"Sista" de Kim Chi Pho


Sista
Auteur : Kim Chi Pho
Éditions : Lemart (14 janvier 2020)
ISBN : 978-2940669028
220 pages

Quatrième de couverture

Rwanda, 1994. Ghislaine a deux buts : mettre au monde un enfant qui ne montre aucun signe de vie et quitter l'Afrique. Elle profite alors du génocide pour s'enfuir et se réfugier en Belgique, un pays qui lui est étranger. Son passé est douloureux, son présent est ponctué de galères, et son avenir est aussi sombre qu'une nuit sans lune.

Mon avis

Ce roman débute en 1994 au Rawanda où le génocide fait rage. Ghislaine doit se battre pour survivre et espérer quitter l’Afrique. Elle a le souhait d’une autre vie pour elle et l’enfant qu’elle attend. La situation est violente, compliquée et rien n’est simple pour elle. Elle finira par se réfugier en Belgique mais ses ennuis ne s’arrêteront pas avec ce voyage.

Le lecteur va donc suivre Ghislaine dans son quotidien difficile, fait de rencontres, de luttes pour tenir le coup. Elle a peur, elle ne sait pas sur qui s’appuyer, quel sens donner à sa vie ? Peut-elle avoir un but, un objectif et s’en sortir ? En Afrique, elle était niée en tant que femme, en Belgique, elle n’est pas « reconnue ». C’est une immigrée, il faut donc qu’elle se débrouille pour avoir des papiers, et un boulot mais l’un ne va pas sans l’autre ….

J’ai eu beaucoup de difficultés à rentrer dans l’histoire, à me faire au style de l’auteur. Au début, je trouvais son récit brouillon, avec une violence prédominante qui me dérangeait.  Et puis, les choses se sont organisées, tout a été plus clair et je n’avais plus envie de le lâcher. J’ai trouvé les protagonistes et le contexte intéressants. C’est un long cheminement vers le pardon, vers la résilience, que nous offre Kim Chi Pho. Un recueil où l’on comprend que si chacun fait un pas vers l’autre, la vie est plus facile…..

"A l'ombre des cerisiers" de Dörte Hansen (Altes Land)


A l’ombre des cerisiers (Altes Land)
Auteur : Dörte Hansen
Traduit de l’allemand par Elisabeth Landes
Éditions : Pocket (18 Mai 2017)
ISBN : 978-2266270922
290 pages

Quatrième de couverture

Printemps 1945, la petite Vera et sa mère, qui viennent de traverser à pied une Allemagne en ruines, sont recueillies dans une vieille ferme. Soixante-dix ans plus tard, Vera, qui occupe toujours la maison, voit débarquer à son tour sa nièce, Anne, en pleine rupture amoureuse, et son jeune fils Leon. Sauront-elles redonner vie à ces murs hantés par les chimères du passé.

Mon avis

« Mienne est cette maison et pas tant mienne »

Printemps 1945, Vera et sa Maman sont parties de Prusse Orientale (une province allemande aujourd’hui disparue) pour arriver dans le Nord de l’Allemagne, vers Hambourg, où elles seront reçues en tant que réfugiées (à l’époque de nombreuses personnes ont souffert de cette situation, se faisant rejetées et ne sachant pas où aller). Elles arrivent dans une maison où elles sont mal accueillies mais Vera ne repartira jamais et y fera sa vie. Avant, elles étaient du côté des bourgeois, maintenant elles ne sont que des Polacks… Obligées d’aider à la ferme, de se faire toute petites, pas question…. Hildegarde von Kamcke, la mère de Vera refuse « d’adopter l’attitude déférente des démunis… » La tête haute toujours et encore, c’est comme ça qu’elle élève sa fille. Alors, Vera fait sa place, s’installe et reste…

Soixante-dix ans après son arrivée, c’est sa nièce Anne qui débarque à son tour avec son fils Leon. Son mari l’a trompée et elle a fui, son enfant sous le bras. Vera ne la voit pas arriver d’un bon œil. Anne essaie de faire des choix pour retaper la maison, se sentir utile mais Vera critique, déstabilisant la jeune femme. Il va leur falloir du temps pour avancer ensemble et s’accepter.

Dans ce roman, l’auteur nous fait découvrir des femmes fortes, au caractère solide, qui ont été brisées et qui ont rebondi à la force du poignet, en cheminant vers une sorte de résilience. Les descriptions sont belles, porteuses de sens, montrant le quotidien des différents protagonistes et un pan de l’histoire de cette région. Dörte Hansen sait utiliser les caractéristiques de chaque personnage pour offrir un autre regard sur chacun, nous les rendant plus familiers.

J’ai beaucoup aimé ce roman.  La construction, sans indication d’année en début de chapitre peut désarçonner mais on sait très vite de qui il s’agit et cela ne dérange pas. Les trois derniers chapitres sont empreints de nostalgie, de délicatesse, d’émotions contenues.

"Les vrais durs meurent aussi" de Maurice Gouiran


Les vrais durs meurent aussi
Auteur : Maurice Gouiran
Éditions : Jigal (18 Mai 2015)
ISBN : 979-10-92016-40-6
340 pages

Quatrième de couverture

Qu’un légionnaire assassiné nous entraîne dans les méandres de la guerre d’Algérie… passe encore ! Mais quand deux, trois puis quatre de ces mercenaires à la retraite sont retrouvés égorgés, difficile d’imaginer que d’autres guerres plus anciennes, l’Indochine ou la 2e guerre mondiale, puissent en être la cause ! Et pourtant… Des faubourgs d’Alger au trésor perdu des nazis, du delta du Mékong aux lacs autrichiens, de New York au camp des oubliés de Sainte-Livrade, Clovis, égal à lui-même, va parcourir le monde et relire l’Histoire afin de démêler ce sac de nœuds aux racines obscures ! Mais quel est donc le lien entre les habitués du Beau Bar, ces virils baroudeurs, les rapatriés et la Madone de Botticelli ?

Mon avis

Si je vous dis C.A.F.I.  vous me dites  « je connais »  ou « c’est quoi ? » ?
Un indice ? Saint Livrade… Ça vous aide ?
Rassurez-vous. Moi non plus, honte à moi, j’ignorais tout du Centre d'Accueil des Français d'Indochine.
En deux mots : Après le drame de Dien Bien Phu et les accords de Genève en 1954, l’Indochine est partagée en deux, tous ceux qui ne veulent pas vivre sous le régime du Nord Vietnam sont rapatriés en France à partir d’avril 1956. Ils (1200 personnes dont 740 enfants qui ont parfois des pères militaires français) sont accueillis sur la commune de Sainte Livrade dans un camp installé vite fait, sans trop de confort, qui deviendra le Centre d’Accueil des Rapatriés d’Indochine (CARI) puis plus tard le Camp d’Accueil des Français d’Indochine (CAFI).

Bref, c’est ça que j’apprécie chez Monsieur Gouiran : il met au grand jour des aspects du passé dont je ne sais rien ou pas grand-chose. Il les inclus avec brio dans une enquête mené par Clovis, son personnage récurrent. C’est tellement bien fait que ça ne ressemble pas à une leçon d’histoire rébarbative. Les éléments dits « historiques » sont introduits petit à petit et ainsi on découvre le sujet du livre. Pour celui-ci, il explique, dans les dernières pages, comment l’idée d’écrire sur ces femmes et ces hommes lui est venue.

L’écriture de Maurice Gouiran est agréable, parfois teintée d’humour car Clovis s’ exprime comme quelqu’un du midi. Il lui faut le soleil et les paysages qui vont avec, de jolies femmes, des boissons fraîches et son accent se met à chanter, on l’entendrait presque en le lisant…

Les références (ici sur le camp de Saint Livrade) sont crédibles, précises, intégrées avec intelligence dans le récit global.

Clovis, son personnage principal, est un ex  grand reporter, il vit dans la garrigue et aide ses amis si besoin. Cette fois-ci, ce sont d’anciens mercenaires qui sont retrouvés assassinés dans des conditions particulièrement atroces que je ne détaillerai pas. Pour quelles obscures raisons ? Qui peut agir ainsi et surtout pourquoi ? Ces soldats sont-ils reliés pat un même mystère ? Par un concours de circonstances, suite à la demande de  Biscottin, un des ses copains, Clovis va se retrouver à mener des investigations de très près. Pourtant le tueur est rapidement arrêté et le mobile trouvé : il aurait agi par vengeance. On ferme le livre et on passe au suivant ? Et non !

Biscottin a reçu des documents d’un pote, le Polack, qui est maintenant introuvable. Clovis, aidé de la belle Alexandra, (qui a tout d’une femme complète : elle sait faire parler ceux que Clovis interroge (ah une présence féminine qui rassure) et elle est plutôt douée côté câlins), mène son enquête. Cela le(s) fait voyager de lieu en lieu, poser des questions, découvrir des aspects cachés de l’histoire et des événements dont la France n’est peut-être pas très fière (ce qui expliquerait la méconnaissance du C.A.F.I.).
L’intrigue se suit sans problème Il y a un peu de légèreté de temps à autre et le plaisir de lire est complet. On garde en mémoire ce C.A.F.I. et on se dit que Maurice Gouiran, sans tabou, sans pathos, parle, avec un ton juste, de personnes qui ont souffert et on se dit que,  sans doute, certains de leurs descendants souffrent encore…. Et nous, on fait quoi ?


"Deux balles" de Gérard Lecas


Deux balles
Auteur : Gérard Lecas
Éditions : Jigal (15 février 2020)
ISBN : 978-2377220892
218 pages

Quatrième de couverture

Juin 2013, l'armée française engagée en Afghanistan se retire, le caporal-chef Vincent Castillo rejoint à Marseille Willy, son frère d'armes grièvement blessé au combat. Pour leur retour à la vie civile, ils avaient rêvé un projet : acheter un food-truck. Pour l'heure Willy est en chaise roulante et Vincent sous neuroleptiques. Vincent retourne chez son père, dans cet hôtel recyclé en foyer d'accueil pour migrants. Il retrouve là ses deux frères, qu'il n'a pas vus depuis longtemps et qui ont tous les deux bien changé...

Mon avis

Chez les militaires, quand on se bat ensemble, quand on souffre ensemble, on est frères, à la vie à la mort, unis pour toujours. C’est le cas de Vincent et de Willy. Ils étaient, avec d’autres, en Afghanistan, et puis l’armée française s’est retirée en 2013 et il a fallu rentrer. Pour Willy, en fauteuil roulant, fauché par deux balles…. Six mois plus tard, il est encore en rééducation et on lui propose un exosquelette. Sa belle est à l’île de la Réunion mais il ne lui pas encore expliqué ce qui lui arrive. Son pote Vincent vient le voir, lui rappeler qu’ils avaient un projet : acheter un food-truck et travailler pour la saison d’été. Vincent, il a ses jambes mais c’est la tête qui n’est pas là : SPT. Stress post-traumatique, c’est une souffrance pour lui mais il n’a pas demandé d’aide, il se débrouille avec des boîtes de Lexomil mais ça ne suffit pas toujours pour tenir le coup. Pourtant il essaie de faire face, d’accompagner son pote Willy, de positiver en se tournant vers demain et en le tirant vers l’avenir….il continue de rire avec lui, notamment avec cette pièce de deux balles (2 €) qu’ils utilisent souvent pour prendre une décision … face ou pile ?

Face : une histoire d’amitié, solide, de celles qui ne s’expliquent pas, qui se vivent à fond face à l’horreur de la guerre et des batailles, face aux filles dont les yeux pétillent pour l’un ou l’autre, face à l’adversité qu’il faut combattre (le handicap pour Willy, une vie de famille où il ne reconnaît plus rien pour Vincent).

Pile : un récit sombre, empli de désespérance où l’on découvre, en même temps que Vincent que son père et ses frères ont perdu pied. Sa chambre n’est plus à lui. L’hôtel de son paternel est devenu un repaire plutôt mal fréquenté et ses frangins trempent dans de sales magouilles où ils essaient de l’entraîner.

Vincent est partagé entre ses deux lieux : le centre où son « frère » subit des séances de kiné, des essais d’exosquelette, et l’hôtel avec ceux de sa famille qui dérivent et qu’il ne reconnaît plus. Finalement, quand il est « là-bas », loin, avec les collègues soldats, il a une raison d’être, d’agir. Là, d’un coup, c’est le vide abyssal. A quoi se raccrocher ? Il sent, il voit que Willy n’y croit plus, que le van pour tous les deux, il va peut-être falloir y renoncer …..Quant aux combines familiales, il les vomit, elles le rendent malade et il n’en veut pas mais il est seul face à cet état de faits….

C’est tellement difficile pour ces hommes qui reviennent du front de se réintégrer dans une vie ordinaire, de retrouver une place, un but, un objectif. Dans ce roman, Gérard Lecas exprime le mal-être de ces deux amis, leur arrivée dans une vie qui ne représente rien pour eux.  Ils ne sont plus là-bas, ils ne sont pas d’ici, ils sont de nulle part et ils n’ont plus de place. C’est avec une écriture incisive, un style vif et puissant que l’auteur nous emmène dans un monde bien sombre qui n’est pas sans rappeler certaines réalités et c’est en ça que ça fait mal….

Malgré sa noirceur, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Le ton est vraiment juste, ancré dans le réel. Les personnages ont de la consistance, leur approche psychologique est intéressante, l’histoire est cohérente. Le tout donne un recueil au ton dur, mais qui est une belle découverte.

"Été rouge" de Daniel Quirós (Verano Rojo)


Été rouge (Verano Rojo)
Auteur : Daniel Quirós
Traduit de l’espagnol (Costa Rica) par Roland Faye
Éditions : de L’Aube (6 Novembre 2014)
ISBN :  9782815913171
224 pages

Quatrième de couverture

Côte du Pacifique, Costa Rica. Un Éden où les pinèdes sont massacrées afin de permettre la construction de villas luxueuses pour des investisseurs étrangers… et des caïds de la drogue. Un Éden où il fait terriblement chaud, où l’alcool ne peut faire oublier le sable, la poussière et le vent. C’est là, dans un tranquille village de pêcheurs, qu’est découvert sur la plage le cadavre d’une femme, surnommée l’Argentine. Don Chepe, ancien guérillero qui a lutté aux côtés des sandinistes, décide de retrouver l’assassin de son amie. Une enquête qui le conduit à découvrir les liens obscurs entre passé et présent, utopie et désenchantement… et à revisiter l’histoire de son pays. 

Mon avis

Justice ……

L’écriture est mélancolique, posée, poétique parfois (bravo au traducteur). Elle est  en phase avec l’atmosphère suffocante due à la chaleur qui règne dans cet « Eté rouge ». La poussière recouvre tout, le rythme est ralenti par la touffeur mais Don Chepe ne se décourage pas et il avance….

Qui est-il ? Un ex-combattant de la révolution sandiniste ( au Nicaragua),  pour laquelle il s’est donné corps et âme avant d’être déçu et de travailler dans les assurances. Il a alors intégré une grande compagnie dans la capitale du Costa Rica. Mais il aspirait à autre chose. Il a tout abandonné et  il s’est installé dans la province de Guanacaste. Un coin pauvre, où les inégalités générées par les excès du tourisme face à de pauvres éleveurs, ont créé des conflits. Lui, Don Chepe, y a élu domicile. Une petite maison, une voiture correcte, un café où la patronne gère une espèce de bibliothèque très bien fournie, des bières fraîches, que souhaiter de plus ?

Rien, bien sûr mais cet homme a créé des liens. Peu, et il a mis le temps, mais il est fidèle. Et lorsque son amie, la tenancière,  appelée L’Argentine est retrouvée assassinée, il n’a pas envie de laisser ce crime impuni. D’autant plus que la femme en question lui a légué un petit quelque chose qui le titille, le réveille, le sort de son quotidien avant de l’embarquer sur un jeu de piste dangereux…  Il va lui falloir faire preuve d’astuces, d’ingéniosité, de réflexion pour comprendre les messages cachés. Cet enchaînement d’indices, que L’Argentine a soigneusement semés,  va-t-il le conduire au meurtrier ?  Ce n’est peut-être pas le plus important. Sa quête va guider le lecteur vers la découverte d’événements ayant existé, un peu romancés,  mais permettant d’apporter un éclairage sur l’histoire politique et humaine du pays.

Au-delà des mots qui m’ont ravie et qui ont résonné en moi comme une délicieuse musique,
« Dans le rétroviseur, on ne distinguait pas l’horizon, seulement une espèce de brume terreuse qui pénétrait par les vitres ouvertes et se répandait à l’intérieur de la cabine comme une toile invisible. »
j’ai énormément apprécié comment Don Chepe met en place ses relations aux autres. Il est là, solitaire, face aux personnes avec qui il veut échanger. Il est d’un calme impassible (comme un animal aux abois guettant l’instant propice pour capturer sa proie) et en même temps d’une grande  détermination. On sent que rien, ou presque, du moins en apparence, ne peut l’atteindre, le détourner de son but. Il se dit que son heure viendra, qu’il aura enfin la réponse… Il est opiniâtre, volontaire, enfermé dans ses convictions mais tellement attachant. On sent un être fragile sous une force impressionnante.

Le dialogue avec El Angel où ce dernier s’exprime sur la justice est un régal pour le lecteur.
« Cette justice n’est pas la même que celle qu’inventent les cours de justice de nos pays, si petits, si insignifiants finalement…..La justice dont je vous parle est une justice supérieure, plus pure, plus proche des lois qui régissent l’univers dans lequel nous sommes, vous et moi, qu’une expression éphémère. »

Enfin découvrir le Costa Rica et les événements qui l’ont agité dans les années 80 (même si, je le répète, il les a en partie romancés) par l’œil acéré de Daniel Quirós est une réelle richesse. En revisitant le passé pour solutionner le meurtre de son amie, L’Argentine, Don Chepe (qui narre tout cela en disant « je »), s’interroge sans aucun doute, à la place de l’auteur, pour savoir si tout cela a un sens, aurait pu être vécu autrement si ….
Tout cela en filigrane dans une intrigue prenante, une atmosphère tellement bien décrite qu’on s’y croirait.

Un roman à savourer et un auteur à découvrir……

"Une nuit trop douce pour mourir" de Maurice Gouiran


Une nuit trop douce pour mourir
Auteur : Maurice Gouiran
Éditions : Jigal (15 Février 2015)
ISBN : 979-10-92016-33-8
250 pages

Quatrième de couverture

À Marseille, l’été n’en finit jamais. Mais la douceur des nuits phocéennes habituellement ponctuées par les traditionnels règlements de comptes à la kalach’ est brutalement perturbée par un mystérieux tueur qui s’attaque sauvagement aux jeunes bourgeoises des quartiers Sud. Curieusement, le modus operandi de ces meurtres ressemble étrangement à celui de Jack l’Éventreur… Clovis, en mission officieuse, décide alors de quitter son havre de paix et ses collines pour tenter, entre deux frivolités, d’y voir plus clair. La tension monte, la ville a peur jusqu’à ce que l’on découvre que les malheureuses s’étaient toutes rendues en Ukraine quelques mois plus tôt. Drôle de destination pour des vacances…

Mon avis

Ce n’est pas la première fois que je lis Maurice Gouiran et que je rencontre Clovis et je les retrouve avec plaisir tant l’un et l’autre m’étonnent et savent se renouveler tout en restant crédibles.
Clovis,  il habite dans la garrigue, au milieu de chèvres mais il descend à Marseille au Beau Bar où il a, presque, son quartier général. Il n’arrive pas à garder une femme, mais il aime bien fréquenter les petites jeunes qui s’offrent à lui….Disons que c’est un homme qui aime profiter de la vie que ce soit pour une bière fraîche ou une jolie paire de seins….Clovis, avant de s’employer à être chevrier, était journaliste. Il furetait, avait ses entrées partout, des « antennes » invisibles qui lui permettaient de « sentir » les choses, d’extrapoler …. Alors, il n’est pas rare que la « flicaille» fasse appel à lui, mais en toute discrétion, « pas vu, pas pris  et s’il t’arrive des bricoles, on ne te connaît pas… »

Il se passe quelque chose de bizarre là bas dans le midi sur la Canebière. Des femmes, bien sous tout rapport, sont sauvagement assassinées à la façon de Jack l’Éventreur. Qui et pourquoi ? Quels liens mystérieux peut relier ces dames et pour quelles raisons les faire taire ? Le tueur, s’il copie le célèbre londonien, va-t-il tuer le même nombre de femmes ? Comment protéger celles qui sont encore en vie et qui risquent d’être visées ? Comment les trouver et savoir de qui il s’agit ?

Clovis a un copain sympathique, qui l’emmène faire un tour en bateau avec deux belles poulettes, pardon deux nouvelles stagiaires policières dont l’une, ben ma foi, ça se passe pas mal entre notre homme et elle…. Je ne rentrerai pas dans les détails même si l’auteur en donne quelques uns, histoire, sans doute, d’alléger le sordide des situations décrites à côté.  Petits échanges de services entre bons camarades (elle est plus jeune que lui, terriblement séduisante et volontaire …) et le voilà qui ouvre l’œil, cherche, se renseigne, étudie les documents, dans l’ombre, pour que l’apprenti e marque des points auprès du commissaire Arnal, un misogyne de première main….

Parallèlement à l’enquête sur le tueur de femmes, une autre recherche est mise en place pour comprendre un début d’hécatombe chez les « petites frappes » du coin. Là c’est l’ex de Clovis qui en est chargée et en souvenir du bon vieux temps, elle lui demande de l’aide….

Le voici embarqué dans deux quêtes conjointes. Il doit faire attention à ce qu’il apprend et ce qu’il répète à l’une ou à l’autre.  Nous, nous découvrons Jack l’éventreur et son mode de fonctionnement que Clovis a bien étudié et qu’il transmet à la jeune enquêteuse dans le but de comprendre celui qui agit ici et maintenant, et surtout pour le contrecarrer si cela est possible.  Et nous observons, petit à petit, l’étau qui se resserre pour mettre en place, dans les dernières pages, le dénouement.

L’écriture est spontanée, fluide, les personnages plus vrais que nature avec leurs qualités et leurs défauts. Clovis, qui semble avancer au gré des pages à son rythme, détaché de tout, n’en est pas moins opiniâtre. De plus, il a une approche intéressante des documents et éléments qu’il a sous la main et ses raisonnements sont bien pensés.

Une fois encore, l’auteur, l’air de rien, aborde un sujet grave, sans juger, sans s’étendre mais comme lui, on s’interroge…. L’argent peut-il tout acheter ? La force de Gouiran est là :  parler de choses importantes dans une ambiance ensoleillée, un brin gouailleuse et légèrement portée sur la bagatelle….

"L'hiver des enfants volés" de Maurice Gouiran


L’hiver des enfants volés
Auteur : Maurice Gouiran
Éditions : Jigal (15 mai 2014)
ISBN : 979-1092016192
250 pages

Quatrième de couverture

Lorsqu’un soir d’hiver 2013, Samia frappe à la porte de la Varune, Clovis se doute très vite qu’elle a besoin de son aide… Samia, Clovis l’a rencontrée en 82, alors qu’il était encore correspondant de guerre.Avec son ami François, ils avaient sorti la jeune Palestinienne des massacres de Sabra et Chatila… Depuis, elle lui a préféré François, mais Clovis n’avait jamais rien pu lui refuser. Et justement, François a disparu. Il a quitté sa paisible retraite du marais poitevin pour Barcelone afin d’enquêter sur deux accidents étranges… Depuis, plus de nouvelles ! Parti immédiatement à sa recherche, Clovis va, au cours de ses investigations, voir brutalement réapparaître le spectre des enfants volés aux familles républicaines par les franquistes. Un scandale et une véritable affaire d’État ayant perduré jusqu’au milieu des années 80. Mais que vient faire François dans cette histoire ? Lui qui semble avoir beaucoup dérangé lors de son enquête… Et qui de fil en aiguille, va faire ressurgir de son propre passé un autre drame effroyable…

Mon avis

L’Histoire regorgeait d’oublis….*

Maurice Gouiran a l’art de ressortir des faits oubliés ou que l’on cherche à faire oublier (si on creuse un peu, on s’aperçoit que notre Histoire en fourmille) puis de les mettre en exergue dans ses livres avec une écriture qui ne mâche pas ses mots. Mais comme il s’agit de roman, on ne peut rien lui reprocher ….

Cette fois-ci, c’est l’affaire des « enfants volés du franquisme » qu’il porte à notre connaissance. Dans les années 1940-1950 (voire même plus tard), plus de 300 000 garçons et filles ont été arrachés à leur mère (à qui on disait que leur enfant n’était pas viable ou était tombé malade puis décédé) pour être vendus à des couples en attente d’adoption. Tout ceci organisé par des médecins, des fonctionnaires complices et des religieuses « bien sous tout rapport » …. Un trafic terrible, un de ces événements pour lesquels on fait l’autruche mais, ce n’est pas nouveau, le passé nous rattrape toujours….

Clovis et François étaient grands reporters aux quatre coins de la terre. Au Liban, ils ont sauvé Samia d’une mort certaine, elle avait échappé de peu aux phalangistes qui mettaient le pays à feu et à sang. Elle s’est rapprochée de François, l’a épousé, Clovis s’est effacé. Les années ont passé et soudain, dix ans après leur dernière rencontre, Samia débarque, seule, chez Clovis (qui était bien tranquille chez lui, au coin du feu et qui n’avait aucune envie d’être dérangé) et elle lui demande de l’aide. François, parti en Espagne pour faire un reportage (il lui arrive encore de réaliser quelques piges) n’a pas donné de nouvelles depuis quelque temps, ce qui ne lui ressemble pas du tout. Elle donne à François les éléments en sa possession : un accès à la« boîte cloud » (données stockées sur internet) de son mari et l’adresse de l’hôtel espagnol où il était hébergé.

Nous partons avec François en Espagne. Nous le suivons dans son enquête, ses rencontres, ses entretiens, ses raisonnements. Parallèlement, nous découvrons quelques pages de Beyrouth en 1982 (la connaissance de Samia) mais aussi tous les documents entreposés sur le cloud. Ces derniers sont datés, précis et apportent un complément d’informations intéressantes sur le passé et le présent mais pas que …. c’est du lourd ce qu’on découvre et on se prend à ouvrir wikipédia des fois que l’auteur en ait rajouté, qu’il ait interprété, des fois que ce ne soit pas si noir, si injuste, si « dégu… » que ce qu’il décrit, des fois que …. mais que nenni…… et tout cela n’est pas si loin…. Alors, on fait nôtre la recherche de François, puis celle de Clovis voulant retrouver son pote, on fait nôtre la cause de ces adoptés qui se sont révoltés, qui ont voulu comprendre, savoir qui était leur mère, si elle les aimait ….

On s’accroche, on espère, tout ne peut pas être foncièrement mauvais, il y aura bien des entrevues positives, des sursauts d’espoir, pour nous donner le temps de respirer, de souffler, de nous poser…oh, à peine, tant le style et le ton de Maurice Gouiran sont vifs, alertes, efficaces, concis…

Pas d’atermoiements, de tergiversations, c’est sobre. Des faits rien que des faits mais des faits qui secouent l’homme ou la femme qui lit car l’auteur a cette force d’écriture qui nous poussent à nous sentir proches, presque intimes de ses personnages, tant ils sont humains, vrais.

Ce recueil est classé dans la collection « polar » de chez Jigal, je l’associerai plus à un roman « noir » par le sujet qu’il aborde. Maurice Gouiran a retracé un épisode dramatique de l’Histoire espagnole sans jamais sombrer dans le glauque et le pathos.  La bonne littérature, c’est ça aussi : gratter ou ça fait mal et vous laisser le cœur en vrac….

* phrase extraite du livre

"Plein été" de Colette Fellous


Plein été
Auteur : Colette Fellous
Éditions : Elyzad (31 mai 2014)
ISBN : 978-9973580726
288 pages

Quatrième de couverture

« Le ciel est absolument blanc dans ma tête, et je crois que je dois repeindre ma vie à la chaux, comme après l'hiver, pour mieux voir les couleurs. Battre les cartes, couper, distribuer et commencer à jouer. Regarder dans les coins, derrière les choses, entre les feuilles, avec cette unique règle que je voudrais maintenant me donner : courir dans tous les étés de ma vie, jusqu'à retrouver ce que j'ai caché. » De Carthage à la Villa Busini en Toscane, Colette Fellous fait « le tour de sa mémoire, comme on ferait le tour des plages », et nous invite à célébrer avec elle le Plein été, dans un voyage intime, presque une danse.

Mon avis

Non linéaire, ce petit recueil rapporte des souvenirs d’été accompagnés parfois de photographies en noir et blanc de l’auteur.

La construction déstructurée peut désarçonner le lecteur dans un premier temps car on passe d’un âge à l’autre, d’un été à l’autre sans que l’on sache pourquoi et comment la suite s’est imposée à Colette Fellous. Une bribe de souvenir en entrainant une autre, un paysage, un regard, une phrase…. On retrouve le vécu de son enfance, de sa jeunesse entre la Tunisie et la France.

L’agencement du contenu peut donc surprendre mais l’écriture, que je qualifierai de « vagabonde » tant elle passe légèrement d’un point au suivant, est poétique à souhaits.

« Dès qu’on l’ouvrait, les livres dégoulinaient, montagnes, piles, pyramides, tout se défaisait et là brillait mon bonheur, ma fuite, ma belle échappée. J’étais ensorcelée. »

Un tableau « Les joueurs de cartes » qui se trouve dans la maison familiale apparaît comme un repère, un point d’ancrage étonnant. Comme si, au milieu de tous les aléas de la mémoire, une image plus forte dominait….

C’est une œuvre particulière que ce roman car on ne connaît pas l’exacte part de biographie.
On s’en voudrait presque de découvrir l’intimité des pensées de l’écrivain et parallèlement une sérénité (le recul sur la vie qui a été ?) habite les pages et se transmet à nous….



"Miettes footballistiques" de Valentin Deudon


Miettes footballistiques,
Grand Amour et Petits Écrits
Auteur : Valentin Deudon
Éditions : du Volcan (11 Février 2020)
ISBN : 979-1097339197
166 pages

Quatrième de couverture

Les années passent et le jeu s'échappe. Ne plus jouer autant, ne plus pouvoir satisfaire de la même manière ce besoin incommensurable de pratiquer le football chaque dimanche. Une réalité nouvelle à intégrer, à digérer, à compenser pour le modeste footballeur amateur accroc aux émotions du terrain. Réalité évidemment inéluctable et néanmoins bouleversante, point de départ de ce projet sincère et intime. Le moment choisi pour s'interroger en profondeur sur ce sport qui décide de tout, de plus en plus, sur cette envie débordante d'environner les stades, sur ce plaisir immense à côtoyer celles et ceux qui font exister ce jeu.

Mon avis

Entre extraits de textes d’auteurs, réflexions personnelles, pensées diverses et autres savoureuses tranches de vie, ce recueil, non, cette ode au football est un réel plaisir littéraire. Si, de plus, comme moi, on apprécie ce sport, on retrouve des références qui parlent à notre cœur autant qu’à notre tête.

« Une fois sur le terrain, on oublie tout : les petits problèmes, les grandes échéances, les profondes détresses du moment. Une échappatoire. » (et ça fonctionne aussi lorsqu’on est supporter, si, si, je vous le dis…)

L’auteur a su habilement mêler des souvenirs de foot amateur (vécus) ou professionnel (donc vus) ave une réelle recherche sur le fait que ce sport fédère. Un bon entraînement, un match, une saine fatigue, et on oublie tout. Les soucis sont envolés, la fatigue est là mais elle ne gêne pas, on se donne à fond, on existe pour l’équipe, pour les copains. On entend les encouragements, les conseils, on a des ailes aux talons et on joue….. On commence dans la cour de récréation, on poursuit dans celle de l’immeuble ou dans le jardin familial et puis un jour, on est inscrit dans un club et on va sur les terrains. Ceux qui ont une pelouse plus ou moins râpée, un tracé plus ou moins net mais des dimensions qui font rêver….car homologuées, on joue alors « pour de vrai »…

J’ai « goûté » ce livre, un peu à la manière de Philippe Delerm avec « La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules ». C’est fin, subtil, savoureux. Ça se déguste, se relit, se partage avec d’autres amoureux du ballon rond, qui seront à même de comprendre, de se délecter à leur tour de ces phrases choisies, de ces mots ciblés, de ces anecdotes drôles, émouvantes…

Raccrocher les crampons le plus tard possible, garder intacte sa rage de vaincre et bannir à jamais le goût de la défaite….. Merci à Valentin Deudon d’avoir fait vivre tout cela et bien plus dans cet opus !


"Un sac de billes d'après Joseph Joffo" d'Alain Bouton & Marc Malès


Un sac de billes d’après Joseph Joffo
Auteurs : Alain Bouton (scénario) & Marc Malès (dessins)
Éditions : Bayard (28 août 1989)
ISBN : 978-2700940626
52 pages

Quatrième de couverture

A Paris en 1941, Joseph et Maurice doivent porter l'étoile jaune. Le racisme de leur camarade se déchaîne. S'ensuit une fuite des deux frères pour gagner la zone libre et peut-être la vie.

Mon avis

Cette bande dessinée est une excellente adaptation du roman « Un sac de billes » de Joseph Joffo. L’essentiel de l’histoire vécue de Joseph, ses frères et leur famille est dessinée, mise à la portée des plus jeunes (Certains préfèrent lire une BD plutôt qu’un roman). On découvre comment le quotidien a changé à partir du moment où une étoile jaune a été cousue sur les vêtements. On voit la volonté de ces deux garçons de s’en sortir, de vivre à tout prix. Et de vivre libres. Quelques personnes, dont un prêtre catholique, les ont aidés, se mettant en danger pour cela parce qu’ils croyaient en l’égalité chez les hommes.

Je trouve que cette bande dessinée est une remarquable adaptation du livre. On repère facilement les différents personnages. Elle offre la possibilité de se rafraîchir la mémoire si on connaît l’histoire ou de faire une première approche pour un plus jeune. Elle permettra alors une discussion familiale sur des sujets graves. Dans les dessins, pas de scènes traumatisantes. Les événements sont traités avec justesse et intelligence.

Une belle réussite !



"Une bête à tuer" de Jean-François Régnier


Une bête à tuer
Auteur : Jean-François Regnier
Éditions :  Librinova (10 Février 2020)
ISBN : 9791026248651
216 pages

Quatrième de couverture

Ça fait huit ans que Weston Forrester et Duncan Smith sont recherchés par toutes les polices du monde après l'affaire du « Hangar de Newton ». Que sont-ils devenus ? Et si un désir de justice venait raviver un fait divers trop vite oublié ?

Mon avis

Ce livre est la suite de « Ma bête » du même auteur. Il peut se lire indépendamment (car il y a un résumé dans les premières pages) mais il me semble préférable de lire le premier avant de découvrir celui-ci.  

Dans ce roman, on découvre un adolescent qui vit avec son oncle. Ce dernier le surveille, le coupe de tout contact et lui impose sa vision de la vie. Le jeune est obéissant, docile et on se demande pourquoi. Son père apparaît, et la question est de savoir quelle est la raison de cette vie séparée…
Le passé de ces trois-là est lourd, très lourd. Ils sont « liés », dépendent en quelques sorte les uns des autres, comme si le pouvoir de ce qui a été les empêchait de vivre libres dans le présent. Pour des raisons que je ne donnerai pas, ce récit va se dérouler entre Etats-Unis et Angleterre, c’est une chasse à l’homme, une course poursuite. Certains ne sont pas ceux qu’ils semblent être, ils cachent habilement leur jeu. Ils manipulent et anticipent habilement, ou pas, les événements.

L’écriture de l’auteur est accrocheuse. Le suspense soigneusement entretenu par des rebondissements qui relancent régulièrement l’intérêt du lecteur. Le recueil est court mais il se suffit à lui-même. Il y a une bonne dose d’imagination pour l’intrigue qui est bien pensée. Ce qui est très intéressant, c’est le fait que deux façons de voir les faits, deux mentalités, s’opposent. Qu’est-ce qui est préférable ? Se venger ? Faire justice soi-même ou espérer qu’un jour elle soit rendue par ceux dont c’est la mission ? Attendre et voir ? Agir ? On a toujours le choix, enfin c’est ce qui se dit… Mais mesure-t-on toutes les conséquences de ses actes et les dommages que cela peut entraîner ? Vaste question…..

"Pièces détachées" de Phoebe Morgan (The Doll House)


Pièces détachées (The Doll House)
Auteur : Phoebe Morgan
Traduit de l’anglais par Danièle Momont
Éditions : L’Archipel (2 Avril 2020)
ISBN :9782809828245
386 pages

Quatrième de couverture

Corinne a déjà eu recours à des FIV. Mais cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne. Cette cheminée miniature, qu’elle découvre un matin sur le pas de sa porte, n’est-elle pas un signe du destin ? Cette cheminée coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré avait construite pour elle et sa sœur Ashley. Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition. Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle ? Qui l’espionne ?

Mon avis

Elles sont deux sœurs. Ashley, mariée jeune, trois enfants dont une adolescente (avec les problématiques liées à cet âge) et une petite dernière qui pleure beaucoup. Cela joue sur ses nerfs et sur son couple car les soirées et les nuits sont difficiles. Son mari passe énormément de temps au travail (trop ?). Sa sœur, c’est Corinne, en couple sans enfant alors qu’elle ne rêve que d’être enceinte. Elle fait des FIV, travaille dans une galerie d’art et son compagnon est journaliste. Les deux frangines habitent Londres, s’entendent bien et ont une mère, veuve depuis peu. Cette dernière a quitté la grande demeure familiale pour s’installer dans quelque chose de plus petit et s’isoler comme si la mort de son époux l’avait un peu « éteinte ».

Lorsque le roman commence, Corinne est prête à tenter une dernière insémination, elle est nerveuse, pleine d’espoir mais extrêmement tendue par l’enjeu. Ashley, de son côté, est au bout du rouleau, un bébé pleureur, un conjoint peu présent, une ado en pleine crise … C’est lourd, d’autant plus qu’elle sent bien que les deux derniers ne lui disent pas tout. Sa fille aurait-elle de mauvaises fréquentations ? Son tendre et cher commencerait-il une liaison ? En outre, ça va être l’anniversaire de la mort de son Papa, période douloureuse en souvenirs qu’elle va partager avec sa mère et sa sœur.

En commençant ce roman, on s’attache très vite à ses deux femmes et on suit leur quotidien dans la capitale londonienne en 2017. On passe de l’une à l’autre dans les différents chapitres. Lorsque c’est Corinne, la narration se fait à la première personne et c’est elle qui s’exprime. Pour Ashley, c’est avec un regard extérieur en mode discours. Il y a également quelques passages en italiques où une personne s’exprime. On ne sait pas de qui il s’agit, on ressent sa souffrance, son aigreur … 
Les journées s’écoulent entre impondérables et routines. Corinne repart à la clinique et attend les résultats, crispée, n’osant espérer… Ashley est épuisée, elle reçoit des appels anonymes qui la font douter de James, l’homme de sa vie… Soudain, une éclaircie, le test de grossesse de la première fait apparaître deux petits traits bleus. La fin d’un long combat, le début d’une autre vie ? Plutôt le commencement d’un cauchemar…. En effet, Corinne commence à trouver chez elle ou au travail, des morceaux infimes d’une magnifique maison de poupée que son père avait construite. Or, ce jouet est censé être chez sa génitrice. Que se passe-t-il ? Est-elle en train de se faire des films ? Ses hormones qui « travaillent » dérèglent-elles son équilibre ?  A partir de ce moment-là, la tension est palpable et monte crescendo au fils des pages. Dans l’un ou l’autre des deux ménages, des événements bizarres se produisent, parfois minimes, d’autres plus dérangeants. Faut-il y accorder de l’importance ?  Les compagnons de Corinne et Ashley ont tendance à minimiser. Les femmes s’affolent vite, c’est bien connu. Le lecteur, lui, ne sait plus que croire, que penser.  Et puis les choses s’accélèrent, l’atmosphère est de plus en plus anxiogène. Les non-dits familiaux paraissent assez nombreux. Les secrets enfouis, voire totalement tus, vont-ils être dévoilés ? Par qui, pour quoi ? Comment sont liés les différents protagonistes ? Certains sont-ils aussi honnêtes et « lisses » qu’ils en ont l’air ? Ne cachent-ils pas une part d’eux-mêmes, de leur vie ?

J’ai particulièrement apprécié ce recueil. D’abord, parce que la traductrice a fait un travail remarquable. Elle a maintenu une écriture fluide, prenante, un suspense captivant et a utilisé un vocabulaire de qualité (j’ai même découvert trois nouveaux mots). Cela contribue beaucoup au plaisir de lecture et il me semble important de le souligner. En outre, l’intrigue est parfaitement construite, les corrélations entre les uns et les autres s’éclaircissent petit à petit et on comprend les volontés de chacun.  Les personnages sont suffisamment étoffés et ont de la profondeur. C’est un premier titre pour cet auteur et c’est absolument maîtrisé, une belle réussite !

"Syzygie" de Philippe Paternolli


Syzygie
Auteur : Philippe Paternolli
Éditions : du Caïman (24 Mars 2020)
ISBN : 978-2919066810
180 pages

Quatrième de couverture

De retour d´une mission pour les services secrets français au Mali, Vincent Erno fonce sur Échully, petite ville de Drôme provençale où il a exercé huit ans plus tôt. La découverte pour le moins étonnante d´un cadavre dans une tourbière pourrait bien lui permettre de poser le point final à une enquête restée sans coupable... et sans victime... jusque-là.

Mon avis

Vincent Erno a quitté la Drôme et le petit village d’Échully pour aller, là-bas, au Mali où il travaillait pour les services secrets français. Se battre, faire face, être prompt à réagir sans avoir peur, passer du temps avec des hommes, c’est son quotidien, car il est commandant. La mission est finie, retour à la maison. Et là, le passé remonte à la surface par l’intermédiaire d’un corps. Il lui semble reconnaître un individu lié à une enquête qu’il avait menée en 2008, un homme dont personne n’avait retrouvé la trace.

Retour en arrière. 2008, il est lieutenant de police et se consacre à son métier. Une femme, dont le mari a disparu, demande de l’aide au commissariat. Bien sûr, il est majeur mais des recherches et des investigations sont mises en route. Toutefois, impossible de comprendre ce qu’il s’est passé. A l’époque, la situation, complexe, a donné du fil à retordre à Erno, et il n’était pas pleinement satisfait des conclusions qui n’avaient pas mis à jour des révélations. Tout cela n’était ni clair, ni solide mais il avait été obligé de passer à autre chose.

De retour du Mali, avec cette histoire de corps que rend la montagne, l’occasion lui est donnée d’essayer de cerner ce qui lui a échappé quelques années auparavant. Si toutefois le mort est bien celui auquel il pense, l’homme dont on était sans nouvelles depuis des années.

Ce roman va donc se dérouler sur deux périodes : le passé en 2008 avec une enquête bien difficile et le présent. Entre temps, Vincent est allé au Mali et sur place, à Échully, les gens ont évolué et ne sont pas forcément les mêmes dans leur attitude, leur approche et leurs rapports aux autres.

C’est un petit livre court mais intense avec des rebondissements, une histoire bien ficelée, surprenante parfois. Je me suis laissée prendre dès le début et j’ai cherché ce qui pouvait bien être caché. Ce que le lieutenant n’avait pas vu, pas remarqué et que moi, peut-être, je pouvais voir car habituée des policiers, on ne me la fait pas, hein ! Et bien, je n’ai rien vu venir ! Et du coup, ce recueil m’a beaucoup intéressée. L’écriture est agréable, il n’y a pas trop de fioritures. On va à l’essentiel mais si besoin, des détails sont présents afin que le lecteur comprenne les tenants et les aboutissants. J’ai particulièrement apprécié le rôle de tous ceux qui agissent dans l’ombre (la sœur de Vincent, Fab et bien d’autres). Il y a également le charme du lieu, les relations amoureuses, parfois tumultueuses de l’enquêteur et « un je ne sais quoi » de mystérieux qui permet d’instaurer une atmosphère très réaliste.

Bref, un petit polar qui tient dans la main, qui tient dans la poche et qui permet de se dépayser un peu en ces temps de confinement (Avril 2020) où une bonne lecture permet de s’évader sans se faire verbaliser ;- )

"De cauchemar et de feu" de Nicolas Lebel


De cauchemar et de feu
Auteur : Nicolas Lebel
Éditions : Marabout (3 Mai 2017)
ISBN : 978-2501114400
420 pages

Quatrième de couverture

Paris, jeudi 24 mars 2016 : à quelques jours du dimanche de Pâques, le cadavre d’un homme d’une soixantaine d’années est retrouvé dans un pub parisien, une balle dans chaque genou, une troisième dans le front.
À l’autopsie, on découvre sur son corps une fresque d’entrelacs celtiques et de slogans nationalistes nord-irlandais. Trois lettres barrent ses épaules : IRA. 

Mon avis

Un week-end pascal de feu…et de sang…..

Il s’appelle Mehrlicht, un nom aussi difficile à écrire qu’à prononcer. Un nom qui évoque Goethe et ses derniers mots, un nom qui appelle la lumière, celle de l’esprit. Est-ce pour cela qu’il a choisi de travailler dans la police ? Espérant trouver les réponses, là ou les autres buttent ? Cet homme, c’est une longue histoire. Il fume, il est laid, il est plus souvent désagréable que sympathique mais avec ses méthodes, parfois bizarres ou douteuses, son parler franc et son érudition à faire pâlir Julien Lepers (ou son successeur), c’est un acharné et il ne lâche jamais. C’est le boss, le capitaine, qui sur le terrain, entraîne son équipe : Dossantos et Latour. Tous les deux conscients des limites de leur chef lorsqu’il oublie le règlement ou les lois mais en totale adhésion avec sa force et admiratifs de ses raisonnements. Mehrlicht, comme tout le monde, a des faiblesses, mais il sait les garder pour la maison, lorsqu’il est seul ou avec son fils, et encore…. Il ne fait rien pour être aimé et pourtant …. Il fait partie de ses héros qu’on aime à retrouver et qui ont un caractère marqué, habitant les pages et devenant humain…..

En cette semaine sainte de 2016, voici le capitaine confronté au meurtre d’un homme dans un pub parisien.  Bien entendu, personne n’a rien vu, rien entendu et de ce fait, rien à dire…. Pourtant, il semblerait que le tueur ait laissé comme un indice, une trace, peut-être même une piste …. Ceci va se confirmer avec d’autres homicides, sur les lieux desquels seront retrouvés des signes permettant de faire le « lien ». A la manière d’un petit poucet, l’assassin sème, avec détermination, avec constance, comme s’il n’avait plus rien à perdre, ses marques…. Les enquêteurs, au son, de « Sunday, Bloody Sunday » vont se retrouver sur les chemins douloureux de l’Irlande, de l’IRA, d’un peuple qui s’est déchiré, qui ne pardonne pas …..

Alternant le présent parisien, ancré dans certains événements douloureux de l’ année 2016, où l’auteur plante son décor; et les années soixante-dix, au pays de la brume et des hommes secrets, attachés à leurs racines, à leur identité, ce récit nous rappelle que le passé nous rattrape toujours et qu’il ne faut pas se tromper de combat. Ecorchant de temps en temps les médias, la police  et les hommes du gouvernement, Nicolas Lebel trouve le ton juste. Il reste dans le « politiquement correct » mais de savoureux messages sont inscrits entre les lignes…. Il manie un humour bien à lui ( «je veux pas tourner le Carambar dans la carie. » ;-)  mais toujours bienséant et cela permet d’atténuer les images dures, parfois presqu’insoutenables qui se déroulent sous nos yeux. Son écriture est fluide, les dialogues vivants. En plus de l’intrigue principale, le fond est « travaillé ». Il y a les difficultés de la collègue du capitaine : Sophie, et de son compagnon, les hésitations et le cheminement de la jeune stagiaire, etc… Cela donne un roman qui a de la profondeur, où les protagonistes ne sont pas effleurés mais réellement creusés, un contexte qui se « tient » (tant en Irlande qu’en France, lorsque l’actualité du moment est remémorée, on sent qu’il y a eu des recherches et que rien n’est laissé au hasard).

J’ai beaucoup apprécié ce recueil que j’ai lu d’une traite. Les conflits irlandais qui donnent du sens au faits contemporains, m’ont permis de retrouver cette contrée et sa musique (régulièrement citée dans les pages). L’histoire en elle-même montre la folie des hommes, dans certains cas de vengeance, qui altère leur discernement. Il est si difficile d’oublier la souffrance, de se construire dans la douleur et le pardon. Finalement, qu’est-ce que le pardon ?? A qui peut-il être destiné lorsqu’il y a eu mort d’homme ???

Nicolas Lebel est un auteur qui monte en puissance, comme ses personnages récurrents qui s‘étoffent et prennent de la consistance au fil des romans pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

"Une enquête à la Belle époque -Tome 3 : Le carnet volé" d'Alice Quinn


Une enquête à la Belle époque -Tome 3 : Le carnet volé
Auteur : Alice Quinn
Éditions : Thomas et Mercer (14 Avril 2020)
ISBN : 978-2496703351
361 pages

Quatrième de couverture

Incendie, suicide, chute mortelle : en quelques jours, les morts accidentelles au sein de la bourgeoisie cannoise se succèdent et perturbent l'ordre de la Cité des Princes. Lola, Miss Fletcher et Maupassant se lancent à corps perdu dans l’enquête.

Mon avis

Et voici le dernier tome d’une enquête à la Belle-Epoque. Décidément, Alice Quinn fait dans les adieux en ce moment (son héroïne Rosie Maldonne va également vivre sa vie, comme les personnages récurrents du Carnet Volé). C’est la dernière fois que nous retrouvons Lola, Miss Fletcher et d’autres dans la ville de Cannes qui se révèle sous nos yeux. Nous sommes en 1891, un homme se suicide et son carnet disparaît. Qui le prend, pourquoi ? Et surtout pourquoi cet individu a choisi de se donner la mort, qu’avait-il à se reprocher ? Que contenait le calepin ?

 En parallèle, Basile, un jeune adolescent vient voir Lola. Il est perturbé, sa sœur a disparu alors qu’elle travaillait dans une blanchisserie et il vient se confier car Lola a toujours été bonne avec lui. Aller voir la police ? Le pauvre Basile, issu des « petites gens » ne sera pas écouté, voire on le soupçonnera de quelque chose. Lola a pour employée Miss Fletcher qui est la narratrice dans ce recueil. Ces deux femmes ont eu un passé très différent de ce qu’est leur présent. Mais elles ont trouvé un équilibre et une certaine complicité. D’autres salariés gravitent dans la belle demeure qu’elles occupent. Lola, qui n’a pas toujours eu une vie rangée, dénote un peu dans la société cannoise bien pensante mais c’est ce qui fait son charme. Et puis, elle ose et ça me plaît ! Quant à Miss Fletcher, j’apprécie son envie de tout comprendre, jusqu’à prendre des risques et ainsi protéger celles qui se mettent en danger….

Alice Quinn a réussi une nouvelle fois un excellent roman. Son histoire a de la consistance, la plupart de ses protagonistes sont attachants, quelques-uns détestables et ça équilibre. Le contexte historique est riche et travaillé pour que tout soit harmonieux. Dans ce dernier tome, ce sont les petits bourgeois et leurs habitudes de vie, qui sont présentés. Certains sont « écorchés » car pas aussi honnêtes qu’ils veulent le faire croire. Elle fait aussi la part belle aux plus démunis qui pourtant font tourner le monde (tiens, ça ne vous rappelle rien en ce mois d’Avril 2020 où on se rend compte que tous les petits métiers ont de l’importance ?). J’ai aimé l’approche du milieu des parfumeurs, l’atmosphère générale de ce livre qui n’oublie rien et présente Cannes à « différents étages ». Il y a les palaces avec leurs dorures et leurs réceptions mais aussi les maisons closes, les fabriques où chacun trime pour s’en sortir. La présence de Guy de Maupassant est un réel plus dans le récit et on voit comment son quotidien évolue.

Je pense qu’on ne réalise pas, lorsqu’on est lecteur, le travail de fond des auteurs pour produire un texte qui soit équilibré entre romance, enquête et rappels cohérents de l’époque. Les recherches qu’il faut faire par exemple, quand on y réfléchit, on se dit qu’il suffit de lire, de prendre des notes et puis et puis ??? Le plus difficile est sans aucun doute le fait d’intégrer tout cela à l’histoire qu’on écrit et de réussir le tour de force d’intéresser le lecteur sans le lasser avec trop d’Histoire dans l’histoire. En cela, Alice Quinn a toute mon admiration. Je la suis depuis ses débuts et je peux affirmer qu’elle a grandi dans mon estime car ses ouvrages sont variés et elle reste humble. Et pour ceux qui se poseraient des questions : non, je ne touche pas de royalties, je dis simplement ce que je ressens.

Je dis donc adieu à Lola et Misss Fletcher, ainsi qu’Anna mais pas à Alice qui va sans doute nous offrir encore quelques belles pages de lecture….

"Les enfants perdus de St. Margaret" d'Emily Gunnis (The Girl in the Letter)


Les enfants perdus de St Margaret (The Girl in the Letter)
Auteur : Emily Gunnis
Traduit de l’anglais par Paul Benita
Éditions : Préludes (11 Mars 2020)
ISBN : 9782253040439
450 pages
Quatrième de couverture

1956. Ivy Jenkins s’apprête à donner naissance à son premier enfant. Mais la société puritaine britannique des années 1950 ne lui permettra pas de profiter de ce bonheur. Elle est internée de force à St. Margaret, un couvent pour mères célibataires. 2017. Samantha Harper, une jeune journaliste, tombe sur des lettres déchirantes qui révèlent les terribles conditions de détention d’Ivy Jenkins à St. Margaret. Au fil de ses recherches, elle découvre une série de morts suspectes…
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Mon avis

Samantha est une jeune femme journaliste qui jongle entre une séparation difficile, des horaires pas évidents (et une place à se faire dans la jungle des reporters) avec une petite fille à élever et une grand-mère fatiguée qui l’aide malgré tout de son mieux, en faisant office de nounou. Un jour sa mamie lui montre une lettre écrite en 1956, c’est Ivy, une jeune fille qui l’a rédigée. Elle dit l’avoir retrouvée dans les affaires de son mari, le Papy décédé. Dans ce courrier, Ivy, rejetée par la société parce qu’elle est enceinte, sans être mariée, de son premier enfant, est placée par sa famille dans un couvent. Sam a tout de suite envie d’en savoir plus, de mener une petite enquête, d’autant plus qu’il semblerait y avoir une corrélation entre le cloître où se sont passés les faits et une présentatrice de télévision très connue.

De fil en aiguille, aidée discrètement par un collègue, Sam creuse cette histoire. Sa mamie lui donne d’autres missives. En parallèle, elle essaie de rencontrer Kitty l’animatrice d’émissions télévisées qui a été vue aux funérailles d’un responsable du couvent. Elle s’aperçoit très rapidement que l’affaire est plus complexe qu’il n’y paraît mais accrochée par son sujet, elle ne lâche rien et va de plus en plus loin, au risque de se mettre en danger.

C’est une histoire très prenante que nous donne à lire Emily Gunnis. Elle est très bien construite avec des retours en arrière pour dévoiler, par bribes, le passé. C’est bien écrit (et bien traduit), les personnages sont intéressants et cela met au grand jour ce fait terrible de placement des filles -mères dans des institutions. Elles y étaient, le plus souvent, brimées, corrigées, maltraitées. Elles n’avaient pas le choix, on leur arrachait leur bébé. Invisibles, délaissées, oubliées, qu’il leur était difficile de survivre….
J’ai beaucoup apprécié ce recueil, je l’ai trouvé intéressant, avec un ton très juste et une trame captivante. L’auteur a fait un excellent travail.


"Les yeux des ténèbres" de Dean Koontz (The Eyes of Darkness)


Les yeux des ténèbres (The Eyes of Darkness)
Auteur : Dean Koontz
Traduit de l’américain par Jacqueline Lenclud
Éditions : Archipel (9 Avril 2020) / première publication en France en 1991
ISBN : 9782809829099
300 pages


Quatrième de couverture
En 2020, Danny, 8 ans, meurt dans un effroyable accident de car. C'est du moins ce que la police affirme à sa mère. En réalité, sa disparition a un lien avec le Wuhan-400, une arme bactériologique créée dans la ville chinoise éponyme.

Mon avis

La réédition de ce roman (prévue pour Mai 2020) a été avancée en raison d’un mouvement important sur les réseaux sociaux, qualifiant ce livre de « prémonitoire ». Si l’on creuse un peu, on s’aperçoit vite, comme souvent dans des situations semblables, qu’il y a à prendre et à laisser et que ce n’est pas forcément le meilleur titre de l’auteur (ces avis n’engageant que moi, bien entendu) mais il n’en reste pas moins que c’est une lecture addictive et intéressante.

Mais venons-en à l’intrigue. Un jeune garçon de huit ans, Danny, est inscrit à un stage de survie avec des scouts et des animateurs spécialisés dans ce genre de sortie. Partis en montagne, un accident terrible se produit et tout le groupe meurt, aucun survivant. Les parents de Danny sont prévenus, son corps a été affreusement mutilé, il vaut mieux faire les funérailles sans le revoir, ce qui serait trop choquant. Le couple de parents ne résiste pas à ce deuil et c’est la séparation. Chacun survit comme il le peut, le père est croupier, la mère travaille dans le milieu du show biz et crée un spectacle qui remporte un beau succès. Cela l’aide à tenir. Les mois ont passé mais elle a gardé la chambre de son fils intacte, elle n’arrive pas à se séparer de ce qu’il a laissé.

Des faits bizarres, à la limite du surnaturel, commencent à apparaître dans son quotidien. Est-ce un mauvais tour de son mari ? Une communication avec l’au-delà ? Son esprit fatigué qui imagine ce qu’elle voit ? Des intrus qui veulent la rendre folle ? Toutes les hypothèses sont envisagées et surtout envisageables. Il est difficile pour Tina, la mère de famille, de ne pas perdre la tête face à l’inconcevable. Heureusement, dans le cadre de son travail, elle rencontre un homme avec qui le courant passe rapidement et sur qui elle va pouvoir compter.

Va s’en suivre une course éperdue pour comprendre les événements qui se succèdent à grande vitesse. Que se passe-t-il ? Qui tire les ficelles dans l’ombre et dans quel but ? Que cherche-t-on à cacher ? Et surtout, quels sont les enjeux ?  
Ce que j’apprécie tout particulièrement chez cet écrivain, ce sont ses protagonistes. Il a le don de m’en rendre toujours un ou deux particulièrement attachants. Cela permet de prendre fait et cause pour eux, de souhaiter qu’ils s’en sortent, de vibrer à l’unisson lorsqu’ils sont en danger. De ce fait, la lecture est beaucoup plus captivante. En outre, avec son style fluide, son écriture accrocheuse (et bien traduite, merci à Jacqueline Lenclud), ses rebondissements réguliers, Dean Koontz « ferre » très vite le lecteur. Je sais, que chaque fois que je commence un de ses recueils, je ne vais avoir qu’un souhait : tourner les pages au plus vite afin de savoir, comprendre ce qu’il en est. Il faut ajouter à cela une atmosphère bien décrite alternant les phases trépidantes avec d’autres plus calmes où l’on respire à peine, de peur que ça reparte encore plus dangereusement. En effet, on sent qu’une épée de Damoclès est présente et l’angoisse est permanente.

Cette fois-ci encore, le charme a opéré, je suis entrée dans le récit dès les premières lignes et j’étais scotchée aux pages. C’est un peu manichéen et j’aurais souhaité une fin plus explicite et surtout plus développée même s’il y a déjà quelques éclaircissements. On dirait presque qu’une suite pourrait être envisagée. Malgré ces bémols, je n’ai pas vu le temps passer, et j’ai pris du plaisir à découvrir ce texte.

NB : Je comprends tout à fait qu’en cette période de doute, provoquée par le COVID-19, ce livre soit devenu un véritable phénomène de société dans le monde Anglo Saxon.





"Ze journal de la famille (presque) zéro déchet" de Bénédicte Moret

Ze journal de la famille (presque) zéro déchet
Auteur (texte et illustrations) : Bénédicte Moret
Éditions : Le Lombard (7 février 2020)
ISBN : 978-2803672240
156 pages


Quatrième de couverture

Bien connue en France, la famille Zéro Déchet prend la plume pour nous raconter ses péripéties familiales vers un mode de vie sans déchet. De la prise de conscience à un nouvel équilibre, ce qui ne devait durer qu’un an devint finalement un véritable sacerdoce ! Une aventure déjantée pleine d’autodérision, à l’opposé de notre société de consommation excessive.

Mon avis

C’est l’histoire d’un couple (avec deux enfants) qui a commencé une belle aventure en 2014 et qui la partage avec nous. Un blog, des conférences, des livres, des guides, une bande dessinée…. On les a accusés d’être une fausse famille, d’être mis en scène, d’en faire trop, de le faire mal… Mais ce qu’on ne peut pas leur enlever, ce sont leurs convictions et leur volonté de vivre autrement et mieux pour la planète, pour eux, pour les autres….

J’ai trouvé cette BD très abordable, simple, avec des exemples concrets dont de petits gestes que chaque personne désireuse de préserver un tant soit peu l’environnement, peut faire. Ce que j’ai apprécié, c’est qu’on ne me fasse pas la leçon (du style : si vous ne vivez pas comme nous, vous êtes nuls, vous n’avez rien compris) et que les explications données soient claires. Administratrice d’une association qui milite pour l’environnement, c’est évidemment un « discours » et une « approche » qui me parlent. Je ne vis pas comme la famille zéro déchet (ou presque) mais j’applique quelques-unes de leurs suggestions : apporter mes emballages (sacs en coton par exemple) pour mes fruits et légumes, acheter la farine, le sucre, les légumineuses etc … en vrac. Par contre, j’aime toujours autant mon dentifrice ; -) non fait maison…. Si j’essaie au maximum d’acheter local et français, il m’arrive de faire des entorses que je qualifie de raisonnables.

Se désencombrer de l’inutile, remettre sur le marché de l’occasion (ou donner) ce qui dort dans les placards, partager les ressources, éviter la surconsommation, vivre plus simple et mieux, lutter contre le gaspillage et les contenants en plastique qui ne servent à rien etc… toute une aventure à laquelle nous convie, avec le sourire, cette famille.

Les dessins sont parlants, les textes édifiants et l’ensemble n’est pas rébarbatif et bien d’actualité. C’est une jolie bande dessinée à offrir ou à s’offrir ou à partager…. En se disant que « un geste plus un geste et c’est ma planète qui va mieux. » Ne dites pas non, chacun peut se bouger à son niveau, sans gros effort, allez on s’y met ?


"Francesca" de Lina Bengtsdotter (Francesca)


Francesca (Francesca)
Auteur : Lina Bengtsdotter
Traduit du suédois par Anna Gibson
Éditions : Marabout / Black Label (26 février 2020)
ISBN : 978-2501138383
370 pages

Quatrième de couverture

Alors que l'inspectrice Charlie Lager est absorbée par une grosse affaire à Stockholm, son chef lui demande de prendre du recul car il la trouve trop impliquée et fragile. Elle décide de se rendre à Gullspang son village natal où son amie d'enfance est en détresse. Ressurgit alors une histoire non résolue vieille de presque 30 ans : la disparition sans trace de Francesca, une jeune fille de bonne famille. Et Charlie découvre les répercussions de cette affaire dans son propre passé familial.

Mon avis

Lina Bengtsdotter a vécu à Gullspång, une petite ville de mille habitants environ. Elle évoque un lieu où le chômage, la précarité et ses conséquences rendent la vie difficile à ceux qui y résident. Certains fuient, d’autres restent et s’en sortent, mais une part des résidents flirtent avec l’alcool et une vie pas toujours très nette. C’est dans ce contexte délicat que se situe la nouvelle intrigue de l’auteur. Comme pour son premier roman, elle parle de la disparition d’une adolescente et c’est Charlie Lager qui mène l’enquête. Charlie est un personnage récurrent, on la retrouve pour la deuxième fois. Elle est policière, basée à Stockholm et a passé son enfance à Gullspång. Une de ses amies, restée sur place, l’appelle au secours et elle va la rejoindre. Son chef lui a d’ailleurs demandé de se mettre un peu en recul du travail, car elle est fatiguée. C’est donc l’occasion d’aller donner un coup de main à son ancienne camarade, d’autant plus qu’elle vient de lire un article sur une affaire de disparition datant de 1989 qui s’est produite là-bas. Elle y voit une opportunité d’essayer d’en savoir plus et qui sait de trouver des réponses. Comme elle a besoin d’être sans cesse en mouvement, ses recherches l’occuperont, le temps que sa copine reprenne le dessus.

Lorsque Charlie arrive chez sa copine Susanne, c’est la panique, les enfants (tous des garçons) font un peu n’importe quoi. Leur mère est épuisée, la vaisselle sale s’accumule et rien ne semble tourner rond. Petit à petit, Charlie prend les choses en main et un équilibre s’installe. Ça va mieux et elle peut  fouiner dans le passé pour comprendre comment et pourquoi Francesca a disparu en 1989. Que s’est-il passé ? On n’a jamais retrouvé son corps et sa famille a choisi de déménager.

On ne devrait pas remuer les eaux dormantes, parce que, souvent, au fond, il y a de la boue et lorsqu’on la touche, elle remonte à la surface …. On ne devrait peut-être pas fouiller le passé, ou alors avec beaucoup de précaution car c’est risqué. On ne sait pas ce qu’on va découvrir, ce qu’on va apprendre et les conséquences qui vont en découler… Tout ça, Charlie n’est pas sans l’ignorer mais elle n’en tient pas compte. Lorsqu’elle a une idée dans la tête, elle ne lâche rien, elle s’obstine, quitte à se mettre en danger, sans penser que ce qu’elle va révéler au grand jour risque de la blesser, voire de la choquer ou de la bouleverser.

Ce roman qui alterne les passages entre passé et présent, est complété par des « failles temporelles », où l’on voit les événements sous un autre angle. La construction est habile, vraiment réfléchie et travaillée. Rien n’est laissé au hasard, tout finit par s’emboîter à la manière d’un gigantesque puzzle sans modèle. En effet, en commençant ce livre, on n’a aucune idée de ce qui va être révélé et c’est du lourd.  Je ne sais pas comment Lina Bengtsdotter s’y prend pour construire ses histoires mais je suis totalement bluffée, elle nous emmène sur un tas de pistes, on se demande où on va et puis petit à petit, les situations se recoupent, tout s’ajuste, s’explique. Le style et l’écriture sont riches, complexes mais pas compliqués. Les personnages sont bien décrits, leur part d’ombre est révélée par bribes. Les rebondissements arrivent par étapes, au gré des investigations de Charlie.

J’aime beaucoup cet auteur. Au-delà de l’enquête, il y a une réelle approche sociale de la population, du mode de vie et de ce que cette façon de faire peut entraîner, notamment chez les adolescents.

J’ai vu, qu’en Suède, un troisième livre était sorti, j’ai hâte qu’il soit traduit (merci d’ailleurs à Anna Gibson).

"Temps noirs" de Thomas Mullen (Ligthning Men)


Temps noirs (Ligthning Men)
Auteur : Thomas Mullen
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Marie Carrière
Éditions : Payot & Rivages (4 Mars 2020)
ISBN : 978-2-7436-4988-3
465 pages

Quatrième de couverture

L'officier Denny Rakestraw et les « officiers nègres » Lucius Boggs et Tommy Smith ont du pain sur la planche dans un Atlanta surpeuplé et en pleine mutation. Nous sommes en 1950 et les tensions raciales sont légion alors que des familles noires, y compris la sœur de Smith, commencent à s’installer dans des quartiers autrefois entièrement blancs. Lorsque le beau-frère de Rake lance un projet visant à rallier le Ku Klux Klan à la « sauvegarde » de son quartier, les conséquences deviennent incontrôlables, forçant Rake à choisir entre la loyauté envers sa famille et la loi.

Mon avis

« Si on ne peut pas débarrasser le monde des serpents venimeux, on peut faire en sorte de rendre leur milieu naturel inhospitalier. » *

Ce roman, qui vient de sortir en France, est le deuxième d’une série de cinq mettant en scène une saga policière dans les années 1950, aux Etats-Unis, pendant la Ségrégation. Il peut être lu indépendamment du premier, même si on retrouve la plupart des personnages.

Il faut savoir qu’à l’époque, une loi avait imposé un certain ratio de policiers noirs dans les brigades. Sauf qu’ils étaient très mal accueillis par leurs « collègues » blancs, traités comme des moins que rien (locaux, horaires, conditions de travail, relations etc) et que beaucoup s’ingéniaient à les dégoûter du métier, voire à les accuser d’erreurs fictives (ou créées de toute pièce) afin qu’ils démissionnent…. Il était plus que nécessaire d’avoir de la force de caractère, de la volonté, de l’abnégation, et sans doute une certaine forme de fougue furieuse pour tenir le coup malgré tout sans se laisser décourager.

Dans ce livre, Lucius Boggs et Tommy Smith travaillent toujours à Atlanta, on est maintenant en 1950. Leur chef est McInnis, un blanc moins corrompu que les autres, qui croit en ce qu’il fait. Il sait que ses hommes sont mal considérés et sous des dehors bourrus, il fait tout pour les protéger. Il connaît leurs capacités, leurs valeurs et les freine si besoin afin qu’ils ne se mettent pas en danger. Chez les blancs, il y a Denny Rakestraw, un des rares à ne pas appartenir au Ku Klux Klan et à collaborer (discrètement et en dehors des horaires officiels) avec les officiers de couleur. Il habite dans un quartier à dominance blanche mais où quelques familles noires commencent à s’installer. Cela ne plaît pas du tout à sa femme, ses voisins, son beau-frère…. En tant que policier, tous ces gens attendent beaucoup de lui pour faire fuir ou renvoyer ceux qui dérangent. Parallèlement Boggs et Smith essaient d’éradiquer un trafic de drogue. Ce n’est pas simple car les trafiquants sont protégés (je vous laisse deviner par qui…)  En outre, la vie privée de Lucius, notamment par le biais de son amoureuse, le rattrape et le met en galère. Il est perdu, s’interroge, et partagé entre sa raison, ses sentiments et le poids de sa famille (son père est pasteur). Cet aspect du récit est très intéressant et complète bien la réflexion instaurée sur la puissance du Klan, le racisme, la corruption des uns et le désir des autres d’aller vers plus de tolérance, de respect. Mais que c’est difficile ! Lorsqu’on lit ce texte, on se dit que, de nos jours, certaines situations sont semblables … le monde aurait-il oublié d’évoluer ?

C’est avec un plaisir intact que j’ai retrouvé le style vif et l’écriture fluide (merci pour l’excellente traduction à Anne-Marie Carrière) de Thomas Mullen. Je vais devenir une inconditionnelle de cet auteur. Il allie parfaitement le fond et la forme. Son histoire est riche, totalement crédible, elle apporte une étude de qualité sur les événements de l’époque et sur toutes les difficultés dues à la ségrégation. Comment peut-on être humain et considérer l’autre comme une quantité négligeable, inférieure ? L’auteur a l’intelligence, par ses intrigues, de dénoncer des faits, mais jamais il ne se pose en censeur, en juge. Il démontre la bêtise humaine qui parfois peut presque s’expliquer. Je pense notamment à une forme de « formatage familial » où les parents conditionnent leurs enfants en leur expliquant que les noirs sont sales, dangereux, méchants etc…

Cette lecture m’a apporté un éclairage supplémentaire sur une période que je connaissais mal en Amérique. Je me dis que parfois, il suffit d’un homme sage pour que tout change, alors je garde espoir que pour les prochains livres, les choses avancent dans le bon sens pour ces policiers noirs qui ne demandent qu’à faire leur métier dans des conditions correctes.

*page 456