"Vies dérobées" de Cinzia Leone (Ti rubo la vita)

 

Vies dérobées (Ti rubo la vita)
Auteur : Cinzia Leone
Traduit de l’italien par Marianne Faurobert
Éditions : Liana Levi (12 Mai 2021)
ISBN : 979-1034902934
566 pages

Quatrième de couverture

1936, Jaffa, Palestine. Ibrahim et Abraham, deux marchands de tissu voisins, l'un musulman d'Istanbul et l'autre juif d'Odessa, s'associent pour l'achat d'un précieux lot de coton égyptien. Mais lors d'un massacre, la famille d'Abraham est anéantie. Ibrahim, pour ne pas perdre son investissement et récupérer la part d'Abraham, décide d'usurper son identité. L'imposture aura plus tard des conséquences sur le destin de deux autres femmes.

Mon avis

« La guerre anéantit des êtres mais rien n’arrête les rêves des survivants. »

Peut-on construire sa vie sur une imposture ? Et si oui, quelles peuvent en être les conséquences pour les générations à venir ?

Un roman fort qui nous présente des destins entrelacés, parfois contrariés, avec des thématiques importantes telles l’identité, la tolérance, les valeurs familiales, religieuses. Un récit inoubliable avec des femmes de caractère, qui ne renoncent pas, qui pansent leurs cicatrices et qui avancent toujours et encore entraînant ceux qu’elles aiment dans leur sillon.

De 1936 à 1992, trois destins de femmes que nous suivons dans différentes contrées : Israël, l’Égypte, la Turquie, les Etats-Unis, l’Europe… De Miriam à Esther en passant par Giuditta, chacun des portraits est puissant, réaliste, détaillé… Pour chacune de ces femmes, des hommes ont voulu les façonner, les faire rentrer dans un « moule » qui n’était pas leur choix.

La première Miriam, la bien nommée, est musulmane, elle habite à Jaffa et son mari a fait affaire avec un juif pour des coupons de tissu. Une nuit, la famille juive est assassinée. Partageant la même habitation, Miriam, son mari, Ibrahim, et leur fille se cachent. Arrive alors l’heure de faire un choix qui peut tout bouleverser. Continuer vaille que vaille, ou, pour ne pas perdre d’argent et en s’appuyant sur une certaine ressemblance, prendre la place des personnes tuées. L’époux de Miriam voit ça comme une aubaine afin de mettre les siens à l’abri, il ne pense pas à mal, il a peur, il doit agir vite, dans l’urgence. La fuite avec ou sans la possibilité de recommencer une autre vie ailleurs sous un nouveau nom. Il choisit le changement d’identité et entraîne sa compagne et sa fille dans cette aventure. C’est très dur pour Miriam qui n’approuve pas, qui doit renoncer à sa religion, à sa façon de vivre, qui doit apprendre de nouveaux codes de conduite, accepter des fréquentations différentes et s’inventer un nouveau passé. Est-ce une folie d’agir ainsi ? Ibrahim veut-il simplement la sécurité pour ceux qu’il aime ou pense-t-il surtout aux finances ? Mesure-t-il les dégâts qui peuvent découler de sa décision ?

La deuxième, c’est Giuditta, elle est juive. Nous sommes en Italie, en 1938. Son père a été envoyé en relégation pour raisons politiques et sa mère, malade, va mourir. Accompagné de son frère, la jeune fille fuit avec peu de bagages et quelques noms donnés par son papa, des contacts susceptibles de les aider. Être juif, c’est se cacher, souffrir, appartenir à un « peuple » qui doit être vigilant pour s’en sortir sans trop de dommage.  Giuditta est pleine de fougue, elle ne baisse pas les yeux, elle ne veut pas qu’on lui dicte sa conduite, elle veut garder son libre arbitre, sa liberté de penser mais que ses journées sont difficiles …

Esther, la dernière, fera le lien entre les deux précédentes. 1991, une femme de notre temps, libre, qui s’interroge sur le sens de sa vie, sur ceux qui l’ont précédée, sur ce qu’elle souhaite au plus profond. Un homme lui fait une proposition surprenante qui va probablement chambouler ses habitudes et bien plus encore…   

Pour nous présenter ces trois existences, l’auteur utilise une écriture (merci à la traductrice) précise comme une dentelle, envoûtante, enveloppante, majestueuse. Chaque mot, chaque phrase, est à sa place, pas une longueur, pas de digressions ni fioritures inutiles. On n’est jamais perdu, c’est fluide. Des quotidiens à découvrir, rarement linéaires, quelques fois profondément bouleversés par un événement, un papier, un contrat, une rencontre, un regard…. Un kaléidoscope d’individus, de lieux, d’émotions, de situations. Un fond historique qui offre un contexte intéressant à ces vies contrariées. Et un fil ténu, magnifiquement bien pensé qui relie les trois parties d’une histoire qui traverse le temps et les pays.

Il y a longtemps que je n’avais pas lu un livre aussi poignant (que j’ai quitté à regret) dont les personnages puissants cachent leurs failles pour ne montrer que leur capacité de résistance. Qu’il est long le chemin vers la résilience mais qu’il est beau !

NB : La couverture est magnifique !

 


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