"Tu entreras dans le silence" de Maurice Gouiran


Tu entreras dans le silence
Auteur : Maurice Gouiran
Éditions : Jigal (15 février 2020)
ISBN : 978-2377220960
298 pages

Quatrième de couverture

Avril 1916. Les 11000 hommes de la 1ère Brigade russe débarquent à Marseille où ils seront acclamés avant d’être envoyés sur le front de Champagne et le Chemin des Dames. Kolya, l'anarchiste amoureux de la France, Slava, le meurtrier d'un bourgeois moscovite, Iouri, obsédé par une étrange vengeance, et Rotislav, qui lui n'avait rien demandé, y partagent souffrances, angoisses et espoirs. C’est là que leur parviennent les premiers échos de la révolution russe. Kolya ne rêve que de filer vers Marseille pour rejoindre la Révolution à Moscou en y entraînant ses frères de combat.

Mon avis

« Ils nous ressemblent tant, nos prisonniers… »

Ce n’est pas la première fois que je lis Maurice Gouiran. J’ai toujours apprécié ses incursions dans le passé, mais avec son nouveau roman, il a mis la barre très haut et j’ai pris une claque magistrale. Le plus souvent, un événement passé sert « de prétexte » à son intrigue. Cette fois, l’Histoire avec un grand H est au cœur de son livre, elle le nourrit,

Nous sommes en 1915, les alliés pensent qu’avec des hommes en plus, ça irait mieux. Mais toutes les possibilités ont été étudiées et il n’y a pas de solution. C’est là que Paul Doumer est envoyé vers le tsar Nicolas II à Petrograd, en décembre 1915 afin de procéder à un marché :  l’envoi de soldats russes en échange d’armes livrées par la France. Les deux dirigeants tombent d’accord et c’est comme ça que des militaires russes débarquent à Marseille pour renforcer les troupes françaises. « L’âme naïve du peuple russe va s’associer, bientôt, dans les tranchées, à l’éternelle jeunesse de caractère des Français. »

Nous allons en suivre plus particulièrement quatre, dont Kolya, qui raconte leur quotidien dans la plupart des pages. Quelques passages en italiques présenteront chacun des compagnons pour que le lecteur comprenne leur passé et ce qui les a amenés ici.  1916, après un long voyage où ils ont créé des liens, les quatre camarades sont dans la cité phocéenne. Pas le temps de faire du tourisme, ils sont rapidement dans le vif du sujet et les voilà au front où ils attendent souvent, longtemps … jusqu’à ce que les combats violents, terrifiants reprennent de plus belle. Ils échangent avec des français sur la dureté de leurs conditions, ils s’interrogent : leur restera-t-il une part d’humanité quand tout sera terminé ? Comment ne pas devenir fou, comment ne pas se poser de questions ? Ont-ils réalisé qu’on profitait d’eux, qu’on les utilisait comme de la chair à canons ?

En observant ceux contre qui ils se battent, Kolya réalise : « Un millier de nos frères qui ont eu le tort de naître dans un autre pays, de parler une autre langue et de croire, comme nous, aux exhortations nationalistes de quelques revanchards qui instillaient dans les esprits l’exécration de l’autre. »
Parce que c’est bien ça la guerre : l’horreur pour ceux qui sont sur le terrain, les discours pour ceux qui dirigent…de loin…. et des hommes qui, finalement, sont tous des êtres humains.  Avec ce texte ancré dans un épisode de l’Histoire mal connu, oublié, passé sous silence, Maurice Gouiran réhabilite ses hommes qui ont donné leur vie pour un pays qui n’était pas le leur. Il parle au passage des gueules cassées, de la difficulté à vivre quand on a un physique qui fait peur, qu’on ne se supporte plus. Il rend humain des matricules, et de ce fait, il nous permet de mieux les connaître, de prendre fait et cause pour eux. Quand ils veulent repartir pour vivre la révolution chez eux pour renverser le tsar, ils dérangent, ils font peur. La méfiance d’installe plus personne ne veut d’eux. Ni ici ni là-bas. Ils sont de nulle part, perdus….

Ce recueil nous offre une belle fresque historique avec quatre destins atypiques.  Je me suis plus particulièrement attaché à Kolya, avec son côté rebelle qui me plaisait bien. Le contexte est riche, bien documenté et intégré aux événements avec intelligence. De plus, il y a du rythme, des rebondissements et notre intérêt est présent, sans faiblir. J’ai aimé cette lecture. Elle est édifiante, aboutie, complète, porteuse de sens. Et elle pose, en filigrane, une question : que suis-je prêt à faire, à sacrifier, pour rester fidèle à mes idées ?

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