"SEMCHEM Le semeur de cheminées" de Frédéric Mélis


SEMCHEM
Le semeur de cheminées
Auteur : Frédéric Mélis
Éditions du Volcan (20 Décembre 2013)
ISBN : 978-2954683300
52 pages



Quatrième de couverture

Tout commence par la lecture d’une étrange histoire racontée par un maître d’école à ses élèves. Elle va faire naître chez notre jeune héros, Semchem, une drôle d’idée. Pourra-t-il la réaliser ?

Mon avis

C’est un conte de Noël pour enfants. On peut leur lire à partir de trois ans, ils peuvent le découvrir seuls lorsqu’ils ont accès à la lecture. Le vocabulaire n’est pas trop difficile, les illustrations sont fines et délicates, pas surchargée, colorées avec goût, de vraies aquarelles.

J’ai aimé la ténacité de Semchem et la réponse de son maître qui le guide, ne le décourage pas mais ne lui dit pas vraiment ce qu’il doit faire. J’ai apprécié la précision des dessins, leur finesse et le fait qu’ils n’aient pas forcément le même format.

C’est le rêve d’un petit garçon qui suivra sa route, jusqu’au bout pour arriver à concrétiser son projet.
Un album à découvrir et à offrir….

NB: Et cerise sur le gâteau : cet album est imprimé sur du papier provenant de la gestion durable des forêts….



"La vie adagietto" de Jacques Borni


La vie adagietto
Auteur : Jacques Borni
Éditions : du Volcan (Juin 2017)
ISBN: 978-2954683393
190 pages

Quatrième de couverture

C'est une famille où tout est prétexte au bonheur. Gaétan, Rosana et Antoinette, enfants d'un père érudit et d'une mère aimante, sont complices d'une vie de découvertes, de joie et de bonne humeur. L’année scolaire se termine et l’été est propice aux prémices de l’amour avec l’incertitude de ses choix. Passionnée de musique, Rosana doit quitter le cocon familial pour une nouvelle vie parisienne. C’est un nouvel univers rempli de rencontres et de découvertes artistiques qui s'offre à elle. De ses premiers émois aux relations affirmées, Rosana va prendre sa place dans un monde qu’elle a choisi.

Mon avis

Avant de parler du contenu du livre, je souhaite évoquer sa couverture. Stylée, épurée, avec ce demi cadre gris sur la gauche, le choix de la police de caractères parfaitement adaptée et une photo superbe, toute en nuances, magnifique de délicatesse. Le tout accompagné « d’un marque ta page» assorti.  En allant sur le site de l’éditeur, j’ai découvert que la plupart des romans était présenté ainsi. Cela dénote pour moi, une recherche et une réflexion de très bon goût.  Cette parenthèse terminée, je rentre dans le vif du sujet.

L’auteur l’annonce dès les premières pages : « […] ceux qui achètent des livres ont bien le droit, une fois en passant, de se voir proposer un ouvrage qui ne devrait pas leur laisser de tristesse au cœur ! »
Non, ce n’est pas un « feel be good » de plus, pas de la chik lit non plus, encore moins une mièvrerie…. C’est une chronique d’une famille ordinaire, comme on peut en rencontrer au quotidien. C’est notamment sur les émois des jeunes gens, que Jacques Borni s’est penché. Entre les flirts de vacances, le premier amour qui ne jamais s’oublie, la découverte des émotions, de son propre corps et de celui de l’autre, tout est abordé avec subtilité… L’ensemble est écrit avec doigté, tendresse, et intelligence. De plus, l’orthographe et le vocabulaire sont irréprochables ! On s’attache surtout aux pas de Rosanna. Elle va partir étudier à Paris, un saut dans l’inconnu, vers l’inconnu….Et pour une jeune adolescente, ce n’est pas si simple. A travers les différentes situations évoquées, on la voit évoluer,  elle doit se positionner, choisir sa route, tenir compte de ce qu’elle pense et ressent tout en restant intègre….

J’ai trouvé ce récit apaisant. Il offre une parenthèse agréable et glisse une douce musique sous les yeux par l’intermédiaire du phrasé de l’auteur. Son style est harmonieux, on entendrait presque chanter les mots !

"La maison oubliée" de Cédric Bruneaux


La maison oubliée
Auteur : Cédric Bruneaux
Éditions :  Les Sentiers du Livre (Juin 2018)
ISBN : 9782754307284
240 pages

Quatrième de couverture

En terminant sa longue tournée de concerts, Norianna se voyait déjà sur une plage paradisiaque à siroter des cocktails, mais ceci étant sans compter que Bradley, son manager, avait d'autres projets pour elle. Sur le trajet qui la mènera à l'aéroport, Nina de son véritable nom recevra un coup de téléphone auquel elle n'aurait pas dû répondre. Pourquoi le sort s'acharne-t-il sur elle ? Elle quittera New-York pour se retrouver dans un petit village normand, où elle finira par y découvrir une mystérieuse maison. Pourquoi les habitants du village tentent à tout prix à l'en éloigner ?

Mon avis

Lorsque j’ai commencé ce roman, j’ai pensé que je me trouvais en face d’une jeune femme en plein burn out. Ayant gagné un casting chantant de téléréalité, Norianna s’est trouvée propulsée sur le devant de la scène, poursuivie par les aficionados, les journalistes, etc. Contente de ce qu’elle vit … jusqu’au jour où….par un concours de circonstances, elle s’aperçoit que sa vie ne lui « appartient » plus… Une rencontre improbable et la voilà qui part loin, sur un coup de tête…. On ne peut que la comprendre tant la célébrité et le rythme effréné des stars doit être difficile à vivre, à supporter….

D’avions en taxis, elle atterrit dans un petit village normand où elle « flashe » sur une maison qu’elle se met en tête d’acquérir… Et là, tout dérape… Les villageois n’ont pas vraiment envie qu’elle s’installe. Elle rencontre des personnes bizarres, elle ne sait pas si elle peut leur faire confiance…. Tout semble échapper à son contrôle…

L’auteur nous plonge au cœur des tourments de Nina, sa part d’ombre la hante, et les événements surprenants qu’elle subit en Normandie ne la rassurent pas….  On sent l’inquiétude monter en elle avec, en parallèle, un besoin vital de comprendre ce qui se déroule sous ses yeux.  Mêlant une petite part de fantastique au quotidien de Nina, nous entraînant dans les non-dits du passé, la culpabilité, les remords de certains, la fourberie d’autres, Cédric Bruneaux campe une intrigue aux multiples facettes. Son écriture est fluide, son style endiablé vu le nombre de rebondissements  et de situations complexes dans lesquelles se trouvent les protagonistes.

C’est un livre agréable à lire ou le panachage des genres apporte une touche originale. Les différents personnages sont suffisamment développés pour nous intéresser. J’ai regretté que le rôle de Paul ne soit pas plus précis sur les dernières pages, il lui a manqué un petit quelque chose pour tout à fait me captiver. J’aurais souhaité qu’il explique plus en détails ses découvertes.  Je pense que l’auteur a de l’imagination, peut-être trop parfois, ce qui peut donner à certains lecteurs, une impression de confusion. Comme j’ai lu cet opus en une journée, je n’ai pas eu ce ressenti et j’ai passé un bon moment de lecture.



"Le sang des pierres" de Johan Theorin (Blodläge)


Le sang des pierres (Blodläge)
Auteur : Johan Theorin
Traduit du suédois par Rémi Cassaigne
Éditions : Albin Michel (Mars 2011)
ISBN : 978-2226220608
432 pages

Quatrième de couverture

À la fonte des neiges, les gens du continent réinvestissent l’île d'Öland  . Peter Mörner s’est installé dans une vieille maison dont il a hérité. De sa villa flambant neuve, Vendela  Larsson regarde cette lande dont elle connaît tous les secrets. Quant à Gerloff, vieux loup de mer de 85 ans, il a voulu revoir, peut-être pour la dernière fois, le soleil de son enfance… Mais pour eux, le printemps ne sera pas comme les autres. La mort rôde en cette nuit de Walpurgis, et les drames du passé resurgissent…

Mon avis

Veine sanguine

Le vent, les fauvettes à tête grise, la lande, les embruns, le soleil couchant éclairant les anémones sauvages, les dernières plaques de neige, les nuits mystérieuses, une carrière, les Trolls, les Elfes, leurs légendes, une ambiance qui s’installe, en même temps que le printemps, dès les premières pages sur l’île d’Öland au large de la Suède….

« Odeur de calcaire et de varech, de mer et de terre. Vent sur la plage, miroitement du soleil sur le détroit, hiver et printemps mêlés au-dessus de l’île. »

Des personnages divers et variés vivent dans cet environnement, ils sont de passage ou habitent à demeure. Qui sont-ils ? Un vieil homme qui ne veut pas rester en maison de retraite, un homme et ses deux enfants, un couple et leur chien et bien d’autres… Un point commun entre tous ? Ils sont attachés à ce lieu pour une raison ou une autre. Ils vont se croiser, s’éviter, se parler, se taire, se terrer, se cacher, s’exposer, chercher …. et entrevoir puis découvrir en profondeur certains événements du passé mais aussi du présent…
L’éclairage sur ces différentes situations sera apporté par des chapitres courts, allant de l’un à l’autre, du passé au présent, du réel à l’imaginaire, en passant par la lecture d’un journal intime.

On n’avance pas vite, c’est un peu comme si la nature imposait son rythme, pas d’actions spectaculaires qui s’enchaînent, pas d’hémoglobine et de violence à foison. Seulement des hommes, des femmes, des enfants qui cheminent pas à pas dans leur vie, essayant de maîtriser les événements qui, de temps à autre, leur échappent …
L’écriture est agréable, fluide, « aérée ». Les chapitres courts, alternant individus, époques, styles narratifs (journal intime ou récit à la troisième personne) évitent toute lassitude au lecteur.

J’ai apprécié Peter, le tourmenté (mais pas trop, il reste très humain), qui souhaite comprendre le passé de son père, sa fille, combattive m’a émue, les voisines sont intéressantes car différentes et bien ciblées dans leur caractère. Jerry, lui-même est attachant dans son combat pour parler, sortir des mots du plus profond de lui-même.

Ce qui me plaît dans ce genre de roman, c’est qu’au-delà de l’intrigue elle-même, il y a une atmosphère et elle est si bien décrite qu’on a l’impression de la ressentir par tous les pores de la peau. De plus, et cela aussi il faut le souligner, on ne trouve pas un enquêteur qui prend le pas sur les autres protagonistes. Il est là, mais ne tient pas une place outrancière. D’ailleurs peut-on dire qu’un individu domine plus que les autres ?

Je crois que l’élément principal, le presque « héros », est cette île, que tous habitent, au sens propre et au sens figuré, de façon différente, l’investissant de leur présence, mais aussi de leurs ressentis, de leur âme, donnant d’eux à cette contrée un peu magique comme elle, leur transmet d’elle ….. Les uns ne pouvant pas être dissociée de l’autre, cette terre d’accueil qui fait partie de leur histoire personnelle …..

"Rome ne paie pas les traîtres" de Matthieu Paulo


Rome ne paie pas les traîtres
Auteur : Matthieu Paulo
Éditions : Les Sentiers du Livre (3 Juillet 2018)
ISBN : 9782754307314
285 pages

Quatrième de couverture

En 147 av. J. C., alors que Rome vient d'anéantir définitivement Carthage, elle est confrontée à un nouveau danger : une révolte se lève dans toute l'Hispanie. Les Celtibères, voulant se libérer du joug romain, placent tous leurs espoirs en un berger : Viriathe. Des légions entières sont décimées, des milliers de soldats tombent. Alors que les Romains pensaient qu'il ne s'agissait que d'une rébellion passagère, ils finissent par prendre cette menace au sérieux et s'engagent dans un effort de guerre considérable. Scipion Emilien le Second Africain, chef militaire héroïque, s'appuie sur la volonté éteinte d'un homme populaire : le centurion Juventus Thalmas.

Mon avis

Les Guerres celtibères eurent lieu  au troisième et au deuxième siècles avant Jésus-Christ entre la République romaine et les différents peuples celtibères, qui habitaient dans la zone moyenne de l'Èbre et le plateau supérieur. C’est dans ce contexte historique que se déroule le roman « Rome ne paie pas les traîtres ». On y rencontre Viriathe (un personnage ayant existé dont on sait peu de choses), un jeune berger qui va oser tenir tête aux troupes romaines. En face de lui et des hommes qu’il rallie à sa cause, des guerriers romains aguerris, solides, habitués aux combats et sachant s’organiser. Pot de fer contre pot de terre ? Ce serait sans compter sur les inévitables trahisons, mensonges, magouilles, secrets espionnés et révélés que comportent la société et sans oublier la fourberie de certaines femmes…..

Pour faire relever la tête aux romains, le centurion Juventus Thalmas, qui était au bord de la faillite, est missionné. L’occasion pour lui, s’il réussit le défi, de redorer son blason et de monter en grade. Sa femme, Claudia, belle et ambitieuse le pousse à accepter même s’il doit partir combattre loin de leur foyer. Elle pensera à lui, lui restera fidèle, dit-elle ….  Alors, il y va et la situation ne va pas être aussi facile qu’on lui l’avait fait miroiter. D’abord, il y a des hommes qui jouent « double jeu » et qui vont lui faire des infidélités et puis en  face, il y a Viriathe et ses acolytes. Le jeune homme pousse tous ceux qui lui font confiance à donner le maximum. Il est pugnace, rebelle, assoiffé de vengeance et il n’ a plus rien à perdre. Sa détermination et sa rage sont exceptionnelles.
Dans ce récit, au fil des chapitres, nous allons suivre les « aventures » de ces deux hommes. Lorsqu’il s’agit du centurion, c’est lui qui s’exprime et qui dit « je », sinon le reste du texte est à la troisième personne. Bien ancré dans la période présentée avec des personnages très crédibles, développant les mœurs et coutumes de l’époque (avec un vocabulaire adapté), le texte de Matthieu Paulo est non seulement intéressant, mais également très vif, captivant par les faits que l’on voit se dérouler sous nos yeux. Fresque vivante et visuelle, on s’approprie très vite les différents protagonistes et on suit sans peine tous les événements.

Je ne connaissais pas  Viriathe et ce roman m’a donné l’envie de le découvrir un peu plus. J’ai donc consulté différents documents et c’est bien en rapport avec ce qu’on lit dans ce recueil.  L’auteur a réussi là un roman abouti, complet, fascinant. Il le fait avec un style et une écriture de qualité et une documentation complète qu’il a parfaitement intégrée à son intrigue. Non seulement, on passe un agréable moment de lecture mais en plus on apprend plein de choses ! Que demander de plus ?  

"L'évangile selon Youri" de Tobie Nathan


L’évangile selon Youri
Auteur : Tobie Nathan
Éditions : Stock (22 Août 2018)
ISBN : 9782234081772
306 pages

Quatrième de couverture

Élie : vieillissant, désabusé, divorcé, désencombré des illusions sur la vie. Voici comment on pourrait décrire ce psy aux méthodes particulières qui dirigea longtemps un centre d’ethnopsychiatrie au coeur de Paris. C’est un spécialiste en « étrangeté ».
Il faut prendre garde aux étrangers que nous croisons : parmi eux se cachent des êtres d’exception.

Mon avis

Et si je vous disais qu’un nouveau Dieu va arriver bientôt sur notre terre ? L’année prochaine par exemple ? Que penseriez-vous ? Est-ce cela qu’à voulu nous présenter Tobi Nathan ?

Elie est psy, dans tous les sens du terme. Psy pour recevoir ses patients, « psy » parce que lui-même n’a pas résolu ses propres problèmes ? Il le dit lui-même : « il a charge d’âmes », c’est ça son métier… D’autres le définissent en tant que « Psy des émigrés »… … Il reçoit beaucoup de monde notamment Youri, un réfugié. Qui va apporter le plus à l’autre ? Youri prend « le dessus » sur Elie, le guide, lui apporte ce qu’il a peut-être cherché longtemps….

Il se passe des choses bizarres dans ce roman et j’ai eu du mal à accrocher à l’univers décalé de l’auteur. Je ne suis même pas certaine d’avoir compris ce qu’il voulait transmettre et je m’en excuse. Pourtant l’écriture est agréable, le style fluide mais c’est le contenu qui « ne me parle pas… »

Sans doute suis-je trop « carrée », trop rationnelle, trop cartésienne…et l’ethnopsychiatrie n’est pas faite pour moi….

NB : J’aime bien la couverture !

"Nulle autre voix" de Maïssa Bey


Nulle autre voix
Auteur : Maïssa Bey
Éditions : de l’Aube (23 Août 2018)
ISBN : 978-2-8159-3018-5
248 pages

Quatrième de couverture

Elle a tué un homme, son mari. Elle sort de prison, quinze ans après. Mais, après avoir purgé sa peine, a-elle vraiment retrouvé la liberté ? Être une femme en Algérie est déjà propice à l'enfermement et au silence. Être une femme condamnée pour avoir ôté la vie d'un homme est au-delà des mots. Une femme, qui se présente comme chercheuse, fait irruption dans sa vie. Jour après jour, par la force de la parole retrouvée, ces deux femmes que tout sépare vont à la rencontre l'une de l'autre.

Mon avis

Le visible et le caché *

Elle a tué pour se libérer ….mais qu’on ne compte pas sur elle pour demander qu’on la comprenne,  qu’on l’excuse, que son passé explique son acte, que sa condition de femme algérienne soumise soit une raison pour avoir agi ainsi… Non, elle se tait, accepte le verdict et part en prison… Quinze ans … quinze longues années avec peu ou pas de visites, à supporter la promiscuité, les conditions difficiles et à se taire toujours… Une lueur dans tout cela : elle est devenue « écrivain public » pour les autres détenues et l’écriture la libère un peu…. « Là-bas, dans la maison d’arrêt, l’écriture m’a sauvée »
Elle ? N’a-t-elle pas de prénom ?  Serait-elle devenue invisible ? « par l'acte que j'ai commis, j'ai effacé mon identité et le prénom que mes parents ont choisi pour moi le jour de ma naissance. »  C’est un peu cela, elle est devenue transparente. Revenue dans l’appartement où le crime a été commis, elle s’applique à ne pas déranger, sortant tôt le matin et ne bougeant plus de chez elle le reste de la journée. A-t-elle peur ? Est-elle angoissée au point de s’être construit « une nouvelle prison » ?

Un jour, une personne sonne à la porte. Une femme qui se dit « écrivaine » (revendique—t-elle la féminité de ce nom commun ? ) Elle souhaite écrire un roman inspiré de son histoire. De rencontres en rencontres, la meurtrière (car il faut bien l’appeler comme ça, non ?) se laisse apprivoiser, glissant ça et là des confidences supplémentaires.  Si,  au départ, elle a regretté d’avoir dit oui, maintenant c’est le contraire. Elle s’attache à cette femme qui, en lui rendant visite, la relie avec l’extérieur, elle guette et attend sa venue. Elle ressent, elle aussi, en miroir de cette situation, le besoin d’écrire. Alors, elle se met à rédiger des lettres pour celle qui l’interroge, des missives qui vont plus loin que leurs échanges, et qu’elle lui donnera peut-être un jour….  Elle se munie également de carnets et laisse glisser sa plume… C’est elle que nous lisons et qui dit « je »….
« Nos conversations me laissaient un goût d'inachevé. Je voulais aller plus loin. J'ai compris, en revenant à mes carnets chaque soir, que l'écriture libère bien plus que la parole. »

De nombreux thèmes sont abordés dans ce recueil, la place de la femme dans la société algérienne mais également dans le couple, la relation à la mère et aux enfants (parfois « programmés » pour être ce que les adultes pensent être le meilleur pour eux), le jugement de la famille, des voisins, les silences, les non-dits, le poids de tous les « bien pensants » qui croient avoir raison….

Maïssa Bey est la voix des femmes algériennes, c’est une femme engagée,  fondatrice et présidente de l’association de femmes « Paroles et écriture ». Elle ose écrire sur des sujets brûlants et le fait toujours avec intelligence  et acuité . Lorsque je regarde la couverture de ses romans, je retrouve son style d’expression et j’aime à penser qu’elle doit choisir les illustrations de ses livres. Si on observe la première page de « Nulle autre voix », on constate la luminosité derrière une silhouette sombre en mouvement, tourmentée, les pieds sont flous comme le visage, effacés ?  Et ce dessin colle tellement au récit, au phrasé qu’elle emploie que c’est déjà magnifique…. En lisant cet auteur, je retrouve exactement la même chose que dans cette image de première page : une écriture lumineuse, solaire avec des passages troublés, crus, puis d’autres emplis de poésie et un ensemble cohérent qui vous frappe au cœur de plein fouet. Les phrases sont souvent courtes, épurées, Maïssa Bey  retient les mots puis d’un coup les lâche alors ils prennent vie, si vite pour se faire une place, inventer leur propre chemin… et ils arrivent en saccades sur le papier…. C’est beau, c’est douloureux, c’est parfois plein de colère contenue, de « silences »que l’émotion pourrait étouffer, faire taire, mais l’auteur le dit elle-même : « Je me suis libérée au moment où j’ai commencé à écrire… » et elle le fait si bien ! Merci, Madame, d’avoir  pris la parole pour toutes celles qui ne l’ont pas, qui n’osent pas et qui grâce à vos écrits, existent et survivent ….

* « Le visible et le caché. Deux socles sur lesquels repose la société. Ce qui ne se voit pas n'existe pas et ne peut donc pas être répréhensible. » 

"Moi, témoin" de Niki Mackay (I, Witness)


Moi, témoin (I, Witness)
Auteur : Niki Mackay
Traduit de l’anglais (Ecosse) par Claire Allain
Éditions : Marabout (22 Août 2018)
ISBN : 9782501122658
370 pages

Quatrième de couverture

« Ils disent que je suis une meurtrière. J'ai plaidé coupable. Mais la vérité, c'est que je n'ai rien fait...» Il y a six ans, Kate Reynolds a été retrouvée tenant dans ses bras le corps de sa meilleure amie, couverte de sang, le poing serré sur l'arme du crime. Elle a depuis purgé sa peine de prison et retrouvé sa liberté. Décidée à laver son nom, elle engage une détective privée…

Mon avis

Ce roman choral donne la parole à beaucoup de protagonistes. Chacun s’exprime en disant « je » et assez souvent les événements sont analysés selon différents points de vue en fonction de celui ou celle qui prend la parole. Les chapitres sont courts avec pour en tête le nom de la personne qui va parler, on ne peut donc pas faire d’erreur et il n’y a aucune difficulté à suivre ce qui se passe.

On va dans un premier temps faire connaissance avec Kate qui a été emprisonnée pendant six ans après avoir tué sa meilleure amie. Elles étaient sous l’emprise de l’alcool et de la drogue, les souvenirs de la meurtrière sont donc flous mais avec le recul, elle pense qu’elle n’a rien fait.  Elle revient s’installer dans la ville de son méfait ce qui déplait fortement aux parents de la victime (surtout sa mère) et à sa propre famille qui ne trouve pas cette idée très adaptée…. Elle ne se sent pas franchement aimée et soutenue, c’est le moins qu’on puisse dire ! Elle décide de faire appel à une détective privée pour essayer, si possible, d’y voir un peu plus clair dans ce passé trouble. Elle engage donc Madison Attallee. C’est une ex de la police qui plus est, elle était sur place le jour où Kate a été arrêtée….Curieuse coïncidence mais l’air de rien, cela lui permettra d’avoir accès au dossier et de rester en lien avec ses ex coéquipiers des fois que ….

C’est un récit trépidant avec de nombreux dialogues et pas mal de non-dits. On s’aperçoit très vite que le côté lisse de certains individus cachent quelque chose de plus noir, de sombre, parfois de mauvais…. L’enquêtrice, Madison, est attachante et je ne serais pas étonnée de la trouver dans un autre roman. Elle fume trop, mais ne boit plus, fait tout pour avoir une vie saine et donner une bonne impression. Elle est vive, tenace, impulsive et elle a du caractère, ça c’est sûr ! Et puis, elle raisonne, elle met bout à bout des observations, des indices, des petits trucs insignifiants et elle avance…. La relation qu’elle construit avec Kate n’est pas évidente.  Elle a quand même participé à son arrestation ! Mais en y réfléchissant, il lui semble que certains faits auraient mérité d’être approfondis, creusés et en fin de compte, est-ce que tous ceux qui, de près ou de loin, connaissaient les jeunes femmes, ont été interrogés correctement ? Kate, quant à elle, ré apprivoise sa vie et ce n’est pas aisé. Elle doit reprendre en mains un quotidien qui lui appartient mais parfois elle se sent épiée, surveillée…est-ce une réminiscence de son séjour derrière les barreaux ?

C’est le premier livre de Niky Mackay et il est bien évident qu’elle a encore une marge de progression mais pour un début, c’est plutôt prometteur. Elle maîtrise à la perfection les codes du genre.  Son écriture et son style sont rythmés (la traduction est bien faite) ce qui maintient le lecteur attentif même lorsqu’il revisite de mêmes faits. Je pense d’ailleurs que les différentes approches des situations permettent de rentrer encore plus dans « l’intimité » des individus qui, de ce fait, s’exposent en donnant leur avis et alors, ils laissent tomber le masque et se dévoilent donnant un aspect plus psychologique aux ressentis.

Cette lecture a été une agréable découverte et je ne manquerai pas de suivre cet auteur de près !

NB : une mention particulière pour la très belle couverture.

"La femme au carnet rouge" d'Antoine Laurain


La femme au carnet rouge
Auteur : Antoine Laurain
Éditions : Flammarion (5 mars 2014)
ISBN : 978-2081295940
236 pages

Quatrième de couverture

Un soir à Paris, une jeune femme se fait voler son sac à main. Laurent le découvre le lendemain, abandonné dans la rue, tout près de sa librairie. S'il ne contient plus de papiers d'identité, il recèle encore une foule d'objets qui livrent autant d'indices sur leur propriétaire : photos, notes, flacon de parfum... Désireux de la retrouver, l'homme s'improvise détective.

Mon avis

La nostalgie du possible….

Lu en moins d’une demi-journée, ce livre aura été une agréable parenthèse. Un libraire découvre un sac à main dans lequel il ne reste que ce que le voleur n’a pas pris…c’est-à-dire toute une vie… Photos, souvenirs, cailloux etc…  Chaque femme possédant un sac sait de quoi il en retourne, entre l’agenda qui paraît très classique, le mascara ou le rouge à lèvres (qui en dévoilent un peu plus sur les choix et les goûts de la propriétaire), il y a également des tas de petits objets qui pourraient en dire long….D’ailleurs, n’entend-on pas souvent : « Mais qu’est-ce que tu as là-dedans pour que ce soit si lourd ? »….Ouvrir un tel « contenant », c’est forcément entrer dans l’intimité de la personne à qui il appartient….

Laurent est libraire, il aime les livres et leurs « possibles », il aime rêver et comme on ne l’a pas reçu très vite à la police, il a ouvert le sac et étalé tout ce qu’il y avait à l’intérieur. Entre autres, un carnet rouge avec quelques réflexions, pensées… Emporté dans son élan, il se met dans l’idée de retrouver la femme qui a  perdu son bien pour lui rendre.

C’est frais, léger, plaisant à lire. L’écriture est fluide et assortie de nombreuses références littéraires ce qui apporte un plus à ce récit.
Bien sûr, ce n’est pas vraisemblable mais les romans ne sont-ils pas là pour nous offrir tous les possibles ?

"L'écho des morts" de Johan Theorin (Nattfåk)

L’écho des mots (Nattfåk)
Auteur : Johan Theorin
Traduit du suédois par Remi Cassaigne
Éditions : Albin Michel (Février 2010)
ISBN : 978-2226195791
416 pages

Quatrième de couverture

L'Écho des morts explore l'atmosphère étrange de l'île dÖland, où les Westin, une famille de Stockholm, ont décidé de s'installer définitivement. Quelques jours après leur arrivée au coeur de l'hiver, Katrine Westin est retrouvée noyée et son mari sombre dans la dépression. Alors que d'inquiétantes légendes autour de leur vieille demeure refont surface, la jeune policière chargée de l'enquête est vite convaincue qu'il ne s'agit pas d'un accident...

Mon avis

La couverture monochrome de ce roman m’a tout de suite interpellée. J’aime le bleu, tous les bleus, le bleu ciel d’orage, le bleu étoilé, le bleu marine, le bleu entre chien et loup lorsque la nuit gagne sur le jour….Je n’avais pas encore vu le bleu des yeux de l’auteur ;-)  J’ai plongé dans le bleu de cette première page et dans le livre en même temps comme attirée (inexplicablement je l’avoue) par un aimant…. Et dès les premières lignes, j’ai été envoûtée, mais aussi « enveloppée » par l’atmosphère créée par Johan Theorin…..

L’auteur est suédois et il situe son intrigue sur l’île d’Öland, en Mer baltique, où vit la famille de sa mère. Il y a fait de nombreux séjours et a sans aucun doute puisé son inspiration dans le folklore et les légendes transmis en héritage…. Ce lieu est surnommé «l'île du soleil et des vents ». Öland peut être douce, accueillante et gaie quand il fait beau mais dure, hostile et sombre quand l’hiver est là. C’est alors, le froid, la mer glacée, les congères qui dominent et la nature reprend le dessus, sauvage, indomptable.  

Deux phares dont un éteint, une plage, un bout de lande, les deux battus par les vents, une maison, une grange et beaucoup de travaux de rénovation à faire et surtout l’horizon à perte de vue.  Voilà un challenge intéressant pour les Westin et leurs deux enfants qui ont décidé de quitter  Stockholm. Remettre en état des habitations, c’est leur dada, ils aiment ça et puis Katrine, la jeune épouse, retrouve ainsi un peu ses racines familiales. Ils s’installent en août, et le père de famille vient définitivement en octobre le temps de finir son boulot dans la grande ville.  On leur parle de légendes, de croyances liées à leur habitation et aux phares , suite à des naufrages en mer mais rien ne les perturbe.  Ils sont jeunes, beaux, emplis d’énergie, que peut-il leur arriver ? Ils ont choisi, en conscience de laisser derrière eux le bruit, l’agitation pour venir dans ce coin perdu mais si beau quand tout vous sourit….alors les racontars ne les atteignent pas….

Et un jour, tout bascule, le bonheur n’a pas duré… Katrine est retrouvée noyée, chute accidentelle, meurtre, que s’est-il passé ? Joakim, le jeune papa sombre dans un profond mal-être accompagné d’un certain malaise. Livia, sa fille, semble avoir des visions, la porte de la grange fermée chaque soir est parfois ouverte, il y a des bruits bizarres mais il est tellement fatigué, que croire, que penser ?  Tilda, une policière fraîchement nommée est chargée de faire un rapport sur les faits. Elle rencontre régulièrement son grand oncle Gerlof  qui a toujours vécu là. Il a plus de quatre-vingts ans, l’esprit affuté, et lui apporte une aide précieuse par ses connaissances du terrain, de la météo et des mœurs du coin. Elle a bien besoin d’un coup de main, Tilda, vu qu’elle se pose des questions sur la noyade et qu’elle doit également enquêtera sur une série de cambriolages… tout en essayant de régler ses problèmes personnels.

L’écriture de Johan Theorin vous pénètre, vous englobe. Il installe à petites touches une ambiance. Tous les sens sont sollicités. Vous sentez que quelque chose vous effleure tant vous vous identifiez aux personnages, puis les sons, les goûts, les odeurs, les paysages arrivent et sont présences…. Et vous êtes là-bas, à trembler, écouter, vibrer au moindre écho, écarquillant les yeux dans le noir… Le style et le phrasé sont indéfinissables, ils vous plantent un décor tellement visuel, vivant, qu’ils magnifient ceux qui y vivent donnant une aura particulière aux individus habitant cette île. L’auteur introduit habilement une toute petite part de fantastique à son récit, glissant également des événements du passé que nous découvrons dans certains chapitres. Cela apporte à l’ensemble une approche encore plus « feutrée », empreinte de mystère, de silences, d’échos …. et chut….écoutez…..ou plutôt lisez…..







"Voyou" de Itamar Orlev (טידנב)


Voyou (טידנב)
Auteur : Itamar Orlev
Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
Éditions : Seuil (16 Août 2018)
ISBN : 9782021365825
464 pages

Quatrième de couverture

Lorsque sa femme le quitte, emportant loin de lui leur jeune fils, Tadek voit sa vie se lézarder, rattrapée par la solitude. Son frère et ses soeurs sont depuis longtemps partis d'Israël, et sa mère, face à son désarroi, n'a qu'une rugueuse indifférence à lui offrir. Il n'a plus pour compagnie qu'un fatras de souvenirs, de cauchemars - et un fantôme, celui de son père, qu'il n'a pas revu depuis vingt ans. Sur un coup de tête, Tadek décide alors de quitter Jérusalem pour retrouver ce dernier, qui croupit dans un hospice de Varsovie. Nous sommes en 1988, et la Pologne est grise derrière le rideau de fer.

Mon avis

Qu’elle est longue la route menant au pardon ….

Ce roman est magnifique. Il explore la question de la filiation à travers la relation de Tadek, d’une part  avec son père qu’il n’a pas vu depuis des années et d’autre part avec son propre fils puisque sa femme l’a quitté en emmenant leur rejeton.

Dans le récit, Tadek est parfois seul, ou avec sa mère, ou avec son père, et bien sûr avec sa femme et son fils ou seulement ce dernier. Suivant les personnes avec qui il est, son approche de la conversation est différente. On le sent sur la retenue avec sa maman, d’autant plus qu’il s’aperçoit qu’elle est plutôt fâchée avec la vérité. Quand il rencontre son père, il peut passer de l’énervement (parfois teinté d’un peu de mépris, voire de dégoût et de colère) à une certaine forme d’amour qui le pousse à rester, à agir et à essayer de comprendre cet homme qui reste mystérieux à ses yeux. Avec sa femme et son fils, c’est la maladresse et le manque d’expérience qui dominent.

On alterne les passages passé / présent et tout n’est pas forcément « ordonné ». Ce n’est pas indispensable. Ce qui est important, c’est de constater combien tous ces liens peuvent construire ou détruire un homme. Stefan le père de Tadek  a séduit des femmes, beaucoup, trop sans doute et son fils lui en voulait de ne pas être présent….
« Et j’ai retrouvé la même haine qu’à l’époque, mais décuplée parce qu’il arrivait de nouveau, dans sa vieillesse, à éveiller en moi un terrible sentiment de culpabilité ; parce que, en une seconde, il avait de nouveau fait de moi un fils merdique…. »
Quand  c’est sa mère qui évoque des souvenirs, il n’y a pas toujours de repères spacio temporels. On est dans le passé, et cela suffit. La famille et son histoire prennent  forme petit à petit, de chapitres en chapitres.

Tadek peut-il pardonner à un père qui l’a abandonné ? Va-t-il passer sa vie à tenter d’obtenir sa reconnaissance ? Il oscille entre être horrifié par certains actes de son géniteur et le prendre pour un héros…. Cette visite auprès de celui qui lui a donné la vie,  et qui habite maintenant dans un hospice à Varsovie va déclencher des révélations en cascade. Est-il prêt à les entendre, à les recevoir ? Le silence et l’oubli ne sont-ils pas préférables ?  Sur fond de seconde guerre mondiale et d’événements douloureux pour le passé (Stefan a vécu des choses horribles), sur fond de pauvreté en Pologne pour le présent (qui se situe pendant l’année 1988), ce récit est poignant tant il est rédigé avec une acuité profonde sur les relations humaines et sur le contraste entre les époques, les lieux de vie, l’évolution des pays, le choix des hommes de rester ou de fuir……

L’écriture de l’auteur est atypique. Il emploie le « je » et on a l’impression de lire une biographie. Il est capable de relater des événements graves en les tempérant avec une espèce d’ironie, comme s’il se moquait de lui-même. Le style est puissant, intense, profond et  fort.  Tout au long de ce texte, Itamar Orlev nous rappelle combien le chemin qui mène à la rédemption est difficile, combien être un homme tout simplement, s’apprend chaque jour …..

"Au commencement était la mer" de Maïssa Bey


Au commencement était la mer
Auteur : Maïssa Bey
Éditions de l’Aube (Janvier 2016)
ISBN : 978-2815913607
180 pages

Quatrième de couverture

Au commencement était la mer... Les criques violentes et sauvages. Des refuges où les mènent leurs échappées. Ils s'y promènent sans crainte. Ils ont oublié, ils oublient - dangereux et merveilleux prodige de l'amour - la peur qui fait se terrer les hommes derrière des murs de plus en plus hauts, de plus en plus fortifiés. Nadia, frémissante devant les promesses de la vie et rebelle au destin qu'on lui impose.

Mon avis

Ce livre est un bijou.  Porté par une écriture poétique, posée, ne sombrant jamais dans le pathos, l’auteur nous dévoile un pan de la  vie de Nadia…. Frêle, fragile, mais volontaire, cette jeune fille se découvre femme sous les regards d’un homme. La complicité qu’elle vivait avec la mer, le vent et les éléments qui lui fouettaient le visage,  activaient son sang ….. elle les rencontre avec Karim…. Il la fait exister, vivre, rêver …… Il lui apprend à conjuguer le verbe aimer à tous les temps……

Au commencement ce sont la mer et le soleil qui caressent son corps, son esprit, son cœur, avides d’une autre vie, de sensations que Djamel, le frère aîné,  veut éteindre. Parce que Nadia, elle n’a pas le droit, elle doit faire ce qu’on lui dit, ce qui est décidé et que sa famille juge bon pour elle. Ne pas courir tête nue sur la plage, ne pas se promener….Ne pas vivre, ne pas penser, obéir ? On est en Algérie et Maïssa Bey nous fait ressentir tout le poids familial et celui des traditions.

Mais Nadia a soif de prendre en main son destin, de choisir, d’agir et le regard que lui lance le fils des voisins la rend belle, heureuse…..
« Elle a tant attendu ces instants.
Elle a tant attendu, qu’au plus fort du bonheur ce n’est jamais vraiment le bonheur. »
Mais a-t-elle le droit dans le contexte où elle vit de décider ?  Peut-elle choisir ?

Ce roman est empreint de délicatesse, de discrétion, les mots nous sont offerts, nous sont donnés pour comprendre ce que vit Nadia mais jamais l’auteur n’en fait trop. Le dosage est subtil, les situations posées en quelques lignes et ce qui n’est pas écrit se devine aisément. C’est sans doute là, la force de ce texte, nous apporter in et off toute une palette d’émotions… Ce qui n’apparaît pas dans les phrases est sous jacent, c’est une histoire d’atmosphère palpable sans être pour autant décrite et exposée….. Il y a des phrases sans verbe, d’autres sans sujet et pourtant toujours le ton est juste, comme si chaque mot se suffisait à lui-même….
« Tout un été au bord de la mer ! C’est un peu comme un rêve. Un rêve si fragile qu’au matin, on ose à peine ouvrir les yeux et les fenêtres sur l’immensité saisissante et bleue de la mer et du ciel confondus. »

C’est un livre qui m’a bouleversée tant il présente  une situation actuelle, difficile à accepter, à comprendre. Le sujet est grave mais le propos est rédigé avec l’intelligence du cœur et si le tragique habite les pages, Nadia rayonne car elle ne baisse jamais les bras.


"Carnaval noir" de Metin Arditi


Carnaval noir
Auteur : Metin Arditi
Éditions : Grasset (16 Août 2018)
ISBN : 9782246816003
400 pages

Quatrième de couverture

Janvier 2016  : une jeune étudiante à l’université de Venise est retrouvée noyée dans la lagune. C’est le début d’une série d’assassinats dont on ne comprend pas le motif. Elle consacrait une thèse à l’une des principales confréries du xvie siècle, qui avait été la cible d’une série de crimes durant le Carnaval de Venise en 1575, baptisé par les historiens «  Carnaval noir  »… Cinq siècles plus tard, les mêmes obscurantistes qui croyaient faire le bien en semant la terreur seraient-ils toujours actifs  ?

Mon avis

Le dernier roman de Metin Arditi est très intéressant et complet. L’auteur nous emmène à Venise où une jeune étudiante qui rédige une thèse fait des recherches sur une confrérie liée à  une série de crimes en 1575. Malheureusement elle est retrouvée noyée. Un court article venait d’être publié sur son sujet de travail. Avait-elle fait une découverte qui dérange (et dans ce cas, sa mort n’est pas accidentelle) ou a-t-elle glissé dans le canal ? Nous allons aussi à Genève ou un excellent professeur de latin médiéval trouve quelque chose qui l’interpelle dans un livre ancien qu’il vient d’acquérir. Et puis, nos pas se rendent également à Rome où le Pape n’est pas en odeur de sainteté …. à tel point qu’un attentat pourrait se préparer contre lui….

Complots, trahisons, Curie romaine, Daesh, Copernic, prophétie sur le Christ, extrême-droite, manipulations, embrigadements de jeunes gens etc, autant de thèmes abordés par l’auteur…. Quels sont les liens qu’il est possible d’établir ?

Metin Arditi a l’art et la manière. Il vous place une intrigue qui a tout de réel dans un contexte historique qu’il vous appartient de vérifier, en vous baladant entre passé et présent. C’est un conteur hors pair doté d’une écriture fascinante. Il y a suffisamment de rebondissements, d’indices pour que le lecteur s’imprègne de cette aventure et ne la lâche plus. L’atmosphère des différents lieux est parfaitement retranscrite. Vous sentez : l’angoisse monter dans la pénombre vénitienne, l’emballement des jeunes qui participent à un camp de « formation », la peur de certains qui se sentent surveillés, suivis….

Certains protagonistes de cet opus sont vraiment attachants. J’ai particulièrement apprécié Bénédict Hugues, le professeur d’Université qui risque de partir enseigner à Fribourg. Il est parfois maladroit (entre autres dans sa relation avec son fils), un peu coincé mais tellement passionné !  

Tout se déroule, dans le présent, sur sept mois, entre Janvier et Juillet 2016. Les événements récents sont mis en lumière et en parallèle avec ceux du passé. C’est vraiment bien construit, captivant et c’est une réussite !

"Reviens" de Samuel Benchetrit


Reviens
Auteur : Samuel Benchetrit
Éditions : Grasset (16 Août 2018)
ISBN : 978-2246784029
2252 pages

Quatrième de couverture

Son fils est parti, son ex-femme le harcèle, son éditeur le presse, des mariées de téléréalité le fascinent, Pline l’Ancien le hante, un canard le séduit, une infirmière bègue le bouleverse... Bienvenue dans le monde tendre et poétique d’un écrivain en quête d’inspiration et d’amour.

Mon avis

 Si vous cherchez une lecture cartésienne, logique, cohérente ou raisonnée…passez votre chemin. Si vous cherchez un « livre ami » (pour reprendre ce qu’en dit l’auteur (entretien du dimanche 12 Août dans le Progrès)) alors foncez !  Ah, mais qu’est-ce qu’un livre ami ? Je cite sa réponse :
« J’ai pris cette expression que j’aime bien dans L’Attrape-Cœurs » de Salinger. Le personnage, Holden Caulfield dit : « J’aimerais un livre ami ». C’est un livre qui tiendrait dans la poche, qui serait comme un copain. »

Alors, en quoi ce livre peut-il être un livre ami ? L’auteur y présente un écrivain, son alter égo. C’est amusant, désopilant, plein d’(auto) dérision. Il le dit lui-même : « J’ai mis dans ce livre –c’est presque ridicule de le dire comme ça-les meilleurs moments de ma lose de ces dernières années… »

Dans son roman, on rencontre des gens ordinaires : nous, le voisin ou celui qui habite un peu plus loin… Lorsque Samuel Benchetrit raconte son cauchemar avec Amazon, on ne peut pas faire autrement que penser à untel ou untelle qui a vécu des choses similaires (à moins que ce soit nous…)

C’est amusant, déroutant, à lire à petites doses pour rire, sourire ou laisser tomber parce que son imagination ne nous convient pas…

Moi, j’ai ri, parce que le côté absurde était malgré tout équilibré par la relation du personnage principal avec son fils, qui elle, était emplie de tendresse et d’amour…. Et puis rire, ça fait du bien !

"Khalil" de Yasmina Khadra


Khalil
Auteur : Yasmina Khadra
Éditions : Julliard (16 Août 2018)
ISBN : 9782260024224
264 pages

Quatrième de couverture

Vendredi 13 novembre 2015. L'air est encore doux pour un soir d'hiver. Tandis que les Bleus électrisent le Stade de France, aux terrasses des brasseries parisiennes on trinque aux retrouvailles et aux rencontres heureuses. Une ceinture d'explosifs autour de la taille, Khalil attend de passer à l'acte. Il fait partie du commando qui s'apprête à ensanglanter la capitale. Qui est Khalil ? Comment en est-il arrivé là ?

Mon avis

« Il ne s’agit pas de comment ça finit, mais de comment ça commence. »*


Avec un ton très juste, sans fioriture inutile, Yasmina Khadra a pénétré dans l’esprit et l’intimité d’un kamikaze, Khalil. Une prise de risque à la mesure de ce grand écrivain qui a réussi un nouveau roman empreint de vérité, même si elle dérange. Aucun jugement, aucun atermoiement,  des faits, rien que des faits … Khalil  a grandi en Belgique mais il ne ressent pas de sentiment d’appartenance à ce pays, dans lequel il arrive qu’on lui fasse comprendre qu’il n’est qu’un étranger.  Que faire pour « être quelqu’un », pour « exister » ? Lorsque de fréquentations en fréquentations, il se retrouve face à des choix, il ne veut pas perdre la face, il suit le mouvement dans un premier temps, puis, de fil en aiguille, il se construit une nouvelle personnalité, persuadé d’être dans le vrai. Pas ou peu de dilemme, plus il avance, plus tout cela lui apparaît comme la seule solution, qui plus est, la meilleure.
« J’étais sur leur chemin, objet perdu, ils m’ont ramassé et m’ont gardé puisque personne ne m’avait réclamé . »

Avec un doigté remarquable, l’auteur pose des mots précis, choisis avec intelligence sur le cheminement de Khalil qui est en recherche, qui veut donner du sens à sa vie. Lui qui vivait de petits boulots, de petits trafics, lui qui vivotait et ne faisait pas grand-chose, se retrouve avec un idéal, une contenance. Il devient « visible »…. Le récit nous montre l’évolution intérieure de cet homme, mais également sa métamorphose profonde, la modification de ses relations avec la famille, les amis, les voisins …. A travers ses pensées, ses conversations, on le voit changer, devenir un autre, douter, puis revenir vers ses nouveaux frères….
« Je n’étais plus une épave à la dérive- j’étais de nouveau sur mes rails, parfaitement dans mon élément. »
En employant le « je »,  les paroles et les pensées de Khalil nous percutent de plein fouet. On le sent sur la brèche, de plus en plus versé du côté de la folie, qui pour lui, s’apparente à une forme de bien-être. C’est d’une lucidité terrible tant l’auteur colle au parcours de cet homme, montrant ce qui a pu l’amener à choisir l’inexplicable.  Il n’y a plus de discernement  dans le quotidien de ce futur kamikaze, seul compte son désir, son besoin d’être et pour cela il est prêt à tout….

Ce récit est une réussite, magnifiquement douloureuse,  mais une réussite. L’auteur a pris des risques en choisissant un tel sujet, il le maîtrise à la perfection, ne tombant dans un aucun travers. Son écriture est incisive, précise, poétique de temps à autre,
« La plaine semblait broyer du noir en ce jour sans joie et sans soleil. »

porteuse de sens, profonde, magnifiée par chaque terme employé d’une sobriété toute en retenue, d’une pertinence incroyable. Je ne sais pas comment s’est fait le choix d’un tel thème, comment le récit a été écrit, construit, mais ce dont je suis certaine, c’est que Yasmina Khadra est un excellent explorateur des âmes humaines…..

* page 141

"Né sous les coups" de Martyn Waites (Born under Punches)


Né sous les coups (Born under Punches)
Auteur : Martyn Waites
Traduit de l’anglais par Alexis Nolent
Éditions : Rivages Noir (Septembre 2015)
ISBN : 978-2743633349
480 pages

Quatrième de couverture

1984 : Margaret Thatcher est au pouvoir, les mineurs sont en grève. "Deux tribus partent en guerre", pour reprendre un tube célèbre. À Coldwell, cité minière du Nord, les mineurs ont lutté quasiment jusqu'à la mort, mais ça n'a pas suffi : manipulant l'opinion, recourant à la violence policière, les Tories avaient, à l'époque, méthodiquement cassé les reins du mouvement ouvrier. Pour les vaincus, le prix de la défaite sera exorbitant : vingt ans plus tard, Coldwell est une ville sinistrée, gangrenée par tous les fléaux sociaux. Né sous les coups est la fresque de tout un monde mis à terre qui lutte pour survivre sur deux générations, baignant dans la musique anglaise des années 70 et 80.

Mon avis

« Né sous les coups » est un roman noir, dur, mais superbement écrit. Je n’avais jamais entendu parler de ce récit et si j’étais passée à côté, je l’aurais regretté.

Les chapitres alternent entre « maintenant » (2001) et « avant » (1984). Il y a en toile de fond, les événements politiques de l’époque, les musiques (une play lits très bien choisie) et les émissions de télé. On se sent, de ce fait, tout de suite dans le contexte et on adhère beaucoup plus facilement aux personnages et à ce qu’ils vivent. Pas besoin de réécouter Renaud pour se souvenir de Margaret Thatcher et de sa poigne de fer (avait-elle un gant de velours ?...)  Les mineurs sont en grève, essaient de s’opposer aux décisions du gouvernement mais la répression est violente, très violente…. L’auteur nous montre ce combat, il nous rappelle comment les informations peuvent être transformées…
Un journaliste, Stephen Larkin,  essaie de dévoiler les faits bruts, tels qu’ils sont mais ses articles sont « remis en forme », histoire d’être plus dans le business….  Les autres protagonistes, notamment Tony, un footballeur qui n’a pas fréquenté les bonnes personnes, sont très intéressants par leur diversité et par la façon dont Martyn Waites les présente . On rencontre aussi : Louise, une jeune femme qui cherche l’amour et qui n’arrive pas à savoir ce qui est bon pour elle ;  Tommy, le voyou du coin, brutal et impulsif ; Mick un syndicaliste …. En 1984, ils se croisent, tissent des liens et presque vingt ans plus tard, le journaliste revient et là, c’est le choc….

Qu’est-il advenu de ceux qu’il a croisés il y a des années ? Comment ont-ils vécu leurs rêves, leur idéal ? Désillusion, difficultés pour chacun de trouver une voie, une place dans la société, réussite professionnelle ou échec, espoirs déçus ou réalisés ? C’est une peinture d’une société qui souffre que nous présente l’auteur, avec, malgré tout, un cheminement vers la  rédemption pour quelques uns …..Au milieu de tout ce noir, une fine lueur pour croire que peut-être…
« […] : au-delà des nuages, une petite lumière blanche. Un rayon de soleil à travers de lourds nuages. Une petite, fragile, révélation. »

Malgré le côté excessivement dur et bouleversant de ce récit, il se lit très bien. Il est très rythmé, l’alternance passé / présent maintient notre attention et notre souhait de connaître l’évolution de tous ceux qu’on côtoie. L’écriture et le style sont très vivants, fluides.

Ce n’est pas un texte politique mais l’approche de l’auteur fait nettement comprendre son opinion et c’est courageux. Il n’hésite pas à nous rappeler certains faits et à nous ouvrir les yeux sur ceux qui gouvernent … pas forcément bien d’ailleurs….

Cette lecture a été une révélation pour moi.  Je ne crois pas que ce livre soit très connu et c’est vraiment dommage….

"Le fleuve des brumes" de Valerio Varesi (Il Fiume delle nebbie)


Le fleuve des brumes  (Il Fiume delle nebbie)
Auteur : Valerio Varesi
Traduit de l’italien par Sarah Amrani
Éditions : Agullo (12 mai 2016)
ISBN : 979-1095718000
320 pages

Quatrième de couverture

La pluie tombe sans discontinuer et les eaux du Pô montent dangereusement. Dans le brouillard, une péniche dérive sans personne à bord : où est passé Tonna, le batelier ? Étrange. D'autant que la même nuit, son frère est retrouvé mort dans un accident suspect. Le commissaire Soneri se plonge dans le passé des deux hommes et exhume leurs lourds secrets.

Mon avis

On est dans la plaine du Pô. Un homme s’est défénestré à l’hôpital et en parallèle, son frère  a disparu en abandonnant sa péniche. Les deux frères Tonna ont-ils été « accompagnés » vers la mort ou ont-ils choisi de  s’en aller en même temps ? Le commissaire Soneri se lance dans l’enquête et va découvrir la face sombre de ces deux hommes.  Suite à plusieurs discussions avec un neveu, des connaissances ou autres, il s’avère que les frangins étaient des taiseux, farouches, l’un plus solitaire que l’autre mais surtout d’anciens fascistes ….

Difficile de savoir s’il s’agit d’une vengeance en lien avec une vieille affaire ou autre chose. Les habitants du coin n’ont pas envie de se confier, encore moins de se mêler des événements du présent, ils ont bien assez de vivre et de s’accommoder d’un « hier » pas toujours gai. Certains lâchent malgré tout quelques bribes.

L’atmosphère est humide, le Pô  tient une place énorme comme un personnage à part entière. Il englobe tout, fait flotter sa brume (qui cache l’assassin ?), étouffe et clôt l’horizon.  C’est dans un passé trouble, auprès de ceux qui n’ont rien oublié des affrontements d’autrefois, que devra se renseigner avec doigté le commissaire.  Il ne doit braquer personne et aller doucement. C’est un homme qui sort de l’ordinaire. Il aime bien manger, boire un petit coup lui est agréable mais heureusement lorsque son rythme ralentit, la belle Angela, sa compagne avocate le secoue. Elle peut même lui lancer des idées pour le faire avancer et pas que sur l’affaire qui lui tient à cœur…elle aime bien la bagatelle avec Soneri aussi ;-) et cela occupe leurs conversations (et apporte de la légèreté au livre ;-)

La richesse et l’originalité de ce roman tiennent dans son ambiance et son écriture qui se marient à merveille. Un mélange de lourdeur due à l’humidité, de lenteur (peu de faits), de fluidité (l’écriture qui coule comme les eaux du fleuve….) à l’équilibre improbable mais pourtant parfaitement réussi !

"La délicatesse du homard" de Laure Manel


La délicatesse du homard
Auteur : Laure Manel
Éditions : Michel Lafon (18 mai 2017)
ISBN : 978-2749933054
260 pages

Quatrième de couverture

Elle a échoué volontairement près d’un rocher du Finistère, face à la mer. Elle se fait appeler Elsa. Elle se prénomme Axelle. Elle ne veut pas qu’on lui pose de questions. Que cache-t-elle? Et lui, que cache sa rudesse ? Lui qui l’accueille sans même savoir pourquoi…
Un roman à deux voix. Deux voix qui se racontent, et se taisent. Deux voix qui laissent place aux pas des chevaux, au vent qui plie les herbes sur la dune, au ressac sur le rivage et aux souvenirs échoués sur le sable.

Mon avis

Guérir de son passé

Parfois, on a le moral un peu dans les chaussettes et on voudrait un remontant : chocolat chaud crémeux, couette douillette ou un livre doudou qui fait du bien.

Laure Manel, avec une écriture délicate, nous conte une belle histoire. Une de celles qui permettent de croire encore en la bonté des hommes et de rester optimistes en se disant pourquoi pas.

Une jeune femme « échouée » sur une plage est recueillie par un parfait inconnu, une chance pour elle : c’est un homme honnête. Il lui propose de l’héberger, le temps qu’elle se reprenne physiquement et moralement…. Il va vite découvrir qu’elle a des choses à cacher et qu’elle ne veut pas en parler…. Au fil des pages, à la manière d’un journal intime, Axelle et François « parlent ». Parfois, on a les deux points de vue d’un même événement et l’approche de chacun avec sa sensibilité. L’auteur alterne donc le regard d’un homme puis celui d’une femme sur des faits identiques. Elle arrive parfaitement à se mettre « dans la peau » de l’un ou de l’autre et à montrer combien ils sont différents et de temps à autre semblables…..

Si, dès le début du roman, on envisage la façon dont tout cela va se terminer, il est impossible d’imaginer le vécu de chacun et le douloureux chemin de ces deux êtres. Et les questions sont là : Qu’aurais-je fait, dit à leur place ? Serais-je resté debout ? Guérit-on de son passé et à quel prix ?

Avec un texte tout en nuances, Laure Manel nous emmène en Bretagne (et le charme du décor à une place prépondérante dans le récit) à la rencontre d’hommes et de femmes qui se doivent de prendre leur vie en mains sans se perdre sur des chemins de traverse. Une atmosphère « cocooning » que l’on quitte à regret.

"Snjór" de Ragnar Jónasson (Snjóblinda)

Snjór (Snjóblinda)
Auteur : Ragnar Jónasson
Traduit de la version anglaise d’après l’islandais par Philippe Reilly
Éditions : Points (Mars 2017) / La Martinière (Mai 2016)
ISBN : 9782757863787
360 pages

Quatrième de couverture

Siglufjördur, ville perdue au nord de l'Islande, où il neige sans discontinuer et où il ne se passe jamais rien. Ari Thór, qui vient de terminer l'école de police à Reykjavik, y est envoyé pour sa première affectation. Mais voilà qu'un vieil écrivain fait une chute mortelle dans un théâtre et que le corps d'une femme est retrouvé, à moitié nu, dans la neige. Pour résoudre l'enquête, Ari Thór devra démêler les mensonges et les secrets de cette petite communauté à l'apparence si tranquille.

Mon avis

Ari Thór a presque terminé l’école de police. Au moment des affectations, il choisit une petite ville de 1200 habitants au nord de l'Islande, Siglufjördur. Après coup, il ne sait pas très bien comment faire part de cette décision à sa compagne, Kristin, étudiante en médecine qui ne pourra pas le suivre…. Elle n’apprécie pas de ne pas avoir été consultée mais il est bien obligé de partir. Arrivé sur place, il fait connaissance avec son « chef » et un collègue qui lui font bien comprendre que chez eux, tout est calme et qu’on ne cherche pas à se compliquer la vie. D’ailleurs, on ne ferme pas sa porte à clés, tout le monde se connaît et se fait confiance…

On sent, dès le début, que Ari, la jeune recrue, a du mal à trouver sa place, qu’il ne faut pas qu’il en fasse trop au risque de déranger, de bousculer les habitudes bien établies. Et pourtant, il va bien falloir agir. Un vieil écrivain est retrouvé mort alors qu’il venait de préparer, avec d’autres, une pièce de théâtre. Que s’est-il passé ? Une mauvaise chute dans l’escalier ? Une petite « aide » pour tomber ? Un accident ou un fait prémédité ?  Il serait plus simple et plus rapide de classer l’affaire, non ?

Nous sommes en hiver et la petite ville est très difficilement accessible. Une route verglacée, un tunnel angoissant alors les suspects potentiels, s’il y a eu crime, sont forcément sur place. On se retrouve dans un espèce de huis-clos, froid, glaçant, presque sans couleurs tant il y a de la neige et du blanc. Ari est face à sa première enquête, alors il n’a pas l’intention de laisser tomber. A petits pas (il ya une certaine forme de lenteur dans ce roman, sans doute à cause du froid ;-), il avance, écoute, comprend, interroge une fois, recommence, réfléchit, observe, comprend…. Loin de Kristin, il se questionne également sur son avenir avec elle ….. Il ne peut pas rentrer à Noël, en tant que dernier arrivé, il est de permanence et puis, de toute façon, même à pied, les trajets sont difficiles alors…

Un espèce de malaise est en train de sourdre, Ari est tourmenté, il semble souffrir de claustrophobie,  de peur irraisonnée….  Dans sa mission, il fait de son mieux pour ne pas être influencé mais ce n’est pas forcément aisé … mais il  persévère et s’accroche….

C’est une lecture nordique  où le décor et la toile de fond (une bourgade et ses habitants) ont une importance capitale. Les deux sont d’ailleurs remarquablement décrits, tant la nature un tantinet hostile que les gens du coin, un peu taiseux, ombrageux mais à découvrir …. Le style donne une impression de lenteur mais je pense que c’est lié au contexte et à ce peu de mouvements vu qu’il n’y a qu’un lieu, qui plus est, pas très étendu.  L’écriture est fluide et tout cela se lit avec bonheur.




NB : le titre islandais signifie « Cécité des neiges »….




"Les singuliers" de Anne Percin


Les singuliers
Auteur : Anne Percin
Éditions : Babel (Août 2016) / Rouergue ( Septembre 2014)
ISBN :9782330066796
420 pages

Quatrième de couverture

Dans les années 1888-90, un jeune peintre belge, Hugo Boch, en rupture avec ses origines bourgeoises, s'installe à Pont-Aven et y fait la rencontre de nombreux artistes, notamment Gauguin. Ce dernier l'introduit dans l'avant-garde, dont Van Gogh est le maître scandaleux.

Mon avis

Ce roman épistolaire se situe à la fin du XIX ème siècle. Trois personnes correspondent : Hugo, qui écrit d’une part à Tobias, son ami, et d’autre part, à Hazel sa cousine, et bien entendu, ils lui répondent tous les deux.  Il y a également quelques courriers avec la famille. Hugo s’est installé à Pont Aven parmi une petite communauté de peintres dont Gauguin. Il a fui sa famille qui aurait voulu qu’il reprenne l’entreprise familiale de faïence. Tous les trois sont attirés par l’art et souhaitent en vivre.

Anne Percin mêle avec doigté des personnages fictifs et réels. A travers les courriers échangés, on découvre la difficulté de trouver « sa voie » en tant qu’artiste. Il faut ensuite s’affirmer, se faire connaître (dans le milieu de la peinture, le succès est parfois tardif comme nous le rappelle l’auteur grâce à des faits ayant existés).  Se faire descendre ou encenser par la critique, manger très peu par manque de moyens, se faire éjecter de certaines expositions, etc, c’est le lot de ces trois amis mal connus, méconnus, mais qui ne lâchent rien. Ils ont chacun des caractères et des approches de la peinture, de la photographie, très différentes. Ils développent des arguments, des idées dans chaque lettre non seulement sur la « méthode » employée, testée, mais aussi sur ce qui les pousse dans leurs choix et leurs rapports aux autres. On s’aperçoit que la place des femmes dans le milieu des artistes était très discutée à cette époque. On les voyait plus aux fourneaux et aux tâches ménagères que capables de s’exprimer dans des tableaux… D’où un certain dédain et du mépris…. Mais Hazel ne l’entend pas de cette oreille et a bien l’intention de se faire une place….

La forme de ce roman, à travers les différentes correspondances est très plaisante.  Elle permet à chaque protagoniste de partager ses pensées, de donner son avis, d’observer, d’analyser et de donner des informations sur  des faits historiques. Je n’avais jamais entendu parler du « groupe des Vingt (ou Les XX) »  qui est un cercle artistique d'avant-garde fondé à Bruxelles en 1883 par Octave Maus. Cela m’a donné envie d’en savoir plus.

 Les écrits sont très bien ancrés dans la période évoquée tant par le vocabulaire que par les sujets abordés ( en plus de l’art, la construction de la tour Eiffel, Jack l’éventreur…). On découvre l’esprit tourmenté de certains, le besoin de reconnaissance, le souhait de percer au milieu de ceux qui sont déjà connus. Van Gogh, Gauguin, Toulouse Lautrec  sont là, bien présents, avec nos trois écrivaillons, et bien d’autres, chacun dans sa singularité, son désir d’être « singulier »….

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Les jeunes gens présentés sont attachants, leurs portraits se « dessinent » peu à peu, à petites touches. De plus, la présentation générale par l’intermédiaire des missives offre un aspect très intéressant à l’ensemble.

"Le premier jour du reste de ma vie" de Virginie Grimaldi

Le premier jour du reste de ma vie
Auteur : Virginie Grimaldi
Éditions : Le livre de poche (Septembre 2017)
ISBN :9782253098461
336 pages

Quatrième de couverture

Marie a tout préparé pour l'anniversaire de son mari : décoration de l'appartement, gâteaux, invités... Tout, y compris une surprise : à quarante ans, elle a décidé de le quitter. Marie a pris un aller simple pour ailleurs . Pour elle, c'est maintenant que tout commence. Vivre, enfin. Elle a donc réservé un billet sur un bateau de croisière pour faire le tour du monde.

Mon avis

Baisse de moral ? Fatigue ? Stress intense ? Besoin de se changer les idées ? Ne prenez plus de médicaments, lisez Virginie Grimaldi !
Ce n’est pas de la haute littérature mais c’est frais, léger (même si en toile de fond, il y a de bonnes réflexions sur la vie), pas mièvre, drôle et rafraichissant. Donc à consommer sans modération. Toutefois, espacer les lectures du même auteur pour ne pas risquer l’overdose (posologie conseillée par Cassiopée).

Marie a un métier, un mari, deux charmantes filles. Tout pour être heureuse ? Oui, sur le papier mais dans la vie de tous les jours, ce n’est pas le cas. Monsieur a ses humeurs, ses maîtresses et n’est pas toujours attentionné, c’est le moins que l’on puisse dire…

C’est son anniversaire et là, surprise ! Sa femme le quitte. Ce n’est pas vraiment une crise de la quarantaine mais Marie a (enfin) décidé de se prendre en mains et d’agir. Elle considère qu’elle est à un tournant de sa vie et qu’elle doit se poser les bonnes questions. La voilà sur une croisière où la seule obligation est de ne pas être en couple. Cela tombe bien, elle veut qu’on la laisse tranquille. Elle va « se découvrir » et se lâcher ….
« Son costume de mère au foyer docile semble être devenu trop petit pour elle et craque de tous côtés. »
Loin de tout et de tous (sans trop de contacts avec ses filles), elle apprend à vivre à son rythme, à se faire confiance pour être elle-même sans peur du jugement.


J’ai lu avec plaisir ce récit. Les invraisemblances ne m’ont pas dérangée. L’écriture est fluide, il y a de l’humour et on s’attache aux différents personnages sans difficultés. Bien sûr, il y a quelques clichés, quelques caricatures mais peu importe. Ce texte se veut « sans prise de tête », pour décompresser, passer un bon moment et c’est le cas. Que demander de plus ?

"Couleurs de l'incendie" de Pierre Lemaitre


Couleurs de l’incendie
Auteur : Pierre Lemaitre
Éditions : Albin Michel (Janvier 2018)
ISBN : 9782226392121
550 pages

Quatrième de couverture

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l'empire financier dont elle est l'héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d'un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l'adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l'ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d'intelligence, d'énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie.

Mon avis

« Couleurs de l’incendie » fait suite à « Au revoir là-haut », récompensé par le prix Goncourt en 2010. Ce dernier est le premier livre d’une trilogie déclinée par Pierre Lemaître. Sortant de ses écrits habituels (à la base, il se consacrait à des romans policiers), il lui fallait relever un vrai défi. Le tome un a eu de nombreux prix, a été mis en exergue par la critique, a donné naissance à un film…il était donc d’autant plus difficile de se lancer dans le deuxième car l’auteur était attendu « au tournant ». J’hésitais d’ailleurs à le lire par peur d’être déçue. Le verdict ? Un roman abouti, réfléchi, parfois teinté d’humour et surtout très équilibré avec un dosage quasi parfait entre fond historique, amour, vengeance, vrais gentils et petits s…..

Dans « Aurevoir là-haut », nous avons laissé, dans les dernières pages, une famille en deuil.  Edouard, gueule cassée, s’était jeté sous les roues de la voiture de son père. Nous restons dans les funérailles puisque le livre commence avec les obsèques du père d’Edouard, Marcel. C’est, de ce fait, Madeleine, qui va se retrouver à la tête d’une immense fortune.  Elle a un fils Paul. Elle ne connaît rien aux affaires (d’ailleurs son père avait prévenu les collaborateurs) et le rôle de « potiche » au conseil d’administration sera bien suffisant, pourvu qu’elle ait toujours de l’argent à disposition. Comme, de plus, elle a de gros soucis (et même pire que ça) à régler avec son chérubin, autant se tenir loin des chiffres et près des billets. Dont acte. Cela lui convient.
Le problème, c’est que ça ne dure pas et hop, en quelques pages, la voilà quasiment sur la paille, bouche bée et le lecteur avec. Mauvais placements ? Excès de confiance envers les collaborateurs dévoués ? Coup du sort ?  L’heure est grave et il faut agir…. La frêle femme effacée et discrète, presque éteinte, va armer son bras d’un arc vengeur et agir !!!! Nous allons assister à la reconstruction de cette femme. Elle va déployer des trésors d’ingéniosité, sur fond de crise tant politique qu’économique. Elle est machiavélique, elle sait bien s’entourer et au jeu à qui perd gagne, elle est très forte ! Excessivement forte ! Les événements vont s’enchaîner pour notre plus grand plaisir.  Une fois la lecture commencée, impossible de s’arrêter !

 L’écriture de l’auteur est teintée d’une ironie mordante. Il se permet d’interpeler le lecteur (pour être sûr qu’il suit ?), lui disant « si vous vous souvenez bien, il y avait…. ». Il introduit des personnages qu’ils dtéaillent sans que ça nous lasse tellement c’est bien fait (et pourtant, a-t-on besoin d’informations sur la dentition des jumelles à marier ?) Il tisse une toile, peint une fresque, installe petit à petit ses personnages, les englobant dans le texte tellement bien qu’on a l’impression qu’ils ont toujours été là. C’est diablement bien fait ! Par exemple, la cantatrice qui a des airs de Castafiore, est très visuelle, je ne la voyais que comme la Castafiore d’Hergé, impossible d’enlever cette image….

J’aime beaucoup le style de Pierre Lemaitre, il y a un équilibre dans son écriture qui me convient bien. C’est agréable, il y a du suspense, de l’amour, de l’humour, des petits clins d’œil qui amusent, une trame de fond historique pas trop pesante et des individus truculents, parfois un peu caricaturaux mais tellement bien campés !  

J’ai lu ce livre d’une traite et j’espère que la suite (et fin ;-( sera également de qualité !