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"Le premier vrai mensonge" de Marina Mander

 

Le premier vrai mensonge
Auteur : Marina Mander
Éditions : Presses de la Cité (22 août 2013)
ISBN : 9 782258 098343
210 pages

Quatrième de couverture

Italie, de nos jours. Agé d’une dizaine d’années, Luca vit seul avec sa mère et son chat Blu. Son père s’est "dissipé dans le brouillard" juste après sa naissance. Un matin, sa mère ne se réveille pas. Affolé à l’idée qu’on puisse l’envoyer dans un orphelinat, le petit garçon décide de taire sa mort et de continuer à mener une vie en apparence normale. Pendant de longs jours, Luca se lève, se lave, donne à manger au chat, va à l’école, fait ses devoirs et prépare ses repas. C’est son premier vrai mensonge. Son histoire est si bien ficelée qu’il finit par se convaincre qu’il n’est pas orphelin. Mais dans l’appartement, le cadavre est bien là pour témoigner de la réalité.

Mon avis

Assise dans mon canapé, de plus en plus recroquevillée, j’ai senti le froid descendre en moi au fur et à mesure que j’accompagnais Luca dans la situation inextricable où il se trouvait.
Impossible de tendre la main à un être de papier et pourtant je le sentais si vivant et si seul sous mes yeux….
C’est lui, ce jeune garçon d’une dizaine d’années qui avec son franc parler d’enfants, ses réflexions profondes exprimées dans un langage simple, va nous toucher, nous émouvoir.

« Peut-être que maman est morte d’un mal de cœur, parce que nous n’avons pas su l’aimer assez, ni moi ni les autres. »


Comme tous les jeunes, il est plein de ressources ; faisant preuve parfois d’un brin d’humour, donnant ainsi un peu de légèreté à un sujet grave

« Le dimanche, les célibataires se lèvent tard parce qu’ils n’ont rien à faire, alors je me tourne de l’autre côté et je me rendors. »


Sa lutte, ses peurs, ses angoisses, ses questions vont devenir les nôtres parce que l’auteur a su avec simplicité et doigté, sans misérabilisme et voyeurisme nous transmettre la détresse de cet enfant.
C’est un roman qui se lit d’une traite, comme si Luca avait glissé sa main dans la nôtre et qu’il nous était interdit de l’abandonner tant qu’il ne sera pas en sécurité…


"Les fleurs de lotus poussent dans le désert" d'Anaïs Laurent

Les fleurs de lotus poussent dans le désert
Auteur : Anaïs Laurent
Éditions : 5 Sens (15 Mai 2026)
ISBN :  978-2889498598
184 pages

Quatrième de couverture

Un drame familial rebat les cartes de l’existence de Ji-Sun. Elle, que l’on tenait pour l’incarnation de la femme idéale coréenne ― sage, dévouée, travailleuse ― décide de tout quitter pour un voyage en solo en Jordanie. Là, ses rencontres ― nomades, voyageurs, ombres du passé ― la poussent à reconsidérer son rapport au monde. Peu à peu, une évidence s’impose : la liberté a un prix. Sera-t-elle prête à le payer ?

Mon avis

Elle s’appelle Ji-Sun, dite Kimmie, elle est coréenne. Elle a été élevée dans la pure tradition de son pays. Respect des aînés, des traditions, dévouée aux autres, obéissance à sa famille. Dans son pays, on ne choisit pas vraiment, on fait ce que les parents attendent de nous. Elle a accepté ce qu’on lui imposait, parce qu’elle a appris à être sage. Elle n’a jamais envisagé que ça puisse être différent.

« Mes parents n’auraient jamais voulu. Ils ne m’auraient pas laissée. Tu sais, on ne peut pas désobéir …. »

Et puis, arrivée à un tournant de sa vie, elle décide de vivre autre chose. Un voyage. Seule. Une destination. La Jordanie. Elle n’a pas choisi la facilité mais elle tente. Rien n’est simple pour elle. Ni de trouver sa place, ni de faire des rencontres. Il y a toujours un peu de réserve, de retenue, de peur. Comme si le poids des regards imaginaires de ses parents la bloquait, pesant sur ses épaules, jusqu’à l’empêcher de bouger. Prendre des risques ? En est-elle capable ? En a-t-elle envie ?

 Une première rencontre la déstabilise. Rester en retrait, aller de l’avant ? Elle est sans cesse entre les deux, hésitante, tentée et effrayée. Oser l’aventure, c’est pour cela qu’elle est partie, qu’elle a tout laissé derrière elle, sans se confier, sans annoncer ses intentions. En se taisant, pensait-elle occulter les éventuels dangers (que d’aucuns ne pourraient imaginer puisqu’elle « n’était pas là-bas »), ou le faisait-elle pour donner tout son sens au mot liberté ? Et finalement, que peut lui apporter le groupe ?

« Elle s’était échappée de Corée pour s’extraire du collectif, et là encore chaque décision devait être soumise au groupe. »

Ce récit montre le lent cheminement de Ji-Sun et celui des personnes qu’elle croise. Chacun est en route pour une raison précise, sans forcément le verbaliser. Quelques-uns cherchent quelque chose, d’autres se laissent porter.  C’est un texte introspectif, avec peu d’actions. On est plus dans l’analyse des ressentis, des besoins, des désirs et surtout des possibilités.

Les réflexions que se fait Ji-Sun sont intéressantes, on peut se retrouver dans quelques phrases. Elle s’ouvre petit à petit et ce qu’elle entrevoit lui fait envie. Mais c’est quelques fois difficile pour elle de laisser les « contraintes » habituelles sur le côté et de vivre sa vie. Les autres individus ont tous des questionnements.

C’est là qu’on réalise que voyager est rarement neutre, que chacun peut y trouver ce qu’il souhaite si son esprit est ouvert.

L’autrice a très bien observé les touristes, notamment dans la façon dont ils se présentent aux autres (page 137) en fonction de leur lien au voyage. De nombreux thèmes sont abordés, le couple, le choix d’avoir des enfants ou pas, les liens qu’on crée lorsqu’on fait du tourisme et leur pérennité.

Anaïs Laurent parle de tout ça avec beaucoup de finesse, de doigté. Il n’y a pas pléthore d’actions, on est plus dans l’introspection. C’est très bien fait et les personnages sont attachants.

PS ; je ne sais pas si ce que j’ai lu sur les chanteurs de K-pop est vrai, mais ce n’est pas rassurant sur le fonctionnement des imprésarios de ces groupes.

 

"Bienvenue à Faubourg Bienveillant" de Luc Fivet

 

Bienvenue à Faubourg Bienveillant
Auteur : Luc Fivet
Éditions : Le ver à soie (10 Juin 2026)
ISBN : 979-1092364743
164 pages

Quatrième de couverture

Isabelle et Arthur Korner, en couple depuis 25 ans, ont décidé de quitter Paris. Après avoir vécu des années en région parisienne, ils emménagent dans un petit village réputé pour sa douceur de vivre, Faubourg Bienveillant. L’atmosphère est tellement accueillante qu’ils intègrent très facilement la communauté des Faubouriens. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Peut-être auraient-ils dû lire plus attentivement les conditions générales d’utilisation...

Mon avis

Paris, le stress, le bruit, les transports chaotiques, Isabelle et Arhur Korner connaissent. Ils sont en couple depuis vingt-cinq ans et Paris n’a pas de secrets pour eux. Ils s’en accommodent, même si parfois un certain ras le bol les envahit. Et puis, un jour, en rentrant du travail, Arthur craque. Il n’en peut plus de la capitale ! Partir, vite, trouver un lieu tranquille, découvrir un autre quotidien avant l’épuisement…

Ça tombe bien, il n’y a pas très longtemps, Isabelle a lu un article sur Faubourg Bienveillant. Une petite ville à taille humaine, où l’atmosphère est chaleureuse. Quand les planètes veulent bien s’aligner, tout est merveilleux. Une maison est en vente dans ce lieu dont ils rêvent. Un jardin, plus de surface habitable, un bureau chacun, c’est l’idéal. La possibilité pour elle de se mettre en télétravail et pour lui de tenter ce qu’il a toujours eu envie de faire : devenir photographe.

C’est le sourire aux lèvres qu’ils signent (dont cent cinquante pages sur les conditions d’habitation qu’ils n’ont pas le temps de lire) et s’installent, le cœur content. Tout débute sous les meilleurs auspices. Ils sont tellement heureux, plus détendus, plus reposés… Isabelle s’inscrit dans les groupes qui lui plaisent : yoga, sport… Arthur se balade avec son appareil en bandoulière et mitraille quand il a un coup de cœur. Dans cette cité, le sourire est de mise, les pouces levés également !

Que demander de plus ?  Que ça continue encore et encore comme le dit la chanson ? Le lecteur formule ce souhait tout bas. Car il sent bien que ce bonheur trop lisse va se fendiller.  Pourtant la voisine d’en face est gentille, elle vient régulièrement, faire admirer ses préparations culinaires. Un peu trop peut-être mais ici tout est différent, on interfère avec les voisins, on se parle vraiment. On s’écoute. Quelques fois un peu moins, un des habitants a tendance à parler sans donner la parole aux autres mais bon, il n’y a que lui….

Mais petit à petit, des failles apparaissent dans ce quotidien quasi parfait. Les Faubouriens bienveillants préfèrent que tout soit comme ils le veulent, comme ils le pensent. Pas question de sortir de la « norme » qu’ils ont mise en place. Arthur et Isabelle se seraient-ils emballés trop vite ? Ils s’accrochent, car quand même la qualité de vie, cette bienveillance extrême (trop ?), ça fait du bien …

Finalement, que met-on derrière le mot « bienveillance » qu’on emploie très (trop ?) souvent à notre époque ? A-t-on tous la même définition, les mêmes attentes face à ce terme ?

Dans son nouveau roman, Luc Fivet, manie l’humour, « Elle s’assit sur le plan de travail, croisa les jambes et cambra les reins, exposant avec soin sa poitrine qui défiait les lois de la gravitation. », l’ironie, et une certaine forme de sagesse. Il pose un regard acéré sur les relations humaines, qui peuvent être superficielles ou plus sérieuses sans qu’on le réalise (je pense au voisin des Korner), il explore les regards, les paroles, les écrits, les apparences trompeuses ou pas, et surtout, par-dessus tout, la place qu’on donne à l’Autre (avec une majuscule), celui qu’on ne choisit pas, mais dont on croise la route, ce qu’on lui offre de « bienveillance » et sous quelle forme.

L’écriture vive est un régal. Il y a du rythme et tout s’enchaîne sans temps mort. Une lecture agréable et une belle découverte ! 

"Là où naissent les ouragans" de Gilles La Carbona

 

Là où naissent les ouragans
Auteur : Gilles La Carbona
Éditions : 5 sens (15 Mai 2026)
ISBN : 978-2889499236
236 pages

Quatrième de couverture

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Armand rêve d’horizons plus vastes que ceux que lui promettent les usines familiales de son beau-père. Entre une épouse issue d’une grande lignée industrielle et un avenir tout tracé, il étouffe. L’Indochine, elle, l’appelle. Là-bas, au coeur des rizières et de la jungle, il découvre une liberté nouvelle, un monde qui bouleverse ses certitudes… 

Mon avis

Octobre 1950, la guerre est terminée. Armand, militaire, est avec sa femme et son fils. Elle aime ce qui est beau, être vue et remarquée. Elle a été élevée dans une famille où peu de choses lui ont été refusées. Elle est assez sûre d’elle et de ce qu’elle veut dans la vie. Elle a même tendance à décider pour les autres. L’armée, pour son époux, c’est terminé. Il aura un poste important dans les usines de son père. Il sera tout le temps près d’elle et ce sera parfait.

Lui, il a connu la vie en garnison, l’adrénaline des combats entre hommes, les liens entre frères d’armes. Il a bien compris qu’il n’a pas vraiment le choix, que sa route est déjà tracée. Il se résigne, tout en rêvant d’autre chose au fond de lui, mais difficile de dialoguer ….

Une discussion avec un cousin lui fait entrevoir une possibilité. En Indochine, la situation est tendue et la France a besoin de personnes comme lui. Il est tiraillé entre le sentiment de « devoir » qu’il ressent pour son foyer, les siens vont se sentir délaissés, abandonnés…. Et son souhait d’agir, d’être utile, en harmonie avec ce qu’il veut réellement.

Il propose sa candidature. Et il est accepté, il partira là-bas, si loin, épouse et enfant resteront en France. Il sent que son couple, déjà fragile, va subir une nouvelle épreuve. Mais il n’hésite plus, il part malgré la colère, les reproches, l’incompréhension…

En Indochine, rien n’est pareil. L’atmosphère, les odeurs, les saveurs, les relations humaines, la vie tout simplement est totalement différente. Armand découvre cet univers surprenant, puis petit à petit, il se sent « en phase », comme à sa place car, hébergé chez l’habitant, il apprécie le lieu et ceux qui y sont.

Le récit mêle l’histoire des personnages avec celle du pays. On découvre des faits réels, habilement introduits dans les événements vécus par le militaire. L’auteur a dû se documenter avec précision pour que tout s’emboîte et tienne la route.

Loin de celle dont il partage la vie depuis plusieurs années, Armand fait le point. Il revoit ses priorités, ses décisions, il réfléchit à ses ressentis, à ce qu’il veut et à ce qu’il ne veut plus. Mais parfois, même si on pense savoir où on veut aller, des aléas modifient la trajectoire et tout ne se déroule pas comme on l’imagine …

Avec doigté, Gilles La Carbona analyse les émotions de chacun. Il note ce qu’ils peuvent penser, comme ils évoluent face à ce qu’ils vivent. On voit ce qui les anime, les motive, c’est intéressant. Le fils grandit et là aussi la question se pose : faire ce qu’attendent ses parents ou se réaliser par et pour lui-même ? Où se situe l’équilibre ?

L’écriture est de qualité, avec un vocabulaire soigné. J’ai apprécié la mentalité des femmes en Indochine. On pourrait les penser fatalistes mais c’est plutôt qu’elles acceptent leur destin, comme il est, pour ce qu’il est, avec une grande sagesse.

Cette lecture a été agréable. J’ai un tout petit regret, j’aurais préféré qu’il y ait des chapitres pour plus découper le texte mais ce n’est qu’un détail qui n’a pas entaché le plaisir de lire.

"Les Fleurs du Sel Sanary-sur-Mer-1988" de Patrick Espinet

 

Les Fleurs du Sel
Sanary-sur-Mer-1988
Auteur : Patrick Espinet
Éditions : Lire Couraut (27 Avril 2026)
ISBN : 979-1070180518
220 pages

Quatrième de couverture

Une belle journée d’été ensoleillée, des tables dressées sous les pins devant le mas pour la bouillabaisse traditionnelle du 15 août, qui réunit famille et amis. L’action se déroule en Provence, dans le Var, dans le merveilleux village de Sanary sur Mer et ses alentours. L’histoire est celle d’une famille de pêcheurs, de père en fils. Les parents Andéol et Mathilde et leurs enfants, José l’ainé, Roseline la cadette et Sylvain le petit dernier. Une famille heureuse et unie que les vicissitudes de l’existence vont confronter aux pires douleurs mais aussi à des instants d’infinie tendresse. Un bateau dangereux, un naufrage et des vies qui basculent.

Mon avis

C’est une famille où les hommes sont pêcheurs, de père en fils, avec le même bateau : La Denise. Ce n’est pas un métier facile, les rentrées d’argent sont liées aux résultats de la pêche et ne garantissent pas un revenu régulier. Il faut aller en mer quel que soit le temps pour gagner parfois presque rien… Mais dans la famille Cassone, personne ne baisse jamais les bras. La mère, la fille, le père, les fils, tous se battent au quotidien pour réussir, sans jamais montrer de mauvaise humeur, sans jamais se décourager. Le paternel est un homme droit, intègre, une force de la nature.

Tout pourrait continuer ainsi mais la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille et on ne peut pas tout maîtriser. Lorsque les difficultés s’invitent à leur table, les Cassone pourraient renoncer, être défaitistes, mais ils choisissent de lutter et d’avancer. Parfois dans l’adversité, on trouve des ressources insoupçonnées, au plus profond de soi.

Dans ce roman, qui m’a fait penser à une chronique familiale, on suit les différents membres sur plusieurs années (de 1988 à 1994). On découvre les non-dits, les secrets, les sentiments de chacun, les choix, les regrets, les peurs, les succès, les jalousies, la bienveillance …

Ce récit est intéressant. Il décrit bien la vie des gens de la mer, l’ambiance dans le village, entre voisins. Différents métiers sont présentés et certains de façon très précise. Les relations entre les uns et les autres sont la plupart du temps, très humaines, chacun reste à sa place et est respectueux. Et lorsque la colère bout, si certains certaines se braquent, ils elles prennent ensuite du recul.

L’auteur est passionné de pêche et de navigation, ça se sent. Il en parle avec passion. Son écriture est fluide, plaisante, très réaliste. Les dialogues également. Ils sont vifs, très « parlants ». Les personnages deviennent rapidement des familiers, tant ils sont « palpables ». Ils sont, dans l’ensemble, attachants ; on a le souhait de « belles choses » pour eux. J’ai apprécié que les femmes ne soient pas toujours dans l’ombre, que petit à petit, elles s’affirment et expriment leur ressenti et prennent soit leur envol, soit leur indépendance.

Patrick Espinet raconte une jolie histoire, de belles valeurs sont mises en avant. Il nous rappelle combien il est important de dialoguer, de parler avec ceux qui comptent pour nous afin d’éviter les malentendus et les incompréhensions. La communication est un ciment essentiel pour l’amour sous toutes ses formes.

J’ai passé un agréable moment avec cette lecture, cela m’a donné envie de visiter les coins évoqués.

NB : La couverture est très belle !


"Huit battements d'ailes" de Laura Trompette

Huit battements d’ailes
Auteur : Laura Trompette
Éditions : Charleston (10 Janvier 2024)
ISBN : 978-2385290795
400 pages

Quatrième de couverture

Elles sont huit, issues de toutes origines et de tous milieux. Parmi elles, en Inde, la petite Sahana attend à l’orphelinat que sa soeur puisse venir la chercher. En Italie, Lucia, 91 ans, s’est mise à exhumer de vieux cartons et à chanter sur son balcon. Magali, conductrice de poids lourd sur les routes de France, découvre qu’elle n’est pas seule dans son camion. À Washington, Judy, la porte-parole de la Maison-Blanche, reçoit un étrange message anonyme, tandis qu’à Berlin, Kirsten ne sait pas que ses cris ont alerté la voisine à travers le mur… A priori, tout les sépare. Et pourtant, en l’espace de 24 heures, alors que le monde est à l’arrêt, leurs destins vont s’entrecroiser et leurs vies irrémédiablement se lier.

Mon avis

Huit femmes, huit pays, huit situations pendant le COVID en Avril 2020. On alterne leur quotidien entrecoupé de mails très courts en lien avec leurs histoires. On découvre les réactions des unes et des autres. Les difficultés liées à l’épidémie, les choix, les décisions… C’est agréable à lire mais pas transcendant, un peu trop haché à mon goût, rien d’extraordinaire.

L’écriture m’a semblé quelques fois un peu « ampoulée » comme si Laura Trompette avait perdu une partie de La simplicité de son style.

Certaines des protagonistes m’ont semblé plus attachantes et j’avais hâte de les retrouver, d’autres moins. Ce qui m’a intéressée, c’est de re découvrir quelques-unes des réactions liées au COVID, parfois ça fait sourire avec le recul. D’ailleurs les observations de l’auteur sont réalistes et justes pour tout ce qu’elle décrit.

Une lecture appréciée sans plus.

 

"Dictionnaire du langage des fleurs" d'António Lobo Antunes (Dicionário da Linguagem das Flores)

 

Dictionnaire du langage des fleurs (Dicionário da Linguagem das Flores)
Auteur : António Lobo Antunes
Traduit du portugais par Dominique Nédellec
Éditions : Bourgois (4 Juin 2026)
ISBN : 978-2267059779
416 pages

Quatrième de couverture

Dans le Portugal de Salazar, une vaste propriété agricole non loin de Lisbonne fait les beaux jours d'une famille aisée, avec ses vignes, son bétail, sa roseraie et, dans le salon de musique, un piano qui ne cesse de faire entendre ses mélodies. Mais bientôt le domaine périclite, les cigognes disparaissent et Júlio, le fils aîné, choisit de rejeter son milieu d'origine pour embrasser la cause communiste. Alors que la police politique torture et déporte les opposants, Júlio s'engage dans la lutte clandestine et s'impose comme une figure de premier plan du Parti. Mais son homosexualité dérange, y compris dans son camp. C'est le portrait diffracté de cet homme valeureux et énigmatique que brossent ici une poignée de personnages ayant croisé sa route, tout en sondant leurs propres gouffres.

Quelques mots sur l’auteur

Né en 1942 à Lisbonne, António Lobo Antunes est mort le 5 mars 2026 dans sa ville natale, après une longue maladie. Il avait fait des études de médecine et s'était spécialisé en psychiatrie. Au début des années 1970, il fut envoyé en Angola où il participa à la guerre coloniale, comme tous les jeunes hommes de sa génération. Son œuvre d'une trentaine de livres a été couronnée de multiples prix littéraires, parmi lesquels le prix Union latine en 2003, le prix Jérusalem en 2005 et le prix Camões en 2007. António Lobo Antunes restera comme l'une des voix les plus novatrices et les plus puissantes de la littérature contemporaine.

Mon avis

Librement inspiré de la vie de Júlio Fogaça, fils de riches marchands, membre du parti communiste portugais, qui s’engagea dans la clandestinité pour combattre, ce roman est une lecture exigeante mais marquante.

L’auteur n’a pas choisi un récit linéaire pour rédiger ce qui rassemble les éléments d’une biographie. Il donne la parole dans chaque chapitre à quelqu’un qui a croisé la route de Júlio. Ce dernier n’apparaîtra jamais et on apprendra de lui ce que chaque narrateur nous transmettra au fil de ses souvenirs, de ses ressentis et de ses pensées, parfois désordonnées. Famille, voisins, visiteurs, camarades, amant etc tous s’expriment et apportent des éléments de compréhension. Ce n’est pas forcément dans l’ordre, chaque lecteur assemblera les pièces du puzzle pour mieux cerner ce combattant de l’ombre.

Les protagonistes parlent de leur vie mêlée à celle de Júlio, leurs paroles s’égarent pour mieux se retrouver. Cela peut sembler confus et déstructuré car il n’y a pas de point sauf à la fin de chaque chapitre (un est différent mais je ne dis pas lequel ni pourquoi). Pour le contenu, les   phrases sont, de ce fait, très longues, accompagnées de virgules, quelques fois de parenthèses, de mises à la ligne, de mots entre les lignes … Il est nécessaire de se laisser pénétrer par ce phrasé pour l’apprécier comme il se doit. Souvent, la phrase est interrompue par une pensée parasite, et reprend plus loin.

« et moi camouflant comme chez le médecin le tremblement de
ma mère est morte il y a un an
de mes lèvres, soudain si ébranlée, si » 

Au début, j’ai trouvé cela déstabilisant mais après le style m’a emportée. Il s’en dégage une forme de poésie, un peu comme les surréalistes qui déformaient le réel pour offrir de nouvelles approches. Le texte est là, en filigrane, mais il prend des aspects inhabituels.

À travers tous ces témoignages, on lit ce qui a été souvent répété aux parents.

« vous savez que votre fils est au Parti communiste n’est-ce pas ?
-Madame, vous acceptez d’avoir un fils qui veut en finir avec les gens comme vous ?
-Les problèmes que vous vaut votre fils monsieur »

Étaient-ils responsables des choix de leur fils ?

Il n’y pas de repères de temps, ni de lieu, mais on connaît de mieux en mieux l’homme au fil des pages. Il a souffert, il s’est battu, il a été accusé à tort. Avec ce que présentent les uns et les autres, on a également un aperçu de la société et du quotidien de chacun. C’est une belle « peinture » du vingtième siècle où certaines choses dérangent comme l’homosexualité de Júlio. C’est parfois assez dur, notamment « l’exécution d’un traitre » mais c’est édifiant. Il ne faut pas attendre des actions, des rebondissements, c’est plutôt comme si on regardait dans un kaléidoscope où chaque miroir renvoie une image différente d’un même ensemble.

On découvre cet homme par le prisme de chaque individu communiquant des éléments sur lui. Ce qu’il a fait, son attitude, ses paroles, ses actes, ses gestes, ce qu’il était et ce qu’il voulait. Bien sûr, chacun a son interprétation mais cela donne un portrait quasi complet de celui que jamais on n’entendra mais dont on saura l’essentiel.

Une lecture qui sort de l’ordinaire portée par une prose originale, fleurie, riche et pleine de sens. À découvrir !


"Sens uniques" de Pierre-Alain Delachaux

 

Sens uniques
Auteur : Pierre-Alain Delachaux
Éditions :  5 Sens (15 Mars 2026)
ISBN : 978-2889498970
498 pages

Quatrième de couverture

Après vingt ans d’absence, Benjamin a annoncé son retour. Déstabilisés par les crises existentielles de milieu de vie qu’ils traversent actuellement, ses amis d’enfance l’attendent avec impatience, certains qu’il saura apaiser leurs angoisses et dissiper leurs incohérences. Cependant, ce retour inattendu de l’irréprochable ami rend ces quadragénaires en détresse particulièrement nerveux. Quels secrets du passé ramène-t-il dans ses bagages ? À grand renfort d’humour, d’amour et de tendresse, ils tentent tant bien que mal de préserver leur amitié vacillante, mais – évidemment – rien ne se passera comme ils l’espéraient. Parviendront-ils à raviver leur complicité passée, à affronter leurs contradictions présentes et à prendre les bons chemins donnant un sens à leur avenir ? Et surtout, qui osera se resservir de clafoutis ?

Mon avis

C’est une bande d’amis quadragénaires. On pourrait écrire qu’ils se connaissent depuis toujours. Certains sont en couple, d’autres sur le point de se séparer et quelques-uns seuls. Ils ont des « codes » bien à eux, des souvenirs communs, des phrases cultes, des repas partagés avec des habitudes comme dans tous les groupes qui se fréquentent depuis longtemps. Mais ils ont aussi leurs petits secrets, pas connus de tous, des envies d’ailleurs parfois mais non exprimées, des boulots qui les « gavent » mais où ils donnent le change, les petits travers du quotidien qu’ils essaient de gommer ou mettre de côté …

Benjamin, l’un d’eux, est parti, il y a une vingtaine d’années et le voilà qui annonce son retour ! Réunion au sommet de la bande presqu’au complet. Il faut anticiper son accueil, lui trouver une voiture, prévoir ceci, cela, afin qu’il soit bien dès son arrivée. Que dira-t-il en les voyant ? « Vous n’avez pas changé. » ? Mais est-ce la vérité ? Chacun se pose la question. Sont-ils les mêmes ? Forcément, les personnalités ont évolué mais est-ce très visible ou juste un peu perceptible ? Dans quelle mesure sont-ils différents ? Vont-ils retrouver la complicité et l’amitié avec Benjamin tout de suite ou faudra-t-il un temps d’adaptation ? Est-ce que ce sera facile ? Chacun d’eux se voit assigner une mission avant l’arrivée de leur ami et envisage les retrouvailles …

Rien n’est jamais comme on l’imagine, n’est-ce pas ? Entre surprises, imprévus, vieilles rancœurs, secrets de cabinet, non-dits, jalousies, tous les sentiments des protagonistes sont détaillés avec beaucoup de finesse. Chaque sous-titre de chapitre nous indique le jour, voire l’heure et qui va être mis en avant. Parfois une même situation est vue par l’un ou l’autre et l’interprétation varie. Quelques courts passages en italiques font allusion au passé.

On avance pas à pas, dans la vie de ces quadras, on voit leurs difficultés familiales ou professionnelles, leurs interrogations sur le présent ou l’avenir, leurs regards sur le passé, ce qu’ils montrent et ce qu’ils ressentent vraiment sans toutefois oser le dire, afin de garder les apparences.  On dirait qu’ils souhaitent donner une image bien lisse, de bonne entente, où chacun écoute l’autre et en prend soin. Mais qu’en est-il réellement ?

J’ai trouvé ce roman très intéressant, bien écrit et offrant une belle analyse des relations humaines. J’ai pensé à quelques films de Bacri et Jaoui alliant une forme de liberté de parole avec une pointe d’humour dans des actions de tous les jours mais vus par un œil affuté, c’est exactement ça dans ce livre et c’est sacrément bien fait, bien pensé.

L’écriture est de qualité, sans lourdeur excessive, on pénètre dans l’intimité des liens qui unissent ces copains et on voit le cheminement des uns et des autres. La future arrivée de Benjamin les bouscule plus que ce qu’ils croyaient, ce n’est pas anodin. Plein de choses ressortent et il faut gérer les émotions qui s’invitent. J’ai beaucoup aimé Bruno, qui est toujours dans le doute même face à des décisions simples, il est quelques fois décalé, un peu trop rêveur, il se cherche. Il n’est pas le seul, mais je ne veux pas trop en dire.

Je ne me suis pas ennuyée à suivre le quotidien de toutes ces personnes. Sans qu’il y ait pléthore de rebondissements, l’intérêt ne s’est jamais émoussé. Je trouve ce récit particulièrement abouti. Pour un premier titre de cet auteur, c’est, pour moi, une réussite !


"Mazel Love" de Lana Calzolari

 

Mazel Love
Auteur : Lana Calzolari
Éditions : 5 sens (15 Février 2026)
ISBN :  978-2889498994
210 pages

Quatrième de couverture

Elle n’avait rien prévu. Ni l’amour. Ni la foi. Encore moins le vertige. À 36 ans, Sabrina, Genevoise un peu naïve, voit sa vie basculer lorsqu’elle tombe amoureuse de Simon, un homme profondément ancré dans la tradition juive. Déterminée à l’aimer, elle entame un parcours de conversion. Entre bougies de shabbat, séances de psychanalyse, doutes existentiels, culpabilités inattendues et plats (pas toujours) casher, ce chemin, abordé avec enthousiasme et maladresse, la confronte à des questions essentielles : la légitimité, l’appartenance, la place que l’on cherche à occuper dans sa propre histoire.

Mon avis

Elle a trente-six ans et elle s’appelle Sabrina. Elle voit régulièrement, un psychanalyste qui l’accompagne. Elle se pose beaucoup de questions, fait défiler les conquêtes, croyant chaque fois avoir trouvé la perle rare. Elle a des copines très différentes dans leur approche de la vie, et elles n’ont pas toutes les mêmes croyances. Mais elles se respectent.

Ce jour-là, son amie Yaël lui a proposé de venir avec elle à la synagogue assister à un mariage entre deux personnes de confession juive. Sabrina la suit et elle est fascinée par l’atmosphère et ce qu’elle voit. Et puis, il faut bien le dire, par un invité, Simon.

Cette fois-ci, elle le sait, elle le sent, c’est celui qu’elle attend depuis des années, l’amour de sa vie… Elle a tendance à s’emballer mais elle y croit et après tout pourquoi pas ? Et c’est parti ! Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ? Euh, non, pas tout de suite.

Ils paraissent amoureux mais un petit quelque chose les freine. Il est juif. Et la mère de Simon fait clairement comprendre à Sabrina que « ça ne peut pas le faire » puisqu’elle n’est pas comme eux…
La jeune femme est dépitée, et elle décide d’entamer un parcours de conversion pour se rapprocher de l’être aimé et convaincre la future belle-mère.

Sans doute pensait-elle que ce serait rapidement réglé et hop, la famille de Simon dans la poche et lui dans son lit… Pas si facile !

Dans ce récit, l’auteur partage le quotidien de Sabrina. Ses doutes, ses envies, ses joies, ses difficultés et tout ce qui fait le sel de la vie. Ce sont parfois des montagnes russes, à d’autres moments le calme plat. Ce qui est sûr, c’est que la conversion entamée n’est pas aisée et puis d’abord, est-ce le bon choix ?

L’écriture est pleine d’humour et de dérision mais entre les lignes, il y a une réelle réflexion sur ce qui nous incite à prendre une direction plutôt qu’une autre. Qu’est-ce qui est plus important ? Être soi-même ou être ce que les autres attendent de nous ?

Avec ce roman, Lana Calzolari incite chacun à se pencher sur les décisions prises, sur les raisons qui nous poussent à les mettre en place et les conséquences qui peuvent advenir. S’aimer soi-même avant d’aimer les autres, savoir ce qu’on veut. On le sait mais elle nous le rappelle avec une histoire amusante, tendre et assez réaliste, même si quelques fois, le trait est un peu poussé.

Le style est plaisant, les événements s’enchaînent bien et certaines scènes sont assez risibles. De plus, l’approche du judaïsme est intéressante pour en découvrir quelques éléments. C’est bien pensé.

Une belle découverte !


Comme s’il pleuvait de Iris Wolff (So tun, als ob es regnet)

 

Comme s’il pleuvait (So tun, als ob es regnet)
Auteur : Iris Wolff
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Éditions : Christian Bourgois (7 mai 2026)
ISBN : 978-2267058796
176 pages

Quatrième de couverture

Jacob, un soldat autrichien pris dans les soubresauts de la Grande Guerre, est stationné dans un village des Carpates. Son envie de partager des histoires avec les autres le détourne du combat contre l'ennemi, et il fait malgré lui une rencontre décisive. Des années plus tard, Henriette, une jeune femme qui se sent différente de ses soeurs, s'interroge sur ses origines à mesure qu'elle fréquente les insomniaques de son petit village roumain. Son fils, Vicco, quant à lui, est convaincu qu'il va perdre la vie sur sa moto et manquer l'alunissage des Américains. Il a plus que jamais besoin d'oublier le climat d'oppression qui règne en Roumanie, quand sa mère lui annonce qu'elle part s'installer à Berlin. Enfin, Hedda, bien des années après, sur une des îles Canaries, observe le départ d'un bateau de pêche qui ne reviendra jamais, lorsqu'elle est ramenée à l'histoire de son père.

Mon avis

Ce roman en quatre récits met en lumière quatre personnages du vingtième siècle. Deux femmes et deux hommes, qui ont, ou pas, des liens proches ou lointains. Tous ont en commun une capacité à « sortir » de leur propre histoire, analysant quelques fois les événements qui se déroulent sous leurs yeux, les observant, les décryptant en donnant leur ressenti. Ils ont un petit quelque chose d’éthéré, comme s’ils allaient disparaître et nous échapper. D’ailleurs, ils ne font que passer, même si on ressent très fort leur présence. On découvre sur quelques pages, un fragment de leur vie. On entre sur la pointe des pieds et on ressort.

Je pense que cette impression est en partie due à l’écriture de l’auteur. Elle présente les faits avec un style qui semble effleurer mais qui, paradoxalement, est très profond. On a le sentiment qu’elle hésite à partager, à dire ce qu’il en est. Attend-elle la permission de ses personnages ? Elle montre que tout aurait pu être être différent. C’est très net pour Jacob, le soldat qui aurait pu tuer un ennemi et qui ne le fait pas…

« Il aurait pu, quelques semaines plus tôt, se lier d’amitié avec cet homme qui, debout face à lui, se préparait à une mort probable. »

« Cette guerre, il s’en serait bien passé. »

À petites touches, Iris Wolff décrit le quotidien de ses protagonistes, pendant une tranche de vie plus ou moins longue. Quatre flashs sur quatre périodes d’un même siècle. C’est intéressant car on voit l’évolution du contexte, avec la grande Histoire. Chacun essaie de s’adapter à ce qu’il vit, en ayant parfois d’autres aspirations, impossibles à mettre en place au vu des événements. Il est alors nécessaire de trouver sa voie, pas forcément celle souhaitée au plus profond de soi, mais la seule possible en l’état, à ce moment-là.

À travers ces textes, l’auteur rappelle qu’on ne maîtrise pas tout. Il arrive qu’un bateau ne soit pas au rendez-vous et qu’en le ratant, rien ne soit pareil. Il se peut qu’une rencontre vous hante longtemps. Il est question de transmission, de ce qu’on reçoit, de ce qu’on veut donner. Par quoi sont portés nos choix ? Est-ce qu’on peut être libre partout de la même façon ? Pardonner c’est quoi ? Qu’est-ce qui nous construit, nous détruit ? Comment vit-on lorsqu’on a été torturé ? Avec un esprit de vengeance ? Ou en essayant d’avancer ? Chaque lecteur, avec ses émotions propres, apportera les réponses que les mots lui inspirent, ou refusera de se prononcer …

L’écriture (merci à la traductrice) est d’une infinie délicatesse, très douce, apaisante. Le ton est celui d’un murmure, d’une partition musicale avec ses hauts et ses bas. C’est poétique, avec des phrases pleines de sens qui subliment ce qu’elles expriment.

J’ai beaucoup apprécié l’atmosphère de ce livre. Elle est enveloppante, nous permettant de nous approprier chaque petite histoire comme s’il s’agissait d’un roman complet. En quelques lignes, avec des termes ciblés, tout est dit.

Une très belle lecture !


"Nuit blanche" d'Alain Denizet

 

Nuit blanche
Auteur : Alain Denizet
Éditions : Ella (15 Mai 2026)
ISBN : 978-2368039113
242 pages

Quatrième de couverture

14 heures
Vendredi 18 décembre
Place Maillot
À peine le pied sur la chaussée, l’étourdissement.
Après le ronron de la camionnette, Désiré ne savait où donner de la tête, bousculé par le vacarme, la nuée des véhicules et le jaillissement des édifices. Dix mètres en contrebas, des voitures à touche-touche sur huit voies hoquetaient dans un bruit sourd. Devant lui, une esplanade précédait un bâtiment démesuré où était écrit Palais des Congrès.
Où qu’il regardât, des panneaux innombrables indiquaient des directions en tous sens. Comment se repérer dans cette jungle ? Deux signalaient « périphérique » : c’était donc ça le « périph’ » dans lequel le chauffeur s’était engouffré. ― Je prends le périph, je te laisse, avait-il lâché. Désiré cherchait en vain son habitacle rouge parmi le troupeau motorisé quand d’un coup, une émotion le submergea. Au second plan, se découpait le dernier étage de la Tour Eiffel. Elle semblait attendre un décollage imminent.
La Tour Eiffel ! Il était à Paris ! Paris, enfin ! Il fit sa première photo.

Mon avis

24 heures dans une vie, ce n’est rien. Et pourtant, il peut s’en passer des choses…

Désiré vient d’arriver à Paris où il va retrouver son cousin. Celui qui, avant lui, a quitté le pays (le Burkina Faso), a réussi, est revenu montrer au village que c’est tout bon, qu’il peut aider la famille, qu’il s’en sort, qu’il a ses papiers et que tout va pour le mieux.

L’enseignant de Désiré l’avait écrit et dit : « il ira loin ». Loin ? C’est où ? Au lycée de la ville voisine pour étudier en bénéficiant d’une bourse ? En France ? Il n’est pas interdit de rêver, d’espérer… Mais le paternel est décédé et tout ça s’écroule, il faut aider « la maman » à élever les plus jeunes. Donc travailler… Pourtant, il ne perd pas de vue son projet et lorsque le cousin revient, c’est le déclic. Il veut lui aussi rejoindre la capitale française, avancer et un jour aider les siens.

Ce jour-là, il neige sur Paris, on est le 18 Décembre et les flocons ont pris tout le monde de court. Désiré sent le froid, observe cette poudre blanche, mais bientôt il sera au chaud, à Pantin, où il est le bienvenu. Ils mangeront, ils discuteront, et puis le lendemain, il verra quels paliers mettre en place pour son avenir. Ce ne sera pas toujours facile, il le sait mais ça ira. Et puis, vu ce qu’il vient de traverser ….

Le froid le surprend, le bruit aussi, l’agitation permanente…. Il marche, tranquille, il sait qu’il va atteindre son but. Il s’inquiète de ceux qu’il a laissés là-bas, si loin, de leurs conditions de vie, de l’horreur qu’ils subissent parfois … Il réalise la distance qui existe, énorme, à tout point de vue …

« Alors, dès qu’il eut posé ses semelles en Europe, la maman courut au village annoncer la bonne nouvelle. Ils sont fiers et espèrent en toi, lui avait-elle rapporté. Tout en marchant, il songeait… Eux qui vivaient dans un monde sans électricité, qu’auraient-ils du foisonnement des lumières dans les rues de Paris ? »

Garder le cap, continuer la route… Il se remémore quelques étapes passées, et ce qu’il ne dit pas, on le devine aisément. Les contrées traversées, la peur, les obstacles, les passeurs qui en demandent trop, ceux ou celles qui ne finiront pas le voyage…

Il a fait le plus dur de son long périple, Désiré, il peut souffler …. Mais rien n’est jamais tout à fait comme on l’imagine. Il suffit d’un grain de sable ou d’un flocon de neige…

Avec une écriture d’une infinie délicatesse, à petites touches, l’auteur suit les pas du jeune homme à travers les rues et les quartiers de cette immense ville où tout est nouveau pour lui. On regarde avec ses yeux tout ce qu’il découvre, on entend les sons agressifs, les mots plus doux de ceux qu’il a au téléphone. Il nous confie ses pensées ….

Alain Denizet s’est documenté, a discuté et écouté avant d’écrire ce roman. Son texte est « vrai », beau. Les sentiments des différents protagonistes sont décrits avec l’intelligence du cœur, celle qui permet de trouver les mots justes, de ne pas trop en faire, tout en transmettant la force d’une émotion.

Je me suis attachée à Désiré. Il est tellement présent dans ce récit que je ne peux dire qu’une chose : je lui souhaite le meilleur ….


"La librairie disparue" d'Evie Woods (The Lost Bookshop)

La librairie disparue (The Lost Bookshop)
Auteur : Evie Woods
Traduit de l’anglais par Rosa Bachir
Éditions : City (22 Mai 2024)
ISBN : 978-2824638881
450 pages

Quatrième de couverture

Après avoir fui un mari violent, Martha part s'installer à Dublin pour refaire sa vie. La jeune femme trouve un travail de cuisinière dans une petite maison nichée dans un dédale de ruelles au coeur de la ville. Pour elle, c'est un véritable havre de paix après des années difficiles. Un jour, le hasard la pousse dans les bras de Henry, un homme excentrique à la recherche d'une ancienne librairie et d'un manuscrit disparu. Intriguée, Martha décide d'aider cet homme étrange dans cette quête qui semble tellement lui tenir à coeur. Ils découvrent que la petite librairie appartenait à Opaline, jeune femme au destin jalonné de drames et dont la vie ressemble beaucoup à celle de Martha.

Mon avis

Ce roman est un récit choral, raconté tour à tour par Martha et Henry de nos jours, et Opaline à partir de 1921 sur une trentaine d’années. Les deux femmes fuient pour exister par elles-mêmes. La première, un mari violent ; la seconde, un mariage arrangé. Toutes les deux sont attachées aux livres et les aiment pour tout ce qu’ils apportent.

« J’étais tombée amoureuse des livres et des vastes mondes qu’ils renfermaient. »

« Le mélange familier d’excitation et de curiosité que j’éprouvais toujours face à la vitrine d’une librairie provoqua des picotements sur ma peau. »

« Ce qu’il y a avec les livres, c’est qu’ils nous aident à imaginer une vie plus grande et plus bellr qu’on ne pourrait en rêver. »

Mon avis est un peu comme une vague, j’ai été assez enthousiaste au début, puis moins au milieu (l’intervention du fantastique ne m’a pas toujours convaincue) puis sur la fin, l’intérêt est remonté.

J’ai aimé les portraits des ces deux femmes, qui sont des battantes et qui ne veulent pas que les hommes décident pour elles. Je me suis plus intéressée à Opaline. Martha m’a moins captivée, elle m’a semblé moins crédible.

Les liens passé/présent sont bien pensés, judicieusement amenés. L’écriture est plaisante, avec quelques rebondissements pour maintenir l’attention. Les personnages secondaires ont un rôle plus ou moins important mais c’est bien qu’ils soient là. Les différentes temporalités ne m’ont pas gênée. L’idée de cette librairie disparue m’a bien plu.

Mais il m’a manqué un peu de rythme et des événements plus marquants pour être totalement captivée et accrochée.

Je ne regrette pas ma lecture, j’essaierai de relire Evie Woods pour voir si elle reste dans le même style ou si elle se renouvelle.

 

L'Affranchi" de Daniel Vaxelaire

 

L’affranchi
Auteur : Daniel Vaxelaire
Éditions : Orphie (22 Novembre 2016)
ISBN : 9791029801457
306 pages

Quatrième de couverture

Etienne, petit esclave, reçoit une pièce d'or des mains d'une jolie dame. Un cadeau qui va l'entraîner dans une spirale de bonheurs divers : affranchissement, initiation aux lumières de l'éducation. Aux appâts de la fortune, aux mystères féminins... Le jeune Crésus - ses anciens maîtres ont cru faire de l'esprit en lui infligeant ce nom - gravit au grand galop l'échelle de la réussite, devenant un modèle pour ces "libres de couleur " qui constituaient le socle d'une Réunion métisse, travailleuse, ambitieuse, avant même l'abolition de l'esclavage. 

Mon avis

Merci à Marie-Line, ma précieuse amie réunionnaise pour ce livre.

Ce récit commence en 1830 sur l’île de la Réunion et s’achève avant l’épilogue en 1848, lors de l’abolition de l’esclavage.  On fait connaissance avec Etienne, un jeune esclave qui vit avec sa mère, Sidonie. À côté de sa petite case, cette dernière cultive quelques fleures et légumes et élève des poules. Tout en espérant des jours meilleurs, le peu d’argent qu’elle gagne, elle le cache. Son but ? Acheter la liberté de son fils.

Le maître n’est pas un mauvais bougre, il a besoin que ses « gens » travaillent pour lui et donnent le maximum. Il ne lâche que ce qu’il faut quand il le faut, c’est un soigneux dosage pour que chacun garde sa place, que lui ait bonne réputation et qu’ainsi il n’y ait pas de vagues.

Ce jour-là, le bruit court que la calèche d’un couple de blancs va passer pas loin. Etienne se décide à tenter sa chance, s’il pouvait ramener une ou deux piécettes… Le voilà sur le bord du chemin avec de quoi rafraîchir ceux qui feront forcément une halte vers la source et son eau claire. Il coupe même la magnifique rose qui vient de fleurir et que sa maman surveille jalousement.

Lorsque ces deux-là s’arrêtent, la belle dame apprécie les attentions (dont la rose) de ce petit et au moment de se remettre en route, elle lui glisse dans la main une belle pièce d’or qui brille de mille feux, une fortune ! Il court retrouver sa mère et ajouter au bas de laine ce complément inespéré et bienvenu. En comptant et recomptant, elle sait qu’il y a maintenant suffisamment pour acheter la liberté de son fils. Magnanime, mais aussi calculateur, « notre bon maître » les affranchit tous les deux. Il décide même que le jeune garçon ira à l’école.

Ce sera l’occasion pour lui d’apprendre, de progresser… de devenir ambitieux… Mais peut-on facilement changer de statut du jour au lendemain ? Que penseront ses amis, restés esclaves ? Lisette qui l’aime depuis longtemps ? Il y a un monde d’écart entre ce qu’il est et ce qu’il devient. Sa couleur de peau reste la même, mais les regards se modifient…

En accompagnant Etienne jusqu’à l’âge adulte, j’ai découvert la vie des esclaves à la Réunion, leurs relations entre eux et avec ceux à qui ils « appartiennent ». Rien n’est simple pour Etienne écartelé entre deux univers, maladroit parfois car il ose dire ou faire sans prendre du recul, tellement il est fier de son chemin. Il réalise que quelques fois, il n’est qu’un « pion », qu’on se sert de lui, qu’on le manipule… Il change, moralement, physiquement mais il doit également rester lui-même.

C’est un roman magnifique, prenant. Je me suis attachée à ce personnage, comprenant ses faiblesses, regrettant qu’il oublie quelques conseils car aveuglé par sa réussite…

L’écriture est fluide, les scènes et les dialogues très réalistes et visuels, on a un excellent aperçu de chaque événement. L’auteur, ancien rédacteur en chef du Mémorial de La Réunion, connaît bien l’histoire de cette île. Il glisse d’ailleurs des références et des faits historiques dans son texte.

Une très belle lecture !


"Scarborough" de Luc Dagognet

 

Scarborough
Auteur : Luc Dagognet
Éditions : Bourgois (9 avril 2026)
ISBN : 978-2267060263
210 pages

Quatrième de couverture

Scarborough, c'est l'histoire d'un professeur d'anglais dont la vie prend une étrange tournure depuis qu'il a entendu un enregistrement musical ensorcelé. Non, pardon. En fait, c'est l'histoire d'une mélodie entêtante, qui obsède le narrateur depuis vingt ans. Mais à ce compte-là, on pourrait aussi dire que c'est l'histoire d'un élève inquiétant qui se promène dans sa classe et du meurtre barbare d'un chanteur connu. Non. Retenez juste que Scarborough, c'est avant tout une ville d'Angleterre où il faut aller faire un tour pour éclaircir toute cette affaire. Rendez-vous là-bas.

Mon avis

C’est en 1966, que Simon and Garfunkel chantaient Scarborough en s’accompagnant à la guitare. C’est le nom d’une ville anglaise, située sur la Mer du Nord. Elle est connue, car au moment de l’Antiquité, les romains y avaient construit un fort pour surveiller la côte.

Afin de pénétrer dans ce roman LVNI (livre volant non identifié), je vous conseille d’écouter l’air du duo américain. Une fois fredonné, vous en avez minimum pour la journée, tant ça vous revient sans arrêt aux lèvres.


Le bandeau de présentation signale que cet écrit est drôle et mystérieux. Mais il est bien plus que ça. Quelques-uns grimaceront en disant qu’ils n’ont pas tous compris et la plupart arriveront le sourire éclatant, les yeux brillants, l’esprit encore dans les rêves procurés par cette lecture.

Le narrateur a vécu une expérience inoubliable lorsqu’il était enfant en découvrant une nouvelle dans un livre qui est tombé sous ses yeux par hasard. Maintenant, il est enseignant et il a quarante-six ans. Des événements surprenants débarquent dans son quotidien. Il ne sait pas comment les interpréter, il repense à son passé, tout se mêle, s’emmêle, les questions l’envahissent, les réponses lui échappent. Alors il repart en quête, sur une autre facette de sa vie, dans un autre temps ou pas …. Et il nous entraîne ….

C’est un récit caméléon, un texte où la sensibilité est à découvrir entre les lignes. Où la poésie et l’humour offrent un regard différent, une ouverture à laquelle on ne s’attend pas …

On ne sait pas forcément où on va mais on y va, on suit le fil d’Ariane, ces différents Scarborough en se demandant quelles surprises l’auteur nous réserve. Ce n’est pas linéaire, on part sur une route, on avance, on fait demi-tour ou on continue dans la même direction. Passé et présent sont là mais pas obligatoirement dans l’ordre, ni avec des indications temporelles précises mais ce n’est pas le plus important. Pour autant, on ne se mélange pas. Les phrases, les mots sont comme une mélodie qui berce, amuse, envoûte, emporte sur d’autres chemins …

Scarborough, c’est la racine, le point d’ancrage, le titre, la face visible, et après ça s’étend comme les branches d’un arbre qui se ramifient et explorent toutes les directions possibles. Parfois ça s’emboîte, à d’autres moments pas du tout. Mais c’est impossible à lâcher tant l’écriture est « présence ».

Le personnage principal a une façon d’être qui le rend attachant. J’avais le sentiment qu’il cherchait en permanence à comprendre son fonctionnement et tout ce qu’il se passait autour de lui. Avant de renoncer et de se laisser porter par la vie et les rencontres qu’il provoque ou qui se présentent à lui. Et ainsi accepter tout simplement ce que la vie lui offre.

J’ai beaucoup apprécié cet opus. Luc Dagognet a un petit côté espiègle, il joue avec nous, c’est dépaysant, atypique. On part dans un labyrinthe sans trop savoir où cela nous emmènera et ce n’est que du plaisir !


"Le veilleur de nuit de Palèochora" d'Alain Chanudet

 

Le veilleur de nuit de Palèochora
Auteur : Alain Chanudet
Éditions : 5 sens (15 Mars 2026)
ISBN :  ‎ 978-2889499090
252 pages

Quatrième de couverture

Claramonde, la quarantaine, est une écrivaine qui a l’habitude, à la sortie de chacun de ses ouvrages, de venir, en solitaire, décompresser et se ressourcer à Palèochora, station balnéaire au sud de la Crète. Cette année, elle va y rencontrer deux personnages qui vont chambouler le cours de sa vie. Le mystérieux et séduisant Ottavio, le veilleur de nuit de l’hôtel, de vingt ans son cadet, qui semble la connaître et lui vouer une certaine animosité. 

Mon avis

Palèochora est un lieu idyllique. Un petit village de pêcheurs transformé en station balnéaire sur une presqu'île au sud-ouest de la Crête. Une des principales sources de revenus est le tourisme.

C’est là que Claramonde, une autrice française, vient se ressourcer chaque fois qu’elle a terminé un livre. Une manière pour elle d’évacuer le stress et de reprendre pied. Par contre, elle y tient, elle vient seule. Son mari et sa fille ne l’accompagnent pas. Elle a ses habitudes et ses « rituels », elle séjourne toujours dans le même hôtel, accueilli par le vieux veilleur de nuit Yiorgos. Elle va toujours faire un tour en mer, déjeuner dans un restaurant qu’elle apprécie. Le plus souvent, elle fait tout cela sans compagnie, c’est indispensable à son équilibre.

Cette année, encore plus que les autres, elle a besoin de partir. Elle se pose des questions sur son couple et son dernier roman lui a demandé beaucoup d’énergie. Faire le point, tranquillement est plus que nécessaire. Quand elle arrive à l’hôtel, rien ne se passe comme elle l’avait imaginé. Yiorgos a pris sa retraite et le jeune qui le remplace n’est pas des plus accueillants. Elle s’installe et se dit que demain tout ira mieux. Mais ce n’est pas vraiment le cas….

Elle se lie d’amitié avec une jeune femme, Pauline, qui a une chambre à côté de la sienne. Elles discutent, échangent, se confient. Mais parfois, Claramonde ne sait plus où elle en est. Surtout que des événements bizarres la perturbent. Est-ce que quelqu’un, dans l’ombre, lui en veut et a décidé de « pourrir » ses vacances ? Est-ce que c’est le hasard ? Est-ce que c’est encore plus grave, peut-elle être agressée ?

Le décor est superbe, la mer, le soleil, la plage, mais on sent la tension, l’étau qui se resserre et l’angoisse qui va crescendo. Qui peut en vouloir à l’écrivain et pourquoi ? Elle essaie de relativiser, de prendre du recul mais c’est difficile. Elle se « découvre », comme si être là, la transformait. Un raccourci serait de penser à la crise de la quarantaine mais c’est plus profond que ça. Derrière ce récit, il y a une analyse sur les conséquences de nos actes passés, et également, ce qu’il se passe quand on reprend sa vie en mains en souhaitant être libre de ses choix.

Alain Chanudet a une belle écriture, prenante, avec des descriptions très visuelles et une approche psychologique intéressante des protagonistes. Il montre bien leurs émotions, leurs doutes, comment ils se sont construits et les raisons de leur attitude.

C’est une lecture plaisante, sans longueur.

 


"Ce soir j'ai peur" d'Annie Saumont

 

Ce soir j’ai peur
Auteur : Annie Saumont
Éditions : Julliard (5 février 2015)
ISBN : 978-2260022138
146 pages

Quatrième de couverture

Jane, étudiante en gymnastique, vit torturée par le remords d'avoir empoisonné son amant, un homme plus âgé qu'elle. Au fil d'une existence rythmée par l'entraînement physique et les conversations de jeunes filles, elle ressasse en secret les raisons de son crime. Mais sa version des faits est-elle aussi conforme à la réalité qu'elle voudrait le croire ?

Mon avis

Jane a tué son amant, c’est ce qu’elle dit. Il avait vingt-cinq ans de plus qu’elle et elle l’a empoisonné. Personne ne le sait, personne n’a des doutes. Elle vit dans la hantise d’être découverte. Pourquoi a-t-elle agi ainsi ?

Étudiante en sport, à une époque où la mixité n’existe pas (on est dans les années soixante), elle échange avec d’autres adolescentes, mais au milieu des dialogues, ses pensées l’envahissent et deviennent monologues. Cela donne un récit qui peut sembler confus mais c’est comme dans la vraie vie, quand on parle avec quelqu’un en pensant à autre chose… Elle essaie de prendre du recul sur ce qu’elle a fait mais on se demande si c’est bien la réalité tant tout semble s’emmêler dans son esprit.

L’écriture est épurée, brute, les paragraphes très courts et le livre peu épais (l’auteur est surtout connue pour ses talents de nouvelliste). Ce n’est pas l’histoire qui m’a intéressée, c’est vraiment le « phrasé », qui fait mouche, qui sèche le lecteur. Parce que, même si ça paraît brouillon, il n’en est rien. Annie Saumont maîtrise son texte et sait où elle nous entraîne : dans un texte sombre qu’on ne lâche pas….


"Des diables et des saints" de Jean-Baptiste Andrea

 

Des diables et des saints
Auteur : Jean-Baptiste Andrea
Éditions : Iconoclaste (14 Janvier 2021)
ISBN : 978-2378801748
362 pages

Quatrième de couverture

Qui prête attention à Joe ? Ses doigts agiles courent sur le clavier des pianos publics dans les gares. Il joue divinement Beethoven. Les voyageurs passent. Lui reste.
Il attend quelqu'un, qui descendra d'un train, un jour peut-être.
C'est une longue histoire. Elle a commencé il y a cinquante ans dans un orphelinat lugubre.

Mon avis

Jospeh est un vieux pianiste qui joue dans les gares, comme s’il attendait quelqu’un. La musique, il l’aime, l’a aimée mais il n’a pas pu le dire, le montrer lorsqu’il était plus jeune. Alors il se rattrape, encore et encore…

Cinquante ans en arrière, orphelin, il est placé dans un institut n’accueillant que des garçons. Il découvre un univers fait de brimades, de décisions arbitraires, de violence de la part des encadrants. Mais il y a aussi la solidarité entre les pensionnaires, les réunions secrètes, les essais de rébellion, de fuite …

Et puis, il y a la rencontre avec un bienfaiteur qui vient avec sa fille Rose. Mais que peut-on espérer lorsqu’on est surveillé, brisé, rabaissé en permanence ?

C’est un roman noir, puissant, avec une écriture forte sans concession, sans misérabilisme. On sait que ce genre de lieu à exister, on préférerait ignorer les sévices subis par les jeunes qui étaient accueillis…

Les personnages sont intéressants, du vieux professeur de piano aux différents copains de Jospeh, tous avec des personnalités marquées, différentes, mais réalistes. On pourrait en faire un film tellement les scènes sont vivantes et bien décrites.

L’auteur sait construire un récit prenant, captivant, sans beaucoup sortir de ce lieu maléfique. Il a un style et une écriture où chaque mot est à sa juste place.

Un excellent livre !


"Tous nos petits mensonges" de Diane Chamberlain (The Lies We Told)

 

Tous nos petits mensonges (The Lies We Told)
Auteur : Diane Chamberlain
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Francine Siety
Éditions : Presses de la Cité (20 Octobre 2011)
ISBN : 978-2258088061
416 pages

Quatrième de couverture

Maya et Rebecca sont toutes deux de brillants médecins, mais c'est leur seul point commun. Depuis l'adolescence, la fragile Maya vit dans l'ombre protectrice de sa soeur Rebecca, qui l'a sauvée des balles d'un tueur. Hantée par son passé, elle est devenue une femme secrète, même avec son mari, Adam, qu'elle aime pourtant beaucoup.
Lorsqu'un cyclone frappe les côtes de la Caroline du Nord, Rebecca et Adam parviennent à convaincre Maya de participer avec eux aux opérations de sauvetage. Malheureusement, l'hélicoptère dans lequel elle se trouve tombe dans des eaux tumultueuses. Obligée de lutter pour sa survie, Maya n'a d'autre choix que de prendre elle-même son destin en main.

Mon avis

Un roman simple et efficace, vite lu. Il ne restera pas forcément dans vos incontournables et ne vous laissera pas un souvenir impérissable mais, ne boudons pas notre plaisir, il permet de passer un très bon moment.

Maya et Rebecca, deux sœurs orphelines à l’adolescence suite à l’assassinat de leurs parents, sont toutes les deux médecins dans des entités très différentes. L’une en chirurgie, l’autre dans l’humanitaire. Deux caractères opposés mais elles s’aiment. Elles ont l’impression de tout se dire, d’être transparentes l’une pour l’autre mais ce n’est pas le cas. Chacune son jardin secret, ses tourments cachés et ses rêves inavoués …

Un événement grave et exceptionnel va les propulser dans des situations qu’elles n’avaient pas envisagées et qui vont se révéler cruciales pour leur avenir.
L’auteur sait très bien s’y prendre, avec une écriture vive et enjouée, des chapitres alternant Maya et Rebecca pour rendre ses personnages attachants et l’histoire prenante. C’est plein de tendresse, pas trop dégoulinant de bons sentiments et quelques rebondissements tiennent le lecteur en haleine.

Une lecture agréable pour un jour de repos.


"L'oiseau bleu" de Sylvie Callet

 

L’oiseau bleu
Auteur : Sylvie Callet
Éditions : du Caïman (4 Avril 2026)
ISBN : 978-2493739797
226 pages

Quatrième de couverture

Arrachée à son enfance par la guerre, Makiadi a appris à survivre dans l’ombre. Jusqu’au jour où elle rencontre Divine, une fillette à la voix d’ange, capable de faire vibrer l’air et jaillir la lumière. De l’Afrique à l’Europe, les pas de ces deux héroïnes résonnent comme une traversée initiatique : entre ténèbres et clarté, vengeance et espérance, mémoire et chant.

Mon avis

Exprimer l’indicible, choisir les mots, les faire vivre et leur donner la puissance nécessaire pour transmettre un message, des émotions … C’est la grande force de Sylvie Callet.

Je suis ressortie bouleversée de cette lecture, par le contenu, par l’écriture.

Le récit s’articule sur plusieurs périodes à partir de 2012. Dans la République Démocratique du Congo, certains enfants sont enrôlés de force, ils n’ont pas le choix s’ils veulent vivre, ils doivent tuer et rien qu’en l’écrivant, je réalise que c’est, malheureusement, la vérité crue. Celle pour laquelle on aimerait faire l’autruche, fermer les yeux et oublier…

Mais l’auteur nous renvoie la réalité en face, se battre, survivre, peut-être s’enfuir ….

« Bientôt, habités d’un espoir fou, ils poseront le pied sur ce fragment d’Europe. À cet instant fugace où l’oubli du passé et la promesse d’un futur se confondent dans l’éternité, seul comptera pour eux ce premier pas. »

Arrachés à leurs racines, à leur enfance, à leur quotidien, comment peuvent-ils se construire, avancer ? Sur quelles bases ?

« Ne pas flancher, ne surtout pas se laisser envahir par les images venues du passé. »

Aller où ? Dans un camp, parqués, au milieu des autres, dans des conditions limites en attendant des jours meilleurs ? Est-ce une solution ? Trouver une association d’aide aux migrants qui ne soit pas dépassée, débordée, pour les accompagner ? Ne pas avoir peur, ne pas se retourner ou sursauter au moindre bruit ? Que faire, comment ?

C’est tout ça et bien plus encore que nous présente l’auteur. Avec des phrases courtes qui font mouche, un style unique sobre et factuel tout en étant d’une poésie merveilleuse.

« Le parfum poudré des frangipaniers s’attarde dans l’air, infuse ses notes suaves de vanille et d’amande dans l’incandescence du jour déclinant. Des flâneurs longent le rivage basaltique du lac, laissant leur regard voguer vers l’horizon. »                                                                                  

En lisant, je serrais les poings, me retenant de hurler « Ce sont des gosses, ils ne devraient pas vivre ça. » Je sais que ça existe, que parfois c’est même pire, l’innocence perdue, le regard éteint … Peut-on se relever ?

Makiadi est une jeune fille meurtrie, blessée, engagée dans un combat qu’elle n’a pas voulu. Un jour, au cours d’une des sorties imposées, elle rejette ce qu’on lui demande et recueille une petite fille au nom délicieux : Divine. C’est leur histoire, leur périple, ensemble ou séparées que nous découvrons. Mais il y aussi tous ceux qui gravitent autour d’elles : les miliciens, les aides humanitaires, les rencontres d’un jour ou plus…. Elles subissent et voient la violence mais leur lien les porte et les fait tenir même quand elles ne se voient pas.

Quelques légendes transmises par la famille sont insérées dans le texte, rappelant l’importance de l’oralité. Et quand un conte passe de génération en génération, c’est que la vie est encore là, que la tradition n’est pas étouffée, et c’est une victoire.

L’oiseau bleu c’est une musique, un chant de désespoir puis d’espoir, c’est un cri d’horreur mais de temps à autre un cri de joie, c’est entendre toutes ces voix que certains essaient d’étouffer, c’est se dire qu’il est essentiel de lire des romans comme celui-ci pour ne pas oublier ….


"À la santé des Mohicans" de Louis Cabaret

 

À la santé des Mohicans
Auteur : Louis Cabaret
Éditions : Liana Levi (2 Avril 2026)
ISBN :  979-1034912278
160 pages

Quatrième de couverture

Un bar de quartier, non loin d’une usine, tenu par une femme, Helda. C’est là que les batailles ouvrières se trament, que les liens amicaux se nouent. Et quelquefois les rencontres amoureuses. Celle, tardive, du représentant syndical de l’usine, Jean-Jo et de la patronne du bar, apportera une fille qui sera choyée par l’ensemble des clients. Louison deviendra la petite spectatrice des réunions syndicales, communautés éducatives hors normes.

Mon avis

Pas très loin de l’usine, il y a le bar d’Helda. Elle le tient d’une main de fer dans un gant de velours, comme une famille aimante. Chacun sa place, des échanges, de l’écoute. C’est d’ailleurs là que se réunissent les ouvriers pour discuter, refaire le monde et surtout réfléchir aux décisions des patrons. Ils sont tous syndiqués ou presque, certains plus investis que d’autres mais tous prêts à défendre leurs droits sans baisser les yeux, sans rien lâcher de la lutte héritée de leurs prédécesseurs. Ça fait partie de leur ADN.

Parmi les clients, il y a le curé, François. Certains veulent oublier qu’il s’est consacré à Dieu, qu’il demande de la droiture. Lui, il essaie d’être présent, de se glisser au milieu d’eux l’air de rien. C’est d’ailleurs lui qui apporte un livre à Helda, soudainement prise d’une envie de lecture.

« À chaque moment de creux, elle l’ouvrait et lisait, avec l’impression de comprendre tout ce que l’auteur avait voulu dire. Comme si ça sortait d’elle. […] Le texte la traversait. Lire, c’était vivre. Elle ouvrit un cahier et se mit à écrire. »

Helda se confie sur le papier, elle se met à nu. Et on pénètre, sur la pointe des pieds, dans l’intimité de cette femme qui ne dit pas grand-chose sur elle, sur son passé. On découvre la grande sensibilité qui l’anime, son besoin de semer le bonheur, de l’offrir.

Le bar, c’est le lieu de vie, celui où on grandit, où on se dispute, où on s’aime, où on passe par différents états avec les copains, les amis, selon ce qu’on partage. C’est un endroit où les liens sont forts, presque indestructibles malgré, parfois, les désaccords. Ils sont tous là les uns pour les autres. Quelques fois il faut se forcer un peu, ce n’est pas toujours facile l’amitié. On est sur un pied, sur l’autre, maladroit face à la maladie par exemple. Tant que tout tourne, c’est facile, ça coule tout seul mais dès que l’un ou l’autre est confronté à un problème, il y a des hésitations, des gaucheries, des erreurs. Il est alors nécessaire de ne pas perdre pied, de penser au cap qu’on veut garder.

C’est un récit empli d’humanité. Louis Cabaret a un regard acéré sur les personnages qu’il présente, comme s’il les avait côtoyés lui-même (et il y a un peu de ça, dans sa famille, des personnes ont travaillé, lutté, agi en tant que délégués du personnel), ça sent le vécu. Il parle de la vie de tous les jours, avec une analyse très fine des situations banales. Les dialogues sont très vivants. Il montre combien le café d’Helda a « fédéré » les individus, créant une communauté solide, parfois déstabilisée par un événement mais capable de faire face, et où chacun épaule les autres, sans compter. Ça vit, ça vibre, ça transmet. On suit Helda et les siens sur trois générations, on sent la force de la transmission, de ce qu’on apprend au contact des camarades, des vrais, de ceux qui ne trichent pas ou seulement pour la bonne cause.

Tous ceux qui vivent là se ressemblent, s’assemblent et sont malgré tout différents, c’est tout le charme de l’histoire. Avec son écriture précise, altruiste, et son style direct et réaliste, l’auteur nous offre un roman extraordinaire mettant en scène des vies ordinaires, comme on peut en rencontrer si on ouvre les yeux et le cœur.