"Antoine Marcas -Tome 8 : Le septième templier" de Eric Giacometti & Jacques Ravenne


Antoine Marcas -Tome 8 : Le septième templier
Auteurs: Eric Giacometti & Jacques Ravenne
Éditions : Fleuve noir (9 juin 2011)
ISBN: 978-2265088528
576 pages

Quatrième de couverture

1307. Le roi Philippe le Bel et le pape Clément V ordonnent l'anéantissement total de l'Ordre du Temple. Mais dans l'ombre des commanderies, sept templiers vont organiser sa survivance par-delà les siècles. De nos jours, le commissaire franc-maçon Antoine Marcas reçoit l'appel désespéré d'un mystérieux frère, sur le point d'être assassiné, qui lui transmet la piste d'un secret fabuleux : le trésor des templiers. Au même moment à Saint-Pierre de Rome, le pape s'apprête à bénir la foule quand il est abattu par un tireur d'élite...

Quelques mots sur les auteurs

Éric Giacometti, journaliste dans un grand quotidien national, a enquêté à la fin des années 1990 sur la franc-maçonnerie, dans le volet des affaires sur la Côte d'Azur. Il n'est pas maçon. Jacques Ravenne est le pseudonyme d'un franc-maçon élevé au grade de maître au Rite français.

Mon avis

Un prologue, un épilogue, trois parties, soixante deux chapitres suivis d’un glossaire et de quelques pages explicatives composent ce roman, foisonnant d’informations, d’actions, de rebondissements et de tout le nécessaire pour en faire un excellent thriller historico-ésotérique.

Cet écrit à deux têtes et quatre mains a beaucoup interpelé la curieuse que je suis.
Comment sont répartis les rôles, qui écrit quoi ?
Les deux auteurs, l’un journaliste, l’autre franc maçon ont pu se partager les interventions en fonction de leurs connaissances.
Les finances du Vatican, le nom de Madoff qui est évoqué, seraient plus de l’investigation du journaliste.
Les descriptions des rites, des loges, des passages, du vocabulaire des Francs Maçons seraient plus l’écriture du deuxième écrivain….
Toujours est-il que la documentation est sérieuse (j’ai vérifié ….) et bien intégrée au roman et surtout jamais « barbante ».

Dans ces pages, deux périodes sont évoquées : 1307 et de nos jours, reliées par le secret des templiers….
A Paris, un commissaire Franc Maçon mène l’enquête. Mais pas le Franc Maçon pur et dur, qui ne jure que par sa loge, non, un Franc Maçon humain, doutant parfois, ayant peur, ne s’occupant pas toujours très bien de son fils et culpabilisant, un homme tout simplement…
A Rome, le Pape et sa garde rapprochée font face le mieux possible, aux événements qu’ils ne maîtrisent pas.
En 1307, à Paris et dans les environs, le roi Philippe le Bel et le Pape prennent des décisions qui bouleverseront le futur et que nous découvrons à travers l’enquête.
Nous ferons aussi un tour en République Tchèque….

Ne soyez pas inquiets ! Toute s’enchaîne parfaitement, les repères sont nombreux et l’intrigue, crédible, permet de suivre ce qui se déroule dans les différents lieux sans aucun problème.
Les chapitres sont courts et on passe aisément d’époque en époque, de lieu en lieu.

Avec tout cela, on pourrait penser que ce livre va avoir un air de « déjà vu » et ressembler à un de ses semblables du même style … et bien non !
Très rythmé et sans longueur (les chapitres sont courts), n’abusant pas de longues descriptions ou de commentaires approfondis, il maintient notre intérêt et notre attention.
Un seul petit bémol, il y a peut-être un peu trop de « hang up » à la fin des chapitres mais cela intensifie l’envie du lecteur de poursuivre et de ne pas lâcher le récit avant la conclusion …

Il est difficile de parler de cette histoire sans trop en dire sur le déroulement, ce serait un vrai gâchis. Sachez simplement que l’écriture est vive, alerte, la cadence soutenue, les enchaînements bien pensés. Il y a juste ce qu’il faut de trahisons, de tricheries, de mensonges, de sincérités, de retournements de situations, de découvertes ….

Et puis, une fois encore, c’est un livre qui attise la curiosité, qui donne le souhait d’aller plus loin, de revisiter de façon historique et véridique les événements du passé qui sont cités…
Mais saura-t-on vraiment la vérité ?

A lire ….. et sans doute prendre le temps de découvrir les autres opus des mêmes auteurs….

PS : Une petite question : quel intérêt pour notre auteur élevé au grade de Maître de prendre un pseudonyme alors qu’il affiche sa photo en quatrième de couverture ?….

"Maudits soient les artistes" de Maurice Gouiran


Maudits soient les artistes
Auteur : Maurice Gouiran
Éditions : Jigal (15 Février 2016)
ISBN :  979-1092016673
230 pages

Quatrième de couverture

La découverte de centaines d' oeuvres d'art dans l'appartement d'un octogénaire munichois, 70 ans après la fin de la guerre, a fait resurgir de vieux fantômes : le vieil homme n'était-il pas le fils d'un célèbre marchand d'art ayant oeuvré pour le Reich ? À Marseille, un modeste couple de retraités des quartiers Nord, Valentine et Ludovic Bertignac, entame une procédure judiciaire afin de récupérer une dizaine de tableaux retrouvés à Munich. Clovis Narigou, qui a un urgent besoin d'argent, effectue quelques piges pour un grand magazine national. On le retrouve en Ariège, sur les traces d'un des plus grands mathématiciens du XXe siècle qui a fui le monde pour y mourir en ermite

Mon avis

Lire Maurice Gouiran, c’est entendre le chant des cigales, écouter l’accent du Midi, et retrouver Clovis… Ce dernier est plus vrai que nature. Je l’imagine sans peine dans sa vie de tous les jours, charmeur l’air de rien, avide de relations amoureuses qu’il vit avec humour. C’est un homme qui ne court ni après l’argent ni après les femmes mais si les deux viennent à lui, il ne reste pas seul et prend son rôle à cœur, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est d’ailleurs Clovis  le narrateur et sa verve est un régal. Il n’a pas son pareil pour « croquer » une situation, parler des calanques, des voisins et du café du coin. On dirait qu’il existe réellement tant l’auteur lui donne vie et on serait prêt à le rencontrer…

Mêlant habilement des faits passés (pour lesquels les références sont pointues)  et réels à des personnages fictifs, nous sommes entraînés dans un roman mené de main de maître. Tout s’emboîte à merveille et on découvre une partie de l’Histoire (avec une majuscule) qu’on avait oubliée ou jamais connue.  Ce qui m’impressionne chaque fois que je lis cet auteur, c’est que les aspects historiques ne sont jamais  rébarbatifs et toujours parfaitement intégrés à l’intrigue. A côté de cela, il y a toujours une pointe de fantaisie,  de drôlerie et ce savoureux mélange est à déguster sans modération.

C’est sans doute la grande force d’écriture de l’auteur : doser, et comme dans un excellent plat, une pincée de « trop » et c’est raté…. Là, tout est dans les bonnes proportions.

J’ai un faible pour Clovis et le regard qu’il porte sur les amis de son fils m’a beaucoup amusée. Je les entendais, je les voyais et je sentais parfaitement les tiraillements du père qui accueille son fils et ses connaissances plus par obligation (pour ne pas rater l’occasion de voir sa progéniture) que par choix…..L’analyse des différents protagonistes n’est jamais superficielle. Sans aller dans les tréfonds de l’âme, on perçoit très bien de quel bois ils sont faits et leurs caractères sont toujours parfaitement définis.

Plusieurs intrigues vont être présentées. Clovis a besoin d’argent et a accepté un reportage pour un grand magazine. Il part sur les traces d’un prof de maths qui vit en solitaire. Mais revenu dans ses collines, il apprend qu’un homme du coin, tout à fait « ordinaire » a été torturé puis assassiné…. Il y a aussi ce couple qui veut récupérer des toiles de maître qui viennent d’être découvertes dans un appartement allemand…. Le point commun entre les trois ? Ben Maurice non Clovis et son habitude de vouloir tout comprendre et aider en douce sa fliquette préférée….

On va suivre le reporter dans les lieux où il fouille, fouine, interroge, déterre des événements qu’on avait mis aux oubliettes. Ce que j’aime, ce sont les regards croisés sur tout ce qui est présenté. C’est comme si, sur un scène, chaque « thème» évoqué était exposé sous les feux des projecteurs…ils finissent tous par  se retrouver sur le « centre » de l’affaire : là où il y a le nœud… lorsque ce dernier est mis à jour, Clovis le délace méticuleusement pour nous faire découvrir, petit à petit les tenants et les aboutissants, le rôle de chacun, de ceux qui sont restés dans la lumière mais de ceux également qui avaient choisi l’ombre….

Comme les autres fois, cette lecture bonheur est ponctuées de temps à autre de références musicales, glissées de ci, de là et on se prend à rêver d’une bande son qui serait fourni avec le roman et pourquoi pas, un petit CD, Monsieur Jigal ?


"Marcel mon fils extraordinaire" de Anna Vilanova Pons (Marcel, mi hijo extraordinario)


Marcel mon fils extraordinaire (Marcel, mi hijo extraordinario)
Auteur : Anna Vilanova Pons
Traduit de l’espagnol par Danielle Héritier et Nicolas Chaumier
Éditions : du Volcan (16 Juin 2020)
ISBN :979 10 97 339 25 8
236 pages

Quatrième de couverture

Ce livre retrace une histoire vécue, le parcours de parents et d’un enfant « extraordinaire » né avec un double handicap : trisomie 21 et syndrome de West. Ce récit de vie vous prend aux tripes, déchirant, viscéral. Il suscite des émotions fortes et nous pousse à réfléchir.

Mon avis

Ce livre, c’est l’histoire de Marcel, le fils de l’auteur. Une vie trop courte mais remplie d’amour, une vie hors normes.

Comme toutes les mamans, Anna Vilanova Pons a imaginé Marcel avant sa naissance. On se projette dans un futur enfant. Est-ce qu’il aimera lire ? Est-ce que je saurais l’accompagner, lui donner les clés pour devenir adulte, lui offrir la possibilité de faire ceci, cela etc ? Et puis, il y a la naissance, la rencontre tant attendue et parfois un coup de tonnerre terrible auquel personne ne s’attendait : le mot « handicap » est alors prononcé. Viennent alors les questions, pourquoi lui, pourquoi nous, la culpabilité, la colère (mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça), le désespoir (il va falloir renoncer à tant de choses) …. Et puis par la grâce d’une rencontre, d’une phrase lue ou tout simplement parce que les mères et les pères « courage » existent, tout devient …... oh non : pas plus facile, mais plus porteur de sens. Comme l’écrit Anna Vilanova Pons, on voit alors avec les yeux du cœur, et on repart de l’avant, portés par l’amour, celui qu’on donne et celui qu’on reçoit. La relation a l’enfant extraordinaire devient alors habitée d’une énergie nouvelle. Les parents, la famille, puisant toujours plus loin la force nécessaire pour ne jamais baisser les bras. C’est cette bataille, ce parcours du combattant, cette lutte incessante, compliquée, que nous narre l’auteur.

Dès que Marcel naît, en 1994, ses parents savent qu’il est trisomique et porteur du syndrome de West, son âge mental ne dépassant pas celui d’un an. Il faut accepter les faits et envisager le quotidien d’une autre façon qu’il a été imaginé, prendre sur soi face aux réactions extérieures, organiser les activités professionnelles en tenant compte de tout cela. C’est épuisant, c’est douloureux, c’est révoltant, lorsque les choses restent figées pour accueillir Marcel en institut spécialisé ou que le sort s’acharne contre lui avec des problèmes de santé supplémentaires comme s’il n’en avait pas déjà assez. Anna crie sa colère, écrit avec ses mots, sans fard, tout ce qu’elle ressent et en tant que maman, on la comprend. On voudrait l’apaiser, lui dire que ça ira mieux demain mais on sait bien que c’est un leurre…. Alors, on suit son chemin de croix, on espère avec elle, on serre les poings en silence, on s’accroche à une infime lueur…

En lisant ce témoignage, j’ai vite réalisé que l’amour d’Anna pour Marcel était son « moteur », c’est ce qui lui apportait la volonté de toujours donner le maximum pour qu’il soit heureux. Elle ne gémit pas, elle ne s’apitoie pas, elle écrit, régulièrement, avec les dates (entre 1994 et 2008) pour partager avec nous. Je pense que rédiger cette sorte de « journal » lui a permis de poser sur le papier les moments difficiles mais également chaque petit instant de joie afin de ne pas oublier. Cela permet aussi d’offrir aux familles en difficulté, l’idée qu’il peut y avoir des « bulles de bonheur » au milieu de toutes les difficultés….

Ce récit est bouleversant, Anna sait le mettre à la portée du lecteur. On se sent interpellé, comment aurait-on réagi si on avait vécu des événements identiques? Son écriture est parlante, elle décrit les situations, sans pathos, telles quelles, les rendant complètement humaines. Son texte est vif et transmet énormément d’émotions. Lorsqu’elle parle des belles rencontres qu’elle a faites, par exemple le personnel soignant hospitalier, on réalise qu’elle pense encore aux autres, à dire merci, en oubliant sa souffrance et on se dit que c’est une grande dame….


"La Nanny" de Gilly Macmillan (The Nanny)


La Nanny (The Nanny)
Auteur :  Gilly Macmillan
Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet
Éditions : Les Escales (11 Juin 2020)
ISBN : 978-2365694704
440 pages

Quatrième de couverture

À la mort de son mari, Jocelyn n'a d'autre choix que de revenir s'installer avec sa fille Ruby à Lake Hall, l'austère manoir familial où vit toujours sa mère, aristocrate arrogante et froide.
À peine arrivée, Jocelyn reçoit la visite d'une mystérieuse femme déclarant être Hannah, la nanny qu'elle adorait enfant, disparue du jour au lendemain en 1987.

Mon avis

Dans les années 80, les familles aristocrates de la bonne société londonienne ont souvent une nanny. C’est la perle indispensable au bon fonctionnement du foyer, celle qui s’occupe des enfants, d’une façon discrète et efficace. Celle qui devient vite indispensable parce qu’elle décharge les parents des soucis matériels, pensent même parfois à leur place en anticipant, en prenant les initiatives qui vont bien. Alexander et son épouse, écoutant les recommandations d’une relation familiale, ont embauché Hannah qui s’occupe de leur fille Jocelyn. Un lien très fort unit la fillette et sa nounou, à tel point que, la petite Jo se désintéresse de sa maman, comprenant que cette dernière à d’autres priorités que sa progéniture. Dans le manoir où ils habitent, il y a des réceptions, des parties de chasse, toute une vie où les enfants n’ont pas facilement une place. Un matin, c’est le drame. Jo se réveille, appelle sa nanny mais personne ne répond. Elle a disparu et elle ne donnera plus jamais de ses nouvelles.

Trente ans plus tard, le père de Jo est décédé, sa mère habite toujours le manoir familial. Jo, quant à elle, est veuve avec une petite fille appelée Ruby. Traversant une passe financière délicate, elle va s’installer chez sa génitrice, le temps de se remettre à flots. Et voici qu’un jour, une femme sonne à la porte, elle annonce être Hannah, la nanny tant aimée. Comme Jo est toujours mal à l’aise avec sa mère, c’est un pur bonheur de retrouver Hannah. Elles échangent, se rapprochent mais leurs souvenirs ne semblent pas toujours en phase. Jo n’a pas le temps, ni l’énergie de se pencher sur ses détails.

Ce récit se situe sur plusieurs niveaux, dans le passé (1976, 1987), le présent. Les indications de lieu et de temps sont très claires et on sait exactement quelle est la période évoquée. De plus lorsque Jo ou Virginia, sa mère, s’expriment, elles disent « je » et nous pénétrons ainsi dans leurs pensées. Pour les autres, c’est un narrateur qui rapporte les faits.

J’ai trouvé ce roman très bien construit. Une même situation peut être décrite par différents individus, chacun donnant un éclairage avec son ressenti. Les rapports entre les protagonistes sont complexes, chacun d’eux a une part d’ombre, des choses à cacher. Dans la famille de Jo, les non-dits et les secrets sont nombreux, elle ne tarde pas à s’en apercevoir et ce n’est pas aisé pour elle car elle ne sait plus à qui faire confiance. Le lecteur lui, se demande qui ment, qui manipule, qui a raison,…. L’atmosphère est lourde de tensions accumulées entre les uns et les autres et c’est très bien retranscrit. Il y a une approche psychologique des personnages, on découvre leur âme tourmentée, on essaie de les comprendre, voire de les excuser. Plusieurs thèmes sont abordés, la place de chacun dans la société en fonction de sa fortune, le lien avec l’art, le besoin de certains de vouloir toujours plus, la perversité, les liens familiaux et la place des enfants etc….

L’écriture de l’auteur est accrocheuse (merci à la traductrice), le contenu addictif. A chaque fin de chapitre, on se pose la question de savoir ce qu’on va lire dans les pages suivantes. J’ai apprécié que ce thriller, il y a quelques invraisemblances mais elles ne m’ont pas dérangée tant j’étais prise dans l’intrigue. Le contexte s’installe, calmement mais il n’y a pas de temps mort, et l’intérêt est toujours maintenu. Une belle lecture !


"Les victorieuses" de Laetitia Colombani


Les victorieuses
Auteur : Laëtitia Colombani
Éditions : Grasset (15 Mai 2019)
ISBN : 9782246821250
230 pages


Quatrième de couverture

À 40 ans, Solène a tout sacrifié à sa carrière d’avocate  : ses rêves, ses amis, ses amours. Un jour, elle craque, s’effondre. C’est la dépression, le burn-out.
Près d’un siècle plus tôt, Blanche Peyron a un combat. Cheffe de l'Armée du Salut en France, elle rêve d'offrir un toit à toutes les exclues de la société. Elle se lance dans un projet fou  : leur construire un Palais.


Mon avis

Deux époques : 1925, de nos jours. Deux femmes, deux destins …………….
La première, c’est Blanche Peyron une officière puis cheffe de l'Armée du salut en France, connue pour avoir réalisé le Palais de la femme (qui maintenant accueille aussi des hommes), un lieu à Paris où les jeunes filles, les femmes trouvaient refuge lorsqu’elles étaient seules face aux difficultés. Blanche a consacré son existence a l’Armée du salut dans le but d’aider toutes celles qui souffraient. Laëtitia Colombani lui rend un bel hommage.

En parallèle, nous suivons Solène, une avocate réputée, un grand appartement, un quotidien très rempli, une carrière brillante, tout pour être heureuse. Un jour, la goutte d’eau….celle qui fait déborder le vase ou les larmes….. Burn out, ras le bol …. Solène craque, n’en peut plus, ne trouve plus de sens dans ce qu’elle accomplit…. Dans ces cas-là, le conseil, c’est d’aller voir un psy…. Et lui, il lui suggère de faire du bénévolat. Le lien est là, elle sera donnera de son temps au Palais, pour des femmes qui se battent chaque jour pour vivre…..

A travers le portrait de ses deux femmes, l’auteur présente des laissées pour compte, celles qu’on oublie, qui sont presque transparentes, dont on se détourne car mal à l’aise, on ne sait pas que faire, comment réagir… Celles qui essaient de faire face, de rire encore, qui se soutiennent, s’entraident, se disputent également mais vivent presque libres…..

Laëtitia Colombani a une écriture douce et délicate, elle donne voix à celles qui sont parfois obligées de se taire. Elle redonne vie à Blanche qu’on ne connaît peut-être pas. C’est une lecture légère et profonde à la fois. Légère parce que les aléas sont survolés, profonde parce qu’ils ont le mérite d’être nommés. C’est court mais ça suffit pour se dire « Oui, ça existe et moi, je fais quoi ? … »

J’ai lu ce livre rapidement, il m’a permis de passer un bon moment et de rencontrer Blanche, une femme comme je les aime, un caractère bien trempé et une volonté hors normes.



"C'est l'anarchie" de collectif d'auteurs


C’est l’anarchie
Auteur : Collectif
Éditions : du Caïman (26 Mai 2020)
ISBN : 978-2919066827
300 pages

Quatrième de couverture

Les années 20 ... Les années folles... Le capitalisme triomphant, repu des morts de la première guerre mondiale... La misère... Dans ce vieux monde des voix divergentes viennent contester l'ordre établi. Actes individualistes ou révoltes collectives, en 1920, partout dans le monde C'est l'anarchie !

Mon avis

Que vaudrait l’existence sans aimer ni lutter ?

Ils et elles sont vingt. Vingt auteurs de talent, certains très connus, d’autres un peu moins, qui viennent nous parler de révolution et d’anarchie. La parité y est presque, femmes et hommes se partagent la rédaction de ces textes.  Une préface magnifique qui, à elle seule, vaut le détour ! Ecrite par Gérard Mordillat, elle se termine par ces mots : « Je ne connais qu’un anarchiste pour être capable de vivre en accord avec ses convictions politiques et philosophiques. »

S’ensuivent des textes divers et variés, des nouvelles documentaires, d’autres inspirées de faits réels mais romancées ou totalement imaginaires, des poèmes etc …. A chaque fois, l’auteur qui rédige part d’un événement ayant eu lieu, qu’il « revisite » à sa manière. Le point de départ, c’est ce qu’on sait et après l’écriture prend sa liberté par la main et le récit vit sa vie.

Je ne connaissais pas tous les personnages présentés mais j’ai pris beaucoup de plaisir à tous les rencontrer que ce soit pour la première fois ou parce que j’avais déjà eu quelques échos sur leur existence.  Ce sont tous des personnes qui, à un moment donné, ont osé. Ils ont dit non, ils se sont battus pour un idéal, ils ont tenu tête, ils n’ont pas voulu se soumettre s’ils pensaient que ce n’était pas pour les bonnes raisons. Ils ont pu être haï, adulé, incompris, détesté, étouffés, mais ils ne pouvaient pas laisser indifférent celui ou celle qui les côtoyait. Activistes de tout pays, issus de milieux différents, élevé dans l’anarchie ou tombés dedans, tous ont donné d’eux, de leur énergie. Ils ont vécu au siècle dernier et mené des combats parfois originaux, comme celui d’Emilie Busquant qui serait à l’origine du drapeau algérien.

Peut-être que les luttes évoluent, quoique …. Il y aura toujours des hommes et des femmes pour se lever, marcher dans la rue…. L’actualité nous le démontre encore. Bien sûr, ils dérangent, ils exacerbent les tensions en pointant du doigt, sans compromis, les dysfonctionnements ou les mensonges. Ils sont les dignes héritiers de ceux qui sont évoqués dans ce recueil.

L’avantage d’un recueil de nouvelles c’est que l’on y trouve des styles et des écritures totalement divers et variés. Chacun s’empare du phrasé qui lui convient le mieux, que ce soit poésie avec ou sans rimes, prose etc… Chacun se sent libre et pour évoquer l’anarchie et les anarchistes, c’est mieux, non ? Quant au lecteur, devant la diversité des textes, il voyage, s’informe, se souvient, sourit, se révolte en silence… Et puis il repart heureux de cette lecture  qui, quelque part, le bouscule et le remet sur les rails pour bouger, essayer de faire entendre sa voix afin que l’injustice ne devienne pas « une évidence familière », comme le disait Marcel Aymé ….



"Urbex Sed Lex" de Christian Guillerme


Urbex Sed Lex
Auteur : Christian Guillerme
Éditions : Taurnada (18 Juin 2020)
ISBN : 978-2372580700
250 pages


Quatrième de couverture

Contre une belle somme d'argent, quatre jeunes passionnés d'urbex sont mis au défi de passer une nuit dans un sanatorium désaffecté. Ils vont relever le challenge, mais, une fois sur place, ils vont se rendre compte qu'ils ne sont pas seuls dans cet immense endroit abandonné... Et très vite comprendre qu'ils n'auraient jamais dû accepter cette proposition.

Mon avis

« Dura lex, sed lex », la loi est dure mais c’est la loi. En s’inspirant de ce proverbe latin pour le titre de son ouvrage, Christian Guillerme nous rappelle que nul n’est censé ignorer la loi. Qu’elle nous plaise ou non, nous ne devons de la suivre mais ce n’est pas toujours le cas surtout lorsque ce sont des « lois sauvages » dictés par des hommes qui n’ont pas le droit d’en écrire.

Chacun ses addictions, ses loisirs, ses plaisirs. Pour certains, c’est le virtuel, les jeux vidéos. Celui des quatre amis dont nous allons faire connaissance, c’est sur le terrain, grandeur nature, l’urbex. Comprenez par là, les explorations urbaines sur des spots, c’est-à-dire des lieux abandonnés qu’ils explorent. Urbex est un raccourci pour les mots anglais urban exploration, qui signifie visiter des coins laissés vides pour raisons financières. Dans ce livre, deux jeunes couples, Carine et Fabrice, Théo et Chloé se consacrent à cette activité sur leurs temps libres. Ils ont même créé un site sur lequel ils déposent des photos de leurs balades, ils en vendent de temps en temps. Leurs sorties sont le plus souvent prudentes, mais l’adrénaline est toujours au rendez-vous lorsqu’il y a une part d’interdit, de mystère et de découverte. De plus, les expéditions se font de nuit et cela rajoute une atmosphère particulière.

Un jour, un mail apparaît sur leur blog. Une proposition pour le moins surprenante, taguer une inscription sur un mur dans un lieu à découvrir en urbex et recevoir en échange de l’argent, une petite somme qui fait rêver. Bien entendu, il y aura comme un jeu de piste et des devinettes sur place afin de découvrir le terme à inscrire. Se laisser tenter ou ne pas donner suite ? Les quatre amis hésitent, pèsent le pour et le contre, se demandant si une anarque ne se cache pas derrière ce contact. Finalement, après quelques vérifications, ils se décident et acceptent le rendez-vous en se disant qu’en approchant la trentaine, ils profiteront de cette occasion pour ensuite calmer le jeu et prendre un peu de recul.

Quelques jours plus tard, les voici en place, prêts à explorer, deviner, résoudre et gagner. Un escape game géant avec un gain conséquent à la clé. Tenues pratiques, lampes, trousse de secours, ils sont prêts. Et le lecteur aussi ! Mais très vite, les comparses sentent quelques bizarreries, une angoisse diffuse, une impression de crainte, voire le sentiment de se faire manipuler. De page en page, la tension va crescendo. On a peur pour eux, peur que la situation leur échappe, peur que ça tourne mal. N’ont-ils pas été trop naïfs ? Ils sont tellement sympathiques tous les quatre, on ne veut pas qu’il leur arrive quelque chose.

C’est le cœur battant, les mains moites et un nœud au creux du ventre que j’ai accompagné ces petits jeunes dans leur aventure. Ils sont pratiquement les seuls à être dotés de prénom, ce qui les rend attachants à l’extrême, en plus l’amour et l’amitié qu’ils se portent, l’attention permanente qu’ils ont pour les uns et les autres fait plaisir à voir et à lire. Il n’y a pas un seul temps mort, les rebondissements sont bien pensés, le rythme ne faiblit pas et on se demande sans arrêt comment les événements vont évoluer. L’écriture de l’auteur est prenante, pétillante, vivante. Il sait parfaitement retranscrire une ambiance, les ressentis qui animent les uns et les autres. Tout est palpable et de ce fait, on s’y croirait. De plus, comme c’est très visuel, les scènes se déroulent sous nos yeux comme dans un film, on visualise nettement les bâtiments.

J’ai été conquise par ce recueil, le texte est vraiment abouti. Christian Guillerme aborde des thématiques fortes outre les sentiments amicaux et amoureux. Jusqu’où aller pour de l’argent ? Où s’arrête et commence le jeu grandeur nature ? Qu’en est-il des dérives, des « arrangements » avec la loi ? Quelles traces le passé peut-il laisser sur les hommes ? Un récit dans un contexte original, bien pensé et une belle réussite !
Urbex Sed Lex est un roman palpitant, haletant, qu’il est impossible d’abandonner une fois commencé.


"Cry Father" de Benjamin Whitmer (Cry Father)


Cry Father (Cry Father)
Auteur : Benjamin Whitmer
Traduit de l'américain par Jacques Mailhos
Éditions : Gallmeister (26 Mars 2015)
ISBN : 978-2-35178-089-3
320 pages

Quatrième de couverture

Depuis qu’il a perdu son fils, Patterson Wells parcourt les zones sinistrées de l’Amérique pour en déblayer les décombres. Le reste du temps, il se réfugie dans sa cabane perdue près de Denver. Là, il boit et tente d’oublier le poids des souvenirs ou la bagarre de la veille dans un bar. Mais ses rêves de sérénité vont se volatiliser lorsqu’il fera la rencontre du fils de son meilleur ami, Junior, un dealer avec un penchant certain pour la bagarre. Les deux hommes vont se prendre d’amitié l’un pour l’autre et être peu à peu entraînés dans une spirale de violence.

Mon avis

Rien ne s'arrête, jamais ….

Face à la mort d'un enfant, le couple se resserre sur lui-même, s'épaule, dialogue ou parfois éclate.
Chacun sa façon d’appréhender le deuil.
« Elle aime envisager le deuil comme un voyage, ta mère. »
Voilà ce qu'écrit Patterson Wells dans le journal qu'il tient et où il parle à son fils décédé.
Pour lui, c'est différent :
« C'est comme si on m'avait enlevé une pièce et que je continuais à marcher sans but en attendant juste de m'effondrer sur moi-même. »
Il écrit à son fils, comme si c'était le seul moyen de le faire encore vivre, de peur de l'oublier ?
Il le dit lui-même, écrire c'est un peu comme lorsqu'il lui racontait des histoires, un moyen de tisser un lien. 
« Si je ne te racontais pas ces histoires, je n'aurais rien. Si je m'arrête, tu t'en vas. »
Dans ces pages très intimes de ce journal qui n'en est pas un, mais plutôt une lettre ouverte à l'enfant qui a été, qui aurait pu être s'il avait eu le temps de grandir, ce père crie sa douleur. Sa peur du silence, le vide l’absence, son angoisse de « perdre » l'image du visage aimé et la vie et le temps qui continuent de s'écouler malgré tout.... Et en criant sa douleur, il crie aussi son amour....

Parallèlement à ces écrits où le père s'exprime, il y a le récit des événements présents. « La fuite en avant » de cet homme écorché vif, qui ne peut pas pardonner, qui s'abrutit dans le travail, l'alcool, qui s'installe loin de la ville, qui se retire avec son chien comme si la vue des êtres humains lui était insupportable, qui se nourrit de sa souffrance. Il n' a plus rien, ni personne, à quoi, à qui  s'accrocher, il n'accepte les mains tendues de personne, il se fuit, de peur de se retrouver face à lui-même....
Et puis, un jour, une rencontre, avec quelqu'un de perdu, comme lui, mais pas pour les mêmes raisons... Et la spirale qui s'installe, celle dont ils se servent, ces deux paumés de la vie, pour avancer, être dans le temps présent, faire mal ou se faire mal physiquement pour oublier ou atténuer la douleur morale...
On ne guérit pas de l'absence, on ne l'apprivoise pas non plus, on fait avec parce qu'on n'a pas le choix et que c'est ainsi et qu'il faut bien continuer la route... 

Ce roman est écrit de main de maître, sans concession aucune. Les situations sont brutes, les mots frappent, cinglent, touchent au plus profond, l'horreur monte... Et pourtant, l'humanité est là, entre les lignes, présente dans les personnages qui essaient d'aider ces hommes, qui les abordent pour les apprivoiser, pas à pas, car ils ne se laissent pas approcher tant ils sont « brisés ».... Il y a également de temps à autre, comme une mini éclaircie dans tout ce noir, comme une lueur... Oh, pas une lueur d'espoir, non, pas ça, ce n'est pas possible, plutôt comme une accalmie, une pause au milieu de toutes ces choses sombres, tristes ... mais elles ne suffisent pas pour reprendre son souffle....

C'est un roman qui secoue, qui remue le cœur mais également les tripes... La violence est très forte, le pardon paraît impossible, la rédemption inaccessible....  Et pourtant on s'attache aux protagonistes, on espère en eux, pour eux....

Lorsque j'ai lu le premier chapitre, j'ai pris la violence et la grossièreté en pleine face et j'ai pensé que ce roman et moi n'allions pas faire bon ménage. C'était sans compter sur Patterson, un père qui écrit, qui se met à nu, qui se punit sans doute parce qu'il imagine qu'il aurait pu, dû, faire d'autres choix et changer le cours des choses même s'il sait bien que …. :
Rien n'est jamais acquis à l'homme
Ni sa force Ni sa faiblesse ni son coeur
Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix (Louis Aragon)

"La nuit d’avant" de Wendy Walker (The Night Before)


La nuit d’avant (The Night Before)
Auteur : Wendy Walker
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Karine Lalechère
Éditions : Sonatine (18 Juin 2020)
ISBN : 978-2355847820
370 pages

Quatrième de couverture

Après une rupture difficile, Laura décide de tourner la page en se créant un profil sur un site de rencontres. Un premier rendez-vous est pris. L'homme s'appelle Jonathan Fields, il a 40 ans, il vient de divorcer. Pour le rencontrer, Laura part avec le mini van de sa sœur, Rosie, et l'une de ses robes. Elle sera, promet-elle, de retour le soir même. Le lendemain matin, elle n'est toujours pas rentrée. Que s'est-il passé cette nuit-là ?

Mon avis

Rosie et Laura sont sœurs. La première est en couple avec Joe (un de leurs amis de jeunesse) et ils ont eu un petit Mason. La seconde n’arrive pas à se stabiliser dans sa vie amoureuse et après une rupture douloureuse, alors qu’elle pensait avoir trouvé l’homme de sa vie, elle vient s’installer chez sa frangine. Elle a l’intention de se reconstruire, de se poser, de prendre du temps pour elle. Elle décide de s’inscrire sur un site de rencontres. Un soir, elle a un rendez-vous. Rosie la briefe : petite robe, chaussures à talons, maquillage, sac à mains adapté. Elle lui prête sa voiture et lui demande si elle va rentrer. Laura l’affirme, elle sera de retour avant l’aube car elle n’a pas l’intention de se mettre au lit le premier soir ! Elle part, consciente de « jouer un rôle » car cette tenue ne correspond pas tout à fait à ses habitudes mais on pourrait dire : qui veut la fin, s’en donne les moyens…. Elle souhaite oublier sa récente déception, rebondir et avancer….. Sauf que le lendemain matin, elle n’est pas dans sa chambre, qu’elle n’est pas joignable au téléphone et que l’inquiétude s’installe, surtout lorsque la voiture est retrouvée vide. Rosie va donc essayer de comprendre les événements, aidée par son mari, et un ami, Gabe, qui faisait partie de leur bande et avec qui ils sont toujours en contact.

Ce roman alterne les points de vue, avec en début de chapitres des indices temporels permettant de se situer. Il y aura les rendez-vous de Laura avec son psychiatre (plusieurs mois en arrière), la nuit d’avant (le fameux soir), et maintenant. Lorsque Laura s’exprime, elle dit « je » dans les passages qui la concernent ; pour Rosie, c’est à la troisième personne. Cela permet de mieux pénétrer dans l’aspect psychologique du personnage de Laura. On sent qu’elle a été choquée pendant sa jeunesse et son adolescence et que les faits qu’elle a vécus l’ont marquée au plus profond. On découvre petit à petit ce qu’il en est et le pourquoi de son caractère, de sa façon d’être. Wendy Walker exploite, une fois encore avec brio, le thème de la mémoire, des souvenirs et des traumatismes.  

Il y a peu de protagonistes dans ce récit. Rosie, son mari et leur ami essaient de persuader la police qu’il y a quelque chose de louche, bien que Laura soit majeure et libre de ses mouvements. Le lecteur, quant à lui en est persuadé. L’auteur est habile et multiplie les pistes, les hypothèses, déstabilisant les convictions. L’atmosphère angoissante monte en puissance au fil des pages. C’est crispant et très bien retranscrit, ça noue le ventre et la pression augmente.

L’écriture et le style de Wendy Walker sont très addictifs. Elle sait mêler l’intrigue du présent avec le passé. Rien n’est anodin, on va découvrir au fil des pages des secrets de famille, des non-dits qui peuvent provoquer des dommages sur la relation sororale. Elle sait nous manipuler, nous glissant quelques fois de vrais indices au milieu d’informations plus ou moins sûres. Le côté psychologique des différents individus est intéressant. J’ai trouvé que Laura était parfois bien naïve et j’avais envie de la secouer mais en même temps, je comprenais qu’elle soit fragilisée, ébranlée. Rosie, bien que très secouée par ce qu’elle apprend, reste battante et donne le maximum. L’intrigue est bien menée et va crescendo, s’accélérant sur la fin. A ce moment-là, il est impossible de lâcher le recueil ! En ce qui me concerne, si la fin m’a captivée, le reste du livre également. Je l’ai lu d’une traite et je l’ai beaucoup apprécié.

"La fille aux papillons" de Rene Denfeld (The Butterfly Girl)


La fille aux papillons (The Butterfly Girl)
Auteur : Rene Denfeld
Traduit de l’anglais (Etats-unis) par Pierre Bondil
Éditions : Payot & Rivages (27 Mai 2020)
ISBN : 978-2743650193
290 pages

Quatrième de couverture

En enquêtant sur la disparition de sa sœur, Naomi, « la femme qui retrouvait les enfants », croise le chemin d’une fille des rues de Portland nommée Celia. Naomi tente de faire reconnaître le viol dont a été victime Celia et remonte la trace d'une série de meurtres de jeunes filles.

Mon avis

« Même pour le simple envol d'un papillon tout le ciel est nécessaire. » *

C’est avec infiniment de douceur et de délicatesse que Rene Denfeld a repris par la main son personnage récurrent, Naomi. Elle l’accompagne avec tendresse sur le chemin de la rédemption, elle l’aide à panser ses blessures, à apprendre à aimer et à faire confiance, à accepter celle qu’elle est, ici et maintenant, avec sa part d’ombre et les pans manquants de son passé.

Dans ce nouveau roman, Naomi, dont j’ai fait connaissance dans « Trouver l’enfant » est toujours en recherche de sa sœur dont elle a été séparée très jeune. Ses investigations l’amènent dans une ville, à Portland dans l’Orégon, où pas mal d’enfants traînent dans un quartier de laissés pour compte. De plus des disparitions bizarres ont lieu (et ont eu lieu)…. Naomi va enquêter auprès de ces gosses des rues et des autorités et habitants de la ville. Parmi les jeunes, Celia, Rich et La Défonce l’intéressent un peu plus. Est-ce parce que Celia lui fait penser à la petite fille qu’elle a été ? Naomi essaie d’établir des liens avec eux mais ce n’est pas facile. Ils sont tous les trois sur la défensive, ils ont peur et les moments de relâche sont rares.

Tour à tour, les chapitres alternent entre ce que vivent les gamins dans ce coin mal fréquenté, mal famé où il faut parfois se prostituer pour gagner quelques sous afin de manger, et, en parallèle Naomi dans son quotidien, son désir profond et intact de retrouver sa frangine, qu’elle imagine vivante. Elle s’accroche à cette idée car cela lui permet d’exister, d’avoir une raison de vivre…. Son mari la soutient et l’aide.

Comme pour le premier titre de cet auteur, j’ai pénétré dans son univers avec délectation. Son écriture est sublime, belle. Jamais elle n’en rajoute dans ce qui est horrible et douloureux. Elle parle de la mort et de la terreur avec de la pudeur, à mots choisis. Elle sait créer une ambiance, une atmosphère féerique. Il y a constamment une part de rêves. Cette fois-ci, c’est Celia avec les papillons. Je crois que pour l’auteur, ceux et celles qui sont abandonnés se réfugient dans un monde qui les aide à tenir, à faire face (comme les livres qui ont aidée Rene Denfeld, elle l’explique dans la postface), à être plus fort alors qu’ils vivent l’inexprimable.
« [….] ils avaient appris à s’évader dans des mondes inventés. »

J’ai eu encore un immense plaisir à retrouver le style et le phrasé de l’auteur (bravo au traducteur et merci !). Elle me bouleverse à chaque fois et fait mouche. La relation de Celia avec les papillons (qu’elle imagine, dessine, rêve) est originale, nouvelle mais surtout porteuse de sens. Elle s’en sert pour se protéger des agressions de l’extérieur, pour « ne pas les vivre » « en vrai » et pour apporter fantaisie et couleurs dans la noirceur de ses journées. Ils boivent ses larmes. Ils la sécurisent, la protègent…. Ils contiennent la beauté du monde et lui rappellent, sans doute, qu’elle est en droit d’espérer des jours meilleurs.
« Oh, les papillons. Ils adoucissent les arêtes de cet univers brutal. »

Ce que je trouve fabuleux chez cet écrivain, c’est la puissance de ses histoires, elles ne laissent pas indifférent, elles vous obligent à regarder la réalité en face (ici, le sort des enfants des rues aux Etats-Unis) et au-delà de ça, elle vous incite à penser que rien n’est jamais perdu. Je ne connais pas son passé, je sais qu’elle est journaliste, enquêtrice mais la postface laisse à penser qu’elle aussi, comme ses protagonistes, porte une blessure, une faille et qu’elle a choisi d’en faire sa force au lieu de la considérer comme une faiblesse. J’espère vivement qu’elle continue d’écrire et de publier !

*Paul Claudel

"Providence" de Valérie Tong Cuong

Providence
Auteur : Valérie Tong Cuong
Éditions : Stock (2 Avril 2013)
ISBN : 9782234061088
230 pages


Quatrième de couverture

Quatre personnages en mal d'amour. Un chien, un macaron à la violette, un suicide raté, l'explosion d'un immeuble vont modifier le destin de ces protagonistes et les réunir dans un hôpital. Telle la chute des dominos, la providence, bousculant leur vie, s'amuse à redistribuer le jeu.

Mon avis

Pour certains, il s’agit de destin, pour d’autres de hasard, pour d’autres encore de « la main de Dieu », ici, il sera question de Providence ….

Plusieurs personnages, qui n’ont aucun lien entre eux, se racontent. Puis grâce ou à cause d’événements extérieurs, indépendants de leur volonté, le cours de leur vie va changer.
Tout était prévu, tracé, pesé, analysé, ils pensaient faire comme ci ou comme ça et …. La vie en a décidé autrement ….

Qui est-elle cette vie pour interférer sur ce que nous avons prévu ?
Jusqu’où maîtrise-t-on sa route ?

Des questions importantes sont abordées : la vie, la mort, la succession, le racisme, la violence mais tout cela est survolé et c’est un peu dommage à mon sens.
Sans doute, l’auteur a-t-elle volontairement choisi de s’exprimer ainsi pour écrire un livre léger et abordable.

C’est d’ailleurs à l’aide d’une écriture fluide, de protagonistes sympathiques, de situations bien déterminées que Valérie Tong Cuong nous entraîne à sa suite pour découvrir des héros ordinaires, des gens de tous les jours qui ne vivront pas ce qu’ils avaient prévu, amenant quelquefois le sourire sur nos lèvres.

C’est bien pensé, bien écrit, c’est un assez bon moment de lecture mais rien ne m’a vraiment « accrochée, emballée », rien ne m’a fait « vibrer » et je suis restée sur ma faim….

"L'almanach Vermouth" de Pierre Tisserand



L’almanach Vermouth
Auteur : Pierre Tisserand
Éditions : LBS Sélection (17 Mars 2020)
ISBN : 978-2-490742-12-7
270 pages

Quatrième de couverture

Jeannot, auteur en manque d'inspiration, voue son quotidien à l'écriture d'une oeuvre révolutionnaire qui renverra à l'école primaire les meilleurs écrivains du monde. Quand son meilleur ami, qu'une bande de tueurs prennent pour le sacrilège auteur de L'Evangile selon McKeu, l'entraîne dans ses tribulations, il est, lui-même, confronté à ce qu'il dénonce.

Mon avis

Lorsque j’étais une petite fille, mon grand-père achetait « L’almanach Vermot ». Un recueil où chaque jour, il y avait des conseils, des citations, des dessins, le nom du Saint du jour, des infos d’ici et d’ailleurs, des anecdotes, des jeux…. Forcément, le rouge de la couverture et le tire du roman de Pierre Tisserand m’ont fait penser à cette lecture d’antan….mais j’ai lu plus d’une page par jour !

Outre les titres qui se ressemblent, d’autres points communs apparaissent entre les deux ouvrages. Une forme d’humour potache, des calembours, des moqueries sur les uns et les autres et une certaine autodérision que ne renierait pas les humoristes de nos contrées.

Jeannot est un auteur face au cruel dilemme de la page blanche. Il a de bons copains avec qui il discute de tout et de rien mais souvent de femmes, et comme seuls, les hommes savent le faire, en parlant brut de décoffrage, franchement. Il aime les mots pour leur saveur, leur souplesse. Il aime les tordre, les sortir de leur contexte, les glisser dans des expressions détournées ou remaniées afin de faire rire le lecteur. Il essaie d’aider un ami qui se retrouve dans une situation délicate et va lui-même se retrouver embarqué dans une histoire rocambolesque. Ce n’est pas, bien entendu, l’intrigue légère qui fait la force de ce livre. Mais bel et bien l’écriture et le style de l’auteur. Il ose être décalé, parfois un tantinet irrévérencieux. Quelques fois, il est presque nécessaire de lire à haute voix pour donner toute sa saveur au phrasé et profiter de la cadence, de la musique des vocables. Il arrive même que le lecteur soit pris à parti, interpellé. Les personnages sont affublés de surnoms en lien avec ce qu’ils sont et ils forment une galerie haute en couleurs.


Ça part dans tous les sens, ça pétille comme un feu d’artifice, ça fait des étincelles, ça détonne, ça surprend, ça amuse, c’est déjanté et …. On se dit qu’est-ce que ça fait du bien de sortir des sentiers battus, de se laisser bousculer !

"Mexico bronco" de Patrick Amand


Mexico bronco
Auteur : Patrick Amand
Éditions : du Caïman (9 Juin 2020)
ISBN : 978-2919066834
172 pages

Quatrième de couverture

En acceptant de partir à la recherche du fils d'un patron du CAC 40 évaporé dans la nature mexicaine, Eneko Aggiremutxeggi - avocat radié du barreau reconverti dans les enquête et filatures douteuses - ne s'attendait pas à un tel périple. En ce mois de février 2001, au beau milieu de la caravane de l'EZLN, l'Armée zapatistes de libération nationale, l'enquêteur basque aux méthodes peu orthodoxes, se retrouve embarqué dans un road-movie zapatiste improbable...

Mon avis

Voilà un petit polar qui décoiffe !

Eneko Aggiremutxeggi, il a un nom imprononçable mais c’est normal, il est basque ! Après quelques soucis avec le barreau, Eneko (oui, je vais me contenter de son prénom) a pris les chemins de traverse : il est devenu détective. Pas vraiment dans les clous, ses méthodes sont ce qu’elles sont…. Un gros magnat du haricot le contacte et lui confie une mission au Mexique, tous frais payés. Ce qu’il doit faire ? Trouver le fils de la famille qui est parti étudier à Mexico et qui ne donne plus de nouvelles. Eneko se rend donc là-bas pour mener l’enquête.

Ce pourrait être simple mais le contexte est difficile. Le récit se déroule en 2001. A cette époque, le mouvement zapatiste est en pleine activité. Je ne vais pas refaire l’histoire, mais il est malgré tout important d’avoir une idée du contexte. Rafael Sebastián Guillén Vicente, dit « sous-commandant Marcos », est un militant altermondialiste mexicain qui a été le porte-parole de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). A la fin des années 80, il a pris fait et cause pour les Indiens du Chiapas. Beaucoup d’autres, comme eux, n’avaient plus droit à la parole. Marcos a su les rassembler pour l’EZLN. Début 2001, Marcos et les Zapatistes ont décidé d’une longue marche de trois mille kilomètres en direction de Mexico pour rencontre le président de la république et reprendre les négociations sur les droits des indiens interrompues en 1996. La marche devait être pacifique mais ce n’est jamais aussi simple que ça. De nombreuses personnes, les mouvements de foule, les éléments perturbateurs qui se glissent ça et là et vous voyez l’ambiance. En plus, lorsqu’on s’oppose au pouvoir politique en place, on a tout de révolutionnaires et on est considéré comme tels.

C’est dans cette atmosphère un tantinet électrique, dans un pays où la pauvreté transpire, qu’Eneko va se faufiler, se glisser et essayer de se renseigner incognito. C’est sans compter son côté imprévisible, rebelle et spontané. Il a le langage fleuri, brut de décoffrage et les attitudes qui vont avec. Alors forcément, il va se retrouver à faire des rencontres improbables, certaines plutôt bénéfiques, d’autres plutôt dangereuses. Il sera obligé de jongler entre tout ça, de se cacher, d’observer, de découvrir quand même ce qu’il est advenu du jeune étudiant qu’il recherche. Le contexte est bien choisi, riche, décrit avec précision. A l’étranger, il faut se plier aux codes de vie du pays, pour ne pas avoir d’ennuis et Eneko s’en rend compte rapidement. Même s’il n’en a pas envie, il doit se plier à certaines exigences….

Le rythme est vif, rapide. L’écriture endiablée, teintée d’ironie et d’humour, aborde pourtant de vrais problèmes. C’est probablement dans ce phrasé que réside la force de l’auteur. L’air de rien, il touche à des sujets graves, démontre que les hommes peuvent sembler « légers », voire « détachés » et être de vrais gentlemen (n’est-ce pas Eneko page 155 ?). J’ai aimé cet équilibre entre le fait de toucher du doigts de vrais problèmes de société et l’homme qui les regarde sans se prendre au sérieux. Son attitude permet de dédramatiser les situations, de penser qu’il y a toujours une solution, de rester optimiste et on en a bien besoin !

J’ai été conquise par ce recueil. Il apporte une bouffée de fraîcheur, de la couleur dans le monde des romans noirs avec son petit côté décalé, ses personnages atypiques et attachants.Et toutes les allusions à Hubert-Félix Thiefaine (toute ma jeunesse) sont un plus !

NB: la photo de couverture est superbe !

"Trouver l'enfant" de Rene Denfeld (The Child Finder)


Trouver l’enfant (The Child Finder)
Auteur : Rene Denfeld
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Bondil
Éditions : Payot & Rivages (27 Mai 2020)
ISBN : 978-2743650377
418 pages

Quatrième de couverture

L’héroïne de ce roman est une détective privée de l’Oregon spécialisée dans la recherche d’enfants disparus, surnommée « La femme qui retrouvait les enfants ». Elle-même rescapée d’un kidnapping, elle a développé une intuition et un instinct de survie hors-norme. On la suit dans ses recherches à travers les patelins et les forêts mystérieuses du Pacific Northwest pour retrouver une fillette disparue depuis trois ans.

Mon avis

Une écriture qui sublime le contenu

Elle s’appelle Naomi Cottle. Petite, elle a été « trouvée » et recueillie par une femme qui l’a apprivoisée, élevée, aimée, acceptée avec sa part d’ombre, ses réactions parfois surprenantes. Elle l’a aidée à devenir femme. Maintenant Naomi est une détective, elle est « la femme qui retrouve les enfants. » Elle a vécu l’abandon (que ce soit dû à un kidnapping ou autre…), la peur, le désespoir. Est-ce que cela lui a donné une force particulière pour chercher les gamins disparus lors des enquêtes qu’on lui confie ? Elle sait, elle « sent » les choses …. un peu comme si elle établissait une connexion avec celui ou celle qu’elle espère ramener à sa famille. Elle est en chasse pour les autres mais aussi pour elle-même. Peut-être a-t-elle le sentiment de vivre une partie de son histoire ?

Cette fois-ci, c’est Madison qui n’est plus avec ses parents. Trois ans déjà et pourtant ils espèrent toujours qu’ils finiront par la serrer à nouveau dans leurs bras. Naomi les prévient d’entrée. Elle ne peut pas garantir la réussite et si toutefois, leur fille rentrait, elle ne serait plus la même. Mais elle accepte la mission et part dans la forêt de Skoolum, là où ils l’ont « perdue » en voulant couper un sapin pour Noël.  C’est un lieu froid, perdu, enneigé avec des coins difficiles d’accès. La jeune femme s’installe dans un motel et au rythme de la neige qui tombe calmement, elle se déplace en voiture ou à pied, rencontre quelques habitants, commerçants, garde-forestier ou autre.

Tout cela peut paraître assez classique, une disparition, une enquête, une détective atypique …. Mais l’écriture (et une superbe traduction), le style, la construction, les personnages, l’atmosphère transcendent ce récit et le rendent inoubliable. L’ambiance est feutrée, peu bruyante. Il y a peu de protagonistes, et ils ne sont pas très clairs. On sent que certains ne disent pas tout. Naomi observe, questionne, furète, recoupe les quelques indices qu’elle a récupérés. Elle est mystérieuse, intelligente, opiniâtre, intuitive, elle ne lâche rien et fédère autour d’elle, obligeant quelques personnes à lui donner des informations.

La construction de ce recueil est une pure réussite. Je suis séduite, envoûtée. Il y a un subtil et délicat mélange entre contes, investigations, retours en arrière, profils psychologiques. L’auteur a su mettre en place un équilibre soigneusement dosé entre tous ces éléments. Son phrasé aux mots choisis sublime chaque description, chaque scène, chaque passage. Ce récit m’a immédiatement pris dans ses rets, j’ai été happée. Captivée par la façon dont Naomi mène ses recherches, par son approche des autres, par sa force silencieuse. Charmée par les mini-contes, par la poésie, parfois douloureuse, qu’ils dégagent. Aimantée par la « musique » qui se dégage des phrases et qui a résonné en moi tout au long de ma lecture. Le texte puissant, oscille entre noirceur, espoir, ode à l’amour…. Il vous parle à la tête et au cœur, il laisse une trace durable.

Je ne suis pas près d’oublier cet opus, j’ai envie de découvrir un peu plus Naomi, de savoir ce qu’elle devient, comment évolue sa situation personnelle. Je voudrais qu’elle soit en paix avec elle-même. Elle fait partie de ces héros de roman qui semblent appartenir à la vie réelle …..tellement vrais, palpables….

"Le jour où Kennedy n’est pas mort" de R.J. Ellory (Three Bullets)


Le jour où Kennedy n’est pas mort (Three Bullets)
Auteur : R.J. Ellory
Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (4 Juin 2020)
ISBN : 978-2355847950
432 pages

Quatrième de couverture

Le 22 novembre 1963, le cortège présidentiel de John F. Kennedy traverse Dealey Plaza. Lui et son épouse Jackie saluent la foule, quand soudain... Quand soudain, rien : le président ne mourra pas ce jour-là. En revanche, peu après, le photojournaliste Mitch Newman apprend le suicide de son ex-fiancée, dans des circonstances inexpliquées. Le souvenir de cet amour chevillé au corps, Mitch tente de comprendre ce qui s'est passé. Découvrant que Jean enquêtait sur la famille Kennedy, il s'aventure peu à peu dans un monde aussi dangereux que complexe : le cœur sombre de la politique américaine.

Mon avis

Le jour d’après…

Le jour d’après Kennedy n’est pas mort, il n’a pas été assassiné. C’est en partant de ce non-fait que Roger Jon Ellory construit son uchronie. Si ce récit n’a pas la noirceur et le côté très sombre des précédents textes de l’auteur, il n’en est pas moins intéressant, abouti et riche en informations et hypothèses diverses.

En Juillet 1964, Mitch Newman, un journaliste-photographe, apprend le suicide de Jean, son ex-fiancée, qu’il n’a pas revue depuis plus de dix ans. C’était une jeune femme dynamique, qui aimait la vie et il ne peut pas croire qu’elle ait fait une chose pareille. Il se rapproche de la mère de Jean, qui, elle aussi, se pose beaucoup de questions. Pour la rassurer et parce qu’il n’a rien de mieux à faire, il va creuser l’affaire. Il va vite s’apercevoir que Jean avait été « remerciée » par le journal pour lequel elle travaillait et que, sans doute, elle enquêtait sur un sujet sensible. Il découvre qu’elle s’apprêtait à soulever un lièvre concernant JFK, son élection, son équipe, sa famille, ses relations. Jean a-t-elle vraiment pris la décision de mourir ou a-t-elle été « assistée » ?

Mitch avait abandonné Jean pour « couvrir » la guerre de Corée. Il avait le souhait de devenir quelqu’un, d’être « reconnu » pour ses photos, de se faire une place. Et puis, là-bas, rien ne s’est déroulé comme il l’avait imaginé et c’est un homme marqué, blessé intérieurement, qui est rentré au pays. Profondément meurtri, il sombre régulièrement, se redresse, s’effondre à nouveau. Essayer de comprendre le geste de Jean, c’est retrouver un souffle, une envie d’avancer, un désir d’exister, peut-être même une forme d’expiation. […sa mort m’a forcé à me regarder en face…]

Le roman se partage entre des scènes de la vie quotidienne du président et l’enquête de Mitch. C’est surtout les investigations de ce dernier qui nous captivent. Il marche sur les traces de son amie, il tisse des liens là où elle est passée, il lit les quelques notes qu’elle a laissées. Il ne lui faut pas longtemps pour réaliser qu’il dérange (comme elle a dérangé lorsqu’elle faisait la même chose ?) et certains lui font comprendre qu’il ferait mieux de s’abstenir d’approfondir ce qu’il met au jour. C’est mal le connaître. Il est opiniâtre, obsédé par la soif de vérité et par son instinct qui lui souffle que ce suicide n’est pas clair. Il ne lâchera rien, cheminant en pensant à sa vie, faisant ainsi une vraie introspection sur lui, un bilan de ce qui l’a amené ici et maintenant.

Pour John F. Kennedy, c’est sa part d’ombre qui se dévoile sous nos yeux. Ses addictions aux femmes, aux médicaments, ses décisions pas toujours bonnes, une élection peut être truquée, des manipulations, la place de ses conseillers, de son épouse, de son frère, de la mafia …. Bien sûr, tout n’est que supposition, mais il y a probablement un peu de vrai dans tout ça et c’est ce qui est stupéfiant. R.J. Ellory a réussi à partir de situations réelles (il y a des allusions à Jimmy Hoffa  dont j’ai lu l’histoire il y a quelque temps) à nous concocter une intrigue des plus plausibles avec un contexte fort, riche, complet, car les Kennedy (et la période évoquée) ont (et font encore) fait parler d’eux….

Je reste une inconditionnelle de cet auteur. Son écriture est puissante, (merci au fidèle traducteur), agréable. Son texte est parfait car il y a tout : de l’action, du suspense, une approche psychologique des différents protagonistes, de la cohérence….. Ce qui me plaît également, c’est que dès les premières lignes, il embarque le lecteur.  Dès qu’on commence, on veut lire et encore lire sans s’arrêter…. Les mots sont choisis, ciblés, porteurs de sens et l’ensemble est un recueil très réussi !

"Attentifs ensemble" de Pierre Brasseur


Attentifs ensemble
Auteur : Pierre Brasseur
Éditions : Payot & Rivages (27 Mai 2020)
ISBN : 978-2743650063
260 pages

Quatrième de couverture

Paris et sa banlieue sont le théâtre d'actions parfois violentes, parfois proches de l'absurde, mais toujours imprévisibles et parfaitement orchestrées. Entre le happening et l'acte terroriste, chaque agression est revendiquée par un mystérieux FRP qui se manifeste sur les réseaux par des vidéos iconoclastes. Les autorités commencent par croire à des farceurs isolés, mais elles doivent bientôt se rendre à l’évidence : le FRP a une influence pour le moins déstabilisante qu'il faut combattre...

Mon avis

« Prendre aux riches pour donner aux pauvres », c’est un peu comme ça qu’on rentre dans ce roman. On est à Clichy et un gang se présente chez l’épicier bio. En échange de la somme qu’il aurait reçu dans une grande surface, ses cageots lui sont enlevés et leur contenu redistribué à des habitants de la banlieue qui n’auraient jamais eu les moyens de se servir chez lui. C’est le premier acte revendiqué par FRP : le front républicain populaire dont la signature est une croix de Lorraine entouré d’un cœur, alors qu’ils n’ont rien à voir avec le Général. La vidéo de cette action est diffusée sur YouTube avec un message : « Nous sommes les spectres de votre confort. » Qui se cache derrière tout ça, dans quel but ? Pourquoi ? Et va-t-il y avoir récidive ?

Eh bien oui ! Le FRP contniue et cette fois ce sont des enlèvements et des situations totalement bizarres pour ceux qui en feront les frais. Plutôt amusant par le fait que FRP s’attaque indifféremment à des gens de tous milieux, les prenant en défaut par le biais de ce qui fait (en apparence) leur force au boulot. Il n’y a pas vraiment de cohérence dans le choix des « cibles » et cela questionne. Chaque fois, YouTube récupère un petit film de plus et les militants, eux, récupèrent des adeptes. Leur humour décalé, en marge, plaît car il démontre l’absurdité de la surveillance omniprésente, des choix des politiques (avec, entre autres, la destruction du service public), et bien d’autres sujets d’actualité.

Ce qui est intéressant, c’est que ce sont des hommes et des femmes issus de milieux variés, qui ont décidé d’agir dans le même groupe. Ils ne sont pas de la même génération.  Chacun a une raison d’être là. Ils n’ont pas le souhait de créer « un mouvement », ils veulent juste pointer du doigt ce qui ne tourne pas rond dans la société. Ils ont une organisation particulière, réfléchi en amont même si de temps à autre, les choses leur échappent. On découvre leur cheminement, ce qui les a amenés ici et maintenant.

C’est à Guillaume Wouters, flic quinquagénaire, qu’est confiée l’enquête. L’habit ne fait pas le moine dirait sa concierge qui le trouve plutôt négligé et qui imagine qu’il vit de l’aide des services sociaux. Lui, il rêve de monter en grade et de devenir l’expert qu’on s’arrache dans des émissions télévisées.  Il n’a pas le rôle principal dans ce recueil, le devant de la scène est occupé par ceux du FRP mais comme il essaie de les débusquer, il est quand même présent en filigrane.

Le texte de Pierre Brasseur est ancré dans un contexte politique et social très réaliste. Il nous rappelle que nous sommes dans une société où tout est (ou veut être) sous contrôle. Sous prétexte de rassurer, de vivre mieux, jusqu’où vont les hommes de pouvoir ? L’auteur parle des laissés pour compte, ceux qu’on oublie, qui ne trouvent plus de place dans un système formaté. Pour autant il ne juge pas, ne se pose pas en donneur de leçons. Il écrit avec une pointe de dérision, d’ironie, dans un style qui se démarque, il bouscule le côté bien-pensant du lecteur pour le plonger dans des esprits rebelles … Eux, ils ont osé parler, s’opposer, agir (même s’ils sont parfois sortis des clous), et nous ?



"Portraits croisés" de Odile Guilheméry


Portraits croisés
Auteur : Odile Guilheméry
Éditions : Le Chat Moiré (2 Mai 2020)
ISBN : 9782956188346
334 pages

Quatrième de couverture

Mathieu Desaulty répond avec bienveillance aux sollicitations d’un octogénaire qui lui demande de venir l’aider à replacer dans son lit son épouse qui en est tombée. Il ne se doute pas en entrant dans l’appartement d’aspect paisible du vieux couple, qu’il va bientôt subir les conséquences d’un passé où deux meurtres des plus sombres ont été commis.

Mon avis

Il s’appelle Mathieu. C’est un jeune homme bien comme il faut. Licencié récemment par son employeur, il est revenu vivre provisoirement chez ses parents retraités. Une situation pas facile ni pour eux ni pour lui. Réintégrer une chambre d’adolescent à l’âge adulte n’a rien de simple. Alors qu’il marche dans son quartier, un vieil homme l’interpelle et lui demande de l’aider : sa femme a chuté et il n’arrive pas à la relever. N’écoutant que son cœur et sa bonne éducation, il va chez dans l’appartement et….

En acceptant d’assister ce couple, il ne pensait certainement pas à tout ce qui allait se produire…. Ni que ces deux là avaient une histoire liée à celle de sa famille et de diverses connaissances. C’est par petites touches, avec des retours en arrière (parfois très loin) pour nous expliquer le passé, que l’auteur va construire son intrigue. Cela peut sembler assez complexe car elle donne beaucoup de détails. Il faut bien situer chaque personnage, ne pas se perdre dans les patronymes (surtout avec ceux qui jouent un double jeu) mais une fois qu’on est dans le récit, ça va. Pour développer la personnalité de chaque protagoniste, Odile Guilheméry n’hésite pas à fouiller leur vie, à remonter les années, à les placer au cœur d’événements historiques qu’elle nous rappelle par la même occasion. Cela offre à chacun un profil psychologique précis et étoffé. Cela peut paraître des digressions mais en l’occurrence, cela permet d’ancrer le récit dans un vrai contexte très complet.

Je ne sais pas comment le texte a été pensé mais il faut reconnaître que le contenu est complexe (je n’ai pas écrit compliqué). Il y a des nombreuses ramifications, des individus qui ne sont pas nets, des trahisons, des mensonges, des manipulations, des non-dits, des secrets, des échanges, des règlements de compte ….. Il ne faut pas perdre le fil de tous ces gens qui se croisent ou se sont croisés, qui se connaissent bien et font croire que non, que oui, qui laissent le lecteur face au doute avant de l’entraîner sur une piste ou une autre …..Au final, tout se tient et s’imbrique en se dévoilant par bribes.

Le style et l’écriture sont travaillés, aboutis, les références nombreuses complètent le contenu avec intelligence. J’ai trouvé que cet immense puzzle se révélait au fil des pages et que tout était maîtrisé. Les questions de filiation, d’influence du passé sur le présent, de tout ce que voudraient faire les hommes et qu’ils n’accomplissent pas car quelqu’un ou un fait les dévie de leur choix est évoqué avec doigté. Mathieu est intéressant, il reste le plus possible intègre, même lorsque la situation est délicate.

Au final, ce roman est une lecture qui se démarque un peu. On sent que Odile Guilheméry aime sublimer les mots, et qu’elle les choisit comme si elle écrivait de la poésie.

"Et la vie reprit son cours" de Catherine Bardon


Et la vie reprit son cours
Auteur : Catherine Bardon
Éditions : Les escales (28 mai 2020)
ISBN : 978-2365695176
360 pages

Quatrième de couverture

Jour après jour, Ruth se félicite d'avoir écouté sa petite voix intérieure : c'est en effet en République dominicaine, chez elle, qu'il lui fallait poser ses valises. En retrouvant la terre de son enfance, elle retrouve aussi Almah, sa mère. Petit à petit, la vie reprend son cours et Ruth – tout comme Arturo et Nathan – sème les graines de sa nouvelle vie. Jusqu'au jour où Lizzie, son amie d'enfance, retrouve le chemin de Sosúa dans des conditions douloureuses.

Mon avis

Ce roman est le troisième de la saga familiale commencée avec « Les déracinés ». L’auteur nous raconte l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui ont fui l’antisémitisme et se sont installés peu avant la seconde guerre mondiale en République Dominicaine. C’est un pan du passé mal connu que Catherine Bardon présente avec beaucoup de brio.

Dans « Et la vie reprit son cours », on retrouve des personnages des deux livres précédents et on continue d’observer leur quotidien, leur évolution, leur vie. Certains se sont attachés à cette nouvelle terre et ont construit quelque chose, ils ont réussi à s’enraciner, à créer un passé et à s’attacher à ce lieu. D’autres ont choisi de ne pas rester, de tenter l’aventure et de partir ailleurs encore une fois.

Le récit, qui nous est conté, est ancré dans des événements historiques qui servent de toile de fond d’une façon discrète mais intelligente, permettant de voir les réactions des uns et des autres. Les faits se déroulent de 1967 à 1979. C’est Ruth qui cette fois est au cœur des différents chapitres. Elle est revenue sur la terre de son enfance puisqu’elle est née en République Dominicaine. Sa mère, Almah, a vieilli mais elle n’a rien perdu de son besoin d’indépendance, de son franc parler et surtout de son optimisme. C’est une femme magnifique de par sa « présence » et son caractère, elle rayonne dans les pages même si elle n’a pas le premier rôle. Sa fille Ruth est fougueuse, elle entend mener sa vie à sa guise. On sent qu’être « au pays » l’apaise comme si se poser lui apportait une certaine forme de sérénité et parfois de sagesse mais pas toujours, elle reste un peu impétueuse …. Elle va revoir son amie Lizzie qui apprécie les hippies et leur côté libre sans réaliser que cela peut être des fréquentations risquées et une pente dangereuse….. Leur amitié résistera-t-elle à leur approche de la vie qui n’est pas identique ? Vont-elles continuer à se comprendre ou le fossé va-t-il se creuser ?

L’écriture de Catherine Bardon est un régal. Son texte est vivant, ses descriptions précises sans fioritures inutiles. Il y a un côté film dans ce qu’elle présente, je pense que cela ferait une très belle adaptation pour une série télévisée. L’intérêt principal réside dans le fait que les protagonistes sont très réalistes et que le contexte historique est captivant à découvrir. Ceux qu’on côtoie sont des individus comme nous avec leur jardin secret, leurs soucis, leurs joies, leurs peines. Ils sont « palpables » et forcément attachants.  Comme Ruth, sa famille et ses amis connaissent du monde dans d’autres contrées, cela permet à l’auteur « d’étoffer le décor », d’évoquer des actes dans d’autres coins du monde (l’assassinat de Martin Luther King entre autres), de parler de politique, de musique, de manifestations ou divers mouvements de foule…. Ne croyez pas que tout cela soit en surabondance, pas du tout. C’est en filigrane, et ça nourrit le texte avec justesse. Je trouve qu’il y a un bel équilibre entre la vie de nos héros et les références à l’époque où se déroule cette partie de la saga.

Des thèmes variés sont abordés avec doigté. Les choix de chacun obligent le lecteur à se questionner : qu’aurais-je fait à leur place, aurais-je vécu tranquille, culpabilisé, pris une autre décision ? On s’aperçoit que tous ont du caractère, le souhait de s’en sortir, d’avancer mais ils ne sont pas armés de la même façon et en ça, l’auteur montre combien il est difficile pour chacun de trouver sa place.

Cette lecture a été un vrai plaisir et j’espère bien qu’il y aura une suite !