"Des mocassins brodés de perles bleues" de Ron Querry (The Death of Bernadette Lefthand)


Des mocassins brodés de perles bleues (The Death of Bernadette Lefthand)
Auteur : Ron Querry
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle
Éditions : du Rocher (17 avril 2019)
ISBN : 978-2268101590
360 pages

Quatrième de couverture

Bernadette Lefthand, jeune Apache jicarilla, vit dans la réserve au nord-est du Nouveau-Mexique, avec son père et sa cadette, Gracie. Bernadette est vue comme une star des pow wow où, dans les réserves, se retrouvent diverses tribus pour les danses et les rodéos. Un jour, Gracie apprend que sa sœur a été retrouvée morte. L'énigme de cette mort se mêle avec la sorcellerie navajo sur fond de vie quotidienne dans les réserves.

Mon avis

« C’est de la fiction, mais tout est vrai. »

Ron Querry est un descendant du clan Sixton de la nation choctaw mais il n’a jamais vécu dans une réserve. Pourtant lorsqu’il évoque celle du Nord-Est du Nouveau-Mexique où se déroule son récit, on a vraiment le sentiment d’y être tant l’atmosphère, les relations entre les uns et les autres, les activités quotidiennes sont bien décrites. Gracie et Bernadette sont deux sœurs, la seconde est belle et danse le pow wow à la perfection. Elle fait des envieuses et des envieux mais c’est à Anderson qu’elle a donné son cœur. Elle travaille chez Starr, une ancienne mannequin qui vit dans le luxe. Un jour, Bernadette est retrouvée morte, que s’est-il passé ?

Dans ce roman Gracie (16 ans), Starr et une voix dont on ne sait à qui elle appartient, prennent la parole. Les deux premières s’expriment en disant « je ». Le phrasé est adapté, Gracie est plus dans l’oralité, quant à Starr, sa formulation est plus recherchée. L’une et l’autre vont expliquer, raconter, nous faire découvrir Bernadette. Sa vie, ses choix, ce qu’elle subit, ce qu’elle décide. Il y a également tout le poids des traditions, de la culture des indiens, avec leurs « codes » de fonctionnement ; la place de la magie, des esprits dans un « monde » où les croyances sont très importantes. Le présent se mêle au passé et petit à petit, les personnalités se dessinent. Gracie est ancrée dans la réserve depuis toujours et son regard est celui de l’intérieur, Starr a vu autre chose avant d’être là et elle a du recul… Les deux approches se complètent, résonnent l’une dans l’autre, offrent un regard différent, sous un autre angle….  La troisième voix est plus discrète et finira par monter en puissance.

C’est une lecture enrichissante, intéressante, pas toujours facile du fait des différents styles de langages. J’ai toujours aimé les recueils, les documents qui présentent la vie des indiens. Celui-ci ne déroge pas à la règle, c’est une belle découverte !

Merci à la traductrice qui a fait un excellent travail et à l’amie qui m’a offert cet ouvrage.




"Une longue impatience" de Gaëlle Josse


Une longue impatience
Auteur : Gaëlle Josse
Éditions : Les Editions Noir Sur Blanc (4 janvier 2018)
ISBN : 978-2882504890
190 pages

Quatrième de couverture

Une femme perd son mari, pêcheur, en mer, elle se remarie avec le pharmacien du village. Son fils, issu de sa première union, a du mal à s’intégrer dans cette nouvelle famille et finit par lui aussi prendre la mer.

Mon avis

Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête.

La seconde guerre mondiale est terminée, on est dans les années 50, en Bretagne. Une femme élève seule son fils car son mari, pêcheur, est décédé, la mer le lui a pris. Le pharmacien, issu de bonne famille, s’est déclaré. Malgré la différence de milieu, d’habitudes, elle l’a épousée et s’est décidée à habiter la belle demeure dont il a hérité. Mais Louis, le fils de sa première union, a du mal à trouver sa place dans cette « nouvelle famille ». Il peine à tisser des liens avec le mari de sa Maman. Et un jour, jeune adolescent, il disparaît, il ne revient pas et le temps passe. Sa mère l’attend, espère, imagine son retour, pense à ce qu’il vit loin d’elle….

C’est avec une écriture lumineuse, à points comptés, comparable à une dentelle délicate, une broderie minutieuse, que Gaëlle Josse nous entraîne dans l’univers de cette femme qui vit dans l’espérance du retour. On lit sa patience et son impatience. Elle subit les jours l’un après l’autre, elle imagine les retrouvailles, elle les vit et c’est ce qui l’aide à avancer, à tenir… C’est une lutte incessante pour elle tant elle souffre.
« Je m’invente des ancres pour rester amarrée à la vie, pour ne pas être emportée par le vent mauvais, je m’invente des poids pour tenir au sol et ne pas m’envoler, pour ne pas fondre, me dissoudre, me perdre. »

Lorsqu’on est mère, on ne peut que s’identifier à cette femme (d’autant plus que le récit est écrit à la première personne), on comprend sa douleur, sa hâte à retrouver la chair de sa chair, ce besoin d’exprimer tout ce qui sera beau lorsqu’il reviendra. Le serrer dans ses bras, l’écouter, le toucher, cuisiner ses plats préférés, lui parler, le regarder tout simplement et se repaitre de sa présence ……

Qu’il est long le temps de l’attente, qu’il est beau l’amour de cette mère, le chemin qu’elle trace pour comprendre la fuite de son fils et aller vers la résilience familiale.

Un phrasé sublime, un style exquis et un livre inoubliable.

"Ce lien entre nous" de David Joy (The Line That Held Us)


Ce lien entre nous (The Line That Held Us)
Auteur : David Joy
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (26 Mars 2020)
ISBN : 978-2355847295
340 pages

Quatrième de couverture

Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l'ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu'il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu'à lui.

Mon avis

« L’esprit est un enfer à lui tout seul »

C’est le deuxième roman que je lis de David Joy. Il se passe une nouvelle fois dans l’Etat de Caroline du Nord, un lieu où lorsqu’on est loin des grandes villes, les conditions de vie ne sont pas faciles et le secteur économique peu florissant. L’alcool est présent, le désœuvrement aussi, et il n’est pas rare de voir les hommes se battre….
Braconner est un moyen de nourrir les siens, voler du ginseng également. N’importe quel petit trafic est bon pour s’en sortir.

C’est ce que font Darl Moody et Carol Brewer, le premier chasse un cerf, le second cherche la plante. Tous les deux sont sur la propriété d’un autre homme et ils se cachent de lui, agissant la nuit. Mais quand tout est sombre, les silhouettes sont plus floues et croyant tirer sur l’animal qu’il convoite, Darl tue Carol. L’affolement fait place à la peur, il connaît le frère de Carol et sait que si ce dernier a le moindre doute quant au décès, il ne lâchera rien jusqu’à savoir. Il faut donc agir et vite. Cacher le corps, se dénoncer en expliquant qu’il s’agit d’un accident, ne rien faire ? A l’heure des choix, Darl est perdu, angoissé, il sait que sa vie est foutue s’il se trompe (et peut-être même s’il ne fait pas d’erreur). Il est conscient qu’il va vivre la peur au ventre, avec une épée de Damoclès en permanence au-dessus de la tête. Quand on ne sait pas que faire, souvent, on s’adresse à ses amis ou sa famille, ce sont eux les piliers de notre vie, ceux sur qui on peut s’appuyer, ceux qui peuvent conseiller, aider, accompagner. Darl ne déroge pas à la règle, il va se tourner vers Calvin, son pote de toujours. Ce dernier a une vie tranquille et une amoureuse qui le « tire vers le haut ». Va-t-il aider Darl à trouver une solution, va-t-il choisir de rester en dehors de tout ça pour ne pas mettre en péril l’équilibre de sa vie ?

Comme dans son recueil précédent, l’auteur met l’homme face à des décisions qui vont changer le cours de son existence. Le quotidien aura un avant et un après, il faudra faire avec et essayer de se dire qu’il fallait qu’il en soit ainsi.
« Il fallait qu’il en soit ainsi, répéta-t-il, accentuant cette phrase comme si c’était le destin. »

C’est avec une écriture forte, puissante, où chaque mot pèse que le récit prend forme. C’est empli de désespérance, de souffrance, de violence plus ou moins contenue mais que c’est beau à lire. Et je ne peux que remercier Fabrice Pointeau qui a su trouver le phrasé, le vocabulaire pour que chaque ligne nous touche au cœur.
« Une seule émotion dont il savait qu’elle était plus puissante que la souffrance. Avec le temps elle arriverait. Et alors il saurait vers quoi diriger sa rage. »
Dans ce texte, le monde échappe à ceux qui vivent dans l’urgence d’agir, contraints de vaincre l’incertitude et d’avancer coûte que coûte. La vie n’est pas un jeu, on a des cartes en main, mais pas toutes et on ne connaît pas celles de nos adversaires. Des faits extérieurs peuvent modifier la donne et le hasard demeure, on ne maîtrise plus rien et certainement pas les réactions de ceux qui nous font face ou qui se tapissent dans l’ombre…. C’est tout cela qu’exprime l’auteur, avec un doigté minutieux, une certaine forme de délicatesse envers ses personnages. Oui, ne nous leurrons pas la brutalité est présente, la peine physique et morale est infinie. Mais l’amour, l’amitié, la volonté d’avancer soulèvent des montagnes, pas toujours pour le bien être de tous mais suffisamment pour que chacun ait le sentiment d’aller de l’avant. C’est vraiment le point fort de l’auteur, il nous démontre la puissance des sentiments qui pousse l’homme à aller plus loin que ses limites avant peut-être d’accepter une forme de résilience. Nos émotions sont ambivalentes face à ses protagonistes : sont-ils admirables, détestables ?

Une fois encore, l’histoire contée par David Joy m’a pris aux tripes. Les laissés-pour-compte ont une place prépondérante dans ses fictions et il les rend humains tout simplement.

"Darktown" de Thomas Mullen (Darktown)


Darktown (Darktown)
Auteur : Thomas Mullen
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Marie Carrière
Éditions : Payot et Rivages (4 Mars 2020)
ISBN : 978-2743649821
480 pages

Quatrième de couverture
Atlanta, 1948. Répondant aux ordres d'en haut, le département de police d'Atlanta est forcé d'embaucher ses premiers officiers noirs. Mais dans l’Amérique de Jim Crow, un flic noir n'a pas le droit d'arrêter des suspects, de conduire des voitures de police ou de mettre les pieds dans les locaux de la police…

Mon avis

« Ne jamais montrer sa peur. »

Les lois Jim Crow en Amérique, vous connaissez ? C’est un ensemble d’arrêtés et de règlements promulgués généralement dans les États du Sud ou dans certaines de leurs municipalités, entre 1876 et 1965. Leur but ? Dire que les droits des hommes sont les mêmes tout en les distinguant selon leur appartenance raciale…..

Le roman se déroule en 1948, en Arizona. Les premiers policiers à peau noire ont été embauchés, ils sont huit. Relégués dans un sous-sol aux murs humides, sans voiture de fonction (contrairement aux « collègues » de race blanche), avec des horaires pourris, moins payés. Ils n’ont même pas le droit de rentrer par la porte principale du commissariat, encore moins de passer dans les locaux réservés aux blancs. Les tensions sont nombreuses entre les deux entités, pas de collaboration, on refile le sale boulot à ceux d’en bas, chaque rapport d’enquête qu’ils rendent, peut être falsifié, voire refusé ou non lu. Ils dérangent et une guerre d’usure est en place pour qu’ils démissionnent et s’ils résistent, les faire accuser de quelque chose pour qu’on n’entende plus parler d’eux. Et bien sûr, pour patrouiller, les quartiers sont délimités, on ne mélange pas ! Malheur au policier blanc qui pourrait dire que ce n’est pas juste en essayant de soutenir les blacks, il sera désavoué. Pourquoi tant de haine ? Le racisme est-il différent de nos jours ? Lorsqu’on voit les joueurs de football africains se faire huer sur certains terrains de foot… On peut se demander où est le respect de l’autre, même à notre époque et c’est très grave…...

Dans ce récit, qui est le premier d’une série de cinq, nous faisons connaissance avec deux policiers à peau noire. Lucius Boogs et Tommy Smith, des vétérans de guerre qui ont été embauchés pour faire « le quota » obligatoire d’employés de couleur dans la brigade. Une nuit, alors qu’ils sont en activité, ils assistent à une scène qui les dérange. Une jeune métisse, qui semble blessée, s’enfuit d’une voiture conduite par un blanc en infraction. Que faire ? Suivre la femme ou verbaliser ? Ils ont, entre autres consignes, l’ordre de ne pas se séparer. Ils décident de s’occuper de l’homme, mais la situation dégénère car c’est un blanc méprisant. Le lendemain, la demoiselle est retrouvée morte dans une décharge. Conclusion des chefs blancs ? Vous la devinez ? « On ne va pas mener d’enquête, on ne sait même pas de qui il s’agit. » Sauf que notre binôme et notamment Lucius ne l’entend pas de cette oreille. Et envers et contre tous, les deux équipiers vont combattre cette injustice, au péril de leur vie, ne lâchant rien. La difficulté principale est pour eux de ne pas se faire repérer, d’obtenir des informations fiables en instaurant un lien de confiance, de ne pas être dénoncés par ceux qu’ils rencontrent et d’obtenir des éclaircissements puis des réponses. Des personnes, plus ou moins dans l’ombre, deviendront leurs alliés, prouvant que quelques-uns ne cautionnent pas l’attitude générale.

La personnalité de ces deux coéquipiers est très intéressante et j’aurai plaisir à les retrouver puisqu’ils vont devenir des héros récurrents de l’auteur. Lucius vit encore chez ses parents, il est fils de pasteur, issu d’une bonne famille. Il a des valeurs et essaie de réfléchir avant d’agir. Tommy est beaucoup plus impulsif, rentre-dedans. Leur duo est très complémentaire, ils se motivent et s’équilibrent.

Ce livre m’a passionnée. Au-delà de l’enquête, qui n’est pas le point essentiel, c’est clairement le climat et les conditions de travail qui sont à découvrir. On réalise combien le racisme détruit les rapports humains, les rendant dangereux lorsque chacun campe sur ses positions sans écouter les autres. Quand je lis (page 156) que le « contact visuel inconvenant » est un chef d’accusation officiel, je suis révoltée, honteuse que des êtres humains aient rédiger de tels écrits.

« Darktown » est une lecture exigeante, pleine de sens. L’auteur a une écriture forte, puissante, un style percutant. Il n’y a pas un mot de trop, tout est dit.

"La cave aux poupées" de Magali Collet


La cave aux poupées
Auteur : Magali Collet
Éditions : Taurnada (19 Mars 2020)
ISBN : 978-2372580663
211 pages

Quatrième de couverture

Manon n'est pas une fille comme les autres, ça, elle le sait depuis son plus jeune âge. En effet, une fille normale ne passe pas ses journées à regarder la vraie vie à la télé. Une fille normale ne compte pas les jours qui la séparent de la prochaine raclée monumentale... Mais, par-dessus tout, une fille normale n'aide pas son père à garder une adolescente prisonnière dans la cave de la maison.

Mon avis

Elle n’a connu que ça, Manon. La vie (mais peut-on appeler ça la vie ?) dans une maison, loin de tout. Avec un homme, appelé « Le Père » et une Maman, qui est décédée. Elle lui manque mais elle n’a pas le choix. Manon accepte les coups, l’attitude perverse du paternel. Elle est fataliste, formatée ainsi car elle n’a jamais rien vu d’autre… Bien sûr, à la télévision, elle observe « la vraie vie » mais ça ne lui fait même pas envie. Elle n’a plus d’émotions, de sentiments, depuis longtemps, elle subit et c’est tout. Elle obéit sinon elle ramasse, le Père la frappe, la « monte » et tout est douleur. Dans la cave, il y a la fille ou les filles, c’est selon. Elle les prépare, les « conditionne » et essaie, au maximum, de leur faire comprendre ce qu’elles doivent faire pour être de « bonnes poupées ».

Ce qui est décrit dans le roman, à ce moment-là, est très fort, très dur, plutôt insoutenable. C’est Manon qui parle, qui s’exprime avec ses mots comme une petite fille soumise, loin de la réalité, mal aimée, ayant grandi trop vite, installée dans un vécu qu’elle ne maîtrise pas. La sélection de chaque terme est précise, fait sens, et choque, c’est volontaire et on ressent une terrible impuissance. Le lecteur peut s’interroger et se dire que Manon devrait lutter, avoir envie d’autre chose. A quoi bon ? Est-ce que le « dehors » lui fait peur ? Est-ce que s’occuper des prisonnières lui donne l’impression d’être utile ? Est-ce qu’elle ne comprend pas qu’elle peut vivre différemment ?

Et puis un événement va bousculer ce faux équilibre. Manon va découvrir l’Autre. L’Autre qui ne sera plus un « numéro », qui existe et qui la fait exister, presqu’en miroir… A ce moment-là, des doutes s’immiscent dans son esprit et dans celui de la personne qui lit. Y-a-t-il une petite, infime place pour l’espoir ? Manon peut-elle créer des liens, aimer, décider de passer à autre chose ? Est-ce que tout cela n’est pas trop pour elle ? Est-elle capable de vivre autrement ? Et puis peut-elle avoir un rapport « normal » avec d’autres personnes, elle qui vit cloitrée ?

Dans ce livre, la tension est permanente. L’écriture incisive de Magali Collet fait mouche, prend aux tripes et ne vous lâche pas. Même lorsqu’elle laisse entrevoir une lueur, tout retombe et le stress revient car la malveillance du Père ne faiblit pas. Alors, on reste le ventre serré, la boule au fond de la gorge, recroquevillée dans son canapé en se disant que tant de perfidie ça n’existe pas. C’est une lecture troublante, qui dérange. Un vrai roman noir où il n’y a pas un mot de trop. C’est sans doute cela, entre autres, qui fait sa force, qui le rend si puissant, si marquant. C’est brut, fort, porteur de sens. L’auteur vient de signer, avec ce titre, son premier récit. Elle fait fort. Son écriture est mature, posée et elle a su doser les descriptions, les ressentis, les relations entre les uns et les autres. C’est un huis-clos qui fait mal, donc pleinement réussi.



"La dame de l'Orient-Express" de Lindsay Ashford (The Woman on The Orient Express)


La dame de l’Orient-Express (The Woman on The Orient Express)
Auteur : Lindsay Ashford
Traduit de l’anglais par Philippe Vigneron
Éditions : L’Archipel (12 Mars 20120)
ISBN : 978-2809828191
396 pages

Quatrième de couverture

Octobre 1928. Son divorce lui a laissé un goût amer. Agatha Christie vient de prendre place sous une fausse identité dans l’Orient-Express. Rien ne l'oblige à rester en Angleterre pour écrire son dixième roman. Elle a trente-huit ans. À bord de ce train mythique qui doit la mener à Istanbul, elle fait la connaissance de deux femmes, Nancy et Katharine. Elles aussi cachent leur passé.

Mon avis

Librement inspiré d’un épisode de la vie d’Agatha Christie, ce roman est intéressant et très agréable à lire. En 1928, Agatha a divorcé car son mari la trompait. Elle fuit à bord du train mythique l’Orient-Express, en se cachant et en ayant un peu modifié son apparence. Elle a réellement voyagé de cette façon et a d’ailleurs écrit en 1934, le Crime de l'Orient-Express où un meurtre commis dans le convoi ferroviaire obligeait Hercule Poirot à mener l’enquête.

La voilà installée dans un wagon, profitant autant que possible de l’anonymat que lui offre la situation. Elle essaie de se montrer apaisée bien qu’elle imagine voir son mari partout. Cela l’obsède et elle n’est pas si sereine qu’elle veut le faire croire. Dans ce lieu magique, très bien décrit par l’auteur (on se croirait en voyage avec elle), elle fait connaissance avec deux dames dont une qui va partager sa cabine. Son instinct de femme lui souffle que ces deux-là cachent quelque chose. L’une dit qu’elle est partie car son mari était violent, l’autre se rend sur un chantier de fouilles en Mésopotamie. Divers événements, lors de ce long trajet, vont faire que ces trois là vont créer des liens, et mettre en place une solide amitié. Une relation purement féminine comme si les hommes n’avaient pas de place dans leur trio. De plus, en ce début de vingtième siècle, elles ont une nette tendance féministe. Suivre leurs actes, leurs raisonnements, leur façon de faire a été captivant. En replaçant ces trois voyageuses dans le contexte des différents lieux évoqués, de l’époque, on découvre un pan de vie des personnes confrontées à diverses problématiques que je ne citerai pas pour ne pas tout dévoiler du récit. Mais c’est sacrément bien pensé. Ce sont des thématiques abordées avec doigté par l’auteur à travers une histoire originale mêlant fiction et réalité.

Un point fort de ce livre est également l’approche du monde des fouilles archéologique. Une atmosphère particulière, le rôle de chacun sur le terrain et les rapports entre les individus, le lien avec les habitants du coin, le transport des pièces rares qui sont mises au jour, tout cela a été une riche découverte pour moi. Je ne sais pas si Lindsay Ashford s’est beaucoup renseignée sur l’archéologie mais en ce qui concerne la vie d’Agatha Christie, elle a lu et s’est imprégnée de nombreuses informations qu’elle a su intégrer à son texte intelligemment, le rendant très vivant et lui donnant « du fond ».

L’écriture de l’auteur est fluide, son propos maintient l’attention du lecteur. La traduction est de bonne facture, merci à Philippe Vigneron pour son travail de qualité. Les événements relatés font parfois référence au passé des unes ou des autres mais tout est clair. J’ai beaucoup aimé la mise en place des relations entre ces trois dames. Elles prennent le temps de s’observer, de se connaître, ne se dévoilant que peu à peu. C’est humain, compréhensible. On devine les difficultés liées aux tabous de l’époque et comment elles choisissent, parfois, de s’en affranchir. J’ai aimé leur retenue, puis leur espèce de libération lorsqu’elles se sentaient en confiance. J’ai apprécié qu’elles gardent, de temps à autre, une part de mystère. Cela permet de les sentir « vraies », terriblement humaines, vulnérables quelques fois mais décidées à se prendre en main, à vivre, et peut-être à tracer le chemin pour les générations futures….

Je ne connaissais pas Lindsay Ashford et c’est une superbe découverte !



"Obsession" de Michaëla Watteaux


Obsession
Auteur : Michaëla Watteaux
Éditions : City Éditions (5 Février 2020)
ISBN : 9782824616391
320 pages

Quatrième de couverture

Cela fait quinze ans que Rose Treymin a disparu lors d’une promenade en forêt. Personne n’a jamais revu la fillette. Depuis, Iris, qui accompagnait Rose, est hantée par la culpabilité de l’avoir perdue de vue ce jour-là. Lorsqu’un auteur à succès propose à Iris de raconter ce qui s’est passé pour son futur livre consacré à l’affaire, la jeune femme accepte, espérant ainsi tourner la page. Mais subitement, les fantômes du passé resurgissent.

Mon avis

Persona *

En 2008, elles étaient quatre copines, un été, au centre équestre. Quatre camarades de différents milieux mais réunis par la passion des chevaux et les vacances. Et puis, un soir, une envie, faire le mur, aller au bal et revenir discrètement… Mais au retour, il en manque une, Rose, celle qui avait un vieux vélo, que les autres n’ont pas attendue, se disant qu’elle finirait bien par arriver. Le temps a passé, les trois « survivantes » ne sont plus en contact. Chacune a essayé d’avancer cahin-caha, dans sa vie.

2020, l’une est devenue pharmacienne, l’autre est aux États-Unis, et la dernière veut devenir actrice. Avant d’arriver en France, elle avait vécu des choses très dures avec sa mère pendant la guerre en ex-Yougoslavie et ce traumatisme la suit, la perturbe encore. Elle a changé son prénom, a fait le nécessaire pour ne jamais oublier celle qu’elle a abandonnée. Se sent-elle encore coupable si longtemps après ? Elle ne sait pas, elle ne sait plus mais elle y pense souvent, trop peut-être… Son seul objectif est de réussir dans le métier de comédienne et elle ne lâche rien. Contactée par un écrivain qui veut raconter la disparition de Rose, elle se dit que cela lui fera du bien, à la manière d’une thérapie. Mais ce n’est pas si simple, elle est mal à l’aise avec les questions de l’auteur et son souhait de tout comprendre. Elle mélange un peu tout, elle se trouble, se torture les neurones, essaie de retrouver la stabilité et n’y arrive pas.  Est-elle en train de perdre pied ? Elle qui répond à une amie qui lui demande pourquoi ce choix d’activité professionnelle : « Tu n’as jamais eu envie de te dissoudre dans d’autres vies que la tienne, de changer de visage, de peau, pour provoquer le destin ? »

La construction du roman permet de suivre différents protagonistes. Chaque chapitre est précédé du prénom du personnage évoqué, de la date (ou moment de la journée) et du lieu où ça se déroule. Cela permet au lecteur de tout de suite situer les actions qu’il va suivre. A contrario, j’ai trouvé que cela « morcelait » beaucoup le récit. Au départ, il y avait presque un manque de liant, puis je me suis habituée à cette façon de faire et cela ne m’a plus gênée. Cela offrait finalement d’autres perspectives, et un autre angle de vue sur les situations exposées.
J’ai beaucoup aimé les nombreuses références cinématographiques, musicales (ah, EST (page 136), un de mes groupes de jazz préférés ;- ). Elles apportent un « fond » intéressant à l’intrigue et parfois même, éclairent Iris différemment.  Car il faut le dire, Iris est le cœur même de l’intrigue, elle nous file entre les doigts. Quand on croit la cerner elle nous échappe et on ne sait plus que penser d’elle, même si sa personnalité se dessine peu à peu. La policière qui se consacre aux cold cases, est également à découvrir.

Michaëla Watteaux a un style et une écriture rythmée, les contours de l’intrigue se mettent en place au fil des pages et les rebondissements maintiennent l’intérêt du lecteur. Je ne sais pas qui a décidé de la couverture mais elle est particulièrement bien choisie, en lien avec le titre de ma chronique et le contenu de ce recueil qui est un bon thriller psychologique, rappelant, si besoin est, que le passé nous poursuit toujours et qu’il faut apprendre à vivre avec (s’il a été douloureux), avant de devenir fou….


* film d’Ingmar Bergman

"Ce qui reste de candeur" de Thierry Brun


Ce qui reste de candeur
Auteur : Thierry Brun
Éditions : Jigal (15 Février 2020)
ISBN : 978-2-37722-094-6
195 pages

Quatrième de couverture

Thomas Boral était l’homme de main de Franck Miller, un individu véreux en cavale suite à de nombreuses malversations. Il est aussi le témoin capital à son procès qui doit avoir lieu prochainement. Ayant fait main basse sur l’argent amassé par Miller, Boral est devenu un repenti pour sauver sa peau et échapper à une vengeance inéluctable. En attendant le procès, il est protégé par les autorités, mis à l’abri, reclus, au pied de la montagne Noire. Mais pour combien de temps ?

Mon avis

Avant de commencer cette chronique, une mention « excellence » pour la couverture et le titre. L’homme en mouvement, pratiquement renversé par ? Le vent ? Les émotions ? La violence ? Les bras ouverts, il lutte encore avec toute sa candeur, toute son innocence car il y croit. Les mauvais choix, les coups du sort, les aléas, rien ne peut l’abattre, du moins, c’est ce qu’il espère au plus profond de lui-même.

Qui pourrait-il être ? Thomas Boral, un homme installé au pied de la Montagne Noire pour se tenir écarté de la foule et être apte à se défendre au cas où. En effet, il a été l’homme de main d’un malfrat en cavale. Maintenant repenti il doit témoigner prochainement au procès et rester au vert jusque-là. Il a récupéré de l’argent qu’il a soigneusement mis à l’abri en attendant des jours meilleurs pour l’utiliser. Reclus, il doit se tenir tranquille mais c’est difficile pour lui.
Il y a d’abord ce sentiment d’être surveillé, suivi, traqué même de temps à autre alors pour dormir paisiblement, ce n’est pas évident. Et puis, il y a les femmes, celle d’avant, celle de maintenant, qui s’incrustent, hantent le quotidien, mais dont, pour la seconde, le corps ferait damner un saint. Alors quand on s’ennuie dans sa bicoque…. On s’occupe.
Bien sûr le propriétaire de la demeure a demandé quelques menus travaux mais ça ne suffit pas à employer un homme toujours habitué à agir.  Il bricole, il court, il fait du vélo, il guette, il pense…. trop … …. Il n’aime pas que les policiers, (qui sont là pour le protéger) soient trop présents, ça l’étouffe alors il prend la tangente même s’il n’a pas vraiment le droit de faire ça … Il voudrait gérer sa vie mais tout lui échappe, des événements frappent à sa porte, s’imposent. Il n’est pas vraiment serein, il se pose des questions sur sa trahison et un possible retour de bâton. Jamais posé, jamais apaisé, il est continuellement sur le qui-vive, presque paranoïaque.

L’emploi du pronom « je » permet au lecteur de s’imprégner de cette intrigue dès les premières pages, de sentir cette atmosphère lourde dans laquelle s’ébat Thomas. Il ne maîtrise pas tout et les faits ne l’aident pas à rester zen. Il a peur, il s’angoisse surtout lorsqu’il se rend compte que ça dérape et pas dans le bon sens, ni avec le bon tempo. En outre, il doit contenir une certaine forme de colère, de violence, qui l’envahit quand, pour lui, ça ne tourne pas rond.

L’écriture de Thierry Brun est musclée, nerveuse. Parfois de longues phrases décrivent la situation, comme si d’un coup, les choses s’installaient puis l’action repart de plus belle, imprévisible. C’est rythmé, la nature est accidentée, dangereuse, les hommes complotent, personne n’est à l’abri d’un coup en douce et surtout pas Thomas Boral qui doit rester vigilant.

J’ai aimé les personnages en demi-teinte de ce roman. Le mal-être de ce « sbire » qui a presque des regrets, qui ne sait pas quel sens donner à sa vie, ni quelle route elle va prendre. L’auteur a parfaitement maîtrisé la narration, on sent le malaise, les impondérables qui envahissent le quotidien. Tout va crescendo jusqu’à une fin qui vous laisse pantois.







"Siège 7 A" de Sebastian Fitzek (Flugangst 7 A)


Siège 7 A (Flugangst 7 A)
Auteur : Sebastian Fitzek
Traduit de l’allemand par Cécile Maurice
Éditions : Archipel (5 Mars 2020)
ISBN : 978-2809828160
384 pages

Quatrième de couverture
Pour sauver sa fille, un psychiatre doit provoquer le crash de l'avion à bord duquel il a pris place.

Mon avis

Jusqu’où va-t-on pour ceux qu’on aime ?

Pas de temps à perdre. C’est dès le début du roman que Sebastian Fitzek nous fait entrer dans le vif du sujet.  Nele, une jeune femme qui vit à Berlin est sur le point d’accoucher. A l’autre bout du monde, son père, un psychiatre de renom s’est décidé, malgré ses peurs, à prendre l’avion pour la rejoindre. Se retrouver là-haut est une souffrance importante pour lui, il a mis en place un fonctionnement bien particulier pour se rassurer et endurer les nombreuses heures de vol. Il sait que son angoisse l’envahit, qu’elle est difficile à gérer et il fait tout pour s’en sortir au mieux.

Peu après le décollage, il reçoit un appel. Un chantage odieux lui est présenté : la vie de sa fille et de son bébé contre le crash de l’appareil. Deux vies contre deux cent seize mais les deux vies en jeu sont la chair de sa chair… Vous feriez quoi, vous ? En tout cas, Matt voudrait solutionner tout ça sans morts ni d’un côté ni de l’autre mais il ne voit pas comment faire. D’autant plus que ce qu’on exige de lui est pervers : manipuler mentalement une de ses anciennes patientes qui est à bord. Elle perdra « la raison » et entraînera tout le monde dans sa folie destructrice. Matta avait envisagé tous les incidents possibles avec ce mode de transport et avait essayé d’anticiper mais bien sûr, il n’avait pas pensé à ça. L’horreur absolue et la mort au bout, sur terre ou dans les airs… Comment déjouer les plans de celui qui le fait chanter ?

C’est parti pour une course contre la montre. Agir, négocier, quel que soit le lieu, c’est à ça que sont confrontés les personnages. Nele se bat pour sauver sa vie et celle de son bébé, Matt également, tout en souhaitant préserver également les passagers.

Une fois, encore l’auteur mène son intrigue de main de maître. On peut se demander où il va chercher des idées pareilles (heureusement pas dans les faits divers). C’est impressionnant l’imagination qu’il a et l’espèce de « logique » qu’il met en place Parce que bien entendu, à la fin, tout s’emboîte, tout s’explique, alors que parfois, on se dit « et celui-là, qu’est-ce qu’il vient faire dans l’intrigue ? ». Evidemment aucun temps mort dans ce récit, le style est vif, plein de rebondissements, l’écriture fluide (merci à la traductrice) et accrocheuse. L’auteur a tissé son texte autour des arcanes du cerveau humain, de ses failles. Il ne manque pas d’aborder quelques thèmes intéressants, même si cela reste plutôt « survolé » : le véganisme, la mort, l’amour filial, l’amitié, la folie humaine au nom de certains combats etc. Les protagonistes, bien que certains soient un peu caricaturaux, sont intéressants. J’ai particulièrement apprécié Feli, ancienne collègue du psychiatre qui n’écoute que son cœur pour venir en aide à Nele. C’est une femme courageuse, qui ne lâche rien et qui se donne les moyens de réfléchir. J’ai en outre trouvé que Matt avait une bonne idée quand il décide de prendre le problème « à l’envers » en essayant de comprendre à qui profitera l’écrasement.  Développer un peu plus ce qu’il note et son mode de réflexion aurait pu offrir un intérêt supplémentaire.

La lecture a été agréable même si j’ai trouvé quelques invraisemblances (qui ne m’ont pas dérangée plus que ça, mais je préfère me rassurer en me disant que c’est impossible ;- ) En tout cas, c’est un vrai page-turner et ça fait du bien de rester scotchée dans son canapé pour lire !



"Top-modèle dans les airs" de Marie-Pierre Cattino


Top-modèle dans les airs
Auteur : Marie-Pierre Cattino
Éditions : Koinè (1 Décembre 2019)
ISBN : 9791094828205
55 pages

Quatrième de couverture

La perte de l’enfance et celle des êtres proches sont le socle de notre château intérieur, ici transformé en chapiteau où le spectacle ne prendra jamais fin. Et les clowns bien vivaces sauveront le monde de nos frayeurs.

Mon avis

Personne ne doit contenter l’autre avec des promesses. Ce serait terrible de mentir.

Elle s’appelle Manon. Sa marraine l’a souvent emmenée au cirque. Elle aime ça Manon, sauf les clowns, ils ne la font pas rire. Aujourd’hui, elle est seule, dans un couloir d’hôpital et elle se souvient.

Certains diraient que sa marraine est « partie » mais il ne faut pas mentir aux enfants. Sa fée magicienne, son amour de marraine a perdu la vie. Elle est là-haut, là-bas, on ne sait pas mais on l’entend, elle répond parfois. Elle explique à sa filleule qu’il est nécessaire «de rester là », qu’il faut se quitter, ne plus se toucher, que c’est « comme ça », qu’on ne choisit pas. Mais que Manon peut lui garder une place dans son cœur et son esprit. Que c’est dur de grandir, d’accepter l’inéluctable ….

Manon essaie d’argumenter, de discuter, de gagner un peu de temp. Pourtant elle sait, elle se souvient de la souffrance, de l’hospitalisation... Sur la scène, deux clowns commentent, apportent une touche extérieure à la conversation entre Manon et sa marraine. Ils remettent en place la réalité telle qu’elle est, sans rêverie.

On pourrait penser que choisir un cirque pour parler de la mort c’est une drôle d’idée.  Et que présenter une telle pièce à des enfants (spectacle à partir de huit ans) c’est déplacé.  Evoquer la mort, c’est célébrer la vie. L’une et l’autre existent et font partie du quotidien. Et le lieu permet sans doute de dédramatiser le propos.

C’est délicatement, à mots choisis, sans trop en faire que l’auteur tisse les échanges. Elle a le ton juste, et les plus jeunes recevront le message comme un cadeau offert lors d’un spectacle. Je ne sais pas pourquoi l’auteur a choisi ce thème difficile, fort mais elle une chose est sûre, elle s’en est très bien sortie et a su l’aborder avec doigté et intelligence (dont celle du cœur)

"Chez nous" de Louise Candlish (Our House)


Chez nous (Our House)
Auteur : Louise Candlish
Traduit de l’anglais par Caroline Nicolas
Éditions : Sonatine (5 Mars 2020)
ISBN : 978-2355847868
485 pages

Quatrième de couverture

Fiona et Bram Lawson pensaient s'être séparés " intelligemment ". Ils avaient, en tout cas, trouvé un accord : ils habiteraient à tour de rôle avec leurs enfants dans leur maison. Un jour d'hiver, en rentrant chez elle, Fiona tombe sur des déménageurs. Tous ses meubles ont disparu, il y a des gens dans sa maison – un couple qu'elle n'a jamais vu lui annonce qu'il en est le nouveau propriétaire. Cauchemar éveillé ? Cela ne fait que commencer !

Mon avis

Machiavélique

« Chez nous », c’est « la » maison, celle de Fiona et Bram, le lieu où ils vivent avec leurs deux enfants. Un endroit où on construit une vie de famille, avec des racines profondes, faites pour durer. Cette demeure sera au centre de ce roman, presque en tant que personnage principal et c’est déjà une façon de faire très originale. Malheureusement Bram a « dérapé » et la séparation est inévitable, Fiona ne souhaite pas continuer la route avec lui. En bons parents, ils décident de préserver leurs fils, Harry et Leo qui sont encore jeunes. Pour cela, ils garderont leur belle résidence dans Trinity Avenue, un quartier plutôt chic de Londres. Ainsi, pour les garçons seront maintenus dans leurs habitudes :leur chambre, l’école, les copains, et Papa / Maman vivront avec eux à tour de rôle. Le reste du temps, les parents résideront dans un petit logement qu’ils partageront. Solution idéale sur le papier mais dans la réalité….

Les premières pages du livre nous plongent dans le quotidien de Fiona qui revient chez eux (alors que ce n’est pas son tour de garde) parce qu’elle a besoin de son ordinateur. Le lecteur entre de plain-pied dans l’angoisse que ressent cette femme : les pièces ont été vidées de leurs meubles, père et enfants ont disparu et un couple est en train de s’installer, disant avoir acheté et être propriétaire. Fiona ne comprend rien, n’arrive pas à joindre son époux. Que s’est-il passé ?

Le lecteur est tout de suite accroché par cette entrée en matière. Il se trouve au cœur des événements et se pose autant de questions que la pauvre Fiona, totalement désarçonnée, déstabilisée, en pleine confusion. Bram est-il un salaud qui a vendu sans son accord, a-t-il été manipulé à son insu, s’est-il enfui, a-t-il été kidnappé, a-t-il monté avec d’autres une méchante combine contre sa conjointe ?  Difficile de savoir. Les acheteurs semblent sûrs de leurs droits et demandent à Fiona de regarder ses comptes pour constater qu’un versement a été fait mais rien….

A partir de ce moment-là, le récit avance pas à pas selon plusieurs aspects. Un site « La Victime », podcast consacré aux affaire criminelles auquel participe l’épouse avec « L’histoire de Fi » en plusieurs épisodes (en Mars 2017) assorti de commentaires des auditeurs pas forcément impartiaux, un document word écrit par Bram en marge des événements, et le présent en Janvier 2017 avec Fiona face à une maison qui n’est plus la sienne. Par bribes, nous croisons les regards des uns et des autres sur ce qui s’est passé et c’est édifiant !

Ce thriller domestique nous prend dans ses rets et ne nous lâche plus, on veut comprendre quel rôle a joué chaque protagoniste car rien n’est tout blanc ou tout noir n’est-ce pas ? L’écriture est fluide (merci à la traductrice), le style addictif, avec régulièrement des indices supplémentaires qui donnent envie de poursuivre la lecture. On découvre le caractère des deux époux, de leurs amis et on s’aperçoit qu’on ne connaît jamais vraiment quelqu’un à fond. Bien sûr, avoir un jardin secret n’est pas une faute en soi mais encore faut-il avoir le bon dosage dans ce qu’on tait et ce qu’on partage pour que la confiance ne disparaisse pas. Ce qui est représentatif dans ce recueil, c’est de voir comment des petites choses, prises séparément dans un autre contexte, n’auraient rien enclenché alors que là, elles ont un effet tsunami. Ce qui est marquant aussi c’est la force de l’engrenage : une réponse « mal choisie », un geste moins réfléchi etc et toute une suite de faits, de plus en plus imprévisibles, incontrôlables se met en place.

Est-ce que le couple Fiona/ Bram ne tenait que par « leur maison » et ses prétendues racines, avait-il déjà été fragilisé ? Peut-il se relever d’un tel traumatisme ? Louise Candlish offre là une véritable réflexion sur la vie à deux, et à la toute fin, le lecteur est totalement surpris !

"Maldonne au festival de Cannes" de Alice Quinn


Maldonne au festival de Cannes
Au pays de Rosie Maldonne 5
Auteur : Alice Quinn
Éditions : Bookelis (3 Mars 2020)
ISBN : 9791035932053
280 pages

Quatrième de couverture

C’est le Festival de Cannes. Rosie est de nouveau dans la dèche. Grâce aux Gilet Jaunes, tous les samedis, elle est assurée de pouvoir offrir des croissants à ses enfants. Elle rencontre un footballeur devenu acteur qui l’engage comme Body Guard pour une soirée de gala. Mais pourquoi ce type a-t-il besoin d’un garde du corps ? Que lui veut la productrice du film, qui ne la lâche plus d’une semelle ?

Mon avis

Voilà, c’est fini *

Voilà, c’est fini, il faut dire au revoir à Rosie Maldonne, Cricri pour certains…. Depuis 2013 qu’on se connaît, ça me fait bizarre de savoir que je ne la retrouverai pas dans un autre titre. Mais finalement, c’est bien. Elle a pris de l’assurance, elle a donné du sens à sa vie et elle a moins besoin qu’on lui dise qu’on l’aime. Et de toute façon, les vrais amis, c’est pour la vie. Même quand on n’a pas de nouvelles, on sait, on sent qu’ils sont là si on a besoin et ça suffit à être heureux, non ?

Elle est toujours en galère financière avec ses enfants à élever, et le festival de Cannes va s’installer dans la ville où elle habite. Mais loin des paillettes, son quotidien en ce moment, c’est d’essayer de trouver un peu d’argent et d’aider les gilets jaunes sur les ronds-points le samedi. Elle y va, comme on la connaît, avec toute son énergie, sa vitalité, son enthousiasme, son impulsivité. C’est d’ailleurs cette dernière qui suite à un « contact un peu chaud » fait qu’elle se retrouve embauchée comme garde du corps d’un ancien footeux reconverti dans le cinéma (non, quand même, il ne s’appelle pas Cantona, faut pas exagérer). Elle réalise très vite que les producteurs et autres personnages dont les sponsors, tournant autour de la vedette principale ont quelque chose à cacher et que, peut-être, il y a un lien avec elle. Bizarre tout ça….

Une fois encore, Alice Quinn a su ancrer son récit dans l’actualité : gilets jaunes, femmes harcelées, alimentation plus saine et vegan, réseaux sociaux et ses dangers, etc…beaucoup de thèmes sont abordés. On reste dans une comédie légère donc elle ne se pose pas en donneuse de leçon, elle en parle c’est déjà beaucoup et elle le fait avec intelligence (je pense notamment à l’incursion en supermarché qui est un message fort l’air de rien). Il y a toujours une pointe d’ironie, d’humour pour désamorcer le sérieux mais en filigrane le propos est grave et a le mérite d’être cité.

Comme d’habitude, Rosie chantonne (c’est sa mère décédée qui lui souffle des indices à travers une play list reprise en fin d’ouvrage). Elle est entourée de ses compagnons fidèles, tous ceux qui l’apprécient comme elle est sans concession. Elle fait face aux mensonges, aux magouilles, avec toute sa force de persuasion, toute son opiniâtreté. Et jamais, elle ne se laisse éteindre. Je crois que c’est ça que j’ai aimé dès le début chez elle : cette lumière qu’elle dégage. Elle a son franc parler, elle est parfois un peu brut de décoffrage, mais elle rayonne, parce que malgré les difficultés, malgré les déboires, elle ne renonce pas à aimer la vie, comme elle est, simplement parce que c’est la vie …. Pour autant, elle ne fait pas dans l’optimisme béat et stupide, non, elle reconnaît que ce n’est pas forcément simple mais elle avance et garde le sourire.

L’écriture d’Alice Quinn s’est adaptée à son personnage ou est-ce Rosie qui a déteint sur elle ? Quoiqu’il en soit, le style est fluide, vivant, les rebondissements suffisants pour que le lecteur passe un bon moment sans s’ennuyer une seconde (et referme la dernière page en étant de très bonne humeur avec un petit pincement au cœur à l’idée de quitter cette héroïne du quotidien).

*Jean-Louis Aubert (est-ce la mère de Cricri qui m’a soufflé cette chanson ?)

NB : On va pas s'dire au revoir comme sur le quai d'une gare
J'te dis seulement bonjour et fais gaffe à l'amour




"Sois gentil, tue-le" de Pascal Thiriet


Sois gentil tue-le
Auteur : Pascal Thiriet
Éditions : Jigal (15 Février 2020)
ISBN : 978-2377220885
154 pages

Quatrième de couverture

La mer, elle est partout. Et parfois, au milieu, il y a des îles. Pascal et Murène sont des insulaires mais pas de la même île. Lui, c'est une île de l'océan, et elle, une de Méditerranée. Ensemble, ils pêchent sur un chalutier. Le Mort, il s'appelle. Dessus, ballotés par les vagues et les tempêtes, ils vont bien ensemble. Mais à terre, avec leur passé à traîner, c'est pas facile tous les jours...

Mon avis

Pascal, c’est un homme de peu de mots. Un taiseux, sans doute plus à l’aise sur l’océan que sur la terre ferme. Il s’exprime avec un phrasé simple, des phrases courtes, des mots qui tombent sans fioritures mais qui suffisent largement à saisir qui il est et à le rendre attachant dès les premières lignes. On sait de lui seulement ce qu’on a besoin de savoir, il ne développe pas, il fait dans le genre elliptique, à nous de comprendre sous les lignes ce qu’il ressent. Il a perdu son père, qui était pêcheur, c’est le risque quand on est marin. Alors il aurait pu rester à terre mais il n’a pas pu, sans doute qu’il lui manquait quelque chose, comme un goût de liberté, mais il ne le dit pas. Son bateau, il l’a baptisé « Le mort » à cause d’un livre …. pourtant il ne lit pas….  Il a eu une copine, Lorraine, puis une fille matelot, Murène, qui connaissait le métier aussi bien que lui…. Ils bossaient bien tous les deux, cohabitaient et plus si affinité puis elle l’a laissé. Il a continué, obligé parfois de faire des choses dont il se serait passé mais le crédit est là et il faut bien rembourser ….

C’est comme si la vie lui imposait des choix, il ne se pose pas de question. Il avance le pas sûr car lorsqu’on est souvent sur un navire, on se doit de tenir debout malgré la houle, la vraie qui souffle fort, décoiffe, secoue l’embarcation et celle, telle une tempête intérieure qui envahit votre corps et votre cœur …. Dans ces cas-là, on y va et on essaie de faire taire le tumulte là-dedans pour faire face. C’est pour ça que lorsque Murène lui demande de venir, il prend la voiture et va la rejoindre. Tout simplement parce qu’elle a besoin de lui. D’aucuns diront que, comme il est un peu primaire, il bondit sans réfléchir, quitte à se faire manipuler… Ceux-ci se tromperont. Pascal n’a peut-être pas fait de grandes études, il n’a sans doute pas une culture générale très étendue et une conversation fluide et aisée mais il a tout compris de la vie. Il est fidèle en amour et en amitié et quand on a besoin de lui, il est répond présent.

Ce livre m’a bouleversée, l’écriture particulière, atypique m’a conquise, elle m’a touchée au plus profond. J’avais l’impression que Pascal, le marin, me parlait, j’entendais ses silences, j’écoutais attentivement chacun de ses mots, je sentais parfois son haleine un peu alcoolisée, je crois même que j’ai touché ses mains rugueuses pour le rassurer, lui dire qu’il ne fallait pas s’occuper de ceux qui se moquaient, le dénigraient …. Je pense qu’il faudrait faire une version audio de ce roman, avec un bruit de vagues, de vent en toile de fond….et une belle voix rauque….

NB : la couverture est superbe, le phare droit comme un i face aux éléments, vent, ciel d’orage….en noir et blanc comme en écho à la phrase : « Si l’on m’avait demandé la couleur de la lumière, j’aurais répondu qu’elle était grise, grise et silencieuse. »

"L’archipel des lärmes" de Camilla Grebe (Skuggjägaren)


L’archipel des lärmes (Skuggjägaren)
Auteur : Camilla Grebe
Traduit du suédois par Anna Postel
Éditions : Calmann-Lévy (26 février 2020)
ISBN : 978-2702166499
450 pages

Quatrième de couverture

Une nuit de février 1944, à Stockholm, une mère de famille est retrouvée morte chez elle, clouée au sol. Trente ans plus tard, plusieurs femmes subissent exactement le même sort. Dans les années 80, le meurtrier récidive mais ce n’est qu’aujourd’hui que des indices refont surface. Britt-Marie, Hanne, Malin… À chaque époque, une femme flic se démène pour enquêter, mais les conséquences de cette traque pourraient s’avérer dévastatrices.

Mon avis

Quatre époques, de 1944 à 2019, chaque fois des femmes attaquées, clouées au sol avec une violence hors du commun. Des familles qui souffrent, qui ne comprennent pas. D’autres mères qui vivent la peur au ventre, se demandant s’il ne va pas leur arriver la même chose. Et puis la police, impuissante, parfois rattrapée par l’actualité (le meurtre d’Olof Palme) et à ce moment-là plus du tout disponible….

A chaque période, des femmes dans l’équipe d’enquêteurs et toujours, malgré l’évolution de la société, des difficultés pour se faire une place. Des supérieurs qui pensent qu’elles doivent obéir, se taire et se contenter de petites tâches subalternes. La parité ce n’est pas encore ça et si elles ont une place, même minuscule, elles dérangent. Elles se doivent de faire encore plus leurs preuves que les hommes, être toujours disponibles, discrètes et surtout ne pas trop donner leur avis. Et si par hasard, elles émettent une opinion contraire à celles des machos du coin, elles ont du mal à se faire entendre, à être respectées…. Pourtant, elles remarquent des similitudes entre les affaires, elles réfléchissent à la méthode utilisée pour entrer dans les appartements des victimes mais elles ne sont pas écoutées …

Camilla Grebe signe là un roman intéressant et original pour plusieurs raisons. Il y a l’étude et les investigations diverses menées par les uns et les autres pour coincer l’assassin des bas-fonds mais surtout il y a la place des femmes dans ce livre. Les enquêtrices qui se battent pour exister professionnellement tout en étant des héroïnes du quotidien (quand on a un mari, un enfant, il faut sans arrêt jongler avec l’emploi du temps). On voit la progression entre 1944 et 2019 et on se dit qu’il y a encore du chemin à faire… Pourquoi ? Parce que quelle que soit la date, on trouve toujours un homme un peu moins ouvert que les autres, méprisant la gente féminine et le lui faisant savoir par des paroles ou des actes déplorables ….

J’ai été d’abord surprise par la construction de ce recueil, et par le fait que je n’avais pas tout de suite les réponses à mes questions. De plus, cette approche « fractionnée » m’interrogeait, je me demandais quel en était l’intérêt. Puis je suis entrée totalement dans l’histoire et j’ai attendu que tout s’éclaire. J’ai vraiment apprécié cette lecture atypique, bien traduite (merci à Anna Postel) avec des personnages féminins originaux, qui ont du courage et qui osent. Ça fait du bien ! L’atmosphère de chaque intervalle temps est bien retranscrite sans anachronisme.  Ce nouveau titre de Camilla Grebe est donc excellent !


"L’enfant de Février" d'Alan Parks (February’s Son)


L’enfant de Février (February’s Son)
Auteur : Alan Parks
Traduit de l’anglais (Ecosse) par Olivier Deparis
Éditions : Payot & Rivages (5 Février 2020)
ISBN : 978-2-7436-4949-4
412 pages

Quatrième de couverture

À Glasgow, le 10 février 1973, le corps mutilé de Charlie Jackson, étoile montante du football professionnel, est retrouvé sur le toit d’un immeuble en construction. En outre, on peut lire « Bye bye » sur son torse. L’œuvre d’un dingue ? Pourquoi pas, mais la balle qui lui a traversé le crâne fait penser à une exécution. Le jeune homme devait épouser Elaine, la fille de Jake Scobie, un gros bonnet du trafic de drogue. Et le meurtre a peut-être pour mobile la jalousie….

Mon avis

Noir comme un ciel d’orage en hiver

Glasgow, Février 1973, neige, froid, brouillard, pluie, humidité, brr il ne fait pas bon se promener en ville. C’est une cité aux deux visages avec des quartier sur fond de drogue, d’alcool, de prostitution et d’autres coins plus chics. Ambivalence que l’on retrouve chez Harry McCoy, le personnage principal, un policier au passé plus que sombre. Il peut être violent, mais aussi terriblement humain, comme si le bien et le mal se disputaient en permanence au fond de lui. 

Il arrive à la fin de ses trois semaines de repos lorsqu’il reçoit un appel de Murray, son supérieur au boulot. Il doit se rendre sur une scène de crime. Un talentueux footballeur a été assassiné. Double crime en quelque sorte, le jeune homme était la star du club de Celtic et il était en couple avec Elaine Scobie, gros manitou local de la drogue. Alors ? Qui et pourquoi ? Il va falloir la jouer fine. Les supporters vont mettre la pression pour avoir un coupable et le père d’Elaine ne restera pas en reste, voulant comprendre pourquoi son futur gendre a été assassiné, qui plus est, dans des conditions particulièrement atroces.

Murray demande donc à McCoy et à son jeune adjoint Wattie de mener l’enquête, rappelant que tout doit se faire avec diplomatie, vu les milieux dans lesquels ils vont investiguer, ce qui est parfois très difficile pour MacCoy, un peu brut de décoffrage. Parallèlement, un homme a été retrouvé pendu dans une église et cette histoire tracasse Harry…. Très rapidement, un présumé coupable est mis sous surveillance, mais rien ne va être aisé. McCoy jongle entre les différents faubourgs de la contrée et son visage, son aspect, son comportement se mettent alors en adéquation avec le lieu. Comme si ses fréquentations déteignaient sur lui. Il connaît d’ailleurs un malfrat, Stevie Cooper, depuis qu’ils sont enfants. Ce dernier peut donner des tuyaux à McCoy mais peut également se montrer dur, voire plus avec lui, jouant de sa toute-puissance. Et puis flic et caïd, est-ce un bon binôme ? Il cherche, gratte, questionne, mais pas facile, même l’amoureuse éplorée ne paraît pas nette.

On va donc suivre, dans Glasgow, les diverses étapes de l’enquête sur une petite dizaine de jours. L’atmosphère et l’environnement sont deux atouts importants de ce roman, on visualise, on sent les odeurs, on entend la musique, les chants, les rires gras ou forcés, on voit les uns et les autres déambuler, fouettés par le vent et la pluie, dans les rues mal éclairées, heurtant des gens qui passent par là….bonnes ou mauvaises rencontres, c’est selon le moment….

On sent que les enquêteurs marchent sur un fil, qu’ils ne sont pas à l’abri d’un faux pas, surtout avec l’impulsivité de McCoy et son penchant pour la bière et la drogue…. Ils doivent sans arrêt réfléchir à la façon d’aborder les personnes qu’ils vont interroger pour essayer d’en tirer le meilleur. Mais le mensonge, la corruption, la dissimulation sont comme une seconde peau pour la plupart d’entre eux et ils sont capables de dire tout et son contraire dans la minute suivante se moquant des policiers.

J’avais beaucoup aimé « Janvier noir » du même auteur, « L’enfant de Février » offre une écriture et un style qui ont monté en puissance, des protagonistes qui se sont étoffés. Tout est plus abouti, plus profond, plus dur aussi pour le lecteur qui, à la toute fin, se retrouve pantelant dans son canapé. Alan Parks a su aller plus loin, en s’enfonçant dans les âmes torturées des hommes et des femmes qu’il présente. C’est noir, glauque et très addictif ! J’en redemande ! On est bientôt en mars, non ?


"Les chroniques extraordinaires d’Amédée Pan - Tome 1 : Un vent de fronde" de Virginie Singeot-Fabre


Les chroniques extraordinaires d’Amédée Pan - Tome 1 : Un vent de fronde
Auteur : Virginie Singeot-Fabre
Éditions : Faute de Frappe (20 Janvier 2020)
ISBN :9782956346081
160 pages

Quatrième de couverture

Prenez un garçon timide et rêveur. Faites-le voyager grâce à une faille spatio-temporelle incroyable, propice à de folles et périlleuses aventures… Telle est l’histoire d’Amédée Pan. Plongé au coeur de la Fronde, en 1652, il devra rivaliser d’ingéniosité et de courage pour aider Elise, une jeune révolutionnaire dont les parents ont été enlevés.

Mon avis

Nous sommes en 2080, Amédée est arrivé à un âge vénérable et sans doute a-t-il besoin de se confier…. Avec lui, nous remontons le temps et arrivons en Octobre 2019, dans sa classe de cinquième où le professeur principal annonce une sortie scolaire à Paris la semaine suivante. Amédée est peu motivé, c’est un adolescent timide, avec un prénom pas facile à porter. Un peu en marge de ses camarades, il se lie peu, n’est pas très courageux et ne fréquente personne en dehors des cours. Mais il n’a pas bien le choix et va partir en visite avec les autres élèves. Il essaie de s’intéresser à ce qu’il voit dans les différents lieux et finit par être fasciné par le Pendule de Foucault accroché au Panthéon. Il prend un mauvais coup et paf, le voilà en 1652, au temps de la Fronde, de Mazarin et de Louis XIV. Il a voyagé dans le temps !

Toujours à Paris, mais à l’époque de la Fronde, période de troubles graves pour les français, il rencontre Elise et va l’aider, d’abord à coller des affiches puis à libérer ses parents qui ont été emprisonnés. Le récit de leurs péripéties, ancrée dans un contexte historique intéressant, est mené avec brio par l’auteur. Elle sait retranscrire leurs aventures sans anachronisme (à part quelques lapsus verbaux bien compréhensibles (et voulus par l’auteur) d’Amédée et qui apportent une note humoristique). Le décor, les conditions de vie, les faits historiques, tout est en adéquation. C’est vivant, fluide et ça se lit bien. Une chose très positive à mon avis, c’est que Virginie Singeot-Fabre utilise un vocabulaire abordable, sans être mièvre, tout à fait adapté à l’âge de jeunes lecteurs. Elle a su mettre en scène deux adolescents, attachants ce qui permettra aux filles et aux garçons d’avoir du plaisir avec cette lecture.

Ce livre est pleinement réussi et même si je suis une dame maintenant, je retrouverai volontiers mon âme d’enfant pour lire la suite des chroniques extraordinaires d’Amédée Pan !

"L’espion inattendu" d'Ottavia Casagrande (Quando si spense la notte)


L’espion inattendu (Quando si spense la notte)
Auteur : Ottavia Casagrande
Traduit de l’italien par Marianne Faurobert
Éditions : Liana Levi (6 Février 2020)
ISBN : 979-1034902262
272 pages

Quatrième de couverture
La narratrice de ce livre est la petite-fille de Raimondo Lanza di Trabia, qui fut, pendant les neuf mois qui suivirent le début de la Seconde Guerre mondiale, l'espion de confiance de Galeazzo Ciano, ministre des Affaires étrangères et gendre de Mussolini. Sa mission ? Mener une bataille secrète contre l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés du Reich.

Mon avis

Soixante-dix ans après les événements qu’elle nous relate, Ottavia Casagrande, en collaboration avec sa mère, Raimonda Lanza di Trabia, a choisi de présenter dans ce roman atypique, l’histoire vraie de son grand-père, Raimondo.

Prince, charmeur, espion, il était les trois à la fois et vivait tout conjointement. C’est Galeazzo Ciano, ministre des affaires étrangères et gendre de Mussolini qui lui avait confié une mission de taille : empêcher l’Italie d’entrer en guerre (nous sommes début 1939 et Raimondo arrive des Etats-Unis où il est allé glaner des informations sur une arme réputée dangereuse…. ).

Né hors mariage, cet homme a toujours eu une vie hors du commun. Il est décédé à trente-neuf ans dans des circonstances mystérieuses, même si certains parlent de suicide. Pour ce récit, l’auteur a puisé dans différents témoignages (dont celui de la fille de l’espionne anglaise qu’il avait séduite), archives et écrits jusqu’à la rédaction dans une mise en forme très vivante, d’un roman relatant la tâche principale du Prince. Comment mener à bien cette fonction ? Jouer sur tous les tableaux, faire le caméléon, manipuler, tricher, et avancer …
Une rencontre improbable le met face à une certaine Elisabeth White, qui en réalité s’appelle Cora et est une espionne anglaise …. La séduction s’installe entre ces deux-là mais est-ce parce qu’ils se plaisent ou tout simplement pour obtenir plus facilement des informations à divulguer à leur gouvernement respectif ? Nous allons les accompagner dans leurs aventures, qui, si elles n’étaient pas véridiques, pourraient paraître totalement rocambolesques.

C’est avec une écriture fluide, vive (merci à la traductrice), que nous suivons Raimondo, avec ou sans Cora, confronté à différentes péripéties. C’est digne des plus grandes histoires d’espionnage et on pourrait en faire un très bon film. Que ce soit à Rome, dans le Tyrol ou Angleterre, le couple essaie d’échapper aux poursuites, de se faire oublier pour mieux rebondir ailleurs. L’un et l’autre (surtout lui, d’ailleurs) ne manquent pas d’imagination, ni de caractère pour faire face aux obstacles disséminés sur leur route. Parfois, des passages en italiques ajoutent un commentaire, un éclairage supplémentaire aux événements que l’on vient de découvrir. C’est Ottavia Casagrande dont les « interventions entendent combler les failles entre la réalité et la fiction, les faits et le récit, le passé et le présent. » (Extrait de conversation avec Ottavia Casagrande par les éditions Liana Levi). J’ai trouvé que ces lignes étaient très intéressantes, parfois simplement, pour resituer le contexte, permettre au lecteur de reprendre pied avec la réalité en se rappelant qu’il découvre une « histoire vraie ».

Raimondo est vraiment un personnage à découvrir ! Sa vie a été bien remplie, variée, endiablée, dangereuse mais amusante par certains côtés. Je me demande s’il se prenait au sérieux ou si ce qu’il vivait lui faisait l’effet d’un immense jeu de rôle ? Quant à Cora, on voit au fil des pages, son caractère s’affirmer, elle ose et arrive être plus retorse. Avec ce couple, on découvre un pan de l’Histoire italienne. On ne se rend pas forcément compte de tout ce qui se passe au niveau des luttes de pouvoir et ce recueil permet d’entrapercevoir la face cachée de certaines décisions, ce qu’il y a sous la surface des faits.

Cette lecture a été très agréable, j’ai apprécié de suivre la vie de cet « espion inattendu » et il aurait été dommage que l’auteur ne se lance pas dans l’aventure de ce recueil qui nous permet de mieux connaître son grand-père. Elle a su parfaitement « agencer » les différentes parties et a adopté un phrasé limpide et accrocheur qui correspond bien à ce genre de roman.

"Les abattus" de Noëlle Renaude


Les abattus
Auteur : Noëlle Renaude
Éditions :  Payot & Rivages (12 Février 2020)
ISBN : 978-2743649630
415 pages

Quatrième de couverture

Un jeune homme sans qualité relate ses années d’apprentissage entre 1960 et 1984 dans une petite ville de province, au sein d’une famille pauvre et dysfonctionnelle. Marqué par la poisse, indifférent au monde qui l’entoure, il se retrouve au centre d’événements morbides.

Mon avis

Les vivants (1960-1983), les morts (1982-1983), les fantômes (2018), voici les trois parties qui constituent ce roman. La plus grande sera la première, la plus petite, la dernière. J’ai été totalement conquise par ce livre. Le phrasé, l’approche des situations m’ont beaucoup plu. La forme est singulière avec beaucoup de dialogues en style indirect. Cela donne plus de recul sur ce qui est présenté, expliqué. Le lecteur assiste, impuissant, aux différents événements et cette façon d’écrire va très bien avec le contenu.

Dès le début, c’est un jeune garçon qui prend la parole, qui raconte sa vie, dans son foyer avec toutes les difficultés dues au manque d’argent, aux problèmes rencontrés tels le chômage, la maladie, la violence familiale…. Rien ne lui est épargné. Sa vie n’est pas aisée, il essaie d’avoir des amis mais quand on vit dans un milieu « pauvre », on ne peut pas fréquenter n’importe qui… Le plus dur pour lui, c’est que parfois, il ne peut pas choisir, c’est la vie qui le fait pour lui, des rencontres qui s’imposent, envahissant de temps à autre son quotidien, l’emmenant là où il ne serait pas forcément allé…. Il y a en toile de fond, sa vie, faite un peu de bric et de broc, sa survie quand il n’a plus rien à quoi se raccrocher… et en filigrane, des actes violents qu’on ne connaît pas dans le détail, qui ne sont pas décrits, mais qu’on sent, là, sous-jacents. C’est très bien intégré au récit, ça en fait partie mais presque « en douceur »…. C’est une narration subtile, avec une approche poétique quelques fois. « Le ciel délavé par la chaleur est juste une plaque de fonte. »

J’ai été totalement conquise par l’écriture de Noëlle Renaude, elle a une force particulière, que je peine à expliquer. On dirait que beaucoup de choses sont « contenues » mais prêtes à exploser. Et ça se sent dans les phrases, dans les mots. Ils sont posés, puissants, porteurs de sens, entraînant le lecteur dans cet univers en demi-teinte où tout n’est peut-être qu’apparence … Cela crée une atmosphère étrange, où tout peut changer d’un moment à l’autre, tant la banalité de la mort fait partie de la vie…..et peut bouleverser, ou pas, la linéarité des jours …..
J’ai beaucoup apprécié la personnalité des différents protagonistes. Tous ont une part d’ombre, des tourments cachés, une particularité délicate à partager …. Le jeune homme et le flic sont les plus captivants, par ce qu’on apprend d’eux petit à petit, au fil des pages, découvrant ce qui a été tu. La construction en trois parties est également intéressante, les unes et les autres se complétant, s’éclairant jusqu’aux révélations finales.

Je ne connaissais pas les écrits de Noëlle Renaude, j’ai découvert qu’elle avait publié des pièces et que « Les abattus » était son premier roman. Il est vraiment abouti, réussi, surprenant, abordable tout en restant dans un registre d’expression qui flirte avec le théâtre tant les scènes décrites sont « palpables » en peu de mots. Pour moi, c’est non seulement une magnifique découverte mais également un recueil que je n’oublierai pas de sitôt tant les personnages et le fond et la forme m’ont marquée.

"Moral turpitude" de Serge Mandaret


Moral turpitude
Auteur : Serge Mandaret
Éditions : Publishroom (10 avril 2018)
ISBN : 979-1023608328
330 pages

Quatrième de couverture

Moral turpitude, nom : terme anglophone désignant un acte ou un comportement qui viole gravement le sentiment ou la norme acceptée de la communauté. En droit pénal américain, désigne les délits financiers. Une banque internationale anonyme - « La Banque » - prend le contrôle d'une entreprise marseillaise de haute technologie, persuadée d'avoir mis la main sur une pépite. Celle-ci a décroché en Libye, du temps de Kadhafi, un contrat de défense conséquent et particulièrement juteux. À la chute du régime, le décor change et le contrat tourne au vinaigre. Du côté français, c'est la panique et chacun sort les rames. Il faut des boucs émissaires

Mon avis

Et le fusible est …..

Serge Mandaret est actuellement retraité mais il a côtoyé le monde de la finance de près. Après avoir été universitaire, haut fonctionnaire au Ministère de l’économie, il a aussi été cadre dirigeant dans de grandes entreprises internationales. Il maîtrise donc parfaitement les problématiques d’achat, vente et actions des grosses firmes. Et pas seulement, il est sans doute également très au fait des OPA (offre publique d'achat), manipulations de chiffres, export, import et contrats plus ou moins clairs (vous savez, ceux où un minuscule astérisque vous renvoie en bas de page vers un charabia illisible et difficilement compréhensible). Tout cela pour dire qu’il sait de quoi il parle.

Choisir, comme toile de fond d’un roman, d’évoquer le monde de la finance et des banques n’est pas aisé. On peut légitimement se demander si le propos ne va pas être réservé aux initiés, avec un langage totalement hermétique aux autres, le tout assorti d’événements incompréhensibles pour qui ne travaille pas dans ce milieu. Et bien, je vous rassure tout de suite, ce récit est très clair. L’auteur a su mettre à la portée de tous les déboires des différents protagonistes sans que jamais on perde pied. De plus, c’est tellement bien construit, bien écrit, avec du rythme et des rebondissements, qu’on n’a qu’une envie : connaître la suite. Il faut dire que Véronique, malgré un faux pas maladroit, est une jeune femme intéressante à suivre.  Elle est attachante, elle aime son boulot, se bat pour réussir, ne refuse jamais une mission….

La voilà choisie pour une promotion et elle est satisfaite. Bien sûr, elle aura beaucoup à gérer, elle devra parfois se déplacer, agir délicatement pour ne pas braquer les clients, décrocher des contrats, des signatures, etc… mais elle se sent assez forte alors elle dit oui… d’ailleurs, elle n’a pas vraiment le choix… La nouvelle « affaire » dont elle est responsable est un contrat en Libye. Tout irait bien si le régime libyen ne s’écroulait pas, remettant en cause tout ce qui a été signé. C’est la catastrophe et pour sauver les meubles, il faut prendre des décisions. Choisir Véronique comme fusible et la mettre responsable est bien pratique. Procès, diffamation dans les médias et sur place, rien ne lui sera épargné et nous allons suivre son combat.

L’auteur a su présenter le milieu de l’économie sans être assommant ni ennuyeux. Son histoire est captivante. Il a réussi à mettre à la portée d’un lecteur lambda une présentation très claire de ce qui se passe dans les banques et les entreprises. Lorsqu’il parle du journal Mediaglobe, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec Mediapart….
J’ai beaucoup appris en lisant cet opus. Le vocabulaire choisi, la façon de présenter les différentes situations, tout est exposé nettement. De plus, d’autres sujets importants sont abordés, l’ambition qui pousse certains à faire n’importe quoi, la gestion de l’activité professionnelle qui déborde parfois sur le couple, les relations au bureau, l’honnêteté des uns et des autres, le rôle (de temps à autre malsain) des médias, les amis qui se détournent quand on est dans l’….

Je suis entrée très facilement dans cet univers que pourtant je connais mal. Le phrasé de qualité m’a immédiatement accrochée. Je n’ai senti aucun temps mort et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture.