Rue Castellana Bandiera (Via
Castellana Bandiera)
Auteur : Emma Dante
Traduit de l’italien (Sicile) par Eugenia Fano)
Éditions : Bourgois (3 Septembre 2026)
ISBN : 978-2267060355
192 pages
Quatrième de couverture
Dans une rue étroite de Palerme, deux voitures se font face
sans pouvoir se croiser. Au volant de la première, Rosa, une jeune Sicilienne,
est en pleine crise de couple avec sa compagne. La seconde, où s'entasse la
grande famille Calafiore, est conduite par Samira, une Albanaise sans papiers
au service d'un patriarche tyrannique. Or cette fois, ni Rosa ni Samira ne sont
prêtes à faire marche arrière. Leurs vies sont dans une impasse et c'est leur
avenir que les deux femmes jouent ici, rue Castellana Bandiera, tandis que les
hommes du quartier prennent les paris pour savoir laquelle cédera en premier...
En ce dimanche d'été où le sirocco souffle sans pitié sur Palerme, ce sont deux
mondes irréconciliables qui s'affrontent dans un roman formidablement explosif,
entre farce absurde et tragédie contemporaine.
Mon avis
…Trois fois sur quatre ‘ste ruelle elle s’embouchonne …
Il fait chaud ce jour-là, à Palerme, en Sicile, très chaud,
le soleil tape. Rosa et Clara sont dans leur voiture et se chipotent, elles
sortent d’un mariage et ne savent plus par où passer, le plan a disparu. Tout à
coup, elles se retrouvent dans une rue étroite. Et arrive, face à elles, une
autre voiture. Impossible de passer.
Dans le second véhicule, Samira, une dame âgée, albanaise,
installée depuis longtemps en Sicile avec sa famille. Elle n’est pas seule et
plusieurs personnes sont avec elle. Elle refuse de reculer. Cette rue où se
trouve l’immeuble qui abrite les siens, c’est chez elle maintenant. Pour elle,
c’est celle d’en face, la jeune, qui doit reculer. Mais ce jour-là, Rosa ne
veut pas céder.
C’est un combat de femmes, chacune estimant être dans son
bon droit. Quelques membres extérieurs essaient d’intervenir, éventuellement de
les raisonner mais c’est difficile. Elles sont entêtées et ont probablement le
sentiment que bouger son automobile, c’est s’abaisser et perdre sa dignité, sa
superbe. L’orgueil, la volonté, les font tenir encore et encore.
Au-delà de cet affrontement, on découvre l’histoire de tous
ceux qui entourent Samira, les tensions (car ils se détestent), les « accords »
entre les uns et les autres ou avec les voisins. De l’autre côté, on apprend à
connaître Rosa et on cerne mieux ses difficultés de couple avec Clara.
« Rosa rampait comme un escargot et se retirait de
plus en plus dans une culpabilité laissant derrière elle une bave inodore, elle
avait peur d’aimer, c’était évident. »
Tout le monde est dans une impasse, les réactions sont
diverses et variées, les langues se délient puis se taisent, les commentaires
vont bon train, les cris surgissent puis le silence revient, la pression est à
son comble. Est-ce qu’une espèce de peur n’est pas en train de s’installer ?
Jusqu’où cette opposition peut-elle aller ? La rue est bloquée, plus personne
ne bouge.
« Les femmes se fixent comme deux poules, le cou
tendu, la tête légèrement positionnée en avant. Elles tendent l’oreille, prêtes
à dégainer. Le silence dilate ce temps suspendu.»
J’ai été conquise par ce roman !
La traductrice a fait un travail exceptionnel qu’elle explique dans les dernières
pages. En effet, ce récit a été écrit en italien et en sicilien pour bien
montrer tout ce qui différencie les deux « mondes » coincées dans la
Via Castellana Bandiera. Le défi, pour elle, a été de mettre les lecteurs français
dans les mêmes conditions, avec un glossaire comme dans l’édition italienne. La
solution qu’elle a choisie est excellente. Je n’ai pas forcément utilisé le
lexique, avec le contexte, je comprenais, je m’en servais pour vérifier si mon
intuition était bonne. Le fait de laisser des expressions du « cru »
pimentent le texte, le rend plus réaliste et plus immersif et lui donne une
forme de musicalité. On aurait presque envie de lire à haute voix (ou de voir
le film réalisé par l’autrice).
Le fait que tous les habitants de la rue regardent « le
spectacle » oblige les deux protagonistes à essayer de faire céder l’autre,
pour ne pas perdre. Cela pourrait prêter à rire mais c’est tragique de voir l’obstination
des conductrices.
Cette lecture a été réjouissante. L’écriture, l’atmosphère,
l’humour quelques fois « Toutes les cinq, mère et filles, vues de
derrière, sont identiques surtout quand elles portent des jeans en stretch qui
leur font des cuisses comme des petites saucisses. »
La grande force d’Emma Dante c’est d’avoir créé quelque
chose d’original, de vivant, de fort en partant d’une situation banale qui se
règle vite le plus souvent.
Une pépite !

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