"Le monde est un bel endroit" de Didier Desbrugères

 

Le monde est un bel endroit
Auteur : Didier Desbrugères
Éditions : Une Heure en Été (20 Janvier 2022)
ISBN : 978-2490636204
438 pages

Quatrième de couverture

En France, Aurore, soigneuse animalière dans un zoo, bataille pour se remettre de la mort de son protégé, sauvagement abattu. En Namibie, guide de brousse reconnu, Silas, en quête de fonds pour créer son entreprise, se laisse entraîner dans une aventure dangereuse. Et à des milliers de kilomètres de là, au Vietnam, Ðạt, jeune promoteur brillant et promis à un bel avenir, cherche tous les moyens de paraître et d’afficher sa situation sociale aux yeux de tous.

Mon avis

Le 7 Mars 2017, dans le zoo de Thoiry, les soigneurs ont découvert Vince, un rhinocéros âgé de quatre ans, tué par balle et dont la corne avait été découpée à la tronçonneuse. En Chine et au Vietnam notamment, la poudre de corne de rhinocéros est connue pour être aphrodisiaque et pour posséder des vertus médicinales, elle se vend 55 000 € au marché noir. C’est en partant de ce fait divers que Didier Desbrugères a construit son roman.

Trois lieux : la France, la Namibie, le Vietnam. Trois vies : Aurore, Silas, Ðạt. Tous reliés par les rhinocéros.

Aurore, jeune soigneuse dans un parc animalier, découvre au moment de commencer sa journée, un rhinocéros tué dont la corne a été sciée et volée. Pour elle, c’est le choc. Elle s’était attachée à l’animal, et elle ne comprend pas que des humains aient pu s’acharner ainsi. En arrêt car incapable de revenir travailler immédiatement, elle va se retrouver à faire le point sur sa vie, son couple. Fragilisée par les événements, comment va-t-elle surmonter cette épreuve et quelles seront les conséquences sur son avenir ? Elle va s’installer quelque temps chez sa tante, une femme atypique proche de la nature qui va l’aider à se recentrer sur l’essentiel mais est-ce que ce sera suffisant ?

En Namibie, Silas est guide pour des touristes assez riches qui s’offrent des virées au plus près des animaux dans la brousse. Il aime son métier, son pays, il a du plaisir à faire découvrir la vie « intérieure »de ce coin, ce qui ne se voit pas forcément au premier coup d’oeil. Il ne compte pas ses heures. Il voudrait gagner plus pour sa femme et ses deux enfants mais ce n’est pas facile.

Ðạt est promoteur. Il s’est fait une situation, un nom. Il a réussi mais il a toujours envie de prouver quelque chose aux autres, de faire plus, de montrer qu’il existe par son activité professionnelle. Il cherche comment « marquer des points », laisser une trace afin qu’on parle de lui. Il veut que les autres soient étonnés, subjugués, admiratifs. Comment les impressionner encore et encore ? Que mettre en place lors d’une soirée pour laisser un souvenir impérissable ?

Dans ce récit, de chapitre en chapitre, nous suivons ces personnages, leur cheminement. Tous sont face à des choix difficiles. L’appât du gain peut parfois influencer, le besoin de gloire et de reconnaissance également. Il est si délicat « d’être soi », d’affirmer ce qu’on souhaite vraiment quand la société vous offre tout et son contraire et que le désir de briller, de faire plaisir et de se faire plaisir se présente…

Le recueil de Didier Desbrugères parle des dérives autour de la corne de rhinocéros, mais pas seulement. L’écologie, le respect de la nature et de l’environnement sont au premier plan dans son texte. Il glisse ça et là des idées pour un mieux-être mais quel que soit le thème abordé, il n’a jamais un ton moralisateur. Son écriture, parfois teintée de descriptions, est fluide, agréable. Il retranscrit ce que ressent chaque protagoniste avec finesse et son vocabulaire varié et ciblé est un plus.

Cette lecture m’a beaucoup intéressée. On voyage et on s’aperçoit que le rapport que l’on a avec le milieu où on vit, avec les collègues, avec ceux qu’on aime, peut être conditionné par des tas de choses. La vie, les coutumes, la règlementation, ne sont pas les mêmes d’un endroit à l’autre.  Ernest Hemingway écrivait que le monde est un bel endroit qui vaut la peine qu’on se batte pour lui. Didier Desbrugères nous le rappelle avec doigté par l’intermédiaire d’un recueil qui développe de belles réflexions autour d’intrigues bien pensées.

NB : J’ai trouvé la couverture sobre et parlante et la couleur du papier très belle.


"L'Ami ukrainien: Bayan (Bayan)" de Pramudith D. Rupasinghe (Bayan)

 

L'Ami ukrainien: Bayan (Bayan)
Auteur : Pramudith D. Rupasinghe
Traduit de l’anglais par Jean-Paul Faure
Éditions : L'Harmattan (2 décembre 2021)
ISBN : 978-2343246802
200 pages

Quatrième de couverture

Nord-est de l'Ukraine, région de Sumy, un vieil homme. Parfois, résigné, triste et heureux, il partage alors ses émotions avec son compagnon de toutes les heures, un bayan, un accordéon russe. Puis, la rencontre d'un jeune étranger, venu d'un autre continent, lui permet de revisiter son histoire personnelle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la chute de l'Union soviétique et cette nouvelle époque plus incertaine.

Mon avis

« De retour après l’hiver »

Ivan Nikolaïevitch a soixante-dix ans, c’est un vieil homme aux doigts noueux qui conserve Bayan, son accordéon russe près de lui. C’est son âme sœur, un compagnon fidèle qui ne le trahira jamais. Il sera d’ailleurs le fil d’Ariane de ce roman. « Comme si cet instrument était un compagnon reclus pour cette nuit d’été, ou probablement davantage pour toute la vie restante. » Il n’a pas peur de la vieillesse, elle lui a redonné une certaine forme de liberté. Il philosophe, pense, réfléchit, près de la rivière, sous un arbre, parfois dans sa tente. Et un jour, il oublie, un livre avec son nom, son adresse, des notes….

Un jeune étranger le trouve et se met dans l’idée de le rapporter à son propriétaire. Et voilà comment Ivan et cet homme se rencontrent, se parlent. C’est l’occasion pour le plus vieux des deux, de faire le point sur sa vie, de raconter ce qu’elle a été, ce qui l’a porté et aidé à avancer, ce qui a été plus difficile à supporter.

Entrecoupé de poèmes, de chants, d’extraits d’un journal intime, ce récit est teinté de nostalgie, mais de façon positive. Jamais le vieil homme ne dit « c’était mieux avant ou je voudrais être encore jeune ». Il explique qu’avec l’arrivée de l’âge, un corps qui répond moins, il s’est « émancipé du poids de la vie » et donc « ressourcé en renouant avec la nature ». J’ai trouvé cette image très belle, très parlante. Après une vie trépidante, il a pris le temps de vivre tout simplement, de profiter de chaque instant.

C’est un homme d’une grande sagesse qui s’exprime, un amoureux de la vie. Il y a beaucoup de profondeur dans ses propos. Il a l’œil vif et acéré, il décrit ce qu’était son quotidien, ses occupations, ses rapports avec ceux qu’il aimait. Il accueille l’étranger qui vient avec son livre comme un cadeau, une occasion unique de transmettre, d’expliquer qu’il ne faut pas avoir peur du temps qui passe, des mains tremblantes et de la vue qui baisse. Celui qui l’écoute se délecte de son récit, de ce partage et de tout ce que cela peut lui apporter. C’est comme un héritage qu’il recueille au creux de son cœur, offert gratuitement.

En même temps que l’histoire cet homme, on découvre celle de l’Ukraine en toile de fond mais ce n’est pas le plus important. Ce qui essentiel, c’est d’entendre la musique du bayan, celle qui murmure à l’oreille que la vie est belle, qu’il ne faut jamais baisser les bras ni désespérer, celle qui dit :
« Bayan, tu guéris mes blessures, tu essuies mes larmes,
Bayan, tu es mon bouclier contre les peurs de la vieillesse. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture. Le traducteur a dû avoir du plaisir à travailler ce texte et à trouver les bons mots pour que le rendu soit tel que le souhaitait l’auteur tout en simplicité poétique.

La fin est émouvante et magnifique !


"Délivre-nous du mal" de Chrystel Duchamp

 

Délivre-nous du mal
Auteur : Chrystel Duchamp
Éditions : L’Archipel (20 Janvier 2022)
ISBN : 978-2809843484
308 pages

Quatrième de couverture

Février 2018. Anaïs sollicite l'aide de son ami Thomas Missot, commandant à la PJ de Lyon. Pour elle, pas de doute, sa soeur Esther a été enlevée. Les mois passent et, tandis que l'enquête s'enlise, d'autres jeunes femmes se volatilisent. Jusqu'à ce qu'un corps soit retrouvé. Puis un deuxième... Thomas sait désormais qu'un tueur en série sévit dans la région. Mais il ignore encore que ces cadavres ne sont que la partie immergée du plan machiavélique...

Mon avis

Ce roman commence comme une banale enquête policière. Février 2018, Thomas, commandant à la police judiciaire de Lyon, est sollicité par Anaïs, une amie. D’habitude, elle lui demande des renseignements pour les polars qu’elle écrit, afin d’être sûre de ce qu’elle propose, mais là c’est autre chose qui l’a fait venir vers lui. Sa sœur, Esther, avec qui elle s’est un peu accrochée ne lui a pas donné de nouvelles depuis une semaine. Elle s’est rendue chez elle et devant l’état des lieux (le chat enfermé abandonné, du désordre, un téléphone oublié), elle est intimement persuadée que sa frangine a été enlevée. Thomas lui explique les difficultés lorsqu’une personne majeure disparaît. Le plus souvent, c’est volontaire. Devant son insistance, il promet de l’aider mais ne trouve rien ou si peu…. Il a lui-même des problèmes. Son couple va mal et sa fille n’a pas l’air heureuse, il n’arrive pas à dialoguer avec elle.

Les mois passent, d’autres femmes ont disparu sans laisser de trace et sans qu’on établisse de lien. Rien ne bouge, on se retrouve en Mars 2019, où un jeune avide d’urbex (exploration urbaine dans des lieux désaffectés où des passionnés font des photos) se rendant dans une usine non utilisée découvre le corps d’une jeune femme. De quoi relancer les investigations et remettre Thomas et son équipe dans le feu de l’action.

S’il n’y avait que ça à régler, ce serait déjà beaucoup car le corps découvert a été supplicié mais d’autres événements tragiques arrivent et l’atmosphère, déjà angoissante, s’alourdit nettement. Les enquêteurs sont sur tous les fronts et s’interrogent sur les priorités qu’il faut choisir.

Plus on avance dans le récit, plus l’inhumain se fait jour. Si on pouvait, au départ, penser qu’il s’agissait d’un polar classique, il n’en est rien. Chrystel Duchamp insuffle un climat terrifiant, parlant de sujets d’actualité (non, il ne s’agit pas de la pandémie), et envisageant des solutions extrêmes. Elle souligne notamment le fait de la culpabilisation des victimes dans certains cas. On peut se poser la question de savoir si ce qu’elle envisage serait possible. Je pense qu’avec les dérives de notre monde, tout peut malheureusement arriver.

Les personnages sont bien travaillés, ils ont tous un côté humain et une part d’ombre. Certains nous révulsent mais n’ont-ils pas eu leur lot de souffrance avant de commettre l’irréparable ? Cela ne les excuse pas mais on peut se demander si ce qu’ils ont vécu d’atroce n’a pas déréglé leur perception des événements, de la vie elle-même, les entraînant dans une spirale infernale dont ils n’ont jamais pu sortir. C’est également toujours intéressant de voir que les policiers ont une vie à côté du travail, que tout n’est pas simple pour eux.

L’écriture de Chrystel Duchamp est accrocheuse, on veut sans cesse connaître la suite tant pour l’enquête que pour Thomas et sa fille à qui on s’attache. Le texte est abouti, l’auteur maîtrise très bien l’art du suspense, relançant régulièrement notre intérêt avec un nouvel élément, souvent intrigant et dont on cherche le rapport avec les autres faits. Il y a, comme dans ses précédents titres, une référence à l’art, bien que ce soit plus discret. Et chaque fois, cela me donne envie d’aller consulter les œuvres qu’elle évoque. Le contenu monte en puissance au fil des pages, rendant notre souffle plus court et nous laissant dans l’impossibilité de poser le recueil.

La couverture est bien pensée, on ressent une certaine « unité » avec le titre précédent, comme une marque de fabrique. Un thriller sans temps mort et une jeune écrivain qui confirme son talent !


"Mattéo ne veut pas... jouer" de Jean-Marie Palach & Patrice Morange

 

Mattéo ne veut pas... jouer
Auteurs : Jean-Marie Palach (texte) & Patrice Morange (illustrations)
Éditions : du Volcan (4 Novembre 2021)
ISBN : 979-1097339340
16 pages

Quatrième de couverture

Mattéo s’ennuie, mais il ne veut pas jouer avec sa soeur, jusqu’à ce que leur maman leur propose un jeu particulier.

Mon avis

Mattéo, un jeune panda, a une petite sœur : Mali. Il aime bien jouer dehors mais aujourd’hui il pleut et pas question de sortir. Alors, il ne sait pas quoi faire, il tourne en rond et il rejette toutes les propositions faites par sa Maman. Il est comme ça, Mattéo, un peu grognon quand il est obligé de rester à l’intérieur et qu’il ne peut pas décider. Obéir, ça lui demande un effort, ça lui coûte. Comme beaucoup d’enfants, il préfère quand c’est lui qui choisit.

Alors aujourd’hui, il faudra toute la patience de sa Maman et l’enthousiasme de sa petite sœur pour que Mattéo accepte une activité commune. Vont-elles y arriver ?

C’est avec des dessins tout doux, tout ronds que Patrice Morange nous permet de rencontrer ce petit panda. L’album aux pages cartonnées, d’un format qui se prend bien en mains est tout à fait adapté aux plus petits qui découvrent les livres. Le texte de Jean-Marie Palach est adapté au jeune âge, tout en n’étant pas mièvre (je trouve que c’est vraiment bien d’employer du vocabulaire de qualité et de ne pas « écrire bébé »). L’ensemble avec des couleurs vives, des illustration pas trop chargées, une écriture cursive est très agréable à l’œil.

Ce petit recueil fait partie d’une série évoquant des thématiques en lien avec ce que vivent des petits. Cela peut permettre aux parents, enseignants, éducateurs, d’aborder ces sujets de façon informelle ce qui peut aider pour les situations délicates.


"De l'or dans les collines" de C Pam Zhang (How Much of These Hills is Gold)

 

De l’or dans les collines (How Much of These Hills is Gold)
Auteur : C Pam Zhang
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Baude
Éditions : Seuil (7 Janvier 2022)
ISBN : 9782021395938
336 pages

Quatrième de couverture

Lucy et Sam, filles d’immigrants chinois, sont désormais orphelines. Ma est partie depuis un moment, Ba vient de mourir dans la nuit. Les deux fillettes livrées à elles-mêmes entament alors un long périple au cœur d’une nature inhospitalière, peuplée d’individus agressifs et souvent racistes, à la recherche de l’endroit idéal pour enterrer leur père. L’une est raisonnable et avide de connaissances, l’autre arbore et assume une identité de garçon, refusant de se plier aux règles du monde. Très vite hors-la-loi dans un univers qui ne veut pas d’elles, Lucy et Sam vont se confronter au rêve amer de l’Ouest américain, portées par leur imaginaire où se mêlent tigres et bisons géants.

Mon avis

« C’est quoi la vraie richesse ? »

Ce très beau roman, à l’écriture aérienne et poétique se décline en quatre parties. La première nous parle d’un présent où Lucy et Sam, filles d’immigrants chinois, fuient avec le corps de leur père décédé. Leur mère n’est plus là pour les aider, l’argent manque, le choix de partir s’impose. Dans la deuxième partie, ce sont les souvenirs avec la mère qui resurgissent. En troisième, le paternel s’exprime. Il raconte comment il a connu son épouse, les liens qui se créent entre immigrés. Et dans la quatrième partie, on revient au présent, un peu plus tard, cinq ans après. On découvre ainsi l’évolution de Lucy et Sam, comment leur passé a conditionné leurs choix de vie et la relation à la fois trouble, troublante, mystérieuse, envoutante qui les unit.

Au début de ce récit, les deux fillettes avancent vers l’avenir avec un mort. C’est bizarre d’agir ainsi mais c’est parce qu’elles souhaitent offrir un bel enterrement à leur père, Ba. Il faut trouver le lieu, le moment, ce qui ira le mieux. Tout le vécu avec lui les assaillent, le travail dans la mine, la faim, le froid…. Le désir d’apprendre de Lucy, avec un professeur, monsieur Leigh, qui l’observe car il écrit une monographie…. Elles sont là, dans ce pays de grands espaces et de cow-boys, de chercheurs d’or, de villes qui apparaissent au bout de routes poussiéreuses. Les rencontres qu’elles font sont source de questions et leur permettent de continuer le chemin. Elles espèrent, elles aimeraient, elles voudraient… mais elles ne sont à leur place nulle part, elles ne sont pas d’ici, pas de là-bas non plus. Elles s’appartiennent et n’ont pas de racines. Pour autant, ce n’est pas une errance, chacune a soif de vivre sa vie, de pouvoir décider.

Est-ce que ce sera possible ? Parfois, il est plus facile de se faire enterrer (« elle a laissé une part d’elle-même toujours plus grande se faire enterrer. ») C’est plus confortable que de lutter sans arrêt, sans obtenir de résultat, mais sans être vraiment libre, quitte à s’oublier soi-même …..

« Qu’est-ce qui fait un chez soi ? » Lucy et Sam sont en recherche perpétuelle, avec un besoin constant d’exister, de trouver leur place, de prouver qu’elles ont le droit « d’être » tout simplement.
Elles pensent à leurs parents, à ce qu’ils ressentaient :

« Lui, c’était un monde perdu, voué à rendre le présent et l’avenir bien ternes en comparaison. Elle, c’était un monde si étroit qu’il ne pouvait accueillir qu’une seule personne. »

Il m’a fallu trois ou quatre pages pour rentrer dans ce récit. Au début, j’ai été un peu désarçonnée par le rythme, certaines phrases très courtes, d’autres plus longues, un style parfois épuré puis des détails, des descriptions de la nature qui campent un paysage, le rendant plus réel, plus visuel. Mais très rapidement, je me suis laissée porter par l’écriture (merci au traducteur) et par l’histoire singulière, belle et douloureuse comme une longue complainte, formée de couplets sombres et tragiques mais emplie d’un désir farouche de liberté, de vivre. C’est une lecture bouleversante, qui laisse une trace une fois la dernière page refermée. Quelle belle découverte !  


"De l'or et des larmes" d'Isabelle Villain

 

De l’or et des larmes
Auteur : Isabelle Villain
Éditions : Taurnada (13 Janvier 2022)
ISBN : 978-2372580960
256 pages

Quatrième de couverture

Jean-Luc Provost, le très médiatique entraîneur de gymnastique français, meurt dans un accident de voiture. La thèse du suicide, à seulement six mois des prochains jeux Olympiques de 2024, est très vite écartée. L'affaire, considérée comme sensible et politique, est confiée au groupe de Lost. Pourquoi vouloir assassiner un homme qui s'apprêtait à devenir un héros national ? Rebecca et son équipe se retrouvent immergées dans un monde où athlètes et familles vivent à la limite de la rupture avec pour unique objectif l'or olympique.

Mon avis

Qui peut en vouloir à un entraîneur admiré de tous ? Un homme sélectionnant soigneusement des athlètes pour les amener à donner le meilleur d’eux-mêmes afin de remporter des médailles ? Un coach et son épouse (kiné, mère de substitution etc) donnant toujours tout pour que les jeunes qui leur sont confiés réalisent le rêve d’une vie ? C’est à ces nombreuses questions que le commandant Rebecca de Lost et sont équipe vont devoir répondre. En effet, le sélectionneur, Jean-Luc Provost est décédé, sa voiture ayant été sabotée, il n’a pas pu éviter l’accident.

C’est dans le milieu des sportifs de haut niveau qu’Isabelle Villain nous emmène pour son dernier roman. Un microcosme régit par des « lois », un fonctionnement particulier, des silences et des coups de gueule, des non-dits qui feraient désordre et une espèce d’omerta. Tous, quel que soit leur niveau d’intervention, du sportif à l’intendant en passant par les instructeurs, les soignants, visent le même but : le mouvement qui se rapproche de la perfection pour arriver à la victoire. Mais à quel prix ? Quels sont les sacrifices demandés ? Quels sont ceux qui sont librement choisis ? La vie de tous ces jeunes est régie par un quotidien drastique, il faut que le moral suive lorsqu’on est loin de sa famille, de ceux qu’on aime.

Dans ce livre, avant de partir dans les investigations des policiers, nous avons un retour en arrière pour découvrir les entraînements des gymnastes.  On observe le rôle du sélectionneur, qui n’est pas forcément dans l’empathie, poussant chacun dans ses retranchements, demandant un sourire, un dernier effort, obligeant les jeunes à recommencer encore et encore…alors que le corps dit stop, que le mental est épuisé…. Il aime entraîner, diriger, c’est une passion. Gagner, c’est être respecté, adulé, aimé. C’est montrer que lui, a trouvé les méthodes pour aller sur le podium. Plus il réussit, plus il est exigeant, avec lui, avec les autres. Sa femme le suit dans son rêve de gloire. Jusqu’où a-t-on le droit d’aller avec de jeunes adolescents pour qu’ils soient au top pour des compétitions ?

On a entendu parler de dérives dans le sport, les langues se sont déliées mais tout n’est pas réglé pour autant. Dans ce récit, l’auteur nous rappelle la difficulté de la parole, les peurs de ne pas être compris, entendu, cru. L’angoisse de briser une carrière en s’exprimant qu’on a durement gagné sa place.

Les recherches menées par Rebecca et ses collègues vont rapidement montrer que le couple dévoué au sport, dont l’homme est décédé, n’était pas aussi lisse qu’on pouvait le croire. Quelles étaient les failles ? Sont-elles liées à l’assassinat ?

L’écriture d’Isabelle Villain est toujours aussi prenante, fluide et agréable à lire. On devine sans peine qu’elle s’est renseignée avent d’écrire. Son texte est très crédible, reprenant des références solides dans le monde du sport. Elle montre cette ambivalence entre le désir de réussite (pour celui ou celle qui participe et aussi pour ceux qui le suivent) et le souhait « d’une vie normale ». Que dire quand, pendant des années, on a pensé, mangé, vécu, « jeux olympiques » et qu’on se blesse quelques jours avant, sachant que dans quatre ans, ce ne sera plus son tour ?

En plus de l’enquête, on suit les problèmes personnels de chaque personnage, c’est une bonne idée. D’abord, parce que cela les rend humain et ça prouve que ça peut influencer sur les journées de travail. Et puis ça montre les rapports qu’ils entretiennent entre eux et leur évolution.  Cette histoire est bien construite, intéressante, totalement d’actualité. J’ai eu beaucoup de plaisir à la découvrir.


"Otage" de Clare Mackintosh (Hostage)

 

Otage (Hostage)
Auteur : Clare Mackintosh
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Françoise Smith
Éditions : Marabout Black Lab (12 Janvier 2022)
ISBN : 978-2501157698
435 pages

Quatrième de couverture

À bord du premier vol direct entre Londres et Sydney, l’atmosphère est électrique. La rumeur évoque la présence de célébrités en classe affaires, le monde entier a les yeux fixés sur cet incroyable voyage sans escale qui doit durer une vingtaine d’heures. Mina, une des hôtesses en cabine, se concentre tant bien que mal sur les passagers. Mais une succession d’événements inquiétants culmine en un effrayant message anonyme : quelqu’un est décidé à empêcher ce vol d’arriver à destination, et il a pour cela un terrible moyen de pression sur Mina. Quel sera le choix de celle-ci face à une impossible décision ?

Mon avis

Mina et Adam ont adopté Sophia, une petite fille (cinq ans maintenant). Elle a des troubles de l’attachement (elle ne noue pas facilement des liens avec ses proches, ou les sélectionne mais elle peut se laisser apprivoiser par des inconnus) et est autiste asperger. Elle a besoin de rituels, de sécurité et d’explications en permanence pour comprendre son environnement, le cerner et donc le maîtriser. La mère et la fille s’aiment tendrement. Quand la Maman s’absente (elle est hôtesse de l’air), elle laisse des messages sur l’oreiller de Sophia, lui explique la durée de son vol, de son séjour. D’ailleurs la compagnie pour laquelle elle navigue est responsable du premier vol Londres-Sydney sans escale et elle va être de l’aventure ! Vingt heures dans le ciel, quelque temps sur place, en Australie, puis le retour.

C’est un peu plus difficile pour Adam, Sophia le rejette parfois. Il est policier et a des problèmes avec son épouse. Le couple ne va pas bien et la situation est compliquée. Mina a demandé à son mari de prendre une pause. Malgré tout lorsqu’elle se retrouve en mission, Adam gère parfois leur fille avec ou sans baby sitter.

Ce roman est découpé en chapitres. On a une indication sur l’heure, le lieu et la personne qui s’exprime. Tous sont à la première personne, il n’y a pas de narrateur extérieur. Adam et Mina parlent ainsi que certains passagers de l’avion. Ils se présentent et le texte est alors en italiques. Tous ont une raison précise d’avoir pris ce vol. Certains fuient des événements difficiles, d’autres veulent recommencer une nouvelle vie… Le vol 79 accueille des gens bien différents, et pas seulement parce qu’il y a la classe affaire et la classe économique ….

Dès le début du voyage, Mina sent une tension et des faits la troublent. Elle essaie de faire face mais elle n’est pas très à l’aise et ses collègues s’en rendent compte. Tout à coup, c’est le drame. Elle se retrouve face à un choix : si elle veut que sa fille vive, elle doit obéir à des instructions précises visant à détourner l’avion. Mina est mère, au plus profond de ses entrailles mais elle est aussi professionnelle. Que va-t-elle faire, envisager, espérer pour éviter une tragédie ?

Clare Mackintosh maîtrise à la perfection l’art du suspense. L’angoisse va crescendo au fil des pages, tant en l’air que sur terre car rien n’est épargné à Sophia dont la mère risque de ne jamais rentrer. Il s’avère qu’Adam a une part d’ombre et qu’il met indirectement, lui aussi, sa fille en danger.  Lorsque les hommes et les femmes sont confrontés à des événements extrêmes, leur comportement n’est pas forcément celui qu’on aurait eu (enfin, c’est ce qu’on pense…). D’ailleurs, de nombreuses fois, la question « qu’aurais-je fait à sa place ? » m’a effleurée pendant la lecture. Tout au long de ce récit, mené de main de maître, on observe les réactions des uns et des autres. On voit ce qui motive chacun, ce qui le met en colère, ce qui le révolte, ce qui lui donne envie d’agir, d’avancer mais on s’aperçoit également que les jeux d’influence, les réseaux sociaux, l’histoire personnelle de chaque individu a son importance. Est-on otage de ses parents, de sa propre vie ?

Dans ce roman, l’auteur aborde des thèmes majeurs et elle le fait avec doigté et intelligence. On peut se battre pour de bonnes causes mais de quelle façon et en mettant quoi en route ? J’ai apprécié qu’il y ait des points de vue divers et variés, nous apportant des regards multiples, évitant la lassitude du huis clos dans l’appareil. L’écriture (merci à la traductrice) est fluide, prenante. Plus on avance dans l’histoire, plus on est accroché aux pages. Même si l’intérêt ne baisse pas, les rebondissements arrivent au bon moment, pour ouvrir d’autres possibilités.

L’ensemble est abouti, bien pensé et le retournement final est un régal !


"Avec la permission de Gandhi" d'Abir Mukherjee (Smokes and Ashes)

 

Avec la permission de Gandhi (Smokes and Ashes)
Auteur : Abir Mukherjee
Traduit de l’anglais par Fanchita Gonzales Batlle
Éditions : Lina Levi (13 Janvier 2022)
ISBN : 9791034904952
320 pages

Quatrième de couverture

Décembre 1921, le Raj tremble. Un certain Gandhi prône la désobéissance civile et des foules de manifestants pacifiques mais déterminés s’apprêtent à envahir les rues de Calcutta. Comment éviter que l’élégant prince de Galles, en visite officielle, ne soit témoin de la révolte qui gronde? C’est à cette situation inédite que la police impériale est appelée à se mesurer alors que dans la région des meurtres inexplicables se multiplient.

Mon avis

C’est le troisième roman que je lis avec comme « héros », Sam Wyndham, un policier de Scotland Yard en poste à Calcutta. Il travaille auprès des forces impériales. L’action se situant en Décembre 1921, le pays est sous le contrôle du Royaume-Uni. L’auteur qui est indien, immigré en Angleterre depuis longtemps, place ces récits dans un contexte historique qu’il décrypte à merveille. Je serai curieuse de connaître le nombre d’heures, en amont, les documents lus, pour arriver à une telle précision sur les lieux, les personnages réels évoqués, l’atmosphère… C’est remarquable d’ exactitude et tellement bien intégré à l’histoire qu’on s’imagine être sur place ou regarder un film des événements.

Sam Wyndham est donc un sahib, un « monsieur », blanc, qui partage son appartement avec son subordonné, Sat, qui lui, est indigène. C’est surprenant, mais ce choix est mûrement réfléchi et volontaire. Ils ont un serviteur qui les aide. Sam qui a vécu la guerre, est accro à l’opium, depuis qu’il a été soulagé de ses souffrances (blessé lorsqu’il était au front) avec des drogues dures. Il ressent donc le besoin, régulièrement, de passer un peu de temps dans les « fumeries ». Il se fait discret, change d’endroit régulièrement. Il ne peut pas se permettre de faire n’importe quoi. Un soir, où il est dans « les vaps », une responsable de l’établissement le secoue. Une descente de police, il doit fuir à tout prix. Pas très vif, un peu assommé, il s’en va et se retrouve face à un cadavre. Il ne s’attarde pas. Dans les jours qui suivent, deux choses étonnantes le questionnent : personne ne parle du mort (aurait-il disparu, a-t-il rêvé ?) et un autre décès a lieu avec des blessures similaires à celles qu’il avait observées…. Sam est face à un dilemme, s’il parle de ce qu’il a vu, il avoue sa dépendance, s’il se tait, l’enquête va-t-elle avancer ?

Mais on lui confie une mission, le prince de Galles vient en visite officielle pour resserrer les liens car des révoltes couvent. Pour que cette rencontre se déroule au mieux, il faut calmer les adeptes du Mahatma Gandhi. Ce petit bonhomme, aux lunettes rondes, qui ne paie pas de mine, a soulevé les foules. Chitta-Ranjan Das, un avocat, est son premier lieutenant et il prévoit une grande manifestation qui ferait désordre devant le prince. Les autorités ont peur des dérives car Gandhi est très suivi dans ses idées. Il est donc nécessaire de lui demander de « calmer le jeu ». Va-t-il accepter ? Au nom de quoi ? Le pouvoir est tellement éloigné de ce qui se passe dans la rue, comment dialoguer ?

Sam accepte sa mission mais il est bien résolu à en savoir plus sur le corps de la fumerie. Il comprendra vite qu’il dérange et doit se montrer prudent. Il est en binôme avec un homme du cru, mais ce n’est pas si simple. Sat est tiraillé entre son devoir pour faire ce qui est juste et moral et son attachement à sa communauté.

J’apprécie les écrits d’Abir Murkherjee. Il est adroit pour installer une ambiance, présenter des individus surprenants, il captive le lecteur non seulement par le côté historique mais également par la construction de l’intrigue. Il apporte de nouveaux éléments petit à petit. Il montre bien comment est divisée Calcutta. « Il n’y a pas de loi qui cloisonne la ville, pas de barrières, ni de murs ; la ségrégation est un phénomène naturel qui a évolué sans que personne n’y prête attention. »

L’écriture est fluide, la traductrice a su trouver les mots et les termes justes pour donner vie à chaque fait. C’est un excellent recueil.

Même s’il est préférable de lire les trois livres de cet auteur dans l’ordre pour voir l’évolution des personnages, on peut aisément les découvrir dans le désordre et commencer par celui-ci.


Dix âmes, pas plus de Ragnar Jónasson (Þorpið)

 

Dix âmes, pas plus (Þorpið)
Auteur : Ragnar Jónasson
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
Éditions : de la Martinière (14 Janvier 2022)
ISBN : 978-2732494074
315 pages

Quatrième de couverture

« Recherche professeur au bout du monde. » Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.

Mon avis

L’Islande, c’est déjà presque le bout du monde mais quand en plus, vous habitez un village complètement perdu, loin de la civilisation, et bien, c’est très difficile. Sauf, si vous avez choisi de vivre là-bas. C’est le cas des dix habitants de Skálar. Le froid, la neige, peu d’échanges avec le reste du pays, c’est calme… Du moins, en apparence… Une mère de famille du lieu se bat pour obtenir un ou une enseignant (e). Après tout, ce n’est pas parce qu’il n’y a que deux élèves que l’école ne doit pas exister…

C’est comme ça, qu’Una, une jeune femme de Reykjavík, atterrit dans la commune. Elle n’a pas de petit ami, s’entend moyennement avec sa mère et elle voit dans ce poste, l’occasion d’échapper à la routine pendant un an. Et puis, deux élèves, ça devrait être assez tranquille, non ?

C’est le froid, la neige, le brouillard et une atmosphère glaciale qui l’accueillent. Elle arrive chez sa logeuse (maman d’une des écolières) qui l’installe dans les combles. L’appartement qu’elle lui propose est petit mais correct. Elle essaie de faire connaissance avec les gens du bourg mais elle sent rapidement, comme un malaise. Certains lui font comprendre qu’elle dérange, d’autres sont totalement indifférents et les derniers semblent la surveiller. Elle est un peu perdue, se sent seule malgré les liens tissés avec celle qui l’héberge. De plus, rêve ou réalité, elle croit percevoir comme une présence, un fantôme ? Est-ce qu’on lui a tout dit ?

C’est un récit intimiste qui se déroule dans un presque huis clos, un bout de terre où tout se sait, où tout se tait. On devine que beaucoup transforment la vérité, l’édulcorent, car vivre seuls leur convient. Una, elle, se heurte aux silences, aux mensonges, comment va-t-elle s’en sortir ? Va-t-elle tenir le coup nerveusement ? Elle est seule, terriblement seule…. Et puis quand un événement terrible arrive, elle ne sait plus que penser, que faire ?

Ragnar Jónasson est très fort pour camper une ambiance, des personnages, c’est le point fort de son histoire. Il sait employer les mots (merci au traducteur qui a su trouver ceux qui font mouche) qui nous permettent de sentir tout ce qui se passe et ce contexte pesant, déroutant, surprenant et effrayant parfois pour Una.

J’ai beaucoup apprécié ce roman, qui est très différent des autres titres de l’auteur. Il l’a écrit en 2019 et a su se renouveler par rapport aux enquêtes policières qu’il met en scène habituellement.

On pourrait penser que, comme il n’y a pas d’investigations, que les personnages ne sont pas nombreux, il ne va rien se passer. Pourtant, on plonge dedans, on se sent aspiré par le texte, on veut comprendre et avoir des réponses aux nombreuses questions qu’on se pose.

Un opus abouti à découvrir.

"Vertidog" de Léonie de Rudder

 

Vertidog
Auteur : Léonie de Rudder
Éditions Robert Laffont (13 Janvier 2022)
ISBN : 9782221254967
224 pages

Quatrième de couverture

San Francisco. Un jeune Français, désabusé par la Silicon Valley, se fait larguer.
En cette morne journée, il se lance dans sa tournée de dog-walker, attaché aux toutous dont il a la garde, et erre au gré des notifications frénétiques de son smartphone fêlé.

Mon avis

Léonie De Rudder est scénariste de séries et de dessins animés. Vertidog est son premier roman. Un premier titre truculent qui nous montre combien il est nécessaire de garder ses distances avec les réseaux sociaux et les applications. Bien sûr, on le sait déjà mais dans ce récit, le trait, volontairement grossi, prophétise le pire pour, peut-être, nous mettre en garde.

C’est un jeune français, installé à San Francisco qui parle à la première personne. Un jeune comme on en connaît tous. Il est allé là-bas plein d’espoirs, peut-être également plein d’illusions ….Il était avec un pote et tout allait bien, grande école, stage, appartement partagé puis une petite copine du cru, très branché sur le bien-être. Très heureux, il est allé la rejoindre dans son chez elle. Et puis un matin, un message : c’est fini, pars et rends-moi les clés. Plus de place dans le logement précédent, côté professionnel, la catastrophe également et voilà comment, un étudiant prometteur de la Silicon Valley se retrouve baby sitter pour chiens. Il les sort, les promène, en prend soin, les ramène à leur propriétaire et gagne quelques sous.

Ce n’est pas franchement un métier d’avenir mais à défaut d’autre chose, ça dépanne… Bien équipé avec des laisses qui lui permettent d’avoir les mains libres, il peut pianoter sur son mobile, écouter des chansons (ok, google, je veux écouter un titre de….), lire les commentaires des « applis » qui, par leur connexion savent déjà tout, presque avant vous (célibataire ? Plein de jolies filles dans le coin, regarde les profils / Dépressif ? On t’a largué ? Installe Tinder et tout ira mieux…) Comment le jeune homme va-t-il se sortir de sa situation plutôt précaire ? Surtout que, comme le veut la loi des séries, les ennuis arrivent en chaîne…. Rien ne lui sera vraiment épargné. Que ce soit un téléphone qui rend l’âme ou presque, un chien qui s’égare, une rencontre qui ferait presque peur etc…

Malgré les difficultés auxquelles le « héros » est confronté, c’est avec le sourire que nous découvrons ce récit. Les réflexions des applications qui rythment la journée sont amusantes, non dénuées de sens parce que, si on réfléchit un peu, on n’est pas très loin de cette invasion technologique dans notre quotidien. Léonie de Rudder, qui s’est mise dans la peau d’un homme pour écrire ce recueil, maîtrise le vocabulaire geek et le phrasé jeune à la perfection. On s’y croirait ! On les entend, on les voit, c’est très visuel et le comique de situation nous régale.

L’auteur, avec une écriture vive et pétillante, nous fait plonger dans un fonctionnement où la déshumanisation est importante. Une puce par ci, une appli par-là, un tracker plus loin et…. Est-ce que notre vie sera meilleure ? Je le re écris, on n’en est pas loin… Certains se sont fait tatouer le QR code du pass sanitaire pour ne pas le perdre…, il suffit bien d’un pouce pour débloquer l’écran d’un mobile… Brrrrr…. Alors en lisant tout ça, ai-je ri vraiment ou un peu jaune ? Je me suis réellement amusée, sans doute parce que je me crois protégée, assez grande et solide pour dire stop si tout cela devenait envahissant. J’ai passé un bon moment de lecture parce que j’ai bien senti que personne ne se prenait trop au sérieux, ni Léonie, ni son héros et encore moins moi.


"Une amitié" de Silvia Avallone (Un'amicizia)

 

Une amitié (Un'amicizia)
Auteur : Silvia Avallone
Traduit de l’italien par Françoise Brun
Éditions : Liana Levi (13 Janvier 2022)
ISBN : 979-10-349-0490-7
530 pages

Quatrième de couverture

En l'an 2000 Élisa est une timide adolescente de quatorze ans, mal dans sa peau. Béatrice, sa camarade de classe, flamboyante et extravertie, est résolue à s'emparer de la vie. Une amitié improbable se noue entre elles, malgré leurs différences et celles de leurs familles.

Mon avis

« Sans elle, je n’étais rien. »

Élisa et Béatrice sont adolescentes en l’an 2000. Elles vont se lier d’amitié alors que tout les oppose. Vingt ans après, que sont-elles devenues ? Ce roman raconte le passage entre jeunesse et vie adulte, avec l’intégration rapide d’internet et des réseaux sociaux, une révolution qui bouleverse tout sur son passage.

2020, Élisa relit ses journaux intimes et les souvenirs, si longtemps étouffés, remontent. Elle écrit avec un besoin impérieux de se libérer, comme si en remplissant des pages et des pages de leur histoire, elle l’expulsait pour faire le point, se débarrasser de toutes les zones d’ombre. Mais est-ce aussi simple que cela ?

2000, à quatorze ans, Élisa aime les livres, vit dans une famille assez particulière, avec une mère fantasque et un père fasciné par l’informatique, les logiciels. Elle a un frère, qui file ce qu’on appelle un mauvais coton. L’argent ne coule pas à flot, Élisa est habillée souvent avec des vêtements mal adaptés, des chaussures trop grandes. En classe, on ne la remarque pas trop et on se moque d’elle parfois. Elle aimerait être écrivain mais elle sait qu’elle doit rester à sa place, ne pas trop se faire remarquer.

Béatrice est une fille apprêtée, qui vit dans une belle maison. Sa maman qui a toujours rêvé d’être miss, ou mannequin, a reporté ses envies sur sa progéniture. Elle prépare, déjà, une carrière pour Béatrice, espérant qu’elle réussira mieux qu’elle, qu’elle s’imposera et fera des envieux. Elle établit des contacts, prévoit les castings, surveille l’alimentation, la tenue pour que tout soit parfait.

En 2003, c’est la naissance des blogs. Elles ont dix-sept ans, le père d’Élisa les initie et elles en créent un pour parler de leur amitié. Mais « l’amitié n’est pas photogénique. » L’une est dans la discrétion, l’autre dans le paraître. Leurs liens peuvent-ils résister à tant de différences ?

C’est avec des allers-retours que l’auteur nous conte ces deux décennies. Les personnages sont fascinants. Élisa n’arrive pas vraiment à exister par elle-même. Elle est figurante dans la vie des autres. Elle a besoin de se voir en Béatrice, comme dans un miroir, pour se sentir vivante. Béatrice, elle se cache derrière le fond de teint, les bijoux, les tenues provocantes, tout ce qui brouille la vision, mettant un voile d’oubli sur ce qu’elle est réellement. S’exhiber pour mieux se cacher ?

Ce récit est captivant, on suit l’évolution des deux amies et de leur amitié de chapitre en chapitre. La place des hommes, du premier amour, le jeu de la provocation pour tester les sentiments…. Il y a de nombreuses réflexions intéressantes, notamment sur la photographie. Que met-on dans un cliché ? Soi-même ou une image ? Que choisit-on de donner à voir et pourquoi ? Qu’est-ce qui motive nos décisions ? Est-ce que les amitiés adolescentes peuvent perdurer ? Combien d’entre nous se sont données à fond, d’une façon entière, faisant rimer amour et toujours avec une amie à la vie à la mort ? Les parents, père ou mère peuvent-ils tenir une place identique dans la vie de leurs enfants ? Comment être celui ou celle qu’on souhaite être, faut-il faire de la place, qui faut-il quitter pour grandir et s’assumer ? Comment être soi sans décevoir sa famille ? Peut-on aimer une autre personne et ne pas savoir gérer l’intensité des sentiments, jusqu’à étouffer et détruire sans que ce soit une relation toxique unilatérale ?

J’ai apprécié que l’auteur cite des livres (l’amie prodigieuse …), des auteurs : Elsa Morante, Agota Kritsof … Silvia Avallone décrit à merveille l’ambivalence des sentiments, l’union de ces deux solitudes qui se cherchent, se perdent, mais ne peuvent vivre loin l’une de l’autre. Son écriture est précise (merci à la traductrice), on plonge dans chaque scène, dans chaque espace de vie (Biella, Bologne, etc …) C’est plein de contrastes, d’opposition, personne n’est blanc ou noir, chacun doit se construire et prendre, si besoin, le chemin de la rédemption.

C’est un recueil captivant. Il donne à réfléchir sur un monde qui, pollué par les réseaux sociaux, n’est parfois qu’apparence.


"Marche en plein ciel" de Gwenaëlle Abolivier

Marche en plein ciel
Auteur : Gwenaëlle Abolivier
Éditions : Le mot et le reste (6 Janvier 2022)
ISBN : 9782361399023
125 pages

Quatrième de couverture

En arpentant le chemin emprunté par Robert L. Stevenson il y a plus d’un siècle, Gwenaëlle Abolivier harmonise deux passions : l’écriture et la marche. Chaque pas qui l’éloigne de l’immobilité du quotidien, l’ouvre davantage à la littérature ; elle fait corps avec le paysage cévenol qui accueille son évasion.

Mon avis

Lâchez tout, partez sur les routes !

« [….] je sais que prendre la route c’est échapper aux lignes droites et à la circularité des idées. »

Journaliste et productrice sur France Inter, Gwenaëlle Abolivier est partie sur le chemin de Robert Louis Stevenson, dans les Cévennes. Elle n’avait pas, comme lui, un âne, mais un carnet pour écrire afin de regrouper deux passions : la marche et l’écriture.

Dans ce livre, elle raconte cette période de sa vie qui s’apparente à une (re) découverte. Parce que c’en est une, lorsqu’on se retrouve seule avec pour unique but d’être en harmonie avec la nature et dans son corps, en toute conscience. Gwenaëlle a fait quelques rencontres dont Marvejols et son ânesse. Ils ont parfois cheminé tous les trois, l’homme était curieux du parcours de vie de Stevenson, Gwenaëlle lui expliquait.

Son récit de voyage n’est pas un journal de bord jour après jour. Ce sont des réflexions, des partages, des anecdotes. Cette expérience a été enrichissante. La marche apaise, on revient à l’essentiel, et on le sent dans son texte avec la place de la nature, des animaux, qui s’intensifie au fil des pages. Plus on marche, plus on s’allège, les pensées négatives s’estompent, les mots, les phrases qui viennent à l’esprit rythment les pas, les cadencent. C’est une méditation contemplative parfois à l’arrêt, parfois en mouvement. L’auteur sent qu’elle se recentre sur l’instant présent, sur ce qu’elle ressent au plus profond, pour le vivre à fond.

Elle a commencé la randonnée quand elle était enfant. Marcher est devenue une drogue, une addiction. Les courbatures sont vite oubliées, le corps réclame sa « dose » de kilomètres, on se sent heureux lorsqu’on a atteint le but qu’on s’est fixés. On se retrouve à sa juste place, là où on doit être, simplement bien sans chercher à analyser. C’est un équilibre tout naturel qui s’installe. On profite avec une acuité affinée de chaque moment, un vol de papillon, un chant d’oiseau, une fleur sauvage, un arbre…. Le plaisir de réussir et d’atteindre le lieu où on voulait aller est immense, le goût de l’effort et la satisfaction d’être arrivé sont des récompenses.

Gwenaëlle Abolivier profite de son recueil pour nous parler de Stevenson mais également de Johan Muir, un homme peut-être moins connu mais à découvrir. Il est né en Ecosse en 1838, il n’était pas très courageux et passait plus de temps dehors qu’à se préoccuper de ses études. En 1849, avec sa famille, il est parti aux Etats-Unis et sa vie a été transformée. Il a été un des premiers naturalistes modernes et n’a cessé de militer pour la protection de la nature. Gwenaëlle en parle si bien qu’elle m’a donné envie de découvrir ce qu’il a écrit.

Cette lecture est agréable, elle repose. On visualise les paysages, les scènes, on entend les bruits de la nature et une fois la dernière page tournée, on se sent reposé, revigoré, prêt à se saisir de son sac à dos et de ses bâtons pour parcourir les chemins et vivre à son tour une belle aventure. 

"Langue morte " d'Hector Mathis

 

Langue morte
Auteur : Hector Mathis
Éditions : Buchet Chastel (6 janvier 2022)
ISBN : 978-2283034729
256 pages

Quatrième de couverture

Face à l’immeuble de son enfance, un homme se souvient. Sa famille, ses amours, la banlieue et les voyages. Cette évocation poétique du passé le conduira jusqu’au petit matin : à l’aube d’une époque nouvelle.

Mon avis

« Le numéro quatre s’allume […] Il se remplit des souvenirs des autres. »

L’homme est là face à l’immeuble de son enfance, les souvenirs remontent, l’envahissent, lui font chaud au cœur, froid dans le dos, c’est selon…. Ils sont là, vibrants, vivants, présents comme autant de passages émotionnels vers l’âge adulte qu’il partage avec nous.

Les chapitres, non numérotés, s’enchaînent, ce sont des « photographies » de chaque « espace-temps » présenté avec finesse. Le cheminement de l’enfance vers la maturité est évoqué avec sobriété, humour, parfois un brin de gouaille comme si le gamin resurgissait pour parler lui-même de ce qu’il a vécu. Il y a l’école, les maladies, les copains, les premières pratiques, les escapades, le rôle du frère. Hector Mathis est né en 1993, ce n’est donc pas ce qu’il a vécu qu’il présente. Pourtant, son récit est très réaliste. On plonge dedans comme si on regardait un film en noir et blanc qui finirait en couleur car le progrès est arrivé et tout se colore au fil des années.

Avec ce livre, on voyage sur toute une vie et dans plusieurs régions et pays en fonction de ce que raconte le narrateur. C’est avec une acuité toute particulière que sont tissés, sous nos yeux les lieux et les événements. Chaque terme choisi est précis, porteur des sens. La famille, les amis, tous sont campés avec suffisamment de détails pour les rendre palpables. Ce sont les expériences plus ou moins bonnes qui font grandir, qui rendent plus mur, plus « homme ». Parfois le présent revient en trombe. « Je voudrais revenir à moi. Quitter ce béton idiot. ». Mais le numéro quatre est toujours là et avec lui son lot de réminiscences. Il s’éloigne, mais, quelques mètres plus loin, c’est un autre fait qui lui saute aux yeux, au cerveau, qui l’habite et il faut qu’il le couche sur le papier.

Est-ce que celui qui rédige se vide de ses maux, de ses mots ? Parce qu’écrire serait pour lui la seule façon d’avancer, d’aller vers l’avenir en laissant le passé derrière lui, non pas en « réglant ses comptes » mais en couchant sur le papier ce qu’il a besoin d’évacuer, qui pèse, qu’il traîne et qu’il juge nécessaire de poser pour continuer la route. D’ailleurs le rythme imposé par le phrasé morcelé donne l’impression d’une écriture dans l’urgence pour se libérer.

J’ai aimé que chaque chapitre nous montre le bruissement des ressentis du narrateur, ses émois, ses peurs, ses envies, ses désirs, ses choix … Il n’est pas nostalgique, il ne regrette pas grand-chose, il analyse avec doigté ce qui l’a amené à être lui ici et maintenant. La place des sentiments est importante, on sent qu’ils ont toujours été forts, aidant l’homme à se construire.

C’est un recueil comme je les aime où chaque mot est à sa juste place. L’écriture est cadencée comme une chanson, un poème, les phrases courtes jouent une mélodie qui chantonne à l’oreille. C’est délicat, posé, porté par une langue envoûtante qui n’a rien de morte tant elle vous séduit, vous enchante. 

Je ne connaissais pas l’auteur, je suis heureuse de ma découverte et je vais me pencher sur ses précédentes publications.