"Les larmes d'Isabela" de Gérard Coquet

 

Les larmes d’Isabela
Auteur : Gérard Coquet
Éditions : M + (19 Mars 2026)
ISBN :  978-2382113400
390 pages

Quatrième de couverture

1946. De Madrid aux quais de Lisbonne, une traque implacable entraîne des hommes et des femmes en fuite vers l’inconnu. Dans l’ombre des dictatures et des prisons, certains survivent, d’autres disparaissent. Tous portent en eux des blessures que rien n’efface. Au fil des exils, les voix se croisent : celle de Santiago, résistant traqué, de Doña Eva, figure ambiguë de Lisbonne, de Lucía, jeune femme téméraire. De Sisa et de sa folie. Entre fidélité et trahison, désir et vengeance, chacun affronte la part d’ombre qui le poursuit.

Mon avis

« Ici, les hommes n’ont ni passé ni avenir. Ils survivent juste, en attendant quelque chose qui ne vient jamais. »

1946, l’Espagne, le franquisme. Ceux qui adhèrent et y croient, ceux qui les combattent. Un raccourci ? Oui, car rien n’est jamais blanc ou noir, ce roman est là pour nous le rappeler.

Tout débute à Madrid, où des documents secrets et importants changent de main. Non sans dégâts, un blessé grave qu’un docteur et Lucía viennent soigner discrètement. On fait alors connaissance avec cette jeune femme rebelle, intelligente, déterminée et le plus souvent, prête à tout.  Suite à ça, la police mène l’enquête. Ils sont plusieurs dont Ramón Gutiérrez à qui on confie l’essentiel des recherches. Il ne comprend pas pourquoi lui, ce n’est pas sa spécialité. Quelque chose lui échappe et déjà le lecteur sent le poids des non-dits. On lui adjoint deux brutes épaisses, du style « je cogne et je réfléchis après, je torture pour avoir une réponse… » et il arrive à imposer un petit jeune qui lui semble dégourdi pour l’aider dans ses démarches.

Il est plutôt adepte des méthodes où on observe, on discute, voire on fait des compromis. Rien à voir avec ce que pensent ceux qui bossent avec lui. Donc pas facile. Et puis, au-dessus, sa hiérarchie demande des comptes. Il veut prendre le temps, les seconds non. Leurs façons de fonctionner se heurtent et chacun avance ses pions, espérant faire mieux que l’autre. La communication s’en ressent et c’est plus compliqué pour progresser.

Ce récit offre plusieurs points de vue, ceux qui investiguent, ceux qui fuient, ceux qui se cachent, ceux qui manipulent etc et les réactions des uns et des autres. Dans les luttes de pouvoir, on comprend vite que beaucoup ont une part d’ombre, qu’il est difficile d’éviter la violence pour obtenir des résultats. J’ai trouvé cet aspect du texte très pertinent, cette ambivalence entre le bien et le mal… Au nom de la liberté, peut-on tout se permettre ?

Les personnages sont intéressants, il y a de très beaux portraits de femmes. Ce qui est encore plus captivant, c’est de voir leur évolution au fil des événements. Comment les faits peuvent changer leurs perceptions. Santiago m’a plu. Finalement, il s’adapte quand il n’a pas le choix, il ne reste pas trop à ressasser, c’est bien et c’est ce qui l’aide à tenir dans les moments plus difficiles. Il a une force de résilience hors du commun.

Je n’ai jamais été perdue et je n’ai ressenti aucune longueur. J’ai apprécié que certains protagonistes aient une part plus fragile, cela les rend d’autant plus humains. Il y a du rythme, tout s’enchaîne. L’écriture de l’auteur est fluide, prenante. J’ai lu d’autres titres de lui et il a vraiment sur se renouveler.

Je pense que, pour écrire ce livre, il s’est beaucoup documenté. Il évoque Francisco de Quevedo, un poète, que je ne connaissais pas et cela m’a donné envie de le lire ainsi que l’histoire du franquisme. Il parle également d’Isabela que j’ai pu découvrir et ainsi comprendre le titre. Cela m’a fait froid dans le dos d’ailleurs…

 Un texte abouti et une belle réussite !


"Frankie Elkin - Tome 3 : Douze ans après" de Lisa Gardner (Still See You Everywhere)

 

Frankie Elkin - Tome 3 : Douze ans après (Still See You Everywhere)
Auteur : Lisa Gardner
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Deniard
Éditions : Albin Michel (2 Janvier 2026)
ISBN :  978-2226498885
460 pages

Quatrième de couverture

Frankie Elkin s'est juré de retrouver les personnes disparues et oubliées de tous. Mais elle ne s'attendait pas à ce que Kaylee Pierson, une condamnée à mort, lui demande de rechercher sa sœur, Leilani. Elle lui donne trois semaines. Habituée aux défis, Frankie accepte la mission. Douze ans plus tôt, Leilani, alors âgée de cinq ans, disparaissait à Hawaï. Or on vient de retrouver sa trace sur un atoll à une heure de vol d'Honolulu, où un ancien petit ami de Kaylee, aujourd'hui magnat de la tech, projette de construire un écolodge de luxe. Si elle veut découvrir la vérité et peut-être sauver la vie de la jeune fille, Frankie doit infiltrer un camp de base coupé du monde.

Mon avis

Frankie Elkin est une femme qui ne se pose jamais, elle passe d’un lieu à l’autre, sans attache. Son but ? Retrouver des personnes disparues que les instances ne cherchent plus. Pourquoi ? Je crois qu’elle-même ne saurait pas l’expliquer, c’est un besoin viscéral qu’elle ressent et elle fonce.

Cette fois-ci, c’est une femme condamnée à mort qui lui demande de la rencontrer. Frankie se rend à la prison pour écouter son étrange requête. Elle est sollicitée pour rechercher la sœur de la prévenue, qui a disparu douze ans plus tôt à Hawaï.

La seule solution pour l’approcher est de se rendre sur un atoll, perdu au milieu de l’océan, en se faisant embaucher incognito.

Frankie se décide et y va. C’est une femme volontaire mais elle ne mesure pas forcément les risques auxquels elle s’expose. Se retrouver, en vase clos, sur un petit bout de terre, avec des personnes dont elle ne sait rien (ou pas grand-chose) ne l’aide pas à mener sa mission à bien. De plus, elle n’est pas très à l’aise dans cette nature qu’elle maîtrise mal : crabes géants capables de couper un doigt (et ils existent !), araignées à la piqure mortelle, brrr….

L’écriture (merci à la traductrice) est fluide et les événements s’enchaînent rapidement. La tension va crescendo surtout lorsqu’on réalise que certains mentent, que d’autres manipulent et qu’il est pratiquement impossible de savoir à qui faire confiance (j’ai d’ailleurs trouvé que Frankie en disait beaucoup d’un coup).

Peut-être aurait-il été utile d’avoir une liste des principaux personnages et leur rôle ? Mais ça ne m’a pas gênée et puis ils ne sont pas hyper nombreux non plus. Les thèmes abordés dans ce récit sont multiples et intéressants. Il est question de ce qu’on reçoit, de ce qu’on transmet, de ce qu’on veut faire de sa vie, de ce qui est acquis ou inné (si l’on vit dans la violence, est-ce qu’on reproduit ce qu’on a vu ?), l’amour sous toutes ses formes est également abordé.

Une lecture aboutie et prenante, sans temps mort !

"Le Chat - Tome 25: L'origine du Chat" de Philippe Geluck

 

Le Chat -Tome 25 : L’origine du Chat
Auteur : Philippe Geluck
Couleurs : Serge Dehaes / Maquette : Pauline Kahn
Éditions : Casterman (15 Octobre 2025)
ISBN :  978-2203290693
48 pages

Quatrième de couverture

En octobre 2025 sort le 25ème album du Chat. Pour ceux qui croient à la numérologie, il s'agit sans doute d'un alignement des planètes. Pour les autres, il s'agit simplement de se réjouir. Dans ce nouvel opus, Philippe Geluck nous réserve plus d'une surprise : une avalanche de gags hilarants, mais ça on s'en doutait ; là où il surprend, c'est qu'il va révéler que son héros a eu une vie avant 1983, date de sa création. Comme beaucoup d'entre nous, Le Chat a eu une famille, il a vécu une enfance et une scolarité pas forcément simples mais déterminées. Très jeune il a su ce qu'il voudrait devenir plus tard : héros de BD. Dans une partie de ce nouvel album, Geluck s'amuse à nous raconter en bande dessinée comment Le Chat et lui se sont finalement rencontrés (mais ça c'est une surprise), en dehors de ce vrai suspense, l'auteur s'attache à nous faire rire et réfléchir, nous toucher et nous plier en deux. À

Mon avis

Après avoir vu « Le Chat » sur les murs de Bruxelles, puis « Le Chat déambule » au Parc de la Tête d’Or, 

quoi de mieux que de se plonger dans ce nouvel album afin de découvrir la rencontre entre Geluck et son personnage ?

On commence à rire avant même de voir le premier gag en dessin. Les quatre pages intérieures derrière la couverture sont truffées de petites phrases drôles. Un exemple ?

« Un escargot est plus souvent parti qu’arrivé. » « 50 kilos de palourdes c’est quand même lourd » « À un enfant unique, c’est mieux de lui donner un prénom double il se sentira moins seul. » (Mon fils a bien ri avec celle-ci, lui qui est fils unique avec un prénom composé…)

Viennent ensuite les gags, certains avec un seul dessin un peu plus gros, d’autres sur un strip de trois ou quatre cases, éventuellement sur une ou plusieurs pages lorsqu’il y a plus à raconter (notamment sur la vie du Chat avant sa rencontre avec l’auteur ou juste après, c’est jubilatoire).

C’est parfois en couleurs mais pas tout le temps et le fond a toujours très peu de détails.

Je ne sais pas comment l’auteur fait pour se renouveler, pour trouver d’autres blagues (peut-être se fait-il aider ?) mais c’est excellent.

Ce qui est bien avec ce genre d’albums, c’est qu’on peut difficilement tout retenir, donc on lit, on relit, on rit et on rit encore !

 



"Les chemins écarquillés" d'Aurélien Blanchard

Les chemins écarquillés
Auteur : Aurélien Blanchard
Éditions : Christian Bourgois (5 Mars 2026)
ISBN : ‎ 978-2267059410
160 pages

Quatrième de couverture

Habitué des petits boulots, des basses besognes et des aller-retours en prison, Braque se voit confier une étrange mission. Il doit escorter, chez un éminent zoologue, une étrange créature. Chose laide et silencieuse aux grands yeux tristes, à mi-chemin entre le tamanoir et un adolescent humain mâle, la créature se déplace tantôt à quatre-pattes et tantôt debout, se refusant à toute classification taxonomique. Il lui donnera un nom : Victor. Braque aime le silence, et Victor le lui rend bien. Mais la créature gêne et dérange.

Mon avis

Attention ! Pépite littéraire !

Nous voici, quelque part dans un monde où la vie n’est plus la même, où les mégafeux font des dégâts, où les mots solidarité, respect, écoute, ont disparu, où internet s’est éteint, où rien ne sera plus pareil parce que les humains ont gâché ce que les générations précédentes leur avaient offert…

« Il n’y a pas eu de révolution, pas de catastrophe, juste un effondrement progressif où tout le monde s’est en quelque sorte replié sur soi-même, sans changer grand-chose en fait. »

Braque n’a pas vraiment réussi sa vie jusqu’à maintenant. Entre petits boulots minables et séjours en prison, il n’a rien vécu de bien agréable et il ne sait pas quelle direction prendre. Alors, quand on lui propose une étrange mission, il accepte en se disant qu’il verra bien après. Ce qu’il doit faire ? Escorter une « créature indéterminée » chez un docteur en zoologie. Il gagnera quelques billets et ça lui permettra de voir venir la suite.

Le voilà donc sur les routes avec cet être qui respire, ne parle pas, se déplace et qui a, disons-le carrément, rien d’humain… à part, peut-être, ses yeux. D’ailleurs, Braque a parfois le sentiment qu’un éclair de compréhension les traverse mais il se doute qu’il se trompe et ne pousse pas la réflexion au-delà.

Un étrange lien va se tisser entre eux. Braque n’arrive pas à comprendre pourquoi il s’attache à Victor (c’est ainsi qu’il le nomme). Sans dialogue possible, quel intérêt ? Mais les faits sont là, inexplicables. Comment envisager le futur ? Il se doit de le déposer au lieu du rendez-vous, c’est son job.

On ne peut pas tout maîtriser et tout ne se déroule pas comme c’était prévu. Braque se retrouve dans des situations délicates à gérer. Il doit réfléchir, prendre du recul, décider vite parfois. Il fait des choix, bons, mauvais ? Chacun pensera ce qu’il veut. Moi j’ai ma petite idée.

Le récit, avec quelques pointes d’humour, est d’une grande profondeur. Il parle de la vie, de l’amour, de l’amitié, de ce que construisent ou détruisent les hommes, quelques fois par égoïsme ou par pur besoin de pouvoir. L’atmosphère est particulièrement bien décrite, en fonction des situations, on sent la peur, l’affection, le soulagement ou autres ….

Portée par une écriture magnifique, avec un vocabulaire recherché, de qualité, ce roman m’a conquise, charmée. Le choix des mots est exquis, précis. Moi qui aime la poésie, les phrases bien rédigées, je me suis régalée (j’ai même sorti mon dictionnaire !). Pour autant, l’auteur ne sombre pas dans le grandiloquent, il a su parfaitement doser son propos. Il n’en rajoute pas, il montre les atermoiements, les différentes options qui se présentent, les réflexions que ça engendre… Et ses descriptions sont superbes.

« Le silence non pas comme une toile blanche, mais cadre texturé, canevas ou matière brute qui porte déjà en elle-même ses formes possibles. »

Le texte d’Aurélien Blanchard est « enveloppant » (je ne sais pas si j’ai pris le meilleur terme pour exprimer mon ressenti), il dégage une certaine forme de douceur malgré des événements graves de temps à autre. Pour un premier titre, c’est vraiment très réussi. Original, porteur de sens et plaisant à lire !

 

"Corps célestes à la lisière du monde" de Jón Kalman Stefánsson (Himintungl yfir heimsins ystu brún)

 

Corps célestes à la lisière du monde (Himintungl yfir heimsins ystu brún)
Auteur : Jón Kalman Stefánsson
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Éditions :  Christian Bourgois (5 Mars 2026)
ISBN : 978-2267058376
480 pages

Quatrième de couverture

Islande, XVIIᵉe siècle. Le révérend Pétur, un homme tourmenté précédé d'une réputation sulfureuse, écrit une longue lettre à une destinataire mystérieuse. Après des études à Copenhague et un séjour en Angleterre, il a été nommé à la paroisse de Brúnisandur dans les fjords de l'Ouest. À son arrivée, Pétur est accueilli par la servante Dóróthea, une femme à la mémoire prodigieuse et au caractère affirmé. Elle deviendra rapidement un soutien indéfectible face à l'adversité et dans son projet de relater les événements tragiques qui secouent l'île : le bailli Ari Magnússon - représentant de la couronne danoise - a décidé de s'attaquer aux pêcheurs espagnols échoués sur l'île après le naufrage de leurs bateaux, et Pétur tente d'empêcher le pire.

Mon avis

Début des années 1600, le révérend Pétur arrive dans la paroisse de Brúnisandur. Il a volontairement été envoyé là-bas pour l’éloigner des lieux où il y a eu quelques dérapages (nous le comprenons à demi-mot). Il a la réputation d’être assez sûr de lui. Arrivé sur place, il est accueilli par Dóróthea, domestique à son service, elle sait tout sur tout le monde et il peut lui parler.

 Dès les premières pages, il écrit une longue lettre, que nous lisons comme un monologue, il l’adresse à « mon exquise », une personne dont on ne sait rien. Il échange avec sa gouvernante en lui lisant ses courriers, elle commente et lui dit souvent de ne rien cacher. Cette femme vaut le détour, elle est surprenante, à la fois simple et assez « cultivée » à cause de toutes les connaissances qu’elle a et surtout de son regard mature sur la vie. Son portrait est plutôt complet, intéressant. Pétur, lui, réfléchit sur sa mission, son rôle. Il montre les difficultés de sa vie : être au service des autres et ne se laisser perturber par aucune tentation.

Le récit oscille entre passé et présent, entre éléments réels et fictifs. La trame historique est complète, travaillée. Elle dévoile des faits ayant existés parfois révoltants. J’ai ainsi découvert que les habitants de l’Islande, un pays où il me semble qu’il fait bon vivre, ne se sont pas toujours comportés avec respect. En 1615, a eu lieu le Spánverjavígin, également appelé « massacre des Espagnols », les chasseurs de baleine du Pays-Basque espagnol ont été tués. Bien sûr, il y avait eu conflit mais en arriver à de telles extrémités interroge …

« Combien devront se poser la question, là-bas, en Espagne, lorsque passera l’automne puis que viendra l’hiver sans qu’aucun des marins ne rentre des mers d’Islande ? »

Le roman évoque plusieurs pans de l’histoire du pays, les mêlant aux personnages imaginaires introduits dans le texte. Le révérend les interprète et développe ses pensées, sa vie personnelle, en partant de ce qu’il présente, cela permet d’aller plus loin dans la réflexion et l’analyse.

« Peut-être enterrons-nous la vérité et la justice pour nous simplifier la vie ? »

L’auteur s’interroge sur le pouvoir de l’écrit, sur sa force. Si on ne laisse pas une trace tangible de ce qui se passe, comment être sûr de ce qu’on dit lorsqu’on évoque les événements ? En même temps, suivant qui rédige, le contenu peut être « orienté »…   Il établit aussi, sans le formaliser directement, un lien entre ce qui a été et ce qui est. Les hommes retombent-ils toujours dans les mêmes travers ?

C’est un texte dense, non linéaire, avec de nombreuses informations. La première partie peut rebuter car il y a beaucoup à assimiler, il est nécessaire de ne pas se laisser distraire. Il ne faut pas attendre des actions, des rebondissements, un rythme effréné. C’est plus de l’ordre de la méditation, de l’introspection. C’est une lecture qui se « mérite ». Mais le style puissant, l’écriture poétique et profonde (merci au traducteur), envoutent, mettant en place une atmosphère particulière où tout s’articule avec lyrisme.


"Animal Memoriam" de Jean-François Regnier

Animal Memoriam
Auteur : Jean-François Regnier
Éditions : Librinova (12 janvier 2026)
ISBN : 979-1040599791
184 pages

Quatrième de couverture

Dans un village reculé, le père Marceau veille sur les âmes comme on garde une mémoire fragile. Mais lorsqu'un jeune garçon lui révèle ce qu'il n'aurait jamais dû savoir, c'est tout l'édifice de sa foi, de sa mission, de sa vie, qui commence à vaciller. Pour un serviteur de Dieu, il est des vérités qu'on ne peut pas porter seul, des fautes qu'on ne peut pas absoudre. Et, un moment, peut-être, où l'homme prend le pas sur le prêtre…

Mon avis

Un titre énigmatique, une photo de première page que l’on comprendra en lisant et une quatrième de couverture qui n’en dit pas trop (pour une fois). Voilà de quoi intriguer le lecteur et c’est absolument réussi avec moi !

Le Père Marceau est un curé de campagne, à l’ancienne, avec un confessionnal muni d’une cloison où il écoute les péchés des uns et des autres avant de leur donner l’absolution. Ils accompagnent les malades, les mourants et leur famille, préparent les plus jeunes à la communion. Un prêtre parfait ? Vu de l’extérieur, c’est l’image qu’il donne et c’est peut-être suffisant pour sa hiérarchie et les villageois. Mais il reste un être humain avec parfois des tentations. Succombe-t-il ? Est-il assez solide mentalement pour les repousser ?

Je n’en dirai pas plus car en rajouter sur le contenu serait déjà spolié une partie de ce qui rend ce récit « magique », totalement atypique, surprenant et très bien pensé. On se laisse vite prendre tant c’est fluide et prenant. Il est important de souligner non seulement la qualité de l’écriture mais aussi celle des réflexions portées par l’ecclésiastique.

Il s’interroge sur sa foi, ce qu’il reçoit, ce qu’il transmet, l’utilité de la prière, des sacrements choisis ou imposés par la tradition familiale ou autre. Être dans la « norme » d’une croyance, adapter son comportement et ses attitudes à ce qu’on attend de vous, est-ce une bonne chose ?

Les questions de manipulation, de culpabilité, de pardon sont abordées avec beaucoup d’intelligence. L’auteur a une approche très fine des relations humaines. Est-ce que la sincérité l’emporte ou quelques fois, on dit et fait ce qu’il « faut » pour ne pas faire ressortir notre vraie personnalité parce qu’elle ne serait pas en accord avec ce qu’on est censé montrer ?  

Est-ce que le péché, tel que le définit la religion, vous poursuit toute la vie ? Comment enlever de son parcours une grosse faute ? On ne peut pas l’effacer, alors vivre avec mais comment ? En parler, se taire ?

Dans un style plutôt dépouillé, l’auteur va au plus loin de l’intimité des pensées du prêtre (le texte est à la première personne comme s’il se confiait à nous et cela donne encore plus de poids aux propos). Il n’en rajoute pas, ça reste sobre et donc très profond.

J’ai trouvé ce roman très intéressant. Les différentes situations s’enchaînent bien. L’atmosphère est bien décrite et la surprise est au rendez-vous. Une belle découverte !

 

"Je vous aime" de Frank Andriat

 Je vous aime
Auteur : Frank Andriat
Éditions : Ker (20 Mars 2026)
ISBN :  978-2875865298
182 pages

Quatrième de couverture

Le quotidien de Maxence bascule quand Manon révèle sa maladie. De cette confrontation à la finitude naissent des échanges d’une rare intensité : sur l’amitié, la responsabilité, la tendresse et le sens de l’existence.


Mon avis

« Cancer », le mot qu’on n’aime ni entendre, ni prononcer, encore moins lorsqu’on a, logiquement, « toute la vie devant soi ».

Pourtant, ce matin-là, au lycée, Manon lâche, devant toute la classe : « J’ai un cancer, […]. Pour éviter les ragots, je préfère vous apprendre la nouvelle moi-même. »

Chacun réagit comme il peut. Certains pas très à l’aise se taisent, d’autres posent quelques questions. Maxence, près du radiateur, au fond de la classe, n’ouvre pas la bouche mais intérieurement, il est bouleversé et il le dit, au cours suivant, lorsqu’un enseignant l’interroge en lui demandant à quoi il pense.

À la sortie, Manon et Lilou, sa meilleure amie, interpellent Maxence, elles veulent comprendre sa réaction lorsqu’il a dit que la santé de sa camarade le tracassait. Maxence est nature, il ne joue pas un rôle donc il explique ce qu’il ressent en toute simplicité. Les jeunes filles sont touchées et petit à petit, un lien fort se tisse entre ces trois-là. Ils sont cibles de moqueries car cela ne ressemble en rien à Maxence, ni aux deux copines. Mais le trio n’en tient pas compte, une amitié solide s’installe. Ils peuvent échanger en toute confiance.

La maladie de Manon l’a fait évoluer de manière fulgurante, fini les futilités, les envies de concours de beauté. Elle a pris le contrôle d’elle-même, de ce qu’elle veut, de ce qu’elle est, de ce qu’elle souhaite laisser pour « l’après ». Elle devient « la sage » du groupe.

« Il faut aller au-delà de soi, contempler la vie comme un tout et ne pas se centrer sur son nombril. »

Heureusement, Maxence est surprenant, il arrive à dédramatiser, à évoquer librement le « crabe » et son amie Manon peut échanger avec lui, quand Lilou craque. Il apporte un peu de légèreté de temps à autre et se révèle une épaule sûre également.

Manon a besoin de ses deux camarades car elle préserve ses parents. Eux, ils espèrent, sont en mode déni ou se disent que tout peut arriver. Alors, ils font « comme si » tout était normal, ils essaient d’emmener Manon en vacances, l’air vivifiant pourrait bien la remettre en forme, on ne sait jamais….

Devant l’adversité, Manon a choisi et elle le dit :

« Tout est question de regard : nous pouvons nous fermer et étouffer ou nous ouvrir et espérer. »

Ce roman aborde avec délicatesse un sujet grave. Il permettra d’ouvrir des discussions avec des jeunes éventuellement démunis en envisageant des traitements lourds, la mort… J’ai trouvé le ton très juste, l’auteur a bien dosé sans trop en faire. Son écriture est fluide, abordable. Il s’est mis dans la peau de Maxence qui raconte son quotidien. Son vocabulaire, les réactions, les pensées sont bien celles d’un jeune adolescent. Je pense que ce genre de livre est important, essentiel pour éviter d’avoir des blocages face à des événements qui donnent envie de hurler, de se révolter, mais qui font, malheureusement, partie de la vie.

Une magnifique lecture, parfois les larmes aux yeux.



"Clifton - Tome 14 : Le clan Mc Gregor" de Bédu

 

Clifton - Tome 14 : Le clan Mc Gregor
Auteur : Bédu
Éditions : Le Lombard (7 Juin 1996)
ISBN :  978-2803609291
50 pages

Quatrième de couverture

Au Kirkilloch castle, un vaste manoir planté dans les landes d'Ecosse, vit une bien curieuse famille. C'est au sein de celle-ci que Harold Wilberforce Clifton tente de faire la lumière sur le vol des joyaux du clan McGregor.

Mon avis

Un des meilleurs Clifton !

Le voilà, obligé de partir en Ecosse (lui, un pur anglais) pour enquêter dans un manoir. Bien sûr, il a accepté cette mission parce que c’est aussi l’occasion de faire le joli cœur… Des bijoux précieux ont été volés. Le chien de la maison déteste les anglais et déchire ses pantalons… La petite fille de la maison est délurée et met beaucoup de fantaisie dans cette nouvelle aventure. L’enquête n’est pas simple mais le détective est doué…

L’ambiance est parfaite, les bulles ont un contenu qui a du sens, les dialogues sont savoureux et tous les personnages sont intéressants. Certaines situations sont cocasses (j’ai bien ri avec le lot que le colonel cherche à refiler…) Il y a de l’humour, un fond d’histoire qui se tient. Le scénario est bien pensé.

J’aime beaucoup les dessins de Bédu et je trouve que pour les textes, il s’en est très bien sorti !

Un album qui apporte le sourire et qui tient la route !


"Juste un peu d'amour" de Michèle Halberstadt

 

Juste un peu d’amour
Auteur : Michèle Halberstadt
Éditions : du Cherche Midi (2 avril 2026)
ISBN : 978-2749185187
194 pages

Quatrième de couverture

Sur l'île d'Yeu, Roland, cœur tendre et solitaire, rêve du grand amour. Son miracle s'appellera Ella, brillante étudiante sénégalaise. Avec elle, tout paraît possible. C'est fous amoureux l'un de l'autre, aveuglément confiants en l'avenir qu'ils vont se marier au Sénégal puis s'installer ensemble sur l'île.
Malgré la rudesse de l'endroit, l'hostilité de la famille de Roland, Ella est déterminée à s'intégrer.
L'amour immense qu'ils partagent suffira-t-il pour affronter les vents contraires ?

Mon avis

Ce très beau roman est inspiré d’une histoire vraie. Il est bien écrit, intéressant et surtout très émouvant. Dans les premières et les dernières pages, l’auteur explique pourquoi elle l’a rédigé, quel témoignage elle voulait apporter.

Depuis de nombreuses années, elle passe ses vacances sur l’île d’Yeu, elle y est « la bourgeoise », celle qui ne vient qu’aux beaux jours et ne sait pas grand-chose de la vie sur place.

« Elle ne fait pas partie de leur horizon, simplement parce que cela ne leur viendrait pas à l’esprit. »

Les difficultés pour les îliens ? Avoir un travail, trouver l’amour, s’épanouir dans un univers un peu restreint (à moins d’aller sur le continent). Les pêcheurs galèrent, s’usent au travail et parfois meurent jeunes. C’est ce qui est arrivé au père de Roland, alors il vit avec sa mère. Une maîtresse femme, autoritaire, elle attend beaucoup de son fils. Non seulement, il participe financièrement mais elle veut tout savoir de ce qu’il fait. Elle l’étouffe.

Il voudrait une autre vie, il en rêve. Alors un soir, comme on jette une bouteille à la mer, il s’inscrit sur Meetic. Il ne sait pas comment s’y prendre mais il apprend petit à petit. En parallèle, au Sénégal, Ella s’est connectée elle aussi. Ils s’attachent l’un à l’autre et se marient. La décision a été prise de s’installer sur l’île. Très vite, Ella comprend qu’elle détonne, une africaine ! Que vient-elle faire là ? Les gens se méfient et en premier la famille de son époux.

Ce récit présente la vie de ce jeune couple, les obstacles pour Ella, mais aussi pour eux deux. La mère de Roland n’accepte pas sa belle-fille. Elle ne les aide pas, ne leur facilite pas la vie. Ella a tout laissé derrière elle pour venir en France, elle a quitté son pays, elle s’est déracinée. Elle est jugée, rejetée, comment va-t-elle s’en sortir ?

C’est avec pudeur et doigté que sont abordés des thèmes délicats à évoquer. Le racisme « de base », celui qu’on dit « ordinaire » parce qu’il est inconscient, un peu comme un réflexe. Et si c’était une intrigante qui prend le boulot des habitants du cru ? Et si elle n’aimait pas vraiment son conjoint ? Et si ? Et si ? La communication dans le couple, en famille, l’amitié, a construction de soi lorsqu’on est loin des siens, tout cela est présenté sur un ton très juste.

Ella peut se battre pour prouver son honnêteté mais comment, avec quels moyens ? Est-ce que son compagnon réalise vraiment ce qu’elle vit ? Pour lui, ce n’est pas simple non plus, il est moqué, décrié, et a peu de soutien.

Avec une écriture toute en finesse, Michèle Halberstadt parle de ce qu’ont vécu ces deux êtres, leur fragilité, la force de leur amour, les cailloux que certains ont mis sur leur route…. Elle ne sombre ni dans le pathos, ni dans le jugement, elle pose des faits, glisse son ressenti.

Cette lecture bouleversante est un bel hommage à ces amoureux !


"L’été du mauvais œil" de Giuseppe Catozzella (Il fiore delle illusioni)

 

L’été du mauvais œil (Il fiore delle illusioni)
Auteur : Giuseppe Catozzella
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Éditions : Buchet Chastel (12 mars 2026)
ISBN : 978-2283041369
290 pages

Quatrième de couverture

Francesco grandit dans la banlieue de Milan, fils d’immigrés du Sud et habité par le rêve de devenir écrivain. Dix mois par an, il se sent en marge d’un pays en marge, jusqu’à ce que l’été le ramène en Basilicate, chez ses grands-parents et son cousin Luciano, attaché à la terre et hostile à toute idée d’exil. Là, Francesco découvre la liberté, la sensualité et la vérité des origines. Mais au Nord l’attendent la violence, un double meurtre de mafia, l’amour, et un professeur-poète qui change son regard sur le monde. Entre ces deux univers, il devra apprendre à concilier le rêve et la fidélité, l’enracinement et le départ.

Mon avis

Ce livre débute en Italie, dans les années 80. Les parents de Francesco ont quitté le Sud car le père a trouvé un travail à Milan. Il monte en grade mais malgré sa réussite, pour les voisins, il est toujours le paysan, celui dont on se méfie, qu’on jalouse pour son ascension rapide ou dont on se moque. Le fils, Francesco, va en classe mais il subit le même sort que son papa. Alors, il est heureux lorsque l’été arrive et que la destination des vacances le ramène à Monte Aspro, chez ses grands-parents et tout le reste de la famille.

Là-bas, la vie lui semble plus authentique, plus « vraie », plus simple. Il retrouve Luciano, un cousin un peu plus âgé qui travaille à la ferme. Ils aiment se promener ensemble, arpenter les forêts. Tous les deux, ils « respirent l’espace ». Luciano est attaché à ce lopin de terre, c’est sa vie et il n’envisage rien d’autre. Quand il est dans ce milieu rustique, Francesco n’est pas sur le qui-vive, il est en phase, épanoui et libre.

« C’était une union avec la terre : lui et moi unis à la terre, qui était la seule vérité. Soudain je retrouvai la joie de respirer à pleins poumons, de me voir en marche vers un but. »

Lorsque la rentrée approche, il repart pour le Nord où le quotidien est totalement différent. Il y côtoie la violence, le rejet. Un de ses professeurs découvre son goût pour les lettres, la poésie. C’est l’occasion pour lui de s’ouvrir au monde de l’écriture. Mais pourquoi cela semble-t-il affoler son paternel ? Ce dernier aurait-il renoncer à certains rêves ?

Ce récit, empli de délicatesse, de nostalgie, nous plonge dans l’intimité des pensées et des ressentis de Francesco puisque c’est lui qui raconte. On le sent tiraillé entre ses racines rurales et ce que peut lui offrir la grande ville. À Milan, l’argent est plus facile, tout est à portée de main mais les relations un peu plus superficielles et mal équilibrées. À Monte Aspro, les liens familiaux sont forts, liés au passé commun fait de traditions (une personne porte le mauvais œil, une autre soigne avec des herbes et des incantations…) qui sont parfois lourdes à porter….Il se sent bien loin de la cité milanaise car il dit qu’il n’est alors en guerre avec personne. Comme si, en ville, il devait, sans cesse, prouver sa légitimité.

À travers l’histoire de ces deux garçons, nous suivons l’évolution d’un pays, de ses habitants qui n’avancent pas au même rythme en fonction de l’endroit où se situe leur domicile. Les atmosphères sont particulièrement bien décrites (merci à la traductrice). Elles font appel à tous nos sens pour présenter les lieux où se déroule chaque situation évoquée. De nombreux thèmes sont abordés. Est-ce qu’il est difficile de dialoguer lorsque vos journées sont diamétralement opposées ? Les liens d’amour et d’amitié peuvent-ils traverser le temps et l’espace ? Qu’en est-il de l’avenir de chacun ? Que choisit-on, que subit-on ? Que reste-t-il de nos illusions, de nos rêves ? Jusqu’où est-on maître de son destin ? La règle n’est-elle pas de toujours croire en soi, en la vie, en ce qu’elle peut offrir de meilleur ? De s’accrocher et de continuer à avancer malgré les obstacles et les coups durs ?

 Pudique et profond, ce roman m’a beaucoup plu. Je l’ai trouvé intéressant, émouvant et porteur de sens.


"L'enseveli" de Valérie Paturaud

 

L’enseveli
Auteur : Valérie Paturaud
Éditions : Les Escales (14 Août 2025)
ISBN : 978-2365699471
242 pages

Quatrième de couverture

Sur le champ de bataille, un obus éclate. Abel n'écoute que son courage et, au péril de sa vie, sauve un inconnu d'une mort certaine.
Alors qu'Abel est en convalescence dans un hôpital de fortune, un officier défiguré vient occuper le lit voisin. Abel est ouvrier, Adrien est médecin : un gouffre social les sépare et jamais ils ne se seraient rencontrés dans la vie civile. Mais ici, dans ce lieu hors du temps, ils ne sont plus que deux hommes en souffrance.

Mon avis

« Aujourd’hui, comme hier, pour Abel, Adrien, pour ceux qui sont morts, pour ceux qui meurent encore, seuls les mots qui racontent, inventent, imaginent leur histoire, leurs amitiés et leurs amours, seuls ces mots-là comptent, conjurant l’oubli.
Et leurs ombres se tiennent droites, devant nos yeux aveugles. »

Première guerre mondiale, un champ de bataille, ça pète dans tous les sens et pourtant, Abel ne va pas se mettre à l’abri. Il a vu un bras, une main avec une chevalière et il a sorti « l’enseveli » de la terre. Ce dernier est très amoché, le visage n’existe presque plus, mais il respire. Il le porte jusqu’aux soignants.

Le temps passe, Abel se retrouve à l’hôpital pour se soigner, il n’est pas le plus atteint, il peut jouer de l’harmonica et égayer un peu les journées et les soirées. Un jour, on approche un lit du sien, un soldat qui ne peut pas parler, la bouche n’est qu’un trou et il n’est que souffrance.

Dans un premier temps, les deux hommes ne communiquent pas mais l’infirmière demande à Abel de lire le courrier de celui qui git là à côté car, lui n’en a pas la force. Abel est ouvrier, il n’est pas beaucoup allé à l’école. Sa lecture n’est pas fluide mais il s’applique et il lit. Il s’aperçoit que le voisin est médecin. Ils n’ont rien en commun et pourtant, un lien ténu puis de plus en plus solide se noue entre eux. Chacun apporte quelque chose à l’autre. Celui qui ne peut pas s’exprimer par oral écrit des pages et des pages qu’il confie à Abel et celui-ci, en échange, se raconte à son tour.

Ils réalisent que pour protéger les leurs, ils ne disent pas tout.

« La guerre leur avait appris, à l’un et à l’autre, le mensonge. »

Mais entre eux, ils peuvent tout se dire, et surtout se comprendre. Ils partagent les souvenirs, les coups durs, les bonheurs, les espoirs, les peurs, ce qu’ils ont mis en place pour tenir et penser à ceux qui les aiment.

« Prendre et garder chaque image, s’assurer de pouvoir les retrouver, ne pas les quitter tout à fait. »

Ils vivent une amitié improbable jusqu’à ce que chacun reparte de son côté. Sans nouvelles d’Abel, Adrien, le médecin n’aura de cesse de le revoir, de lui dire merci, de lui donner le statut qu’il mérite, à savoir celui d’un homme bien. Ce sera une longue quête.

Valérie Paturaud a écrit un roman d’une délicatesse infinie. Elle fait se rencontrer deux opposés. Abel, chez qui on ne montre rien, on s’efface, on s’oublie, on se dévoue.
« Chez eux, on ne fait pas dans le chagrin ou on ne le montre pas. »
Et Adrien, le docteur, marié, père d’une petite fille, respectable et admiré.

Et pourtant, ces deux-là se respectent, s’apprécient et deviennent amis.

L’auteur a su montrer différents aspects de la vie pour ces blessés de guerre. Le regard des copains, de la famille sur les « Gueules cassées », le traumatisme subi qui fait qu’ils se sentent mieux « entre eux » qu’avec les leurs. Le gouffre qui peut se creuser s’ils n’arrivent pas à évoquer ce qu’ils ont vécu en le gardant « enseveli ».

J’ai trouvé l’écriture très juste, sans pathos exagéré, ni trop de dramatisation, c’est fluide. J’ai apprécié la présence des courriers qui permettent l’intervention de personnages extérieurs et un autre point de vue (et puis, j’aime beaucoup les lettres). L’histoire est intéressante, bien construite. On aborde les thèmes de l’amour, de l’amitié, de l’altruisme, de la vie avant et après-guerre. Personne ne sort indemne et chacun doit continuer la route avec ce lourd passé. Reprend-on les mêmes combats ou est-on trop différent ? En quoi croit-on encore ? De quoi a-t-on besoin ?

Une lecture bouleversante, belle et touchante.


"Même le froid tremble" de Nicole M. Ortega

 

Même le froid tremble
Auteur : Nicole M.Ortega
Éditions : Anne Carrière (22 août 2025)
ISBN : 978-2380823158
178 pages

Quatrième de couverture

Dans un pays qui n’aime pas les femmes, trois jeunes filles prennent la route pour se rendre à la fête de la Vierge noire, 1 600 kilomètres au nord de la favela où elles ont grandi. Entre Santiago du Chili et le village d’Iquique, elles vont croiser des policiers véreux, les fantômes des victimes de Pinochet, des routiers menaçants, une Dame blanche, des prostituées sorcières, des voyous généreux, un serial killer, des pères en deuil et des mères qui ne pardonneront jamais.

Mon avis

Un petit voyage au Chili, ça vous tente ?

Pas celui des décors aseptisés, avec le soleil, les costumes traditionnelles, les fêtes locales… Non, l’envers du décor, celui d’un pays où les gens galèrent, vivent dans des conditions précaires et se battent pour s’en sortir.

Elles sont trois jeunes filles à se rendre à la fête de la Vierge Noire. Un périple, 1600 kilomètres à faire. Elles n’ont pas beaucoup d’argent, elles vivent dans une favela. Mais elles ont soif de voir autre chose, de sortir. Celle qui raconte est moins typée, ça la sauve parfois.

« Mes copines s’exécutent, ce n’est pas la première fois : je suis exonérée grâce à ma gueule de touriste, elles sont contrôlées à cause de leurs traits andins, et j’ai honte, terriblement honte, j’aurai toujours plus de droits que les autres ici, je pourrai toujours passer entre les gouttes de l’oppression […] »

Elles font des rencontres sur leur route, plutôt des mauvaises, elles mènent des actions, elles provoquent, se sauvent et vont plus loin … Elles grandissent en quelques jours … Et elles ne baissent pas les yeux.

Nicole Mersey Ortega, née au Chili, vit entre Santiago et Paris et écrit en français, elle a une part du Chili en elle et elle le revendique. Son écriture est brute, vive, comme la jeune femme qui s’exprime dans le récit. C’est parfois cru mais ça va avec le contexte. C’est un peu comme la photo de couverture : nature et sans fioriture. Malgré ça, une certaine forme de poésie ressort du contenu. Sans doute parce qu’à travers le road trip, on ressent la vie et les tourments d’un coin du monde où la dictature a fait beaucoup de mal, laissant des traces indélébiles de souffrance qui se transmettent de génération en génération.


"La revue dessinée n° 50" de Collectif

 

La revue dessinée n° 50
Auteurs : Collectif
Éditions : Revue dessinée (26 Novembre 2025)
ISBN : 978-2382640302
212 pages

Quatrième de couverture

TRAVAILLEURS ÉTRANGERS - exploitation agricole. Dans les champs des Bouches-du-Rhône, des exilés triment dans des conditions infernales pendant que des sociétés sans scrupules s’enrichissent.
MIXITÉ SCOLAIRE - expérience en cours. Quand des collèges sont fusionnés pour réduire les inégalités.
SEINE-NORD EUROPE - le canal s’entête. Histoire d’un projet pharaonique enfin lancé... et toujours contesté.

Mon avis

Je ne me lasse pas de lire « La revue dessinée ». Les articles sont de vraies enquêtes journalistiques, dignes d’intérêt et riches en découvertes. C’est fouillé car il y a des témoignages, des chiffres, des graphiques pour appuyer le propos.

Je pense que c’est une publication qu’on devrait trouver dans les centres de documentation des lycées. Les reportages sont variés, leur présentation sous forme de bande dessinée est moins rébarbative à lire qu’un long texte. Et on apprend autant !

Dans ce numéro, j’ai particulièrement apprécié « La sémantique c’est élastique », cette fois-ci, c’est sur le verbe « remercier » et ses différents sens.
Il y a également « Les fermes publiques » (Une ferme publique produit pour la restauration collective, les paysans y sont salariés, la production est 100% bio.) que je ne connaissais pas. Elles sont utilisées dans certaines villes pour les cantines, les EHPAD, etc. C’est une belle initiative qui devrait être plus connue, plus relayée pour que d’autres communes se lancent !

Ce qui intéressant, c’est que les dessinateurs ne sont pas les mêmes pour chaque rubrique (plus ou moins longue), cela permet de modifier l’approche si on est attiré par un style plutôt qu’un autre.

Une lecture édifiante et enrichissante, pleine d'informations et agréable à lire ! 


La lettre oubliée de Nina George (Das Lavendelzimmer)

 

La lettre oubliée (Das Lavendelzimmer)
Auteur : Nina George
Traduction de l’allemand par Amélie de Maupéou
Éditions : Charleston (3 Juin 2014)
ISBN 978-2368120255
397 pages

Quatrième de couverture

Il a toujours un livre en tête pour soulager les maux de l’âme : dans sa « Pharmacie littéraire » installée sur une péniche, le libraire Jean Perdu vend des romans comme on vendrait des remèdes pour vivre mieux. Il sait soigner tout le monde – à l’exception de lui-même.
Cela fait vingt-et-un an, déjà, que Manon, la belle Provençale, s’est éclipsée pendant qu’il dormait en lui laissant pour tout adieu une lettre qu’il n’a jamais osé ouvrir. Mais voilà qu’arrive l’été, un été pas comme les autres qui verra Jean Perdu s’échapper de la rue Montagnard pour s’engager dans un voyage au pays des souvenirs, en plein cœur de la Provence, avant de revenir à la vie.

Mon avis

Ce que vous lisez aura beaucoup plus d'impact sur vous que l'homme que vous épouserez.

Ce roman avait tous les ingrédients pour me plaire : une belle histoire, une lettre, des livres...
Mais il m'a laissé une impression d'inachevé, un peu comme si l'auteur n'avait pas pu exprimer tout ce qu'elle souhaitait.

L'histoire de cette péniche et de ce Monsieur Perdu est originale mais Perdu soigne-t-il les autres ou lui-même à travers ses clients, ses rencontres ? J'aurais aimé que ce côté-là soit creusé, mais pas comme cela a été fait dans le livre.

C'est une fausse rumeur de dire que les libraires s'occupent des livres. Il s'occupent des êtres humains.

En revanche, j'ai bien apprécié le journal de Manon, parce que c'est une forme d'écriture qui me plaît.
J'ai trouvé Jean Perdu « surfait » comme s'il surjouait celui qu'il est réellement et de ce fait, je ne me suis pas attachée à lui...
Les autres protagonistes ne m'ont pas emballée à part le jeune voisin, qui dans ses maladresses, m'a paru sincère.

L'écriture est de qualité, quelques phrases ont rejoint mon cahier à spirales et ça, c'est toujours du bonheur,

Mais globalement, je regrette de ne pas avoir su trouver dans cette lecture ce que je pensais y découvrir.

"Saigon" de Niels Labuzan

 

Saigon
Auteur : Niels Labuzan
Éditions : Liana Levi (5 Mars 2026)
ISBN : 979-1034912117
272 pages

Quatrième de couverture

L’étouffante chaleur humide, le brouhaha de la foule sur les quais, mais aussi une inquiétante sensation d’être surveillé, voilà ce qui saisit l’inspecteur Isidore Challe quand il descend du paquebot à Saigon, après plusieurs semaines de navigation. Il ne sait rien de cette colonie, où l’administration française l’a muté contre son gré. Le lendemain de son arrivée, il est conduit dans les quartiers de l’armée pour constater un important vol de poudre explosive. Quartiers dans lesquels une main inconnue a dessiné sur un mur une orchidée noire. Que signifie cet étrange symbole déjà apposé ailleurs dans la ville ? Et pourquoi un notable de la communauté française est-il assassiné le jour suivant ? L’enquête s’annonce difficile car Saigon est impénétrable.

Mon avis

Saigon était en guerre permanente, prise dans un conflit entre l’ancien, le primitif et le nouveau.

À Saigon, l’année 1900 n’a pas encore vu le jour. L’inspecteur Isidore Challe, « puni » pour une erreur faite à Paris, vient d’être muté dans cette ville, sans sa femme. Lorsqu’il arrive, après plusieurs semaines de navigation, le bruit, la chaleur humide et une ambiance particulière le prennent à la gorge.

Isidore est rapidement confronté à une situation délicate. Dans le quartier de l’armée, un vol de poudre explosive vient d’avoir lieu. Il veut mener ses investigations comme il l’entend mais on lui fait vite comprendre que ce n’est pas ce qu’on attend de lui. On ne mélange pas armée et police qui ne s’aiment pas…  Il n’a pas à se mêler de ce que font les militaires. Il n’a pas à fouiller, il doit être présent mais discret et surtout, pas de vague… Il n’aime pas ça. Il a toujours voulu la justice et n’entend pas céder aux pressions.

« Il était sous surveillance, oui, mais ne serait jamais sous le contrôle de quelqu’un … »

Un symbole attire son attention. Il l’a vu à plusieurs endroits, et l’assimile à une revendication (d’autant plus qu’il était présent sur le lieu du vol de poudre). C’est une orchidée noire. Quel est son sens ? Qui la dessine et pourquoi ? Qui sont ces hommes et ces femmes de l’ombre unis, probablement, pour une cause et un combat dont il ignore tout ? Qui est ce Maître Yi, que beaucoup semblent connaître ? Pourquoi a-t-il l’obligation de ne pas le contacter, et encore moins de le rencontrer ?

Le gouverneur général de l’Indochine est Paul Doumer. Sa mission est sans doute de redresser les finances et de rendre cette colonie rentable mais il est fuyant quand Challe essaie de lui parler. Un notable est assassiné et là aussi, Isidore décide d’enquêter. Il cherche et dérange. Il est isolé. Seul Quang, un homme du cru, le soutient (comme il peut). C’est en fait un adjoint précieux, qui apprend à se faire oublier pour mieux observer et rendre compte. Leurs recherches les entraînent dans le quartier de Cholon. Ils n’y sont pas les bienvenus et l’atmosphère est bien particulière.

« Cholon se révélait être un lieu de contradictions, un miroir tordu de l’existence humaine où la dignité et la dépravation se côtoyaient sans cesse dans un échange perpétuel. »

Ce qu’il entrevoit ne correspond pas toujours à ses convictions profondes, Isidore se sent écartelé, tiraillé. Mais une chose est sûre : il ne lâche rien, ce n’est pas son genre. Il prend des risques, bouscule les codes, se laisse parfois aller, se fait remettre en place, et repart…. C’est un homme qui s’ancre petit à petit dans le territoire, qui prend ses marques, des coups aussi et se relève toujours. Je pense qu’on le reverra dans d’autres aventures….

La grande force de ce polar historique est de camper un décor et un climat tout à fait réalistes. Il allie habilement fiction et réalité. Les descriptions sont précises, sans fausse note. Je pense que l’auteur a dû réaliser un important travail de documentation.  L’écriture est très immersive, on y est, tant pour les odeurs, les bruits que la cité et les protagonistes. Niels Labuzan nous démontre, comment au seuil d’un nouveau siècle, cette localité est hésitante entre attachement au passé et envie d’avancer, entre tradition et désir de modernité etc.

« Saigon avait horreur du vide, et à chaque coin de rue on croisait le triomphe ultime de la vie et de sa défaite la plus totale. »

Cette lecture m’a emballée. J’ai plongé dans l’univers évoqué avec le plaisir intact de la découverte. Je me suis attachée à Isidore, cet homme qui souffre en silence, qui veut bien faire et j’espère bien le retrouver dans un nouveau titre !


"Réconciliation : Réhabiliter le sexe à l'heure du post Me-too" d'Arthur Vernon

 

Réconciliation : Réhabiliter le sexe à l'heure du post Me-too 
Auteur : Arthur Vernon
Éditions : de l’Éveil (12 Mars 2026)
ISBN : 978-2374151526
290 pages

Quatrième de couverture

Un influenceur, un post, un procès.
Accusé de sexisme, il choisit de ne pas se défendre, mais d’attaquer.
Non pas les femmes, mais les certitudes.
Contre l’avis de son avocat, il transforme son audience en tribune : critique de l’invisibilisation de la misère sexuelle, apologie de la chair, aspiration à la concordance des désirs.

Mon avis

Arthur Vernon s’interroge régulièrement sur les questions de la sexualité humaine. Il en a déjà parlé dans des écrits. Pour lui, certains sujets restent encore trop tabous ne permettant pas de dialogues ni d’échanges car les gens sont parfois mal à l’aise.

Réconciliation est quelques fois dérangeant, peut-être provocateur pour certains, mais ce roman-essai pose des mots sur des interrogations souvent enfouies ou tues. Il décortique certains comportements, il définit le couple, il parle des droits et des besoins sexuels. Le titre peut « faire peur » mais le contenu est tout à fait abordable.

Pour approcher ces différents thèmes délicats, le point de départ est une situation fictive. Un homme, actif sur les réseaux sociaux, a relayé un texte jugé sexiste et haineux. Une association le poursuit et il va se retrouver au tribunal. Avant l’audience, il décide de parler, pas de se défendre, mais de présenter ses idées et quelques-unes de ses convictions.

La première partie concerne les échanges entre le prévenu et l’avocat. Le premier veut s’exprimer, expliquer le choix de la mise en ligne, dire ce qu’il pense et ce qu’il voudrait transmettre aux jurés.

« Le plus grave, à mes yeux, n’est pas d’être condamné, mais de ne pas être écouté. »

Pour lui, il faut distinguer besoin sexuel et désir sexuel, l’un étant inconscient, d’ordre biologique, l’autre plus conscient. Il pense qu’en distinguant les deux, l’incompréhension dans certaines situations, sera aplanie en partie. Il parle des réactions des hommes et des femmes face à certains événements en lien avec le sexe. Quels sont leurs souhaits les plus profonds ? Les plus secrets ?

L’avocat répond en rappelant qu’il doit rester à sa place, ne pas « basculer » dans des zones où l’écoute ne sera plus possible. Si son manifeste est indigeste, il ne sera pas entendu…

Les discussions entre les deux hommes ne sont jamais une lutte de pouvoir. Chacun apporte son éclairage sur les faits évoqués, les ressentis ciblés. Le défenseur se doit de montrer qu’il faut raison garder. Il le fait avec intelligence.

La seconde partie se situe après l’audience où un fait nouveau a changé la donne. Il ne s’agit pas de « revoir sa copie » mais d’examiner d’autres thématiques. J’ai notamment découvert que le ministère de la santé a mis en place, en 2017, une feuille de route sur « les droits sexuels ».

L’auteur pousse son raisonnement très loin, pour toucher les extrêmes. Je ne pense pas que sa volonté est de choquer, il a choisi de s’exprimer et il le fait. Il ne juge pas, il transmet son opinion. Il n’oblige personne à être d’accord ou pas. Il donne un aperçu qui peut faire réfléchir, qui bouscule aussi. On peut difficilement être indifférent.

Son écriture est claire, posée, ses propos étayés avec de nombreuses références que l’on retrouve en fin d’ouvrage. C’est une lecture qui peut entraîner de nombreux débats qui seront intéressants s’ils se font dans le respect.


"Le refuge des affligés" de Céline Servat

 

Le refuge des affligés
Auteur : Céline Servat
Éditions : Taurnada (12 Février 2026)
ISBN :  978-2372581776
258 pages

Quatrième de couverture

Alors que Gabrielle, gendarme à la brigade de recherches de Muret, enquête sur le meurtre atypique d'un SDF, Marco et son amie Manue participent à une retraite spirituelle.
Mais rien ne se passe comme prévu dans ce coin perdu des Pyrénées, et le besoin de se ressourcer est compromis par le meurtre de l'un des occupants des lieux…

Mon avis

Dans ce roman, j’ai retrouvé des personnages que l’auteur a déjà présentés mais les livres peuvent se lire indépendamment.

Deux lieues s’opposent dans ce récit. La ville de Muret, proche de Toulouse, où un homme, sans domicile fixe, a été assassiné. Une bâtisse isolée dans les Pyrénées, près du hameau de la Henne Morte, où est organisée une retraite spirituelle.

Pour le SDF, c’est Gabrielle Leseigneur et son équipe de gendarmes, dont Frank Deluc (en couple avec Manue), qui mènent les investigations. Ils ne trouvent pas grand-chose et la question est de savoir s’il vaut mieux persévérer ou abandonner.  Un SDF, c’est un individu dont personne ne se soucie, alors à quoi bon chercher le tueur ? Il s’agit, peut-être, d’un règlement de comptes entre laissés pour compte et inutile de s’obstiner.

De l’autre côté, c’est Manue qui a eu l’idée du séjour. Son pote Marco souffre de stress, voire plus certaines fois, et elle se dit que l’aide qu’ils vont trouver au « refuge » sera bénéfique. Mais elle sait bien que son ami n’appréciera pas ce genre d’initiative donc elle n’a pas été très honnête avec lui et lui a parlé d’une semaine de thalasso… Lorsqu’il découvre sa « surprise », il n’est pas content mais c’est trop tard pour faire machine arrière. Les voilà, tous les deux, avec d’autres participants, en petit groupe, sous la tutelle de Vazken et Eve (les organisateurs), aidés d’un peu de personnel pour les tâches annexes (cuisine, jardin etc.)

Dans ce coin paumé, c’est presque un huis clos. Pas de moyens de communication (le téléphone ne passe pas, pas d’internet…), des séances pour se sentir mieux : yoga, méditation, sophrologie, lithothérapie et bien d’autres, des repas frugaux etc. Marco a faim, ne se sent pas toujours en phase avec ce qu’il vit. Chacun est un peu sous tension (Avoir le ventre creux n’arrange sûrement rien…) et les relations sont parfois source de tension.

Lorsqu’une des personnes présentes dans ce lieu est retrouvée morte, l’ambiance devient carrément délétère. Les enquêteurs du coin viennent mais Frank, ayant très peur pour sa compagne, réussit à se glisser parmi les visiteurs. Il est sur tous les fronts puisqu’il gère également des investigations pour le SDF.

L’auteur a su mener son récit de main de maître. Les deux intrigues se suivent sans problème, on ne se mélange pas. J’ai particulièrement apprécié les descriptions de la « retraite ». C’est très réaliste, entre les conseils des gourous, les élèves qui ne disent pas tout (et surtout pas la vérité), les grignotages en cachette quand c’est possible (et en plus, ça permet de voir ce qu’on vous tait), le manque ressenti quand on ne peut ni appeler, ni « textoter »…. Chacun réagit avec ce qu’il est et là aussi, les émotions sont bien décrites.

La construction, alternant les deux endroits, avec quelques retours en arrière pour qu’on cerne mieux les personnalités, est intéressante et bien faite. Le style est fluide, les dialogues éclairent sur certains faits et donnent parfois une idée du caractère des protagonistes. Les indices arrivent petit à petit et relancent le texte pour donner du rythme.

C’est un excellent moment de lecture et une histoire équilibrée et maîtrisée.


"Noir Alpha" de Marco Pianelli

Noir Alpha
Auteur : Marco Pianelli
Éditions : du 38 (23 Janvier 2026)
ISBN : 978-2384832743
200 pages

Quatrième de couverture

Depuis qu’il a quitté Genève, Mano Lander avance sans but, lesté de colère et de solitude. Ancien commando rompu à la guerre, il n’est plus qu’un fugitif silencieux, porté par l’instinct. Mais sur une route noyée de pluie, en pleine nuit, sa trajectoire croise celle d’une fillette terrorisée, pourchassée dans les bois. En la sauvant, il pénètre malgré lui au cœur d’un drame qui dépasse ce qu’il imaginait.

Mon avis

Des phrases courtes. Des mots qui claquent. Comme ça. Sans concession, sans fioriture. Comme autant de clous qui s’enfoncent et marquent. Simplement pour dire ce qui est.
De l’action. Parfois un cri, ou un silence qui contient toute la tension de chaque instant. On en prend plein les yeux. Plein la tête. Plein le cœur aussi. Ça fait mouche.

Lorsque je lis Marco Pianelli, je suis en apnée. Je retiens mon souffle, je serre les poings, je ne fais pas de bruit pour rester immergée dans le récit. Son style est totalement maîtrisé pour sublimer chaque émotion. On peut croire, si on feuillette rapidement le livre, que la violence est omniprésente, que certains ne pensent qu’à se battre mais ce n’est pas ça du tout. Tout un panel de sentiments explose entre les lignes et les répits, s’ils sont courts, expriment tout ce qui n’est pas dit par le personnage principal, tout ce qui n’est pas écrit.

Parce que Mano (cette fois-ci il s’appelle Mano, mais ça pourrait être Paco ou un autre nom, peu importe, ce qui est important, c’est ce qu’il est, ce qu’il veut, au plus profond de lui-même) c’est un taiseux, pas le genre à s’épancher, pas le genre à raconter. On en sait un peu plus sur lui à chaque tome mais ce n’est pas grand-chose. Une enfance cabossée, à voir souffrir sa mère sans pouvoir faire quoi que ce soit, un passé dans les forces spéciales et un besoin exacerbé de justice. C’est même plus qu’un besoin, c’est vital. Il ne supporte pas les conditions injustes et dans ces cas-là, il agit. C’est plus fort que lui, il le faut. Il ne peut plus réparer les morts qu’il a vu souffrir et qu’il aurait voulu aider, alors il répare les vivants. Il les accompagne jusqu’à ce que justice soit faite et il continue sa route lorsque tout lui semble correct.

Il sort d’une histoire pas facile Mano. Il a beaucoup donné de lui, de son énergie. Il a réussi à s’en sortir, à remettre les choses en ordre. Maintenant il aspire à se poser un peu. Il roule sans but si ce n’est celui de trouver un coin tranquille. La nuit est froide, pluvieuse, la route noire, les alentours sombres. Pas âme qui vive, le bitume et l’ondée forte, tenace. Notre baroudeur roule mais en habitué des situations ardues, il est vigilant, constamment aux aguets. C’est comme ça qu’il aperçoit une fillette poursuivie par un homme. C’est tout à fait le genre de fait qui l’insupporte. Il ne peut pas poursuivre son voyage. Il intervient sans savoir où il met les pieds et les poings, sans mesurer les conséquences. Je crois, d’ailleurs, qu’il s’en fiche. Ce qu’il comprend, c’est que ça ne va pas, que certains abusent de leur pouvoir et que d’autres subissent. Il sait que quelques-uns portent le Mal en eux. Et ce n’est pas ce qui lui semble équitable, alors il s’en mêle. Pas forcément bien accueilli par les victimes qui se méfient de ce baraqué qui ne dit rien sur lui, qui est doté d’une force surhumaine, qui sent, à l’instinct, ce qu’on lui cache. Ils aimeraient savoir qui il est mais il ne partage rien ou si peu. Il rencontrera le Mal incarné et devra se battre. Peut-il s’en sortir encore une fois ?

Je ne suis pas très attirée par les gros costauds, mais Mano a quelque chose en plus de son physique. Son calme face à n’importe quel événement, son sens de l’observation, son regard qui assure et rassure, sa volonté inépuisable de remettre le bien au centre, de chasser le mal sous toutes ses formes. Il est attachant et je l’aime beaucoup.

Avec son écriture puissante, son rythme rapide sans temps mort, son intrigue reliée à des faits qui pourraient être d’actualité, ses protagonistes bien campés, ses rebondissements à bon escient, l’auteur m’a, une nouvelle fois, scotchée dans mon canapé.

Je ne m’en lasse pas ! C’est quand le prochain ?  

 NB : bravo pour les débuts de chapitre avec un design bien pensé !

 

"Clifton - Tome 13 : Matoutou-Falaise" de Bédu & De Groot

 

Matoutou-Falaise
Clifton numéro 13
Auteurs : Bédu & De Groot
Éditions : du Lombard (7 Juin 1996)
ISBN : 978-2803607655
50 pages

Quatrième de couverture

En vacances en Martinique, Clifton a reçu l’ordre de rechercher un agent du Service de renseignement qui ne donne plus signe de vie. Il le trouve moribond au pied du Matoutou-Falaise.

Mon avis

Clifton est en vacances en Martinique, hôtel avec piscine, soleil et belles nanas Ça lui va bien ! Mais voilà qu’il reçoit un appel du bureau. Un des leurs, détaché sur place, ne donne plus de nouvelles alors qu’il téléphone chaque jour à dix heures.

Les congés ne sont plus d’actualité et notre détective file chez le gars en question. Après avoir fouillé un peu, il trouve une carte et décide de se rendre au lieu indiqué. Il retrouve le disparu bien mal en point. À lui de mener l’enquête de récupérer des documents top-secrets.

Dans cette nouvelle enquête, Clifton est assez seul mais il trouve quelques alliés pour avancer ses pions. Il a toujours cette fâcheuse tendance à vouloir faire le joli cœur. Une belle femme et sa moustache frétille de contentement, qu’il se méfie !

Ce n’est pas, à mon sens, un des scénarios les plus travaillés mais ça reste intéressant. L’humour british est un peu moins présent.

Les dessins sont ceux que je préfère. J’ai passé un bon moment !


"Je ne suis pas là pour ça" de Iain Levison (The Portrait of Ella)

 

Je ne suis pas là pour ça (The Portrait of Ella)
Auteur : Iain Levison
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson
Éditions : Liana Levi (5 Mars 2026)
ISBN : 979-1034912063
120 pages

Quatrième de couverture

Dans un restaurant new yorkais, Ella a rendez-vous avec sa meilleure amie, Prahla, une riche héritière, qui doit lui présenter Lucien, son nouveau petit ami. À la fin du repas, un vieil homme se lève, tend à Ella un dessin, et sort. C’est un portrait d’elle, pris sur le vif. Si beau que Lucien se demande si ce n’est pas là un authentique Montrose, cet artiste mystérieux qui a toujours choisi ses modèles dans les lieux publics, et dont on a perdu la trace. Sa cote, dès lors, n’a cessé de monter. Et si l’artiste était encore vivant et en activité ? Quelle aubaine pour Lucien ! Il pourrait en tirer beaucoup d’argent …

Mon avis

Cet auteur n’en finit pas de m’étonner. Le point commun de ses romans est de partir d’un fait banal, tout à fait ordinaire. Ensuite, tout se met à dérailler à cause des choix que font certaines personnes. C’est toute le temps surprenant et totalement jubilatoire. Cette fois-ci en cent-vingt pages, il plante une histoire et toutes les conséquences des décisions de chacun.

Prahla a un père très riche, elle habite un appartement très classe dans un immeuble qui appartient à son paternel. Il voudrait qu’elle se range, qu’elle rentre dans le rang, qu’elle ait une activité professionnelle en lien avec son milieu et qu’elle épouse un homme digne d’elle. Prahla n’a pas envie de ce chemin lisse, déjà tracé, de suivre ce que souhaite son papa. Alors, pour affirmer sa personnalité, son caractère, elle prend des petits amis qui, elle le sait, ne correspondent en rien aux critères de sélection de sa famille. C’est sa façon à elle de se rebeller, de montrer qu’elle est adulte, capable de savoir ce qui est bon pour elle. Et tant qu’à faire, elle cherche à choquer donc ses « fiancés » déplaisent aux siens et à ses amis.

Parmi ces derniers, il y a Ella, sa best friend. Lorsque Prahla lui annonce une nouvelle conquête, la plupart du temps, elle sait qu’elle n’appréciera pas le dernier « fiancé » élu. Mais elle essaie de faire bonne figure. Après tout, ce n’est pas elle qui est concernée… Cette fois-ci, elles ont rendez-vous dans un bar restaurant et elle sait qu’elle va faire connaissance de Lucien. Le couple arrive. Comme toujours, sa copine semble très amoureuse. Lui, elle ne le sent pas. Il en fait trop, limite obséquieux…. Mais Ella fait tout pour ne pas montrer son ressenti. Elle observe et voit deux hommes, l’un les regarde attentivement et dessine, l’autre semble les surveiller. Se fait-elle des idées ? Ou y-a-t-il, déjà, anguille sous roche ?

Avant de sortir, celui qui tenait un crayon lui remet, sans un mot, un croquis magnifique la représentant. Les deux filles regardent cette image (Lucien est parti au boulot). Ella l’emporte chez elle et l’accroche au réfrigérateur avec des aimants. Elle part quelques jours, confie ses clés et son chat à Prahla. Celle-ci vient nourrir le matou avec son chéri. Et c’est là qu’il réalise que cette feuille de papier vaut, peut-être, une fortune ! Pourquoi ? Il a l’impression que c’est un « Montrose », cet artiste qui dessinait pour le plaisir et offrait ses tableaux à ceux qu’il avait représentés sans demander une quelconque contrepartie.

Il sait qu’il peut gagner beaucoup en le vendant et il n’a pas envie de partager. Mais plusieurs problèmes se présentent à lui. Comment récupérer le croquis ? Comment l’authentifier et que faire si c’est un vrai ou un faux ? Que dire aux deux amies ? Avec qui négocier ? Je ne rajouterai pas « Que faire de l’argent ? » car pour cela, Lucien ne manque pas d’idées.

Ce récit, parfaitement agencé, se déroule avec une logique impitoyable. Les événements s’enchaînent, rien de vraiment saugrenu, c’est la force de l’auteur, un grain de sable, une personne qui arrive plus tôt que prévu et tous les plans changent. J’aime énormément cette façon de faire en partant de trois fois rien.

L’écriture est directe, simple et précise, les mots font mouche (merci aux traducteurs). C’est une fine observation des différentes scènes et des relations humaines. J’ai découvert que certains individus étaient très futés alors que je les pensais un peu en retrait. Iain Levison montre, avec intelligence, qu’on peut être manipulé, il le fait avec les protagonistes mais également avec nous, lecteurs.

Encore une belle découverte !

NB : j’ai volontairement raccourci la quatrième de couverture.


"Les naufragés de la mère" de Laïna Hadengue

 

Les naufragés de la mère
Auteur : Laïna Hadengue
Éditions : Douro (2 mars 2026)
ISBN :  978-2384065981
338 pages

Quatrième de couverture

« D’abord, il y a son absence, suivie d'un silence abyssal. C'est comme une déflagration, un coup de tonnerre, un big bang, et puis plus rien. » Délaissée, confrontée au sentiment d'abandon maternel et constamment déçue dans sa quête affective, Iris, engagée dans un corps à corps impossible avec sa mère narcissique et manipulatrice, parviendra-t-elle à se libérer de son emprise ? En marge de la tourmente familiale, la création devient son refuge, un pont dressé au-dessus du chaos. L'art suffira-t-il pour infléchir son destin ? L'amour sera-t-il le phare qui la sauvera du naufrage ?

Mon avis

Laïna Hadengue, née en 1962 à Valence, est une artiste peintre, plasticienne et vidéaste autodidacte. Elle expose dans de nombreux pays. Elle écrit depuis toujours.

Dans « Les naufragés de la mère » (titre excellent !)  qui débute en 1968, nous découvrons Iris, une petite-fille de six ans que nous allons suivre jusqu’à l’âge adulte. Il y a cinq enfants dans sa famille et elle est celle du milieu, entourée de deux fois deux frères. Elle n’a pas une place facile. Ce jour-là, une vague la renverse, un tsunami lui coupe le souffle. « Les enfants, votre mère est partie. »

Six mots, et un quotidien qui ne sera plus jamais le même. Un avant, un après. Comment se construire avec ce manque, cette béance dans le cœur ? C’est à hauteur d’enfant, avec des mots simples qu’Iris exprime ses émotions, transmet ses questions, ses peurs, ses angoisses. C’est très bien écrit, on est dans l’esprit de cette enfant, on l’accompagne …

Le père, lui, est sur tous les fronts, il est « présence » pour chacun de ses petits.

« Pour le moment, il faut apprendre à exister sans elle. Comme ça, tous les six. »

Mais que c’est difficile !

« Attendre er se laisser consumer par les effluves amers de la peine. »

Le temps passe, avec l’espoir d’un retour, chacun essayant de contenir les larmes qui perlent. Il ne faut pas que la houle monte, que le chagrin prenne le dessus. Le papa est là, il fait tout pour tenir la baraque alors la fratrie se serre les coudes pour lui dire merci, lui montrer l’amour et l’affection qui les unissent.

Iris grandit, son regard s’affine, son écriture devient plus mature. Elle essaie de s’évader par la pensée, de vivre de bons moments pour exister par elle-même. Comment réagir lorsque la mère la réclame ? Où se situe sa place ? Passer du temps avec elle est-ce formateur ou destructeur ?

L’auteur explore toute l’ambivalence du besoin d’être avec sa génitrice et le fait que cette dernière puisse être « dangereuse », perverse, voire manipulatrice … Son écriture fluide aborde avec beaucoup de discernement les conséquences de l’abandon. Chaque enfant réagit en fonction de son âge, de ce qu’il attend, de ce qu’il espère. Chacun doit se battre pour avancer seul, même si le père et d’autres adultes, donnent le maximum pour que la souffrance soit atténuée, pour les protéger.

Le parcours d’Iris est fait de séparations, de choix. Elle réalise la place que l’art peut prendre dans sa vie, elle sent que ça peut l’aider à s’épanouir. Mais ça veut dire s’éloigner du père, de son pilier… Que faire ? Cette approche est particulièrement intéressante.

Ce roman aborde plusieurs thèmes : le divorce, le pardon, la famille (celle qu’on a, celle qu’on crée), ce qu’on impose aux enfants en oubliant de penser à ce qu’ils ressentent, la place de l’art dans l’élaboration d’une personnalité, les adultes qui ne pensent qu’à eux et ceux qui s’oublieraient presque car ils veulent, avant tout, le bonheur de ceux qu’ils ont engendrés. L’histoire commence en 1968 et s’étale sur une trentaine d’années, le contexte est bien présenté. Des allusions à des personnages ou des événements réels sont glissés ça et là.

J’ai trouvé le ton très juste. Le style évolue en même temps qu’Iris. Plus elle se rapproche de l’âge adulte, plus son phrasé est celui d’une grande personne. Le récit commence à hauteur d’enfant et se termine avec le regard plus acéré d’une femme qui a compris beaucoup de choses.

Laïna Hadengue a sans doute mis beaucoup d’elle-même dans ce recueil ce qui explique la précision des sentiments présentés. Une belle découverte et une lecture de qualité.

NB : des documents sont glissés dans les dernières pages et complètent bien le texte.