"Les victorieuses" de Laetitia Colombani


Les victorieuses
Auteur : Laëtitia Colombani
Éditions : Grasset (15 Mai 2019)
ISBN : 9782246821250
230 pages


Quatrième de couverture

À 40 ans, Solène a tout sacrifié à sa carrière d’avocate  : ses rêves, ses amis, ses amours. Un jour, elle craque, s’effondre. C’est la dépression, le burn-out.
Près d’un siècle plus tôt, Blanche Peyron a un combat. Cheffe de l'Armée du Salut en France, elle rêve d'offrir un toit à toutes les exclues de la société. Elle se lance dans un projet fou  : leur construire un Palais.


Mon avis

Deux époques : 1925, de nos jours. Deux femmes, deux destins …………….
La première, c’est Blanche Peyron une officière puis cheffe de l'Armée du salut en France, connue pour avoir réalisé le Palais de la femme (qui maintenant accueille aussi des hommes), un lieu à Paris où les jeunes filles, les femmes trouvaient refuge lorsqu’elles étaient seules face aux difficultés. Blanche a consacré son existence a l’Armée du salut dans le but d’aider toutes celles qui souffraient. Laëtitia Colombani lui rend un bel hommage.

En parallèle, nous suivons Solène, une avocate réputée, un grand appartement, un quotidien très rempli, une carrière brillante, tout pour être heureuse. Un jour, la goutte d’eau….celle qui fait déborder le vase ou les larmes….. Burn out, ras le bol …. Solène craque, n’en peut plus, ne trouve plus de sens dans ce qu’elle accomplit…. Dans ces cas-là, le conseil, c’est d’aller voir un psy…. Et lui, il lui suggère de faire du bénévolat. Le lien est là, elle sera donnera de son temps au Palais, pour des femmes qui se battent chaque jour pour vivre…..

A travers le portrait de ses deux femmes, l’auteur présente des laissées pour compte, celles qu’on oublie, qui sont presque transparentes, dont on se détourne car mal à l’aise, on ne sait pas que faire, comment réagir… Celles qui essaient de faire face, de rire encore, qui se soutiennent, s’entraident, se disputent également mais vivent presque libres…..

Laëtitia Colombani a une écriture douce et délicate, elle donne voix à celles qui sont parfois obligées de se taire. Elle redonne vie à Blanche qu’on ne connaît peut-être pas. C’est une lecture légère et profonde à la fois. Légère parce que les aléas sont survolés, profonde parce qu’ils ont le mérite d’être nommés. C’est court mais ça suffit pour se dire « Oui, ça existe et moi, je fais quoi ? … »

J’ai lu ce livre rapidement, il m’a permis de passer un bon moment et de rencontrer Blanche, une femme comme je les aime, un caractère bien trempé et une volonté hors normes.



"C'est l'anarchie" de collectif d'auteurs


C’est l’anarchie
Auteur : Collectif
Éditions : du Caïman (26 Mai 2020)
ISBN : 978-2919066827
300 pages

Quatrième de couverture

Les années 20 ... Les années folles... Le capitalisme triomphant, repu des morts de la première guerre mondiale... La misère... Dans ce vieux monde des voix divergentes viennent contester l'ordre établi. Actes individualistes ou révoltes collectives, en 1920, partout dans le monde C'est l'anarchie !

Mon avis

Que vaudrait l’existence sans aimer ni lutter ?

Ils et elles sont vingt. Vingt auteurs de talent, certains très connus, d’autres un peu moins, qui viennent nous parler de révolution et d’anarchie. La parité y est presque, femmes et hommes se partagent la rédaction de ces textes.  Une préface magnifique qui, à elle seule, vaut le détour ! Ecrite par Gérard Mordillat, elle se termine par ces mots : « Je ne connais qu’un anarchiste pour être capable de vivre en accord avec ses convictions politiques et philosophiques. »

S’ensuivent des textes divers et variés, des nouvelles documentaires, d’autres inspirées de faits réels mais romancées ou totalement imaginaires, des poèmes etc …. A chaque fois, l’auteur qui rédige part d’un événement ayant eu lieu, qu’il « revisite » à sa manière. Le point de départ, c’est ce qu’on sait et après l’écriture prend sa liberté par la main et le récit vit sa vie.

Je ne connaissais pas tous les personnages présentés mais j’ai pris beaucoup de plaisir à tous les rencontrer que ce soit pour la première fois ou parce que j’avais déjà eu quelques échos sur leur existence.  Ce sont tous des personnes qui, à un moment donné, ont osé. Ils ont dit non, ils se sont battus pour un idéal, ils ont tenu tête, ils n’ont pas voulu se soumettre s’ils pensaient que ce n’était pas pour les bonnes raisons. Ils ont pu être haï, adulé, incompris, détesté, étouffés, mais ils ne pouvaient pas laisser indifférent celui ou celle qui les côtoyait. Activistes de tout pays, issus de milieux différents, élevé dans l’anarchie ou tombés dedans, tous ont donné d’eux, de leur énergie. Ils ont vécu au siècle dernier et mené des combats parfois originaux, comme celui d’Emilie Busquant qui serait à l’origine du drapeau algérien.

Peut-être que les luttes évoluent, quoique …. Il y aura toujours des hommes et des femmes pour se lever, marcher dans la rue…. L’actualité nous le démontre encore. Bien sûr, ils dérangent, ils exacerbent les tensions en pointant du doigt, sans compromis, les dysfonctionnements ou les mensonges. Ils sont les dignes héritiers de ceux qui sont évoqués dans ce recueil.

L’avantage d’un recueil de nouvelles c’est que l’on y trouve des styles et des écritures totalement divers et variés. Chacun s’empare du phrasé qui lui convient le mieux, que ce soit poésie avec ou sans rimes, prose etc… Chacun se sent libre et pour évoquer l’anarchie et les anarchistes, c’est mieux, non ? Quant au lecteur, devant la diversité des textes, il voyage, s’informe, se souvient, sourit, se révolte en silence… Et puis il repart heureux de cette lecture  qui, quelque part, le bouscule et le remet sur les rails pour bouger, essayer de faire entendre sa voix afin que l’injustice ne devienne pas « une évidence familière », comme le disait Marcel Aymé ….



"Urbex Sed Lex" de Christian Guillerme


Urbex Sed Lex
Auteur : Christian Guillerme
Éditions : Taurnada (18 Juin 2020)
ISBN : 978-2372580700
250 pages


Quatrième de couverture

Contre une belle somme d'argent, quatre jeunes passionnés d'urbex sont mis au défi de passer une nuit dans un sanatorium désaffecté. Ils vont relever le challenge, mais, une fois sur place, ils vont se rendre compte qu'ils ne sont pas seuls dans cet immense endroit abandonné... Et très vite comprendre qu'ils n'auraient jamais dû accepter cette proposition.

Mon avis

« Dura lex, sed lex », la loi est dure mais c’est la loi. En s’inspirant de ce proverbe latin pour le titre de son ouvrage, Christian Guillerme nous rappelle que nul n’est censé ignorer la loi. Qu’elle nous plaise ou non, nous ne devons de la suivre mais ce n’est pas toujours le cas surtout lorsque ce sont des « lois sauvages » dictés par des hommes qui n’ont pas le droit d’en écrire.

Chacun ses addictions, ses loisirs, ses plaisirs. Pour certains, c’est le virtuel, les jeux vidéos. Celui des quatre amis dont nous allons faire connaissance, c’est sur le terrain, grandeur nature, l’urbex. Comprenez par là, les explorations urbaines sur des spots, c’est-à-dire des lieux abandonnés qu’ils explorent. Urbex est un raccourci pour les mots anglais urban exploration, qui signifie visiter des coins laissés vides pour raisons financières. Dans ce livre, deux jeunes couples, Carine et Fabrice, Théo et Chloé se consacrent à cette activité sur leurs temps libres. Ils ont même créé un site sur lequel ils déposent des photos de leurs balades, ils en vendent de temps en temps. Leurs sorties sont le plus souvent prudentes, mais l’adrénaline est toujours au rendez-vous lorsqu’il y a une part d’interdit, de mystère et de découverte. De plus, les expéditions se font de nuit et cela rajoute une atmosphère particulière.

Un jour, un mail apparaît sur leur blog. Une proposition pour le moins surprenante, taguer une inscription sur un mur dans un lieu à découvrir en urbex et recevoir en échange de l’argent, une petite somme qui fait rêver. Bien entendu, il y aura comme un jeu de piste et des devinettes sur place afin de découvrir le terme à inscrire. Se laisser tenter ou ne pas donner suite ? Les quatre amis hésitent, pèsent le pour et le contre, se demandant si une anarque ne se cache pas derrière ce contact. Finalement, après quelques vérifications, ils se décident et acceptent le rendez-vous en se disant qu’en approchant la trentaine, ils profiteront de cette occasion pour ensuite calmer le jeu et prendre un peu de recul.

Quelques jours plus tard, les voici en place, prêts à explorer, deviner, résoudre et gagner. Un escape game géant avec un gain conséquent à la clé. Tenues pratiques, lampes, trousse de secours, ils sont prêts. Et le lecteur aussi ! Mais très vite, les comparses sentent quelques bizarreries, une angoisse diffuse, une impression de crainte, voire le sentiment de se faire manipuler. De page en page, la tension va crescendo. On a peur pour eux, peur que la situation leur échappe, peur que ça tourne mal. N’ont-ils pas été trop naïfs ? Ils sont tellement sympathiques tous les quatre, on ne veut pas qu’il leur arrive quelque chose.

C’est le cœur battant, les mains moites et un nœud au creux du ventre que j’ai accompagné ces petits jeunes dans leur aventure. Ils sont pratiquement les seuls à être dotés de prénom, ce qui les rend attachants à l’extrême, en plus l’amour et l’amitié qu’ils se portent, l’attention permanente qu’ils ont pour les uns et les autres fait plaisir à voir et à lire. Il n’y a pas un seul temps mort, les rebondissements sont bien pensés, le rythme ne faiblit pas et on se demande sans arrêt comment les événements vont évoluer. L’écriture de l’auteur est prenante, pétillante, vivante. Il sait parfaitement retranscrire une ambiance, les ressentis qui animent les uns et les autres. Tout est palpable et de ce fait, on s’y croirait. De plus, comme c’est très visuel, les scènes se déroulent sous nos yeux comme dans un film, on visualise nettement les bâtiments.

J’ai été conquise par ce recueil, le texte est vraiment abouti. Christian Guillerme aborde des thématiques fortes outre les sentiments amicaux et amoureux. Jusqu’où aller pour de l’argent ? Où s’arrête et commence le jeu grandeur nature ? Qu’en est-il des dérives, des « arrangements » avec la loi ? Quelles traces le passé peut-il laisser sur les hommes ? Un récit dans un contexte original, bien pensé et une belle réussite !
Urbex Sed Lex est un roman palpitant, haletant, qu’il est impossible d’abandonner une fois commencé.


"Cry Father" de Benjamin Whitmer (Cry Father)


Cry Father (Cry Father)
Auteur : Benjamin Whitmer
Traduit de l'américain par Jacques Mailhos
Éditions : Gallmeister (26 Mars 2015)
ISBN : 978-2-35178-089-3
320 pages

Quatrième de couverture

Depuis qu’il a perdu son fils, Patterson Wells parcourt les zones sinistrées de l’Amérique pour en déblayer les décombres. Le reste du temps, il se réfugie dans sa cabane perdue près de Denver. Là, il boit et tente d’oublier le poids des souvenirs ou la bagarre de la veille dans un bar. Mais ses rêves de sérénité vont se volatiliser lorsqu’il fera la rencontre du fils de son meilleur ami, Junior, un dealer avec un penchant certain pour la bagarre. Les deux hommes vont se prendre d’amitié l’un pour l’autre et être peu à peu entraînés dans une spirale de violence.

Mon avis

Rien ne s'arrête, jamais ….

Face à la mort d'un enfant, le couple se resserre sur lui-même, s'épaule, dialogue ou parfois éclate.
Chacun sa façon d’appréhender le deuil.
« Elle aime envisager le deuil comme un voyage, ta mère. »
Voilà ce qu'écrit Patterson Wells dans le journal qu'il tient et où il parle à son fils décédé.
Pour lui, c'est différent :
« C'est comme si on m'avait enlevé une pièce et que je continuais à marcher sans but en attendant juste de m'effondrer sur moi-même. »
Il écrit à son fils, comme si c'était le seul moyen de le faire encore vivre, de peur de l'oublier ?
Il le dit lui-même, écrire c'est un peu comme lorsqu'il lui racontait des histoires, un moyen de tisser un lien. 
« Si je ne te racontais pas ces histoires, je n'aurais rien. Si je m'arrête, tu t'en vas. »
Dans ces pages très intimes de ce journal qui n'en est pas un, mais plutôt une lettre ouverte à l'enfant qui a été, qui aurait pu être s'il avait eu le temps de grandir, ce père crie sa douleur. Sa peur du silence, le vide l’absence, son angoisse de « perdre » l'image du visage aimé et la vie et le temps qui continuent de s'écouler malgré tout.... Et en criant sa douleur, il crie aussi son amour....

Parallèlement à ces écrits où le père s'exprime, il y a le récit des événements présents. « La fuite en avant » de cet homme écorché vif, qui ne peut pas pardonner, qui s'abrutit dans le travail, l'alcool, qui s'installe loin de la ville, qui se retire avec son chien comme si la vue des êtres humains lui était insupportable, qui se nourrit de sa souffrance. Il n' a plus rien, ni personne, à quoi, à qui  s'accrocher, il n'accepte les mains tendues de personne, il se fuit, de peur de se retrouver face à lui-même....
Et puis, un jour, une rencontre, avec quelqu'un de perdu, comme lui, mais pas pour les mêmes raisons... Et la spirale qui s'installe, celle dont ils se servent, ces deux paumés de la vie, pour avancer, être dans le temps présent, faire mal ou se faire mal physiquement pour oublier ou atténuer la douleur morale...
On ne guérit pas de l'absence, on ne l'apprivoise pas non plus, on fait avec parce qu'on n'a pas le choix et que c'est ainsi et qu'il faut bien continuer la route... 

Ce roman est écrit de main de maître, sans concession aucune. Les situations sont brutes, les mots frappent, cinglent, touchent au plus profond, l'horreur monte... Et pourtant, l'humanité est là, entre les lignes, présente dans les personnages qui essaient d'aider ces hommes, qui les abordent pour les apprivoiser, pas à pas, car ils ne se laissent pas approcher tant ils sont « brisés ».... Il y a également de temps à autre, comme une mini éclaircie dans tout ce noir, comme une lueur... Oh, pas une lueur d'espoir, non, pas ça, ce n'est pas possible, plutôt comme une accalmie, une pause au milieu de toutes ces choses sombres, tristes ... mais elles ne suffisent pas pour reprendre son souffle....

C'est un roman qui secoue, qui remue le cœur mais également les tripes... La violence est très forte, le pardon paraît impossible, la rédemption inaccessible....  Et pourtant on s'attache aux protagonistes, on espère en eux, pour eux....

Lorsque j'ai lu le premier chapitre, j'ai pris la violence et la grossièreté en pleine face et j'ai pensé que ce roman et moi n'allions pas faire bon ménage. C'était sans compter sur Patterson, un père qui écrit, qui se met à nu, qui se punit sans doute parce qu'il imagine qu'il aurait pu, dû, faire d'autres choix et changer le cours des choses même s'il sait bien que …. :
Rien n'est jamais acquis à l'homme
Ni sa force Ni sa faiblesse ni son coeur
Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix (Louis Aragon)

"La nuit d’avant" de Wendy Walker (The Night Before)


La nuit d’avant (The Night Before)
Auteur : Wendy Walker
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Karine Lalechère
Éditions : Sonatine (18 Juin 2020)
ISBN : 978-2355847820
370 pages

Quatrième de couverture

Après une rupture difficile, Laura décide de tourner la page en se créant un profil sur un site de rencontres. Un premier rendez-vous est pris. L'homme s'appelle Jonathan Fields, il a 40 ans, il vient de divorcer. Pour le rencontrer, Laura part avec le mini van de sa sœur, Rosie, et l'une de ses robes. Elle sera, promet-elle, de retour le soir même. Le lendemain matin, elle n'est toujours pas rentrée. Que s'est-il passé cette nuit-là ?

Mon avis

Rosie et Laura sont sœurs. La première est en couple avec Joe (un de leurs amis de jeunesse) et ils ont eu un petit Mason. La seconde n’arrive pas à se stabiliser dans sa vie amoureuse et après une rupture douloureuse, alors qu’elle pensait avoir trouvé l’homme de sa vie, elle vient s’installer chez sa frangine. Elle a l’intention de se reconstruire, de se poser, de prendre du temps pour elle. Elle décide de s’inscrire sur un site de rencontres. Un soir, elle a un rendez-vous. Rosie la briefe : petite robe, chaussures à talons, maquillage, sac à mains adapté. Elle lui prête sa voiture et lui demande si elle va rentrer. Laura l’affirme, elle sera de retour avant l’aube car elle n’a pas l’intention de se mettre au lit le premier soir ! Elle part, consciente de « jouer un rôle » car cette tenue ne correspond pas tout à fait à ses habitudes mais on pourrait dire : qui veut la fin, s’en donne les moyens…. Elle souhaite oublier sa récente déception, rebondir et avancer….. Sauf que le lendemain matin, elle n’est pas dans sa chambre, qu’elle n’est pas joignable au téléphone et que l’inquiétude s’installe, surtout lorsque la voiture est retrouvée vide. Rosie va donc essayer de comprendre les événements, aidée par son mari, et un ami, Gabe, qui faisait partie de leur bande et avec qui ils sont toujours en contact.

Ce roman alterne les points de vue, avec en début de chapitres des indices temporels permettant de se situer. Il y aura les rendez-vous de Laura avec son psychiatre (plusieurs mois en arrière), la nuit d’avant (le fameux soir), et maintenant. Lorsque Laura s’exprime, elle dit « je » dans les passages qui la concernent ; pour Rosie, c’est à la troisième personne. Cela permet de mieux pénétrer dans l’aspect psychologique du personnage de Laura. On sent qu’elle a été choquée pendant sa jeunesse et son adolescence et que les faits qu’elle a vécus l’ont marquée au plus profond. On découvre petit à petit ce qu’il en est et le pourquoi de son caractère, de sa façon d’être. Wendy Walker exploite, une fois encore avec brio, le thème de la mémoire, des souvenirs et des traumatismes.  

Il y a peu de protagonistes dans ce récit. Rosie, son mari et leur ami essaient de persuader la police qu’il y a quelque chose de louche, bien que Laura soit majeure et libre de ses mouvements. Le lecteur, quant à lui en est persuadé. L’auteur est habile et multiplie les pistes, les hypothèses, déstabilisant les convictions. L’atmosphère angoissante monte en puissance au fil des pages. C’est crispant et très bien retranscrit, ça noue le ventre et la pression augmente.

L’écriture et le style de Wendy Walker sont très addictifs. Elle sait mêler l’intrigue du présent avec le passé. Rien n’est anodin, on va découvrir au fil des pages des secrets de famille, des non-dits qui peuvent provoquer des dommages sur la relation sororale. Elle sait nous manipuler, nous glissant quelques fois de vrais indices au milieu d’informations plus ou moins sûres. Le côté psychologique des différents individus est intéressant. J’ai trouvé que Laura était parfois bien naïve et j’avais envie de la secouer mais en même temps, je comprenais qu’elle soit fragilisée, ébranlée. Rosie, bien que très secouée par ce qu’elle apprend, reste battante et donne le maximum. L’intrigue est bien menée et va crescendo, s’accélérant sur la fin. A ce moment-là, il est impossible de lâcher le recueil ! En ce qui me concerne, si la fin m’a captivée, le reste du livre également. Je l’ai lu d’une traite et je l’ai beaucoup apprécié.

"La fille aux papillons" de Rene Denfeld (The Butterfly Girl)


La fille aux papillons (The Butterfly Girl)
Auteur : Rene Denfeld
Traduit de l’anglais (Etats-unis) par Pierre Bondil
Éditions : Payot & Rivages (27 Mai 2020)
ISBN : 978-2743650193
290 pages

Quatrième de couverture

En enquêtant sur la disparition de sa sœur, Naomi, « la femme qui retrouvait les enfants », croise le chemin d’une fille des rues de Portland nommée Celia. Naomi tente de faire reconnaître le viol dont a été victime Celia et remonte la trace d'une série de meurtres de jeunes filles.

Mon avis

« Même pour le simple envol d'un papillon tout le ciel est nécessaire. » *

C’est avec infiniment de douceur et de délicatesse que Rene Denfeld a repris par la main son personnage récurrent, Naomi. Elle l’accompagne avec tendresse sur le chemin de la rédemption, elle l’aide à panser ses blessures, à apprendre à aimer et à faire confiance, à accepter celle qu’elle est, ici et maintenant, avec sa part d’ombre et les pans manquants de son passé.

Dans ce nouveau roman, Naomi, dont j’ai fait connaissance dans « Trouver l’enfant » est toujours en recherche de sa sœur dont elle a été séparée très jeune. Ses investigations l’amènent dans une ville, à Portland dans l’Orégon, où pas mal d’enfants traînent dans un quartier de laissés pour compte. De plus des disparitions bizarres ont lieu (et ont eu lieu)…. Naomi va enquêter auprès de ces gosses des rues et des autorités et habitants de la ville. Parmi les jeunes, Celia, Rich et La Défonce l’intéressent un peu plus. Est-ce parce que Celia lui fait penser à la petite fille qu’elle a été ? Naomi essaie d’établir des liens avec eux mais ce n’est pas facile. Ils sont tous les trois sur la défensive, ils ont peur et les moments de relâche sont rares.

Tour à tour, les chapitres alternent entre ce que vivent les gamins dans ce coin mal fréquenté, mal famé où il faut parfois se prostituer pour gagner quelques sous afin de manger, et, en parallèle Naomi dans son quotidien, son désir profond et intact de retrouver sa frangine, qu’elle imagine vivante. Elle s’accroche à cette idée car cela lui permet d’exister, d’avoir une raison de vivre…. Son mari la soutient et l’aide.

Comme pour le premier titre de cet auteur, j’ai pénétré dans son univers avec délectation. Son écriture est sublime, belle. Jamais elle n’en rajoute dans ce qui est horrible et douloureux. Elle parle de la mort et de la terreur avec de la pudeur, à mots choisis. Elle sait créer une ambiance, une atmosphère féerique. Il y a constamment une part de rêves. Cette fois-ci, c’est Celia avec les papillons. Je crois que pour l’auteur, ceux et celles qui sont abandonnés se réfugient dans un monde qui les aide à tenir, à faire face (comme les livres qui ont aidée Rene Denfeld, elle l’explique dans la postface), à être plus fort alors qu’ils vivent l’inexprimable.
« [….] ils avaient appris à s’évader dans des mondes inventés. »

J’ai eu encore un immense plaisir à retrouver le style et le phrasé de l’auteur (bravo au traducteur et merci !). Elle me bouleverse à chaque fois et fait mouche. La relation de Celia avec les papillons (qu’elle imagine, dessine, rêve) est originale, nouvelle mais surtout porteuse de sens. Elle s’en sert pour se protéger des agressions de l’extérieur, pour « ne pas les vivre » « en vrai » et pour apporter fantaisie et couleurs dans la noirceur de ses journées. Ils boivent ses larmes. Ils la sécurisent, la protègent…. Ils contiennent la beauté du monde et lui rappellent, sans doute, qu’elle est en droit d’espérer des jours meilleurs.
« Oh, les papillons. Ils adoucissent les arêtes de cet univers brutal. »

Ce que je trouve fabuleux chez cet écrivain, c’est la puissance de ses histoires, elles ne laissent pas indifférent, elles vous obligent à regarder la réalité en face (ici, le sort des enfants des rues aux Etats-Unis) et au-delà de ça, elle vous incite à penser que rien n’est jamais perdu. Je ne connais pas son passé, je sais qu’elle est journaliste, enquêtrice mais la postface laisse à penser qu’elle aussi, comme ses protagonistes, porte une blessure, une faille et qu’elle a choisi d’en faire sa force au lieu de la considérer comme une faiblesse. J’espère vivement qu’elle continue d’écrire et de publier !

*Paul Claudel

"Providence" de Valérie Tong Cuong

Providence
Auteur : Valérie Tong Cuong
Éditions : Stock (2 Avril 2013)
ISBN : 9782234061088
230 pages


Quatrième de couverture

Quatre personnages en mal d'amour. Un chien, un macaron à la violette, un suicide raté, l'explosion d'un immeuble vont modifier le destin de ces protagonistes et les réunir dans un hôpital. Telle la chute des dominos, la providence, bousculant leur vie, s'amuse à redistribuer le jeu.

Mon avis

Pour certains, il s’agit de destin, pour d’autres de hasard, pour d’autres encore de « la main de Dieu », ici, il sera question de Providence ….

Plusieurs personnages, qui n’ont aucun lien entre eux, se racontent. Puis grâce ou à cause d’événements extérieurs, indépendants de leur volonté, le cours de leur vie va changer.
Tout était prévu, tracé, pesé, analysé, ils pensaient faire comme ci ou comme ça et …. La vie en a décidé autrement ….

Qui est-elle cette vie pour interférer sur ce que nous avons prévu ?
Jusqu’où maîtrise-t-on sa route ?

Des questions importantes sont abordées : la vie, la mort, la succession, le racisme, la violence mais tout cela est survolé et c’est un peu dommage à mon sens.
Sans doute, l’auteur a-t-elle volontairement choisi de s’exprimer ainsi pour écrire un livre léger et abordable.

C’est d’ailleurs à l’aide d’une écriture fluide, de protagonistes sympathiques, de situations bien déterminées que Valérie Tong Cuong nous entraîne à sa suite pour découvrir des héros ordinaires, des gens de tous les jours qui ne vivront pas ce qu’ils avaient prévu, amenant quelquefois le sourire sur nos lèvres.

C’est bien pensé, bien écrit, c’est un assez bon moment de lecture mais rien ne m’a vraiment « accrochée, emballée », rien ne m’a fait « vibrer » et je suis restée sur ma faim….

"L'almanach Vermouth" de Pierre Tisserand



L’almanach Vermouth
Auteur : Pierre Tisserand
Éditions : LBS Sélection (17 Mars 2020)
ISBN : 978-2-490742-12-7
270 pages

Quatrième de couverture

Jeannot, auteur en manque d'inspiration, voue son quotidien à l'écriture d'une oeuvre révolutionnaire qui renverra à l'école primaire les meilleurs écrivains du monde. Quand son meilleur ami, qu'une bande de tueurs prennent pour le sacrilège auteur de L'Evangile selon McKeu, l'entraîne dans ses tribulations, il est, lui-même, confronté à ce qu'il dénonce.

Mon avis

Lorsque j’étais une petite fille, mon grand-père achetait « L’almanach Vermot ». Un recueil où chaque jour, il y avait des conseils, des citations, des dessins, le nom du Saint du jour, des infos d’ici et d’ailleurs, des anecdotes, des jeux…. Forcément, le rouge de la couverture et le tire du roman de Pierre Tisserand m’ont fait penser à cette lecture d’antan….mais j’ai lu plus d’une page par jour !

Outre les titres qui se ressemblent, d’autres points communs apparaissent entre les deux ouvrages. Une forme d’humour potache, des calembours, des moqueries sur les uns et les autres et une certaine autodérision que ne renierait pas les humoristes de nos contrées.

Jeannot est un auteur face au cruel dilemme de la page blanche. Il a de bons copains avec qui il discute de tout et de rien mais souvent de femmes, et comme seuls, les hommes savent le faire, en parlant brut de décoffrage, franchement. Il aime les mots pour leur saveur, leur souplesse. Il aime les tordre, les sortir de leur contexte, les glisser dans des expressions détournées ou remaniées afin de faire rire le lecteur. Il essaie d’aider un ami qui se retrouve dans une situation délicate et va lui-même se retrouver embarqué dans une histoire rocambolesque. Ce n’est pas, bien entendu, l’intrigue légère qui fait la force de ce livre. Mais bel et bien l’écriture et le style de l’auteur. Il ose être décalé, parfois un tantinet irrévérencieux. Quelques fois, il est presque nécessaire de lire à haute voix pour donner toute sa saveur au phrasé et profiter de la cadence, de la musique des vocables. Il arrive même que le lecteur soit pris à parti, interpellé. Les personnages sont affublés de surnoms en lien avec ce qu’ils sont et ils forment une galerie haute en couleurs.


Ça part dans tous les sens, ça pétille comme un feu d’artifice, ça fait des étincelles, ça détonne, ça surprend, ça amuse, c’est déjanté et …. On se dit qu’est-ce que ça fait du bien de sortir des sentiers battus, de se laisser bousculer !

"Mexico bronco" de Patrick Amand


Mexico bronco
Auteur : Patrick Amand
Éditions : du Caïman (9 Juin 2020)
ISBN : 978-2919066834
172 pages

Quatrième de couverture

En acceptant de partir à la recherche du fils d'un patron du CAC 40 évaporé dans la nature mexicaine, Eneko Aggiremutxeggi - avocat radié du barreau reconverti dans les enquête et filatures douteuses - ne s'attendait pas à un tel périple. En ce mois de février 2001, au beau milieu de la caravane de l'EZLN, l'Armée zapatistes de libération nationale, l'enquêteur basque aux méthodes peu orthodoxes, se retrouve embarqué dans un road-movie zapatiste improbable...

Mon avis

Voilà un petit polar qui décoiffe !

Eneko Aggiremutxeggi, il a un nom imprononçable mais c’est normal, il est basque ! Après quelques soucis avec le barreau, Eneko (oui, je vais me contenter de son prénom) a pris les chemins de traverse : il est devenu détective. Pas vraiment dans les clous, ses méthodes sont ce qu’elles sont…. Un gros magnat du haricot le contacte et lui confie une mission au Mexique, tous frais payés. Ce qu’il doit faire ? Trouver le fils de la famille qui est parti étudier à Mexico et qui ne donne plus de nouvelles. Eneko se rend donc là-bas pour mener l’enquête.

Ce pourrait être simple mais le contexte est difficile. Le récit se déroule en 2001. A cette époque, le mouvement zapatiste est en pleine activité. Je ne vais pas refaire l’histoire, mais il est malgré tout important d’avoir une idée du contexte. Rafael Sebastián Guillén Vicente, dit « sous-commandant Marcos », est un militant altermondialiste mexicain qui a été le porte-parole de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). A la fin des années 80, il a pris fait et cause pour les Indiens du Chiapas. Beaucoup d’autres, comme eux, n’avaient plus droit à la parole. Marcos a su les rassembler pour l’EZLN. Début 2001, Marcos et les Zapatistes ont décidé d’une longue marche de trois mille kilomètres en direction de Mexico pour rencontre le président de la république et reprendre les négociations sur les droits des indiens interrompues en 1996. La marche devait être pacifique mais ce n’est jamais aussi simple que ça. De nombreuses personnes, les mouvements de foule, les éléments perturbateurs qui se glissent ça et là et vous voyez l’ambiance. En plus, lorsqu’on s’oppose au pouvoir politique en place, on a tout de révolutionnaires et on est considéré comme tels.

C’est dans cette atmosphère un tantinet électrique, dans un pays où la pauvreté transpire, qu’Eneko va se faufiler, se glisser et essayer de se renseigner incognito. C’est sans compter son côté imprévisible, rebelle et spontané. Il a le langage fleuri, brut de décoffrage et les attitudes qui vont avec. Alors forcément, il va se retrouver à faire des rencontres improbables, certaines plutôt bénéfiques, d’autres plutôt dangereuses. Il sera obligé de jongler entre tout ça, de se cacher, d’observer, de découvrir quand même ce qu’il est advenu du jeune étudiant qu’il recherche. Le contexte est bien choisi, riche, décrit avec précision. A l’étranger, il faut se plier aux codes de vie du pays, pour ne pas avoir d’ennuis et Eneko s’en rend compte rapidement. Même s’il n’en a pas envie, il doit se plier à certaines exigences….

Le rythme est vif, rapide. L’écriture endiablée, teintée d’ironie et d’humour, aborde pourtant de vrais problèmes. C’est probablement dans ce phrasé que réside la force de l’auteur. L’air de rien, il touche à des sujets graves, démontre que les hommes peuvent sembler « légers », voire « détachés » et être de vrais gentlemen (n’est-ce pas Eneko page 155 ?). J’ai aimé cet équilibre entre le fait de toucher du doigts de vrais problèmes de société et l’homme qui les regarde sans se prendre au sérieux. Son attitude permet de dédramatiser les situations, de penser qu’il y a toujours une solution, de rester optimiste et on en a bien besoin !

J’ai été conquise par ce recueil. Il apporte une bouffée de fraîcheur, de la couleur dans le monde des romans noirs avec son petit côté décalé, ses personnages atypiques et attachants.Et toutes les allusions à Hubert-Félix Thiefaine (toute ma jeunesse) sont un plus !

NB: la photo de couverture est superbe !

"Trouver l'enfant" de Rene Denfeld (The Child Finder)


Trouver l’enfant (The Child Finder)
Auteur : Rene Denfeld
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Bondil
Éditions : Payot & Rivages (27 Mai 2020)
ISBN : 978-2743650377
418 pages

Quatrième de couverture

L’héroïne de ce roman est une détective privée de l’Oregon spécialisée dans la recherche d’enfants disparus, surnommée « La femme qui retrouvait les enfants ». Elle-même rescapée d’un kidnapping, elle a développé une intuition et un instinct de survie hors-norme. On la suit dans ses recherches à travers les patelins et les forêts mystérieuses du Pacific Northwest pour retrouver une fillette disparue depuis trois ans.

Mon avis

Une écriture qui sublime le contenu

Elle s’appelle Naomi Cottle. Petite, elle a été « trouvée » et recueillie par une femme qui l’a apprivoisée, élevée, aimée, acceptée avec sa part d’ombre, ses réactions parfois surprenantes. Elle l’a aidée à devenir femme. Maintenant Naomi est une détective, elle est « la femme qui retrouve les enfants. » Elle a vécu l’abandon (que ce soit dû à un kidnapping ou autre…), la peur, le désespoir. Est-ce que cela lui a donné une force particulière pour chercher les gamins disparus lors des enquêtes qu’on lui confie ? Elle sait, elle « sent » les choses …. un peu comme si elle établissait une connexion avec celui ou celle qu’elle espère ramener à sa famille. Elle est en chasse pour les autres mais aussi pour elle-même. Peut-être a-t-elle le sentiment de vivre une partie de son histoire ?

Cette fois-ci, c’est Madison qui n’est plus avec ses parents. Trois ans déjà et pourtant ils espèrent toujours qu’ils finiront par la serrer à nouveau dans leurs bras. Naomi les prévient d’entrée. Elle ne peut pas garantir la réussite et si toutefois, leur fille rentrait, elle ne serait plus la même. Mais elle accepte la mission et part dans la forêt de Skoolum, là où ils l’ont « perdue » en voulant couper un sapin pour Noël.  C’est un lieu froid, perdu, enneigé avec des coins difficiles d’accès. La jeune femme s’installe dans un motel et au rythme de la neige qui tombe calmement, elle se déplace en voiture ou à pied, rencontre quelques habitants, commerçants, garde-forestier ou autre.

Tout cela peut paraître assez classique, une disparition, une enquête, une détective atypique …. Mais l’écriture (et une superbe traduction), le style, la construction, les personnages, l’atmosphère transcendent ce récit et le rendent inoubliable. L’ambiance est feutrée, peu bruyante. Il y a peu de protagonistes, et ils ne sont pas très clairs. On sent que certains ne disent pas tout. Naomi observe, questionne, furète, recoupe les quelques indices qu’elle a récupérés. Elle est mystérieuse, intelligente, opiniâtre, intuitive, elle ne lâche rien et fédère autour d’elle, obligeant quelques personnes à lui donner des informations.

La construction de ce recueil est une pure réussite. Je suis séduite, envoûtée. Il y a un subtil et délicat mélange entre contes, investigations, retours en arrière, profils psychologiques. L’auteur a su mettre en place un équilibre soigneusement dosé entre tous ces éléments. Son phrasé aux mots choisis sublime chaque description, chaque scène, chaque passage. Ce récit m’a immédiatement pris dans ses rets, j’ai été happée. Captivée par la façon dont Naomi mène ses recherches, par son approche des autres, par sa force silencieuse. Charmée par les mini-contes, par la poésie, parfois douloureuse, qu’ils dégagent. Aimantée par la « musique » qui se dégage des phrases et qui a résonné en moi tout au long de ma lecture. Le texte puissant, oscille entre noirceur, espoir, ode à l’amour…. Il vous parle à la tête et au cœur, il laisse une trace durable.

Je ne suis pas près d’oublier cet opus, j’ai envie de découvrir un peu plus Naomi, de savoir ce qu’elle devient, comment évolue sa situation personnelle. Je voudrais qu’elle soit en paix avec elle-même. Elle fait partie de ces héros de roman qui semblent appartenir à la vie réelle …..tellement vrais, palpables….

"Le jour où Kennedy n’est pas mort" de R.J. Ellory (Three Bullets)


Le jour où Kennedy n’est pas mort (Three Bullets)
Auteur : R.J. Ellory
Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (4 Juin 2020)
ISBN : 978-2355847950
432 pages

Quatrième de couverture

Le 22 novembre 1963, le cortège présidentiel de John F. Kennedy traverse Dealey Plaza. Lui et son épouse Jackie saluent la foule, quand soudain... Quand soudain, rien : le président ne mourra pas ce jour-là. En revanche, peu après, le photojournaliste Mitch Newman apprend le suicide de son ex-fiancée, dans des circonstances inexpliquées. Le souvenir de cet amour chevillé au corps, Mitch tente de comprendre ce qui s'est passé. Découvrant que Jean enquêtait sur la famille Kennedy, il s'aventure peu à peu dans un monde aussi dangereux que complexe : le cœur sombre de la politique américaine.

Mon avis

Le jour d’après…

Le jour d’après Kennedy n’est pas mort, il n’a pas été assassiné. C’est en partant de ce non-fait que Roger Jon Ellory construit son uchronie. Si ce récit n’a pas la noirceur et le côté très sombre des précédents textes de l’auteur, il n’en est pas moins intéressant, abouti et riche en informations et hypothèses diverses.

En Juillet 1964, Mitch Newman, un journaliste-photographe, apprend le suicide de Jean, son ex-fiancée, qu’il n’a pas revue depuis plus de dix ans. C’était une jeune femme dynamique, qui aimait la vie et il ne peut pas croire qu’elle ait fait une chose pareille. Il se rapproche de la mère de Jean, qui, elle aussi, se pose beaucoup de questions. Pour la rassurer et parce qu’il n’a rien de mieux à faire, il va creuser l’affaire. Il va vite s’apercevoir que Jean avait été « remerciée » par le journal pour lequel elle travaillait et que, sans doute, elle enquêtait sur un sujet sensible. Il découvre qu’elle s’apprêtait à soulever un lièvre concernant JFK, son élection, son équipe, sa famille, ses relations. Jean a-t-elle vraiment pris la décision de mourir ou a-t-elle été « assistée » ?

Mitch avait abandonné Jean pour « couvrir » la guerre de Corée. Il avait le souhait de devenir quelqu’un, d’être « reconnu » pour ses photos, de se faire une place. Et puis, là-bas, rien ne s’est déroulé comme il l’avait imaginé et c’est un homme marqué, blessé intérieurement, qui est rentré au pays. Profondément meurtri, il sombre régulièrement, se redresse, s’effondre à nouveau. Essayer de comprendre le geste de Jean, c’est retrouver un souffle, une envie d’avancer, un désir d’exister, peut-être même une forme d’expiation. […sa mort m’a forcé à me regarder en face…]

Le roman se partage entre des scènes de la vie quotidienne du président et l’enquête de Mitch. C’est surtout les investigations de ce dernier qui nous captivent. Il marche sur les traces de son amie, il tisse des liens là où elle est passée, il lit les quelques notes qu’elle a laissées. Il ne lui faut pas longtemps pour réaliser qu’il dérange (comme elle a dérangé lorsqu’elle faisait la même chose ?) et certains lui font comprendre qu’il ferait mieux de s’abstenir d’approfondir ce qu’il met au jour. C’est mal le connaître. Il est opiniâtre, obsédé par la soif de vérité et par son instinct qui lui souffle que ce suicide n’est pas clair. Il ne lâchera rien, cheminant en pensant à sa vie, faisant ainsi une vraie introspection sur lui, un bilan de ce qui l’a amené ici et maintenant.

Pour John F. Kennedy, c’est sa part d’ombre qui se dévoile sous nos yeux. Ses addictions aux femmes, aux médicaments, ses décisions pas toujours bonnes, une élection peut être truquée, des manipulations, la place de ses conseillers, de son épouse, de son frère, de la mafia …. Bien sûr, tout n’est que supposition, mais il y a probablement un peu de vrai dans tout ça et c’est ce qui est stupéfiant. R.J. Ellory a réussi à partir de situations réelles (il y a des allusions à Jimmy Hoffa  dont j’ai lu l’histoire il y a quelque temps) à nous concocter une intrigue des plus plausibles avec un contexte fort, riche, complet, car les Kennedy (et la période évoquée) ont (et font encore) fait parler d’eux….

Je reste une inconditionnelle de cet auteur. Son écriture est puissante, (merci au fidèle traducteur), agréable. Son texte est parfait car il y a tout : de l’action, du suspense, une approche psychologique des différents protagonistes, de la cohérence….. Ce qui me plaît également, c’est que dès les premières lignes, il embarque le lecteur.  Dès qu’on commence, on veut lire et encore lire sans s’arrêter…. Les mots sont choisis, ciblés, porteurs de sens et l’ensemble est un recueil très réussi !