"Elle a le regard qui tue" de Virginie Lloyd

 

Elle a le regard qui tue
Auteur : Virginie Lloyd
Éditions : City (13 Mai 2026)
ISBN : 978-2824625225
290 pages

Quatrième de couverture

Lily est rédactrice de notices. Son monde idéal ? Un univers régi par des schémas de montage, des listes d'effets secondaires et des protocoles millimétrés. Son rêve ? Vivre seule, entourée de post-it.
Mais dans la vie de Lily, il y a… les autres. Et pour eux, Lily n’a pas de mode d’emploi. Surtout pour son patron, dont l'existence même est une erreur de conception. Alors, quand elle le tue sans faire exprès, elle se dit que c’est peut-être la solution.

Mon avis

Description du poste

Vous aimez rendre la technique claire, structurée et accessible ? Rejoignez …..Contribuez à la création de notices techniques (utilisation, sécurité, entretien…) et concevez l’ensemble des documents.

Vous connaissez ce métier ? Moi, pas du tout. Et pourtant il existe ! C’est d’ailleurs celui de Lily. Cela lui convient parfaitement car elle aime que les choses soient claires, précises, organisées, contrôlées. L’imprévu, elle n’en veut pas, elle ne le supporte pas. Elle a eu sa dose comme on dit. Un quotidien bouleversé le jour de ses dix ans et maintenant, une envie permanente de « rentrer dans sa coquille ». Les autres, à part quelques-uns, la mettent mal à l’aise. Comme si elle n’avait pas « les codes » pour entrer en communication avec eux. Elle ne sait pas faire et quand ils l’énervent, elle se sent des envies de meurtres. La vie ne l’a pas gâtée mais maintenant elle gère, pas de surprise et tout ira bien !

Elle a tissé des liens avec deux collègues et avec des petits vieux de la maison de retraite qu’elle retrouve chaque semaine. C’est une famille qu’elle s’est choisie, qu’elle apprécie. Avec eux, elle se sent à sa place. Pas besoin de se poser de questions, ils la prennent comme elle est. Fantaisiste, atypique, surprenante, mais tellement attachante !

Elle a sans doute besoin, sans se l’avouer, d’être en permanence rassurée. Pour y arriver, elle utilise des post-its de couleurs différentes en fonction de ce qui est noté. Les urgences, la liste de ce qu’l faut acheter, les problèmes à régler pour que le monde aille mieux… etc … Tant au bureau que chez elle, elle les affiche, classés par catégories, les contemple, les regarde et agit.

Elle a un grand sens de la justice et parfois, des réflexions lui trottent dans la tête (elles peuvent être écrites en italiques et j’ai pensé à David Lodge (Pensées secrètes)). Les remarques qu’énonce Lily à haute voix ou dans le secret de son cerveau, permettent de mieux comprendre les rapports humains entre ce qu’elle ressent vraiment, ce qu’elle montre (car, en société, on se doit de garder une certaine attitude), ce qu’elle voudrait en secret mais dont elle sait bien que ce n’est pas possible…

Lily n’aime pas son boss alors si, par exemple, il pouvait se casser une jambe et être absent de longs mois, elle serait bien contente… Comme le disent les livres de développement personnel…. Il faut solutionner les problèmes un à un. Alors si elle a une idée, pourquoi pas ? Elle ne pensait pas, Lily, que ça pouvait déraper…. Et puis, de toute façon, il était humiliant, désagréable et j’en passe…

C’est avec un humour décapant et corrosif que Virginie Lloyd mène son récit. Pas de temps mort, de l’action sans arrêt. Des situations ubuesques qui vous font rire. Et puis en dessous de cette légèreté et de ces amusements, de vrais problèmes de société sont évoqués. La vie dans les EHPADs, la rentabilité demandée au travail (dans quelles conditions et à quel prix), la solitude dans les immeubles, les enfants sans famille, les addictions, les jugements qui ne prennent pas tout en compte…. C’est intéressant car cela montre que l’auteur a un grand cœur et l’émotion peut être au rendez-vous. Les titres des chapitres sont drôles ! Son écriture est vive, brute, pleine d’ironie, de second degré mais elle peut faire preuve de tendresse pour parler de ceux qui ont ou ont eu une place dans la vie de Lily.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. C’est original et décalé et très plaisant à lire.


"Invisible" de Jacques Saussey

 

Invisible
Auteur : Jacques Saussey
Éditions : Fleuve Noir (25 septembre 2025)
ISBN : 978-2265159204
450 pages

Quatrième de couverture

L'appel radio a mentionné le cadavre d'une femme retrouvé sur une aire de l'autoroute 43, près d'Albertville. " Un truc de malade ", a précisé le militaire de liaison.
Alice Pernelle, fraîchement sortie de l'école de gendarmerie, est la première à arriver sur les lieux avec sa brigade.
Alors que, sous le choc, la militaire recule d'un pas, Loulou, lui, est déjà loin au volant de son camion. Ce soir, il passera la frontière allemande.

Mon avis

Une jeune gendarme, Alice Pernelle, se retrouve face à un crime particulièrement horrible. Pleine de bonne volonté, elle voudrait obtenir un résultat, comprendre qui et pourquoi mais les indices sont rares. Les collègues, plus expérimentés, lui font comprendre que faute de traces ADN, d’une quelconque piste, il vaut mieux se consacrer aux affaires courantes de la brigade, un casse chez un bijoutier par exemple. Mais elle est opiniâtre et décide de ne rien lâcher. A-t-elle raison ? Ne risque-t-elle pas de s’user pour rien et de se dégoûter du métier ?

Face à elle, le tueur, on le connaît dès le départ. Mais quelles sont ses motivations pour agir ? Comment choisit-il ses victimes ? Dans quel but ? Comme les faits sont isolés, sans réel point commun, les enquêteurs ne les relient pas entre eux. Cela pose problème et c’est la principale difficulté. Si quelque chose permet de faire le lien, ils pourront avancer et traiter les différentes affaires comme un tout mais pour l’instant, ce n’est pas le cas.

Des chapitres de quelques pages, une écriture fluide, un suspense bien maîtrisé et l’angoisse qui va crescendo. Quelques courses contre la montre dont on se demande qui va gagner. Jacques Saussey sait y faire. Il capte rapidement notre attention et c’est parti !

Ce que j’ai trouvé le plus intéressant, c’est la façon dont s’y prend Alice pour mener ses investigations. Elle se rapproche d’une jeune étudiante en criminologie, elle cherche sans cesse, elle insiste auprès de ses supérieurs pour aller plus loin que les apparences. L’autre point à souligner, c’est que l’auteur essaie de cerner la logique de celui qui agit dans l’ombre. On sent qu’il s’est renseigné. Il a introduit quelques éléments réels dans son récit.

C’est une lecture plaisante malgré les descriptions qui pourraient soulever le cœur (mais c’est fait en quelques lignes donc ça va). On a envie de savoir, de trouver les réponses. Le côté psychologique n’est pas très approfondi mais c’est suffisant pour une lecture prenante, sans prise de tête et sans temps mort !


"Mazel Love" de Lana Calzolari

 

Mazel Love
Auteur : Lana Calzolari
Éditions : 5 sens (15 Février 2026)
ISBN :  978-2889498994
210 pages

Quatrième de couverture

Elle n’avait rien prévu. Ni l’amour. Ni la foi. Encore moins le vertige. À 36 ans, Sabrina, Genevoise un peu naïve, voit sa vie basculer lorsqu’elle tombe amoureuse de Simon, un homme profondément ancré dans la tradition juive. Déterminée à l’aimer, elle entame un parcours de conversion. Entre bougies de shabbat, séances de psychanalyse, doutes existentiels, culpabilités inattendues et plats (pas toujours) casher, ce chemin, abordé avec enthousiasme et maladresse, la confronte à des questions essentielles : la légitimité, l’appartenance, la place que l’on cherche à occuper dans sa propre histoire.

Mon avis

Elle a trente-six ans et elle s’appelle Sabrina. Elle voit régulièrement, un psychanalyste qui l’accompagne. Elle se pose beaucoup de questions, fait défiler les conquêtes, croyant chaque fois avoir trouvé la perle rare. Elle a des copines très différentes dans leur approche de la vie, et elles n’ont pas toutes les mêmes croyances. Mais elles se respectent.

Ce jour-là, son amie Yaël lui a proposé de venir avec elle à la synagogue assister à un mariage entre deux personnes de confession juive. Sabrina la suit et elle est fascinée par l’atmosphère et ce qu’elle voit. Et puis, il faut bien le dire, par un invité, Simon.

Cette fois-ci, elle le sait, elle le sent, c’est celui qu’elle attend depuis des années, l’amour de sa vie… Elle a tendance à s’emballer mais elle y croit et après tout pourquoi pas ? Et c’est parti ! Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ? Euh, non, pas tout de suite.

Ils paraissent amoureux mais un petit quelque chose les freine. Il est juif. Et la mère de Simon fait clairement comprendre à Sabrina que « ça ne peut pas le faire » puisqu’elle n’est pas comme eux…
La jeune femme est dépitée, et elle décide d’entamer un parcours de conversion pour se rapprocher de l’être aimé et convaincre la future belle-mère.

Sans doute pensait-elle que ce serait rapidement réglé et hop, la famille de Simon dans la poche et lui dans son lit… Pas si facile !

Dans ce récit, l’auteur partage le quotidien de Sabrina. Ses doutes, ses envies, ses joies, ses difficultés et tout ce qui fait le sel de la vie. Ce sont parfois des montagnes russes, à d’autres moments le calme plat. Ce qui est sûr, c’est que la conversion entamée n’est pas aisée et puis d’abord, est-ce le bon choix ?

L’écriture est pleine d’humour et de dérision mais entre les lignes, il y a une réelle réflexion sur ce qui nous incite à prendre une direction plutôt qu’une autre. Qu’est-ce qui est plus important ? Être soi-même ou être ce que les autres attendent de nous ?

Avec ce roman, Lana Calzolari incite chacun à se pencher sur les décisions prises, sur les raisons qui nous poussent à les mettre en place et les conséquences qui peuvent advenir. S’aimer soi-même avant d’aimer les autres, savoir ce qu’on veut. On le sait mais elle nous le rappelle avec une histoire amusante, tendre et assez réaliste, même si quelques fois, le trait est un peu poussé.

Le style est plaisant, les événements s’enchaînent bien et certaines scènes sont assez risibles. De plus, l’approche du judaïsme est intéressante pour en découvrir quelques éléments. C’est bien pensé.

Une belle découverte !


"Souiller Expier Renaître" d'Aloysius Wilde

Souiller Expier Renaître
Auteur : Aloysius Wilde
Éditions : Chaka (1er Juin 2026)
ISBN :  B0GN1S4D4K
339 pages

Quatrième de couverture

Le géant pharmaceutique Omnipharm décide de partir à la conquête de cet eldorado scientifique. Le chef de mission, un médecin brillant, manipulateur et sans scrupules, est prêt à tout pour réussir. Même à la violence. Même à la torture.
Mais les choses ne se passeront pas comme prévu.

Mon avis

Dans un roman bien maitrisé, l’auteur alterne les points de vue. On suit différents protagonistes, la période et le lieu peuvent changer, mais c’est très bien fait et on n’est jamais perdu.

Les peuples autochtones d’Amazonie ont de nombreux savoirs, ils peuvent soigner avec les plantes, les utiliser à bon escient et sans erreur. Les connaissances se transmettent avec intelligence et dans les villages, personne ne cherche à s’en servir pour faire du mal.

Un grand groupe pharmaceutique, Omnipharm, décide de partir en expédition. Ils veulent obtenir des indigènes tout ce qu’ils savent, sans contrepartie. S’emparer de leurs pouvoirs en quelque sorte. Cela leur permettra de trouver des traitements. Il suffira ensuite de déposer des brevets et leur entreprise grandira encore et encore.
Le but ? Être les plus forts, à n’importe quel prix.

L’équipe est prête. Ils arrivent et essaient d’entrer en contact avec les natifs. Chacun sa méthode. L’auteur explore les rencontres, les caractères, les façons de faire. On voit l’évolution de chaque individu du côté des scientifiques, et du côté des aborigènes. Leurs raisonnements sont à l’opposé, leurs comportements surprennent ceux d’en face. Les américains interprètent, réfléchissent, les amazoniens sont plus naturels, plus spontanés.

Certains sont déstabilisés, les personnalités se révèlent, changent parfois. Que ne feraient pas quelques-uns pour satisfaire leur égo ? Piétiner les autres ne les dérange pas. Mais où tout cela va-t-il les mener ? Est-ce que « tout est sous contrôle » ?

L’écriture d’Aloysius Wilde est de plus en plus mature. Il analyse très bien les rapports humains et les conséquences de chaque acte, de chaque parole. Je le trouve très juste dans son approche humaine.
Son style est précis, avec des phrases coups de poing qui ramènent sur terre.

« Il tire sur sa propre peur. »

« Et dans cette acceptation de ma place véritable, j’ai trouvé quelque chose que je n’avais jamais connu : l’utilité humble. »

« Dehors, les élus coupent des rubans ; ici, on recolle des vies avec du scotch et du courage. »

Son « thriller écologique » est bien pensé. Il y a de l’action, des rebondissements et tout a du sens. Il arrive qu’une même situation soit vue par plusieurs personnes, chacun son ressenti et c’est intéressant.

J’avais peur d’un récit superficiel avec quelques coups d’éclat et une fin un peu prévisible. Il n’en est rien. C’est beaucoup plus profond. De nombreux thèmes sont abordés, les luttes de pouvoir, l’appât du gain, l’amour sous toutes ses formes, la place des femmes, le rôle de la presse, l’approche des peuples isolés, l’éducation et bien d ‘autres encore.

Une belle lecture !

 

"Des larmes dans les yeux" de Virginie Boissier

 

Des larmes dans les yeux
Auteur : Virginie Boissier
Éditions : Encrea (1er Mai 2026)
ISBN : 978-2386890284
90 pages

Quatrième de couverture

On apprend à se taire.
À faire comme si de rien n’était.
À vivre avec ce qui nous a brisé.
Ce recueil parle de ça.
De la violence.
Du harcèlement.
Des abus.
De tout ce qu’on minimise, excuse, ou enterre pour continuer à avancer.
Les mots ici ne sont pas là pour rassurer.
Ils sont là pour dire.
Dire que ce n’était pas normal.
Dire que ce n’était pas de votre faute.
Dire que certaines blessures ne disparaissent pas en silence.
Des Larmes dans les yeux n’est pas un livre confortable.
C’est un livre nécessaire.
Et si ces pages font écho à quelque chose en vous,
alors vous savez déjà pourquoi elles existent.

Mon avis

Briser le silence, mettre des mots sur les maux.

Virginie Boissier a choisi de s’exprimer par la poésie avec une écriture réaliste.

Elle évoque les blessures de l’âme, celles du corps, les gestes qui détruisent, les choses insidieuses qui font mal.

Mais elle parle aussi de la lueur d’espoir, de ceux qui accueillent et comprennent la douleur, de ceux qui apaisent et aiment vraiment.

Et puis, elle élargit son regard et va plus loin, présentant d’autres sujets, dont certains en lien avec l’actualité.

« Dans l’ombre des matins où tremble l’espérance,
Les greniers sont pleins d’or que la misère dénonce.
Quand la Terre nourrit mais que l’injustice avance,
Le silence se brise et la détresse l’inonde. »

Chaque texte a en « toile de fond » une photo qui complète le message transmis. Elles sont significatives, choisies avec soin.

L’autrice montre qu’elle a une grande sensibilité et qu’elle sait écrire avec beaucoup d’intelligence. Elle n’agresse pas ceux qui ont eu tort, elle reste assez factuelle. Elle dénonce les faits mais du côté des victimes, sans en rajouter. Et elle n’oublie pas :

« Pourtant, sous tant de ruines, une lueur s’accroche.
Une force ancienne lutte et refuse la roche.
Même au fond du néant, une braise subsiste,
Assez vive pour dire qu’un jour elle résiste. »

Elle transmet de nombreuses émotions. Certains écrits sont bouleversants et dégagent quelque chose de puissant qui laisse une trace. Son style est élégant, il touche l’esprit mais aussi le cœur.

Chaque lecteur trouvera au moins un texte qui fera écho en lui et s’il peut lui faire du bien, c’est parfait.

Écrire de la poésie est, à mon avis, un exercice difficile. Il faut trouver des phrases mélodieuses et expressives sans être lourd, et surtout « faire vibrer » celui ou celle qui lit.

Avec moi, c’est réussi !

NB : Le livre ressemble à son contenu : il est beau avec sa couverture glacée et soignée, bien imprimé et tout est magnifiquement présenté !


Moi Anaïs Berg de Diane McEvoy

 

Moi Anaïs Berg
Auteur : Diane McEvoy
Éditions : City Edition (20 mai 2026)
ISBN : 978-2824625249
274 pages

Quatrième de couverture

Anaïs Berg est une petite amie attentionnée, une voisine souriante et une professeure respectée. Elle mène à Liverpool une vie tranquille.
Un jour, dans une foule, elle aperçoit une silhouette qui fait douloureusement écho à un passé bien enfoui. Sans doute du surmenage. Puis elle a la sensation d’être suivie. Elle se raisonne, mais sort de moins en moins de chez elle. Sa maison. Son cocon. Où ses vêtements changent de place. Où une playlist se lance toute seule. Cherche-t-on à la rendre folle ?
Mais quand les menaces se font directes, Anaïs comprend : quelqu’un sait, et le piège est en train de se refermer doucement sur elle.

Mon avis

Professeure à l’Université, spécialiste des Beatles, Anaïs vit avec Joe, avocat, depuis une dizaine d’années dans la maison qu’elle a acquise. Ils sont heureux et tout se passe pour le mieux, même si elle se confie rarement sur son passé. Ils ont trouvé leur rythme et leur équilibre, que demander de plus ? Elle anime des conférences, fait des présentations sur son sujet d’études et tout le monde souligne ses compétences et le travail qu’elle fournit.

Voilà la Beatleweek, une convention sur le thème des Beatles à Liverpool, où Anaïs travaille. C’est la consécration pour elle. Elle va être décorée pour toutes ses recherches, tout ce qu’elle a découvert et partagé sur le quatuor et pour son dernier livre. L’apothéose et comme elle le confie, elle attend ce moment avec impatience, pour la reconnaissance, le succès et la réussite de ses projets. C’était son but, son objectif, se faire un nom et être considérée comme la meilleure dans son domaine. Elle le reconnaît, les astres se sont alignés pour que tout se passe bien. Mais elle s’est donné les moyens d’arriver à ses fins.

Ce soir-là elle parle du groupe : photos, musiques, comptes-rendus, tout est parfait. Pendant l’exercice des questions / réponses, elle entrevoit un regard, une silhouette qui la met mal à l’aise. Elle essaie de passer à autre chose mais ça la hante. Pourquoi ? Est-ce que cette jeune femme, parfaite en apparence, aurait quelque chose à cacher ? Rapidement, je me suis interrogée, me demandant ce qu’elle pouvait bien taire, même à son amoureux, attentif et aimant. J’étais loin d’imaginer le contenu de ce premier roman.

Plusieurs personnages interviennent tout en disant « je ». Diane McEvoy a été très forte, car pour chacun, elle a su ajuster son phrasé et son vocabulaire. En s’exprimant, tous dévoilent une bonne part de leur caractère, de leurs pensées et j’ai eu le sentiment de vraiment pénétrer dans leur intimité, de suivre leur raisonnement. J’avais envie de fouiller le passé de chacun pour mieux les cerner.

Le récit est bien construit avec des retournements de situation inattendus. Cela relance totalement l’histoire et chaque fois, je me suis questionnée sur la suite. Comment vont réagir les uns et les autres ? Qui va prendre le dessus ? Qui ment, qui dit la vérité ? Est-ce que je me fais manipuler ou j’ai enfin tout compris ?

Structuré en plusieurs parties, les chapitres (chacun portant le titre de la personne qui « parle »), assez courts dans l’ensemble, s’enchaînent sans temps mort. Je voulais savoir, je voulais comprendre et je ne pouvais plus lâcher ma lecture. Il y a une tension permanente, un suspense indéniable et ça m’a scotchée aux pages. L’autrice maîtrise son écriture, c’est à la fois visuel et intime, je me suis sentie en permanence au cœur de l’action. Elle place des piques humoristiques ou ironiques à bon escient et c’est bien fait. Une partie de l’intrigue se tient à Liverpool, ville que connaît bien Diane et ça rend son texte encore plus crédible (comme pour les Beatles car elle détient un Master "The Beatles Popular Music & Society" de la Hope University). De plus, il y a, dans les dernières pages, la playlist des titres cités.

L’idée principale est abordée de façon originale. Diane dit que c’est venu, sur une plage, comme ça, d’un coup. Et bien il fallait y penser ! Sa principale force est de rebondir chaque fois qu’on s’imagine avoir tout cerné sans jamais faire retomber l’intérêt, nous donnant le souhait de lire la suite au plus vite !

Un premier titre très réussi !


"Mickey Haller - Tome 8 : Sans âme ni conscience" de Michael Connelly (The Proving Ground)

 

Mickey Haller - Tome 8 : Sans âme ni conscience (The Proving Ground)
Auteur : Michael Connelly
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin
Éditions : Calmann-Lévy (14 Janvier 2026)
ISBN : 978-2702189054
460 pages

Quatrième de couverture

Mickey Haller, le célèbre avocat à la Lincoln, se lance dans une action contre une entreprise de la tech dont l’intelligence artificielle est accusée d’avoir encouragé un adolescent à tuer sa petite amie.
Au cours de son enquête, il croise la route de Jack McEvoy, un journaliste qui assiste aux audiences afin d’écrire un livre sur le sujet. Bientôt, tous deux retrouvent la trace d’une lanceuse d’alerte qui a tenté de révéler l’affaire. Mais celle-ci devient rapidement périlleuse, car des milliards de dollars sont en jeu et le géant de l’IA auquel Haller s’attaque ne reculera devant rien pour protéger ses intérêts.

Mon avis

Après avoir été avocat au pénal, Mickey Haller est passé au civil. Pour ce nouveau procès, il doit se battre pour deux familles. Un couple dont le fils a assassiné la fille unique de Brenda, une mère seule. Malgré leurs situations totalement opposées, les trois parents s’unissent pour attaquer une entreprise de la tech. Cette dernière a créé un chatbox avec l’intelligence artificielle. C’est vers ce personnage virtuel que s’est tourné le tueur lorsque sa petite amie l’a quitté. Il a cherché et trouvé du réconfort. Il a dialogué, écouté les réponses et a fini par interpréter ce que l’IA (intelligence artificielle) lui répondait et il a tué…

Toute la mission de Haller est de démontrer que la société dont les informaticiens ont mis sur pied cette IA est fautive. Une IA n’a rien « dans la tête » à la base, ce sont les développeurs qui la « nourrissent ». Elle ne peut pas mener une réflexion. Ses réactions sont « programmées » en fonction de ce qu’on lui instille. Mickey veut prouver qu’« elle » a poussé le jeune homme au terrible acte qu’il a commis.

Ce roman est captivant car il met le doigt sur un des problèmes majeurs des progrès informatiques : comment éviter les dérives ? Comment utiliser l’IA pour de bonnes choses ? Comment gérer tout ça ?

Dans un récit bien construit (même si, comme souvent, l’auteur a glissé une seconde intrigue pas forcément utile à mon avis), Michael Connelly nous rappelle que la justice américaine a un fonctionnement bien à elle. Tout commence avec le choix stratégique des jurés, qu’il faut « façonner » pour la cause qui est défendue. C’est toute une réflexion, d’autant plus que les adversaires peuvent récuser certaines personnes. Ensuite, choisir les bons témoins et leur poser les questions qui amèneront le résultat souhaité. Rien de facile. Et puis il y a les accords et « marchés », que certains essaient de mettre en place pour étouffer l’affaire en mettant la pression, c’est significatif.

Ce livre est très réaliste et bien documenté (Avez-vous déjà entendu parler d’ELIZA ?) J’ai appris pas mal de choses et c’est très intéressant. L’histoire est assez linéaire avec des protagonistes bien campés, mais pas caricaturaux. Le thème est très actuel, on est en plein dedans. À la fois ravis des progrès générés par l’IA et affolés à l’idée de ne pas les maîtriser. Est-ce que ce n’est pas déjà trop tard ?

L’écriture (merci au traducteur) est fluide, plaisante. Le suspense bien présent et les rebondissements glissés au bon moment. Les chapitres plutôt courts donnent du rythme et, malgré quelques termes techniques, ce n’est pas compliqué à suivre.

Une excellente lecture !


Comme s’il pleuvait de Iris Wolff (So tun, als ob es regnet)

 

Comme s’il pleuvait (So tun, als ob es regnet)
Auteur : Iris Wolff
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Éditions : Christian Bourgois (7 mai 2026)
ISBN : 978-2267058796
176 pages

Quatrième de couverture

Jacob, un soldat autrichien pris dans les soubresauts de la Grande Guerre, est stationné dans un village des Carpates. Son envie de partager des histoires avec les autres le détourne du combat contre l'ennemi, et il fait malgré lui une rencontre décisive. Des années plus tard, Henriette, une jeune femme qui se sent différente de ses soeurs, s'interroge sur ses origines à mesure qu'elle fréquente les insomniaques de son petit village roumain. Son fils, Vicco, quant à lui, est convaincu qu'il va perdre la vie sur sa moto et manquer l'alunissage des Américains. Il a plus que jamais besoin d'oublier le climat d'oppression qui règne en Roumanie, quand sa mère lui annonce qu'elle part s'installer à Berlin. Enfin, Hedda, bien des années après, sur une des îles Canaries, observe le départ d'un bateau de pêche qui ne reviendra jamais, lorsqu'elle est ramenée à l'histoire de son père.

Mon avis

Ce roman en quatre récits met en lumière quatre personnages du vingtième siècle. Deux femmes et deux hommes, qui ont, ou pas, des liens proches ou lointains. Tous ont en commun une capacité à « sortir » de leur propre histoire, analysant quelques fois les événements qui se déroulent sous leurs yeux, les observant, les décryptant en donnant leur ressenti. Ils ont un petit quelque chose d’éthéré, comme s’ils allaient disparaître et nous échapper. D’ailleurs, ils ne font que passer, même si on ressent très fort leur présence. On découvre sur quelques pages, un fragment de leur vie. On entre sur la pointe des pieds et on ressort.

Je pense que cette impression est en partie due à l’écriture de l’auteur. Elle présente les faits avec un style qui semble effleurer mais qui, paradoxalement, est très profond. On a le sentiment qu’elle hésite à partager, à dire ce qu’il en est. Attend-elle la permission de ses personnages ? Elle montre que tout aurait pu être être différent. C’est très net pour Jacob, le soldat qui aurait pu tuer un ennemi et qui ne le fait pas…

« Il aurait pu, quelques semaines plus tôt, se lier d’amitié avec cet homme qui, debout face à lui, se préparait à une mort probable. »

« Cette guerre, il s’en serait bien passé. »

À petites touches, Iris Wolff décrit le quotidien de ses protagonistes, pendant une tranche de vie plus ou moins longue. Quatre flashs sur quatre périodes d’un même siècle. C’est intéressant car on voit l’évolution du contexte, avec la grande Histoire. Chacun essaie de s’adapter à ce qu’il vit, en ayant parfois d’autres aspirations, impossibles à mettre en place au vu des événements. Il est alors nécessaire de trouver sa voie, pas forcément celle souhaitée au plus profond de soi, mais la seule possible en l’état, à ce moment-là.

À travers ces textes, l’auteur rappelle qu’on ne maîtrise pas tout. Il arrive qu’un bateau ne soit pas au rendez-vous et qu’en le ratant, rien ne soit pareil. Il se peut qu’une rencontre vous hante longtemps. Il est question de transmission, de ce qu’on reçoit, de ce qu’on veut donner. Par quoi sont portés nos choix ? Est-ce qu’on peut être libre partout de la même façon ? Pardonner c’est quoi ? Qu’est-ce qui nous construit, nous détruit ? Comment vit-on lorsqu’on a été torturé ? Avec un esprit de vengeance ? Ou en essayant d’avancer ? Chaque lecteur, avec ses émotions propres, apportera les réponses que les mots lui inspirent, ou refusera de se prononcer …

L’écriture (merci à la traductrice) est d’une infinie délicatesse, très douce, apaisante. Le ton est celui d’un murmure, d’une partition musicale avec ses hauts et ses bas. C’est poétique, avec des phrases pleines de sens qui subliment ce qu’elles expriment.

J’ai beaucoup apprécié l’atmosphère de ce livre. Elle est enveloppante, nous permettant de nous approprier chaque petite histoire comme s’il s’agissait d’un roman complet. En quelques lignes, avec des termes ciblés, tout est dit.

Une très belle lecture !


"Écarts de conduite" de Diane Jeffrey (The Other Couple)

 

Écarts de conduite (The Other Couple)
Auteur : Diane Jeffrey
Traduit de l’anglais par Clovis Bessières
Éditions : Points (15 Mai 2026)
ISBN : 979-1041427765
410 pages

Quatrième de couverture

Kirsten et Nick profitent d'un week-end loin de tout jusqu'au moment où, sur le chemin du retour, ils renversent accidentellement un homme et le tuent. Ils devraient appeler les secours, mais ils ont trop à perdre, et personne ne doit savoir pourquoi ils se trouvent ici. Ils prennent alors une décision irréfléchie : dissimuler l'accident.
Amy et Greg viennent de célébrer leur dixième anniversaire de mariage. Amy attend un bébé, et ils n'ont jamais été aussi heureux. Alors, quand Greg ne rentre pas après une promenade avec leur chien, Amy refuse de croire que la police ait raison en pensant qu'il est parti de son plein gré. Quelqu'un est forcément responsable de sa disparition, et Amy ne reculera devant rien pour obtenir justice – ou sa vengeance.

Mon avis

Si la justice est impuissante, il me reste la vengeance.

Amy et Greg vivent sur la côte du Devon. Il tient un magasin de surf, ils sont heureux ensemble et attendent leur premier enfant. Un soir pluvieux, il sort promener le chien et ne rentre pas. Pas de trace, ni du maître, ni de l’animal. La police pense à une disparition volontaire, mais Amy refuse cette idée et décide de mener l’enquête.

Kirsten et Nick sont amants. Assez discrets, leurs mari et femme ne savent rien. Ils s’offrent des sorties ensemble, sous le prétexte du travail. Personne ne se doute de rien, ils paient en liquide, s’inscrivent sous un nom d’emprunt et évitent de se mettre en avant. La situation semble leur convenir. Parfois Kirsten voudrait un peu plus car elle doit attendre que Nick la contacte, mais elle a une petite fille et tient à maintenir l’équilibre de la cellule familiale. Ce week-end-là, ils ont loué un gîte et ont bien profité de leur temps libre. Malheureusement, sur le chemin du retour, ils heurtent quelqu’un. La personne est morte. Se dénoncer c’est voir leur mariage respectif voler en éclats. La victime ne peut pas être sauvée alors autant ne rien dire, dissimuler le corps et continuer la route…

Ce sera leur secret, ils reprendront leur vie, comme si de rien n’était. Pas vu, pas pris. C’est possible, ça ?

Ce roman alterne entre Kirsten (avec un narrateur) et Amy qui dit « je ». On suit leur quotidien en parallèle. La première qui se sent coupable tout en souhaitant préserver sa tranquillité (du moins en apparence car dans sa tête, rien ne va plus). La seconde qui veut comprendre et retrouver son époux et son chien. Et puis, il y a ceux qui les entourent, la famille, les amis, les collègues. Ils remarquent le mal être, quelques incohérences et s’interrogent. Kirsten perd pied, elle a peur et chaque fois qu’elle pense être rassurée, quelque chose se met en travers.

De nombreuses thématiques sont abordées dans ce livre, la culpabilité, le deuil, la colère, la vengeance, la famille, les choix voulus ou imposés. J’ai trouvé que Diane Jeffrey maîtrisait bien tout ça. Elle nous plonge dans les pensées des uns et des autres. On s’interroge sur leurs décisions. Ont-ils réfléchi aux conséquences ?

Les caractères des protagonistes sont bien décrits, leurs relations également. On voit toute l’ambiguïté des différentes situations, ce que chacun met en place. Même si je n’ai pas toujours été d’accord avec la façon de faire d’Amy, j’ai compris son intention. Elle est déterminée et elle agit par amour finalement. Elle se sent peu soutenue mais elle ne lâche rien.

Le rôle de la justice est évoqué. Que faire si les preuves manquent ? Vers qui se tourner lorsqu’on n’a pas de réponse ? Sur quels soutiens compter ?

Diane Jeffrey a une écriture prenante (merci au traducteur), avec du rythme. L’intervention des deux femmes permet de ne pas se lasser de suivre toujours la même. Il y a même quelques passages en italiques qui interpellent. C’est construit intelligemment. Les rebondissements sont assez intéressants surtout lorsqu’ils concernent le couple adultérin. Ils sont exaspérants de suffisance parfois (surtout lui) et j’aurais voulu qu’ils se fassent coincer rapidement.

C’est un récit prenant, sans temps mort qui nous montre les dégâts causés par un instant d’égarement et une mauvaise prise de conscience.



"Nuit blanche" d'Alain Denizet

 

Nuit blanche
Auteur : Alain Denizet
Éditions : Ella (15 Mai 2026)
ISBN : 978-2368039113
242 pages

Quatrième de couverture

14 heures
Vendredi 18 décembre
Place Maillot
À peine le pied sur la chaussée, l’étourdissement.
Après le ronron de la camionnette, Désiré ne savait où donner de la tête, bousculé par le vacarme, la nuée des véhicules et le jaillissement des édifices. Dix mètres en contrebas, des voitures à touche-touche sur huit voies hoquetaient dans un bruit sourd. Devant lui, une esplanade précédait un bâtiment démesuré où était écrit Palais des Congrès.
Où qu’il regardât, des panneaux innombrables indiquaient des directions en tous sens. Comment se repérer dans cette jungle ? Deux signalaient « périphérique » : c’était donc ça le « périph’ » dans lequel le chauffeur s’était engouffré. ― Je prends le périph, je te laisse, avait-il lâché. Désiré cherchait en vain son habitacle rouge parmi le troupeau motorisé quand d’un coup, une émotion le submergea. Au second plan, se découpait le dernier étage de la Tour Eiffel. Elle semblait attendre un décollage imminent.
La Tour Eiffel ! Il était à Paris ! Paris, enfin ! Il fit sa première photo.

Mon avis

24 heures dans une vie, ce n’est rien. Et pourtant, il peut s’en passer des choses…

Désiré vient d’arriver à Paris où il va retrouver son cousin. Celui qui, avant lui, a quitté le pays (le Burkina Faso), a réussi, est revenu montrer au village que c’est tout bon, qu’il peut aider la famille, qu’il s’en sort, qu’il a ses papiers et que tout va pour le mieux.

L’enseignant de Désiré l’avait écrit et dit : « il ira loin ». Loin ? C’est où ? Au lycée de la ville voisine pour étudier en bénéficiant d’une bourse ? En France ? Il n’est pas interdit de rêver, d’espérer… Mais le paternel est décédé et tout ça s’écroule, il faut aider « la maman » à élever les plus jeunes. Donc travailler… Pourtant, il ne perd pas de vue son projet et lorsque le cousin revient, c’est le déclic. Il veut lui aussi rejoindre la capitale française, avancer et un jour aider les siens.

Ce jour-là, il neige sur Paris, on est le 18 Décembre et les flocons ont pris tout le monde de court. Désiré sent le froid, observe cette poudre blanche, mais bientôt il sera au chaud, à Pantin, où il est le bienvenu. Ils mangeront, ils discuteront, et puis le lendemain, il verra quels paliers mettre en place pour son avenir. Ce ne sera pas toujours facile, il le sait mais ça ira. Et puis, vu ce qu’il vient de traverser ….

Le froid le surprend, le bruit aussi, l’agitation permanente…. Il marche, tranquille, il sait qu’il va atteindre son but. Il s’inquiète de ceux qu’il a laissés là-bas, si loin, de leurs conditions de vie, de l’horreur qu’ils subissent parfois … Il réalise la distance qui existe, énorme, à tout point de vue …

« Alors, dès qu’il eut posé ses semelles en Europe, la maman courut au village annoncer la bonne nouvelle. Ils sont fiers et espèrent en toi, lui avait-elle rapporté. Tout en marchant, il songeait… Eux qui vivaient dans un monde sans électricité, qu’auraient-ils du foisonnement des lumières dans les rues de Paris ? »

Garder le cap, continuer la route… Il se remémore quelques étapes passées, et ce qu’il ne dit pas, on le devine aisément. Les contrées traversées, la peur, les obstacles, les passeurs qui en demandent trop, ceux ou celles qui ne finiront pas le voyage…

Il a fait le plus dur de son long périple, Désiré, il peut souffler …. Mais rien n’est jamais tout à fait comme on l’imagine. Il suffit d’un grain de sable ou d’un flocon de neige…

Avec une écriture d’une infinie délicatesse, à petites touches, l’auteur suit les pas du jeune homme à travers les rues et les quartiers de cette immense ville où tout est nouveau pour lui. On regarde avec ses yeux tout ce qu’il découvre, on entend les sons agressifs, les mots plus doux de ceux qu’il a au téléphone. Il nous confie ses pensées ….

Alain Denizet s’est documenté, a discuté et écouté avant d’écrire ce roman. Son texte est « vrai », beau. Les sentiments des différents protagonistes sont décrits avec l’intelligence du cœur, celle qui permet de trouver les mots justes, de ne pas trop en faire, tout en transmettant la force d’une émotion.

Je me suis attachée à Désiré. Il est tellement présent dans ce récit que je ne peux dire qu’une chose : je lui souhaite le meilleur ….


"Indemne" de François Rabes

 

Indemne
Auteur : François Rabes
Éditions : Taurnada (26 Mars 2026)
ISBN : 978-2372581875
404 pages

Quatrième de couverture

Et si votre vie basculait en quelques secondes ?
C'est ce que le destin réserve à Sofiane, médecin urgentiste, pris dans la tourmente d'un violent règlement de comptes.
Lui s'en sort indemne, mais Clara, l'amour de sa vie, tombe sous une balle perdue.
Rongé par le chagrin, consumé par le désir de vengeance, Sofiane s'engage dans une quête sans merci pour traquer les responsables en prenant tous les risques…

Mon avis

Sofiane est médecin urgentiste. Lui, l’enfant de la cité a réussi, contrairement à Fadi, son frère qui a, un temps, mal tourné. Ils ne se voient plus, chacun vit sa vie. Celle de Sofiane, au quotidien, c’est son boulot et Clara, la femme qu’il aime. Leur seul regret, c’est de ne pas avoir d’enfants. Ce soir-là, ils vont se retrouver dans « leur » restaurant. Il la demandera en mariage, il y tient, il a tout prévu même ce qu’il dira.

Il est en retard, c’est souvent le cas avec les imprévus du travail. Quand il arrive, il sent sa compagne tendue, sans doute parce qu’il n’est pas arrivé à l’heure. À la table voisine, deux hommes très bruyants dont un au téléphone. Cela gêne leur conversation alors Sofiane se concentre pour s’exprimer. Il ne finira jamais sa phrase…

Des tirs, des cris, du sang, un bruit assourdissant, les secours qui arrivent…. Ceux qui étaient visés ? Les deux hommes d’à côté mais Clara, victime d’une balle perdue, meurt.

Tout s’effondre, un cauchemar pour le médecin. Il veut des coupables, il veut obtenir justice. Mais l’enquête piétine, les policiers ne trouvent rien. Seul l’un d’eux, Cédric, un petit jeune, souhaite creuser l’affaire et aller plus loin. Excès de zèle car il débute pensent ses supérieurs…

Il est établi que le mort était un baron de la drogue. C’est sans aucun doute, le clan ennemi qui l’a éliminé. Une « simple » guerre des gangs ? Les hostilités ne font -elles que commencer ?
Finalement, Clara est une victime collatérale. Affaire classée ou presque …

Sofiane veut des réponses, il est dévasté et seule la vengeance l’apaisera. Il n’a plus rien à perdre. Alors, ils harcèlent les enquêteurs, leur demandant d’agir, de chercher. Seul le jeune Cédric semble le comprendre. Les autres ont déjà vu des histoires comme celles-ci. Non pas qu’ils soient blasés mais ils savent que ce sera quasiment impossible de savoir qui a tiré. Alors il faut se contenter d’être vigilants pour éviter d’autres dérives.

Vous auriez fait quoi, vous, si la personne que vous aimez le plus au monde était morte sous vos yeux, sans raison valable ? Vous auriez continué avec le chagrin et la rage au creux de vous et vous auriez fini par les étouffer ?

Ce n’est pas ce que choisit Sofiane. Devant l’inaction des services de police, il se lance dans des investigations. Mais il ne sait pas dans quel engrenage il met le doigt. Il demande de l’aide à son frère, qui a eu quelques mauvaises fréquentations. Il essaie tout et va de plus en plus loin. Ce qu’il va découvrir risque de la détruire …

François Rabes a très bien construit son histoire, lâchant des faits importants au bon moment. Tout cela modifie les certitudes, renvoient sans cesse des interrogations : et moi, j’aurais réagi comment ?

L’écriture fait mouche, on prend en pleine figure la violence, les coups bas, les trahisons, les mensonges…  Rien n’est jamais complètement réglé. Chaque fois, un élément déstabilise le peu d’équilibre qu’il y a. J’ai trouvé ce récit très abouti. Les personnages sont travaillés, on cerne leur part d’ombre, ce qu’ils cherchent à cacher, à taire …. L’évolution de Sofiane est terrible de réalisme, il ne peut plus s’arrêter, son moteur, ce qui le maintient en vie, c’est sa vengeance…

C’est un roman noir, qui fait froid dans le dos mais magnifiquement écrit.


"Mission Langley" de David McCloskey (The Seventh Floor)

Mission Langley (The Seventh Floor)
Auteur : David McCloskey
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj
Éditions : Verso (7 mai 2026)
ISBN :  978-2386432170
496 pages

Quatrième de couverture

Un russe arrive à Singapour avec une information à vendre. Il est tué avant d’avoir pu parler. Sam Joseph, l’officier américain dépêché pour le rendez-vous, disparaît dans la foulée. À Langley, au siège de la CIA, on cherche un bouc émissaire. Artemis Procter, cheffe des opérations, est désignée comme responsable de ce fiasco. Écartée. Brisée. Rayée. Des mois plus tard, Sam réapparaît sur le pas de sa porte. Avec une révélation explosive : il y a une taupe russe dans les plus hautes sphères de la CIA. En enquêtant, Procter et Sam établissent une liste de suspects composée à la fois des amis les plus proches et des ennemis les plus féroces de Procter. Pour débusquer le traître, cette dernière devra rouvrir des années d’opérations compromises, de loyautés troubles, de fautes jamais effacées. 

Mon avis

David McCloskey est un ancien analyste de la CIA. Il a travaillé sur la politique étrangère de la Russie et dans plusieurs antennes à travers le Moyen-Orient. Ses deux premiers thrillers, Mission Damas et Moscou X, sont en cours d’adaptation, ce qui ne m’étonne guère car son style est très vif, visuel, « cinématographique ».

Ce troisième opus peut se lire indépendamment mais si on a découvert les deux précédents, c’est encore mieux. Cela permet de voir l’évolution des protagonistes et de cerner l’univers de l’auteur, très ancré dans les services secrets.

C’est un récit qui fait voyager, en France, à Moscou, aux Etats-Unis, à Singapour … On suit des hommes et des femmes, certains travaillant pour les mêmes unités, d’autres les espionnant, en tant qu’ennemis ou pas. C’est un milieu où il vaut mieux se méfier de tout le monde, éviter de faire confiance, ne pas tomber amoureux-se d’un collègue (c’est d’ailleurs fortement déconseillé), bref ne penser qu’au boulot jour et nuit et être en permanence en hyper vigilance…

Dès le début, on voit un père avec sa famille. Il choisit de se suicider après avoir vu des hommes débarquer d’une voiture devant chez lui. On ne sait rien de plus. Puis on découvre Sam Joseph, en mission à Singapour où il doit rencontrer un russe qui va lui dévoiler une information importante. Un tour au Casino, où discrètement, la carte ouvrant la chambre est donnée. Mais la visite n’a pas lieu et Sam disparaît. Il est emprisonné dans des conditions horribles. Libéré des mois plus tard, mis un peu au repos avec suivi psy et compagnie, il décide de parler à sa cheffe : Artemis Aphrodite Procter.

C’est une femme de tempérament, qui boit beaucoup, trop sans doute, un peu grande gueule, indépendante, et méfiante. Chaque fois qu’un agent a été injustement assassiné et qu’elle l’a vengé, elle se fait tatouer une étoile dans le dos pour ne pas oublier. C’est dire si elle est droite et loyale. Elle a été formée en même temps que Mac, Theo et Gus et ils sont très amis. Ces quatre là ne sont pas très satisfaits de la nomination du nouveau directeur de la CIA, Finn Gosford et de son bras droit : Deborah Sweet (pas du tout copine avec Artemis).

Un bruit court, « il y a une taupe au sein de l’équipe ». Artemis et Sam, se lancent dans leur propre enquête pour trouver le traitre. Les risques sont nombreux, les informations ultra protégées mais ils ne lâchent rien. Ils veulent comprendre et surtout coincer l’agent double et le neutraliser. Mais que feront-ils s’il s’agit d’un de leurs copains ? Il est nécessaire qu’ils avancent en prenant de nombreuses précautions car, très vite, ils savent qu’ils sont dans le collimateur d’éléments de tout bord. Il est nécessaire qu’ils observent, analysent, déduisent avec intelligence et discrétion …

Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un à trahir son pays, sa famille, ses amis, ses collègues ? Comment vit-on l’attachement à ses racines et les décisions à prendre pour satisfaire les dirigeants ? Jusqu’où peut-on aller ?

Avec cette histoire, le lecteur pénètre au cœur des actions de ceux qui agissent dans l’ombre. On réalise vite que pour les chefs, tous ceux qui sont sous leurs ordres n’ont pas la même valeur à leurs yeux. Parfois, ils sont capables de sacrifier une vie pour éviter un conflit qui se retournerait contre eux ou contre ceux qui les commandent. Cela fait froid dans le dos. Il y énormément d’actions, on passe d’un personnage à l’autre (je me dis qu’une petite liste dans les premières pages avec leur lieu de rattachement serait un plus), pas de temps mort, ça bouge, ça vibre, c’est plein de suspense. Heureusement, il y a quelques pointes d’humour qui permettent de souffler (un conseil : éviter les muffins au chocolat) !

L’écriture (merci au fidèle traducteur) est prenante, fluide. Chaque événement est retranscrit avec juste ce qu’il faut de détails pour qu’on imagine sans peine la scène. Le vocabulaire est adapté, précis, bien choisi.

Un excellent livre !

 

"Clifton - Tome 7 : Sir Jason" de Turk & De Groot

 

Clifton -Tome 7 : Sir Jason
Auteurs : Turk & De Groot
Éditions : Le Lombard (1er Janvier 1982)
ISBN :
48 pages

Quatrième de couverture

Pour initier Sir Jason au dangereux métier d'agent secret, Clifton entraîne celui-ci à la poursuite de redoutables trafiquants de drogues…

Mon avis

Clifton pensait être en vacances mais c’est raté. On lui impose Sir Jason, un futur agent secret. Il a passé toutes les épreuves techniques avec succès mais sur le terrain, face au danger, il a peur, tremble et ne pense qu’à une chose : se cacher (ou fuir).

Clifton a pour mission de l’aguerrir pour qu’il puisse se battre et agir. Il va tout essayer avec plus ou moins de succès.

J’ai beaucoup aimé ce tome. J’ai trouvé les dialogues bien travaillés et le scénario original. Les dessins sont un peu ronds, mais je ne crains pas.

Il y a de l’action, des rebondissements, de l’humour anglais, c’est bien fait !

"Dans le désert du Nevada" de Gabriel Urza (The Silver State)

 

Dans le désert du Nevada (The Silver State)
Auteur : Gabriel Urza
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Reignier
Éditions : Liana Levi (7 Mai 2026)
ISBN :  ‎ 979-1034912575
386 pages

Quatrième de couverture

Jeune diplômé en droit, Santi Elcano fait ses premiers pas comme avocat commis d'office au Bureau de la défense publique de Reno, la ville où il est né. Petit à petit, ses idéaux s’effritent quand il comprend que son métier consiste à négocier, en coulisse, les peines de ses clients. Lorsque le cadavre d’une jeune mère brutalement assassinée est découvert à proximité des mines d’argent abandonnées, Santi et C. J., sa collègue et mentor, se voient confier la défense de Michael Atwood, inculpé pour ce meurtre sur la base de preuves matérielles plutôt minces. Huit ans plus tard, une lettre d’Atwood – enfermé dans le couloir de la mort – oblige Santi à se pencher à nouveau sur cette affaire qui l'a douloureusement marqué…

Mon avis

Santi Elcano est avocat commis d’office. Profession qu’a exercé l’auteur. Il a connu le burn-out, il est devenu professeur. Et même s’il dit ne pas s’être inspiré des affaires qui lui ont été confiées, il a sans doute mis beaucoup de son expérience dans ce livre.

Ce n’est pas le premier récit où le fonctionnement de la justice américaine est écorché. Le choix des jurés, les négociations en coulisses avant de passer devant le juge etc. Tout est pratiquement décidé avant les plaidoiries, comme ça, on va plus vite. Mais est-ce que c’est respectueux de ceux qui doivent être jugés ? Et que dire des accords qu’on leur donne à signer sans qu’ils aient le temps de tout lire ? Les inégalités sont nombreuses, voire révoltantes. La couleur de peau, la situation professionnelle, l’origine sociale, le genre et l’attitude, tant pour les victimes que les accusés, peuvent interférer dans les décisions.

Dans ce récit, Santi Elcano exerce depuis dix ans et reçoit un courrier d’un détenu qu’il a représenté il y a longtemps. Il n’a pas oublié, tout est resté dans sa mémoire, un peu comme s’il y avait un goût d’inachevé, de raté. Il n’est pas très motivé pour lire la lettre mais il le faudra bien à un moment ou à un autre…

Le roman est construit en six parties, comme les différentes étapes d’un procès débutant par le choix des jurés jusqu’au verdict en passant par le réquisitoire, le dossier d’accusation, les plaidoiries. C’est sans doute une façon d’impliquer le lecteur, qui doit se faire son opinion sur Santi. A-t-il agi correctement ? Qu’aurais-je fait, pensé, décidé, à sa place ? Comment construit-on un avis ? Qu’est-ce qui nous fait pencher d’un côté plutôt que d’un autre ? Sur quoi se base-t-on ?

Au bout d’une décennie, Santi a trouvé un semblant d’équilibre. Sa vie est « rangée » tant dans son couple qu’au boulot. Cela lui convient, même si, parfois, il se pose des questions. À ce moment-là des angoisses existentielles remontent et l’envahissent. Et cette missive, qu’il n’attendait pas, vient tout bouleverser. A-t-il fait ce qu’il fallait ? N’a-t-il pas été influencé, trompé ? Ce pli remet tout en cause. Il tombe mal car Santi est dans une période de sa vie où il s’interroge.

L’auteur montre combien il est compliqué d’exercer ce métier lorsqu’on croit en ce qu’on fait. Peut-être que Santi avait idéalisé ses interventions, imaginant qu’il aurait le temps de plaider, qu’il serait compris et écouté mais le système est, en partie, perverti. Tout peut être tronqué sous les jeux de pouvoir. Alors que faire ?

Ce texte montre comment tout peut vaciller. Ce n’est pas facile de savoir si les gens ont fauté ou pas. Santi a un ami, qu’il connaissait avant et qui pourrait être détenu. La frontière est parfois très mince. Il est également très dur de laisser les dossiers au bureau. Les pensées reviennent souvent à ce qu’il faut traiter, et comment le faire au mieux. Cele perturbe le quotidien, notamment dans le couple et avec certains copains.

Ce thriller juridique est excellent et très juste dans le ton. L’écriture (merci au traducteur) est fluide. Les personnages sont intéressants. L’auteur montre bien les interactions et les manipulations. Le jeune avocat doit apprendre à faire avec ce qu’on lui laisse gérer. Il essaie d’être libre mais ce n’est pas évident. J’ai trouvé tout cela extrêmement bien pensé, bien amené, réfléchi et présenté avec intelligence.

Un auteur à suivre !


"La romanesque histoire d'une cafetière nommée Moka" de Celestina Bialetti et Alessandro Barbaglia (Un sogno di plovere e acqua-Storia della famiglia che ha inventado la Moka)

 

La romanesque histoire d'une cafetière nommée Moka (Un sogno di plovere e acqua-Storia della famiglia che ha inventado la Moka)
Auteurs : Celestina Bialetti avec la complicité d’Alessandro Barbaglia
Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont
Éditions : Liana Levi (7 Mai 2026)
ISBN : 979-1034912520
290 pages

Quatrième de couverture

L’histoire de la cafetière Bialetti commence dans un village du Nord de l’Italie, un jour de 1936. Au petit matin, une jeune femme remplit d’eau, puis de linge sale, une lessiveuse placée dans le jardin de sa maison. Dans l’ombre, son mari la regarde et attend le moment où elle va faire partir le feu avec une allumette glissée sous le conteneur pour que l’eau, en bouillant, monte jusqu’au linge. Ce principe pourrait-il être appliqué à une autre machine ? À une machine à café, par exemple ? C’est à ça que pense Alfonso Bialetti, mécanicien fondeur, en regardant Ada œuvrer. Il sort de sa poche un bloc de papier et un crayon et dessine la première cafetière à induction.

Mon avis

En couleurs ou pas, en version une ou deux tasses, de différents formats ou designs, on a tous vu, à un moment ou un autre, une cafetière Moka de la famille Bialetti.

Mais qui connaît son histoire ? Celestina, la petite dernière, née en 1945, vingt-trois après son frère Renato, a partagé ses souvenirs pour écrire et décrire cette machine à café unique en son genre, née à partir d’une lessiveuse… De leur vivant, elle a interrogé tous ceux de sa famille qui ont participé, de près ou de loin, à cette aventure, elle a repris ses souvenirs. En confiant tout cela à Alessandro Barbaglia, elle nous offre un témoignage intéressant, lumineux, sur, principalement, deux esprits avant-gardistes : un père passionné, un fils doué pour la vente.

Dans ce livre, j’ai découvert la genèse de cette cafetière italienne et de son petit bonhomme gravé sur la partie haute (parce qu’en bas, les flammes allaient le noircir). Alfonso, le père, c’est le cerveau. Celui qui, en voyant sa femme avec une lessiveuse, a dessiné, réfléchi, pendant des années, persuadé que le moulage en coquille (une méthode de traitement des alliages métalliques) qu’il avait étudié devait être utilisé pour la concevoir. Un doux rêveur, qui voulait offrir du « café comme au bar », pas forcément vendre. Renato, le fils, lui, il se dit que ce n’est pas possible d’avoir conçu cet objet pour rien ou presque. Il considère que cette cafetière doit intégrer les foyers, les bureaux, etc. Les deux hommes s’affrontent mais ils s’aiment également, et arrivent à s’écouter, se respecter, même si la frilosité de l’un exaspère le plus hardi des deux.

Fabriquer des pièces de mobylette alors que le paternel a conçu quelque chose d’unique ? Pas question ! Renato veut développer le projet. Lui, il ose. Construire une usine plus grande, démarcher, faire de la publicité (ça ne le gêne pas de placarder des affiches sur toute une avenue), parler à Onassis comme si c’était un ami (il le croise aux toilettes d’un hôtel et lui demande simplement un bonjour lorsqu’il passera près de sa table, Onassis le fait. Les futurs acheteurs, jusque-là hésitants, signent et passent commande). Il est audacieux, mais avec une intelligence très fine, un visionnaire. Il pense à déposer un brevet, à soigner ses arrières.

Un succès fou, une fabrique qui fonctionne, au-delà de toutes espérances. Une saga familiale, en lisant, on perçoit le rôle des femmes. Elles ne sont pas en reste, elles veulent donner leur avis, s’exprimer et elles le font avec infiniment de diplomatie, en douceur.

C’est captivant, Celestina analyse et décrypte les relations des uns et des autres, les envies, les peurs, elle rajoute des pensées personnelles, oscillant entre passé et présent. Elle montre la place de la réflexion, du travail pour arriver à une certaine réussite. Ce n’est pas venu tout seul. Combien de jours et de nuits à cogiter ?

Des faits historiques ont influencé le destin de cette entreprise et tout est narré avec doigté. Les premiers s’imbriquant dans la mémoire des événements, complétant ainsi le contexte de l’époque.

Celestina interpelle les siens : « Qui aurait pensé à investir dans une publicité pour machine à café ? Toi seul. ». Son écriture (merci au traducteur) est vivante, pétillante, passionnée et passionnante. Parfois même, teintée d’espièglerie comme, lorsque petite fille, elle observait ce grand frère qui aurait pu être son père.

Poser des mots sur cette saga a été, pour elle, « un beau voyage » et pour moi, lectrice, une merveilleuse découverte.

 Pour aller plus loin:


"La librairie disparue" d'Evie Woods (The Lost Bookshop)

La librairie disparue (The Lost Bookshop)
Auteur : Evie Woods
Traduit de l’anglais par Rosa Bachir
Éditions : City (22 Mai 2024)
ISBN : 978-2824638881
450 pages

Quatrième de couverture

Après avoir fui un mari violent, Martha part s'installer à Dublin pour refaire sa vie. La jeune femme trouve un travail de cuisinière dans une petite maison nichée dans un dédale de ruelles au coeur de la ville. Pour elle, c'est un véritable havre de paix après des années difficiles. Un jour, le hasard la pousse dans les bras de Henry, un homme excentrique à la recherche d'une ancienne librairie et d'un manuscrit disparu. Intriguée, Martha décide d'aider cet homme étrange dans cette quête qui semble tellement lui tenir à coeur. Ils découvrent que la petite librairie appartenait à Opaline, jeune femme au destin jalonné de drames et dont la vie ressemble beaucoup à celle de Martha.

Mon avis

Ce roman est un récit choral, raconté tour à tour par Martha et Henry de nos jours, et Opaline à partir de 1921 sur une trentaine d’années. Les deux femmes fuient pour exister par elles-mêmes. La première, un mari violent ; la seconde, un mariage arrangé. Toutes les deux sont attachées aux livres et les aiment pour tout ce qu’ils apportent.

« J’étais tombée amoureuse des livres et des vastes mondes qu’ils renfermaient. »

« Le mélange familier d’excitation et de curiosité que j’éprouvais toujours face à la vitrine d’une librairie provoqua des picotements sur ma peau. »

« Ce qu’il y a avec les livres, c’est qu’ils nous aident à imaginer une vie plus grande et plus bellr qu’on ne pourrait en rêver. »

Mon avis est un peu comme une vague, j’ai été assez enthousiaste au début, puis moins au milieu (l’intervention du fantastique ne m’a pas toujours convaincue) puis sur la fin, l’intérêt est remonté.

J’ai aimé les portraits des ces deux femmes, qui sont des battantes et qui ne veulent pas que les hommes décident pour elles. Je me suis plus intéressée à Opaline. Martha m’a moins captivée, elle m’a semblé moins crédible.

Les liens passé/présent sont bien pensés, judicieusement amenés. L’écriture est plaisante, avec quelques rebondissements pour maintenir l’attention. Les personnages secondaires ont un rôle plus ou moins important mais c’est bien qu’ils soient là. Les différentes temporalités ne m’ont pas gênée. L’idée de cette librairie disparue m’a bien plu.

Mais il m’a manqué un peu de rythme et des événements plus marquants pour être totalement captivée et accrochée.

Je ne regrette pas ma lecture, j’essaierai de relire Evie Woods pour voir si elle reste dans le même style ou si elle se renouvelle.

 

L'Affranchi" de Daniel Vaxelaire

 

L’affranchi
Auteur : Daniel Vaxelaire
Éditions : Orphie (22 Novembre 2016)
ISBN : 9791029801457
306 pages

Quatrième de couverture

Etienne, petit esclave, reçoit une pièce d'or des mains d'une jolie dame. Un cadeau qui va l'entraîner dans une spirale de bonheurs divers : affranchissement, initiation aux lumières de l'éducation. Aux appâts de la fortune, aux mystères féminins... Le jeune Crésus - ses anciens maîtres ont cru faire de l'esprit en lui infligeant ce nom - gravit au grand galop l'échelle de la réussite, devenant un modèle pour ces "libres de couleur " qui constituaient le socle d'une Réunion métisse, travailleuse, ambitieuse, avant même l'abolition de l'esclavage. 

Mon avis

Merci à Marie-Line, ma précieuse amie réunionnaise pour ce livre.

Ce récit commence en 1830 sur l’île de la Réunion et s’achève avant l’épilogue en 1848, lors de l’abolition de l’esclavage.  On fait connaissance avec Etienne, un jeune esclave qui vit avec sa mère, Sidonie. À côté de sa petite case, cette dernière cultive quelques fleures et légumes et élève des poules. Tout en espérant des jours meilleurs, le peu d’argent qu’elle gagne, elle le cache. Son but ? Acheter la liberté de son fils.

Le maître n’est pas un mauvais bougre, il a besoin que ses « gens » travaillent pour lui et donnent le maximum. Il ne lâche que ce qu’il faut quand il le faut, c’est un soigneux dosage pour que chacun garde sa place, que lui ait bonne réputation et qu’ainsi il n’y ait pas de vagues.

Ce jour-là, le bruit court que la calèche d’un couple de blancs va passer pas loin. Etienne se décide à tenter sa chance, s’il pouvait ramener une ou deux piécettes… Le voilà sur le bord du chemin avec de quoi rafraîchir ceux qui feront forcément une halte vers la source et son eau claire. Il coupe même la magnifique rose qui vient de fleurir et que sa maman surveille jalousement.

Lorsque ces deux-là s’arrêtent, la belle dame apprécie les attentions (dont la rose) de ce petit et au moment de se remettre en route, elle lui glisse dans la main une belle pièce d’or qui brille de mille feux, une fortune ! Il court retrouver sa mère et ajouter au bas de laine ce complément inespéré et bienvenu. En comptant et recomptant, elle sait qu’il y a maintenant suffisamment pour acheter la liberté de son fils. Magnanime, mais aussi calculateur, « notre bon maître » les affranchit tous les deux. Il décide même que le jeune garçon ira à l’école.

Ce sera l’occasion pour lui d’apprendre, de progresser… de devenir ambitieux… Mais peut-on facilement changer de statut du jour au lendemain ? Que penseront ses amis, restés esclaves ? Lisette qui l’aime depuis longtemps ? Il y a un monde d’écart entre ce qu’il est et ce qu’il devient. Sa couleur de peau reste la même, mais les regards se modifient…

En accompagnant Etienne jusqu’à l’âge adulte, j’ai découvert la vie des esclaves à la Réunion, leurs relations entre eux et avec ceux à qui ils « appartiennent ». Rien n’est simple pour Etienne écartelé entre deux univers, maladroit parfois car il ose dire ou faire sans prendre du recul, tellement il est fier de son chemin. Il réalise que quelques fois, il n’est qu’un « pion », qu’on se sert de lui, qu’on le manipule… Il change, moralement, physiquement mais il doit également rester lui-même.

C’est un roman magnifique, prenant. Je me suis attachée à ce personnage, comprenant ses faiblesses, regrettant qu’il oublie quelques conseils car aveuglé par sa réussite…

L’écriture est fluide, les scènes et les dialogues très réalistes et visuels, on a un excellent aperçu de chaque événement. L’auteur, ancien rédacteur en chef du Mémorial de La Réunion, connaît bien l’histoire de cette île. Il glisse d’ailleurs des références et des faits historiques dans son texte.

Une très belle lecture !


"Pas de prière pour Astrid" d'Edith Vacher

 

Pas de prière pour Astrid
Auteur : Edith Vacher
Éditions : du Volcan (12 Mars 2026)
ISBN : 979-1097339777
222 pages

Quatrième de couverture

Le commandant Le Quellec enregistre une déposition concernant la disparition d’une jeune fille qui vient de fuguer. Bien que touché par la détresse de la mère, il ne peut pas lancer une enquête officielle vu l’âge de la fugueuse. Il propose donc à son ami détective Karl de se mettre à sa recherche. Karl part de Brest à la suite de la jeune Astrid au comportement énigmatique.

Mon avis

Lorsque cette mère se présente à la gendarmerie, le commandant François Le Quellec est touché par sa détresse. Elle explique que sa fille Astrid s’est enfuie, qu’elle a fugué et elle fait part de sa vive inquiétude. Le gendarme lance une enquête, interroge les voisins, l’établissement scolaire, les amis mais rien…aucune piste, aucun indice…. Comme ce n’est pas un cas de force majeure pour la brigade, il demande à Karl Séniavine, son ami détective de faire des recherches et de se lancer à la poursuite de l’adolescente. Karl accepte et après avoir pris des renseignements et déduit quelques petites choses, le voici sur les routes essayant de pister la jeune femme.

Tout cela va l’entraîner dans divers pays. L’auteur a mis une carte d’Europe avec les différentes étapes numérotées pour qu’on puisse suivre le périple. J’ai particulièrement apprécié des coins de Finlande et de Norvège où je suis allée plusieurs fois, je visualisais parfaitement les lieux et c’était un plus pour ma lecture. L’auteur décrit parfaitement l’immensité des paysages, les lacs, les îles et tout ce qui fait le charme de ces contrées. C’est en totale opposition avec les événements durs et parfois violents qui sont présentés. Des sites magnifiques et des faits terribles …

Karl ne comprend pas Astrid, pourquoi est-elle partie, de qui, de quoi veut-elle s’éloigner ? Est-ce qu’il a tous les éléments pour cerner la personnalité de la fuyarde ? La situation n’est-elle pas plus complexe que ce qu’on essaie de lui faire croire ?

En commençant ce récit, je ne m’attendais pas à ce que j’ai découvert. Je pensais que j’allais suivre une enquête assez classique mais ce n’est pas du tout ça. Des thèmes forts sont abordés, les dérives sectaires, la filiation, les jeux d’influence, l’embrigadement, les mensonges, les non-dits familiaux etc.

Le suspense et les rebondissements maintiennent un rythme effréné, les personnages sont retors pour certains, on a un aperçu de la méchanceté, de la fausseté humaine. Heureusement, d’autres font preuve de soutien et d’entraide.

Plus on avance dans le roman, plus l’angoisse s’installe avec force. L’étau se resserre et on reste les poings serrés, lecteur impuissant, souhaitant que le cauchemar se termine…. L’écriture dynamique et immersive d’Edith Vacher nous fait plonger dans cette histoire. Partant d’un fait banal, elle nous montre toute la noirceur de certains individus qui ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins, assouvir leur soif de puissance et de domination.

J’ai beaucoup aimé l’évolution de Karl, qui, parfois, se bat contre lui-même ; ses souvenirs, ses démons, sa peur de l’avenir…  Son passé est lourd et il y pense souvent. Il ne lâche rien dans sa quête, il essaie d’anticiper, d’analyser, de réfléchir …

Un road trip atypique mais prenant, sans temps mort !


"Scarborough" de Luc Dagognet

 

Scarborough
Auteur : Luc Dagognet
Éditions : Bourgois (9 avril 2026)
ISBN : 978-2267060263
210 pages

Quatrième de couverture

Scarborough, c'est l'histoire d'un professeur d'anglais dont la vie prend une étrange tournure depuis qu'il a entendu un enregistrement musical ensorcelé. Non, pardon. En fait, c'est l'histoire d'une mélodie entêtante, qui obsède le narrateur depuis vingt ans. Mais à ce compte-là, on pourrait aussi dire que c'est l'histoire d'un élève inquiétant qui se promène dans sa classe et du meurtre barbare d'un chanteur connu. Non. Retenez juste que Scarborough, c'est avant tout une ville d'Angleterre où il faut aller faire un tour pour éclaircir toute cette affaire. Rendez-vous là-bas.

Mon avis

C’est en 1966, que Simon and Garfunkel chantaient Scarborough en s’accompagnant à la guitare. C’est le nom d’une ville anglaise, située sur la Mer du Nord. Elle est connue, car au moment de l’Antiquité, les romains y avaient construit un fort pour surveiller la côte.

Afin de pénétrer dans ce roman LVNI (livre volant non identifié), je vous conseille d’écouter l’air du duo américain. Une fois fredonné, vous en avez minimum pour la journée, tant ça vous revient sans arrêt aux lèvres.


Le bandeau de présentation signale que cet écrit est drôle et mystérieux. Mais il est bien plus que ça. Quelques-uns grimaceront en disant qu’ils n’ont pas tous compris et la plupart arriveront le sourire éclatant, les yeux brillants, l’esprit encore dans les rêves procurés par cette lecture.

Le narrateur a vécu une expérience inoubliable lorsqu’il était enfant en découvrant une nouvelle dans un livre qui est tombé sous ses yeux par hasard. Maintenant, il est enseignant et il a quarante-six ans. Des événements surprenants débarquent dans son quotidien. Il ne sait pas comment les interpréter, il repense à son passé, tout se mêle, s’emmêle, les questions l’envahissent, les réponses lui échappent. Alors il repart en quête, sur une autre facette de sa vie, dans un autre temps ou pas …. Et il nous entraîne ….

C’est un récit caméléon, un texte où la sensibilité est à découvrir entre les lignes. Où la poésie et l’humour offrent un regard différent, une ouverture à laquelle on ne s’attend pas …

On ne sait pas forcément où on va mais on y va, on suit le fil d’Ariane, ces différents Scarborough en se demandant quelles surprises l’auteur nous réserve. Ce n’est pas linéaire, on part sur une route, on avance, on fait demi-tour ou on continue dans la même direction. Passé et présent sont là mais pas obligatoirement dans l’ordre, ni avec des indications temporelles précises mais ce n’est pas le plus important. Pour autant, on ne se mélange pas. Les phrases, les mots sont comme une mélodie qui berce, amuse, envoûte, emporte sur d’autres chemins …

Scarborough, c’est la racine, le point d’ancrage, le titre, la face visible, et après ça s’étend comme les branches d’un arbre qui se ramifient et explorent toutes les directions possibles. Parfois ça s’emboîte, à d’autres moments pas du tout. Mais c’est impossible à lâcher tant l’écriture est « présence ».

Le personnage principal a une façon d’être qui le rend attachant. J’avais le sentiment qu’il cherchait en permanence à comprendre son fonctionnement et tout ce qu’il se passait autour de lui. Avant de renoncer et de se laisser porter par la vie et les rencontres qu’il provoque ou qui se présentent à lui. Et ainsi accepter tout simplement ce que la vie lui offre.

J’ai beaucoup apprécié cet opus. Luc Dagognet a un petit côté espiègle, il joue avec nous, c’est dépaysant, atypique. On part dans un labyrinthe sans trop savoir où cela nous emmènera et ce n’est que du plaisir !