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"Rue Castellana Bandiera" d'Emma Dante (Via Castellana Bandiera)

 

Rue Castellana Bandiera (Via Castellana Bandiera)
Auteur : Emma Dante
Traduit de l’italien (Sicile) par Eugenia Fano)
Éditions : Bourgois (3 Septembre 2026)
ISBN : 978-2267060355
192 pages

Quatrième de couverture

Dans une rue étroite de Palerme, deux voitures se font face sans pouvoir se croiser. Au volant de la première, Rosa, une jeune Sicilienne, est en pleine crise de couple avec sa compagne. La seconde, où s'entasse la grande famille Calafiore, est conduite par Samira, une Albanaise sans papiers au service d'un patriarche tyrannique. Or cette fois, ni Rosa ni Samira ne sont prêtes à faire marche arrière. Leurs vies sont dans une impasse et c'est leur avenir que les deux femmes jouent ici, rue Castellana Bandiera, tandis que les hommes du quartier prennent les paris pour savoir laquelle cédera en premier... En ce dimanche d'été où le sirocco souffle sans pitié sur Palerme, ce sont deux mondes irréconciliables qui s'affrontent dans un roman formidablement explosif, entre farce absurde et tragédie contemporaine.

Mon avis

…Trois fois sur quatre ‘ste ruelle elle s’embouchonne …

Il fait chaud ce jour-là, à Palerme, en Sicile, très chaud, le soleil tape. Rosa et Clara sont dans leur voiture et se chipotent, elles sortent d’un mariage et ne savent plus par où passer, le plan a disparu. Tout à coup, elles se retrouvent dans une rue étroite. Et arrive, face à elles, une autre voiture. Impossible de passer.

Dans le second véhicule, Samira, une dame âgée, albanaise, installée depuis longtemps en Sicile avec sa famille. Elle n’est pas seule et plusieurs personnes sont avec elle. Elle refuse de reculer. Cette rue où se trouve l’immeuble qui abrite les siens, c’est chez elle maintenant. Pour elle, c’est celle d’en face, la jeune, qui doit reculer. Mais ce jour-là, Rosa ne veut pas céder.

C’est un combat de femmes, chacune estimant être dans son bon droit. Quelques membres extérieurs essaient d’intervenir, éventuellement de les raisonner mais c’est difficile. Elles sont entêtées et ont probablement le sentiment que bouger son automobile, c’est s’abaisser et perdre sa dignité, sa superbe. L’orgueil, la volonté, les font tenir encore et encore.

Au-delà de cet affrontement, on découvre l’histoire de tous ceux qui entourent Samira, les tensions (car ils se détestent), les « accords » entre les uns et les autres ou avec les voisins. De l’autre côté, on apprend à connaître Rosa et on cerne mieux ses difficultés de couple avec Clara.

« Rosa rampait comme un escargot et se retirait de plus en plus dans une culpabilité laissant derrière elle une bave inodore, elle avait peur d’aimer, c’était évident. »

Tout le monde est dans une impasse, les réactions sont diverses et variées, les langues se délient puis se taisent, les commentaires vont bon train, les cris surgissent puis le silence revient, la pression est à son comble. Est-ce qu’une espèce de peur n’est pas en train de s’installer ? Jusqu’où cette opposition peut-elle aller ? La rue est bloquée, plus personne ne bouge.

« Les femmes se fixent comme deux poules, le cou tendu, la tête légèrement positionnée en avant. Elles tendent l’oreille, prêtes à dégainer. Le silence dilate ce temps suspendu.»

J’ai été conquise par ce roman !
La traductrice a fait un travail exceptionnel qu’elle explique dans les dernières pages. En effet, ce récit a été écrit en italien et en sicilien pour bien montrer tout ce qui différencie les deux « mondes » coincées dans la Via Castellana Bandiera. Le défi, pour elle, a été de mettre les lecteurs français dans les mêmes conditions, avec un glossaire comme dans l’édition italienne. La solution qu’elle a choisie est excellente. Je n’ai pas forcément utilisé le lexique, avec le contexte, je comprenais, je m’en servais pour vérifier si mon intuition était bonne. Le fait de laisser des expressions du « cru » pimentent le texte, le rend plus réaliste et plus immersif et lui donne une forme de musicalité. On aurait presque envie de lire à haute voix (ou de voir le film réalisé par l’autrice).

Le fait que tous les habitants de la rue regardent « le spectacle » oblige les deux protagonistes à essayer de faire céder l’autre, pour ne pas perdre. Cela pourrait prêter à rire mais c’est tragique de voir l’obstination des conductrices.

Cette lecture a été réjouissante. L’écriture, l’atmosphère, l’humour quelques fois « Toutes les cinq, mère et filles, vues de derrière, sont identiques surtout quand elles portent des jeans en stretch qui leur font des cuisses comme des petites saucisses. »

La grande force d’Emma Dante c’est d’avoir créé quelque chose d’original, de vivant, de fort en partant d’une situation banale qui se règle vite le plus souvent.

Une pépite !


"Liberty" d'Arnaud Rozan

 

Liberty
Auteur : Arnaud Rozan
Éditions : Récamier (20 Août 2026)
ISBN : 978-2385772277
280 pages

Quatrième de couverture

Dans le Harlem de l'après-guerre, une enfant confrontée à la mort, à la perte et à la violence du monde apprend à vivre grâce aux récits, à l'imaginaire et à la puissance des femmes qui l'entourent.
Elle découvre que survivre, c'est aussi apprendre à se raconter et à interroger les histoires que l'on fait siennes.
Assa, la première fois que je l'ai vue, elle se penchait au-dessus du vide : elle avait à peine huit ans et voulait se supprimer.
L'existence n'était déjà plus rien pour elle ?

Mon avis

1947, New-York. Assa, huit ans, se retrouve seule, sa grand-mère vient de mourir. Elle est noire, a peur d’être placée dans un institut où on lui arrachera la peau. Que lui réserve l’avenir ? Elle n’a plus envie de vivre et c’est infiniment triste de lire qu’à cet âge-là, plus rien ne la retient à la vie.

Une rencontre, aussi improbable que belle, la met en contact avec des femmes, dont Liberty qui donne le titre de cet ouvrage et qui est la narratrice. Les seuls objets qu’elle a emportés avec elle sont un vieux cliché en noir et blanc et une courtepointe brodée, style patchwork, qui raconte des histoires qui ont bercé son enfance. J’ai beaucoup aimé ce symbole, où chaque morceau est une période de vie. Ce qu’elle y « lit » l’emmènera sur les traces de son passé afin de mieux comprendre qui elle est et d’où elle vient.

Assa est une fillette au début de ce récit et on la suit pendant très longtemps jusqu’à ce qu’elle soit très âgée.

« Assa monta en graine. Lentement. »

Elle se « construit » sous nos yeux, pas à pas, épreuve après épreuve car la vie ne lui fait pas beaucoup de cadeaux. Elle a une personnalité singulière, elle se cherche sans cesse et pour ça, elle va parfois très loin dans ses décisions. L’auteur entremêle le destin d’Assa à celui des Afro-Américains, à celui des amérindiens, tous ces peuples rejetés, parfois même balayés. Ils sont tous face à la perte de leurs racines, de leurs coutumes, ils perdent leur pouvoir décisionnaire et se battent pour exister. Assa, comme eux, revendique son identité et quand elle doit la prouver, elle refuse. Son geste est tellement beau !

Dans le récit, des faits réels sont parsemés, ici et là, nous rappelant les injustices contre les Afro-Américains, comme autant de taches sombres qui brouillent la vue sur le futur d’Assa et qui la marquent.

Entêtée, elle garde ses pensées pour elle lorsque le dialogue n’est pas possible et campe sur ses positions. Elle ne s’impose pas violemment, seulement par sa ténacité et c’est remarquable.

L’écriture de l’auteur oscille entre plusieurs styles et demande une bonne concentration au moment de la lecture. Des rêves, des passages plus ésotériques, entrecoupent le quotidien d’Assa. Mais ils ont raison d’être et donnent une autre dimension au texte, offrant un phrasé poétique et lumineux.

Arnaud Rozan n’en rajoute pas dans le pathos, et c’est très bien. Ce qu’il exprime, c’est la voix de tous ceux qui sont opprimés, souvent oubliés, et qui n’ont que leur volonté pour continuer la route au nom de ceux qui ont disparu, afin qu’ils existent encore à travers eux.

Ce roman est bouleversant, Il parle de sujets qui sont pour moi essentiels, la transmission et les valeurs des hommes bons. Sa construction est intéressante et même plus car elle apporte une touche originale de sensibilité et de justesse. Si j’ai été surprise par les premières pages, qui pourront désarçonner certains lecteurs, je me suis par la suite attachée aux pas d’Assa et j’ai eu du plaisir à l’accompagner.


"Les révérentes" de Addie E. Citchens (Dominion)

 

Les révérentes (Dominion)
Auteur : Addie E. Citchens
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg
Éditions : Christian Bourgois (3 Septembre 2026)
ISBN : 978-2267059823
288 pages

Quatrième de couverture

À Dominion, dans le Mississippi, le révérend Winfrey dirige sa communauté noire-américaine d'une main de fer. À la tête d'un petit empire commercial prospère, il a surtout foi en ses privilèges et en son esprit d'entreprise, tandis que son épouse Priscilla élève dans son ombre leurs cinq fils. Le plus jeune, surnommé Wonderboy, fait leur fierté : personne ne chante aussi bien, ne court aussi vite et ne fait autant tourner les têtes - y compris celle de sa camarade de classe Diamond, une adolescente orpheline en quête de repères. Mais les deux hommes ne sont pas aussi vertueux qu'ils le prétendent.

Mon avis

Dans cette ville très croyante du Mississippi, le révérend Winfrey, à la tête d’une communauté noire-américaine, considère qu’il a tous les pouvoirs. Son épouse est effacée et élève leurs cinq garçons du mieux qu’elle le peut. Pourtant elle a un bon niveau d’études et aurait pu aspirer à autre chose. Mais « Le Rév’ » (c’est ainsi qu’elle nomme son mari) le dit lui-même :

« À la femme, Il a donné un utérus, et à l’homme la domination - voilà ce que j’enseigne à mes garçons, car c’est ce que dit la Parole vivante de Dieu. »

Tout est dit sur la position qu’adopte cet homme, sûr de lui, un tantinet méprisant, imbu de lui-même et surtout persuadé d’avoir raison.

Il essaie de donner de lui une image parfaite, s’entraîne pour ses sermons (préparés sans doute par sa compagne) et ses émissions de radio, dont nous lisons quelques échos. Elle, Priscilla, a depuis longtemps réalisé qu’il n’est pas l’homme qu’elle pensait. Il faut faire bonne figure devant la société, les voisins, les pratiquants.  Mais ses pensées secrètes, que nous découvrons (elle imagine même sa vie s’il venait à mourir) montrent qu’elle est étouffée par le Rév’. Leur plus jeune fils, que beaucoup surnomment Wonderboy(il est beau, il chante bien et tout lui réussit), prend le même chemin que son paternel. Avec les filles, il se croit en terrain conquis et avec les autres, il s’arroge le droit de faire ce qu’il veut sans que les personnes en face n’aient la possibilité de discuter.

On aurait pu suivre un récit linéaire racontant les turpitudes de ces deux-là. Mais c’est beaucoup plus subtil. L’autrice nous offre, en alternance, les points de vue de l’épouse et de Diamond, la petite amie du benjamin. C’est une fille qui n’a pas eu une vie facile et être en couple avec celui que plusieurs de ses copines admirent, lui donne le sentiment d’être l’élue. Mais elle découvre la vraie nature de celui qui fait battre son cœur et elle tombe de haut ! La mère fait le même constat mais elle a tendance à vouloir minimiser les faits pour protéger son rejeton.

Toutes les deux s’expriment en disant « je », reviennent sur certains faits du passé afin qu’on sache pourquoi elles en sont là aujourd’hui. Il arrive qu’elles parlent d’une même situation que chacune interprète avec sa sensibilité, ce qu’elle juge bon ou pas. Leurs façons de réagir étant différentes, elles n’arrivent pas à se comprendre.

Addie E. Citchens analyse la place et le poids de la religion et surtout l’influence de ceux qui sont « les références », comme le révérend qui excuse son fils, ment, manipule et n’est pas du tout aussi honnête et lisse qu’il veut le faire croire. Et surtout ce qu’il veut transmettre à ses garçons est une honte.
Elle montre le rôle que l’on donne aux femmes, ce qu’elles souhaitent et le combat nécessaire si elles veulent que les choses évoluent. Le masculinisme est présent dans cette histoire et « les mâles » considèrent que c’est la normalité… L’auteur montre combien tout est figé …

L’écriture (merci au traducteur) est précise, pointue, riche, emplie de métaphores et quelques fois accompagnée d’une pointe d’humour.

« Habituellement, les femmes noires pouvaient compter sur des choses comme le diabète ou un cancer du côlon ou de la prostate pour les débarrasser des maris à problèmes. »

C’est un premier roman, totalement abouti avec une construction intéressante permettant d’avoir une bonne vue d’ensemble.


"Petites coupures" de Charlotte Labiche

 

Petites coupures
Auteur : Charlotte Labiche
Éditions : City Edition (2 Septembre 2026)
ISBN : 978-2824624648
288 pages

Quatrième de couverture

Un soir de novembre, Pâquerette rentre toute guillerette avec un ticket de Loto : elle a joué tous les numéros importants de sa relation avec Jean-Benoît, son fiancé parfait. Le soir, devant la télévision, ses chiffres sortent un par un… jusqu’au dernier. Joie ! Allégresse ! Jean-Benoît ouvre le champagne et elle boit. Beaucoup trop.
Le lendemain, Pâquerette se réveille dans une maison silencieuse. Elle cherche la brosse à dents de Jean-Benoît. Envolée. Et son billet de Loto ? Disparu lui aussi ! Pâquerette s’écroule, anéantie. Comment l’homme qu’elle aimait a-t-il osé lui faire ça ?
Quelques heures plus tard, soûle comme une barrique après avoir sifflé le reste du champagne, elle se fait une promesse : il ne l’emportera pas au Paradis.

Mon avis

Pâquerette a été élevée par son père, boucher et passionné par son métier. Sa mère les a abandonnés, emportant tout ce qu’il y avait sur les étagères de la bibliothèque sauf « Les liaisons dangereuses » que le paternel lisait le soir à la petite. Bien que ce ne soit pas une lecture adaptée à son âge, elle a été rapidement fascinée et s’est intéressée aux différents personnages, réclamant régulièrement « la suite ». Évidemment, cela lui a donné une représentation bien particulière de l’amour et des relations dans les couples …

Elle a grandi, a un job dans la santé (et non, elle n’a pas repris le commerce) et a rencontré le prince charmant dont elle rêvait, l’homme parfait, Jean-Benoît. Sa belle-mère n’est peut-être pas la femme idéale mais elle s’en accommode et tout va bien. Ce soir-là, le bus a du retard et elle décide de profiter de cette opportunité pour faire quelque chose qui sort de la routine. Elle se rend au café et joue au loto ! Un ticket, sur lequel elle coche les numéros de son histoire avec son chéri. Ça tombe plus que bien, c’est la date anniversaire de leur rencontre, c’est probablement un signe !

Elle rentre à la maison excitée et guillerette, échafaudant, comme Perrette dans la fable, beaucoup de projets commençant par « Et si on gagnait … » La suite ? C’est une soirée anniversaire avec un champagne tiède, les yeux malgré tout rivés sur le tirage. On ne sait jamais, n’est-ce pas ? Et c’est un tsunami, un bonheur total, elle a gagné !!!!!!!!!!!! Les voilà tous les deux qui fêtent cette chance inouïe que leur offre la vie.

Sauf que … le lendemain, au réveil, la bouche pâteuse, Pâquerette est seule, son fiancé a déserté le logement en embarquant le bulletin gagnant ! Un moment d’abattement, un moment d’égarement et elle se reprend en main, elle ne se laissera pas abuser quitte à employer les grands moyens. Mais que faire ? Sous ses airs candides, elle a du ressort et des idées. Ele analyse, réfléchit et essaie de voir les différentes options avant de choisir celle qui lui paraît la plus adaptée. À partir de là, je l’ai trouvée nettement plus dégourdie, presque trop, ce qui prouve qu’elle était étouffée par JB. Elle ne se fixe plus de barrières, animée par un esprit de vengeance qui la nourrit. Et elle va loin, manipulant même sa belle-mère, ou est-ce le contraire ? En essayant de la duper, son désormais ex n’imaginait sans doute pas la panade dans laquelle il allait se mettre (oserais-je un « bien fait pour lui » ?).

C’est un récit à prendre au second degré pour en profiter pleinement. L’écriture de Charlotte Labiche est amusante, voire jubilatoire, malgré quelques faits violents. Tout est dans la présentation des actes agressifs. L’auteur nous incite, l’air de rien, à pardonner, minimiser, comprendre et c’est très drôle !

Il y a un grain de folie dans ce livre, des réparties cinglantes qui font rire, des remarques qui s’enchaînent sans temps mort et qui décoiffent.

« Le réel fondit comme un emballage plastique oublié sur une pizza quatre fromages, comme les montres de Dali, comme un Efferalgan un lendemain de cuite. Tout était dans le désordre. »

Les muscles zygomatiques travaillent en permanence ! L’écriture est vive, pétillante, et comme Pâquerette, pleine de ressources pour maintenir notre intérêt ! Il se passe toujours quelque chose et surtout quand on imagine avoir cerné un des protagonistes, on réalise quelques pages plus loin, que ce n’est pas si simple, chacun ayant sa part d’ombre, prêt à manœuvrer, mentir, trafiquer la vérité pour arriver à ses fins.

En outre, le lien avec « Les liaisons dangereuses » est habilement mis en place. Les clins d’œil sont dosés avec minutie et placés au bon endroit dans le texte, c’est vraiment très bien pensé et réfléchi.

J’ai apprécié cette lecture, décapante, dépaysante, un peu immorale mais tellement réjouissante !


"que ta bouche me couvre de baisers" d'Antoine Vigne

 

que ta bouche me couvre de baisers
Auteur : Antoine Vigne
Éditions : Christian Bourgois (27 août 2026)
ISBN : 978-2267059649
224 pages

Quatrième de couverture

Damien aperçoit Saïd sur les berges du Rhône, à Arles. Puis il le croise une deuxième fois dans les rues de la ville. Il est retourné en Camargue pour trier les affaires de son père, Joris, et veiller à sa bonne installation dans l'Ehpad local. Tandis que ressurgissent les souvenirs de l'enfance de Joris à Madagascar, le trouble entre Damien et Saïd s'accroît. Mais Saïd est marié et père de deux enfants. Tous deux savent que, malgré l'intensité de leurs sentiments, malgré la volonté de Saïd d'intégrer Damien dans sa vie, ils avancent sur une ligne de crête.

Mon avis

Ce roman commence sans majuscule, les phrases s’enchaînent sans point, avec parfois, un mot, à la ligne,
seul
comme ça

C’est Damien qui s’exprime, et la présentation du texte laisse imaginer qu’on prend la conversation en route, en suivant les pensées de cet homme. Ses ressentis, ses émotions, se bousculent, se télescopent, viennent, repartent, l’envahissent, l’épuisent, le coupent de tout autre chose. Comme s’il n’y avait que de la place pour cette vague qui l’a submergé.

Mais pourquoi est-il dans cet état ? Que lui est-il arrivé ? Un regard échangé a suffi pour bouleverser cet homme. Il a croisé Saïd. Pas besoin de se parler, tout a été dit dans les yeux, par les yeux. Il est troublé, ému. Il espère d’autres possibles mais qu’en est-il de celui qui était en face ? Il se demande si leurs routes se croiseront à nouveau et ce qu’il se passera.

Au fil des pages, Damien se raconte, il est de passage en Camargue. Il est venu pour installer son père dans un EHPAD. Il évoque Duardo qu’il a aimé et perdu, son père à qui il n’a pas pu tout dire, la vie de ce dernier, les décisions prises, les hésitations, les incompréhensions, le tri à faire de tout ce qu’il y a encore dans l’appartement, et la vision de ces objets emplis de souvenirs qui lui font revivre ce qui a été … Il est préoccupé, est-ce que ses choix sont les bons ? A-t-il raison ? Et puis, au milieu de tout ça, le désir puissant, impérial, presque bestial, de revoir Saïd, de le toucher, de l’embrasser… mais ce dernier est-il prêt ? Damien n’a-t-il pas surinterprété ? Il le dit lui-même :

« la pensée
est tout sauf rationnelle, elle se fait méandre et digue à la fois, elle crée les buttes qui masquent les parcelles d’un horizon changeant, un paysage incertain,
elle habille, elle travestit, elle maquille, elle court sans cesse, »

L’écriture d’Antoine Vigne est comme une respiration qui se fige, reprend, continue, s’arrête à nouveau. Elle rythme les mots, les cadence, les mettant en quelque sorte en « musique », pour peu qu’ils murmurent à notre oreille ce qu’ils transmettent et ce qui se devine.

Parce qu’il y a quelques non-dits, quelques secrets, quelques silences entre les lignes. Provoquant de temps en temps de la souffrance, de la défiance, de la méfiance. Ce qu’on tait le plus souvent, soucieux du regard des autres, du qu’en dira-t-on …. Saïd porte sur ses épaules un passé, une histoire lourde, peut-il s’en libérer et avancer ? On sait bien qu’on n’oublie jamais et qu’il faut faire avec …. Est-ce que l’amour peut libérer de tout ?

Qu’est-ce que chacun de nous attend de la vie, souhaite pour son avenir ? Qu’est-ce qu’on est prêt à laisser de côté, à accepter, faut-il renoncer à ce que l’on est profondément ? En filigrane, des tas de questions se posent et poussent le lecteur à la réflexion.

J’ai beaucoup apprécié ce roman, le style, le contenu et comment l’auteur aborde les différents thèmes. La présentation qui gênera sans doute quelques personnes, m’a, au contraire, totalement emballée. Au moins, ça se démarque et pour moi ça a du sens avec l’ensemble.


"Les brebis égarés" de Madeline Cash (Lost Lambs)

 

Les brebis égarés (Lost Lambs)
Auteur : Madeline Cash
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Barbara Tajan et Alexandre Civico
Éditions : Denoël (26 Août 2026)
ISBN : 978-2207184790
384 pages

Quatrième de couverture

Les Flynn incarnent le modèle parfait : un père travaillant pour le milliardaire Alabaster, une mère artiste à ses heures, trois filles adolescentes pleines de vie, un pavillon confortable et une fréquentation assidue de l'église. Mais la réalité est un peu moins belle. La mère tente de sauver son mariage en s'essayant au couple libre, tandis que le père dort dans le garage et trouve refuge dans un groupe d'entraide très singulier, les Brebis égarées. La famille implose et les filles s'éparpillent.

Mon avis

J'ai aimé l'humour décapant de ce roman, j'ai beaucoup ri !

Les Flynn sont en apparence une famille bien rangée, allant souvent à l’église. En réalité, c’est une famille dysfonctionnelle assez attachante, parfois exaspérante et ça met du pep dans le récit.
Les parents débordés par leur sexualité m'ont bien amusée, contrairement à leurs enfants (que je comprenais) qui étaient exaspérés par leur attitude.

Les protagonistes ont des personnalités plutôt bien marquées, parfois un tantinet caricaturales. J’ai apprécié de suivre leurs déboires.

Par contre, j’ai trouvé quelques situations redondantes, heureusement ça s’est animé dans le dernier tiers mais un peu tard à mon avis.

Le lien avec le titre et le groupe de brebis de l'église est amusant et apporte une pointe de fantaisie.

L'écriture est fluide, agréable, les traducteurs ont fait du bon travail et il y a quelques « perles » :

« Le point de vue est le point de perspective d’une personne. Et la perspective est la manière dont les objets apparaissent selon leur distance et leur position relatives. »

Une lecture détente à lire sans se prendre la tête !


"Les Maîtres du sol" de Ryad Assani-Razaki

 

Les Maîtres du sol
Auteur : Ryad Assani-Razaki
Éditions : Liana Levi (20 Août 2026)
ISBN : 979-1034912926
496 pages

Quatrième de couverture

Ce n’est qu’un petit village de pêcheurs sur le golfe de Guinée, à la fin du XVe siècle. Pourtant les Portugais l’ont choisi pour rejoindre l’Afrique sub-saharienne et s’y installer. La stupéfaction des villageois est immense car la peau de ces hommes, venus chercher de l’or, est translucide, et leur langue indéchiffrable. Petit à petit, sous la pression des « diables blancs », les anciennes croyances vacillent, les coutumes s’effacent. Tout change, mais pas l’usage qui impose de se débarrasser des enfants nés malformés, comme la petite Efua. Pourtant un homme mystérieux, récemment arrivé au village, s’intéresse à la fillette. Est-ce un esclave, un prince, un guerrier ? Et quel est le motif de son intérêt pour Efua ? Les réponses à ces questions se situent à l'issue d'un long voyage jusqu'à Tombouctou. Là-bas aussi, certains remettent en question les croyances anciennes. Éblouis par le savoir des Arabes, ils veulent imposer dans le puissant Empire songhaï la religion d’Allah arrivée d’Orient, au risque de rompre un équilibre ancestral...

Quelques mots sur l’auteur

Né en 1981 à Cotonou, au Bénin, Ryad Assani-Razaki vit à Toronto. Entre l’idée de départ, la phase de recherches et l’écriture, il lui a fallu quinze ans pour ce nouveau titre, très lié à son pays d’origine.

Mon avis

C’est un roman ambitieux qu’a réussi l’auteur. Une lecture exigeante, complète et parfois complexe. Trois cartes, un index des personnages et un lexique sont présents pour soutenir le texte.

Réparti en trois « sous livres », ce récit évoque la Guinée, puis Tombouctou. En fil conducteur, une fillette (qui grandit) rejetée par le village où elle est née car porteuse d’une différence physique. Ce lien est mince entre les trois histoires mais il est présent. J’aurais presque préféré qu’on en sache plus sur elle et en même temps, je réalise que je n’en ai pas eu besoin.

J’ai découvert un pan de l’histoire de la Guinée avec l’arrivée des portugais dans un petit village, où ils essaient d’imposer une nouvelle façon d’aborder la vie. Mais les croyances et les traditions restent importantes. Nyanta, une femme exceptionnelle qui a osé tenir tête aux hommes, en sait quelque chose. Tous les soirs, au péril de sa vie, elle va nourrir son conjoint, isolé dans une grotte où il se cache. Il est accusé d’avoir assassiné un des portugais venus s’installer ici en seigneur, en chef. Elle n’a pas le choix, même s’il faut tricher, mentir. C’est une mère forte, qui ne lâche rien. J’ai trouvé sa personnalité et ses décisions intéressantes, mais que de souffrances !

Ensuite, on part à Tombouctou. Là aussi, le poids des coutumes est lourd, très lourd. On peut même s’interroger. Est-ce que ça n’entrave pas la liberté des hommes ? Un dirigeant utilise la religion comme un « appui » pour sa politique. Est-ce une bonne idée ?

Dans tout ce qu’il présente, l’auteur ne juge pas, il reconstruit, reconstitue, donne des éléments de réponse factuels, sans juger, sans extrapoler. Il reste dans ce qu’il a lu dans les nombreux dossiers qu’il a consultés.

Ce qui est très fort dans ce recueil, c’est le mélange des genres. Entre contes, légendes, récit d’aventure ou historique, l’écriture s’adapte au contexte, aux individus, aux lieux. C’est très riche et totalement atypique car cela demande au lecteur de rester bien concentré, notamment à cause des noms propres ou figurés qui nous sont inconnus !

J’ai préféré la première partie. Je l’ai trouvée plus facile à lire, parce que certains protagonistes montraient de l’humanité et de ce fait, étaient attachants. Dans les parties deux et trois, on est plus dans l’Histoire avec un grand H, dans la réflexion, dans l’analyse de certains faits, dans la connaissance et la conscience. Et parfois, j’ai eu le sentiment de recevoir un peu trop d’informations (même si elles avaient lieu d’être), ce qui m’éloignait du propos ciblé. Pour autant, l’intérêt est resté constant.

C’est un roman, mais les nombreuses recherches de Ryad Assani-Razaki apportent un aspect documentaire très étoffé, foisonnant. Je me suis demandée pourquoi il avait écrit ce titre. J’ai lu que c’était une façon, pour lui, de revenir sur ce qu’il est réellement. Il le fait bien. De nombreux thèmes sont abordés, celui de la transmission (que veut-on pour la terre ?), du pouvoir et des jeux d’influence qui changent le quotidien d’un pays.

Une belle découverte !

"Le château de la solitude" de Luc Dagognet


Le château de la solitude
Auteur : Luc Dagognet
Éditions : Do (21 Août 2026)
ISBN : 979-1095434702
290 pages

Quatrième de couverture

Toutes les relations amoureuses semblent vouées au désastre dans cette ville du Plessis-Robinson, dominée par la silhouette menaçante du châ­teau de la Solitude. Un orthophoniste erre dans les parcs, une ser­veuse rentre chez elle en pleine nuit, un cuisinier fume dans l’arrière-cour d’une cantine- seuls, parfois blessés, pleins de leurs souvenirs. Et puis le petit Jacques, écolier, les doigts toujours recouverts de pan­sements, croise un soir Alexandra, une lycéenne de dix-sept ans. Un gouf­fre les sépare : l’âge, les passions, l’expérience. L’enfant la regarde pourtant comme si tout était encore possible. Alors, pièce après pièce, il va rencon­trer son histoire. Et le château veille, seul au milieu de son bois.

Mon avis

C’est un roman inexplicable, mêlant réalité et imaginaire dans une atmosphère nimbée de mystères.  Il y a ce château, celui de la Solitude, des tourments secrets, des non-dits, des peurs et des aventures … Il y a des personnages qui ont tous une histoire, un passé qui les encombre, des interrogations qui les hantent …

On rencontre le petit Jacques, un écolier un peu isolé, souvent moqué, voire harcelé avec violence, mais il ne dit rien, se tait et souffre en silence. Il n’arrive pas à communiquer, il est trop mur pour son âge et ne se sent pas bien avec ceux de sa classe. Le cuisinier de l’école semble le comprendre lorsqu’il passe avec son plateau à la cantine mais ce n’est pas suffisant pour exprimer ce qui le hante. Et puis, il croise Alexandra, une lycéenne. Peu lui importe la différence d’âge, de statut, il a le souhait de parler avec elle. Est-ce qu’il est plus à l’aise avec des personnes plus âgées que lui ? Est-ce qu’il pense que ce sera moins compliqué ? Il ne se pose pas de questions. Il veut discuter avec cette jeune fille qui l’émeut. Un peu amoureux ? Il ne met pas de mot sur son état affectif, il le montre ou plutôt essaie de le montrer par des actes, des mots. Il est pur ce petit Jacques et ne voit pas le mal, encore moins ce qui est défendu ou mal vu. Pourtant ils sont nombreux à le mettre en garde …

On croise aussi un âne qui panse les maux, qui est présence évanescente. Il est là quand il le faut, simplement pour soutenir, accompagner, soulager …

D’autres passeront dans ce récit, avec plus ou moins d’impact sur le lecteur mais tous auront une raison d’être….

C’est un roman d’émotions. Celles qu’on ressent en lisant, celles qu’on découvre à travers l’histoire de chacun. On traverse les époques, les mondes, les univers réel ou inventé …

Le château de Plessis-Robinson existe vraiment, on a d’ailleurs quelques photos dans le livre. Il a brûlé et s’appelle château de la Solitude (et le bois autour également). Il a probablement fasciné l’auteur qui a choisi de le mettre au cœur de son nouveau titre. Ce bâtiment est un lieu énigmatique, qui observe, se tait mais n’en pense sûrement pas moins ….

C’est un roman qui mélange les genres, un peu fantastique, très mélancolique. On peut y vivre dans les rêves en passant dans une armoire, en donnant physiquement un peu de soi pour marchander un « accord »…

La couverture est belle, significative, on a envie de mettre notre main sur celle de Jacques, d’enlever les pansements, de lui dire des mots choisis qui parleront à son cœur, qui l’aideront à grandir et à accepter ….

Entrer dans cette histoire, c’est dire oui à l’inconnu, à l’inattendu, à ce qui bouleverse et bouscule, à ce qu’on ne peut pas expliquer mais qui parle à la tête et au cœur car l’écriture envoûtante berce les esprits et leur offre une ouverture sur des écrits d’un autre style …  C’est, je crois, la grande force de Luc Dagognet.


"Parle-moi de chez nous" de Jeanine Cummins (Speak to Me of Home)

 

Parle-moi de chez nous (Speak to Me of Home)
Auteur : Jeanine Cummins
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Auché
Éditions : Philippe Rey (20 Août 2026)
ISBN : 978-2384823123
530 pages

Quatrième de couverture

1968, Porto Rico. En épousant Peter, un séduisant Américain d'origine irlandaise, Rafaela s'efforce d'étouffer les doutes qui l'assaillent. Pour cette jeune femme hantée par la faillite financière de ses parents et par son amour caché envers le fils de sa gouvernante, quitter son île natale apparaît comme un possible renouveau. Pourtant, malgré la joie apportée par ses deux enfants, son installation sur le continent américain l'isole. L'hostilité de sa belle-famille, l'interdiction de parler l'espagnol ainsi que le mépris du voisinage à son égard la plongent dans l'amertume.
Sa fille Ruth, elle, apprend à vivre en taisant les injustices subies. Elle n'a qu'une obsession : s'intégrer, quitte à renier la culture de sa mère.

Mon avis

Coup de cœur ! J'ai tout aimé dans ce roman, personnages, contexte, écriture, tout m'a plu de la couverture à la dernière page et il reste très présent en moi.

C’est une saga familiale sur trois générations. On explore le passé, les non-dits, les difficultés face à une certaine forme de racisme, les obstacles au quotidien, les désagréments liés à la famille, aux "qu'en dira-t-on" qui bloquent la spontanéité.

Un fait grave permet à chacune des trois femmes évoquées de revisiter le passé, de l'appréhender avec du recul pour mieux analyser ce qu'il a induit sur le présent. C'est une fresque ambitieuse, car des événements réels sont glissés çà et là avec intelligence, c'est très bien fait.

Les protagonistes, essentiellement des femmes de la même famille, sont attachantes, belles à l'intérieur et à l'extérieur. J'avais envie qu'elles existent réellement. L’une d’elles a quitté Porto-Rico, ses racines, pour suivre son époux. Les expatriés n'ont pas toujours la vie facile et les habitants du cru la méprisent. Comme si le mariage entre « personnes n’étant pas du même bord » (origine, culture, finances) était une erreur de casting. Elle souffre, elle subit … et doit accepter le regard que les autres posent sur elle. Mais le temps passe, elle apprend à se détacher du jugement.

« L’objectif majeur de sa vie d’adulte, après ses premières années passées au sommet de l’échelle sociale, puis un peu plus bas, serait donc c’apprendre à en occuper le juste milieu, à se dépouiller des attentes artificielles et absurdes qu’on lui avait inculquées malgré elle, et de découvrir qui elle était en dehors du carcan constitué par l’indulgence de son père et un système de castes arbitraire. »

Rafaela (née en 1947) a rapidement compris que les hommes ont plus de liberté que les femmes, qu’ils peuvent choisir réellement leur épouse, sans subir l’influence des parents, des traditions.

« Elle savait qu’il en était autrement pour les femmes parce que, sans que personne le lui ait dit, elle avait respiré, intégré, absorbé depuis sa petite enfance cette certitude que tomber amoureuse d’un garçon comme ….. la perdrait. »

Ce qui m’a frappée dans ce livre, c’est la force de ces femmes face à l’adversité, je pourrais même écrire leur résilience. Elles veulent « s’accomplir », choisir leur vie, n’y arrivent pas forcément mais elles ne lâchent rien, elles ne renoncent pas, au moins dans leur esprit avant d’essayer de faire bouger les choses. Elles gardent ainsi leur liberté de penser et je trouve cela magnifique même si quelques fois, j’ai senti combien c’était douloureux pour l’une ou l’autre.

L'écriture (merci à la traductrice) est immersive, prenante, précise, bien dosée entre événements, ressentis et analyses, l'équilibre est parfait. On passe d’un lieu à l’autre, de l’une à l’autre sans problème et on se repère facilement, d’autant plus que l’autrice a mis un arbre généalogique ce qui est une excellente idée. De plus, au début des chapitres, le lieu et la date sont indiqués. Il y a une espèce de « parallèle » entre toutes ces figures féminines comme si leur destin se répondait en écho.

J’aurais pu continuer d’accompagner cette famille tant j’ai apprécié de les suivre et de découvrir leur évolution au fil du temps.


"Stay Free" de Patrice Jean

 

Stay Free
Auteur : Patrice Jean
Éditions : Le Cherche-Midi (20 Août 2026
ISBN : 978-2749186955
384 pages

Quatrième de couverture

Nantes, années 1980. Samia, Paul et Martial vivent à la cité de la Bottière. Leurs journées se partagent entre le quotidien de ce quartier populaire, le lycée, la découverte du punk rock pour les deux garçons et du cinéma pour Samia. Ces passions deviennent le centre de leurs vies.
Martial monte un groupe baptisé " Divin Suicide ". Concerts à Paris, contrat avec une maison de disques, enregistrements... Le jeune musicien connaît un début de reconnaissance. Mais la tragédie n'est jamais loin pour ceux qui ne sont pas nés du bon côté de la barrière sociale. Et c'est à Samia et Paul qu'il reviendra de raconter, plus tard, l'histoire du plus doué, peut-être du plus naïf, certainement du plus pur d'entre eux.

Mon avis

J'ai beaucoup aimé ce roman ou différents narrateurs nous racontent leur vie dans les années 80.

C'est un récit initiatique où chacun cherche sa voie. La musique et les copains tiennent beaucoup de place.

L'auteur a magnifiquement réussi à mêler les destins aux événements réels de cette période, nous offrant un bel aperçu du quotidien de cette époque.

Les personnages principaux, de jeunes adolescents, sont plus vrais que nature. On suit leurs déboires, leurs envies, leurs échecs, leurs peurs, leurs réussites... On observe leurs émotions : jalousie, amour, amitié ... Tout est bien décrit, bien analysé. Mais je mettrai un petit bémol. Le texte souffre d’une certaine forme de répétition due au fait que les personnages courent après le succès et essaient encore et encore. Et il manque un peu de profondeur dans l'analyse des relations humaines.

Il y a du rythme, ces jeunes aiment la musique et savent la partager, en parler. L'auteur a réussi à se mettre à leur place !

L'écriture est prenante, fluide, c'est facile à lire et on a sans cesse l'envie de les retrouver pour savoir ce qu'ils vont devenir. C'est réaliste, intéressant car on voit également la construction des différentes personnalités, les influences, les choix de vie.

Patrice Jean a réussi un opus immersif sur des jeunes qui veulent donner du sens à leur existence. Une belle découverte.


"Finalement tout s'est bien passé" d'Estelle-Sarah Bulle

 

Finalement tout s'est bien passé
Auteur : Estelle-Sarah Bulle
Éditions : Liana Levi (20 Août 2026)
ISBN :  979-1034912773
226 pages

Quatrième de couverture

Un énième geste condescendant d’un béké, et voilà Henri qui se décide enfin : il va quitter la Guadeloupe. Arrivé à Belleville, chez sa soeur Edna, il découvre une vie de débrouille animée, et les magouilles de Steve, le compagnon béninois de celle-ci, dont le rêve est d’ouvrir une boîte de nuit. Mais dans le Paris interlope des années 60, flics et voyous s’entendent pour dire qu’un Africain n’a pas sa place dans le monde de la nuit. Dans l’hôpital psychiatrique où il travaille, Henri rencontre Sabine. Elle aussi a fui sa région natale, le Nord de la France, dès qu’elle a pu.

Mon avis

Août 1966, Henri arrive à Paris, sans travail, un peu sur un coup de tête. Il a quitté la Guadeloupe, où réside l’essentiel de sa famille. Il ne veut plus être regardé de haut, méprisé par les blancs créoles qui s’estiment au-dessus de lui, car leur peau est blanche. Sa sœur Edna vit déjà dans la capitale et elle veut bien l’accueillir dans un premier temps. Alors il se lance dans cette nouvelle aventure.

Edna vit avec ses enfants chez Steve. Un bel homme de couleur, plutôt sur de lui, grande gueule. Il rêve d’ouvrir une boîte de nuit et n’hésite pas à engranger un peu d’argent avec de petits trafics qui deviendront plus importants (et de fait plus dangereux) au fil du temps.

Henri est plein de bonne volonté, d’envie de réussir, de s’installer dans un « chez lui ». Mais il se heurte rapidement à quelques difficultés. Malgré tout, il s’accroche et une belle opportunité s’offre à lui : devenir infirmier en psychiatrie. Le recrutement est ouvert et la formation assez rapide. Pourquoi pas lui ? Il doit oser s’il veut avancer.

C’est chose faite et il rencontre Sabine, une jeune femme qui a quitté le Nord pour s’installer dans la capitale. Ensemble, ils s’épaulent, se soutiennent et ont à cœur de construire une vie de couple solide.

Henri rencontre d’autres expatriés comme lui, dont certains ont des contacts avec le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d'outre-mer), un organisme public français créé en 1963 par le gouvernement de Georges Pompidou mais c’est loin d’être idyllique. Beaucoup de promesses mais peu d’actes. Ce qui entraîne pas mal de désillusions.  La vie n’est pas facile pour eux, les préjugés sont tenaces. Henri et Sabine le réalisent très vite lors de leur recherche d’appartement. Certaines personnes sont racistes et se méfient de lui.

Alternant les chapitres où Henri parle à la première personne et ceux avec un narrateur, ce récit est très immersif. On est dans les années soixante et l’atmosphère de cette période est retranscrite sans fausse note. Estelle-Sarah Bulle emploie un vocabulaire recherché, sans être ostentatoire. Les phrases sont bien construites et assez visuelles. On pourrait facilement adapter son histoire en film.

Les différents protagonistes sont intéressants, même si leurs caractères ne sont pas toujours approfondis. Le rythme est soutenu, simplement avec les événements de la vie quotidienne qui interviennent et modifient les plans de chacun.

Je me suis attachée à Henri et Sarah, Edna m’a semble parfois un peu naïve, prête à croire « son » homme alors qu’il n’est pas net… La mère de Sabine, Kath, une allemande qui vit en France est à découvrir, son destin n’est pas banal et ses réactions encore moins. C’est un personnage qui a du tempérament, du « fond ». La plupart des personnes croisées dans ce roman essaient de se faire une place dans la société française. Ce n’est pas aisé car les obstacles sont nombreux pour différentes raisons : l’argent qui manque, le racisme, la jalousie, l’envie de plus que ce qu’on peut avoir, etc ….

J’aime beaucoup le style de l’auteur, sa façon de construire ses récits. Ce nouveau titre ne m’a pas déçue !

 


"Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?" de Lucie Rico

 

Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?
Auteur : Lucie Rico
Éditions : POL (20 Août 2026)
ISBN : 978-2818060636
272 pages

Quatrième de couverture

Jennifer a une vie qui la satisfait quand, au détour d’une panne de clavier d’ordinateur, une phrase surgit, inachevée, qui fait déraper l’apparente logique de son existence : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Et rien. Un blanc après ce et qui envahit la page, troue sa mémoire. Jennifer se lance alors dans une enquête hilarante et inquiétante. 

Mon avis

La construction de ce roman est originale. Pour comprendre et retrouver ses souvenirs, Jennifer essaie de reconstituer une scène de son passé. Elle va dans l'extrême en mettant en place un intérieur et des faits identiques. De plus le point de départ est atypique.

Les protagonistes sont bien décrits. Jennifer, le personnage principal, est opiniâtre, elle veut réussir mais elle ne réalise pas combien son attitude la coupe de tout et de tous.

En mêlant les procédés d'écriture (script de film, récit ou autre), l'autrice campe un fonctionnement de lecture qui sort de l'ordinaire.

Son texte nous interpelle sur le rôle de la mémoire, des souvenirs, de ce qu'on garde ou pas mais également sur l'interprétation que l'on a des faits, plus ou moins déformée par le temps qui passe.

Malheureusement, je ne me suis pas intéressée aux personnages. Il m'a manqué un "souffle", celui qui procure une envie permanente de tourner les pages ...

Malgré l'idée originale, j'ai trouvé l'ensemble assez fade. Pourtant au départ, le concept m'a semblé intéressant mais mon enthousiasme est retombé.


"Vivre sans bonheur et n'en point dépérir" de Véronique Ovaldé

 

Vivre sans bonheur et n’en point dépérir
Auteur : Véronique Ovaldé
Éditions : Flammarion (19 Août 2026)
ISBN : 978-2080511096
210 pages

Quatrième de couverture

"Elle passe sa vie à écoper et goudronner les brèches dans la cale afin que la famille ne coule pas. Car si les Petites la chérissent, si elles aiment sa douceur, son indulgence, sa tendresse, elles préféreraient, et de loin, ressembler à leur père. Les enfants peuvent être des animaux cruels. Le Père, fielleux, la surnomme “miss martyre”. Ses belles-sœurs continuent de lui dire gentiment et sottement “tu es une vraie sainte”. Et qui peut bien souhaiter, en toute connaissance de cause, ressembler à une victime ?" Pour la première fois, Véronique Ovaldé s'aventure dans sa biographie pour faire le portrait de sa mère, mais elle le fait à sa façon, avec le recours revendiqué, exquis et inventif à la fiction, se plaisant à rêver pour sa mère à d'intempestives bifurcations et d'improbables autres vies.

Mon avis

Dans ce beau roman, Véronique Ovaldé mêle fiction et réalité en présentant le portrait de sa mère. Parfois, elle imagine un autre choix que celui qui a été fait. Elle montre combien la trajectoire de chaque vie est soumise à de mini décisions, à des bifurcations plus ou moins voulues. Il y a ce qu'on désire, ce qu'on nous impose et ce qui s'impose.

Ce portrait de femme est celui d'autres femmes ayant vécu à la même époque, ayant subi les mêmes traumatismes. C'est aussi une façon de leur donner à toutes une existence autre, plus belle, plus douce.

Cette mère est une femme forte, qui malgré ce qu'elle a subi, a réussi à être un peu celle qu'elle souhaitait. J'ai aimé l'analyse des relations qu'elle tisse tout au long de sa vie.

L'écriture et le style plaisant, facile à aborder, en font un livre très agréable.

L'originalité vient du fait que l'auteur se plaît à imaginer ce qui aurait pu être, qu'elle interprète ce qu'elle pense qui a été. Cela offre un récit vivant, vibrant et empli d'humanité. Certains trouveront dommage de ne pas connaître la part du vrai et du faux.

Il n'est jamais facile de parler de quelqu'un de sa famille sans juger, sans trop se positionner. L’autrice a un ton très juste et offre un hommage poignant à sa mère.

NB : J'aurais souhaité quelques documents : photos, lettres ou autres de la famille pour accompagner ce récit.

 


"Tombeau de Parsifal" de Dimitri Bortnikov

 

Tombeau de Parsifal
Auteur : Dimitri Bortnikov
Éditions : Rivages (19 Août 2026)
ISBN : 978-2743671655
290 pages

Quatrième de couverture

« Se souvenir – c'est vieillir. Oublier – c'est mourir. »
Après vingt ans d’absence, un homme revient dans sa ville natale pour faire la lumière sur la mort de sa mère – et se venger. Car, ici, ce n’est pas un homme seul qui l’a tuée, mais une ville entière.
Habité par un fantôme, le narrateur erre sans repos : vivre avec les morts est une chose, vivre avec un spectre qui réclame justice en est une autre.

Mon avis

Une écriture qui se démarque totalement ! Indéfinissable, faite de phrases courtes, très cadencées. On pénètre dans l'esprit d'un homme qui se confie, mais parfois, il s'égare, revient, repart .... Le rythme est fluctuant, suivant ses pensées.

Un texte qui "se mérite" et un récit qui entretient parfois un certain flou, cela donne un roman qui reste gravé dans la mémoire.

Le personnage principal vient pour comprendre la mort de sa mère et la venger. Son esprit erre et il nous emmène dans son univers, est-ce que ce sont ses rêves, des visions, la réalité déformée ou pas ? Son monologue au style particulier, mélange tout comme chez les poètes surréalistes. On peut être rebuté ou conquis... Il se met à nu, devant nous par ses phrases, ses émotions, ses ressentis, qu'il transmet de façon hachée ou pas ...

 On peut se demander où il veut aller mais il faut se laisser porter par la fulgurance des mots, ils touchent ici ou là, ils entraînent le lecteur sur d'autres rives. Demander du rationnel, du concret, ce serait rater la rencontre et quel dommage....

Quelques mots sur l’auteur

Né en Russie en 1968, Dimitri Bortnikov vit aujourd'hui en France. Il écrit en français.
Son premier roman Le syndrome de Fritz a obtenu le Booker Prize russe et le prix National best-seller en 2002. Il a aussi publié Svinobоurg en 2003, La belle endormie en 2005, Repas de morts en 2011 et Face au Styx en 2017.


"L’enfant du train" de Ruth Druart (While Paris Slept)

L’enfant du train (While Paris Slept)
Auteur : Ruth Druart
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Karine Xaragai
Éditions ‏ : ‎ City Edition (16 Juin 2021)
ISBN : 978-2824618715
480 pages

Quatrième de couverture

Au cœur de l’Occupation, à Paris, Sarah vient d’être arrêtée. Parce qu’elle est Juive. Juste avant de monter dans le train pour Auschwitz et les camps de la mort, la jeune femme prend une terrible décision : elle donne Samuel, son bébé, à un inconnu. L’homme n’hésite pas une seconde et décide de tout faire pour sauver et prendre soin de cet enfant. Avec sa fiancée et le petit Samuel, ils fuient Paris pour les États-Unis, pays où l’on peut encore être libre et en sécurité. Ensemble, ils vont former une belle famille. Au fil du temps, ils oublient les traumatismes de la guerre. Jusqu’à ce que, neuf ans plus tard, une femme frappe à leur porte.

Mon avis

1944 / 1953, deux temporalités. Un couple juif, Sarah et David. Au moment d’être déportée, elle confie son enfant, Samuel, âgé de quelques jours, à un homme, cheminot qui travaille vers le train de l’enfer. Le second couple en est à ses balbutiements, ils se connaissent depuis peu, et lui se retrouve avec ce bébé dans les bras. Un enfant juif ! Bien sûr, il est nécessaire de le protéger, de le sauver. Mais comment ?

Quelle est la meilleure solution ? Ils choisissent la fuite et vont s’établir en Amérique, loin de tout, en sécurité. Ils construisent leur famille, oubliant les horreurs de la guerre. Samuel grandit avec eux, un petit garçon épanoui. Et un jour, on sonne à la porte. Les parents biologiques de Sam ont trouvé leur trace et souhaitent récupérer leur fils.

À neuf ans, comment ce dernier peut-il vivre ce déracinement, lui qui ne parle pas un mot de français et qui ignore tout du judaïsme ? Comment vont réagir les parents adoptifs ? Auront-ils le choix d’ailleurs ?

Ce roman alterne les pensées et les points de vue des différents personnages, les parents, Samuel (sur la fin). Le ton est très juste. L’enfant est au cœur des pensées de chacun. Tous veulent le meilleur pour lui, tous l’aiment et souhaitent vivre avec lui. L’auteur a bien cerné ce que pouvait ressentir chacun. Les émotions après chaque situation sont analysées avec finesse.

Bien écrit (merci à la traductrice), ce récit est prenant et il renvoie forcément quelques questions : comment aurais-je agi dans la même situation ? L’écriture est fluide, ça se lit bien. Les personnages sont attachants avec leurs interrogations, leurs maladresses, leurs peurs. 

 

 

 

"Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan

 

Je suis Romane Monnier
Auteur : Delphine de Vigan
Éditions : Gallimard (15 Janvier 2026)
ISBN : 978-2073113252
336 pages

Quatrième de couverture

"Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j'exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide... qui n'existe plus." Qui est Romane Monnier ? D'elle, il ne reste qu'un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

Mon avis

« S’il vous plaît, M’dame, ne me confisquez pas mon téléphone ! C’est toute ma vie ! » Combien d’enseignantes ou d’enseignants ont entendu cette phrase ? Beaucoup …, trop sans doute.

Parce qu’effectivement, chez certains, le smartphone n’est plus seulement une extension du bras mais un vrai partenaire de vie.

« Il songe un instant à cette aliénation insensée qui s’est insinuée dans sa vie comme dans celle des gens qu’il connaît, il suffit de regarder autour de soi : ces dizaines de visages penchés sur leurs écrans, dans le métro, dans la rue, qui ne regardent plus, ne regardent plus le ciel, ne regardent plus leurs enfants, mais continuent d’avancer ainsi, tête baissée, aveugles au monde auquel ils se croient reliés. »

On a souri la première fois qu’à minuit, un 31 décembre, on a vu plus de personnes en train d’envoyer des selfies ou des messages, qu’à embrasser son voisin ou sa voisine en lui souhaitant, sincèrement, en le pensant vraiment, une bonne et heureuse année. Après, on s’est insurgé mais est-ce que ce n’était pas déjà trop tard ?

Dans cet opus, Romane est à bout. Elle sent que les relations deviennent plus superficielles, que les réseaux prennent trop de place, que la communication passe non pas par la parole mais par les sms, les notes, les photos envoyées à sa « communauté ». Communauté ? Le mot est lâché, que met-on derrière ?

Alors, elle choisit, elle abandonne son téléphone, avec son contenu. Volontairement. Elle ne veut plus être pistée, « surveillée », obligée de répondre à la norme, de jouer, parfois, « un personnage ». Elle veut de l’authenticité. Et c’est un homme qui se retrouve en possession de l’objet à la place du sien. Inversion malheureuse ou acte volontaire ? A-t-il été choisi au hasard ou cette femme l’a-t-elle, consciemment, désigné, pour hériter «de toute sa vie » ?

À partir de ce constat, Delphine de Vigan construit un roman magnifique, très réaliste, documenté et intelligent. La première intention de Thomas est de se débarrasser de ce téléphone, de retrouver le sien, de clore cet intermède. Mais Romane est introuvable alors, il devient le gardien de ses souvenirs, de ses secrets, de ses pensées. Les dernières recherches, les mémos, les clichés, les correspondants, les mails etc… Il a récupéré l’empreinte numérique de cette femme, une inconnue qu’il va découvrir. Un téléphone dévoile beaucoup, tout, ou presque car on va au-delà de sa fonction première, parler avec d’autres. Il contient plus que des archives, plus que le contenu des placards … Tant d’intimité, de secrets qui tiennent dans le creux d’une main….

Le jeune homme explore pas à pas et nous le suivons dans sa quête, il a envie de connaître Romane, de la comprendre ses choix. Est-ce que le lecteur fera de même ? Est-ce que ça l’aidera à prendre du recul face à ces technologies avancées ? À chacun sa réponse.  

En creusant dans les mémoires de cet objet, qu’il est bien conscient de surinvestir, Thomas visite également les pièces fermées de sa propre mémoire. Certains éléments font écho en lui. Le temps qui a été englouti dans cet accessoire, qu’on ne passe plus à feuilleter un magazine mais à scroller sans intention précise, les modes de communication qui ont totalement changé …

Avec son style épuré, ses phrases brèves qui font mouche, l’auteur nous rappelle l’importance de l’humain. Que souhaite-t-on tisser comme liens ? Que veulent, que valent vraiment nos téléphones mobiles ? Comment gérer la dépendance qu’ils créent ?

D’ailleurs, qu’a fait Delphine de Vigan depuis qu’elle a écrit ce livre ? A-t-elle changé son rapport au sien ?

C’est une lecture coup de cœur, pour son originalité, pour ce qu’elle apporte de réflexions personnelles, pour le fait que, jamais, l’autrice ne se pose en juge. Son récit est une analyse fine et pointilleuse d’une vérité qui fait mal, et si on sent que ça fait mal, c’est qu’il n’est pas trop tard pour agir …..


"Les Années Glorieuses – Tome 4 : Les Belles Promesses" de Pierre Lemaitre

 

Les Années Glorieuses – Tome 4 : Les Belles Promesses
Auteur : Pierre Lemaitre
Éditions : Calmann-Lévy (6 Janvier 2026)
ISBN : 978-2702191477
512 pages

Quatrième de couverture

Tout commence par un incendie, un bébé et... un sanglier.
Paris est transformé par des travaux titanesques, le cœur d'un homme est écartelé, le monde rural menacé, des femmes sortent de l'oubli, et les membres de la famille Pelletier, toujours plus proches de nous, marchent inexorablement vers leur destin. Au terme d'un effroyable dilemme moral, ce sera l'effondrement ou l'apothéose.
Par bonheur, le chat Joseph veille encore.

Mon avis

Voici le quatrième tome de cette belle saga familiale « Les Années Glorieuses ».

J’ai retrouve avec plaisir certains personnages, j’étais impatiente de connaître leur avenir et cela a maintenu mon intérêt. Le récit est surtout centré sur Jean, surnommé « Bouboule », qui a une double personnalité et son épouse acariâtre, calculatrice. Suivre leurs déboires ainsi que ceux du reste de la famille a maintenu mon intérêt.

L’auteur est un grand conteur et sait nous prendre dans ses rets. Mais cette fois-ci, j’ai quelques légers reproches à lui faire.

Personnellement, la fin m’a semblé un peu expédiée, et tout au long du roman, le contexte historique moins développé. J’ai ressenti quelques longueurs, notamment pour la découverte de la sexualité d’un des protagonistes.

Malgré tout, l’écriture est toujours aussi prenante et on reste facilement scotché aux pages, l’art du suspense est maîtrisé, et l’atmosphère bien décrite. Les relations entre les uns et les autres sont présentées avec finesse, les dialogues, les pensées de chacun étoffant le tout. Colette est celle qui me plaît le plus. Elle est très intelligente, intuitive et attachante.

Même si cet opus n’a pas l’intensité des précédents, il conclut de belle manière cette série et j’ai apprécié ma lecture.


"La conteuse d’Auschwitz" de Siobhan Curham (The Storyteller of Auschwitz)

 

La conteuse d’Auschwitz (The Storyteller of Auschwitz)
Auteur : Siobhan Curham
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jocelyne Barsse
Éditions : City Éditions (25 Octobre 2023)
ISBN :  978-2824622750
310 pages

Quatrième de couverture

Lorsque les portes du wagon s'ouvrent, Claudette réalise qu'elle est arrivée en enfer. Auschwitz est un monde d'une infinie noirceur où le quotidien est rythmé par la peur, la violence, la faim et la mort. Autrefois romancière à succès à Paris, Claudette décide d'utiliser son talent de conteuse pour combattre l'horreur du quotidien et ne pas dépérir. Chaque soir, avec les autres déportées, elle invente des histoires, des récits qui font voyager et rêver, loin, très loin de l'horreur de leur quotidien. Claudette se fait aussi une promesse. Elle doit absolument survivre pour, un jour, après la guerre, pouvoir raconter les histoires des hommes et des femmes qu'elle a rencontrés dans cet enfer.

Mon avis

Claudette est écrivaine. Elle vit seule dans un bel appartement à Paris, et gagne bien sa vie. On est en Octobre 1940 et certains de ses amis ont fui la capitale. Pourquoi ? Parce qu’ils sont juifs et que rester devient compliqué voire dangereux. Elle n’y croit pas trop, n’a pas envie de laisser ce qu’elle a mis en place derrière elle. Ce jour-là, son éditeur lui annonce qu’il ne pourra plus la publier car elle est juive. Elle est révoltée mais que faire ?

Ce qui l’anime, c’est écrire. Elle va trouver, avec l’aide de bonnes rencontres, d’autres façons de s’exprimer et quand elle sera prisonnière à Auschwitz, elle deviendra « la conteuse », celle qui fait rêver les autres, qui les aide à s’évader dans leur tête.

« Les Allemands avaient peut-être emprisonné mon corps mais mon esprit était plus libre et ma détermination plus forte que jamais. »

Lorsque j’ai commencé ce roman, l’écriture m’a semblé trop, très, « scolaire », appliquée, sans relief et je ne pense pas que ce soit dû à la traduction. Tout était un peu trop facile ou simple.

Petit à petit, j’ai été prise par l’histoire, par cette femme qui essaie de rester positive, de s’accrocher et par ce qu’elle met en place pour garder la tête haute. Ça se lit bien mais il manque, à mon avis, un petit quelque chose, de la profondeur. J’ai le sentiment que ça reste assez superficiel, même si c’est prenant et qu’on a envie de connaître la suite des événements.

Pourtant l’autrice s’est renseignée et a sans doute cherché des documents. J’ai lu d’autres livres parlant de cette période et ils m’ont plus touchée. Mais je ne regrette pas ma lecture.


Les grues volent vers le Sud de Lisa Ridzén (Tranorna flyger söderut)

 

Les grues volent vers le Sud (Tranorna flyger söderut)
Auteur : Lisa Ridzén
Traduit du suédois par Catherine Renaud
Éditions : La Peuplade (7 Mai 2026)
ISBN : 978-2925416890
434 pages

Quatrième de couverture

Bo n’a plus beaucoup de temps devant lui. À quatre-vingt-neuf ans, il vit isolé dans un village suédois et sa santé décline rapidement. Sa solitude n’est troublée que par le va-et-vient de ses aides à domicile. Parmi les rares choses qui lui restent, il y a les appels à son meilleur ami et la fidèle compagnie de Sixten, son gros chien auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux. Bo aime s’endormir avec lui, sa main enfouie dans l’épais pelage. Quand son fils juge qu’il ne peut plus s’occuper d’un tel animal, l’orgueilleux Bo plonge dans un tourbillon d’émotions.

Mon avis

Je savais bien que c’était un roman, que Bo n’existait pas « pour de vrai ». Alors, il n’y avait aucune raison de s’attacher, encore moins de pleurer en serrant mon mouchoir très fort dans la main…. Et pourtant, j’ai fini en larmes …

Bo, c’est un vieil homme de quatre-vingt-neuf ans. Son corps le trahit, il n’a plus le même rendement, la même force. Parfois, c’est sa tête aussi, il oublie. Mais il est encore chez lui avec Sixten, son chien. Les aides à domicile passent tous les jours, notent quelques remarques dans le cahier de liaison (ce qui rend le texte très réaliste). Sa préférée, c’est Ingrid, elle le comprend à demi-mots. Régulièrement, il appelle Ture, son ami de toujours. Diminué lui aussi, alors ils ne se voient pas mais se parlent et échangent.

Il se sait fatigué, amoindri mais il voudrait encore décider, choisir ce qui est bon pour lui ou pas. Mais tout le monde semble savoir mieux que lui.

« J’ai envie de me lever, de taper du poing sur la table et de dire que je fais ce que je veux, bon sang. Que je suis le capitaine de mon pauvre navire.
Mais je ne le fais pas. Parce que je ne suis pas le capitaine. Je ne suis qu’un balluchon attaché à un bateau en pleine tempête. »

Ce qui le maintient en vie malgré sa santé vacillante ? Son chien, une présence, une chaleur presque humaine. Il faut le sortir, c’est un animal qui a besoin de longues promenades et les jambes de Bo ne suivent plus…. Ce serait mieux de le confier à une famille, son fils le lui dit souvent mais il refuse de l’entendre, il veut garder Sixten près de lui, ils ont besoin l’un de l’autre….

Que peut-il faire ? Refuser. Il le dit, c’est la seule chose qui est encore possible pour lui, refuser de manger, de se doucher, de parler….. Mais est-ce la solution ? Bo pense, réfléchit, revient sur sa vie, laisse les souvenirs affluer en lui … Il reconnaît qu’il est maladroit avec son fils (et le contraire aussi). Ces deux-là n’ont pas su se dire les choses mais il n’est peut-être pas trop tard …

Je me suis sentie proche de Bo, comme si je pouvais l’accompagner. L’autrice a réussi à le rendre « palpable », tout ce qui fait son quotidien est saisissant de réalisme. Les soins, l’aide obligatoire pour certaines tâches, ce qui paraît humiliant mais l’impossibilité de faire autrement ….. Et comment garder sa dignité ….

Ce livre évoque le temps qui passe, les relations familiales, l’amitié, les non-dits, la difficulté pour communiquer, les choix qu’on fait, le deuil (face à la mort ou lorsque la personne aimée n’est plus la même ou lorsqu’on doit renoncer et accepter que rien ne soit plus comme avant), la place des aidants (ceux de l’extérieur et les proches).

C’est un premier titre et le ton est très juste, pas larmoyant malgré la tristesse qui nous étreint. Lisa Ridzén parle de la vie et de la mort qui en fait partie. Elle le fait avec une délicatesse infinie, sans en rajouter. Le vocabulaire est précis (merci à la traductrice, Catherine Renaud), posé et retransmet avec doigté toutes les émotions ressenties et elles sont nombreuses.


"Le premier vrai mensonge" de Marina Mander

 

Le premier vrai mensonge
Auteur : Marina Mander
Éditions : Presses de la Cité (22 août 2013)
ISBN : 9 782258 098343
210 pages

Quatrième de couverture

Italie, de nos jours. Agé d’une dizaine d’années, Luca vit seul avec sa mère et son chat Blu. Son père s’est "dissipé dans le brouillard" juste après sa naissance. Un matin, sa mère ne se réveille pas. Affolé à l’idée qu’on puisse l’envoyer dans un orphelinat, le petit garçon décide de taire sa mort et de continuer à mener une vie en apparence normale. Pendant de longs jours, Luca se lève, se lave, donne à manger au chat, va à l’école, fait ses devoirs et prépare ses repas. C’est son premier vrai mensonge. Son histoire est si bien ficelée qu’il finit par se convaincre qu’il n’est pas orphelin. Mais dans l’appartement, le cadavre est bien là pour témoigner de la réalité.

Mon avis

Assise dans mon canapé, de plus en plus recroquevillée, j’ai senti le froid descendre en moi au fur et à mesure que j’accompagnais Luca dans la situation inextricable où il se trouvait.
Impossible de tendre la main à un être de papier et pourtant je le sentais si vivant et si seul sous mes yeux….
C’est lui, ce jeune garçon d’une dizaine d’années qui avec son franc parler d’enfants, ses réflexions profondes exprimées dans un langage simple, va nous toucher, nous émouvoir.

« Peut-être que maman est morte d’un mal de cœur, parce que nous n’avons pas su l’aimer assez, ni moi ni les autres. »


Comme tous les jeunes, il est plein de ressources ; faisant preuve parfois d’un brin d’humour, donnant ainsi un peu de légèreté à un sujet grave

« Le dimanche, les célibataires se lèvent tard parce qu’ils n’ont rien à faire, alors je me tourne de l’autre côté et je me rendors. »


Sa lutte, ses peurs, ses angoisses, ses questions vont devenir les nôtres parce que l’auteur a su avec simplicité et doigté, sans misérabilisme et voyeurisme nous transmettre la détresse de cet enfant.
C’est un roman qui se lit d’une traite, comme si Luca avait glissé sa main dans la nôtre et qu’il nous était interdit de l’abandonner tant qu’il ne sera pas en sécurité…