"La Horde du Contrevent" de Alain Damasio


La Horde du Contrevent
Auteur : Alain Damasio
Éditions : La Volte (26 juin 2014)
ISBN : 978-2370490001
700 pages (numérotées à l’envers ….)

Quatrième de couverture

Une Terre poncée, avec en son centre une bande de cinq mille kilomètres de large et sur ses franges un miroir de glace à peine rayable, inhabité. Un vent féroce en rince la surface. Les villages qui s'y sont accrochés, avec leurs maisons en goutte d'eau, les chars à voile qui la strient, les airpailleurs debout en plein flot, tous résistent. C'est en Extrême-Aval qu'a été formé un bloc d'élite d'une vingtaine d'enfants aptes à remonter au cran, rafale en gueule, leur vie durant, le vent jusqu'à sa source, à ce jour jamais atteinte : l'Extrême-Amont.

Mon avis

D’où vient le Vent ?

Il m’a bien fallu cent cinquante pages pour m’immerger dans ce roman foisonnant et particulier. La narration se fait à plusieurs voix : au début de chaque paragraphe se trouve un symbole, indiquant au lecteur quel membre de la Horde s’exprime, de plus, il le fait en fonction de son sens prioritaire (visuel, kinesthésique etc). Cela donne forcément une approche différente des événements car chacun ne perçoit pas l’importance d’un fait de la même façon en fonction de ce qu’il est. Plus de vingt personnages prennent la parole et racontent. En outre, il est nécessaire de s’habituer au vocabulaire imaginatif de cet univers ainsi qu’au phrasé d’Alain Damasio ; ce sont des aspects du roman qui en rebuteront plus d’un, ce que je peux comprendre.

Ce recueil se démarque totalement des récits de fantasy ou de science-fiction, on adhère ou pas et je pense qu’il est difficile d’avoir un avis mitigé. C’est une lecture exigeante, il ne faut pas se perdre ni perdre le fil de la lutte incessante menée par les protagonistes. Chacun apporte sa pierre à l’édifice et ils ont besoin d’être ensemble pour avancer.

"Moins que d'autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu'elle avait une valeur."

La mission de la Horde : comprendre les neuf formes du Vent, remonter l'univers à pied et atteindre l'Extrême-Amont, où personne n’est jamais allé. Tout a été pensé depuis longtemps, ses membres ont été choisis, formés dans cet ultime but. La quête est ardue, difficile, rien n’est prévisible. Un monde plat, battu par les vents et un seul combat : avancer….

C’est une lecture décoiffante, surprenante, atypique. Je lui ai trouvé quelques longueurs dans certaines descriptions mais je crois que, tout simplement, l’auteur était emporté par son enthousiasme (il a mis quatre ans pour écrire ce bouquin !). Je suis certaine qu’il faudrait que j’en fasse une relecture pour découvrir encore d’autres choses (notamment en ce qui concerne les liens entre les uns et les autres). Peu importe ce qui se passe à la fin, seul le voyage est beau, bercé par les mots d’Alain Damasio. Parce que la richesse de ce périple sans repères dans le temps, est aussi dans la langue que l’auteur magnifie en faisant d’elle un élément primordial, nécessaire, de son histoire, la rendant presqu’humaine tant il lui permet de donner le meilleur. A savoir une poésie de chaque instant qui comme le Vent peut caresser, vibrer, fouetter, vivre……



"Philosophie du triathlon" de Raphaël Verchère


Philosophie du triathlon
Auteur : Raphaël Verchère
Éditions : du Volcan (16 Juillet 2020)
ISBN : 9791097339265
272 pages

Quatrième de couverture

« Nagez 3,8km. Pédalez 180km. Courez 42,195km. Vantez-vous pour le reste de votre vie. »
Voici le mot d’ordre du triathlon Ironman, tel qu’énoncé par John Collins, l’un des pionniers de la discipline dans les années 1970. Ce programme séduit toujours et davantage, et n’en finit pas de recruter des adeptes. D’où vient ce sport ? Comment s’est-il installé ? Pourquoi tant de personnes éprouvent-elles le besoin de se mettre à l’eau, de pédaler, de courir ?

Le triathlon pourrait bien avoir à dire sur notre temps, sur notre société, sur notre rapport à l’effort, à la nature et à la technologie.

Mon avis

Bigorexie ?

Dans ce livre, Raphaël Verchère nous parle du triathlon, un sport pas comme les autres où chacun se met au défi d’aller au bout de soi. Une discipline en lien avec les éléments : l’eau, la terre et même le feu sous une certaine forme comme l’explique l’auteur. Avec des nombreuses références, il présente la genèse même de ce sport, les choix de ceux qui se donnent à fond pour réussir, etc.

Que l’on fasse un XS ou un triathlon de taille « normale », le but est le même : être un finisher. Aller jusqu’au bout malgré la fatigue, s’être dépassé, avoir relevé un défi, réussi un challenge et surtout avoir ressenti des émotions si fortes, si intenses qu’on ne peut les oublier et qu’on aimera à les retrouver sur une autre course. Certains se fixent d’y arriver une fois, pour se dire « je l’ai fait ». D’autres visent à améliorer leurs performances au fil des mois, des années… Tous sont habités par le goût de l’effort, l’envie d’aller plus loin, de se bousculer….

Participer à un triathlon n’a rien d’anodin, tout est calculé, foulée, poids, position sur le vélo, température de l’eau lorsqu’on nage, rien n’est laissé au hasard. Pourquoi tant de souffrance ? Les participants ne parlent pas de souffrance mais d’efforts, la souffrance ne pouvant être due qu’à des blessures. Cela en dit long sur leur rapport à ce sport de haut niveau. Être un Ironman, un triathlète n’est jamais fini. On peut toujours faire mieux, améliorer ses performances, repousser les limites et alors l’homme, la femme s’entraînent avec une passion parfois démesurée. On sait tous que la pratique du sport sécrète des endorphines (molécules produites par le cerveau qui apportent un sentiment de bien-être) et qu’à partir de là, le sportif se sent léger, heureux, presque tout puissant. Une véritable drogue ? Presque…..

J’ai, en premier lieu, beaucoup apprécié la couverture, les dessins au trait se détachant sur ce fond d’un magnifique bleu et le titre, presque doré, comme une médaille. Et puis, j’ai plongé dans la lecture. Plonger, c’était tout à fait ça puisque la première épreuve, c’est de nager. J’ai d’abord accompagné l’auteur dans ce challenge, nageant, pédalant, courant, transpirant avec lui. J’ai poussé un ouf de soulagement quand il a franchi la ligne et je n’étais pas loin de pleurer avec lui.

Et puis, j’ai lu la suite, celui qu’a condensé l’auteur avec doigté et intelligence, tout ce qu’il a découvert, tout ce qu’il a compris, tout ce qu’il a écouté, vu, lu sur ce sport et pas une seconde je ne me suis ennuyée. En sept parties et vingt-huit chapitres, le triathlon est décliné, décortiqué, analysé et c’est bigrement intéressant. Les propos sont dosés, Raphaël Verchère n’en rajoute pas, reste sur du concret, avec des renvois à ses sources. J’ai trouvé tout cela vraiment passionnant (notamment tout ce qu’il explique sur le rapport aux éléments) et je crois que je regarderai les Ironmen d’un autre œil maintenant parce que je saurai ce qui les anime.


"La remplaçante" de Michelle Frances (The Temp)


La remplaçante (The Temp)
Auteur : Michelle Frances
Traduit de l’anglais par Antoine Guillemain
Éditions : L’Archipel (10 Septembre 2020)
ISBN : 9782809828917
370 pages

Quatrième de couverture

Emma est la remplaçante idéale pour occuper le poste de Carrie pendant son congé maternité. La jeune femme se rend très vite indispensable auprès d'Adrian, le mari de Carrie... Un peu trop, d'ailleurs. Très vite, il apparaît qu'Emma a une idée derrière la tête... 

Mon avis

Carrie et Adrian sont mariés et travaillent ensemble pour une société de production mettant en scène des séries. Elle est productrice et il est scénariste. Les séries ont le vent en poupe, c’est indéniable mais il faut sans cesse se renouveler. Adrian a gagné un BAFTA (BAFTA Awards organisées par la British Academy of Film and Television Arts, équivalent d’un Oscar pour les séries télévisées) et il est important qu’il reste en « haut », en trouvant de nouvelles idées. C’est un univers pas du tout tendre, la concurrence est rude entre les différents promoteurs, chacun essayant d’attirer les meilleurs scénaristes, les acteurs les plus cotés etc…. Chacun est obligé de travailler sans relâche pour garder sa place, ne pas être oublié, voire remplacer…. C’est pour cela que jamais Carrie et Adrian n’ont envisagé d’être parents. Leur carrière et leur réussite suffisent à leur bonheur. Mais il s’avère que Carrie attend un enfant, événement assez improbable à quarante-deux ans….. Elle décide de garder le bébé et informe son époux, pas vraiment prêt, ni ravi d’être Papa.

Pendant son congé maternité, même si Carrie souhaite suivre au maximum les dossiers à distance, elle va devoir se faire remplacer. C’est Emma qui est embauchée. Elle semble parfaite, à l’écoute, créatrice, intelligente, discrète et intuitive, proposant même d’excellentes idées pour améliorer des scènes, un texte etc…. Une perle …. Mais quand tout est trop parfait, il faut se méfier…. Emma est prévenante avec Carrie mais on sent que cette dernière se pose des questions. Le lecteur également, en découvrant que le CV n’a pas été tout à fait honnête, qu’elle n’est pas « claire »…. A partir de là, très vite, on rentre dans le vif du sujet, dans un roman qu’on ne lâche plus. On s’aperçoit que finalement, chaque protagoniste cache quelque chose, qu’il a une part d’ombre. J’ai particulièrement apprécié cet aspect du récit, parce que, dans la réalité, c’est la même chose, personne n’est parfait ou alors ça se saurait !

Michelle Frances a particulièrement travaillé son intrigue. Les caractères sont bien explorés ainsi que différents aspects des relations humaines. Des thèmes divers sont abordés :  la jalousie, le mensonge, l’empathie, les secrets de famille, la maternité, la vie de couple, la reconnaissance professionnelle, l’estime de soi, l’orgueil …. Vous pensez que ça fait beaucoup ? Et bien, pas du tout ! Tout cela s’intègre parfaitement au texte, nous montrant comment (et pourquoi) les uns se comportent par rapport aux autres. L’auteur a su très bien décrire le monde de la télé où certains sont superficiels, ne pensant qu’au paraître…. Elle a présenté le déséquilibre familial après la naissance d’un tout petit …. Et la peur de Carrie par rapport à son poste…..

L’écriture de Michelle Frances est accrocheuse, fluide (merci au traducteur), le suspense est omniprésent et il y a des rebondissements lorsque des révélations surprenantes sont faites. On ne voit pas tous les liens qui vont être établis et c’est une excellente chose car l’intérêt ne faiblit pas du tout. Sans cesse, on se demande quel est le but d’Emma, où elle veut en venir, si elle manipule ou si elle est manipulée …. L’ambivalence des uns et des autres est un atout supplémentaire dans ce recueil car on ne sait pas à quoi s’attendre lorsqu’on va découvrir le chapitre suivant. J’ai lu ce livre en un après-midi et je n’avais pas envie de le poser, je voulais savoir ! Avec plusieurs approches, une atmosphère angoissante qui monte en puissance au fil des pages,  cette histoire m’a captivée et je vais surveiller les nouveaux titres de l’auteur !


"Chasse à l'épaulard" de Williams Exbrayat


Chasse à l’ Épaulard
Auteur : Williams Exbrayat
Éditions : Storylab (16 Juillet 2014)
ASIN : B00YWGOLA8
100 pages
Temps de lecture : une heure ou un peu plus

Quatrième de couverture

Maddog, l'incorrigible détective privé au passé mouvementé, pensait se la couler douce quelque temps après sa dernière investigation. Mais c'était sans compter l'appel de son ex-femme, qui le somme de venir à Pau pour retrouver son nouveau mari Épaulard, un ancien militaire. Lorsque Maddog découvre qu’Épaulard n’est pas le seul membre de son ancien bataillon à avoir disparu, cette affaire en apparence banale se transforme en une enquête plus complexe que prévu… et bien plus meurtrière.

Mon avis

Revoilà Maddog !!!

Pari réussi une dois encore pour les éditions Storylab.
Quel pari ? Celui de vous divertir avec un ebook dans une durée limitée à une heure ou à peine plus.

Cette fois-ci, c’est un court roman policier où l’on retrouve pour la seconde fois : Maddog, qui est en passe de devenir un personnage récurrent de Williams Exbrayat.
L’un comme l’autre (« le héros » et son auteur) n’ont rien perdu de leur langage caustique, fleurant bon l’humour et la dérision.

L’ex-femme de Maddog est bien ennuyée, son nouveau compagnon a disparu, alors qu’elle est enceinte et que tout allait bien entre eux. L’associé de son époux est également introuvable depuis quelque temps. Alors, la belle est aux quatre cents coups et elle appelle au secours son premier mari, qui est détective (donc c’est son rayon de rechercher ceux qui ne donnent plus signe de vie.)

Celui-ci, bien que n’entretenant pas de merveilleux rapport avec son ex-femme, accepte la mission et part à la recherche de ce brave homme…
Il n’y aura pas de temps mort et les rebondissements seront nombreux, les situations cocasses (ou vues avec un regard plein de dérision), aussi. Quant aux dialogues, ils sont amusants et même de temps à autre truculents.

L’écriture est fluide et agréable et sans faute (ce qui n’est pas toujours le cas pour les ebooks), tout s’enchaîne parfaitement et l’intrigue se suit sans aucune difficulté. Il faut reconnaître à l’auteur que les raisons des diverses disparitions sont bien pensées.

J’ai bien aimé la courte intervention des personnages sur la langue des signes et cet individu « muet qui est très bavard » (je confirme, les sourds ont toujours des tas de choses à dire !

Une lecture sans prise de tête mais loin d’être stupide. A conseiller !

"Chiennes fidèles" de Williams Exbrayat


Chiennes fidèles
Auteur : Williams Exbrayat
Éditions : StoryLab éditions (23 octobre 2013)
Format Kindle
ASIN: B00G2BOQTW
45 pages
Temps de lecture : 45 minutes

Quatrième de couverture

Ex-flic à la morale discutable et aux pratiques expéditives, Maddog est devenu détective privé. Il lui arrive même de s'offrir quelques à-côtés juteux à la limite de la légalité.
Sa principale faiblesse : son goût pour les femmes. Lorsque la vénéneuse Dora le plaque, il se rend compte que sa dernière combine était peut-être celle de trop…

Mon avis

Une petite heure à tuer dans la salle d’attente d’un médecin, dans les transports en commun ou par une après-midi pluvieuse ? Voilà une solution…
Lire un des ebooks proposés par StoryLab éditions (je ne reçois aucun émolument ;-) qui font preuve d’une certaine originalité en nous indiquant un temps de lecture.

A défaut de papoter avec un voisin inconsistant ou de piocher dans un des magazines dégoulinant de mièvrerie, vous téléchargez (hop c’est rapide) un pur moment de lecture sur votre tablette et c’est tout bon. D’abord, il vous appartient alors que les publications qui trainent chez le médecin … vous n’êtes pas sûr de finir votre article… Il est propre (car neuf) et en plus il tient dans la main ou dans le sac !!!
Et s’il vous fait rire, vous pourrez le relire à souhait….

En général, on nous dit de nous méfier de l’eau qui dort…
Ici, l’eau est une femme, elle prend son temps pour courtiser, se laisser courtiser et s’installer dans une relation amoureuse avec Maddog.

Lui, il y croit et malgré les recommandations de ses amis « …quand on est équipé comme elle, le mec lui sert de faire-valoir, il est dans une sacrée merde. Et ce mec, Maddog, pour l’instant c’est toi. »
Maddog a bien entendu les conseils mais il se dit que cette fois-ci c’est différent….
Mouais….
Pas vraiment différent mais lorsqu’il va réaliser, ce sera largement trop tard et il sera dans la panade jusqu’au cou….
Mon côté féminin (moi qui n’ai pas les mensurations et la prestance de Dora) me ferait presque penser « Bien fait ! » C’est vrai, qu’est ce qu’ils ont tous, ces hommes, à ne voir que la beauté extérieure, qui est somme toute une vitrine ?
Mon côté Mère Térésa me fait penser « Pauvre gars… »
Il est attachant ce Maddog, terriblement humain avec ses faiblesses et si le but de l’ebook n’était pas de faire court, on pourrait lui reprocher de ne pas avoir plus de consistance… Il a tout pour devenir un personnage récurrent, de plus en plus approfondi, pour peu que son auteur se penche sur lui…

Une petite histoire qui s’emballe juste ce qu’il faut pour que le lecteur accroche, une écriture ponctuée de dialogues vifs, de remarques caustiques, le but est atteint « court et efficace ».

Comme de plus, ce n’est pas prise de tête (pratique lorsque tout s’agite autour de vous), que les faits s’enchainent sans temps mort, on ne voit pas le temps passer.

Que dire de plus ? Sans aucun doute : à suivre…..

"Goliat" de Mehdy Brunet


Goliat
Auteur : Mehdy Brunet
Éditions : Taurnada (3 Septembre 2020)
ISBN : 978-2372580748
250 pages

Quatrième de couverture

La mer de Barents, au large des côtes norvégiennes : Goliat, une plateforme pétrolière en proie aux éléments déchaînés, est le sinistre théâtre d'une série de meurtres odieux.
David Corvin, ex-agent du FBI, va devoir utiliser toutes ses compétences pour stopper l'hécatombe.

Mon avis

2016 : Abigaël, David, un couple sans histoire. Il a été renvoyé du FBI, elle a décroché un poste sur une plateforme pétrolière. Ils vont être séparés, ça leur fera du bien car en ce moment, le dialogue est difficile, rugueux…. Finalement, il l’accompagne, il trouve un job de surveillance sur les lieux. C’est un nouveau départ pour eux. Ils y mettent toute leur énergie, leur volonté. L’amour est de retour.
2013 : un avion s’écrase, des couples sont dans la douleur, des familles éclatées.
2015 : des assassinats très sordides ont lieu, la police mène l’enquête
2019 : un homme est en pleine détresse, il boit. Que cherche-t-il à oublier ?
Au départ, ces différents repères temporels désarçonnent, l’auteur s’en sert pour présenter les personnages. On se doute bien qu’à un moment ou un autre, des liens seront établis mais lesquels ?
On part sur Goliat, où la plateforme isolée accueille le jeune couple. Très vite, l’ambiance tourne au cauchemar. En parallèle, on suit les autres protagonistes, chacun dans leur époque.

Le suspense est omniprésent dans ce roman. L’écriture de Mehdy Brunet nous prend aux tripes, la tension est importante, on la perçoit en permanence et cela nous serre la gorge tant on se sent impuissant. Le thème du traumatisme, (des traumatismes car plusieurs sont évoqués), est abordé sous différents angles avec toujours un ton très juste. Certains penseront que parfois ce n'est qu'effleuré mais c'est suffisant car tout se joue entre les lignes et c’est tellement palpable qu’il n’y a pas besoin d’en faire plus. C’est sans doute un exercice difficile de faire ressentir plein de choses à un lecteur avec un peu de mots et c’est particulièrement réussi. On perçoit la détresse des uns, la colère des autres, la résignation, l’amour… On devine combien un passé lourd, révoltant, peut amener un homme ou une femme à des extrémités impensables, tant le cheminement est difficile. Quand on est habité par la rage, que plus rien ne nous retient à la vie, comment avancer ? On s’interroge, quelles auraient été mes réactions face des situations telles que décrites dans ce recueil ?

Mehdy Brunet a réussi un excellent roman. Les pièces du puzzle s’emboîtent petit à petit et si le lecteur a quelques doutes, il y a tant d’actions et de rebondissements qu’il ne peut pas s’appesantir. L’intérêt va grandissant au fil des chapitres. On sait tout de suite la date, le lieu et on ne se perd pas. Le nombre de pages, bien dosé, permet d’aller à l’essentiel, de cerner très vite les ressentis des uns et des autres.

Cette lecture m’a captivée, j’ai particulièrement apprécié les moments sur la plateforme. C’était prenant, angoissant et j’aurais voulu agir, signe que j’étais bien ancrée dans l’histoire ! On voit aussi combien la communication doit être établie dans toutes les circonstances. Et pas de n’importe quelle façon, une maladresse, des mots mal choisis peuvent avoir des conséquences graves.
L’écriture et le style sont addictifs, l’auteur affine son phrasé de roman en roman et devient plus percutant. Il monte en puissance.

J'ai beaucoup aimé la fin qui, bien qu'elle soit dure, se termine pour moi sur une note de tendresse, d’amour.


"Mississippi Solo" de Eddy L. Harris (Mississippi Solo)


Mississippi Solo (Mississippi Solo)
Auteur : Eddy L. Harris
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pascale-Marie Deschamps
Éditions : Liana Levi (3 Septembre 2020)
ISBN : 979-1034902613
338 pages

Quatrième de couverture

Le Mississippi. Un fleuve mythique qui descend du lac Itasca dans le Minnesota jusqu’au golfe du Mexique, en passant par Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans. Impétueux et dangereux, il charrie des poissons argentés, des branches d’arbre arrachées, des tonnes de boue, mais aussi l’histoire du pays et les rêves d’aventure de ses habitants. À l’âge de trente ans, Eddy décide de répondre à l’appel de l’Old Man River, de suivre en canoë son parcours fascinant pour sonder le cœur de l’Amérique et le sien, tout en prenant la mesure du racisme, lui qui ne s’est jamais vraiment vécu comme Noir.

Mon avis

Connaître ce fleuve, c’est savoir qui nous sommes.

Les hommes ont besoin de challenges et de projets pour s’accomplir. Pour certains, il leur faut même relever un défi qu’ils décident de réaliser seuls. Cela peut être de parcourir le chemin de Saint Jacques de Compostelle, un périple à vélo dans la cordillère des Andes, ou toute autre idée qui s’impose, comme ça, sans raison.

A l’âge de trente ans, Eddy L. Harris (qui est né en 1956) a choisi de descendre le fleuve Mississippi en canoë. Sans pratique particulière pour ce moyen de transport ou ce genre de circuit, il avait un besoin viscéral de tenter cette expérience, de réussir, sans doute pour faire le point sur sa vie, se retrouver et arriver à une harmonie « corps esprit ».  De ce voyage, que l’on peut qualifier d’initiatique, est né un livre en 1998. Il vient d’être traduit avec brio (Merci à Pascale-Marie Deschamps) pour que nous puissions découvrir cette magnifique histoire.

Le récit est riche, captivant, bercé par les états d’humeur du fleuve et du navigateur. Il n’y a pas vraiment de chapitres mais des sous-titres qui annoncent ce qui va être présenté pendant quelques pages. Eddy L. Harris s’exprime sur les rencontres, les difficultés, les joies, les peurs…. Il raconte son apprentissage du fleuve, comment ils se sont compris pour finalement s’apprivoiser, se connaître et que chacun trouve sa place. Parce que oui, le Mississipi est devenu son compagnon de route, créant des liens avec lui, certainement aussi forts que ceux que l’on tisse avec un ami. Cette relation au fleuve est un point fort de ce recueil, dictant le rythme des pagaies et celui des rendez-vous.

On sent au fil des pages que plus rien ne compte que le plaisir d’être en vie, d’avancer, de se sentir bien dans la nature, de retrouver le goût de l’effort. Les moments de découragement, de peur (par exemple lors de visites impromptues ou d’une météo néfaste), de souffrance, le dos raide et les jambes courbaturées, s’effacent devant le bonheur d’un partage simple autour d’une tasse de café ou devant une assiette de poisson-chat. Plus Eddy rame, plus il gagne en autonomie, en pratique. Il est plus sûr de lui alors que plus il se rapproche du Sud, plus le racisme envers les gens à la peau noire (comme lui) peut être important. Il grandit, vogue et marche la tête haute, droit dans ses bottes.

Ce texte est l’occasion d’une belle réflexion sur plusieurs sujets. Les amis et la famille, leurs réactions très diverses : aider Eddy, l’encourager ou le traiter de tête brûlée …. La xénophobie, en effet Eddy pointe du doigt les difficultés de son expédition : « Aller de là où il n’y a pas de Noirs à là où on ne nous aime toujours pas beaucoup. » Et puis, surtout, la transformation de l’homme qu’il est.
« Ce voyage sur le fleuve serait différent. Il s’ancrerait si profondément en moi qu’il s’agrégerait à mon âme, mais avec une vie propre qui le ferait revenir de lui-même, si intimement lié à moi qu’il me pénétrerait la moelle et modifierait ma façon de penser, de sentir et de marcher, me laissant bien plus que des souvenirs et des sourires, car il m’aurait changé en profondeur, de façon indélébile. »

Il y a eu « un avant » et « un après » pour l’auteur et cela retentit chez le lecteur. Eddy L. Harris a su me transmettre son audace, sa volonté, son leitmotiv, à savoir qu’il ne faut jamais renoncer, et surtout pas à ses rêves. J’ai aimé cette lecture, bercée par les flots. J’aurais souhaité qu’elle soit accompagnée d’un album photos mais je visualisais déjà très bien chaque scène. Les émotions ont été fortes, pour l’auteur sur le fleuve, mais elles le sont également pour celui qui s’imprègne de ce compte-rendu complet, riche et intéressant à tout point de vue.



"Un jour viendra couleur d'orange" de Grégoire Delacourt


Un jour viendra couleur d’orange
Auteur : Grégoire Delacourt
Éditions : Grasset (19 Août 2020)
ISBN : 9782246824916
272 pages

Quatrième de couverture

Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.

Mon avis

Réparer la colère ….

Pierre est en colère….. Contre la vie qui lui a donné un fils autiste avec lequel il n’arrive pas à communiquer…. Contre sa femme qui, elle, a réussi à établir un lien, à comprendre leur enfant malgré son côté étrange …. Contre la société car les choses sont compliquées…. le coût de la vie, les conditions de travail etc…. Toute cette colère rentrée, accumulée, presque éteinte ne demande qu’à flamber….

Alors, lorsque commence le combat des gilets jaunes, il en est. Il y va, c’est comme une seconde famille, lui qui ne trouve plus de place dans la sienne, il a l’impression d’exister à nouveau, d’être visible. Alors, il crache sa colère, il la vomit, il la crie ….. Pendant ce temps, son épouse accompagne ceux qui sont en fin de vie, en soins palliatifs … Elle n’est que douceur, délicatesse, alors qu’il n’est que rébellion…..

Deux mondes opposés, qui ne savent plus se parler. Est-ce que hurler sa révolte suffit à s’en débarrasser, à faire bouger les lignes ? Pierre va réaliser que non… Alors que faire ?  Pendant qu’il devient un père plus qu’absent, son fils a des soucis et doit lutter lui aussi.

Ce livre, dont le titre de chaque chapitre est une couleur, raconte plusieurs combats. Celui des gilets jaunes, celui de Geoffroy, autiste, celui de Dajmila contre le racisme, les préjugés, les traditions familiales, celui de ces hommes et femmes qui ont faim, qui souffrent…. Et celui de tous ceux, dans l’ombre qui se battent pour un monde meilleur….

L’écriture de Grégoire Delacourt est d’une poésie infinie, elle nous enchante en quelques mots.
« Le ciel se marbrait de cuivre. Les six gilets jaunes ressemblaient à des flammes qui dansent. Des lucioles d’ambre. »
J’aime son phrasé, le rythme qu’il donne à son récit avec des mots qui murmurent à l’oreille. Le style est caractéristique, parfois deux mots, sans verbe. Ça suffit et ça fait mouche. On les prend. Comme ça. De plein fouet. Et on se dit qu’il a raison, c’est la vie qu’il décrit même si on peut penser que, dans ce roman, il y a un sacré condensé de cabossés par la vie. Peu importe, on n’est pas là pour vérifier si c’est vraisemblable ou pas, on est là pour se délecter, s’imprégner de cette histoire et espérer avec l’auteur et ceux qu’ils évoquent qu’un jour, on revienne à :
« Le temps où le monde avait la taille d’un jardin. »
Un monde où on se parlait, on se regardait, on s’entraidait et surtout où on se connaissait…..

"Les Dynamiteurs" de Benjamin Whitmer (The Dynamiters)


Les dynamiteurs (The Dynamiters)
Auteur : Benjamin Whitmer
Traduit de l’américain par Jacques Mailhos
Éditions : Gallmeister (3 septembre 2020)
ISBN : 978-2351782293
400 pages

Quatrième de couverture

1895. Le vice règne en maître à Denver, minée par la pauvreté́ et la violence. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, s’occupent d’une bande d’enfants abandonnés et défendent farouchement leur “foyer” – une usine désaffectée – face aux clochards des alentours. Lors d’une de leurs attaques, un colosse défiguré́ apporte une aide inespérée aux enfants, au prix de graves blessures que Cora soigne de son mieux. Muet, l’homme-monstre ne communique que par des mots griffonnés sur un carnet. Sam, le seul qui sache lire, se rapproche de lui et se trouve ainsi embarqué dans le monde licencieux des bas-fonds.

Mon avis

Sam a quatorze ans, en 1895, il vit à Denver dans une usine désaffectée où il est installé avec Cora. A eux deux, ils s s’occupent de jeunes orphelins. A cet âge-là, ils seraient mieux dans un foyer, dans une famille d ‘accueil mais la vie ne leur a pas offert cette chance… Alors ils mettent toute leur énergie, toute leur volonté au service de ces petits à qui ils essaient de donner un semblant d’existence équilibrée.

Ils mendient, ils survivent tant bien que mal comme les miséreux qu’ils sont. Ce qui les a amenés ici ? La faute à pas de chance, des parents déficitaires, un mauvais concours de circonstances, une aide ou une main tendue qui ne sont pas venues au bon moment…. Les conditions de vie sont difficiles, les clochards attaquent souvent mais la bande de Sam et Cora a mis au point des stratégies de défense. Et ils ne s’en sortent pas trop mal. Et puis, un jour, une bataille plus violente les met en difficulté et un homme gigantesque intervient et les aide….

Une relation particulière va se nouer avec lui. Il ne peut plus parler, il est blessé, il souffre. Seul Sam sait lire….Il sera le « lien » pour cet homme. En échange, ce dernier les aidera, les protègera en quelque sorte, mais à quel prix ?  Jusqu’où peut-on aller pour rester en vie ? La violence peut-elle être une forme de rédemption ? Que peut tolérer l’homme, que peut-il pardonner ? Guerre de gangs, actions violentes, vies dans les bas -fonds, c’est au plus noir de l’âme humaine que nous emmène Benjamin Whitmer et l’excellent traducteur Jacques Mailhos. Est-ce qu’on peut prendre goût à semer la terreur autour de soi lorsqu’on a le sentiment de s’ériger en justicier ? Que se passe-t-il lorsqu’on tombe dans l’engrenage de l’agressivité avec excès ?

C’est Sam qui raconte et par sa voix, le lecteur entend tous ces laissés pour compte qui ont dû faire des choix qu’ils ne voulaient pas. Avec une écriture au scalpel, où chaque mot vous renvoie à vos propres peurs, l’auteur fait mouche. Il vous tord le ventre, vous fait trembler ou rugir de rage, de colère….Il ne vous laisse que peu de répit. Le style est puissant, c’est noir, terriblement sombre… L’aspect psychologique des personnages est abordé avec doigté, sans pathos, les faits, rien que les faits et c’est ce qui est terrible…L’espoir est si ténu que vous vous demandez si ce mot existe encore…..

Il me laisse à chaque fois le cœur en vrac et c’est pour cela que Benjamin Whitmer est un très grand écrivain. Il rend ses histoires infiniment réalistes, ses protagonistes vous hantent encore longtemps une fois la dernière page tournée et vous savez qu’ils ont laissés une marque au fer rouge dans votre esprit….

"L’héritage du maître de chai" de Kristen Harnisch (The Vintner’s Legacy)


L’héritage du maître de chai (The Vintner’s Legacy)
Auteur : Kristen Harnisch
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Odin
Éditions : L’Archipel (3 Septembre 2020)
ISBN : 978 2809828900
450 pages

Quatrième de couverture

Décembre 1917. Sarah Lemieux a 40 ans. La fille du maître du chai et son mari Philippe exploitent avec courage leur vignoble californien d'Eagle's Run. Mais la situation devient critique. À 21 ans, Luc, leur fils adoptif, a pris les rênes du clos Saint- Martin, dans le Val de Loire, là où Sarah a grandi. Il y fait la connaissance d'Ondine, 17 ans, qui s'est murée dans le silence depuis que les Allemands ont tué sa mère sous ses yeux. Luc entend lui redonner le goût de la vie, mais il est appelé sur le front...

Mon avis

Quand un auteur se lance dans une saga familiale, plusieurs choses sont intéressantes
La première, c’est de voir évoluer les personnages. Lorsqu’on les découvre, on s’attache (ou pas) à eux, on envisage leur avenir et on a hâte de savoir ce qu’ils deviennent, si ce qu’on avait imaginé est devenu réalité ou si tout est différent.
La seconde, tout aussi importante, c’est de voir si le récit garde du « souffle », de la constance, de l’intérêt…, si le style et l’écriture ont encore du ressort. Et si, de ce fait, le lecteur est toujours captivé.
Rien de plus triste qu’une histoire qui n’a plus « de sel », que l’on peine à terminer parce que plus rien ne nous accroche….

Ces deux aspects (le fond et la forme) me posaient question quand j’ai commencé ce nouveau roman de Kristen Harnisch. Ayant beaucoup apprécié le précédent, je n’avais pas envie d’être déçue et mes exigences étaient bien présentes. Et bien, ouf, le soufflé n’est pas retombé et ce que j’ai lu tient vraiment la route.

Outre le fait d’avoir retrouvé des individus agréables à suivre, une traduction à la hauteur et donc une belle écriture, le contexte évoqué est décrit avec intelligence. Nous sommes en 1917 et des deux côtés de l’Océan, la guerre est au centre des discussions. Les hommes doivent se battre, les femmes, les enfants et les anciens assumer ce qui doit l’être, notamment dans les exploitations familiales comme dans cet opus. Le vignoble est au cœur de leurs soucis, et quel que soit le continent, il faut trouver des solutions. De nombreuses autres thématiques sont abordées. Les pays sont en guerre mais ceux qui se battent restent des hommes, pères de familles, maris, fiancés ou jeunes appelés au front alors qu’ils n’avaient rien demandé, obligés « de servir » leur pays mais à quel prix ? A-t-on le droit de faire la paix, voire de soigner ou d’accueillir un ennemi ? Jusqu’où peuvent aller l’amitié, l’amour entre les peuples dont les dirigeants se déchirent ? J’ai trouvé que ce sujet était vraiment traité avec finesse, doigté et intelligence, à partir de situations concrètes auxquelles sont confrontées des personnes de la famille de Sarah.

Dans le nouveau tome de cette série, il y a une trame historique, une trame romanesque, un peu de mystère et une bonne évocation du contexte historique de l’époque. Certains événements sont parfois prévisibles, mais c’est presque reposant parce que ça met du baume au cœur et le sourire aux lèvres. Les personnages ont du caractère, parfois entêtés, obstinés, on sent leurs souffrances, leurs faiblesses. Pippa et Ondine, sont deux jeunes femmes que je suis pressée de revoir (j’espère qu’une suite est prévue). On sent chez l’une et chez l’autre, une grande détermination, une volonté de fer et ce sont des femmes qui en veulent !

Suivre l’épopée de cette famille sur deux continents apporte un regain d’intérêt. On peut comparer les réactions des uns et des autres, l’influence des faits historiques et des décisions prises. Les regrets et les manques quand on ne vit pas ensemble au quotidien et qu’on a également des « racines » de l’autre côté. On ne se mélange jamais en lisant, chaque chapitre indique le lieu. Il y a un arbre généalogique, une carte et une présentation des personnages principaux en début d’ouvrage. Et si toutefois, vous n’avez pas lu les précédents ouvrages, quelques rappels, discrets, du passé, vous aideront à vous situer.

Une lecture très plaisante et un auteur que je vais continuer de suivre avec attention !