"Le sang des Belasko" de Chrystel Duchamp

 

Le sang des Belasko
Auteur : Chrystel Duchamp
Éditions : L’Archipel (14 Janvier 2021)
ISBN : 978-2809840407
240 pages

Quatrième de couverture

Après la mort de leur père, cinq frères et sœurs se réunissent dans la maison de leur enfance. Les portes se referment sur eux. Avec une terrible révélation... Leur père, un vigneron taiseux, vient de mourir. Il n'a laissé qu'une lettre à ses enfants, et ce qu'il leur révèle les sidère : leur mère ne se serait pas suicidée – comme l'avaient affirmé les médecins six mois plus tôt. Elle aurait été assassinée...

Mon avis

Elle a tout vu, elle sait tout mais elle ne dira rien. Pourtant, elle est comme un membre de la famille mais elle ne peut rien dire. C’est la Casa des Belasko, la maison qui abrite les drames tus, les joies partagées, les secrets non diffusés. Ils sont cinq enfants à se retrouver dans cette demeure qui a abrité leur enfance, trois garçons, deux filles qui en six mois ont perdu leur mère puis, plus récemment leur père. C’est d’ailleurs ce dernier qui a demandé qu’ils se réunissent dans la maison pour lire ses dernières volontés et découvrir ce qu’il a laissé comme témoignage. La fratrie ne s’entend pas et les retrouvailles sont tendues. Cette soirée n’augure rien de bon surtout lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils n’auront pas d’autres choix que de la passer ensemble jusqu’au bout.

Décliné en cinq actes, constitués eux-mêmes de chapitres mettant en exergue l’un ou l’autre des enfants, ce huis clos ne souffre d’aucun temps mort et surprend le lecteur jusqu’à l’épilogue. Chrystel Duchamp a habilement mêlé des scènes du passé à celles du présent. Pas besoin de dates tant les situations sont claires, on sait tout de suite de quelle époque il s’agit. Ces petits retours en arrière permettent de cerner le caractère de chacun des enfants, de constater quels liens ils ont construit entre eux. On s’aperçoit très vite que la rancœur, la jalousie, la colère les habitent. Il n’y a pas de véritable unité entre eux, ils se surveillent, s’observent, même à distance puisqu’ils sont tous adultes et vivent leur vie. Et surtout, ils n’ont rien oublié de ce qui a pu les diviser par le passé. Alors il arrive que les langues se délient et ça fait très mal.

Avec son écriture vive, qui fait tilt, l’auteur nous laisse à peine respirer. Entre ce qui se passe dans la maison et les révélations qui arrivent petit à petit, le lecteur n’a pas le temps de s’ennuyer. Pas de fioritures, de l’action et des rebondissements. J’ai trouvé astucieux que le roman ne soit pas plus long. Il aurait pu être allongé avec d’autres anecdotes du passé familial mais il aurait beaucoup perdu en suspense et en tension. Parce que, soyons honnête, ce qui fait son intérêt, c’est le rythme soutenu qui le constitue. En une nuit, une soirée, la vie du clan Belasko va être modifiée de façon irréversible.

Les Belasko ne savent pas communiquer. Le père était un taiseux et il ne se racontait pas, ses enfants ignorent beaucoup d’éléments de son passé. Les révélations vont blesser les uns, surprendre ou déstabiliser les autres mais quoi qu’il en soit, personne ne sortira intact de cette douloureuse réunion de famille. Quels seront les dégâts collatéraux, les conséquences de cette soirée tumultueuse ?

Après un premier roman coup de poing, l’auteur a su trouver une nouvelle thématique et a réussi la passe de deux. Son texte est captivant, plein d’énergie, les ressentis des uns et des autres sont finement analysés. Elle montre l’influence de l’éducation, le rôle des parents mais aussi le poids de la société bien-pensante. Un auteur à suivre de près ….


"Ta main sur ma bouche" de Déborah Saïag & Mika Tard

 

Ta main sur ma bouche
Auteurs : Déborah Saïag & Mika Tard
Éditions : Nil (14 janvier 2021)
ISBN : 978-2378910891
320 pages

Quatrième de couverture

Édouard et Alison, dite Ali, sont en couple depuis deux ans quand l'ex d'Édouard publie un #MeToo dans lequel elle accuse un de leurs amis de l'avoir violée. Au cours des quelques heures qui suivent, le destin d'Édouard et d'Ali bascule à tout jamais...

Mon avis

« C’est de la provocation d’être née belle ? »

C’est avec une écriture moderne (à quatre mains, les auteurs se partageant les chapitres) et des dialogues ciblés et vifs que Déborah Saïag et Mika Tard parlent dans ce roman d’un sujet brûlant d’actualité. Le mouvement #MeToo a débuté en 2007 mais c’est en 2017 qu’il a pris de l’ampleur. Les femmes victimes d’agression sexuelle, de harcèlement, de viol ont pris la parole. Encouragées, elles ont fait face aux menaces de déstabilisation, à ceux qui leur disaient que, peut-être, sans doute même, leur attitude avait incité, invité, les importuns à agir en toute impunité …. En gros, qu’elles étaient coupables. Combien se taisent encore par peur des répercussions sur leur vie de famille, sur leurs amis, leurs collègues ?

Dans ce recueil, Edouard et Alison (surnommée Ali) sont en couple depuis deux ans. Elle avait vingt ans quand ils se sont rencontrés et lui une quinzaine d’années de plus. Les parents d’Ali n’étaient pas d’accord pour cette relation alors son père lui a coupé les vivres. Bien sûr, Edouard, son Doud, a de l’argent, mais ce n’est jamais simple de dépendre financièrement des autres. Il est important qu’Ali « se réalise ». Elle part en week-end chez des amis communs, il la rejoindra plus tard. Mais un événement vient déstabiliser toute cette organisation. Diane, l’ex copine d’Edouard publie sur Facebook un témoignage où elle explique avoir été violée par un de leurs amis il y a six ans alors qu’ils vivaient ensemble.

Alternant le vécu et le ressenti d’Ali et d’Edouard d’un chapitre à l’autre, ce récit nous montre et nous démontre combien les publications « coup de gueule » sur les réseaux sociaux peuvent remettre en cause, du jour au lendemain, les amitiés, les relations humaines, et détruire les liens entre les personnes. En effet, très rapidement, il y aura ceux qui soutiennent Diane et la croient et ceux qui pensent qu’il a fabulation, exagération ou bien qu’elle a eu ce qu’elle méritait (à ton idée d’être aussi belle, de s’habiller court, etc) et puis quelle idée de ressortir tout ça si longtemps après ? N’a-telle pas déformé les faits, oublié puis réécrit l’histoire ?

Dans ce livre, les auteurs ne jugent pas, ils présentent des faits et ce qui en découle. Ils évoquent le rôle des réseaux sociaux, les réactions à vif lorsqu’on oublie de prendre du recul, le danger d’une certaine forme de pouvoir. Ils ont, de plus, l’intelligence de ne pas en rester au sujet phare du mouvement #MeToo. Ils abordent d’autres thématiques lorsque, par exemple, dans une même bande de potes, les ex font encore partie de votre quotidien, ils parlent aussi de l’ambiguïté des amitiés, de la place de chacun, des difficultés à s’épanouir lorsqu’on dépend du regard des autres.

Il y a beaucoup de rythme dans ce texte car c’est comme un jeu de dominos, des actes entraînent des conséquences plus ou moins graves et provoquent des rebondissements. On voit combien chacun essaie de correspondre à ce que les autres attendent, n’osant pas, de temps à autre, être soi. N’est-ce pas un peu la même chose pour chacun de nous ? Entre les « codes » imposés par la société, ceux définis lorsqu’on appartient à un même groupe, il n’est pas toujours aisé d’être en harmonie avec ce qu’on veut être au plus profond de soi.

Cette lecture au phrasé contemporain, trop diront les esprits chagrins, est intéressante parce que, même si la parole s’est libérée, il faut la soutenir encore et encore pour que celles qui souffrent encore dans l’ombre, n’hésitent pas à témoigner afin d’aller mieux, puis de retrouver un peu d’estime de soi et de sérénité.


"Le chant du perroquet" de Charline Malaval

 

Le chant du perroquet
Auteur : Charline Malaval
Éditions : Préludes (13 Janvier 2021)
ISBN : 9782253040460
320 pages

Quatrième de couverture

São Paulo, 2016. Tiago, un jeune journaliste indépendant, fait la connaissance de son voisin, Fabiano, qui habite le quartier depuis plusieurs décennies, avec un perroquet pour seul compagnon. Au fil de leurs rencontres, le vieil homme raconte son passé à Tiago, l’épopée d’une existence soumise aux aléas de l’Histoire. Le départ de son Nordeste natal pour participer à la construction de Brasília avec ses parents, son travail d’ouvrier dans les usines Volkswagen de São Paulo… et, surtout, il lui parle de la femme de sa vie, qui a disparu à la fin des années 1960, sous la dictature. Avec l’idée d’en faire le sujet de son premier roman, Tiago recueille, fasciné, ce palpitant récit et, son instinct de journaliste reprenant le dessus, il décide d’effectuer des recherches par lui-même.

Mon avis

Charline Malaval a un nom bien français et elle est française mais elle parle du Brésil comme si ses racines étaient là-bas. Elle y a enseigné mais je pense que son expérience dans ce pays ne s’est pas arrêtée à cela. Elle s’est « imprégnée » de son Histoire (avec un H majuscule), et à travers son roman, elle a su à la fois m’émouvoir, m’intéresser et me captiver.

Tiago est un jeune journaliste. Son voisin, un vieil homme, vit avec un perroquet. Un lien se crée entre les deux hommes, le premier écoute et le second se confie. Le plus jeune comprend très vite qu’il y aura matière à écrire un roman, d’autant plus qu’au fil des rencontres, le récit de l’ancien s’étoffe et prend de l’ampleur. Le lecteur, lui, oscille entre deux époques, 2016 pour le présent, les années soixante pour le passé.

On va ainsi découvrir la naissance de Brasilia, le quotidien des ouvriers chez Volkswagen, le monde du travail, la musique (et la place qu’elle tient dans la vie des habitants (il y a d’ailleurs une playlist en fin de recueil)), les difficultés relationnelles lorsque les personnes qui se rencontrent ne sont pas issues du même milieu, la dictature et les combats de ceux qui n’en voulaient pas…

L’auteur a mis en scène peu de personnages, principalement trois pour chaque époque, et son récit monte en puissance au fil des chapitres. Non seulement par les événements, mais également par les caractères qui se dévoilent, interrogeant le lecteur, déstabilisant quelques-unes de ses certitudes.

J’ai trouvé cette histoire bien construite, les deux périodes se font écho et on se rend compte que rien n’est acquis. Il faudra toute l’opiniâtreté de Tiago pour comprendre …..

L’écriture de Charline Malaval est précise, mesurée, elle retranscrit avec finesse les scènes, les émotions, les doutes, les peurs … De plus, elle sait doser son propos de façon intelligente. Une belle lecture qui fait voyager et vibrer au rythme de la samba et autres mélodies.


"Bluebird, bluebird" d'Attica Locke (Bluebird, bluebird)

 

Bluebird, bluebird (Bluebird, bluebird)
Auteur : Attica Locke
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch
Éditions : Liana Levi (14 Janvier 2021)
ISBN : 9791034902668
320 pages

Quatrième de couverture

Au bord du bayou Attoyac, le corps d’un homme noir, venu de Chicago, est retrouvé. Et pourquoi deux jours plus tard, au bord du même bayou, et juste derrière le café de Geneva Sweet, le cadavre d’une fille blanche est-il découvert ? Dans ce Texas où Noirs et Blancs ne fréquentent pas les mêmes bars et où les suprémacistes blancs font recette, le Ranger noir Darren Mathews n’est pas particulièrement le bienvenu. Surtout quand il décide d’interférer dans l’enquête du shérif local.

Mon avis

Darren Mathews est Texas Ranger, un métier qu’il a choisi bien que sa famille lui ait conseillé le droit, probablement parce que lorsqu’on a la peau noire, il est difficile de travailler dans les forces de police dans certains coins du monde. Sa femme voudrait qu’il change de profession mais il porte le badge avec fierté. Rien n’est simple pour lui. Il vient d’être suspendu de ses fonctions et est en attente d’un procès. En outre, les relations sont tendues dans le comté du Texas où il se trouve. Noirs et blancs peinent à cohabiter et ne partagent pas les mêmes lieux.

Un ami du FBI demande de l’aide à Darren. En quelques jours, deux personnes ont été retrouvées mortes dans le bayou : un avocat noir et une jeune fille blanche. Que s’est-il passé ? Meurtres, suicides, les deux événements sont-ils liés ?

« Curieux, pense Darren. D'habitude, les histoires du Sud se déroulaient de la manière inverse : une femme blanche était tuée ou blessée, d'une façon réelle ou imaginée, puis telle la lune après le soleil, un homme noir était retrouvé mort."

Le Texas Ranger va essayer de comprendre en menant une enquête qui l’emportera bien plus loin qu’il l’avait imaginé. C’est dans un environnement très particulier qu’il doit mener ses investigations. Il y a le Geneva Sweet, un restaurant bar à l’ambiance familiale où les gens de couleur ont leur place. C’est là, juste derrière le bâtiment que la victime a été trouvée. A cinq cent mètres, c’est le Jeff's Juice House (où se retrouvent les membres de la FAT : Fraternité Aryenne du Texas) qui appartient à Wallace Jefferson III, tout comme le reste de la ville. Inutile de dire que les clients des deux lieux sont bien ciblés et ne se risquent pas sur l’autre territoire.

Une bourgade pas très grande mais des tensions en surnombre, des non-dits, des secrets. L’ombre du Ku Klux Klan, de la FAT, une violence dans les mots, dans les gestes, du mépris, un racisme profond, ancré, faisant partie de l’ADN de certaines personnes. Darren va rencontrer des obstacles, il doit composer avec les bâtons qu’on met en travers de son chemin. Mais par-dessus tout, il faut qu’il mette ses émotions à distance, qu’il reste objectif, que la divine bouteille ne lui embrume pas l’esprit ni ne fausse ce qu’il croit voir ou ressentir…. C’est un homme qui s’interroge sur lui, sur sa vie, qui a des faiblesses et qui fait tout pour rester droit dans ses bottes, fidèle à ce qu’il pense être juste.

Cette lecture a été une superbe découverte pour moi. L’auteur a su éviter tous les pièges des clichés de la ségrégation. Elle installe des histoires personnelles dans son récit, permettant au lecteur de s’approprier la vie des personnages et de cerner les caractères, l’influence du vécu. J’ai apprécié que Darren ne se laisse pas abattre, qu’il aille au fond des choses sans se laisser influencer, ce qui n’est pas aisé car la pression est importante. De plus, il ne s’arrête pas à l’apparence, il va toujours plus loin. Les lieux et les relations entre communautés et en interne ont un rôle important dans ce roman, ce sont eux qui insufflent une atmosphère teintée de désespérance. En toile de fond, la musique, le blues qui colle au cœur et à la peau comme les marais du bayou.  

Écrit en 2016, ce recueil interroge encore cette Amérique et tous les progrès qu’il lui reste à faire…
« Darren avait toujours voulu se persuader que leur génération serait la dernière à être obligée de vivre ainsi, que le changement viendrait peut-être de la Maison Blanche. » Il y a encore du chemin….


"A pas de loup" d'Isabelle Villain

 

A pas de loup
Auteur : Isabelle Villain
Éditions : Taurnada (14 Janvier 2021)
ISBN : 978-2372580809
240 pages

Quatrième de couverture

Lorsque Rosalie, Philippe et leur petit Martin, âgé de six mois, décident de s'installer à La Barberie, un éco-hameau niché en plein coeur des Alpes-de-Haute-Provence, c'est bien pour fuir un quotidien devenu trop pesant. Pour tenter une expérience audacieuse. Vivre autrement. En communion avec la terre et en harmonie avec les saisons. Mais l'équilibre de cette nouvelle vie va un jour se fissurer. Un grain de sable va s'infiltrer, déstabiliser et enrayer cette belle mécanique. Et ce très beau rêve va se transformer peu à peu en un véritable cauchemar.

Mon avis

Combien sont-ils ces citadins stressés qui rêvent de campagne, d’équilibre, de rythme plus près de la nature, d’autogestion et de tranquillité ? Beaucoup sans doute mais combien d’entre eux franchissent le pas et surtout tiennent-ils longtemps loin des cinémas, de la ville, des espaces culturels et des magasins ? Rosalie, Philippe et leur fils Martin ont décidé de franchir le pas. Ils se sont installés à la Barberie dans les Alpes de Haute-Provence dans un éco-hameau.

Eco-hameau ou éco-village, qu’est ce que c’est ? Un ensemble de maisons à taille humaine où le but est de créer un lieu agréable, en harmonie, un endroit où chaque membre respectera les autres et l’environnement et pourra se « réaliser » avec ses qualités et ses compétences. Chacun profite des connaissances des autres trouvant ainsi sa meilleure place. Idyllique ? Sans doute, au moins dans sa description. Après, à voir au quotidien, lorsqu’il y a un problème …. Qui le gère, comment ?

Et un problème, ce matin-là, il y a en un à la Barberie. Martin n’est pas dans lit… Séparée de Philippe depuis quelque temps, Rosalie soupçonne son ex-mari d’avoir enlevé leur fils. Les autres enfants ne comprennent pas, leurs parents leur avaient dit qu’ils seraient toujours en sécurité dans ce coin de nature. Les adultes eux s’interrogent. Rosalie attend des nouvelles, espère et compte sur les amis du hameau pour l’épauler.

C’est par un subtil jeu d’allers et retours passé / présent que l’auteur nous explique comment les habitants sont arrivés à la Barberie et pourquoi ils ont choisi de s’y installer. C’est très intéressant car chaque personnalité est travaillée.  Les raisons de leurs choix sont multiples et très représentatives de notre société. Certains chapitres appelés « jour 1/ 2/ 3 etc… » nous ramènent dans le quotidien du hameau : problèmes de repas, maladie (médecin ou pas ?), traces de loup (on tue ou pas ?), disparition du jeune garçon à gérer etc.

Le suspense monte en puissance au fil des pages de ce nouveau roman d’Isabelle Villain. Si au départ, on a l’impression d’entrer dans un village calme et paisible, on ressent très vite un malaise comme si certains des écocitoyens jouaient la comédie. L’aspect psychologique est détaillé et c’est ce qui permet au lecteur de s’imprégner de cette atmosphère particulière, de se dire que, peut-être, il y a un loup …

L’auteur maîtrise son sujet et a bien imbriqué les différents aspects de son récit. Plusieurs problématiques sont abordées, trop diront certains. Elle souligne les difficultés rencontrées lorsqu’on veut vivre en autarcie et à cela, elle ajoute un excellent thriller. L’angoisse s’installe, on ne sait plus à qui faire confiance, personne n’est vraiment net.

Je me suis laissée embarquer dans cette histoire, persuadée que j’avais tout compris. Cela n’a pas été le cas, des revirements de situations m’ont scotchée. L’écriture est fluide, accrocheuse, le style vif. Tout monte en puissance au fil des pages, un loup dans une bergerie, tout part en vrille, et le danger est là !


"Le corps et l'âme" de John Harvey (Body and Soul)

 

Le corps et l’âme (Body and Soul)
Auteur : John Harvey
Traduit de l’anglais par Fabienne Duvigneau
Éditions : Payot & Rivages (6 Janvier 2021°
ISBN : 978-2743651770
288 pages

Quatrième de couverture

L'ultime aventure du personnage de Frank Elder, inspecteur de police à la retraite, qui doit intervenir dans une affaire à laquelle est mêlée sa fille Catherine.  Une enquête mêlée à un drame intime.

Mon avis

Si on considère le titre de ce roman dans son édition originale, il s’appelle « Body and Soul » comme le titre d’une chanson de Billie Holiday qui date de 1957. Un de ces airs de jazz empreint de mélancolie, de blues, à la fois triste et beau, oscillant entre différentes émotions, vous laissant seul face à la mer (comme sur la première de couverture), comme si, finalement, pour mieux comprendre la vie, il fallait parfois la laisser vous bercer de nostalgie…

Franck Elder s’est éloigné de sa femme Joanne, et de sa fille Katherine. Il habite loin d’elles, en Cornouailles. Il n’est plus dans la police, il vit de petits boulots et parfois il aide le commissaire du coin. Un jour, sa fille sonne à sa porte. Il y a sept ans, à seize ans, elle a été séquestrée, torturée, violée et c’est lui qui l’a retrouvée. Le traumatisme est toujours vif pour l’un comme pour l’autre et leurs conversations manquent de naturel. Elle ne s’attarde pas et il ne sait pas comment réagir…..

Un peu plus tard, un peintre, Anthony Winter, est retrouvé assassiné dans des conditions atroces. Il s’avère que Katherine posait pour lui et qu’ils étaient très proches. Une enquête est diligentée, elle est souvent interrogée et son père va essayer de l’aider. En parallèle, l’homme qui l’avait enfermée, s’enfuit au cours d’un transfert entre deux établissements pénitentiaires. Frank reprend du service, sans que tout cela soit officiel, pour aider ceux qui cherchent le tortionnaire. Il est porté par l’amour qu’il éprouve pour sa fille, il ne peut pas rester sans agir. Cette « enquête » est pour lui l’occasion de faire le point sur sa vie, ses erreurs, ce qu’il aurait aimé faire différemment, ce qu’il est, ce qu’il souhaite. On sent un homme qui se questionne, a-t-il eu raison de partir ? Sa fille a-t-elle été fragilisée par son « abandon » ? Est-ce qu’elle se serait sentie plus sereine, plus rassurée s’il était resté ? A-t-il été égoïste ? On sent toute la douleur de ce père face à cette multitude d’interrogations. Et la peur, bien vivante, ancrée, de se tromper encore une fois alors que Katherine a besoin de lui. Alors, il se donne, à fond, « corps et âme », pour elle, pas forcément pour se racheter (d’ailleurs, peut-on se racheter de ses erreurs passées ?), simplement pour être en paix avec lui-même, peut-être ? J’ai trouvé bouleversant l’attitude de Frank Elder, sa façon de gérer les différentes situations, les efforts qu’il fait pour se reprendre, pour avancer.

L’écriture intimiste, belle, poétique, musicale (avec de nombreuses et magnifiques références) m’a conquise. Elle a « un je ne sais quoi » de sublime. La souffrance sourd entre les lignes, elle habite le roman mais elle n’est pas douloureuse car Elder la porte, certes comme un fardeau, mais elle n’envahit pas les pages, probablement parce qu’elle est évoquée avec discrétion, finesse, intelligence. Le style est sobre, posé, chaque mot (notamment dans les dialogues) a du sens.

L’auteur parle de l’art, des liens complexes entre les modèles et les artistes, il évoque la difficulté des relations familiales quand une personne ne va pas bien, le rôle des parents, des amis. Tout ce livre est imprégné d’une ambiance douce-amère qui m’a charmée. Ce récit est comme le jazz, il vous envoûte, vous captive, et vous accompagne longtemps….

 


"Ange" de Philippe Hauret

Ange
Auteur : Philippe Hauret
Éditions : Jigal (15 Septembre 2020)
ISBN : 978-2377221080
210 pages

Quatrième de couverture

Ange est une jeune femme rebelle, survoltée et aventureuse qui profite de sa séduisante plastique pour attirer de riches entrepreneurs avant de les dépouiller. Elle partage un appartement avec Elton, son ami d’enfance. Ce dernier passe ses journées, rivé sur le canapé, devant la télé, tout en se rêvant multimillionnaire. Lorsque Ange rencontre Thierry Tomasson, véritable icône télévisuelle, elle s’imagine déjà mener une brillante carrière de chroniqueuse. L’animateur, surtout soucieux de s’adjuger ses jolies formes, va vite la faire déchanter…

Mon avis

C’est noir, c’est brut, c’est cash, ça déménage, ça fait mal et ça n’épargne pas le lecteur qui prend ces vies fracassées, brutalisées, désespérées en pleine face.

Ange et Elton partagent un appartement. Elle profite de son corps de rêve pour arnaquer les hommes, il ne fait pas grand-chose de ses journées, collé face au petit écran qui le fait rêver…. Lorsque la première rencontre Thierry Tomasson, un homme de télévision, elle imagine faire carrière, sortir de son quotidien, aller vers un autre destin. Mais c’est un milieu superficiel, un jour on plaît, le lendemain on vous jette. Déçue par la star télévisuelle, Ange décide de se venger et d’obtenir un pactole pour se mettre à l’abri avec son colocataire.

Quand on monte une anarque, il faut bien réfléchir, tout envisager, y compris ce qui ne se produira probablement pas. Personne n’est à l’abri de mauvaises surprises ou d’un retour de bâton à l’issue duquel on se retrouve en fâcheuse posture.

Ange est enthousiaste, impulsive. Elle a eu une idée et n’a qu’un souhait : la mettre en œuvre au plus vite, obtenir ce qu’elle a décidé et vivre mieux, ailleurs, loin, très loin….Sauf que rien ne se passe comme prévu et la voilà, avec son pote à qui elle a demandé de l’aide, embarquée sur des chemins de traverse bien nauséabonds et risqués. Pourront-ils s’en sortir ? À quel prix ?

Philippe Hauret utilise une écriture sèche, incisive, dépourvue de toute fioriture pour ancrer ses romans dans notre société qui va mal : chômage, galère et budgets étriqués pour les uns, strass, paillettes, et fortune pour les autres. Le fossé devient de plus en plus important, se creuse encore et encore. A travers ses personnages aux noms bien choisis : Michel Diquaire ou Cyril Hanana (toute ressemblance etc….) et les aventures d’Ange et Elton, il égratigne les bons penseurs, les gens lisses qui donnent des leçons (c’est facile quand on ne sait pas ce que c’est d’avoir des difficultés). Ses phrases courtes font mouche et percutent. Il y a des pointes d’humour, presque désespéré comme si la dérision permettait de prendre de la distance avec la virulence des faits.

Chaque chapitre est introduit par le titre d’une chanson en lien avec le contenu de ce qui va suivre. C’est bien pensé et les airs résonnent en nous. J’ai particulièrement apprécié que le ton ne soit pas au jugement. L’auteur montre bien que, quelques fois, la frontière entre le bien et le mal est infime, qu’un simple grain de sable peut tout faire basculer et que personne ne maîtrise jamais tous les événements. Ange est une cabossée de la vie, elle se bat avec les armes qu’elle possède pour essayer d’améliorer son quotidien. Oui, ce qu’elle fait n’est pas légal, pas bien, mais que peut-elle espérer ? Lorsque l’engrenage se met en route, quels moyens a-t-elle pour arrêter ? À part surenchérir ?

Ce roman m’a secouée, interpelée. En peu de pages, j’ai ramassé la noirceur et la désespérance de ceux que la société a blessés. Heureusement, les dernières pages m’ont arraché un sourire …..