"Benzos" de Noël Boudou


Benzos
Auteur : Noël Boudou
Éditions : Taurnada (14 Novembre 2019)
ISBN : 978-2372580601
232 pages

Quatrième de couverture

Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller avec cette sensation de déjà-vu ? Sauriez-vous faire la différence entre le vrai et le faux ? Avez-vous une confiance absolue en vos proches ? Nick semble mener une vie tranquille, entouré de sa femme et de ses voisins. Pourtant, le jour où des amis de longue date arrivent, son existence tout entière va basculer dans l'étrange et l'impensable. Réalité ? Psychose ? Quelle preuve avez-vous finalement de votre réalité ?

Mon avis

Benzos ? Quel drôle de nom pour un roman. Est-ce le patronyme du personnage principal, un lieu, un animal, une chanson, un effet mode que je ne connais pas ? Rien de tout cela, benzos, c’est un raccourci pour benzodiazépines…. Vous savez ce que c’est ? Ce sont des médicaments anxiolytiques qui agissent également sur les troubles du sommeil.

Nick est accro aux benzos. Très jeune il en a eu besoin pour réguler ses nuits difficiles. Mais on dit que le corps s’habitue donc il a augmenté les doses et puis un petit cacheton dans la journée ça rassure aussi, non ? Ce qui, au départ, était une « béquille », une aide pour mieux vivre, est devenu une drogue. L’accoutumance est là, et c’est même pire, un réflexe. Dès que quelque chose ne va pas, semble bizarre à Nick, et hop, une pilule…enfin une…c’est plutôt nettement plus…

Pourtant, vu de l’extérieur, cet homme a, selon la formule consacrée, tout pour être heureux. Une femme aimante, une jolie maison, des amis…D’ailleurs un couple de bons potes qu’ils n’ont pas vus depuis longtemps, s’annonce. Ça va être la fête ! Ménage fait, bières au frais, rôti de bœuf prévu etc. Tout est en place pour un super séjour. L’épouse de Nick, en formation, sera absente, mais qu’à cela ne tienne, Nick va assumer et prendre du bon temps avec ses potes.  Sauf que rien ne se déroule comme prévu. Il vit des événements qui semblent s’être effacés le lendemain, certains éléments se modifient et le calendrier paraît chamboulé. Personne ne se rend compte de son désarroi face à cet état de faits, comme si tout restait dans la normalité. A-t-il des hallucinations, est-il victime d’une machination, est-ce un phénomène paranormal, un effet des médicaments ? Nick ne comprend pas, ne sait plus qui croire, à qui faire confiance …et le lecteur non plus….

Peu importe ce qui se passe, de toute façon, rien ne semble tourner rond. La force du récit est ailleurs. Elle est dans le style et l’écriture de Noël Boudou. Brut, violent parfois, sans détours, frôlant avec les limites. De plus, le texte est écrit à la première personne, le « je » nous prend aux tripes, parce qu’il est palpable. Les angoisses, les peurs, les démons de Nick transpirent, nous envahissent, nous prennent dans leurs rets. On souffre avec lui, on voudrait trouver une solution, l’aider mais on est impuissant. C’est angoissant à souhait, et on se demande bien comment tout cela va évoluer vu que tout échappe à la « normalité ».

L’auteur a eu l’intelligence de ne pas trop à faire. Il aurait pu rallonger son livre, rajouter des épisodes mais il a trouvé le bon équilibre. Juste ce qu’il faut pour présenter la situation, exprimer les dérives et tout ce qui part de travers avant une fin qui en surprendra plus d’un. Les différents protagonistes sont intéressants par leur rôle dans ce presque huis clos. Le rythme se maintient sans peine avec quelques indices ça et là qui mettent la puce à l’oreille de celui qui lit.

C’est un bon roman noir et c’est aussi un avertissement voilé sur les dégâts que peuvent entraîner certaines toxines. J’ai beaucoup apprécié cette lecture.

"Reflets des jours mauves" de Gérald Tenenbaum


Reflets des jours mauves
Auteur : Gérald Tenenbaum
Éditions : Héloïse d’Ormesson (3 Octobre 2019)
ISBN : 978-2350875569
210 pages

Quatrième de couverture

Lors d'une réception en son honneur, le professeur Lazare s'isole, las des sollicitudes. Abordé par un jeune journaliste, l'éminent généticien se surprend à lui proposer un verre dans un bar. Au fil des échanges, Lazare se déleste du secret qui entoure ses recherches. À quoi bon avoir déchiffré la partition du génome si cela conduit à trahir l'être cher et condamne à la solitude ?

Mon avis

Partition….

La vie est une partition, avec ses temps forts, rapides ou lents, ses bémols, ses pauses, son tempo … et l’écriture de l’auteur est une musique. A petites touches, délicatement, avec un style céleste, le phrasé de Gérald Tenenbaum résonne en vous, il fait écho, renvoyant des mélodies qui chantent sous nos yeux et se découvrent petit à petit.
« …[…] leur enchaînement dans la discontinuité le guidait vers une théorie du murmure et de l’écho […] »
L’histoire est celle du Professeur Lazare, un chercheur en génétique. Il a fait une découverte bouleversante, tellement difficile à concevoir qu’il ne peut pas la partager entièrement. Il est condamné au silence. Sa vie en sera changée à tout jamais. Lors d’une réception, il rencontre un jeune journaliste et entame une discussion avec lui. Sans doute, ce jour-là, est-il prêt à se confier, à partager son terrible secret, ce poids qui pèse sur ses épaules depuis des années. Alors, il parle, …toute une nuit …. Cette longue confidence, entrecoupée de courts instants dans le présent, nous plonge dans le passé du scientifique. Il évoque son parcours, la place de son métier dans sa vie, ses relations aux autres, ses angoisses, ses réussites, ses doutes… On voit bien toutes les embûches sur la route de ceux qui veulent faire avancer la science, ne serait-ce que les questions qu’ils se posent.

Le généticien, de part ses prospections, est toujours en mouvement, explorant le passé, envisageant le futur. Il est amoureux d’une femme qui « fige le présent », en prenant des photos qu’elle expose, qu’elle vend à des magazines. Dans les flous, les pixels, les clichés, Lazare voit le pendant des gènes portés par l’ADN. J’ai beaucoup aimé ce parallèle entre les deux.
Gérald Tenenbaum aime utiliser les subtilités des hasards de la vie pour démontrer que rien n’est acquis et qu’il n’y a pas d’amour heureux (l’allusion à Aragon page 117 est un régal). Il parcourt le destin des hommes avec finesse, les laissant s’exprimer à points comptés, dans des phrases porteuses de sens, avec un vocabulaire de qualité.

En mathématique, une formule, une équation peuvent apporter un bouleversement. En poésie, c’est un mot, une expression qui peuvent vous mettre les émotions à fleur de peau. C’est sans doute pour ça, que les mathématiciens, comme l’auteur de « Reflets des jours mauves » savent parler à notre cœur avec des termes qui sonnent justes.

J’aime les maths, j’aime les poèmes alors ce livre m’a offert un moment magique de lecture…..

"De lettres à l'être" d'Anne Fernandes


De lettres à l’être
Traversée d’une mémoire traumatique
Auteur : Anne Fernandes
Éditions : Maïa (18 Juin 2019)
ISBN : 978-2-37916-152-0
114 pages

Quatrième de couverture

Quand la mémoire traumatique s'ouvre elle porte en elle de lourds fardeaux... Elle est aussi une alliée pour alléger la vie, construire le futur, regarder vers un ailleurs. L'auteure Anne Fernandes vous offre la traversée de sa mémoire traumatique. Du laid, elle a voulu faire du beau. Elle a manié les mots et y a ajouté les illustrations. Elle vous offre son chemin vers un futur lumineux alors que son passé était bien sombre.

Mon avis

Se souvenir pour enfin oublier

Le visuel de ce recueil, avec cette couverture un peu floue, trouble, dans les tons de sépia, m’a tout de suite fait penser à une blessure cachée, qui ne demandait qu’à s’exprimer. Lorsque je l’ai lu, j’avais le sentiment de tenir au creux de mes mains, toute la souffrance et la force de l’auteur. Les deux l’ont portée pour rester droite, faire face, avancer et croire en la vie malgré tout ce qu’elle avait subi. Elle a écrit et magnifiquement illustré des lettres, des textes, elle a libéré sa parole mais également celle des autres. Elle a puisé en elle, la volonté de s’en sortir, de ne pas se laisser abattre. Elle a mis des mots sur ses ressentis. Son style lumineux, d’une grande beauté, est empli de délicatesse, de pudeur.

Lorsque sa mémoire s’est rappelée à elle, faisant remonter de douloureux souvenirs, elle a accueilli la petite Anne, elle l’a rassurée comme si elle était une autre. Elle a alors pu être en harmonie, ne faisant plus qu’un avec elle-même, autorisant ce passé douloureux comme une part d’elle. 

Anne Fernandes ne se pose pas en victime, elle ne revendique rien. Elle se libère d’un poids et offre ce qu’elle écrit comme autant de douces flammes, de tendres lumières, qui l’ont réchauffée, qui l’ont aidée. En occultant les événements traumatisants de son passé, sa mémoire l’a conduite vers la beauté, le bien, puis, lorsqu’elle a été assez forte, par vagues, sont revenus ces réminiscences qu’elle a pu gérer avec l’aide de tous ceux qui l’ont accompagnée sur le chemin de la résilience personnelle. Elle a su dépasser son choc, se dépasser pour continuer la route sans se laisser ni briser, ni étouffer.

Pour elle, chaque matin est un autre jour, ouvert sur un futur bienveillant.
« J’y entends le silence d’un présent vivant où je suis libre ou libérée. »
Son phrasé poétique, dégageant une forme de sérénité face à l’indicible, m’a beaucoup touchée. Ses illustrations sont superbes, porteuses de sens. Toutes en retenue, elles expriment des messages forts. On sent qu’Anne Fernandes est en paix et on ne peut que lui souhaiter le meilleur pour l’avenir qui lui appartient.

"Cauchemar" de Paul Cleave (Whatever it Takes)


Cauchemar (Whatever it Takes)
Auteur : Paul Cleave
Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (7 Novembre 2019)
ISBN : 978-2355847660
450 pages

Quatrième de couverture

Acacia Pine, États-Unis. Une petite fille, Alyssa Stone a mystérieusement disparu. Noah, un des flics du village fait irruption chez le principal suspect. Envahi par la colère, il le séquestre et le torture jusqu'à ce que l'homme lui révèle le lieu où Alyssa est captive. Noah la retrouve enchaînée dans une cave, encore en vie. Fin de l'histoire ? Non. Douze ans plus tard, Alyssa est à nouveau portée disparue. Et le cauchemar recommence.

Mon avis

Paul Cleave a laissé de côté la ville où il a placé ses précédents romans et le style de personnage qu’on y trouvait. Nous voilà à Acacia Pine, aux Etats-Unis, dans une bourgade de taille moyenne où tout le monde se connaît. Dès les premières pages on entre dans une ère de violence puisqu’un policier, Noah Harper, frappe afin d’obtenir les aveux d’un suspect. C’est totalement immoral, bien sûr, mais ainsi, il sauve une petite fille, Alyssa, qui le considérera comme son sauveur. Comme sa méthode pour avoir une réponse n’a pas été dans les normes, le shérif lui demande de quitter la ville. Ce qu’il fait, laissant, au passage, sa femme derrière lui, ses amis, ses habitudes et son boulot…

Douze ans ont passé, il est co-gérant d’un bar, rangé des voitures, apparemment assez calme, moins « irréfléchi » … quoique… Son ex-épouse l’appelle pour lui dire qu’Alyssa a de nouveau disparu. Disparition volontaire, enlèvement, ou autre chose ? Noah sait très bien qu’il ne sera pas le bienvenu s’il retourne dans sa ville mais réagissant de façon impulsive, au quart de tour, il choisit de partir et d’aller là-bas. Rapidement, il sent que personne ne va l’aider, ni le croire. Son ex-coéquipier lui démontre qu’Alyssa est partie volontairement et qu’il ferait mieux de regagner ses pénates. Mais le père adoptif de la jeune femme, qui est un homme en fin de vie, ne l’entend pas de cette oreille. Il est persuadé qu’elle a été à nouveau kidnappée et supplie Noah de la rechercher. Et ce dernier va céder, sans penser à tous les dégâts collatéraux que son obstination risque de provoquer.

Si le scénario de cette intrigue possède quelques invraisemblances, elles ne m’ont pas vraiment gênée plus que ça. Sans aucun doute parce que l’écriture (bien traduite par Fabrice Pointeau) est toujours aussi accrocheuse, que les rebondissements sont nombreux et que l’auteur sait parfaitement nous balader d’une piste à une autre, nous entraînant sur des suspects potentiels avant de nous prouver le contraire. La fin est d’ailleurs très surprenante et je ne l’avais pas imaginée (par contre d’autres possibilités, que j’avais envisagées pour le reste de l’histoire, se sont avérées vraies). Le rythme est soutenu, parce que Noah n’arrête pas de « courir », d’aller à droite, à gauche, c’est un feu follet, assez imprévisible, en marge de la loi quand il trouve que ça ne va pas assez vite. Il est exaspérant à tout vouloir gérer lui-même mais également attachant car c’est un homme de parole et ça se fait rare. J’ai trouvé les autres personnages intéressants dans l’ensemble, notamment le vieux shérif. Certains traînent des « casseroles », d’autres une part d’ombre importante, tous ont des « raisons » d’agir comme ils l’ont fait. On se dit que parfois la frontière entre le bien et le mal est très fine. Alors, oui, Noah a tort, probablement d’agir en justicier, mais quels autres choix a-t-il face à ce qu’il découvre ? Quand on connaît la lenteur des procédures, les erreurs minimes qui peuvent mener à des non-lieux, on se demande ce qu’on aurait fait face à de telles atrocités.

Cauchemar est un recueil sans temps mort, abordant plusieurs thèmes qui poussent le lecteur à s’interroger, à aller plus loin dans la réflexion. Je n’ai pas vu le temps passer, j’ai presque fini essoufflée auprès de Noah. C’est dire si ce nouveau titre de Paul Cleave m’a captivée.



"L'art de courir sous la pluie" de Garth Stein (The Art of Racing in the Rain)


L’art de courir sous la pluie (The Art of Racing in the Rain)
Auteur : Garth Stein
Traduit de l’américain par Anath Riveline
Éditions : L’Archipel (6 Novembre 2019)
ISBN : 9782809827262
306 pages

Quatrième de couverture

Enzo est tout sauf un chien ordinaire. Il est persuadé qu’il sera un jour réincarné en homme. Cette certitude, il l’a acquise en regardant un documentaire sur la Mongolie. Ce qu’il a vu de mieux ala télé – sa passion – après un grand prix de Formule 1. Enzo, qui porte sur son maître Denny un regard attendri, en a tiré une philosophie : vivre n’est pas qu’une question de vitesse. Il faut aussi savoir passer entre les gouttes.

Mon avis

Agis avant de réagir….

Enzo est un chien. Il est persuadé qu’un jour il deviendra un humain et lorsqu’on fait sa connaissance, on se dit qu’effectivement, il ne lui manque que la parole !
Il a tout pour lui : la douceur, l’empathie, l’intelligence du cœur…
L’histoire est racontée par Enzo, c’est lui qui explique, qui présente les événements de ce roman. Il les analyse avec finesse, avec délicatesse et il serait de bon conseil pour son maître, si seulement il pouvait lui parler…

Denny est un homme, marié et père de famille, propriétaire d’Enzo. On le découvre à travers les yeux de son chien, qui est bien plus, pour lui, qu’un animal de compagnie, un soutien, un pilier de sa vie. Ces deux-là étaient vraiment faits pour s’entendre. Enzo comprend tout, sent les choses, porte un regard attendri sur toute la famille, même si au début l’épouse a été considérée comme une intruse. Il est dévoué, aimant, capable de s’oublier pour aider ceux qu’il aime. Assez fort pour essayer de les défendre face à la fourberie, aux mensonges.

L’écriture est fluide, belle, profonde car Enzo parle avec sérieux de ce qui se déroule. Il lui arrive de glisser une pointe d’humour, de concevoir une vengeance et c’est vraiment délicieux de constater comme il s’y prend, le plus souvent très bien avec les uns et les autres, arrivant à ses fins, l’air de rien. Denny a transmis à Enzo sa passion pour les courses automobiles (le passage sur la mort d’Ayrton Senna est bien « vu ») ainsi que « l’art de courir sous la pluie » qui est vraiment quelque chose d’important dans leur vie. C’est un peu comme l’art de rester droit dans ses bottes, de ne pas céder face aux éléments extérieurs. Je trouve cette métaphore bien pensée car il y a également l’idée de vitesse, de ce quotidien qui va vite, nous emporte et nous échappe. En outre, une allégorie est présentée avec le zèbre, personnage récurrent de ce récit, il« dérange » Enzo jusqu’à ce qu’il comprenne qui il est vraiment. Tout cela enrichit la narration et fait de ce texte un bel ensemble, équilibré, intéressant, captivant. Différents thèmes sont abordés, la maladie, la mort, les choix de vie, l’amitié, l’équilibre entre vie professionnelle et familiale, la place des grands-parents etc…  Tous ces sujets sont traités avec doigté, par petites touches. Jamais l’auteur n’en fait trop. Il reste respectueux de tout ce qu’il évoque et j’ai trouvé le « dosage » parfait.

J’ai adoré l’intervention d’Enzo (page 247), j’avais envie de lui caresser la tête en lui disant « bon chien, c’est bien, tu es super… » c’est vous dire que sa personnification est complète, on le « voit »….

C’est doux, c’est magique, c’est un pur moment de bonheur, une lecture hors du temps, pas mièvre, qui met le sourire aux lèvres, un peu les larmes aux yeux et qui rend heureux !

NB: Je ne sais pas encore si j'irai voir le film....

"Little Bird" de Craig Johnson (The Cold Dish)


Little Bird (The Cold Dish)
Auteur : Craig Johnson
Traduit de l’américain par  Sophie Aslanides
Éditions : Gallmeister (7 Juin 2009)
ISBN : 978-2-35178-025-1
430 pages

Quatrième de couverture

Dans le comté d’Absaroka, dans le Wyoming, on retrouve le corps de Cody Pritchard près de la réserve cheyenne. Deux années auparavant, Cody avait été l’un des quatre adolescents condamnés avec sursis pour le viol d’une jeune Indienne, Melissa Little Bird. Jugement qui avait avivé les tensions entre les deux communautés. Aujourd’hui, il semblerait que quelqu’un cherche à se venger. Le shérif Walt Longmire est chargé de l’enquête.

Mon avis

« Personne ne peut se faire un gilet pare-balle contre les émotions, alors, on ne peut que trimbaler les éclats d’obus avec soi. »

Premier volet d’une série où l’on retrouve le shérif Walt Longmire, je sais déjà que je serai heureuse de relire Craig Johnson.

Non pas que son héros, veuf, m’ait complètement séduite. Il est un tantinet bedonnant, il boit (trop) de bières, il n’essaie pas de lutter contre une certaine « nostalgie/déprime » et son côté asocial et « je-ne-vois-pas-où-est-le-problème » m’a parfois un peu exaspérée tant j’avais envie de le secouer… Il n’en reste pas moins que cet homme est formidablement humain, et que l’amitié n’est pas un vain mot pour lui (le passage où il va récupérer Henry est un pur délice de poésie, de sentiments forts).
Au-delà des faits qui sont racontés dans ce roman, on est dans une atmosphère particulière évoquée avec beaucoup de délicatesse, de finesse, de lyrisme par l’auteur.
On vit avec les protagonistes dans les grands espaces du Wioming, où se côtoient deux communautés : une indienne, une « américaine », sachant que les premiers sont logés dans la « réserve ».
Pas facile de vivre avec ses différences et lorsqu’une indienne juvénile, légèrement déficiente mentale, sera violée par quatre jeunes « cow boys », ils n’auront pas une grosse peine…Jusqu’au jour où l’un d’eux est retrouvé mort, tué par balle…
Accident de chasse, vengeance tardive ? Notre shérif se retrouve confronté à un beau sac de nœuds, d’autant plus que, s’il s’avère que c’est un assassinat, les suspects peuvent être nombreux, à commencer par son très bon ami Henry, oncle de la jeune fille et indien….

Il ne s’agit pas d’un de ces romans où les rebondissements sont légion et où le lecteur n’a pas un instant de répit. C’est d’une écriture sereine et calme, au faux rythme, que l’auteur nous fait avancer avec Walt Longmire.

Installant les personnages, tant physiquement que moralement, mettant au point les différentes relations entre eux (et qui sont pour la plupart assez subtiles), décrivant sans lourdeur, avec minutie, et sans jamais lasser les lieux évoqués, paysages, bureaux, saloons ou autres …. Craig Johnson nous fait pénétrer à petits pas dans l’univers où ses personnages évoluent.
Le froid et le blizzard semble figer tout cela avant un dernier rebondissement qui laissera sans doute pantois ceux qui auront la sagesse ( ce qui n’est pas mon cas ;- ) de ne pas lire la fin…

J’ai beaucoup aimé ce roman, tout d’abord, parce que, depuis toujours, j’ai un faible pour les indiens, leurs croyances, leurs mœurs et que ces sujets sont abordés dans ce livre ; ensuite parce que l’enquête tient la route ainsi que les différentes situations décrites mais aussi et surtout parce que le style et l’écriture de l’auteur sont « accomplis » dans le sens où il me semble que les mots sont choisis avec l’intelligence du cœur surtout lorsqu’il parle d’événements douloureux. On ne se sent jamais en position de voyeur, d’observateur…il y a un « je ne sais quoi » qui donne l’impression que les individus nous prennent par la main (et sans aucun doute par le cœur) pour nous faire partager, au long des quelques pages qui constituent cet écrit, non seulement leur quotidien, leurs pensées mais aussi un peu de leur âme…
Comme pour certains, elle est tourmentée, on se prend à espérer trouver des mots, des gestes, des signes, pour les apaiser …

Lorsqu’on referme la dernière page, on reste encore un peu, le livre en mains pour ne pas les abandonner puis quand on le repose, on le fait doucement, très doucement, comme si on s’en voulait de les laisser, comme s’il fallait éviter les mouvements brusques et se retirer sans faire de bruit ….

"En moi le venin" de Philippe Hauret


En moi le venin
Auteur : Philippe Hauret
Éditions : Jigal (17 Septembre 2019)
ISBN : 978-2377220816
232 pages

Quatrième de couverture

Suite à un événement tragique, l’ancien lieutenant de police Franck Mattis se voit contraint de retourner sur les terres de son enfance. Il y retrouve d’anciens camarades de lycée. Franck Mattis se voit plongé au cœur d’un monde qu’il ne connaît que trop bien, celui de la nuit, de la violence, du mensonge et de la désespérance. Une fois encore, il lui faudra lutter contre ses propres démons, et qui sait, peut-être enfin trouver la paix…

Mon avis

Au bout de la nuit

Désabusé, déçu, Franck Mattis a laissé son boulot dans la police. Sa vie est maintenant faite de rien, il traîne sa misère dans des cafés avec des compagnons de beuverie…Un jour, un appel, sa mère est décédée. Il se rend sur place, et s’aperçoit que quelques jours plus tôt, son père est mort également. Il s’installe dans le vieil appartement de ses parents, dans la ville de sa jeunesse… Comme il n’a pas grand-chose à faire, il renoue avec d’anciennes connaissances. Esther lui plaît toujours autant, Ben, son vieux pote qui est autoentrepreneur semble bien seul, Valéry dirige une boîte de nuit assez torride, Maxence brigue la mairie…. Ils ne sont plus ni collégiens, ni lycéens, chacun a évolué, différemment, et les liens qui se (re) créent n’ont pas la même force. Les adultes qu’ils sont devenus analysent ce qu’ils vivent et beaucoup d’entre eux espèrent profiter au maximum de toutes les opportunités…. Le temps a passé et a laissé des traces. Les caractères de chaque protagoniste sont bien campés, certains nous paraissent rapidement imbuvables, d’autres laissent entrevoir une part d’humanité…. J’ai apprécié d’avoir quelques aspects de chacun lorsqu’ils étaient adolescents, cela permet de voir leur évolution….

Franck va rapidement se trouver à faire le chauffeur garde du corps pour le candidat à la mairie. Cela lui permet d’être avec Esther et d’approcher le monde de la nuit, dans le club de Valéry. Peut-on dire que son instinct de flic se réveille ou tout simplement que sa morale le titille ? Toujours est-il qu’il n’aime pas trop ce qu’il pense percevoir : l’exploitation sexuelle de très jeunes filles ….. Va-t-il s’en mêler alors que son nouveau patron a ses entrées dans ce lieu nocturne branché ? Qu’a-t-il à y gagner ? Probablement des ennuis et pas des moindres….

Bien sûr, il n’y a pas que cet aspect dans l’histoire, parfaitement maîtrisée par l’auteur. Il nous fait découvrir dans ce roman sombre, la part obscure de certains individus. Celle qui ne demande qu’à surgir lorsqu’ils s’imaginent être les plus forts, et avoir raison. Celle qui peut rester tapie mais qu’une étincelle peut allumer…. Violence, noirceur, tout est parfaitement présenté, très réaliste malheureusement. Par petites touches, avec des mots qui font mouche, Philippe Hauret écorche notre société et ceux qui parlent trop ou mal ou pas assez. Il évoque les EHPAD où le manque de moyens est criant, les programmes électoraux emplis de promesses qui ne sont jamais tenues, la solitude des hommes ou des femmes, les mères célibataires, la drogue, l’appât du gain, etc….

Une fois qu’on est entré dans ce récit, on ne le lâche plus, on essaie de s’accrocher à la petite lueur d’espérance qu’on a perçue dans toute cette noirceur, dans la solitude des uns et des autres. On se dit qu’il faut continuer de croire en l’homme car certains peuvent être bons, ou le devenir par la magie d’une rencontre.

Le rythme ne faiblit pas dans ce recueil, il y a de l’action, du mouvement. L’atmosphère est lourde de sens. L’écriture fluide rend toutes les scènes très visuelles en captivant le lecteur. Cette lecture m’a beaucoup interpellée car il faut bien reconnaître que l’auteur n’invente rien. Il présente plusieurs aspects de l’argent facile, des tentations qui peuvent pourrir des vies et pour lesquelles parfois, les autorités ferment les yeux…. C’est percutant, la désespérance est présente en filigrane, tout le temps ….  mais au bout de la nuit comme disait Eluard, il y a toujours – je cite-
un cœur généreux,
une main tendue,
une main ouverte,
des yeux attentifs,
une vie : la vie à se partager.