"Un prénom en trop" de Christophe Carlier

 

Un prénom en trop
Auteur : Christophe Carlier
Éditions : Plon (3 Mars 2022)
ISBN : 978-2259311298
322 pages

Quatrième de couverture

Il a suffi d'une soirée d'été pour que Rebecca, jeune femme sans histoires, soit prise au piège d'un jeu cruel, implacable. À présent, lorsqu'elle marche dans la rue, elle se retourne tous les trois pas. Rebecca pense que le danger est dans son dos. Pourquoi ne serait-il pas devant elle ou juste à ses côtés ?

Mon avis

« Je suis un oiseau de nuit qui s’est posé près d’elle. »

Rebecca est une jeune femme comme il en existe beaucoup. Un appartement, un travail et pour l’instant pas de petit copain. Pendant les vacances, elle passe une soirée en boîte de nuit avec une bande de potes et là, un homme flashe sur elle. Pas de quoi s’affoler me direz-vous, et bien si. Celui qui est tombé en pamoison a l’impression qu’il est transparent, que la belle ne le voit pas, ne le calcule pas. Il décide alors de s’incruster dans sa vie et de jouer au chat et à la souris. Dans un premier temps, il va à la pêche aux renseignements pour mieux la connaître puis il met en place sa toile d’araignée. Il est intelligent, pervers, dangereux, s’arrêtant chaque fois que ça pourrait être trop, maintenant ainsi une peur diffuse. Il choisit soigneusement ce qu’il met en action, des faits minimes mais qui déstabilisent la belle. Bien sûr, comme ce sont des petits riens, elle essaie de passer outre, puis se décide à parler, à partager mais quelle crédibilité lui accorder ? N’est-elle pas un peu parano, ne s’invente-t-elle pas une histoire ?

Dans ce roman, aux courts, voire très brefs chapitres, nous avons trois « entrées ». L’homme, obsédé par Rebecca, qui s’exprime en disant « je », un narrateur de temps en temps et une proche collègue de Rebecca qui emploie également le « je ». Cette collaboratrice veut se rendre indispensable, devenir amie avec elle, la protéger quand elle raconte ses ennuis. Nous passons d’un ressenti à un autre, sans aucun problème, nous savons toujours qui « parle ». Ce qui est impressionnant, c’est que Rebecca n’a une existence qu’à travers ce que les autres nous disent d’elle, elle ne se met jamais à nu directement. Ce que nous apprenons, c’est ce que ce qu’on découvre lorsque les deux autres principaux personnages devisent.

On sent, inexorablement, le filet qui se resserre, les faits qui s’aggravent et on s’interroge. La jeune femme va-telle perdre pied, devenir folle, être tuée, s’en sortir ? Quel est le but poursuivi par celui qui la traque jour et nuit ? L’atmosphère au travail s’en ressent car Rebecca a des passages à vide et sa relation avec son adjointe est parfois faussée. Ses angoisses rejaillissent sur son quotidien et l’empêchent d’être elle-même.

Ce roman m’a bien plu. Je l’ai trouvé percutant. On plonge vite dedans et on a le souhait de continuer encore et encore. Les liens entre les différents protagonistes sont bien analysés. Les malaises s’installent, personne n’est en confiance, à part l’homme de l’ombre assez sûr de lui, limite arrogant, égocentré, prenant presque le lecteur à témoin de ses méfaits. L’alternance des points de vue, parfois sur une même situation, est très intéressante. On s’aperçoit que les faits peuvent vite être interprétés, voire déformés par certains.

L’écriture est accrocheuse, l’auteur va le plus souvent à l’essentiel et donne des détails à bon escient, c’est très bien pensé. Il y a une part d’analyse psychologique des émotions de chacun qui ajoute un plus indéniable. On observe l’évolution de Rebecca qui passe par des « phases » de doute, de rébellion, de peur, etc…. Le fait de passer très rapidement de l’un à l’autre apporte un rythme soutenu. Cela évite de trop s’appesantir sur l’un ou l’autre et ça laisse libre cours à notre imagination, que devient l’individu pendant quelques pages ?

Les problèmes de harcèlement sont un fléau de notre époque et l’aborder de cette façon, par l’intermédiaire de trois personnes que l’on suit tour à tour est originale et bienvenue.

Cette lecture est une belle découverte et je relirai volontiers Christophe Carlier.


"10 000 km" de Noé Álvarez (Spirit Run: A 6000-Mile Marathon Through North America's Stolen Land)

 

10 000 km (Spirit Run: A 6000-Mile Marathon Through North America's Stolen Land)
Une course sacrée à travers les terres volées des indiens d’Amérique
Auteur : Noé Álvarez
Traduit de l’anglais par Charles Bonnot
Éditions : Marchialy (2 février 2022) (2020 pour l’édition originale)
ISBN : 978-2381340326
338 pages

Quatrième de couverture

Noé Álvarez est américain, fils d’immigrés mexicains, et n’a pour horizon que les rues d’un quartier pauvre de Selah, Washington. Sa seule échappatoire à cet univers morose :  la course à pied. Quand il entend parler d’un ultra-marathon à travers les États-Unis pour la paix et la dignité des communautés amérindiennes, il n’hésite pas une seconde, quitte l’université et s’embarque pour la course la plus longue de sa vie.

Mon avis

« Nous sommes unis et divisés par notre condition. »

Ses parents sont pauvres mais ils sont venus s’installer près de Washington, espérant une autre vie et surtout souhaitant offrir autre chose à leurs enfants. C’est donc là qu’est né Noé. Mais il est difficile d’échapper à ses racines et il se retrouve comme son père et sa mère à travailler pour gagner peu. Le boulot les éteint, les efface…. Alors pour évacuer la colère, Noé court. Une façon pour lui de « déloger les problèmes, de trouver la paix. »

Mais ça ne suffit pas et il réalise vite, jeune adolescent, que ce sera soit les champs (comme sa famille), soit la faculté pour essayer de s’en sortir. Il choisit les études malgré les difficultés (heureusement il y a des bourses pour aider les plus démunis). Il sera celui qui inverse la tendance familiale, il apprendra, il réussira ! Il est partagé entre abandonner pour un temps les siens et partir mais il se dit qu’il va s’en sortir et reviendra avec de l’argent pour les aider.

En Août 2003, une fois à l’université, c’est un fossé qui s’installe entre lui et les étudiant-e-s. Il ne se sent pas à l’aise, pas à sa place, il ne sait pas quelle attitude adopter, il n’a pas les codes pour évoluer dans ce genre de lieu. Ne rien dire, faire comme si, tenir, donner le change…

En Avril 2004, il découvre qu’une course de 10000km pendant six mois, les Peace and Dignity Journeys : PDJ se tient tous les quatre ans et qu’il va y avoir un nouveau départ prochainement. Le but est de rallier le Canada au Panama, les sportifs et sportives sont des indigènes qui rencontreront les communautés amérindiennes sur le chemin afin de partager autour de la paix et de la dignité. Tous ne courent pas en même temps, certains suivent en camion et les étapes sont définies à l’avance. Alors il s’engage.

« Je veux honorer le voyage de mes parents qui les a conduits aux Etats-Unis en embarquant dans ma propre aventure, en courant selon mes propres convictions. C’est là-bas que je dois être. »

Dans ce livre, Noé raconte la course (ils tiennent un bâton en main et quelques-uns s’en servent pour frapper), les rencontres (parfois teintés de beaucoup d’animosité), les obstacles, mais surtout son cheminement intérieur. Plus il court, plus il se rapproche de la ville natale de son père, plus il se « connecte » à la terre, à la Terre devrais-je écrire. On sent que son rapport à la nature évolue.

« Dans cette forêt, je sens que je suis enfin sur le chemin de ma libération. »

Courir lui permet d’appréhender sa vie, d’analyser l’expérience migratoire des siens avec un angle nouveau. Courir c’est appartenir à la terre, pour se rappeler qu’elle est à l’origine de tout, qu’elle nourrit. Il faut donc la défendre.

Ce recueil oscille entre reportage avec quelques éléments clés des journées de course, les liens qui se créent, les jalousies, les blessures, la peur de ne pas être à la hauteur, l’épuisement, les douleurs et les réflexions de Noé que l’on voit évoluer au fil des pages. Il va au bout de ses limites mentales et physiques et ce ne sera pas le même homme lorsqu’il se posera.

J’ai beaucoup aimé ce récit qui monte en puissance, comme si l’écriture et l’homme s’affirmaient en parallèle. Charles Bonnot a réalisé une excellente traduction. La couverture est très belle, parlante et expressive. Je n’ai qu’un regret, qu’il n’y ait pas quelques photos alors j’en mets une :



"Les 100 excuses du Cycliste" de Loïc Manceau

 

Les 100 excuses du Cycliste
Auteur : Loïc Manceau
Éditions du Volcan (10 Décembre 2021)
ISBN : ‎ 979-1097339418
150 pages

Quatrième de couverture

Le cyclisme est un sport qui fascine par la diversité de ses pratiques ! Qu’il soit sur piste, en tout-terrain, sur route ou en ville, le vélo prend une place prépondérante dans notre société. Ces 100 excuses du cycliste s’adressent à tous, passionnés de la petite reine ou néophytes des courses de vélo.

Mon avis

Que l’on soit cycliste professionnel, occasionnel ou Vélotaffeur-se (c'est une personne qui se rend au travail en vélo), on a tous eu, un jour, moins envie, moins d’énergie … Soit on a laissé la bicyclette au garage, soit notre temps (de trajet, de course, peu importe) n’a pas été celui qui était prévu. Et il a fallu donner une excuse… Du « J’avais mal évalué le trajet » au « Mes pneus étaient dégonflés, je ne l’avais pas vu » en passant par « Je n’étais pas vraiment en forme », que celui ou celle qui ne s’est jamais caché derrière une telle phrase lève le doigt !

Dans ce court recueil, cent excuses sont évoquées, sur une page ou deux, et on a le sourire aux lèvres tant on sent la réalité du terrain dans les motifs invoqués. On retrouve certaines choses entendues chez les cyclistes pro qui ont moins réussi une compétition et manquent de courage pour dire tout simplement « J’ai été moins bon ». Mais il y a également les arguments des amateurs. Et il faut dire que certaines personnes ont beaucoup d’imagination !

Loïc Manceau a eu l’excellente idée de rédiger des textes courts, très parlants, on croirait presque entendre les dialogues qui ont découlé de ces justifications, plus ou moins solides, plus ou moins risibles. Ce qui est amusant, avec le recul, c’est que je crois que personne n’est dupe, ni celui qui se justifie, ni ceux qui écoutent, mais tout le monde fait comme si afin que chacun garde son intégrité….

L’écriture fluide, teintée d’un peu d’ironie et d’humour est parfaitement adaptée aux propos. J’ai, de fait, pris beaucoup de plaisir à cette lecture.

Un petit livre à offrir aux amoureux de la petite reine !


"Je suis le feu" de Max Monnehay

 

Je suis le feu
Auteur : Max Monnehay
Éditions : Seuil (4 Mars 2022)
ISBN : 978-2021488135
400 pages

Quatrième de couverture

La Rochelle, mois de juillet. Une femme est retrouvée égorgée chez elle face à son fils de dix ans ligoté. C’est la deuxième en l’espace de quelques semaines et les flics n’ont pas la moindre piste. Le commissaire Baccaro va alors faire appel à Victor Caranne, psychologue carcéral et oreille préférée des criminels multirécidivistes de la prison de l’île de Ré. Mais le tueur est une ombre insaisissable qui va bientôt faire basculer la ville dans la psychose.

Mon avis

Max (Amélie de son prénom de naissance) Monnehay est une jeune femme écrivain dont, je m’en excuse, je n’avais jamais entendu parler. Et je me demande bien pourquoi alors que je suis d’assez près l’actualité littéraire. Heureusement cette lacune est comblée avec la découverte de son nouveau et excellent roman.

C’est à la Rochelle que se déroule l’intrigue qu’elle nous présente. C’est une ville que je connais bien et j’ai eu du plaisir à visualiser les lieux, à sentir l’air marin, et à suivre certains personnages sur l’île de Ré que je fréquente également. De ce fait, beaucoup d’images se glissaient sous mes paupières et je verrai volontiers une adaptation filmée de ce récit. Certains protagonistes sont issus d’un précédent titre que je n’ai pas lu et ça ne m’a pas gênée. Donc n’hésitez pas, foncez !

Mais venons-en à l’histoire. Des femmes sont retrouvées égorgées, leur enfant est présent mais « protégé », les yeux bandés avec un casque diffusant de la musique. Comment sont-elles choisies, quel est le but poursuivi par le tueur, pourquoi épargne-t-il les petits ? L’enquête ne va pas être facile et les responsables décident de faire appel à Victor Caranne, un psychologue carcéral. Il côtoie des criminels multirécidivistes dans ses séances et il pourra, par son regard extérieur et acéré, apporter son expérience. On peut même espérer qu’il déterminera « une fiche type » de l’assassin afin que les enquêteurs le cernent et le coincent….

C’est en plein mois de Juillet que se déroulent les événements. L’équipe policière ne sait pas où ni comment orienter ses recherches. Il y a bien un petit quelque chose qui les interpelle. Le meurtrier est particulièrement doux avec les enfants, on aurait presque le sentiment qu’il veut les ménager malgré l’horreur des faits.  Il est donc nécessaire de le comprendre et d’affiner son profil d’où la présence de Victor.

Mais ce dernier n’est pas psy pour rien, il a sans doute choisi de « réparer » ses erreurs en prenant cette fonction. Mais est-ce suffisant pour se pardonner ? Il a une attitude complexe avec les autres, notamment avec son père et Anaïs une petite nouvelle au commissariat. Ils sont à fleur de peau tous les deux. Pas simple de dialoguer, de s’écouter, d’échanger dans ces cas-là. Ils ont dans l’obligation de collaborer pourtant.

J’ai particulièrement apprécié que l’auteur ait travaillé le côté psychologique des différents intervenants. Bien sûr, plusieurs ont été cabossés par la vie, mais pas de n’importe quelle façon, certains éléments sont recherchés et intéressants et n’ont pas été évoqués au hasard, ils sont liés à ce qu’ils sont devenus. Max Monnehay a aussi soigneusement installé les rapports, jamais anodins, entre les uns et les autres. L’écriture est agréable et accrocheuse, le style vivant avec quelques fois une pointe d’humour pour dédramatiser ce qu’on lit et souffler face à toute cette noirceur. Le rythme est maintenu par des situations qui ne sont pas forcément en lien avec l’enquête (entre autres, avec un ami de Victor qui est dans la panade). C’est une bonne idée car on ne reste pas focalisé sur une seule chose et on voit la vie des personnages en dehors de leur boulot. Quelques pages sont consacrées à l’égorgeur afin qu’on comprenne pourquoi il en est arrivé à de telles extrémités, elles complètent les réflexions de Caranne sur cet homme.

L’ensemble est tout à fait cohérent pour en faire un bon polar noir et abouti.


"L’usine à privilèges" de Christina McDowell (The Cave Dwellers)

 

L’usine à privilèges (The Cave Dwellers)
Auteur : Christina McDowell
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valentine Leÿs
Éditions : Liana Levi (17 Mars 2022)
ISBN : 979-1034905416
416 pages

Quatrième de couverture

Discrétion, tel est le maître-mot chez les ultra-privilégiés de Washington. Se faire remarquer ? Quelle horreur ! Si vulgaire, si nouveau-riche…Tandis que les adultes mettent tout en branle pour que leurs secrets ne soient pas exposés au grand jour, les jeunes s’étourdissent dans la fête et la drogue. Mais à l’ère des réseaux sociaux, leurs frasques pourraient bien entacher la réputation de leurs parents.

Mon avis

Ils sont blancs, nantis (ou font comme si afin de faire illusion), ne fréquentent que des gens comme eux, lisses, bien propres sur eux, appartenant à des clubs de privilégiés où on ne rentre que par intermédiaire. Ils habitent les beaux quartiers de Washington, une ville où le proverbe dit « Pas besoin de regarder la météo pour savoir dans quel sens souffle le vent. » Une cité où beaucoup de choses ne sont qu’apparence, où il faut rentrer dans le « moule » et suivre les codes donnés par cette micro société pour être acceptés, aimés…. On surveille les fréquentations de ses enfants, si possible on les guide, les incitant à rencontrer « les bonnes personnes ». Il ne faudrait pas qu’ils aillent frayer avec des gens de couleur, des plus pauvres, des individus avec qui ils n’ont rien à faire. Leur avenir est déjà défini, tracé, ils iront dans telle université, feront carrière dans le même milieu que ceux qui les ont précédés et dont ils doivent être fiers…. Un quotidien réglé comme du papier à musique, qui se veut sans vague, avec de sourires de façade, parce que quand on creuse….

C’est ce qu’a fait Christina McDowell, puisqu’en fin d ‘ouvrage, elle confie : « Que se passe-t-il lorsqu’on cherche à briser ce cercle vicieux, que ce soit dans un contexte institutionnel, dans notre vie personnelle ou dans notre propre famille ? » Elle est allée plus loin que l’image d’Épinal.
Dans son récit, elle montre comment ces ultras privilégiés sont installés dans un fonctionnement un tantinet archaïque, ne vivant qu’entre eux sans s’ouvrir aux autres, se croyant tellement plus beaux, plus forts, plus riches, plus puissants qu’ils peuvent écraser de leur mépris tous ceux qui ne leur ressemblent pas. De plus, ils essaient de gommer, de cacher, ce qu’ils croient être des imperfections, allant jusqu’à manipuler ou terroriser leur progéniture.

Mais dès les premières pages de ce roman, cet ordonnancement est mis à mal. Une famille entière est assassinée. Le mal serait-il arrivé vers eux ? Ce fait divers va déstabiliser, interroger et secouer. Les adultes seront rapidement soulagés, un homme noir est arrêté et il est emprisonné. Mais certains adolescents connaissant la jeune fille tuée, veulent comprendre, obtenir des explications pour cet acte odieux. D’autres n’ont pas le souhait de poursuivre la tradition familiale et aspirent à une vie qu’ils choisiront. Une mini révolution dans ce microcosme où tout paraît bien huilé, prévu et prévisible. Les parents vont essayer de calmer les ardeurs de leurs jeunes, en leur montrant la voie à suivre mais quelques-uns se rebellent, refusant de se soumettre au schéma familial.

Nous suivons tout ce petit monde dans leurs rapports parfois conflictuels, pas forcément respectueux, difficilement sincères et ouverts. L’écoute, l’échange, sont quasiment inexistants, les pères et les mères estiment avoir raison, savent ce qui est bon et ne souhaitent pas se justifier. Les « c’est ainsi », « tu feras comme nous » sont des réponses fermes et définitives. De plus, « Personne à Washington ne veut être mêlé à un scandale. »

J’ai beaucoup apprécié cette lecture, qui nous décrit tout ce que l’on peut voir lorsqu’on gratte le vernis. J’ai aimé le cheminement de la jeune Bunny qui prend la réalité en pleine figure une fois qu’elle ouvre les yeux. « On dirait que toutes ces choses qu’elle commence seulement à remarquer restent invisibles pour les autres. ». C’en est presque douloureux pour elle. J’ai été impressionnée par tant de superficialité, tant de « m’as-tu vu ». Il est peut-être un peu dommage que l’on ait vu que ce « côté » » de Washington mais ce sera sans doute pour un autre livre.

L’écriture est agréable (merci à la traductrice), il y a pas mal de personnages mais ils sont aisément repérables. Le rythme est soutenu et on se questionne souvent en se demandant comment les différentes situations présentées vont évoluer. Je ne me suis pas ennuyée une seconde et j’ai trouvé ce récit édifiant et très intéressant !

"L'argent du diable" de Jean-Michel Leboulanger

 

L’argent du diable
Auteur : Jean-Michel Leboulanger
Éditions : du Loir (11 Mars 2022)
ISBN : 979-1094543801
450 pages

Quatrième de couverture

Le retour attendu du commandant Alan Ortiz dans sa Normandie natale s'annonce sous les meilleurs auspices. Mais la découverte dans un petit bois de Honfleur des corps de quatre jeunes femmes, disparues cinq ans plus tôt, va brutalement changer la donne. Étrangement, la perspective de résoudre cette affaire ne semble réjouir personne. Surtout en haut lieu où les pressions sont fortes pour la classer sans suite.

Mon avis

Alan Ortiz, commandant de police à Deauville, est en couple avec Hadija Belkhayat qui travaille avec lui. Précédemment, il a eu une relation compliquée avec Nadia. Cette dernière a disparu depuis cinq ans et il n’a plus jamais eu de nouvelles. Son quotidien n’est pas toujours facile, de vieux démons se rappellent à lui et il flirte alors dangereusement avec la divine bouteille. Sa compagne essaie de l’aider à combattre cette addiction, mais ce n’est pas aisé. Alan est parfois secret, il parle peu de son passé et Hadija se pose des questions mais ils avancent ensemble.

Ce fragile équilibre est bouleversé par un appel des collègues de Honfleur. Un corps a été découvert et tout semble prouver que c’est celui de Nadia. Le passé remonte à la surface et beaucoup de choses vont être remises en question dans la vie d’Alan, et pas seulement en ce qui concerne son couple. Rapidement c’est l’horreur. En effet, il s’avère qu’il n’y a pas que Nadia à avoir été enterrée sauvagement, d’autres victimes, féminines également, ont été cachées au même endroit. Les hommes de Honfleur sont un peu débordés et l’équipe d’Alan récupère l’enquête. Pour éviter toute confusion, c’est Hadija qui sera responsable des investigations, son compagnon agira en sous-main.

Est-ce qu’un tueur en série a sévi dans le coin ? Est-ce que les jeunes femmes mortes étaient liées par une même histoire ? Il est très difficile de faire des recherches cinq ans après les faits, les indices ont disparu et les pistes sont peu nombreuses. Un adjoint d’Hadija, Francis, autiste asperger, va apporter son regard différent et ses raisonnements carrés pour faire avancer l’affaire. Il y a aussi Daniel, un autre collègue qui a un rôle ambigu et le chef, sous influence des hommes politiques au pouvoir, qui ne sait pas trop comment procéder.

On sent dès le départ que certains ne sont pas nets, que cette histoire dérange et que la partie sera tout sauf facile. A trop creuser pour comprendre, les fins limiers dérangent et on voudra les faire taire ou les envoyer ailleurs. C’est sans compter sur l’opiniâtreté des uns et des autres. Parce qu’en avançant dans ses expertises, Hadija connaît et comprend mieux celui qu’elle aime. Alors elle ne lâche rien.

L’écriture de l’auteur est vive, assortie de nombreux dialogues qui donnent du rythme à ce récit. La personnalité d’Alan, que je ne connaissais pas, est vraiment travaillée. Des retours en arrière, écrits dans une autre police de caractères, donc facilement repérables, interviennent régulièrement. Ils permettent d’éclairer le présent, de cerner les non-dits, d’avoir quelques éléments pour cerner la position, les choix, le cheminement de chacun….Des pointes d’humour (ou des jeux avec les noms des uns ou des autres) apportent le sourire. C’est un polar bien construit qui nous emmène plus loin qu’on le pense en lisant les premières pages. Les sujets abordés ne sont pas anodins et rappellent une fois encore l’influence de ceux qui ont le pouvoir et qui pensent avoir le droit de mépriser les autres et de les commander….

Cette lecture, sans temps mort, a été très agréable.

NB : petite précision : je n’ai pas lu les romans précédents et cela ne m’a pas gênée.


"L'accompagnateur" de Sebastian Fitzek (Der Heimweg)

 

L’accompagnateur (Der Heimweg)
Auteur : Sebastian Fitzek
Traduit de l’allemand par Céline Maurice
Éditions ‏ : ‎ L'Archipel (10 mars 2022)
ISBN : 978-2809843361
370 pages

Quatrième de couverture

À Berlin, peu après 22 heures, Jules est au standard d'un service d'accompagnement dédié aux femmes en danger. Son premier appel est celui de Klara, terrorisée à l'idée d'être suivie par un psychopathe. Un homme qui a peint en lettres de sang la date de sa mort dans sa propre chambre à coucher. Et ce jour se lèvera dans deux heures !

Mon avis

Je suis une habituée des romans de Sebastian Fitzek, je sais qu’il repousse toujours les limites, qu’il est capable d’aller de plus en plus loin quitte à choquer, déranger. Avec ce nouveau titre, il a atteint son but mais je ne sais pas trop comment me positionner…

Ce soir-là, Jules remplace un ami au service d’accompagnement téléphonique pour aider les femmes en danger. Il a travaillé au 112, donc ça ne le gêne pas de suppléer son pote qui pour une fois va sortir et peut-être draguer une fille malgré ses ennuis de santé. Il se retrouve rapidement en ligne avec Klara, qui est terrorisée, persuadée qu’elle va bientôt mourir. Comment l’aider à distance, la maintenir en vie sans pouvoir agir ? D’ailleurs, est-elle vraiment en péril ou ne fabule-t-elle pas un peu ?

Un lien se noue entre Jules et Klara, ils ne se voient pas, se parlent et il arrive même qu’il se confie alors qu’il est censé écouter… Jusqu’où va-t-il aller pour soutenir cette femme, où s’arrête sa mission, et puis si elle ment, n’est-elle pas en train de la manipuler d’autant plus qu’elle lui précise que si le tueur au calendrier a vent de leur conversation, il sera le prochain sur la liste….

C’est très ambigu et l’auteur va « jouer » sur cette ambivalence (et des tas d’autres) tout au long de son récit. C’est ce qui fait son charme, ce qui désarçonne le lecteur, balloté de ci de là, se demandant sans cesse où est la vérité …

Il est toujours intéressant de voir comment cet écrivain s’y prend pour « nous retourner le cerveau » nous entraînant dans des histoires à tiroirs, pleines de ramifications, de méandres, d’incertitude. C’est surprenant, déroutant, voire déstabilisant. C’est vraiment un point fort du style et de l’écriture de Monsieur Fitzek, comme le fait de connaître parfaitement les rouages de la psychologie et d’en utiliser tous les ressorts pour nous captiver.

Si on considère tout cela « L’accompagnateur » est un thriller efficace, qui angoisse, qui fait peur, qui tient en haleine tant le rythme est soutenu et les rebondissements (presque des « revirements ») sont nombreux. L’écriture est fluide, la traductrice a bien retranscrit le sentiment d’angoisse qui monte au fil des chapitres amenant des questionnements de plus en plus nombreux.

Il faut malgré tout préciser que les thèmes évoqués, malheureusement, encore d’actualité, sont abordés avec des représentations de violence, parfois très dures, trop à mon goût. Les descriptions plus succinctes apportent autant de frayeur chez celui qui lit, les détails gores ne soutenant pas forcément le propos si on zappe les paragraphes qui nous mettent mal à l’aise.

Sebastian Fitzek est un spécialiste de ce genre de recueil où les personnages semblent tous plus torturés les uns que les autres et où, dès les premières pages, on se demande qui sera vraiment celui qu’il semble être. Il ne faut pas se préoccuper de la vraisemblance, mais plutôt de l’impression générale que laisse ce rédacteur une fois la dernière page tournée. Il s’explique lui-même en fin d’ouvrage sur toutes les idées biscornues qui lui viennent à l’esprit.  Je suis persuadée qu’au-delà du plaisir qu’il a à écrire, il en a encore plus à l’idée de nous provoquer, attendant nos réactions….

"Ni web ni master" de David Snug


Ni Web ni master
Auteur : David Snug
Éditions : NADA (11 février 2022)
ISBN : 979-1092457513
98 pages

Quatrième de couverture

Fraîchement débarqué des années 1980, un gamin découvre comment internet et les nouvelles technologies ont envahi nos vies et modifié notre rapport au monde. Tel Candide, il pointe les dysfonctionnements de nos sociétés hyperconnectées incarnées par son alter ego adulte, David Snug lui-même.

Mon avis

Cette excellente bande dessinée graphique met en scène un gosse qui vient de voyager dans le temps. Il arrive des années 80 et se rencontre lui-même , plus âgé, alors que la société a évolué et que la numérisation et les technologies nouvelles ont envahi le quotidien.

Le gamin est un « candide » qui découvre le smartphone, Amazon, les réseaux sociaux etc. On réalise que tout est allé vite, très vite, (trop ?)  ces dernières années et que les relations humaines ne sont plus les mêmes…

Bien sûr, le numérique nous a facilité la vie mais on se débrouillait bien avant, non ? Directrice d’établissement scolaire, j’ai vu la différence. Lorsqu’on remplissait les enquêtes sous format papier, on avait une semaine à dix jours pour le faire, quand on pouvait, le plus souvent pendant notre seule journée de décharge (jour où on n’a pas nos élèves) ou en soirée. Depuis qu’internet a été mis en place, il faut répondre aux sondages dans la journée (et on fait quoi de nos élèves ?) avant dix-sept heures…..On n’ouvre plus un (ou pas souvent) un dictionnaire ou le catalogue Manufrance, Google et compagnie sont là, et en plus, si on fait une faute d’orthographe, la bonne réponse est suggérée….

David Snug aborde un vraie thématique de société et il le fait avec brio, ses dessins ironisent sur des situations banales tournées en dérision par trop de technologie, ses bulles sont fines et bien pensées.

Avec un humour féroce, l’auteur nous renvoie en pleine face tous nos travers car il faut bien le dire, le numérique, on est tombé dedans même si j’ai lu cette BD en format papier !

"Où vivaient les gens heureux" de Joyce Maynard (Count the Ways)

 

Où vivaient les gens heureux (Count the Ways)
Auteur : Joyce Maynard
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Florence Lévy-Paoloni
Éditions : Philippe Rey (19 août 2021)
ISBN : 978-2848768885
562 pages

Quatrième de couverture

Lorsque Eleanor, jeune artiste à succès, achète une maison dans la campagne du New Hampshire, elle cherche à oublier un passé difficile. Sa rencontre avec le séduisant Cam lui ouvre un nouvel univers, animé par la venue de trois enfants : la secrète Alison, l'optimiste Ursula et le doux Toby.

Mon avis

Parfois, il faut partir de chez soi pour devenir la personne qu’on doit être.

Connue pour ses romans et pour sa relation courte mais destructrice avec J-D Salinger, Joyce Maynard évoque souvent la famille dans ses récits. Elle le fait toujours avec intelligence. « Où vivaient les gens heureux » ne déroge pas à la règle et une fois de plus, je suis ravie de cette lecture.

C’est Eleanor, le fil conducteur de ce recueil, nous allons l’accompagner pendant près de cinquante ans. Ses parents n’ont pas été très aimants et elle s’est construite toute seule. Elle est devenue une dessinatrice d’albums pour enfants connue et reconnue dans son milieu et lorsqu’elle se marie avec Cam, qui fabrique des objets en bois, c’est plutôt elle qui fait tourner la maison financièrement.

On observe ce couple, leur bonheur, leurs difficultés, les hauts et les bas. Mais toujours l’amour d’Eleanor pour les siens domine et reste présent. C’est le fait d’aimer les siens qui lui sert de moteur, qui l’aide à avancer, à tenir, à espérer….

Avec une écriture (un immense merci à Florence Lévy-Paolini pour la traduction) lumineuse, prégnante, une acuité étonnante, l’auteur décortique, dissèque les habitants de cette maisonnée, la place de chacun, ses choix et ce que la vie lui impose. La poésie et la musique sont omniprésentes dans les pages.

Je ne sais pas quels adjectifs utiliser pour décrire le style délicat, la douceur de chaque phrase, l’atmosphère que l’on sent et cette intimité dans laquelle on pénètre. On ne se sent pas voyeur, on a l’impression de vivre avec eux.

C’est le portrait d’une mère aimante, d’une femme courageuse que l’on découvre dans ce magnifique recueil. Eleanor est une résiliente, un modèle pour toutes celles qui se révoltent et qui souffrent… Avancer toujours, croire en soi, pardonner, demain étant un autre jour …. De nombreux thèmes, dont certains en lien avec la famille, sont abordés et tous sont bien traités.

Une histoire superbe ! Décidément, j’aime beaucoup cet écrivain !


"Les choses que nous avons vues" de Hanna Bervoets (Wat wij zagen)

 

Les choses que nous avons vues (Wat wij zagen)
Auteur : Hanna Bervoets
Traduit du néerlandais (Pays6bas) par Noëlle Michel
Éditions : Le bruit du monde (3 Mars 2022)
ISBN : 978-2493206039
160 pages

Quatrième de couverture

Kailegh a appartenu à la cohorte de modérateurs de contenu chargés de veiller sur les images et les textes qui circulent sur le web. Sur un ton froid et désabusé, la jeune femme répond par courrier interposé à l'avocat qui lui a proposé de participer à une action collective contre la plateforme Internet qui l'employait. En dépit de la somme de vidéos barbares et de commentaires haineux qui lui a été infligée le temps de ce travail précaire, elle refuse de se joindre à ses anciens collègues, mais souhaite raconter ce qui l'a personnellement traumatisée sur les lieux de ce travail.

Mon avis

Dans ce court mais percutant roman, rédigé après de nombreuses recherches au niveau documentation, l’auteur nous montre l’envers du décor, les difficultés à rester dans le réel lorsque vous passez vos journées à visionner des images qui circulent sur le net.

Kayleigh est une jeune femme qui a besoin de travailler. Elle est engagée comme modératrice pour une plateforme internet, elle finira par arrêter. Sous la forme d’une longue lettre, d’un monologue, cette femme blessée, presque détruite explique à un avocat pourquoi elle ne participera pas à l’action collective contre son ancien patron.

Personne ne l’ignore, il y a des employés qui sont payés (j’ai vu un reportage sur ce sujet) pour « modérer » à longueur de journées les publications sur les réseaux sociaux. Un métier comme un autre ? Non, pas du tout. C’est beaucoup plus difficile. Celui ou celle qui examine les photos ou vidéos, voire textes, reçoit en pleine face, quotidiennement, de la violence, des horreurs et il-elle doit faire le tri. Sur quels critères ? Comment être certain qu’il ne s’agit pas d’une mise en scène destinée à provoquer, une fake news (fausse information), une représentation d’une théorie du complot basé sur du vide ? Cet aspect est déjà ardu, mais il y a également les horaires compliqués, l’ambiance de travail lourde avec tout ce qui est mis en place pour éviter les fuites, les pauses presque inexistantes, le rendement obligatoire… Par-dessus tout, le plus grave est qu’il n’y a aucun garde-fou, pas de « protection mentale ». Encore moins de lieu d’échange, style « analyse de la pratique » où les salariés pourraient évacuer, en toute confiance, ce qui les a choqués, bouleversés, et ainsi prendre du recul.

Malgré tout, Kayleigh a tissé des liens au sein de l’entreprise, elle s’est fait des amis mais tout cela n’est-il pas terriblement superficiel ? Et lorsqu’elle décide de dire stop, la question récurrente, de ceux qu’elle rencontre, est « Qu’avez-vous vu ? ». Beaucoup se disent qu’il vaut mieux ne pas savoir mais ils la questionnent malgré tout. Intérêt ? Curiosité morbide, de mauvais goût ? Cela montre l’impact des informations visuelles sur nos ressentis. Comment décider de ce qui est visible ou pas ? Où se situe la limite, la censure ? Qu’en est-il de la sensibilité de chacun ? Nos pensées sont-elles influencées par ce qu’on voit sur les écrans ? Un exemple est donné dans ce livre, d’une réalité qui se déforme (lorsque des ouvriers sont sur le toit de l’immeuble en face). Kayleigh va-t-elle réussir à se reconstruire ? Retrouvera-t-elle la réalité, quels seront les dégâts psychologiques ?

De nombreux thèmes, en dehors de ceux que j’ai cités, sont abordés dans ce récit. L’auteur les évoque avec une écriture sobre, précise (merci à la traductrice). Tout est à la première personne puisque c’est Kayleigh qui s’exprime. On découvre comment la jeune femme qui se raconte a évolué, ce que ses fréquentations ou son activité professionnelle ont apporté sur son devenir. On sent son mal être et sa solitude face à ce qu’elle vit. Les règles sont dures, comme il est interdit d’en parler, c’est très difficile pour elle.

Et la question principale se pose : comment un monde « virtuel » peut-il être à ce point destructeur ? Ce recueil nous ouvre les yeux et nous incite à la prudence face à tout ce qui circule, même si, dans l’ombre, des modérateurs veillent, souvent dans des conditions de travail déplorables….

Je trouve très subtil que cet opus soit édité, en France par une maison s’appelant « Le bruit du monde » comme si elle donnait la parole à ceux qui, dans le monde, ont des choses à dire sur ce qu’ils -elles ont vu…..pour que nous les entendions …..


"La femme de pouvoir" d'Eric Découty

 

La femme de pouvoir
Auteur : Éric Découty
Éditions : Liana Levi (3 Mars 2022)
ISBN : 979-1034905362
448 pages

Quatrième de couverture

Paris, 1973. La Rouquine a étendu son empire dans tout Paris, de son bordel de luxe jusqu’aux hautes sphères de l’État. Un jeune flic de la Brigade mondaine, en cherchant à enquêter sur des assassinats de prostituées non résolus, va se heurter à cette figure de l’ombre. Rien n’a préparé Simon Kaspar, entré au prestigieux 36 avec une seule idée en tête – élucider par lui-même le meurtre de sa mère –, à affronter les réalités les plus troubles en ces derniers mois de la présidence de Pompidou.

Mon avis

On est en 1973, à Paris. Simon Kaspar travaille depuis un an à la Brigade mondaine. Il est arrivé à ses fins puisqu’il voulait absolument intégrer la police judiciaire, pas vraiment par passion pour ce métier mais surtout parce qu’il y a vingt ans, sa mère, qui menait une vie dissolue,  a été assassinée. Le meurtre non résolu, l’empoisonne et lui trotte dans la tête en permanence bien que sa grand-mère lui conseille de laisser tomber. Lui, il ne peut pas, il veut savoir, comprendre. Au boulot, il passe pour un jeune un peu trop consciencieux, un tantinet naïf, ne cernant pas forcément les « codes » du groupe. Alors, lorsque son chef lui donne comme responsabilité de supprimer tous les condés (autorisations qui couvrent les activités des proxénètes en échange d’informations surtout sur les personnalités connues), il voit là l’occasion de pénétrer, deux décennies après, le milieu où sa mère a évolué. D’autant plus qu’un nouveau meurtre d’une prostituée vient d’avoir lieu. Y-a-t-il un lien avec celui de sa Maman ?

C’est sur un fond historique très bien documenté qu’Éric Découty situe son récit. On rentre dans les arcanes du pouvoir, on cerne les manipulations d’envergure, on pénètre dans les secrets d’alcôve et on comprend très vite qu’en matière de politique et de police, tout n’est pas dit (comme maintenant d’ailleurs). Au début de l’ouvrage, il faut un petit moment pour bien repérer les nombreux protagonistes, leur mission et le rôle du groupe auquel ils appartiennent. Il y a d’ailleurs beaucoup d’informations en bas de page qu’il faut assimiler, dont certaines où l’auteur nous interpelle « Retenez bien ceci, on en reparlera plus tard par exemple). Une fois le décor planté, on est dans l’ambiance et on réalise vite qu’entre les paroles et les actes, un gouffre existe. Pourquoi ? Parce que chacun doit faire avec ce qu’il sait (ou suppose) et qu’il doit taire (ou dire sans vraiment en avoir l’air) et ce qui est « officiel ». A l’Élysée, tout n’est pas très net, certains gênent et il serait bon de les réduire au silence, si possible en les évinçant discrètement.

Simon commence ses investigations et sa mission, sans savoir où il met les pieds. Il rencontre sur sa route, plusieurs fois « La rouquine », une femme qui œuvre dans l’ombre, une mère maquerelle qui se permet de venir au « 36 », et qui donne des informations aux hommes de la PJ. Jusqu’où va son pouvoir ? Quels secrets détient-elle ? De qui est-elle proche ? Pourquoi tant de mystère autour d’elle ? Comment créer un lien avec elle afin de l’interroger ? Kaspar est jeune, maladroit, comment va-t-il agir face à celle qu’on compare à une espèce de Vidocq en jupons ? Comment se fait-il qu’elle semble connaître Claude Pompidou, l’épouse du président de l’époque ? N’a-t-on pas suggéré son nom pour des faits remontant à 1943 ?

En suivant Simon, le lecteur est au cœur de la vie parisienne, des rencontres qu’il fait, fortuitement ou pas, pour avancer dans son travail mais également pour élucider son passé en pensant à sa mère. Il ne sait pas ce qu’il va remuer, il se met en danger, il ne mesure pas les risques qu’il prend. C’est un peu « un électron libre » mais il est attachant dans ses maladresses. L’atmosphère est très bien retranscrite, que ce soit dans les bureaux des différentes organisations, en politique ou dans les hôtels de passe. On pourrait faire un film très complet de tout ça.

Cette lecture, ancrée dans un riche terrain historique est une belle découverte. L’auteur a une écriture agréable, précise et un style bien vivant. Un glossaire pour le vocabulaire typique et une présentation des personnages sont listés dans les dernières pages. Une excellente idée pour bien rester dans l’histoire et ne pas se perdre.


"Matrices" de Céline Denjean

 

Matrices
Auteur : Céline Denjean
Éditions : Marabooks (2 mars 2022)
ISBN : 978-2501160803
370 pages

Quatrième de couverture

En plein mois de décembre, une terrible tempête se déchaîne sur les Pyrénées. Sous la pluie battante, une jeune femme enceinte qui court à perdre haleine est percutée par une camionnette. Avant de mourir, elle murmure quelques mots en anglais : « Save the others. » Qui est cette femme sans identité ? Que cherchait-elle à fuir ? Que signifie la marque étrange sur son épaule ? Et qui sont ces autres qu’il faudrait sauver ? Les gendarmes Louise Caumont et Violaine Menou se lancent alors dans une enquête hors-norme.

Mon avis

C’est l’hiver, la météo n’est pas clémente et il fait nuit. Un orage terrible avec vents, pluie et éclairs sévit sur cette petite route de campagne dans les Pyrénées. Paul Delormes se concentre, il distingue à peine la route et tout à coup, c’est le choc. A-t-il heurté un animal, une grosse branche tombée sur le bitume ou pire… un être humain ? Il sort de sa voiture en grommelant et là, c’est l’horreur, une jeune femme, enceinte, d’origine africaine, est couchée sur le sol. Il ne sait pas quoi faire, il est perdu quand tout à coup arrive une voiture avec un médecin qui prend les choses en mains. Malheureusement la blessée décède.

C’est à un duo féminin de gendarmes, Louise Caumont et Violaine Menou, qu’est confiée l’enquête. Que faisait cette demoiselle, inconnue du voisinage, à cette heure, sur la départementale sans tenue appropriée ? Que signifient les quelques mots prononcés en anglais où elle dit s’être échappée d’un véhicule et demande à ce que les autres soient sauvées ? Quelles autres ? De quoi parle-t-elle ? L’homme impliqué dans l’accident est-il aussi innocent qu’il veut le faire croire, n’y-a-t-il pas des zones d’ombre dans son emploi du temps ? Pourquoi cette femme sur le point d’accoucher n’était-elle connue d’aucun service de santé à proximité ?

Louise a cinquante ans, ce n’est pas la première affaire qu’elle doit résoudre mais celle-ci va la remuer au plus profond, l’emmener vers la résilience, la contraindre à laisser tomber les barrières qu’elle a soigneusement érigées autour d’elle. Parce qu’elle est comme ça, Louise, elle n’aime pas s’apitoyer, se monter « nue », dévoiler ses sentiments. Elle a besoin de maîtriser, de se protéger en permanence. Sa collègue, Violaine, qui, au fil du temps, est devenue une amie, le sait, et parfois elle lui enjoint de lâcher prise. Mais que c’est difficile ! Cet aspect du roman est intéressant car il donne une bonne part d’humanité aux personnages et on comprend également en quoi les investigations bouleversent Louise et pourquoi elle ne baissera pas les bras.

Une fois encore, Céline Denjean gratte où ça fait mal. Elle aborde de nombreux thèmes dans ce récit, et elle est parfaitement documentée. Je n’avais, par exemple, jamais entendu parler de « Supreme Eiye Confraternity » et ce que j’ai appris m’a révoltée. Les sujets qu’elle évoque sont traités avec intelligence, ses protagonistes n’en rajoutent pas dans le jugement, ils restent dans les faits et le ressenti en lien avec leur histoire personnelle.

J’ai particulièrement apprécié le cheminement de Louise, son abnégation pour faire avancer les choses, son ouverture d’esprit. Elle a aussi un sens inné de la déduction, elle observe, déduit, essaie d’analyser en finesse. Et quand les pièces du puzzle s’emboîtent, on se dit que nous aussi, on aurait pu comprendre, car l’auteur nous a glissé des indices. Ce qui est bien, c’est qu’ils sont placés çà et là, discrètement, et le texte ne s’appesantit pas dessus. Ce n’est que bien plus tard qu’on se dit « mais bien sûr ».

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé le style vif et l’écriture accrocheuse de Céline Denjean. Elle m’oblige à affronter de vrais problématiques de notre société. Cela interpelle, on se sent souvent démunie mais on ne peut pas rester indifférent. Aucun temps mort dans cette lecture et aucune longueur, un auteur à ne pas perdre de vue !