille à de jeunes lecteurs. En effet, le fait de ne pas trop rentrer dans les détails sur les souffrances des musiciens, permet  de rester immergés dans l’intrigue sans trembler de peur et avoir envie d’abandonner la lecture ce qui est important pour ceux qui découvrent le genre policier.

Comme l’explique Sylvie Allouche, il est intéressant de noter que le titre « Stabat Murder » fait référence au morceau musical «  Stabat Mater » de Pergolèse 

(qui est une œuvre religieuse écrite en 1736, dont le premier vers en latin est « Stabat Mater dolorosa » qui se traduit par « La Mère se tenait debout , malgré la douleur ». Belle analogie qui ramène à l’attitude de toute mère qui se bat lorsque son enfant est en danger….


"Ce parfait ciel bleu" de Xavier de Moulins


Ce parfait ciel bleu
Auteur : Xavier de Moulins
Éditions : Au Diable Vauvert (1 er Mars 2012)
ISBN : 978-2846264006
210 pages

Quatrième de couverture

On retrouve ici Antoine Duhamel le personnage du premier roman de l'auteur, Un coup à prendre. Il est désormais divorcé et père recomposé dans les bras de Laurence, mais peine toujours à se séparer d'Alice et ne se résout toujours pas à cesser d'hésiter entre deux femmes. comme entre regret et renoncement. Il va offrir à celle qui est finalement sa seule confidente, sa grand-mère Mouna, deux jours hors de la maison de retraite où elle a préféré finir ses jours. 

Mon avis

Elle s’appelle Mouna, il s’appelle Antoine. Elle est la grand-mère, il est le petit fils, fraîchement divorcé, installé depuis peu avec une nouvelle compagne.

Elle a décidé de sa vie et a rejoint une maison de retraite avant de devenir un poids pour ses enfants.
« ………… de .rester maître de son destin. D’éviter aux siens le moment fatidique où, elle aurait imposé à ses enfants de la déporter, de fermer à sa place et pour toujours la porte de chez elle. »

Lui, il ne sait plus trop où il en est de sa vie, de ses choix, alors il se rapproche de sa mamy, se confie et de fil en aiguille va apprendre à mieux la connaître, l’aimer pour ce qu’elle est et s’apercevoir que c’est une femme formidable qui a assumé les choix qu’elle a faits.

A travers leurs dialogues, leurs échanges, c’est toute une philosophie de vie que transmet cette femme à son petit fils, un regard sur la vie, les familles décomposées puis recomposées, le bonheur, celui qu’on garde, celui qu’on fuit (de peur qu’il ne se sauve ?)

C’est écrit avec une tendresse rare chez un homme, une délicatesse de bon aloi, ça se déguste comme un petit bonheur offert, qu’on ne peut partager qu’avec des amis vraiment intimes qui comprendront à travers les lignes qu’être heureux c’est parfois regarder le ciel bleu ou revoir la mer….

"La Légende d'Argassi - Tome 3 : La Dernière Bataille" de Martine Sonnefraud Dobral

La Légende d'Argassi Tome 3 - La Dernière Bataille
Partie 1 : Le retour
Partie 2 : La dernière prophétie
Auteur : Martine Sonnefraud Dobral
Éditions : Les Sentiers du Livre (14 Novembre 2016)
Partie 1 ISBN : 9782754305600
Partie 2 ISBN : 9782754305617
Partie 1 : 580 Pages - Partie 2 : 592 pages


Ce livre a été élu « Coup de cœur fantastique » 2017 de la ville de Somain

Quatrième de couverture
La Légende d'Argassi 3 en 2 parties
PARTIE 1 : Le Retour - PARTIE 2 : La Dernière Prophétie
Voici plusieurs années, Victoire vint à bout d'une prophétie dans une autre dimension et y leva une malédiction. Elle y trouva sa vérité et ouvrit un portail. Quelques années plus tard, rattrapée par le rêve et ceux du Monde Connu en plein New York, elle fit face à de nouvelles épreuves menées cette fois contre sa famille et avec leur aide, déjoua le destin.
Aujourd'hui, sa fille Adriana, appelée à son tour à rejoindre le Monde Connu, se voit elle aussi investie d'une mission sacrée. Confrontée au Mal pur, elle devra également faire des choix cruciaux pour mener sa propre quête, trouver sa vérité en ce monde et dans l'autre et refermer le portail à tout jamais.

Mon avis

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé les personnages de la Légende d’Argassi. Je suis toujours aussi admirative de la façon dont l’auteur installe des liens entre les Deux Mondes, avec ses personnages en miroir, des points communs, des mises en abyme des esprits et malgré tous des différences.  Tout est mis en place de manière très visuelle, et cela donne du rythme au récit car on imagine sans peine les événements et les challenges qui attendent les différents protagonistes.

Cette fois-ci, l’essentiel se passe dans le Monde d’Ailleurs, où Adriana, musicienne de talent va se retrouver investie d’une mission. Elle connaît cet « univers  parallèle » par les récits qu’elle a écoutés lorsqu’elle était enfant et qui, pour elle, sont dans ses rêves mais parfois le rêve rejoint la réalité, n’est-ce pas ? 

Elle va devoir agir, vivre de nombreuses aventures pour démêler un état de faits bien délicat mais c’est une jeune femme pleine de ressources, volontaire, brillante dans sa façon d’être et ses relations humaines. Elle est attachante, opiniâtre …. Je ne raconterai rien de l’histoire pour ne pas déflorer le contenu mais le récit est très addictif et la fin avec le retour à New-York est un excellent parallèle.

C’est d’ailleurs ce qui me plaît dans cet ensemble qu’a créé l’auteur, les liens entre les Deux Mondes sont « cohérents » (si on peut parler de cohérence dans le fantastique ;-) presque « logiques ». Je crois que c’est une grande force de ces romans. On est surpris, mais il y a malgré tout un petit côté « familier » (notamment à cause des similitudes entre les deux lieux, ça permet de rester dans l’étrange et le connu à la fois.

Une belle réussite que ces deux recueils !

"Dis-moi si tu m'aimes" de Dominique Uhlen


Dis-moi si tu m’aimes
Auteur : Dominique Uhlen
Éditions : Passion du Livre (5 Novembre 2018)
ISBN : 979-1097531294
114 pages

Quatrième de couverture

« Dis-moi si tu m’aimes » est une nouvelle qui égratigne, agace, amuse aussi, où cohabitent bons sentiments, amour, passion et... mort. Des chassés croisés amoureux dépeints sans fard, souvent compliqués, parfois meurtriers !

Mon avis

Et si je t'aime, prends garde à toi.....

Quatre nouvelles sur l’amour qui se croisent, s’entrecroisent parfois avec des personnages qui apparaissent d’un côté ou de l’autre. Quatre histoires jubilatoires portées par une écriture drôle, sensible, plaisante. 

L’auteur nous entraîne dans son univers où des couples se forment, se séparent, se disputent, se cherchent, se comprennent ou pas… Oui, comme dans la vraie vie ! Mais là, les situations sont justes cocasses ce qu’il faut, sans exagération. Certains se font avoir et on sourit ou bien on les prend un peu en pitié…. Les hommes sont égratignés et les femmes veulent les conquérir ou se venger….

J’ai vraiment passé un excellent moment en lisant ce petit livre, ce n’est pas mièvre et on imagine très bien les faits. En quelques mots, Dominique Uhlen plante un décor et lance les dialogues entre les protagonistes : jeu de séduction, échanges à la « je t’aime, moi non plus, mais non, mais si… » Ce que j’ai beaucoup aimé ce sont les quiproquos qu’installe l’auteur. Par exemple, la femme qui se croit aimée alors qu’elle est manipulée, les retournements de situation … les petits coups en douce, la duplicité de quelques personnages … On devient complice de leur fourberie mais sans agir, donc c’est très amusant car on ne risque rien si ce n’est de rire et ça, ça fait du bien !



NB: Messieurs, méfiez-vous de la femme rusée qui sommeille ...

"Le pays des oubliés" de Michael Farris Smith (The Fighter)


Le pays des oubliés (The Fighter)
Auteur : Michael Farris Smith
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau
Editions: Sonatine (17 Janvier 2019)
ISBN : 978-2355846458
250 pages

Quatrième de couverture

Abandonné à la naissance, Jack est passé d'orphelinats en foyers, avant que Maryann le prenne sous son aile. Aujourd'hui celle-ci vit ses derniers jours et sa propriété est menacée par les banques. Jack, veut à tout prix conserver cet héritage, doit trouver l'argent nécessaire. Mais, le corps cassé par une vie de combats, il ne se sent plus la force d'avancer. Il doit aussi affronter Big Momma Sweet, qui règne sur cet empire du vice qu'est le delta du Mississippi.

Mon avis

Bouleversant …

Comme dans son roman précédent « Nulle part sur la terre », Michael Farris Smith donne la parole à ceux que l’Amérique oublie. Pas forcément des laissés pour compte, mais des hommes et des femmes malmenés par la vie, cabossés, secoués. Des personnes qui ne font pas toujours les bons choix mais qui sans arrêt se relèvent et essaient d’avancer…. Il parle d’eux avec une écriture qui irradie. Chaque mot, lourd de sens, parfois très sombre, scintille malgré tout car porté par un style qui magnifie le récit, qui lui donne vie malgré des faits graves, des histoires obscures. C’est poétique, plein de sensibilité, poignant.
« Juste ce sentiment d’être une âme singulière parmi les vivants infinis et les morts innombrables avec cette terre noire collée à la peau de nos pieds nus. »
Je remercie le traducteur, Fabrice Pointeau, qui a su trouver les termes les plus appropriés pour chaque phrase, gardant ainsi la force et la puissance du style de l’auteur.

Il s’appelle Jack, Jack Boucher, « un nom qui signifie quelque chose en français ». Abandonné à la naissance, il a été balloté de foyer en foyer puis Maryann l’a accueilli, recueilli, comme on prend sous son aile un animal blessé…. Elle l’a accepté comme il était. Il vivait avec la peur de se retrouver seul une fois encore puis ces deux-là se sont compris. Il a grandi. Une vie de combat, même si sa tutrice aurait souhaité autre chose pour lui. Il est maintenant blessé dans son corps et son esprit, et doit une énorme somme d’argent à Big Momma Sweet. C’est une femme qui ne lâchera rien et qui veut renter dans ses frais. Maryann elle, est arrivée au bout de sa vie et son esprit se perd. Jack veut lui donner une dernière fois l’image de « l’homme bien » qu’il est au plus profond (ou qu’il a essayé d’être ?) en payant sa dette et en gardant la maison et le terrain qu’elle lui a légués.  Comment faire ? Comment cet homme usé a-t-il encore la force de chercher une solution ? Lui, qui est au bord du gouffre ne risque-t-il pas de prendre de mauvaises décisions ? Big Momma Sweet et ses hommes rodent, observent, soufflent le chaud et le froid…. Et lui se bât contre les autres, contre lui-même et surtout contre ses démons.

Le texte est tellement réaliste, fait de peu de mots que chaque chapitre vous frappe en plein cœur. On s’attache à Jack, malgré ses défauts, ses faiblesses. Son passé est si douloureux à porter. J’ai aimé les conversations qu’il a avec ceux qu’il rencontre, elles donnent de la profondeur et un autre éclairage aux événements. Cet homme est un battant, un combattant, un de ceux que vous n’oubliez pas une fois le livre refermé.
« Puis il prit une grande inspiration et ferma les yeux, et dans les cavernes de son esprit abîmé il chercha tous les fragments de haine et de ressentiment, et ces fragments avaient des bords tranchants. »

Lorsque je lis Michael Farris Smith, je suis complètement en osmose avec ce que je découvre. Je termine, presque épuisée, tant je suis en symbiose avec les personnages. J’ai fait connaissance avec Jack, je l’ai accompagné sur la route, j’ai souffert avec lui et je sais qu’il restera gravé en moi.

"Lavage à froid uniquement " de Aurore Py


Lavage  à froid uniquement
Auteur : Aurore Py
Éditions de l’Aube (3 Mars 2016)
ISBN : 978-2-8159-1416-1
272 pages

Quatrième de couverture

« Ça part de traviole d’emblée et si je devais me présenter, je ne saurais trop par quel bout prendre ma vie. Aujourd’hui, elle se résume à être mère au foyer. J’ai 37 ans, trois enfants, un bel appartement au centre de Lausanne et bien que ça manque d’originalité, oui, je suis désespérée.
Mon avis

Et si on faisait une machine ?

Avec une écriture enlevée, jubilatoire, l’auteur nous entraîne dans le cycle complet d’une machine à laver ;-)
Ça décape, ça brasse, ça tord (de rire), ça essore et ça vous laisse le temps de vous étendre sur le canapé pour une lecture sans temps mort. On rit beaucoup, mais quelques sujets graves sont abordés, le plus souvent avec humour, parfois avec le recul nécessaire à la prise de conscience du lecteur. En effet, quelle place est laissée aux femmes lorsqu’elles ont des enfants à élever et un métier passionnant qui les accapare trop ? Quel rôle peut avoir l’époux devant celle qui reste à la maison mais dont, de fait, l’horizon est restreint ? Comment lui permettre de toujours s’épanouir ? Où est le juste équilibre pour ne rien sacrifier et surtout ne pas culpabiliser ? Comment gérer celle qui est mère jusqu’au bout des ongles, envahie par le quotidien et qui n’en reste pas moins la compagne de tous les jours ? Comment l’aider, lorsque, harassée, elle baisse les bras et ne fait plus face ? Ce n’est aisé  ni pour celui qui reste à la maison, ni pour celui qui travaille, fuyant parfois l’atmosphère plombée par les couches et les cris des enfants ….

Les personnages sont truculents, avec des caractères bien définis. Le policier entêté m’a bien amusée, collé aux basques de notre mère de famille. Le mari qui ne sait plus où donner de la tête, qui se laisse prendre au piège du presque adultère est attachant dans sa façon de perdre pied de temps à autre. Quant à notre maman au foyer, qui goûte à la liberté et à la fantaisie, elle a un franc parler et une façon de s’exprimer qui donnent envie de faire rapidement sa connaissance pour une escapade « entre filles ». Tiens d’ailleurs, n’est-ce pas là que le bât blesse ?  Finalement, ce qui lui manque peut-être, c’est une bonne copine, une vraie, celle qui peut comprendre les choses et aider, lorsqu’il y a besoin, sans juger ?

J’ai beaucoup ri en lisant ce roman. J’ai apprécié la construction globale et les « différents cycles de lavage » ainsi que les citations de l’ordre de Saint-Benoît. Aurore Py a un style direct, simple, mais on sent qu’elle n’est pas superficielle et qu’elle a de nombreuses connaissances, son vocabulaire est plutôt riche. Sous les dehors d’un texte léger, elle évoque de vrais problèmes de société et son propos n’est pas dénué de sens même si elle l’écrit avec humour.  C’est un réel plaisir de la lire. Elle présente les situations et les événements de façon très visuelle et plusieurs fois, je me suis prise à imaginer les scènes le sourire aux lèvres. C’est frais, actuel, drôle.


"L’étranger dans la maison" de Shari Lapena (A Stranger in the House)


L’étranger dans la maison (A Stranger in the House)
Traduit de l’anglais (Canada) par Valérie Le Plouhinec
Editions: Presses de la Cité (17 Janvier 2019)
Auteur : Shari Lapena
ISBN : 9782258137660
310 pages

Quatrième de couverture

Mariés depuis deux ans, Karen et Tom ont tout pour être heureux. Un soir, quand Tom rentre à la maison, Karen s’est volatilisée. Tom reçoit une visite de la police : son épouse a été victime d’un accident de voiture, dans un quartier malfamé. À son réveil à l’hôpital, la jeune femme a tout oublié. En convalescence, Karen est décidée à reprendre le cours de sa vie. Sauf que quelque chose cloche. Elle sait que, depuis quelques mois, quelqu’un s’introduit en leur absence dans la maison…

Mon avis

Pour son deuxième roman, Shari Lapena n’a rien perdu de son écriture totalement addictive pour le lecteur. Dans ce nouveau thriller « domestique » mettant en scène un couple et leurs voisins, elle nous bluffe une fois de plus avec une fin décapante mais pas que ….

Tom et Karen sont mariés, tout va bien, et comme dit la maxime « ils ont tout pour être heureux ». Elle n’a pas de famille, il n’a qu’un frère. Ils ne savent que l’essentiel de leur passé respectif mais ça leur suffit puisqu’ils s’aiment et sont en parfaite harmonie. Un soir, Tom découvre la maison vide, abandonnée, ouverte et le repas en préparation…Il apprend dans la foulée que son épouse a eu un grave accident dans un quartier malfamé. Lorsqu’il la retrouve, à l’hôpital, elle ne se souvient de rien. Que s’est-il passé ? Qu’allait-elle faire là-bas et pourquoi n’a-t-elle prévenu personne ? Lui cacherait-elle quelque chose ?  Brigid, la gentille et dévouée voisine, amie de Karen, a-t-elle reçu quelques confidences ? Comme elle tricote toute la journée derrière sa baie vitrée, elle a peut-être vu quelque chose qui expliquerait le comportement de Karen ? Les policiers mènent l’enquête. Ils ne vont pas tarder à découvrir des « failles » dans le passé de Karen, omissions dont elle n’a, bien entendu, jamais parlé à son époux qui va tomber des nues…. De plus, il semblerait que leur maison soit visitée….A partir de là, le lecteur est entraîné dans une intrigue qu’il ne peut plus lâcher.

L’auteur sait parfaitement mettre en place, rapidement, un contexte troublant, déstabilisant, où la certitude d’hier n’est pas celle de demain. On est sûr de rien, et on ne peut se fier à personne. Certains protagonistes semblent jouer un double jeu, manipulant les autres pour arriver à leurs fins. L’atmosphère est parfois pesante, tant on voudrait comprendre et avancer, d’autant plus que Karen est perdue, car les souvenirs la fuient…. Comme dans son premier recueil, Shari Lapena montre la complexité des relations de voisinage, les liens anxiogènes qui peuvent s’établir entre différentes personnes, le poids du passé …. C’est abordé dans le texte lui-même et ça apporte de la profondeur au récit, même si tout cela n’est pas développé dans le détail. Elle donne quelques pistes, les ouvre, les referme, nous balade et c’est très bien fait !

L’écriture fluide (merci à la traductrice), le style vif et rapide contribuent beaucoup à l’intérêt qu’on porte à cette histoire. Comme il n’y pas de pause, on est toujours dans le mouvement et on veut savoir. J’ai beaucoup apprécié la sagacité de l’inspecteur Rasbach. Il refuse de s’arrêter aux apparences, il creuse, fouille, observe, écoute…C’est un fin limier qui mène ses interrogatoires avec méthode. Je ne sais pas sur quelle base part l’auteur pour mettre en place ce qu’elle nous présente. Est-ce qu’elle s’inspire de faits qu’elle a connus en tant que journaliste ou est-ce uniquement son imagination ? En tout cas, elle réussit un excellent deuxième opus et on ne peut souhaiter qu’une chose : qu’elle continue ainsi !




"Mon ombre assassine" d' Estelle Tharreau


Mon ombre assassine
Auteur : Estelle Tharreau
Éditions : Taurnada (17 Janvier 2019)
ISBN : 978-2372580502
260 pages

Quatrième de couverture

En attendant son jugement, du fond de sa cellule, Nadège Solignac, une institutrice aimée et estimée, livre sa confession. Celle d'une enfant ignorée, seule avec ses peurs. Celle d'une femme manipulatrice et cynique. Celle d'une tueuse en série froide et méthodique.

Mon avis

Chronique d’une construction de violence ordinaire…..

La maîtresse est en prison.
Il paraît qu’elle aurait tué plusieurs personnes.
Les gens sont méchants.
Une si gentille institutrice, dévouée, aimée de ses élèves et de leurs parents.
C’est vraiment n’importe quoi, il faut qu’on la soutienne, qu’on témoigne….

Nadège Solignac attend dans sa cellule d’être jugée et elle se raconte. Employant le « je », elle nous intègre à sa présentation, nous prenant en otage de sa folie, nous entraînant avec elle dans la noirceur de son âme… Extraits de presse, témoignages divers sont présentés en alternance avec le récit de sa vie. Est-ce que raconter tout ce qui lui est arrivé, en nous montrant combien c’était difficile, lui est nécessaire pour chercher une quelconque justification de ses actes ? Est-ce que c’est parce qu’elle n’a pas été aimée, qu’elle a détesté les autres ?  Que voulait-elle faire de sa vie ? Ses choix n’ont-ils pas toujours été guidés par le besoin de dominer et de faire régner « sa loi » ?

C’est avec une écriture au scalpel, quasiment chirurgicale que l’auteur nous fait pénétrer dans le monde de cette jeune femme mais surtout dans son esprit. On a l’impression de lire un journal intime, de suivre le cours des pensées de quelqu’un qui oscille sans cesse entre la « normalité » apparente et un immense « dérangement » intérieur. Nadège nous prend à témoin, nous obligeant à nous pencher sur l’horreur : celle qu’elle a vécue, subie, et celle qu’elle distille, insuffle, l’air de rien….. Tout en restant lisse et aimante en apparence….. Est-ce le manque d’amour qui l’a faite se construire ainsi ? Est-ce qu’on peut naître avec un « cerveau malveillant » ? Il y a ces questions en filigrane, même si elles ne sont pas posées. Nait-on cruel ou le devient-on et si on le devient pourquoi ? Quelle est la part de ce qu’on vit dans son enfance, de l’amour qu’on reçoit dans le devenir d’un être humain ? Nadège est froide, elle dissèque ses pensées, ses actions et elle n’a d’empathie pour personne…. Elle est détestable et pourtant le lecteur se penche sur elle, se disant, la main sur la bouche, « oh, mon Dieu, la pauvre » avant d’avoir envie de crier « ce n’est pas possible, elle ne va pas oser…. »

Estelle Tharreau réussit là, un excellent roman noir, nous plongeant dans la torture psychologique « in et off » Son style précis, glacé et glacial colle parfaitement au propos. C’est un texte profond, abouti, complet, surprenant et addictif. Il peut bousculer, déranger, car on est dans une position inhabituelle, côtoyant la personne qui sème le mal, nous prenant à témoin pour qu’on comprenne (excuse ?) ce qu’elle fait…. C’est terrible parce qu’on pourrait presque oublier la raison et sombrer nous aussi dans la folie ordinaire, celle qui ne se voit pas, qui ne se cache pas car elle est anonyme, discrète et au-dessus de tout soupçon…..

J’ai dévoré ce recueil. L’auteur retranscrit à la perfection l’atmosphère, les réactions des uns et des autres en quelques phrases percutantes, pleines de sens. Elle grandit de livre en livre, ce qu’elle présente est vraiment abouti et a de la consistance. Elle mérite d’être connue et reconnue parmi ceux qui sont capables de surprendre le lecteur en changeant de thème et en restant toujours captivante !

"Trois mille chevaux vapeur" d'Antonin Varenne


Trois mille chevaux vapeur
Auteur : Antonin Varenne
Éditions : Albin Michel (2 Avril 2014)
ISBN : 978-2226256102
560 pages

Quatrième de couverture

Le sergent Bowman appartient à cette race des héros crépusculaires qui traversent les livres de Conrad, Kipling, Stevenson... Ces soldats perdus qui ont plongé au coeur des ténèbres, massacré, connu l'enfer, couru le monde à la recherche d'une vengeance impossible, d'une improbable rédemption.

Mon avis

La guerre commence dans l’attente….

Qu’est ce qui peut inciter un ancien bourreau à devenir bon ?

Arthur Bowman, sergent au service de la compagnie des Indes est un homme dur. Un être solitaire, sans empathie, sans pitié, bourru … Un de ces soldats qui ne baisse pas les yeux, qui secoue les hommes, les forçant à aller au bout d’eux-mêmes au risque de se perdre.
Il dit faire cela pour sauver les militaires qui sont sous ses ordres, les obliger à survivre, un peu comme dans l’adage « attaquer avant d’être attaqués. »
1852, on le rencontre en Birmanie, on le suit à Londres et jusqu’en Amérique. On s’attache à ses pas malgré sa part d’ombre, malgré sa noirceur. Il fait peur car on sent qu’il peut démarrer très vite dans l’horreur et parallèlement on se prend à vouloir l’apaiser. C’est un de ces personnages, tellement ancré dans l’intrigue et dans nos pensées, qu’il devient vite un familier, bien qu’on le connaisse peu.
La Birmanie, la compagnie des Indes, la révolte des cipayes, voici une première partie très bien documentée, aux descriptions fouillées mais pas lourdes. On ne sent pas l’étalage des recherches ou des connaissances de l’auteur. Tout est parfaitement incorporé à l’intrigue et l’écriture reste fluide agrémentée de dialogues vifs et intéressants car, de temps à autre, ils fouillent les pensées des protagonistes.

Six ans plus tard, Londres, le même homme ou du moins ce qu’il en reste… Arthur Bowman lutte maintenant contre ses démons intérieurs, fantômes personnels qui le hantent jour et nuit… Que faire pour résister aux cauchemars ? Boire, se droguer, oublier et essayer de s’oublier, n’être que l’ombre de soi-même … oui mais quel intérêt ? Accusé de torture et de meurtre (les stigmates sur le cadavre ont un air de « déjà vu »), il s’enfuit et souhaite disparaître mais la mort ne veut pas de lui. Alors il se décide à traquer l’assassin. Pourquoi ? Parce qu’il veut comprendre, savoir ce qui a pu inciter un homme (et lequel) à agir ainsi.

Petit à petit, au fil des pages, par d’infimes touches, la couleur revient dans ce tableau glauque, noir.
« Vous avez changé parce que vous avez découvert la peur, sergent. Peut-être que vous allez apprendre le vrai courage maintenant. »
Cela peut être un ciel un peu plus bleu, une chevelure rousse, un lac aux reflets argentés…..
Oh, ne pensez pas que l’on tombe dans un optimiste béat et démesuré. On en est loin. L’ambiance est lourde dans les pages de cet opus mais l’auteur contrôle parfaitement son sujet. L’atmosphère est maîtrisée de bout en bout. Le suspense est habilement maintenu. Les différents lieux que « visite » le Sergent Bowman sont décrits avec intelligence et précision, l’ambiance de l’époque évoquée avec finesse.

L’écriture d’Antonin Varenne atteint sa pleine dimension avec ce recueil. Pour moi, ce roman est le meilleur qu’il ait écrit (la barre est haute, il va falloir se maintenir ;-)Une force incroyable se dégage des pages qui défilent sous nos yeux. C’est parfaitement dosé et il n’en fait jamais trop.

La rédemption d’un homme n’est jamais chose aisée, il faut parcourir un long chemin en tant qu’individu pour y parvenir.
« L’Ojkipa, c’est la réunion des deux hommes qui sont en nous. Le guerrier et celui qui marche en paix sur la terre. »
La route que parcourt Arthur Bowman pour arriver vers un peu plus de paix intérieure est semée d’embuches, de barrières ; celles que l’on place devant lui mais également celles qu’il érige lui-même. Mais il ne cesse de progresser, ne serait-ce que sous le regard d’une femme…..

J’ai beaucoup aimé cette histoire. J’ai apprécié les extraits de « Walden ou La vie dans les bois » de Henry David Thoreau (récit retranscrivant la vie de Thoreau pendant deux ans, en forêt et expliquant comment cet isolement lui a permis de comprendre combien il est important de vivre en harmonie avec les éléments), que lit Bowman (ce n’est d’ailleurs pas sa seule lecture mais peut-être celle qui l’aide dans ses choix), cela lui donnait une part d’humanité, comme si un homme qui lit ne pouvait pas foncièrement être mauvais ….

"Deux gouttes d'eau" de Jacques Expert


Deux gouttes d'eau
Auteur : Jacques Expert
Éditions : Sonatine (22 janvier 2015)
ISBN : 978-2-35584-316-7
336 pages

Quatrième de couverture

Une jeune femme est retrouvée morte dans son appartement de Boulogne-Billancourt, tuée à coups de hache. Elle s’appelle Élodie et son ami, Antoine Deloye, est identifié sur l’enregistrement d’une caméra de vidéosurveillance de la ville, sortant de chez elle, l’arme du crime à la main. Immédiatement placé en garde à vue, Antoine s’obstine à nier malgré les évidences. Il accuse son frère jumeau, Franck, d’avoir profité de leur ressemblance pour mettre au point une machination destinée à le perdre.

Mon avis

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.....

Comme dans la fable de Jean de la Fontaine, l'un peut être le loup, l'autre l'agneau...
Mais si les jumeaux étaient aussi faciles à distinguer, il n'y aurait pas d'histoire...
Il n'est jamais simple de catégoriser les personnes, de les faire rentrer dans des cases.
Aucun protagoniste ne sera limpide dans ce roman, tous auront, à un moment ou un autre, une part d'ombre, une dérive coupable ou pas, qui posera problème … 

Comme les parents en premier lieu devant leurs enfants, puis les amis, les collègues, les voisins et enfin les enquêteurs, le lecteur sera troublé, déstabilisé régulièrement dans ce qu'auraient pu être ses convictions face à ce « couple » que forment les deux garçons.
Le passé, livré par bribes, éclaircit quelque peu deux personnalités machiavéliques, rusées, fourbes, perverses, manipulant les gens qui les entourent pour leur plus grand plaisir, comme dans un jeu. Aux côtés de ceux qui essaient de comprendre, de cerner les deux frères, nous errons, avançons, reculons, suivant le rythme des recherches, allant de réjouissances en déconvenues, découvrant que rien n'est jamais acquis à l'homme.

On assiste presque à un huis clos, tant l'espace est restreint, dans le commissariat, puis dans les quartiers où les hommes s'informent pour saisir ce qu'il s'est réellement passé. Les dialogues sont forts, et dans le contexte, chaque mot peut avoir son importance, chaque regard, chaque geste peut être interprété. Les flics dont un fidèle duo (Laforge et Brunet) qui a l'habitude de travailler ensemble, sont habilement campés dans le livre. Les rages et les colères de l'un sont tempérées par la solide  présence de l'autre, sans oublier celle du jeune Pauchon qui a été blessé et qui, fort de son retour, veut faire ses preuves. C'est alors toute une équipe (pas forcément unie) qui œuvre pour traquer la vérité.
Jacques Expert nous entraîne à la suite de plusieurs policiers, chacun convaincu qu'il a une raison pour être « ici et maintenant » et pas ailleurs. Ils sont dissemblables, mais tous habités par cette volonté chevillée au corps de réussir et de percer le mystère d'Antoine et Franck... Mais la bonne volonté ne suffit pas et parfois, on ne maîtrise pas tout au grand désarroi des supérieurs qui veulent des résultats clairs, des évidences, là, tout de suite.

Une fois commencé, je n'ai pas lâché ce roman, tant j'avais le désir de savoir. Je me disais que j'allais percevoir quelque chose qui échappait aux policiers (d'ailleurs, la dernière scène, je l'avais devinée et c'est un peu dommage). Mais l'auteur a l'art de nous balader à la cadence des révélations, des vérités, contre vérités qui entretiennent un climat indécis. Alors on continue, persuadé qu'à la page suivante, un indice fera preuve et que la solution sera là, sous nos yeux.... Mais bien entendu, rien ne se passera comme cela....

J'ai beaucoup apprécié cette lecture, le côté psychologique de tous les personnages est très bien abordé.  Même ceux qui sembleraient plus ordinaires ont leur place, tous ont un intérêt et c'est une force du roman. Jacques Expert a l'art de décortiquer les personnalités, d'aller au-delà de l'apparence et pourtant ce n'est jamais « lourd » à lire, sans doute parce que les dialogues, les échanges entre les uns et les autres apportent une succession d'informations qui maintient le lecteur en « alerte », attentif à chaque action. C'est un peu comme si on jouait au chat et à la souris, on ne sait jamais qui sera le plus fort, entre les frères, entre les jumeaux et la police, mais également entre l'auteur et nous ….

"La dernière ronde" de Ilf - Eddine

La dernière ronde 
Auteur : Ilf - Eddine
Éditions : Elyzad (28 Février 2011)
ISBN : 978-9973580337
200 pages

Quatrième de couverture 

Un champion d'échecs russe participe à un tournoi qualificatif pour le titre mondial. Au fur et à mesure des parties, comme monte progressivement un suspense intense, l’homme vieillissant se remémore les étapes importantes de sa vie : ses succès de jeunesse, sa découverte du haut niveau, ses années de labeur auprès de Karpov, puis son exil en France, loin de cette URSS qui a façonné son destin….


Mon avis 

Note : Un tournoi d'échecs est souvent organisé sous forme de rondes. Chaque joueur jouera ainsi le même nombre de parties qu'il gagne ou qu'il perde. Ce n’est pas simple à mettre en place …
Le personnage principal de ce roman participe à un tournoi en onze rondes.

Une couverture magnifique de sobriété et de symboles : la pendule (qu’on arrête lorsqu’on sait qu’on a perdu et qu’on renonce à continuer la partie), onze pions, comme les onze rondes, atour de cette dernière. Un format, très agréable et un papier de superbe qualité, épais, « tramé » et légèrement beige. Déjà avant d’ouvrir le livre, un sentiment de plaisir …..

Et une fois refermé, un véritable coup de cœur !

Un joueur d’échecs, russe, vieillissant, participe à un tournoi et de ronde en ronde, revient sur sa vie, son passé, ses choix, ses rencontres.
Les souvenirs se mettent en place, doucement mais solidement, comme autant de coups qui dévoilent le jeu pendant une partie. Au début, il égrène des souvenirs plus ou mois légers, professionnels, puis petit à petit, plus personnels : relations avec le gouvernement russe (un peu écorché au passage), avec les femmes aimées, avec les enfants, avec les autres ….

Connaître un échiquier et son maniement n’est pas indispensable pour apprécier ce livre. Il suffit de se laisser porter par l’écriture de cet écrivain qui a de beaux jours devant lui.
Un récit à la première personne, avec des phrases d’une précision d’orfèvre, des descriptions au scalpel.

« ……………extrême dans son addiction, vacillant à la limite de la pathologie avant de finir par s’y perdre …. »

Le personnage principal évoque ses rencontres avec des « maîtres » de ce monde. On a l’impression d’un réel témoignage et pas du tout de fiction. On sent qu’Ilf-Eddine joue aux échecs, qu’il connaît le principe des tournois et qu’il suit l’actualité de ce milieu.

A travers les onze rondes, réparties en cinq chapitres, on suit le cheminement du héros dans le tournoi, ses pensées, ses analyses (des matchs joués mais aussi de sa vie). On découvre la rigueur que s’imposent les participants pour réussir au mieux, le poids mental des défaites, la culpabilité de celui qui perd lorsqu’il représente une nation, les relations fluctuantes avec les médias, mais aussi le gouvernement russe si vous n’êtes plus considéré comme un élément prometteur, les doutes, les certitudes, les peurs, …. Tout ce qui assaille ces hommes (le milieu est essentiellement masculin) et qu’a si bien su retranscrire l’auteur.

Et bien entendu, les questions de fond, suggérées avec délicatesse, mais bien présentes :

-  A quel moment doit-on renoncer (dans une partie mais aussi dans sa vie) ?
-  Quand peut-on considérer qu’un champion est « fini » ? Ne reste-t-on pas champion toute sa vie ?
-  Quand s’effacer devant les jeunes ?
-  Que transmettre de son « savoir », de son expérience et à quels moments ?

Un livre magnifique, tout en émotions et sensations contenues, comme un hommage aux joueurs d’échecs petits ou grands ….

L’essentiel n’est-il pas de jouer pour le plaisir ? « ….pour la première fois de ma vie, je réussissais à considérer les échecs comme quelque chose de pas si sérieux. »
  
NB : Après le superbe « Joueur d’échecs » de Stefan Zweig, écrire sur ce sujet n’était
pas facile. Ilf-Eddine a relevé le défi avec brio !!! On s’y croirait, et je me pose la question de savoir s’il a fréquenté le milieu russe pour aussi bien le décrire….

"Oiseau de nuit" de Robert Bryndza (The Night Stalker)

Oiseau de nuit (The Night Stalker)
Auteur : Robert Bryndza
Traduit de l’anglais par Chloé Royer
Éditions : Belfond (10 Janvier 2019)
ISBN : 978-2714476173
410 pages

Quatrième de couverture

La scène de crime est abominable : un médecin réputé est retrouvé asphyxié dans son lit, nu, un sac en plastique sur la tête, les poignets entravés. Jeu sexuel qui aurait mal tourné ? Voici donc l'enquêtrice Erika Foster avec un prédateur qui semble tout connaître des vies très secrètes de ses victimes. Qui sait qui il observe en ce moment même ?

Mon avis

Il est médecin, sa femme l’a quitté mais il semblait bien sous tous rapports….  « Semblait » …. les apparences sont parfois trompeuses et il s’avère qu’il avait une part d’ombre. Les enquêteurs envoyés sur le lieu de son décès découvrent son homosexualité et ce qui a tout l’air d’un jeu sexuel qui a mal tourné. Vengeance d’un partenaire ? Suicide ? Ou autre chose ?

Erika Foster (déjà présente dans le premier roman de l’auteur mais cela ne gêne en rien si on ne l’a pas lu), est chargée, avec son équipe, de l’enquête. C’est une femme qui a souffert et qui n’a plus que son boulot et quelques amis pour la tenir debout. C’est un peu un électron libre, elle a la parole franche, elle est impulsive, suit son instinct mais réussit là où d’autres échouent. Par contre, ses méthodes peu orthodoxes dérangent … et c’est difficile pour elle d’obtenir l’aval de ses supérieurs lorsqu’elle n’en fait qu’à sa tête …..

Alors qu’on s’oriente nettement vers les fréquentations du docteur pour trouver le meurtrier, une deuxième mort avec une mise en scène identique …. Il faut chercher un point commun, est-ce l’homosexualité, autre chose ?  Erika se jette à corps perdu dans ses recherches, pas un jour de repos, pas une pause. Malgré la canicule londonienne, elle fouille, analyse, observe, fait des déductions. Elle n’est pas toujours comprise et soutenue par sa hiérarchie mais elle n’en a cure ….

C’est un excellent roman que signe à nouveau Robert Bryndza. Pas de temps mort, des personnages « travaillés » (même si le côté psychologique n’est pas très approfondi), une intrigue qui se tient et une écriture fluide (bravo à la traductrice). C’est très addictif et agréable car on ne voit pas le temps passer.

J’ai beaucoup aimé cette lecture. J’ai apprécié de découvrir la complexité de « l’oiseau de nuit » et ses motivations. Suivre les raisonnements d’Erika est également très intéressant car on voit comment les événements « lui parlent ».

En résumé, un auteur à suivre de près 

"Haine pour haine" de Eva Dolan (Tell No Tales)


Haine pour haine (Tell No Tales)
Auteur : Eva Dolan
Traduit de l’anglais par Lise Garon
Éditions : Liana Levi (10 Janvier 2019)
ISBN : 979-1034900794
425 pages

Quatrième de couverture

A Peterborough, deux hommes d'origine étrangère ont été sauvagement assassinés dans la rue à quelques semaines d'intervalle. Les caméras de surveillance montrent leur agresseur masqué exécutant le salut nazi après les avoir tués à coup de pied. L'inspecteur Zigic et sa partenaire, le sergent Ferreira de la section des crimes de haine mènent l'enquête lorsque survient un autre drame : trois travailleurs immigrés sont renversés devant un arrêt de bus par une voiture. Les deux policiers vont se confronter aux pressions de leur hiérarchie. Il ne faudrait pas que la piste raciste, peut-être commune aux deux affaires, s'ébruite auprès des médias, au risque de réveiller des tensions déjà explosives dans la ville.

Mon avis

L’histoire se déroule à Peterborough à l’Est de l’Angleterre, une ville d’environ cent soixante mille habitants, mais elle pourrait se dérouler dans d’autres cités d’Europe. Nous sommes dans un secteur où les immigrés se sont installés, parfois en communauté, parfois au milieu des autochtones qui les regardent rarement d’un bon œil…. Alors, lorsque deux hommes étrangers sont assassinés à coups de pied, d’une façon brutale et atroce, la plupart des riverains n’ont rien vu, rien entendu et ne veulent rien dire…. L’agresseur ne s’est pas caché, il a fait le salut nazi devant les caméras de surveillance…. Comme s’il était certain de son fait, persuadé que rien ne peut lui arriver … Est-il à la solde d’un homme politique ? Richard Shotton, le député local d'extrême droite, n’a-il pas quelques liens avec les groupuscules néonazis ?  Lui qui nie être raciste, ne profite-t-il pas de l’impression de dépossession de certains citoyens face aux étrangers (qui, soi-disant, prennent les logements, engorgent le service public…) pour récupérer des électeurs et faire agir des malfaisants dans l’ombre?

L’enquête est confiée à l’inspecteur Zigic et sa partenaire, le sergent Ferreira, ils travaillent à la section des crimes de haine. Mais voilà qu’un autre drame survient : trois personnes (deux sœurs et un homme) sont renversées (par un chauffard qui prend la fuite) alors qu’ils attendaient le bus, aux aurores pour aller au travail. Là aussi, ce sont des gens d’origine étrangère. Crime racial ? Vengeance personnelle ciblée sur l’un des trois ? Accident banal ? Ou autre chose ? Toutes les hypothèses sont envisageables. On demande aux deux policiers déjà en charge des deux premiers meurtres de prendre en main cette seconde affaire. L’atmosphère est bien assez tendue intra-muros et les supérieurs de Zigic et Ferreira les adjurent de rester discret face aux médias et surtout de ne jamais mettre en avant une quelconque possibilité de racisme pour les actes qu’ils doivent élucider. Et s’ils pouvaient trouver vite fait bien fait un coupable (un ex petit ami, un jaloux quelconque…) et le coffrer, l’histoire s’arrêterait là, serait étouffée et la vie reprendrait son cours …..

C’est sur une semaine que se déroule l’intrigue et cela nous suffit pour prendre « la température » de ce coin. Eva Dolan écrit avec un réalisme bluffant, ancrant son récit dans l’Histoire du pays, ne cachant rien des haines qui s’accumulent, qui échauffent les esprits. Ses deux limiers n’ont pas été choisis au hasard. Eux aussi, ils ne sont pas vraiment du cru. Eux aussi, ils ont un passé, un vécu personnel qui « jouent » sur leur présent, leurs relations aux autres. Veulent-ils se prouver qu’ils n’ont pas usurpé leur place ?
C’est un roman social mais c’est également une vraie « peinture » de la société anglaise, de son quotidien, de ses travers avec ceux qui se croient plus forts parce que nés au bon endroit…. Les personnages sont plus que crédibles, nous rappelant combien la bêtise peut être (malheureusement) humaine et combien à l’image de Ferreira et de Zigic, il est important de rien lâcher, de cesser de protéger ceux qui font le mal …. L’auteur démontre les contradictions de certains, chasseurs un jour, chassé le lendemain, elle n’hésite pas à poser des mots sur les dysfonctionnements du monde politique ….

Son livre est très intéressant. Non seulement sur le fond mais aussi sur la forme. Il n’y a pas de temps mort, les actions se succèdent et un bon rythme est maintenu. Elle pose des situations largement inspirées du réel, elle ne juge pas, ne donne pas de conseils, elle nous décille les yeux et nous oblige à voir ce que certains veulent taire. Merci à la traductrice qui a su garder la profondeur du texte, j’ai trouvé cette lecture très enrichissante.


"Des larmes dans les yeux et un monstre par la main" de Kathya de Brinon


Des larmes dans les yeux et un monstre par la main
Auteur : Kathya de Brinon
Éditions : Maïa (25 Août 2018)
ISBN : 9782379160356
340 pages

Quatrième de couverture

Année 1948. Âgée de quelques mois, Muriel sera confiée à ses grands-parents paternels. Aimée tendrement pendant neuf belles années, elle ne retrouvera le foyer parental que pour son malheur.

Mon avis

Ce livre est un témoignage, un témoignage très douloureux à écrire, et également difficile à lire par son contenu qui nous envoie en pleine face le comportement violent, cruel, déviant, de certains êtres humains. L’auteur pointe du doigt les exactions qu’elle a subies, elle les couche sur le papier pour transmettre un long cri d’alerte et dire « plus jamais ».

Petite fille heureuse, élevée par des grands-parents aimants, elle revient vivre avec sa mère vers ses neuf ans et, à ce moment-là, sa vie bascule. Son autre grand-père abuse d’elle, livre  son corps à ses amis, ne la laisse pas en paix, lui faisant croire que si elle n’accepte pas, un malheur arrivera à son Peli bien aimé (l’autre papi).

Jouer avec les sentiments de cette enfant est horrible mais lui faire subir les outrages qu’elle nous explique est destructeur. Cet homme a tué son âme d’enfant, a « éteint » plein de choses en elle. On ne peut pas pardonner de tels faits. A qui parler, comment ne pas se sentir coupable, comment casser la spirale du malheur ? C’est un long chemin qu’a parcouru Muriel pour renaître et devenir Kathya. Elle le partage avec nous. Ce qu’elle a vécu est innommable, tant de perversité, tant de malheurs, car malheureusement, il n’y a pas eu que « le monstre » …. Entre les chapitres, on a besoin de respirer, de retrouver un peu de couleurs tant tout cela est dur. Mais on lit, on lui tient la main, on veut qu’elle s’en sorte, on a le souhait de savoir si après tout cela, une vie plus heureuse lui a souri, si elle a trouvé les bonnes personnes pour être aidée, puis pour être aimée….

On se dit, une fois de plus, que parfois, les indices d’un mal être sont sous nos yeux et qu’on ne voit rien. Alors, en racontant son histoire, l’auteur tire la sonnette d’alarme : ne fermons pas les yeux ! C’est avec une écriture fine, précise, qu’elle se met à nu devant nous, elle ne fait pas dans le pathos, elle ne se plaint pas, elle décrit les situations et on frissonne devant tant de maltraitance …..

Même si on ressort « sonné » de notre lecture, on se dit que les quelques belles rencontres qu’elle a faites lui permettent d’être là aujourd’hui.  Il reste encore des personnes merveilleuses prêtes à aider les autres …

Kathya de Brinon a pris la parole, mais elle a pris aussi notre cœur car après l’avoir lue, on ne peut pas l’oublier.

"La légende d'Argassi - Tome 2 : Le choc des deux mondes"de Martine Sonnefraud-Dobral


Le choc des deux mondes
La Légende d’Argassi : tome 2
Auteur : Martine Sonnefraud-Dobral
Éditions : Les  Sentiers du Livre (24 Mai 2016)
412 pages
ISBN : 9782754305150

Quatrième de couverture

Si votre rêve devenait réalité et la réalité votre pire cauchemar ?
Victoire va l’expérimenter pour son propre compte et se trouver confrontée à un drame familial doublé d’un dilemme pour le moins étrange. Après être venue à bout d’une malédiction dans une autre dimension quelques années plus tôt, la voici rattrapée par son passé et plongée à son tour dans la tourmente. Aidée de ses amis du Monde Connu, elle va devoir de nouveau se battre et trouver la parade. Face à un nouveau paradoxe et à un nouveau défi, arrivera-t-elle à lever la menace qui pèse sur sa famille et à concilier rêve et réalité pour contrecarrer, une fois de plus, le destin ?
Prise entre deux Mondes et entre deux vies, il lui faudra, cependant, encore faire des choix.

Mon avis

Enthousiasmant !

Avec une écriture vive et dynamique, de l’action, des sentiments, Martine Sonnefraud-Dobral m’a conquise ! Son livre a été un pur moment de bonheur. Bien sûr, au premier abord, on peut se dire que l’intrigue va être assez basique et que le choc des deux mondes a un petit air du film « Les Visiteurs » et bien pas du tout !!!

Victoire, aidée de ses amis va tenter de sauver une situation bien périlleuse. C’est une femme douée, intelligente et sensible qui sait bien s’entourer (et hum, personne ne dormirait dans la baignoire s’il me « visitait » aussi » ;-) On va suivre les raisonnements de chacun, découvrir les modes de communication , d’approche d’une situation différents et comment sauver les apparences…  La rencontre entre les deux « vies » qui animent Victoire, est un vrai régal, on rit, on sourit, il y a beaucoup de tendresse, d’écoute, de respect …… Dans ce style de situations (l’opposition entre deux « civilisations », parfois, l’auteur en fait trop ou pas assez et je crains toujours un déséquilibre. Pour  ce recueil, le ton m’a semblé très juste, sans exagération.  J’ai beaucoup apprécié le fait que les personnages se posent des questions (même si cela reste assez léger) sur les relations humaines, la mafia, l’art et sa transmission…. Je n’ai ressenti aucun temps mort et c’est à regret que j’ai reposé cet opus sur la table.

Je crois que le charisme de la plupart des personnages y est pour beaucoup. Même si j’ai une nette préférence pour l’homme au catogan, tous ont du « chien », ce petit quelque chose qui fait que des êtres de papier deviennent des familiers et que vous n’avez pas envie de les lâcher. Et lorsqu’il en est ainsi, c’est que la personne qui écrit prend du plaisir à décrire les événements qu’elle présente et forcément, de l’autre côté, ça se ressent !!!!




"L'Alicanto" d'Amadeo Alcacer


L’Alicanto
Auteur : Amadeo Alcacer
Éditions : Santa-Rosa (11 Juillet 2014)
ISBN : 978-1519027771
244 pages

Quatrième de couverture

Le cadavre d'une jolie serveuse est retrouvé chez elle. En sept mois, six autres jeunes femmes ont disparu dans des circonstances similaires, assassinées à leur domicile. Les malheureuses sont toutes découvertes dans des poses très particulières, exposées à la manière des tableaux de la Renaissance.
Le capitaine Marquez demande à l'inspecteur Diego Alandia, qui a déjà suivi une affaire similaire dans on pays, de mener l'enquête. 

Mon avis

« La mort ne pouvait pas se domestiquer, mais la crainte légitime qu’elle inspirait pouvait être annihilée, voir maîtrisée jusqu’à devenir acceptable. »

L’Alicanto est, au Chili, un oiseau mythologique.
Les oiseaux sont insaisissables, multiples par leur chant et  leur plumage … Il y a un peu de ça dans cet Alicanto qui se déroule sous nos yeux.

Déjà les personnages ont plusieurs facettes, que ce soit Diego Alandia qui quitte le Chili quelques jours pour aller en renfort en Argentine afin d’enquêter. Pourquoi ? Certaines similitudes dans le processus de meurtres d’un pays à l’autre… Diego est un homme sombre, qui subit sa vie plus qu’il ne la gère. Au niveau personnel et professionnel, il est toujours sur la corde raide, sur la brèche, entre deux… Entre quoi et quoi ? A la frontière du bien et du mal, de la tricherie et de l’honnêteté, de la haine et de l’amour…mi figue mi raisin, il oscille d’une situation à une autre….
Il y a également « L’Alicanto », assassin perfide, manipulateur, violent, sans scrupules, prédateur qui met en scène ses crimes comme autant d’œuvres d’art, narguant la police à travers ses écrits….
Et puis, cette journaliste ambiguë qui semble interpréter les faits à sa façon….
Ces protagonistes qui se côtoient de près, de loin, se dévoilent, se rétractent, s’égarent parfois sur d’autres routes, nous entraînant dans les méandres de l’intrigue mais aussi de leurs états d’âmes. Le lecteur apprend à les connaître, saisit certaines choses, doute, se demande si ce qu’il imagine peut être vrai et tourne les pages fasciné, dérouté, mais irrésistiblement attiré….

Après il y a le style, je devrais écrire « les styles » car l’auteur varie son écriture dans chacune des parties qui composent ce roman.
Au départ, c’est surprenant, cela peut sembler lourd et même bizarre… Qui est la personne qui s’adresse à Diego et lui dit tu ? « Tu prends alors une pose inspirée, puis tu contemples derrière le plaignant,….. » . C’est un espèce de regard extérieur, confirmant qu’il n’est pas réellement maître de sa vie….Un peu comme si son quotidien était épié à travers une paire de jumelles. Quelqu’un l’espionne-t-il ? Son âme est fouillée jusqu’au tréfonds, on accompagne ses recherches, ses raisonnements et en plus on découvre les pays où il se trouve : Chili et Argentine. L’ambiance est bien retranscrite, le climat de la contrée présenté avec finesse et précision.
Cette partie est habilement menée et au moment où je me disais « Bon, ça fait quelques pages que j’ai compris et il en reste encore beaucoup, que va faire l’auteur maintenant ? ». Paf ! Changement radical d’écriture, de contenu, de ton…

Bienvenue au monde du noir, dans le cœur sombre de l’Alicanto…On palpe l’horreur du doigt. Pas à pas, l’Alicanto se confie, s’exprime, se livre….Esprit tourmenté, pensées effarantes, sans aucun état d’âme, la mort est son domaine…Le plaisir de tenir la vie des autres entre ses mains, de les séduire, de les manœuvrer puis de les réduire à néant….
Ses commentaires détachés font froid dans le dos….

La dernière partie, dont je ne dirai rien, est l’aboutissement d’un thriller riche de par son contenu original, son approche des « hommes » et des sociétés où ils vivent.
De plus, une grande part est donnée aux raisonnements des principaux individus qui « hantent » les pages.... leur ombre se profilant dans la couleur rouge sang qui les relie …

Amadeo Alcacer, dont c’est le premier roman officiel, doit aimer l’art sous toutes ses formes (littéraires ou autres) car les références sont de qualité. Ce sont de petites touches de couleurs plus douces au milieu de ces rouge et noir désenchantés…..