"L’anniversaire du crocodile" de Baxter


L’anniversaire du crocodile
Auteur et dessinateur : Baxter
Éditions : Astrocoon éditions (29 février 2020)
ISBN : 978-2956733317
48 pages

Quatrième de couverture

Connaissez-vous Krokojohn ?
C'est un crocodile qui fête son anniversaire. Mais pour ce jour très spécial, tout ne se passe pas comme prévu...

Mon avis

Krokojohn est un petit crocodile qui veut fêter son anniversaire mais un imprévu va l’empêcher d’aller retrouver son ami. Va-t-il rester seul et triste ? Ou une solution va -t-elle être voir le jour ? Ce petit album aux dessins simples et abordables raconte l’histoire de Krokojohn. Cela peut être une belle opportunité pour expliquer à des tout-petits que le quotidien ne se déroule pas toujours comme on l’avait prévu mais qu’on peut vivre malgré tout de belles émotions.

Un anniversaire, c’est une fête inoubliable et un moment très important chez les plus jeunes. Aborder la thématique du contre temps par ce biais est une bonne idée pour aider les enfants à relativiser. Les dessins sont tout ronds, tout doux avec de belles couleurs pas trop vives. Le décor n’est pas surchargé. En deux ou trois coups de crayon bien placés, on devine ce que ressent chaque personnage et ça c’est bien ! Le texte est adapté à l’âge et est suffisamment explicite.

Comme il n’y a pas trop de pages, c’est impeccable pour passer un moment avec son enfant, son petit fils ou sa petite fille, son ou sa filleul (e ) ou bien sûr ses élèves de maternelle. Lire des histoires, prendre le temps de tourner les pages, être proche d’un adulte qu’on apprécie au lieu de regarder une vidéo, quel plaisir pour les plus jeunes !


"Le secret de Mona" de Patrick Bard


Le secret de Mona
Auteur : Patrick Bard
Éditions : Syros (27 Août 2020)
ISBN : 978-2748526615
176 pages

Quatrième de couverture

Pendant des mois, Mona s'est efforcée d'être invisible aux yeux de tous, de s'effacer. Mais le jour où son petit frère a été pris d'une forte fièvre, elle a dû le conduire en urgence à l'hôpital. Sans cela, cette histoire aurait pu ne jamais commencer.

Mon avis

Un bandeau rouge sur la couverture: Personne ne savait parce que personne ne voulait savoir…. Tout est dit ….
Combien de Mona ou d’autres qui lui ressemblent ? Combien de personnes mal ou non accompagnées parce que l’administration n’a pas le temps, pas les moyens, pas les yeux pour voir et les oreilles pour entendre ?

Mona vit avec sa mère et son demi-frère Justin. Le père de la première est décédé, celui du second est aux abonnés absents. A force de galères, la maman est devenue démissionnaire, elle fume (trop) et gratte des cartes en espérant décrocher le gros lot. Alors l’argent fait défaut. C’est Mona qui assume, qui gère et pourtant, elle n’a que dix-sept ans.  Son angoisse principale c’est d’être séparée de Justin, en cas de placement par exemple si les problèmes étaient tels qu’il n’y ait plus d’autres solutions. On va découvrir, dans ce court roman, tout ce qu’elle est capable de mettre en œuvre pour rester avec Justin.

Un jour, le petit a de la fièvre, beaucoup trop pour l’ignorer. Mona sait conduire, bien qu’elle n’ait pas l’âge. Sa mère, qu’elle n’appelle que par son prénom (à sa demande), lui a appris. Et elle n’est pas là. Alors, Mona prend la voiture, roule prudemment et décide d’emmener Justin vers un médecin. Un stop pas très bien marqué et c’est la rencontre avec la police. Pour ce contrôle, les interlocuteurs sont bienveillants et tout pourrait en rester là mais il y a un « je ne sais quoi » qui interroge l’un d’eux…. A partir de là, Mona va devoir lutter encore plus pour garder la maîtrise de la situation ….

Dès les premières lignes de ce récit, c’est Mona qui s’exprime, avec ses mots, son style et son langage d’adolescente. Elle fait tout pour agir le mieux possible, pour garder un équilibre familial, tout en se montrant discrète, voire transparente, pour se faire oublier. Elle est secrète, dure, elle ne veut rien dévoiler qui puisse mettre en péril ce qu’elle essaie de maintenir à tout prix : un foyer pour Justin. Outre la jeune fille, d’autres personnages prennent la parole. Ils sont nombreux, ce sont des témoignages, parfois sur le passé, parfois sur le présent. C’est fort et bouleversant car, en peu de pages, l’auteur aborde de nombreux sujets : la précarité de certaines familles, les responsabilités trop lourdes pour des jeunes, le suivi des services sociaux …..Et surtout, cette maladie qui gagne notre environnement, qui nous gangrène : le fait d’être tellement occupés, pris par le cours de nos activités quotidiennes, qu’on ne voit plus ce qui, pourtant, nous crève les yeux ! Quand on lit certaines des déclarations de ceux qui ont côtoyé Mona, c’est tout à fait ça. Les personnes ont des doutes, se disent que peut-être …. mais pas le temps de s’appesantir, de réfléchir, de se poser les bonnes questions et de creuser….

J’ai trouvé la construction de ce recueil très bien faite et réfléchie. Les chapitres sont courts et percutants. Les mots, parfaitement ciblés, font mouche. Mona est attachante, elle a une personnalité intéressante. Les indices, glissés au fil des pages, sur son secret, sont discrets et je n’ai rien vu venir.

Cet opus est destiné à des ados ou de jeunes adultes mais il peut être lu (il doit être lu, devrais-je écrire) par de « vieux » adultes aussi. Le message qu’il véhicule est important et il appartient à chacun de ne pas l’oublier, de rester vigilant, de prendre le temps de se pencher et de tendre la main….

"Quartier lointain – Tome 2" de Jirô Taniguchi (遥かな町へ, Haruka-na machi e)


Quartier lointain – Tome 2 (遥かな町へ, Haruka-na machi e)
Auteur : Jirô Taniguchi
Traduit du Japonais par Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet
Adaptation graphique de Frédéric Boilet
Éditions : Casterman (17 juin 2004)
ISBN : 978-2203372382
210 pages

Quatrième de couverture

Homme mûr de 40 ans, transporté dans la peau de l'adolescent qu'il était à 14 ans, Hiroshi continue la redécouverte de son passé. Questionnant sa grand-mère, ses parents, ses amis, il réalise tout ce qui lui avait échappé lorsqu'il était jeune. Et petit à petit, l'année scolaire avançant, il voit se rapprocher la date fatidique où son père disparaîtra, pour toujours, sans aucune explication. Peut-il changer son passé ou est-il condamné à le revivre, impuissant ? Et retrouvera-t-il son existence normale, sa femme et ses enfants ?

Mon avis

C’est avec un plaisir immense que j’ai retrouvé la plume de Jirô Taniguchi et ses dessins tellement précis qu’on dirait des photographies en noir et blanc. Le temps passe, il est toujours dans l’année de ses 14 ans avec son esprit de 48 ans, et tout ce qu’il connaît des événements à venir.

Il se pose des questions. Va-t-il changer le cours du destin ? Et si oui, pourra-t-il retrouver sa femme et ses enfants ?  Son âge mûr lui permet de comprendre les réactions des adultes qui l’entourent. Il les interroge beaucoup car il veut comprendre maintenant tout ce qui lui a échappé lorsqu’il était plus jeune.

L’atmosphère de ce tome deux est empreinte de nostalgie, de délicatesse. Il y a un profond respect pour que chacun fasse ses choix et qu’ils soient acceptés. Plus Hiroshi avance dans le temps, plus il appréhende les différentes situations, il les analyse différemment et ses rapports aux autres en sont parfois transformés.

Cette suite m’a conquise et je vais essayer de me procurer d’autres livres de ce dessinateur.

NB : Quartier lointain a été adapté en film, mais il semblerait que ce ne soit pas une réussite.

"Quartier lointain – Tome 1" de Jirô Taniguchi (遥かな町へ, Haruka-na machi e)


Quartier lointain – Tome 1 (遥かな町へ, Haruka-na machi e)
Auteur : Jirô Taniguchi
Traduit du Japonais par Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet
Adaptation graphique de Frédéric Boilet
Éditions : Casterman (17 juin 2004)
ISBN : 978-2203372344
2020 pages

Quatrième de couverture

Qui n'a jamais rêvé de retourner en enfance ? C'est exactement ce qui arrive à cet homme mûr, qui de retour d'un voyage d'affaires, fait un détour par sa ville natale, pour se recueillir sur la tombe de sa mère. Il est alors projeté dans le passé, où il revit une journée de son enfance, tout en gardant son caractère et son expérience d'adulte. Pour la première fois, il verra ses parents avec le regard de quelqu'un à même de comprendre.

Mon avis

Cet ouvrage a obtenu le prix d'Excellence du Festival des arts médias de l'Agence pour les affaires culturelles au Japon, catégorie Manga en 1998, le Prix Micheluzzi du meilleur album en 2001, ainsi que l'Alpha'Art du meilleur scénario, le Prix des libraires de bande dessinée Canal BD au Festival d'Angoulême 2003 et le Prix Max et Moritz de la meilleure bande dessinée japonaise en 2008.

Cette parenthèse faite, je n’ai qu’une chose à dire : foncez ! Ce manga, adapté à bande dessinée est une belle réussite. Les dessins sont d’une précision impressionnante, l’histoire et les dialogues sont porteurs de sens et amènent une réflexion intéressante sur la vie. Celle que nous avons, celle dont nous avons rêvée et celle que nous envisageons pour l’avenir.

Le personnage principal est un homme de 48 ans qui, soudainement, va se retrouver dans le corps de celui qu’il était à 14 ans. Son esprit, son expérience sont en rapport avec l’âge adulte. De ce fait, son comportement surprend parfois et il semble plus mûr. En plus, il sait ce que va être l’avenir. Est-ce que s’il modifie quelque chose dans ce « nouveau » passé, la suite sera bouleversée ?


J’ai aimé les planches, la netteté de chaque trait. J’ai trouvé les paroles, les remarques de chacun des personnages bien ciblées. Le lien est fort entre ce qui a été, ce qui devrait ou pourrait être et ce qui sera.

Je n’ai pas perdu une seconde pour attaquer le tome 2.

"Marilou est partout" de Sarah Elaine Smith (Marilou is Everywhere)


Marilou est partout (Marilou is Everythere)
Auteur : Sarah Elaine Smith
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié
Éditions : Sonatine (28 Août 2020)
ISBN : 978-2355847936
470 pages


Quatrième de couverture

Élevée au cœur de la Pennsylvanie rurale, Cindy, une gamine livrée à elle-même, ne sait rien du rêve américain. Lorsqu'une belle adolescente surnommée Marilou disparaît près de chez elle, Cindy se rapproche de la mère de celle-ci, Bernadette. Jusqu'à ce que l'impensable se produise : Bernadette, folle de douleur, la prend peu à peu pour sa fille. À quel prix cette illusion fragile peut-elle tenir?

Mon avis

Cindy vit à Pennsylvanie, dans une maison délabrée où l’électricité est rarement payée. Il n’y a pas toujours de quoi manger. Le père est absent, la mère disparaît régulièrement et elle est complètement détachée de ses enfants. Cindy survit plus qu’elle ne vit dans cette famille. Le collège, c’est en pointillés comme le reste d’ailleurs… Virgil, son frère aide une voisine qui vit avec sa fille, Jude. Elle aussi n’a pas de paternel, il passe parfois…mais ne s’attarde pas. Virgil et Jude ont été (sont ? là aussi, c’est assez flou) en couple. Jude, contrairement à Cindy, est une adolescente assez appréciée, plutôt populaire auprès de leurs camarades. Elles ont peu de points communs. Virgil fait des petits travaux chez la mère de Jude. Parfois Cindy et son autre frère l’accompagnent.

Un été, suite à une sortie entre jeunes, Jude disparaît. Fugue, enlèvement, chute et amnésie ? Tout est envisagé. Pour aider un peu la Maman de Jude, Cindy, qui est plutôt désœuvrée, va quelques fois dans la demeure voisine, puis de plus en plus souvent, comme si elle y trouvait quelque chose qui lui fait du bien. La génitrice de Jude est plutôt perdue, elle boit beaucoup et sa mémoire lui joue des tours. Elle s’imagine de temps à autre que sa fille est là chez elles. Est-ce que son esprit chavire ? Est-ce qu’elle prend Cindy pour Jude ? Une étrange relation se tisse entre ces deux-là. Comme si Jude avait laissé une place vacante, occupée peu à peu par Cindy, tant dans l’espace habitable que dans le cœur d’une femme. C’est bizarre, on se demande sans cesse si c’est malsain ou si ça leur fait du bien.

C’est Cindy qui parle dans le roman écrit à la première personne.
« Je n’avais jamais été moi-même, et trouvais ça insuffisant. »
Est-ce que se glisser dans la peau d’une autre lui donne l’impression d’exister, d’être quelqu’un, d’habiter un autre monde ? C’est une adolescente insolite, totalement atypique, qui évoque la vie avec des mots poétiques. Elle observe et décortique ce qu’elle voit et en parle avec un vocabulaire issu du seul livre qu’elle a chez elle : Les contes et légendes de Chine.
« Le temps s’est assombri telle la vie qui s’écoule d’une créature. »
Alors que son quotidien est fait de misère, son esprit s’évade vers d’autres possibles. Elle part à la dérive, s’incruste dans la peau d’une autre. Peut-être qu’elle pense aider Bernadette, la mère de Jude, en agissant comme cela ? Elle ne la laisse pas seule et cela lui sert de justification. Il y a pourtant une angoisse sourde qui suinte à travers les lignes. Quel avenir pour l’une et l’autre, pour tous ceux qui sont autour ? Peut-on cautionner cet état de fait, peut-on accepter de « faire comme si » ?

Avec une écriture délicate, pointilleuse, l’auteur nous emmène dans un récit surprenant, douloureux, mais original. Elle porte un regard acéré, précis, sur chacun de ses personnages. Il y a une espèce d’empathie pour chacun mais elle n’en fait pas trop. Ils ont des difficultés, leur vie n’est pas aisée, mais tous essaient, malgré tout d’avancer.  Dans ce presque huis-clos, chaque protagoniste a une place particulière dans la vie de Cindy, chacun joue sa partition, les interactions sont peu nombreuses, comme si elles faisaient peur. Comme c’est Cindy qui raconte, on est au cœur de ses pensées, de ses ressentis, de ses émotions. On devrait avoir pitié mais on ce n’est pas vraiment le cas. On s’interroge surtout sur le « comment va-t-elle rebondir, se sortir de cette situation où elle s’enfonce ? » et lorsqu’on découvre les derniers chapitres, on est encore surpris.

Cette lecture m’a étonnée et m’a beaucoup intéressée. On sort des sentiers battus et ce n’est jamais pesant.

NB : Merci à la traductrice qui a fait un bon travail !

"Soleil de cendres" d'Astrid Monet


Soleil de cendres
Auteur : Astrid Monet
Éditions : Agullo (27 Août 2020)
ISBN : 979-1095718819
226 pages

Quatrième de couverture

L'histoire se déroule à Berlin aujourd'hui. Marika, 38 ans, revient à Berlin avec son fils Solal qu’elle emmène rencontrer pour la première fois son père. Elle accepte de laisser seuls tous les deux pour une nuit. Le lendemain, alors qu'elle doit retrouver dans un café, une catastrophe naturelle sans précédent va bouleverser le pays et le destin de cette famille.

Mon avis


Berlin de nos jours. La canicule sévit, on est en Août, les lacs sont asséchés, la pêche est interdite. Marika a vécu dans cette ville il y a quelques années. Elle était alors en couple avec Thomas. Ensemble, ils ont eu un fils, Solal. Lorsqu’il était âgé de quelques mois, Marika est rentrée en France, son pays d’origine, avec lui, sans Thomas qui est allemand, resté dans son pays. Sept ans ont passé. Aujourd’hui, elle revient à Berlin pour un week-end afin que Solal rencontre son père, un dramaturge assez connu.

Elle appréhende cette visite, elle ne sait pas comment l’un et l’autre vont se comporter. Mais le séjour sera court et il n’y a aucune raison pour que ça n’aille pas… Sauf qu’il y a parfois un grain de sable, celui qui enraye la mécanique des jours… Un événement improbable, imprévisible, qui déstabilise l’agencement de la ville. Et à cause de cela, Marika et Solal sont séparés. Chacun va devoir lutter, aller au bout de lui-même pour retrouver l’autre. Mais rien n’est aisé lorsque le chaos s’installe, les hommes ne sont plus rationnels, la vision d’apocalypse rend tout plus difficile, plus dangereux….

Une couverture sobre, une écriture délicate, intimiste, ciselée, des phrases souvent courtes comme autant d’uppercuts qui coupent le souffle du lecteur.
« Dans cette nuit d’été tranchante et noire, Marika garde les yeux grands ouverts sur les zébrures du monde et de sa vie. »
Un style poétique, presque musical, tissé comme une dentelle …. Au fil des pages, la tension monte. Avec des mots précis, bien choisis, Astrid Monet nous fait partager la peur, l’angoisse, l’espoir, le doute, l’amour…. Elle sait transmettre ce que ses personnages ressentent, planter une atmosphère qui vous prend aux tripes. C’est fort, puissant, ça parle au cœur et à la tête…..

Ce livre est un petit bijou qui ne s’oubliera pas de sitôt.

"La cuillère" de Dany Héricourt


La cuillère
Auteur : Dany Héricourt
Éditions : Liana Levi (27 Août 2020)
ISBN : 9791034903146
242 pages

Quatrième de couverture

L’objet brillant est sagement posé sur la table de nuit. Seren devrait prêter attention à son père, étendu sous le drap : sa mort vient de les surprendre tous, elle et ses frères, sa mère et ses grands-parents, mais c’est la cuillère en argent ciselée qui la retient : elle ne l’a jamais vue dans la vaisselle de l’hôtel que gère sa famille au Pays de Galles. À l’aube de ses dix-huit ans, la jeune fille pourrait sombrer, mais les circonstances aiguisent sa curiosité.

Mon avis

Une cuillère comme fil conducteur, il fallait oser…..et c’est une réussite !

Seren a dix-huit ans, nous sommes en 1985. Elle habite le Pays de Galles avec ses parents et ses demi-frères. Elle envisage des études d’art mais ne sait pas trop si cela lui conviendra. Son père décède brusquement et sur la table de chevet, un objet incongru attire son œil, une cuillère en argent. Elle ne fait pas partie de la vaisselle familiale, ni de celle utilisée dans l’hôtel géré par son Papa et sa Maman. Finalement, cet ustensile l’intrigue, l’obsède, au point qu’elle en fait des croquis et qu’elle se décide à remonter le fil de son histoire.

Comment une cuillère, fut elle en argent avec de belles initiales gravées et quelques dessins, peut-elle bouleverser une jeune fille à ce point ? Sans doute parce que l’adolescente avait besoin d’un coup de pouce pour se prendre en main, grandir et traverser la Manche….Ce couvert va être la raison d’être d’un voyage initiatique, un road movie qui restera à jamais dans l’esprit de Seren.

Tout au long de ce roman, écrit d’une belle plume, on la verra s’émanciper, oser de plus en plus, s’affranchir des conseils pour prendre ses décisions. Au volant de la vieille Volvo de son paternel, elle suit son chemin, trace sa route, se trompe, revient, repart au fil des rencontres. Tout est prétexte pour apprendre, découvrir, comprendre.

Dans les premiers chapitres, (c’est Seren qui raconte), elle hésite, fait souvent référence aux avis que lui auraient donné les uns ou les autres, à ce qu’ils auraient dit, pensé, puis ça s’estompe…elle devient elle-même. L’auteur nous rappelle, avec beaucoup d’humour, la difficulté des traductions littérales qui posent des problèmes de compréhension, les mœurs différentes d’un pays à l’autre…
« Le baiser français est plus gourmand que le baiser anglais et c’est romantique d’être embrassée avec la brume qui fond au soleil. ». Le côté « Candide » de Seren est évoqué avec intelligence, on sent

Ce récit est un régal, Dany Héricourt écrit en anglais ou en français. Je ne sais pas ce que ça donne dans la langue de Shakespeare, mais en français, c’est « goûteux ». Ella joue avec les mots, les clins d’œil à nos habitudes. Nos expressions sont chaque fois bien placés. Elle fait quelques digressions, comme une liste de « Bons mots à dire juste avant de mourir » ou d’autres choses tout aussi bien réfléchis, en lien avec le parcours de Seren ou l’histoire des cuillères. C’est amusant, toujours glissé au bon moment. L’écriture est fluide, limpide, le style est parfois désopilant. Lorsque Seren a des contacts avec la population, on sourit, on visualise des scènes drôles, et puis la gravité nous rattrape dans les dernières pages….

Dans ce recueil, Dany Héricourt aborde plusieurs thèmes, le deuil, les non-dits, le passage à l’âge adulte, l’art. Tout est évoqué avec doigté, délicatesse, et presque de la pudeur. On dirait que tout se dessine sous nos yeux, comme des esquisses, sans trop de détails, simplement ce qu’il faut pour cerner le sujet. Le phrasé a quelque chose de lumineux, de poétique. J’étais sous le charme. J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture qui se démarque par le sujet, le fond, la forme mais sans forcer le trait. Un auteur à suivre !

NB : Le préambule est à méditer !

"La femme intérieure" d'Helen Phillips (The Need)


La femme intérieure (The need)
Auteur : Helen Phillips
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro
Éditions : Le cherche Midi (27 Août 2020)
ISBN : 978-2749165639
420 pages

Quatrième de couverture

Molly participe à des fouilles dans une ancienne station-service. Elle déterre un jour des objets dont la nature perturbe sa conception d'un univers logique, comme cette Bible où Dieu est au féminin. Chez elle, Molly doit affronter une situation tout aussi perturbante : son mari a dû se rendre à l'étranger pour donner un concert, la laissant seule avec leurs deux enfants en bas âge. Mais voilà qu'un soir elle entend des bruits de pas dans le salon... Un intrus surgit alors dans sa vie, un intrus très particulier, puisqu'il s'agit... d'elle-même !

Mon avis

Ce roman atypique, original, aura ses admirateurs et ses détracteurs. Je ne sais pas si beaucoup de personnes seront, comme moi, entre les deux….

Molly est paléobotaniste. Elle est mariée à David, ils ont deux enfants en bas âge, elle allaite encore le petit dernier.  Elle participe, avec des collègues, à des fouilles archéologiques. Son époux est souvent absent alors elle gère … tout… la maison, les courses, la nounou, l’école, etc… Pas simple, et les nuits sont parfois très difficiles. Elle est souvent épuisée. Le stress commence d’ailleurs à faire son apparition. Pendant ses recherches, elle trouve des objets qui n’ont rien à faire là. Aucune logique et cela dérange les scientifiques et les visiteurs. Elle, elle ne sait que penser de ça, elle n’a plus d’énergie pour approfondir ces anachronismes. Chez elle, elle entend des bruits, et là aussi, des événements perturbent son équilibre…surtout quand elle se voit, en face d’elle, prête à prendre sa place et ne vivant pas les situations de la même façon….Deux Molly ? Est-ce possible ?

A partir de là, la pauvre femme est perdue, elle oscille entre deux faces d’elle-même. Est-ce un cauchemar ? Une faille temporelle ? Un burn out qui entraîne des visions ? Une façon d’invoquer Némésis (la déesse de la vengeance et de la justice) ? Un appel au secours ? Ou tout autre chose ? A chacun de se faire son opinion, si tant est que ce soit possible… Ce qui est certain, c’est que Molly est épuisée, l’allaitement prend beaucoup de place dans son quotidien …  et dans les premières pages du livre … presque trop, mais je pense que c’est volontaire pour que le lecteur comprenne la place de l’ enfantement dans la vie de cette maman….

Parce que finalement, sous des dehors de thriller domestique, ce livre parle surtout de femme, de mère, de la maternité, de tous ces chamboulements que cela entraîne dans la vie, des choix qu’il faut faire et de ce qu’il est nécessaire d’assumer…

J’ai lu ce recueil d’une traite, car je me demandais sans arrêt où cela allait me mener. Mais il m’a malgré tout laissé une impression mitigée par son contenu. Je crois que j’aurais souhaité des explications rationnelles que je n’ai pas trouvées. Quel est le message, le but de ce récit ? J’hésite …  C’est trouble et si c’est voulu, c’est déstabilisant…. Par contre, l’écriture et le style d’Helen Phillips sont fluides, intéressants. Peut-être me pencherai-je sur d’autres écrits de cet auteur ?

"Les œufs de Lewarde" de Jean-Marc Demetz


Les œufs de Lewarde
Auteur : Jean-Marc Demetz
Éditions : Engelaere (22 Mars 2013)
ISBN : 978-2917621196
144 pages

Quatrième de couverture

La survie de l'humanité ne tient peut-être qu'au fil d'un écrit. Quelques lignes dans un grimoire qui donnent la vie éternelle et permettent de transfigurer le plomb en or, ou les notes consignées dans un petit carnet par un écrivain en repérage pour un de ses romans majeurs. L'Anonyme d'Anvers, contemporain de Rubens, héritier de Nicolas Flamel, alchimiste du Moyen Âge qui aurait découvert le secret de l'immortalité, part en quête d'un des plus terrifiants mystères de l'Histoire. Ce secret est aussi important pour l'humanité que les bouleversements qui ont amené la disparition des dinosaures et le règne d'une nouvelle race animale, la nôtre. Après avoir rencontré les plus grands personnages des temps qu'il a traversé, l'Anomyne finira par aller au terme de sa quête, mais cela suffira-t-il ? Quel est ce secret qu il a enfoui au plus profond des archives de la fosse Delloye de Lewarde ? Parfois le destin ne tient qu'à une fenêtre trop largement ouverte un soir d'été...

Mon avis

Ce très court roman pourrait être simplement une petite histoire qui occupe le lecteur pendant un bref trajet ou entre deux autres livres lorsqu’on ne sait pas lequel choisir et qu’on se dit : « Il n’est pas trop long, je le tente… »

Mais ce serait un tort de l’aborder ainsi car il mérité un léger détour et ne prendra pas trop de votre temps.
C’est avec beaucoup d’humour et de dérision que Jean-Marc Demetz va nous entraîner dans un contexte un peu loufoque se passant à plusieurs époques.
Après avoir pris du temps avec Léonard de Vinci et les différents aspects de sa personnalité,
on croisera Jules Verne

« Je dirai un mot de M.Jules Verne. Celui-là n’écrit pas précisément des romans ; il met la science en drame. »

qui lui-même croisera Emile Zola et lui donnera des idées de romans… On saura également comment Jules Verne a réfléchi à son Nautilus.

Parallèlement aux incursions dans différentes époques (seizième siècle puis dix neuvième et vingtième), nous suivrons en 2012, Annie et son mari à Aniche, de bistrot en tunnel en passant par les archives où elle travaille.

Ce livre peu épais et sans prétention vous donne le sourire, souffle un léger vent de fantastique sur votre quotidien et se lit avec plaisir.

"L'Aurore" de Pia Malaussène


L’Aurore
Auteur : Pia Malaussène
Éditions : Mercure de France (20 Août 2020)
ISBN : 978-2-7152-5504-3
112 pages

Quatrième de couverture

La narratrice traverse toute la France en voiture pour rejoindre son frère dans le Sud : elle vient lui annoncer que leur petite sœur, Agnès, a été internée à Sainte-Anne. Mais il est difficile de parler avec lui, qui refuse toute complicité et passe son temps plongé dans son arbre généalogique… 

Mon avis

Fractale ….

Trois enfants, adultes maintenant mais chacun vit sa vie. Ils ont peu de lien. Le garçon vit dans un coin reculé, il est peu fruste mais fasciné par ses recherches généalogiques, les deux sœurs vivent en ville, l’une a réalisé une belle thèse. Mais elle vient d’être hospitalisée et la seconde fille prend la route pour prévenir le frère. Ce sera plus facile qu’au téléphone, il vaut mieux parler en direct…. C’est ce qu’elle imagine.

C’est un roman très court qui décrypte les relations familiales, le passé qui a été tu, édulcoré. Petit à petit, le voile se déchire et la violence fait mal. Il suffit de peu de choses pour détruire un équilibre, pour basculer dans la folie.
« La folie n’est pas de perdre la tête mais de n’avoir plus qu’elle, d’être seulement sa tête. »

Au début de ma lecture, quelques phrases trop longues à mon goût, m’ont un peu désarçonnée et puis je suis rentrée dans l’histoire et ça ne m’a plus gênée. La tension augmente au fil des pages, lorsqu’on découvre l’indicible, la face cachée de certains, le concours de circonstances qui fait que tout a basculé….

L’écriture de Pia Malaussène est pointilleuse, précise. Elle n’a pas besoin de trop en dire, on peut même lire entre les lignes…. C’est une découverte surprenante que ce titre mais je ne regrette rien.



"Arène" de Négar Djavadi


Arène
Auteur : Négar Djavadi
Éditions : Liana levi (20 Août 2020)
ISBN : 979-1034903092
432 pages


Quatrième de couverture

Benjamin Grossman veut croire qu'il a réussi, qu'il appartient au monde de ceux auxquels rien ne peut arriver. L'imprévu fait pourtant irruption un soir, banalement : son téléphone disparaît dans un bar-tabac de Belleville, au moment où un gamin en survêt le bouscule. Une poursuite s'engage jusqu'au bord du canal Saint-Martin, suivie d'une altercation inutile. Tout pourrait s'arrêter là, mais, le lendemain, une vidéo prise à la dérobée par une lycéenne fait le tour des réseaux sociaux.

Mon avis

 Abandonner le passé et …. être un (e ) autre ?

Paris, ses quartiers, sa banlieue, ses habitants : ceux qui ont réussi, ceux qui essaient d’y arriver, ceux qui galèrent, ceux qui ne savent plus où est leur place (s’ils en ont une), ceux qui doutent, ceux qui espèrent, ceux qui parlent (parfois trop ou mal), ceux qui se taisent, ceux qui hurlent leur désespoir, leurs frayeurs…. Est-ce qu’ils se voient, se parlent, s’entendent, se regardent, se prêtent attention ? Pas le temps, pas le même milieu, trop de boulot, trop de stress, trop de problèmes (que fait la police ?), pas assez de …. Pas assez de quoi ? D’humanité sans doute… C’est tout cela et bien plus encore que nous présente Négar Djavadi dans un excellent roman coup de poing, coup de gu….

Dans ce recueil, on fait connaissance avec Benjamin qui a fui la cité et qui est parvenu à ses fins : de l’argent, des relations, un métier qui flashe mais il a peu de temps pour sa mère à part pour l’appel hebdomadaire. Une visite en coup de vent et il découvre qu’elle a donné SA chambre à un jeune réfugié….Quelle idée, pourquoi ? Il y a aussi Sam, une jeune femme maghrébine qui travaille dans la police et qui a du mal à présenter son fiancé français à sa famille. Puis une adolescente qui filme des faits divers qu’elle met en ligne sur les réseaux sociaux. Ce ne sont pas les seuls protagonistes, il y en d’autres. On passe de l’un à l’autre et on se demande quand ils vont se rencontrer. Finalement, ce sont d’infimes connexions qui créent le lien, parfois juste un battement d’ailes de papillon qui influence la suite, qui modifie le cours presque déjà tracé… Et l’effet domino entraîne le reste, des dégâts, des crises, des séparations….

C’est avec une écriture que je qualifierai de « journalistique », descriptive et visuelle que l’auteur nous plonge dans la capitale pour quelques jours. Une petite semaine, c’est largement suffisant pour nous rappeler que :
- les médias sont destructeurs lorsque les reporters enflent un fait, le déforment, l’interprètent, manipulent les images,
- les réseaux sociaux mettent de temps à autre le feu aux poudres, et c’est dangereux,
- c’est la jungle pour certains qui sont rejetés et ne savent plus où aller,
- devant les préjugés, les réflexes d’autoprotection, l’homme est terriblement impuissant,
- la pression au boulot fait qu’on cesse de s’appartenir pour n’agir qu’en fonction du chef, de ses désirs, pour aller plus haut, mais où ?

Le style vif, rapide, donne de la puissance au récit. Le texte est porteur de sens, très riche. Les personnages sont présentés avec leur profil familial, amical, professionnel, on voit rapidement qui ils sont « en surface » et petit à petit, le vernis craque et leurs failles apparaissent. Aucun n’est une caricature, tous pourraient être un collègue, une connaissance, voire un ami du lecteur. Leur souhait commun, être eux, vivre leur vie en adéquation avec ce qu’ils ressentent…. Mais se couler dans le moule, dans ce que les autres attendent de vous, c’est parfois plus facile…. Et le poids du passé, des traditions, est lourd à porter... Alors, on fait quoi ? Et surtout, on aurait fait quoi si on s’était trouvé confronté aux événements évoqués dans cet opus ? Parce qu’il faut le souligner, c’est de la fiction mais ça ressemble beaucoup à la vraie vie. On y trouve la part de désespérance, l’étincelle d’espoir (mais que c’est petit une étincelle), l’indifférence, les regrets … et toujours cette question lancinante : et moi, à leur place, quelle aurait été ma réaction ?

Cette lecture a été une vraie claque pour moi. Ancrée dans la réalité, dans un Paris loin des cartes postales, elle secoue, elle bouleverse, elle nous embarque et comme chacun des individus qui peuple les pages, on n’en sort pas indemne.


"Serial Tattoo" de Sylvie Allouche


Serial Tattoo
Auteur : Sylvie Allouche
Éditions : Syros (20 Août 2020)
ISBN : 978-2748526806
368 pages

Quatrième de couverture

Pourquoi la commissaire Clara Di Lazio remarque-t-elle cette femme nigériane qui se tient dans la salle d'accueil du commissariat ? Sans doute parce que la détresse d'Ayo Madaki est immense. Sa fille Shaïna a été piégée par un homme qui lui a proposé beaucoup d'argent. Le pire serait qu'elle ait été embarquée par un réseau de trafic de jeunes femmes. Pour la retrouver, Clara Di Lazio va suivre son instinct. Et impliquer son équipe corps et âme.

Mon avis

Ce livre est destiné à un public d’adolescents mais il peut être lu par des adultes. Ce que j’apprécie énormément chez Sylvie Allouche, c’est qu’elle ne prend pas les ados pour des gamins. Elle les prépare au monde adulte en abordant des thématiques fortes, importantes, réalistes et en démontrant certains travers de notre société.

A travers cette nouvelle enquête de Clara Di Lazio et de son équipe, elle présente les réseaux de ceux qui exploitent les jeunes étrangers en situation délicate. Toutes ces personnes qui sont venues ici et maintenant dans l’espoir d’une nouvelle vie et qui ne trouvent rien. Diplômes non reconnus, logements misérables, pas de papiers, pas de boulot, pas de salaire, pas de quoi vivre et au bout du chemin….rien. Alors lorsque quelqu’un fait miroiter un peu d’espoir, un peu d’argent, une porte qui s’ouvre….Pourquoi ne pas y croire, pourquoi ne pas essayer ?  Tout plutôt que la misère qui vous colle à la peau. Mais que de désillusions, que de drames…. Et dire qu’on vit dans le pays des droits de l’homme ….

L’auteur monte en puissance au fil de ses ouvrages, tant sur le fond que sur la forme. J’ai commencé ce récit tard, et je l’ai fini au milieu de la nuit. Je ne pouvais plus lâcher Clara et son équipe, je voulais savoir. Le suspense montait, l’angoisse m’étreignait les tripes. Je pense, comme je suis adulte, que le texte avait un retentissement encore plus fort. Je sais que ce qui est décrit existe, que le trafic d’être humains est une horreur, que ça rapporte des sommes fabuleuses à des gens sans scrupules. L’arrivée des migrants prêts à sacrifier un rein pour avoir une pièce d’identité en est la preuve. Comment notre monde peut-il tolérer ça ? Avec tous les moyens de traque policière de plus en plus sophistiqués, pourquoi on n’arrive pas à coincer ces trafiquants ? Je n’ai pas de réponse. Mais une chose est sûre, quand, même si c’est dans un roman, toute une équipe se bat pour sauver une jeune fille embarquée dans une sordide histoire, qu’est-ce que ça fait du bien !

Shaïna est une belle lycéenne africaine, racée, souriante, arrivée en France avec sa Maman et ses deux sœurs. Dans leur pays, elles avaient une vie agréable, elles étaient heureuses. Un jour, pour des raisons politiques, tout a basculé et il a fallu fuir. Arrivées en terre d’accueil, rien n’a été aisé et leur quotidien est ardu. Alors lorsqu’un homme lui fait miroiter une somme exceptionnelle pour un « travail », elle accepte. Sauver sa mère et ses frangines, c’est merveilleux pour elle. Elle sait qu’elle prend des risques, qu’elle va probablement souffrir mais elle est contente de faire quelque chose pour celles qu’elle laisse derrière elle. Sa génitrice va trouver les billets de banque et se rendre au commissariat pour lancer un appel au secours. Passant par là quand elle raconte son histoire, Clara, la commissaire décide de prendre l’affaire en main avec ses fidèles coéquipiers. Ils vont se battre pour essayer de retrouver Shaïna et au passage récupérer d’autres jeunes en fâcheuse posture.

L’enquête est rythmée, l’écriture vive et fluide. Pas un seul temps mort et des faits très crédibles. Dans le groupe d’enquêteurs, il y a une chef, Clara, mais chacun a sa place, importante, avec ses compétences, ses qualités, ses failles, ses faiblesses. Lorsqu’un d’eux flanche, a un coup de mou ; les autres lui redonnent l’énergie d’avancer. La solidarité n’est pas un vain mot entre eux et ce sont des liens forts qui les unissent. Les personnages sont (malheureusement pour quelques-uns) crédibles, décrits avec juste ce qu’il faut pour qu’on les visualise bien. Il en est de même pour les différentes situations. On sent que Sylvie Allouche s’est renseignée avant de rédiger pour que tout soit plausible. Plus elle écrit, plus ses textes sont étoffés, recherchés et c’est un vrai plaisir de la lire !

"Liv Maria" de Julia Kerninon


Liv Maria
Auteur : Julia Kerninon
Éditions : L'Iconoclaste (19 août 2020)
ISBN : 978-2378801540
290 pages

Quatrième de couverture

Son nom est Liv Maria Christensen.
Elle fut l’enfant solitaire, la jeune fille fiévreuse, l’amoureuse du professeur d’été, l’orpheline et l’héritière, l’aventurière aux poignets d’or. Maintenant la voici mère et madone, installée dans une vie d’épouse. Mais comment se tenir là, avec le souvenir de toutes ces vies d’avant ? Faut-il mentir pour rester libre ?

Mon avis

Et dans ma clairière -  je vivrai seule.

Dans ce roman intimiste, Liv Maria est d’abord une fillette, puis une adolescente, une femme…. On l’accompagne sur plusieurs années et on comprend très vite qu’elle est insaisissable. Lorsque le destin ou la vie choisissent pour elle, elle essaie de mettre en place des stratégies pour continuer d’être libre, de décider, de choisir….

Elle est née en 1970, d’un père norvégien et d’une mère insulaire. Un couple surprenant, atypique, l’épouse parlait peu. Pourtant, Liv Maria a toujours senti ce qui liait ses parents. Elle a pris leur histoire, s’en est nourri. A son tour elle a voulu transmettre.

Mais le poids du passé est parfois lourd, l’âme jamais ne s’apaise….

Sous nos yeux, Liv Maria, au prénom soigneusement réfléchi, a vécu plusieurs vies. Était-elle en recherche d’un idéal, n’arrivant pas à se poser, ou cultivait-elle l’art de la fuite pour garder sa liberté ? Elle était capable de se taire pour échapper aux questions, aux routines, aux « codes » qui pouvaient la cantonner dans un rôle dont elle ne voulait pas….

C’est avec une écriture emplie de pudeur, limpide, lumineuse, pleine de douceur, que Julia Kerninon évoque son personnage. Elle démontre combien il est difficile de trouver sa place, de se détacher de ce qu’on a vécu pour avancer. Elle rappelle que la communication entre les êtres qui s’aiment n’est pas forcément limpide. Chacun a son jardin secret. Et les mots peuvent faire mal parfois. Même un message très clair peut être mal interprété.
« Pourtant, dans ce que nous taisons en croyant le dire, ce que nous disons en croyant le taire, nous sommes dans notre vérité, d’un coup. »

J’ai énormément apprécié cette lecture. J’ai aimé cette femme qui se rebelle sans en avoir l’air, qui choisit l’amour, qui refuse de se soumettre. Le phrasé de l’auteur donne une place particulière aux mots et cela influe un rythme comme si chaque phrase écrite ou prononcée était « actrice », faisant bouger les lignes de la vie. Il a plusieurs symboliques, sur la place des expressions, des livres, dans la destinée des uns et des autres, puis celle, plus difficile, des oiseaux que trouve Liv Maria. Quand on tient ce recueil entre nos mains, on sent son coeur qui bat, c’est elle qui est la « vie » ….. Je ne connaissais pas Julia Kerninon et j’ai été conquise par l’histoire qu’elle a écrite.

"Le défi des rennes" de Pierre Marc


Le défi des rennes
Auteur: Pierre Marc
Éditions: Dorval (20 Novembre 2010)
ISBN: 978-2351070529
200 pages

Quelques mots sur l’auteur

Pierre Marc s'initie à l'ethnologie arctique sous la direction de Jean Malaurie à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il vit ensuite pendant un an avec une famille d'éleveurs de rennes à l'extrême nord de la Norvège et retourne plusieurs fois chez les Sami. Présentés à Connaissance du Monde, ses films sur les migrations des rennes ont été diffusés à la télévision, dont certaines séquences dans Thalassa. Avec le soutien officiel de Paul-Emile Victor, Pierre Marc crée le premier Musée français des Pôles. Après sa disparition, il publiera une anthologie de son ami 'PEV'

Quatrième de couverture

Roman inspiré d'événements réels : Une jeune anthropologue française débarque dans le Grand Nord norvégien alors qu'un gigantesque projet de barrage menace d'engloutir une partie du territoire des Lapons (aujourd'hui les Sami). Rattrapée par son destin, elle va vivre la révolte obstinée de ce peuple de l'Arctique, victime d'une brutale politique d'assimilation.

Mon avis

En août 2012, puis en Juillet 2016, je suis partie plusieurs semaines en Laponie au pays des « Sami ».
Ce peuple nomade m’a impressionnée et j’ai maintenant deux souhaits: mieux les connaître et retourner vers eux un jour. Cet état de faits a entraîné la lecture de romans ou documents qui leur sont consacrés.

« Le défi des rennes », inspiré de faits réels, est l’une d’elle.
Dans cet ouvrage, Pierre Marc nous relate la lutte de cette minorité ethnique contre un projet de barrage.

En effet, cette construction déstabiliserait les rennes dans leurs déplacements et mettrait en péril l’équilibre écologique. Dans le même temps, le barrage apporterait du confort dans certaines contrées. Difficile de savoir ce qui est le mieux ….
Une jeune anthropologue, Karen, va aller sur place pour une étude. Partie à la rencontre de cette population, c’est aussi un peu d’elle-même qu’elle discernera au bout du chemin.

Tout au long ce livre, nous allons découvrir la lutte des habitants de ce coin que nous connaissons peu. Face à l’acharnement des ingénieurs, des bons penseurs, qu’auront-ils à donner pour expliquer leur combat ?
Au-delà de la bataille menée pour que la construction n’aboutisse pas, c’est aussi tout un mode pensée, de vie qui est bouleversé.
« Faut-il encore y voir une manière détournée d’appauvrir notre culture et de faire de nos enfants des Norvégiens du Nord plutôt que des Sami fiers de leurs traditions ? »

J’ai retrouvé dans cette lecture, ce que j’ai rencontré lorsque je suis allée sur place, une grande force, une humilité, une sérénité à toutes épreuves. Des hommes et des femmes qui, dans le respect de leurs traditions, savent vivre ensemble, se réjouir de la fonte de la neige ou de cinq minutes de plus de lumière. Des personnes qui vivent dans la simplicité et qui savent apprécier le bonheur….

L’écriture de l’auteur oscille entre roman et documentaire sans jamais aller dans le pathos …
Un peu comme les « Sami » avares de gestes et de mots, son style est dépouillé, allant à l’essentiel, vibrant parfois de colère contenu.
« Cette gifle infligée au peuple autochtone le plus septentrional d’Europe aura toutefois marqué à tout jamais son état d’esprit et éveillé en lui une capacité à réagir qui ne le quittera plus. »
Il décrit parfaitement bien les habitudes de vie, les modes de communication, les « codes » de ces habitants
De plus, cet opus m’aura permis de découvrir la chanteuse Mari Boine, chanteuse compositrice sami engagée.

"Chiens enragés" de Marc Charuel


Chiens enragés
Auteur : Marc Charuel
Éditions : Albin-Michel (26 Février 2014)
ISBN : 9782226255990
560 pages

Quatrième de couverture

« Un agent mort est un con. Rarement un héros. Dans ton cas, tu n’en seras un pour personne. » Son officier traitant de la DGSE l’avait prévenu : s’il tombait avec le réseau islamiste qu’il infiltrait, on l’abandonnerait à son sort. Et Sébastien Verdier, alias Abdelaziz, en a pris pour dix ans. Les terroristes, eux, ne l’ont pas oublié. A sa sortie de prison, il est chargé d’héberger un djihadiste venu d’Afghanistan, porteur du testament de Ben Laden. L’occasion pour Verdier de prendre sa revanche, de recontacter les services secrets qui l’ont lâché, d’être réhabilité. Mais l’engrenage dont il est prisonnier semble se refermer définitivement sur lui avec l’intervention de la CIA.

Mon avis

Bienvenue ??? Dans le noir, le très noir…….

Ancien photographe de guerre, on pourrait se poser la question de savoir où l’auteur est allé chercher tout ça… Sa mère l’avait prévenu, la bande dessinée (à laquelle il souhaitait se consacrer) ce n’était pas le bon choix. Alors il est parti avec son appareil photo, il a vu, vécu, échappé à la mort plusieurs fois, engrangé des connaissances, fait des rencontres et un jour il a écrit….

Alors, où est-il allé chercher tout ça ? Au fond de lui-même, dans ses souvenirs, au fond des yeux des autres, dans ce qu’ils ont partagé avec lui, parfois en paroles, parfois sans un mot, les silences peuvent être si lourds… Il a plongé là où l’homme est si noir qu’on n’ose pas trop s’y aventurer parce qu’on pense que tant de haine, ça n’existe pas… Je ne sais pas s’il s’agit d’une documentation détaillée, de recherches fouillées, d’expériences connues…Peut-être, préfère-je ne pas me poser la question…il s’agit bien d’un roman, n’est ce pas ?

C’est sans complaisance, d’une écriture sèche et directe que Marc Charuel nous entraîne dans l’horreur. Nous alternerons le présent, à savoir 2011, et dix ans plus tôt, 2001 où un groupe islamiste prépare les attentats du 11 Septembre. Sébastien Verdier, alias Abdelaziz, en a pris pour dix ans à « l’abri ». Infiltré d’un groupe terroriste de la banlieue de Nanterre, officiellement converti à l’islam, il a été renié par sa famille mais réintègre l’appartement familial à sa sortie de prison. Abandonné des services secrets, il ne sait plus comment gérer sa vie, l’attitude à avoir avec « ses frères » musulmans, ses enfants, ses voisins. Nous sommes dans une cité peu reluisante et Verdier rêve d’autre chose pour sa femme et ses « petits », devenus grands pendant son absence et avec qui il a du mal à communiquer. Il se doit de les protéger donc de se taire, de ne pas se trahir, de « jouer son rôle ».

Parallèlement, un journaliste, Georges Chesnier reporter en Afghanistan, se retrouve de retour en France et décide d’enquêter sur Sébastien Verdier. Il n’a plus rien à perdre, son fils est décédé d’une overdose et son couple bat de l’aile. Il va mettre son nez, ses mains, son énergie, là où ça ne sent pas très bon, décidé à gratter pour comprendre, pour enfin avoir des réponses.
En Afghanistan, américains, français, et autres protagonistes se côtoient, se trompent, envoient des leurres, le sang coule car tuer n’est-il pas le meilleur moyen de s’assurer du silence des gens ?

Violence, barbarie, complots, trafic de drogue, manipulations par les radicaux, informations déformées, personnages sous influence arrivant à faire ce qu’ils n’auraient jamais imaginé, nous sommes loin d’un roman calme. Rien n’est épargné à personne et dans une même bande, les traîtrises existent également et presque « légalement ». A qui faire confiance, il n’y a pas que Verdier qui se pose la question….le lecteur aussi….Les femmes sont dans l’ombre et plutôt éteintes à part quelques unes qui relèvent la note, ouf !
C’est très dur à lire car les scènes sont, assez régulièrement, un vrai cauchemar, et en même temps, ça vous prend aux tripes car vous voulez savoir ce qu’il va se passer

La construction avec les retours en arrière qui éclairent en partie le présent, donne un rythme soutenu permettant de maintenir, si besoin était, l’attention du lecteur qui n’en demande pas tant, le pauvre, il a à peine le temps de souffler que c’est reparti, ailleurs ou ici ou là-bas. Le contenu n’est pas neutre, il analyse, décortique, dissèque les situations, étudie la vision du monde par les terroristes. Au-delà, de l’action, omniprésente dans les pages et qui vous laisse pantois dans votre canapé, on trouve un vrai regard sur ceux qui ont fait le choix d’un chemin tortueux, torturé, qu’ils sont les seuls à comprendre ….et sur lequel personne ne devrait souhaiter les accompagner….
Note: Le titre.... Est-on un homme lorsque la violence est la seule façon de communiquer qu'on utilise?

"Le droit à la paresse" de Paul Lafargue



Le droit à la paresse
Auteur : Paul Lafargue
Éditions : Mille et une nuits (1er Juillet 1997)
Première édition : 1880
ISBN : 978-2910233303
80 pages

Quatrième de couverture

Et si Le Droit à la paresse était beaucoup plus qu'un pamphlet superbement écrit ? S'il contenait une compréhension essentielle de la transformation nécessaire et actuelle de nos sociétés à travers la nature même du travail productif ?

Petite note

Dans la nuit du 25 au 26 novembre 1911, Paul et Laura Lafargue mettaient fin à leurs jours, considérant qu’il était temps d’en finir avant d’être une charge pour les autres. Le premier s’était rendu célèbre pour son Droit à la paresse, la seconde était la fille et la traductrice de Karl Marx. A leur manière, ils n’ont pas voulu voler le bien le plus précieux de tout être capable de sentir et de penser, le temps. 

Mon avis

Lorsque j’étais en terminale, notre professeur de philosophie nous avait donné comme sujet d’un devoir « Travaillons, il n’y a que cela qui amuse » (Pasteur). Je me souviens très bien avoir écrit une « fable » qui avait désarçonné mon professeur. Il m’avait dit « Au bac, ça passe ou ça casse : 2 ou 18…. »

Bref, je me suis retrouvée dans le ton enjoué de Paul Lafargue, pour nous rappeler le « droit à la paresse » (pourquoi pas un devoir de procastiner de temps en temps ?). Savoir souffler, prendre le temps, ne pas toujours vouloir rentabiliser et produire… Vaste programme… La richesse entraîne la richesse et …. Dans ce court texte, il « écorche » les bourgeois, les curés, le capitalisme etc… Et bien sûr, même si l’écrit date, c’est encore d’actualité !!!

Utiliser son temps librement sans en être esclave… L’amour du travail n’a-t-il pas redistribuer inéquitablement le temps de repos ? Le progrès était censé permettre à l’homme de gagner du temps … lequel ?

Lire ou relire " Le droit à la paresse", c’est se poser, prendre le temps et peut-être recevoir en pleine face des questions qu’on avait oubliées….

"2008" de Nicolas Bourgoin


2008
Auteur : Nicolas Bourgoin
Éditions : Passion du Livre (12 Juin 2020)
ISBN : 979-8653336430
344 pages

Quatrième de couverture

Elle : jeune diplômée, fraîchement débarquée de sa province natale, monte à Paris pour entamer une carrière d’agent de recouvrement bancaire.
Lui : jeune issu de l‘immigration coincé dans sa banlieue nord, en butte au racisme, sans travail ni perspective d’avenir, se bat pour survivre coûte que coûte.
Deux mondes aux antipodes.

Mon avis

C’est sur fond de crise économique, la fameuse crise des subprimes que l’auteur place son roman. Aurélie a été embauchée par une agence de recouvrements bancaires. Elle passe ses journées à téléphoner à des personnes qui ont eu recours à des crédits et qui doivent payer leurs traites. Sauf qu’ils ne peuvent plus payer, ils n’y arrivent pas et demandent des délais. Elle, coachée par ses supérieurs, doit se montrer intraitable et faire du chiffre. Plus elle obtient des remboursements, plus sa paie est prometteuse, plus elle a des chances de décrocher un CDI…..En face, à l’autre bout de la ligne, ce sont des hommes et des femmes souvent au bout du rouleau… Qu’y-a-t-il d’humain dans ce genre de rapports ? Rien mais pourtant ça existe….Et Aurélie n’a pas vraiment le choix si elle veut avoir un salaire….

Selim, lui est issu de l’immigration mais il est né en France. Il essaie de trouver du boulot, de ne pas trop traîner avec ses potes. Il constate le désespoir de sa mère qui doit rembourser et ne sait pas à qui demander de l’aide.
Aurélie et Selim n’ont aucune raison de se rencontrer. Pas le même milieu, pas les mêmes fréquentations, pas les mêmes centres d’intérêt. Et pourtant….

Ce qui amène ces deux-là à se voir un jour est habilement conduit par l’auteur, super bien pensé et original. L’histoire d’amour qui va en découler va permettre d’aborder d’autres thèmes que celui des subprimes. Les difficultés de beaucoup de couples « mixtes » sont mises en avant : religion, alimentation, mœurs, place de chacun dans la famille, préjugés, regards des autres ….

On se rend compte que les problèmes économiques influencent les comportements. Même les parents d’Aurélie, plutôt bourgeois, changent leur attitude lorsqu’ils perdent de l’argent en bourse. Rien n’est simple pour personne. Les « bourreaux » d’hier peuvent devenir victimes à leur tour. Une fois le système déséquilibré, tout vacille, tout le monde trinque mais certains plus que d’autres, malheureusement …..
L’écriture de Nicolas Bourgoin est plaisante, fluide et son style vif captive. Il y a suffisamment de rebondissements pour maintenir l’intérêt du lecteur. Les personnages sont bien décrits. J’ai trouvé Aurélie un peu naïve et parfois nunuche mais elle est jeune et manque de maturité alors c’est normal. Parfois, le trait m’a semblé exagéré mais ce n’était pas gênant tant j’étais prise par l’histoire.

Ce livre nous rappelle que la société peut être dure. Il est difficile pour certains d’être acceptés comme ils sont et avec les choix qu’ils font….Les hommes ne sont pas toujours égaux ….

"Les lettres d'Esther" de Cécile Pivot


Les lettres d’Esther
Auteur : Cécile Pivot
Éditions : Calmann-Lévy (19 août 2020)
ISBN : 978-2702169070
320 pages

Quatrième de couverture

En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite : une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.

Mon avis

Une libraire, Esther, a décidé, en souvenir de son père, d’animer un atelier d’écriture « à distance ». Ses « élèves » devront écrire à deux personnes et lui donner un double des courriers afin qu’elle les conseille, les aide à améliorer leur style.Au départ, son but est simple, redonner le goût de la correspondance écrite, à une époque où mails et textos envahissent notre quotidien.

Le style épistolaire est pour moi un vrai plaisir de lecture. J’aime écrire (des lettres), choisir les mots, les expressions qui permettront de partager mon ressenti. Je suis intimement persuadée qu’on peut dire, par écrit, des choses qu’on a du mal à partager par oral. Et inversement, à l’écrit, on peut accepter des remarques, qui auraient provoqué de la colère en nous. Sur le coup, on peut être en rage puis en relisant, on essaie de comprendre ce que l’expéditeur a voulu nous dire et cela atténue la violence du propos.

Les participants à l’atelier d’Esther sont parfois arrivés là par hasard, parfois guidés par un médecin, mais tous ont finalement une raison profonde d’avoir fait ce choix. Il y a un couple qui ne communique plus, un lycéen, des personnes seules. On va découvrir leurs courriers, leurs échanges et parfois un peu de leur vie à côté mais ce sont les missives qui constituent l’essentiel de ce très beau roman. Ils se confient, parlent de leurs blessures, puisque la première question d’Esther est : « Contre quoi vous défendez-vous ? »

Avec une belle plume, adaptée à chacun des protagonistes, l’auteur donne la parole de fort belle manière, avec énormément de justesse, à ces hommes et ces femmes. Ils sont issus de différents milieux, diverses générations, avec des aspirations, des problèmes qui leur sont propres, mais écrire va les amener à cheminer, à évoluer, parfois à se remettre en question. En correspondant, ils vont de plus en plus loin dans la confiance, les confidences….est-ce plus facile avec un ( e) inconnu (e ) ? L’écriture est délicieuse, emplie d’humanité. Cécile Pivot n’en fait pas trop, elle reste délicate dans son propos. Pourtant elle aborde des thèmes qui ne sont pas aisés : la mort, la maternité, l’ambition démesurée etc, et elle oblige chacun (y compris le lecteur) à se poser une question fondamentale : quel sens je veux donner à ma vie ?

Une belle découverte, un recueil plaisant et un passage merveilleux, plein de poésie, sur « la cabine du vent »…..



"Les larmes d'Icare" de John C. Patrick


Les larmes d’Icare
Auteur : John C. Patrick
Éditions : Kyklos (24 Avril 2020)
ISBN : 978-2-918406-43-3
448 pages

Quatrième de couverture

1er octobre 1968, le cadavre d’un homme d’origine yougoslave est découvert dans la décharge publique d’une commune des Yvelines. La France vient de connaître la révolte. En cette étouffante fin de règne, une invraisemblable machination destinée à empêcher Georges Pompidou d’accéder à la présidence de la République se met en place. Les principaux acteurs, agents secrets dévoyés, gaullistes orthodoxes haineux, figures du show-business, malfrats du grand banditisme, tueurs sans états d’âme, s’affrontent au sein d’un univers obscène où tous les coups sont permis.

Mon avis

Lire John C. Patrick n’est pas anodin, il faut accepter de prendre du temps pour une lecture qui est exigeante, complexe, enrichissante et qui pousse chaque lecteur à aller plus loin, à approfondir ce qui est présenté. Cet écrivain mêle avec brio personnages fictifs et réels, événements imaginaires ou ayant existé. A ses côtés, on revisite l’histoire, on a une autre interprétation de faits passés et on se questionne vraiment. Et si certaines choses étaient vraies ? Pas seulement des rumeurs, des « on dit » ? Qui aurait eu intérêt à passer tout cela sous silence ? Lorsque je le lis, je suis encore plus intimement persuadée qu’à nous pauvres citoyens lambdas, les politiques, les médias, ne disent que ce qu’ils souhaitent dévoiler. Le reste ? Soit on nous ne le cache, soit on nous en donne une version édulcorée, soit c’est évoqué brièvement, si vite et de façon tellement superficiel que le lendemain, on l’a oublié sauf si on décide de creuser plus loin que la surface….

Creuser ? C’est ce que fait l’auteur, il nous entraîne entre 1967 et 1969, lorsque, notamment, en 1968, les étudiants s’agitent, s’organisent en groupes, emmenés par, entre autres éléments perturbateurs, Daniel Cohn-Bendit. La tension est sous-jacente, certains la minimisent, d’autres surveillent ou s’inquiètent. En parallèle, le Général de Gaulle, au pouvoir, est fragilisé par cette révolution qui couve. Le couple de Georges Pompidou, son premier ministre, qui vise sans doute la présidence, est secoué par des rumeurs assassines… Rien n’est aisé ni pour les uns ni pour les autres. Et que dire des hommes de l’ombre, parfois en lien avec la CIA (Central Intelligence Agency, agence de renseignements des Etats-Unis) qui veulent mettre leur nez dans tout cela, en influençant, au besoin, les hommes politiques français pour faire basculer ou pas ceux qui sont en place, voire éliminer ceux qui dérangent ?

C’est une gigantesque partie d’échecs qui se déroule sous nos yeux, entre Est et Ouest. Afrique, Europe, Amérique, tous sont concernés. Comme sur l’échiquier, les pions sont nombreux (et il faut rester attentif pour ne pas se perdre entre les différents protagonistes, lieux, réseaux….). Tous les coups sont permis pour arriver à échec et mat. Il peut y avoir du bluff, du mensonge, des coups doubles, des tactiques avec ou sans résultat à plus ou moins longue échéance. Mais tout est parfaitement orchestré, réfléchi. On ne peut pas dire que c’est manichéen, tous les acteurs peuvent avoir quelque chose à se reprocher, par exemple les méthodes peu orthodoxes pour pister, ou faire parler, voire évincer ceux dont ils pensent qu’ils n’ont rien à faire dans leur paysage ou leur accointance avec des individus pas nets, bordeline.

L’écriture est très visuelle, il n’y a pas de fioriture inutile, on vit les scènes, on les voit se dérouler sous nos yeux. Les dialogues donnent du rythme, évitent une trop grande lassitude face à ce contenu très riche. Le style est prenant, surtout une fois les cent premières pages tournées, on est alors en immersion. On voyage, on s’accroche, on ne lâche ni les uns ni les autres. Pour ma part, ce sont Reuben et Sombart qui ont ma préférence. J’aime leur caractère combatif, leur ironie face à la difficulté, leur volonté de réussir les missions qui leur sont confiées.

Roman d’espionnage, historique, sociétal, policier ? Un peu tout ça et c’est ce qui est intéressant, car il y a de multiples aspects. 
Roman d’hommes, ça c’est sûr, car les femmes ne sont guère présentes.

Je suis fascinée par la propension qu’à John C. Patrick à agencer avec doigté, intelligence, son récit et les propos de ceux qu’il fait exister. Je pense que chaque livre représente une somme d’heures de travail que je n’imagine même pas.

Ce recueil est le troisième d’une série de quatre. Je vais attendre le dernier avec impatience.

NB : Je suis certaine qu’adapté en séries, ce serait captivant.

"La couleur du bonheur" de Wei-Wei


La couleur du bonheur
Auteur : Wei-Wei
Éditions : Denoël (2 février 1996)
ISBN : 978-2207244548
300 pages

Quatrième de couverture

1920 : rouge est la couleur du palanquin des noces de la très jeune Mei-Li, mariée de force avec Meng-Yu, un aveugle paralysé. Mei-Li, punie seulement de n'avoir pas bandé ses pieds... trahira-t-elle son mari pour son beau-frère Jing-Ming, dont elle est tombée follement amoureuse le jour de son mariage? Mei-Li, qui finira par avoir un enfant... Mei-Li toujours, qui fit promettre à sa petite-fille de déposer sur sa tombe la fleur rouge du grenadier, choisira-t-elle la modernité - ou restera-t-elle prisonnière des traditions?

Mon avis

« La couleur du bonheur » … quel beau titre, quelle belle évocation de ce mot bonheur …

Lorsque la vie ne nous sourit plus, que les événements ne sont pas très agréables et que soudain, une embellie paraît, n’a-t-on pas l’impression de passer du noir et blanc à la couleur ? N’a-t-on pas l’impression que l’environnement est plus coloré, plus lumineux ?

Dans ce livre, nous alternons les passages dans le passé (avec la vie de Mei-Li jusqu’à maintenant) et d’autres dans le présent (là où Mei-Li a rejoint sa fille pour l’aider et la soutenir). En tête de chapitres des signes chinois parfois accompagnés d’une date.

« A chacun son destin. C’est sa façon à lui de chercher à l’intérieur de lui-même ce qu’il n’a pas trouvé à l’extérieur. »

Cette grand-mère, attachante Mei-Li, est à seule, le bonheur. Elle redonne espoir, elle positive, elle est « présence ». Elle avance malgré les coups durs, malgré les souffrances et « carpe diem », sait profiter de chaque instant.
Cette grand-mère, c’est la sagesse, la tendresse, l’écoute, la douceur, la ténacité discrète, la volonté d’aider ceux qu’elle aime. Cette grand-mère c’est un trésor.

Le dernier chapitre, où elle parle du bonheur est à lui seul un cadeau. Des mots murmurés à sa petite fille, qu’elle partage avec nous, des mots qui parlent au cœur et qui n’ont pas été sans faire monter en moi la phrase de Paul Eluard : « Il ne faut pas de tout pour faire un monde, il faut du bonheur et rien d’autre… » Cette grand-mère qui dit: « Oui je suis riche, riche de ce que j’ai vécu, riche de l’amour que j’ai connu », je voudrais être comme elle lorsque viendra le temps des rides et des cheveux blancs … Avoir ce recul, ce regard sur ma vie …

L’écriture est intimiste, les passages où la grand-mère se raconte, m’ont semblé comme autant de confidences murmurées à mon oreille attentive, comme autant de secrets partagés, comme autant de silences, de sourires complices échangés …

Pour moi, un vrai coup de cœur !

"La vraie vie" d'Adeline Dieudonné


La vraie vie
Auteur : Adeline Dieudonné
Editions : L’Iconoclaste (29 Août 2018)
ISBN : 978-2378800239
270 pages

Quatrième de couverture

Le Démo est un lotissement comme les autres. Ou presque. Les pavillons s’alignent comme des pierres tombales. Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère, est transparente. Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Mon avis

Un lotissement, des pavillons, des familles. Des contacts parfois réduits au minimum, de temps en temps un peu plus. Rapprochons-nous : un couple, deux enfants : une fille (l’aînée) et un garçon. L’ambiance n’a pas l’air terrible. Le père est chasseur de gros gibiers, d’ailleurs il en exhibe fièrement quelques-uns et ça ne passionne pas sa progéniture, plutôt effrayée par « ses morts ». La mère soumise, globalement inexistante et d’aucun soutien pour ses gamins.

Les enfants, eux, ne font pas de vagues, histoire de ne pas énerver le père, qui n’est pas net, voire dangereux… Chacun vits sa vie vaille que vaille jusqu’au jour où un événement tragique fait exploser ce faux équilibre. Le petit frère ne rit plus, il n’est plus le même et à partir de là, sa sœur va essayer de changer le cours des choses. C’est une énorme responsabilité à onze ans, trop lourde pour celle qui aurait été plus heureuse si elle était née ailleurs.

C’est ce combat vital, quotidien, éprouvant, épuisant que nous présente l’auteur. C’est la fillette qui s’exprime mais elle a le recul et le regard d’une adulte parfois. Sans doute parce qu’elle a trop souffert. On est révolté et on ne peut pas agir….

L’écriture est fluide, le style percutant vu ce qui est évoqué.  J’ai trouvé certains faits très caricaturaux mais globalement c’est un bon roman parce qu’il secoue le lecteur.