"Le clocher de Noël et autres crimes impossibles" présenté par Roland Lacourbe

Le clocher de Noël et autres crimes impossibles
Auteurs : Collectif
Présenté par Roland Lacourbe
Éditions : L’Archipel (19 novembre 2020)
ISBN : 978-2809839685
382 pages

Quatrième de couverture

Les meilleurs crimes impossibles, de Conan Doyle à Maurice Leblanc, en passant par Chesterton et Melville Davisson Post, sélectionnés par Roland Lacourbe, spécialiste du roman d'énigme. Un ministre britannique foudroyé alors qu'il était sous la surveillance de trois gardes du corps dans les sous-sols de la banque d'Angleterre...

Mon avis

Ce recueil de nouvelles fait la part belle aux crimes commis dans un endroit (apparemment) clos où personne n’a pu intervenir pour tuer la victime. Le format de treize récits sans point commun (si ce n’est le thème du lieu fermé) permet au lecteur de lire à son rythme avec des pauses éventuelles. Ce livre a également le mérite de mettre au jour des auteurs plus ou moins connus. Cette anthologie offre des textes divers et variés, sélectionnés avec soin par Roland Lacourbe, qui cite ses sources en fin d’ouvrage. Il a passé énormément de temps à choisir ce qu’il allait nous présenter. Quel travail de fond !

Les mystères sont présentés par ordre chronologique de parution du plus ancien (1897) au plus récent (1977). Chacun est introduit par Roland Lacourbe qui présente l’auteur, le contexte d’écriture, parfois un personnage, et quelques autres petites choses très intéressantes. Il fait cela en dix à quinze lignes, restant ainsi succinct mais complet. J’ai trouvé que ces « entrées » apportaient un plus à la lecture qui suivait, donnant des informations qui éclairent la lecture.

Certaines personnes n’aiment pas ce format, pensant que le contenu va être bâclé et vu trop vite sans avoir suffisamment d’explications, de détails. Je n’ai absolument pas eu ce sentiment en lisant. Chaque fiction est écrite avec assez d’informations pour qu’on soit tout de suite dans l’ambiance et « ferré » par ce qui risque de se passer ou ce qui a déjà eu lieu et que personne ne comprend. On a le cerveau qui mouline en se demandant quels indices nous ont échappé, ce qu’on n’a pas cerné dans le double jeu de l’un ou de l’autre. J’ai essayé de trouver mais cela n’avait rien d’évident pour quelques récits. Si pour la disparition des bijoux, j’avais une idée bien ciblée et qui s’est avérée correcte, pour la feuille de thé ou l’homme volatilisé, je n’ai rien vu venir et j’ai été totalement bluffée ! J’ai donc beaucoup apprécié de faire travailler mes neurones et de découvrir divers univers. En outre, comme ce sont des écrivains différents (je n’ose pas chanter « où sont les femmes ? » mais aucune ne pouvait intégrer ce groupe ? ;-( , les styles, le phrasé sont source de découverte et de diversité. Dans la résolution de chaque énigme, il y a souvent une solution évidente dont on s’aperçoit vite qu’elle contient une faille. Il est alors nécessaire de creuser pour connaître la vérité. Les raisonnements des « enquêteurs » sont bien menés, décortiquant les faits, observant tout ce qui peut apporter un éclairage supplémentaire. Et c’est stupéfiant de voir que ce sont parfois d’infimes indications, qui pourraient passer inaperçues, qui permettent de résoudre l’affaire.

Auteurs et époques sont variés, cela offre aussi un vocabulaire, un phrasé, des lieux, des situations, des contextes historiques qui n’ont rien à voir entre eux et qui sont un bonus pour éviter toute lassitude.

Ce livre m’a comblée, détente, réflexion, découverte, plaisir, pas de crimes sanglants, des atmosphères de temps à autre désuètes, ou confinées, inquiétantes mais pas angoissantes, et des personnages hauts en couleurs.

Un opus à offrir ou à lire pour qui aimerait connaître des « petits meurtres en chambre close »….

 

 

 

"La montagne en sucre" de Wallace Stegner (The Big Rock Candy Mountain)

 

La montagne en sucre (The Big Rock Candy Mountain)
Auteur : Wallace Stegner
Traduit  de l’américain par Éric Chédaille
Éditions : Gallmeister (1er Avril 2016)
Première édition en 1943
ISBN : 978-2-35178-562-1
850 pages

Quelques mots sur l’auteur

Wallace Stegner est né en 1909 dans l’Iowa et a grandi dans divers États de l’Ouest américain : Washington, Montana, Idaho, Utah. Enseignant à Stanford puis à Harvard, il a compté parmi ses étudiants des auteurs tels que Thomas McGuane, Raymond Carver ou Edward Abbey… Il est mort en 1993, laissant derrière lui une œuvre vaste composée d’une soixantaine de romans et d’essais sur la défense des espaces sauvages.

Quatrième de couverture

Dakota, 1905. La jeune Elsa a fui les plaines du Minnesota dans l’espoir de fonder un foyer. Lorsqu’elle rencontre Bo Mason, bourlingueur en quête d’aventures et de fortune, elle voit en lui la promesse d’un monde nouveau. Elle n’imagine pas la vie à laquelle les désirs de grandeur de Bo les destinent. Saloons clandestins, conquête de la terre, mine d’or, trafic d’alcool... Bo Mason, héros américain par excellence, se réinvente au fil des opportunités qui se présentent à lui, entraînant les siens dans sa poursuite effrénée d’un horizon qui semble se dérober au fur et à mesure qu’il s’en approche. Et pendant ce temps-là, l’Amérique continue à se construire et à charrier des mythes.

Mon avis

Monument de la littérature américaine, La Montagne en sucre est considéré comme le chef-d'oeuvre - en partie autobiographique - du grand Wallace Stegner, l'un des plus grands écrivains du XXe siècle.

Et au loin l’horizon…. Si loin…..

Harry Mason, appelez le Bo, a tout pour lui : une carrure impressionnante, un sourire éclatant, un bon coup de fusil et une ambition démesurée. Il est prêt à conquérir le monde, à aller toujours plus loin, vers cet horizon qui semble plus ensoleillé, plus beau mais qui se dérobera chaque fois qu’il s’en rapprochera. C’est un homme qui voudrait réussir, mais qui a du mal à se stabiliser, il a besoin de nouveaux projets, d’aiguillons permanents pour avancer…. Est-ce qu’il n’est pas né à la bonne époque, est-ce qu’il en « veut trop » ? Toujours est-il que lorsqu’il croit « être arrivé », un grain de sable s’installe dans les rouages et tout est à recommencer…. Il n’aime ni les défaites, ni les échecs, Bo, cela le rend hargneux, injuste avec les autres car il n’aime pas se sentir en position de faiblesse. Il veut donner, sans cesse, l’image d’un Homme, avec un grand H, qui maîtrise tout (situations et personnes), qui fait face…. Mais trop souvent, il se précipite, soit dans des mauvais coups, flirtant avec l’illégalité, soit dans des prises de risques mal mesurées et il se retrouve avec un fiasco de plus sur les bras…. Avant d’essayer de rebondir avec un autre plan, un autre défi. Mais si seulement il réfléchissait et anticipait avant de prendre des décisions …..

Il est chanceux, Bo, il a épousé, Elsa, une femme, exceptionnelle, qui passera toujours au second plan pour lui offrir, à lui, le meilleur, malgré son caractère dur qu’elle n’apprécie pas lorsqu’il dépasse les limites…. Elle reste droite, suit sa ligne de conduite et si besoin lui tient tête, l’obligeant à prendre conscience de ses manques. « Elle fait le deuil de ses aspirations, mais jamais d’elle-même. »

C’est elle qui tient tout à bout de bras, agissant dans l’ombre, affichant sans cesse son sourire rassurant pour les enfants, un calme olympien face aux crises de son époux et réussissant à créer un foyer dans des conditions de vie précaires dont elle s’accommode avec sagesse.

Le problème, avec Bo, c’est qu’il oublie vite. Les leçons de la vie ne lui servent que peu car il les occulte et passe à autre chose…. Il retombe régulièrement dans ses travers et il gâche souvent des occasions de mener une vie heureuse, rangée….  Comme si la simplicité lui faisait peur, il faut qu’il bouge, qu’il reparte toujours plus loin…. Pourtant, on le sait tous, l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs….  Et le temps passe inexorablement.…

Ce roman se décline en dix parties, permettant, si nécessaire, de faire un bond plus ou moins important dans le temps.  On y voit les choix de Bo mais aussi la façon dont Elsa maintient l’idée d’une famille unie pour leurs deux fils…. Ecrit en style narratif à la troisième personne du singulier, il arrive que quelques pages s’adresse à l’un ou l’autre, employant le « Tu » d’une lettre ou d’un monologue. On ressent alors la présence du « vagabond de la mémoire », de celui qui porte « l’histoire familiale » comme un étendard. « Il était un chasseur d’enfance, un explorateur des événements oubliés et des épreuves d’autrefois, un vagabond de la mémoire. »

Le style est beau, lyrique et épuré, le vocabulaire soigné. Le tout empreint de poésie. C’est une façon d’écrire qui me ravit et j’adore (merci au traducteur)  ! Je ne me suis pas ennuyée une seconde à suivre pendant des décennies, Bo, sa femme et leurs enfants.

 Cette fresque familiale avec, en toile de fond, l’Amérique sur des dizaines d’années, est magnifique. On y voit la corruption, la vente illégale de l’alcool, les salons de jeux, l’exploitation des mines qui s’avère être tout sauf des revenus en or, des hommes toujours plus impatients de réussir,  qui n’attendent pas que les choses se mettent en place, qui fuient pour aller découvrir d’autres filons, plus ou moins honnêtes…. Il y également les conditions climatiques, les maladies qui régentent le quotidien sans qu’on puisse intervenir… Les protagonistes sont « vivants », terriblement présents dans les pages, apportant leur regard acéré mais toujours réaliste sur les événements douloureux, joyeux, surprenants qui emplissent les pages.

C’est avec une profonde mélancolie que j’ai refermé ce livre, je n’avais pas envie de quitter les individus que j’avais si longuement côtoyés parce qu’ils étaient devenus, au fil des pages, de vrais intimes….. 

« A la toute fin, il avait dû embrasser du regard le bout de sa route et n’y rien voir, pas plus de bonne grosse montagne en sucre que de fontaine de limonade, d’arbres à cigarettes, de ruisselets de whisky ou de buissons chargés d’aumônes. »

 



"Le cauchemar de Spinoza" de Jacques Teissier

 

Le cauchemar de Spinoza
Auteur : Jacques Teissier
Éditions : Le Manuscrit (24 Septembre 2010)
ISBN : 978-2304033144
375 pages

Quatrième de couverture

Depuis des années, un terrible cauchemar hante les nuits de David Kellerman, professeur de philosophie spécialiste de Spinoza. Le corps d’une jeune femme est découpé en pièces et les morceaux toujours disposés dans le même ordre. Après le suicide d’une élève avec qui il entretenait une liaison, David décide d’entrer dans la police. Chargé d’une enquête difficile sur le meurtre d’un chef d’entreprise influent, le jeune flic découvre un cadavre dans son appartement. La scène du crime est la copie conforme de son cauchemar… Rythmé par les pulsions de l’inconscient, Le cauchemar de Spinoza fait de la philosophie une force obscure qui plonge un homme dans les zones d’ombre de sa mémoire.

Mon avis

C’est dans la région de Montpellier, bien décrite, que Jacques Teissier va nous emmener à la suite de David Kellerman, ex professeur de philosophie, entré dans la police après avoir vécu un drame personnel. 

David Kellerman, Spinoza pour les collègues, tout en menant l’enquête sur le meurtre d’un PDG, vit avec ses souffrances, ses démons, ses hantises, son cauchemar ….

Ce cauchemar récurrent, qui « pourrit » ses nuits, dont il n’arrive pas à parler, comme une tumeur cachée qui le détruirait petit à petit.

Il y a près de lui, sa collègue, Agnès, surnommée Diva, qui, elle aussi, traîne une blessure secrète …

« La tombée de la nuit était sa hantise, le moment où la sensation d’isolement extrême, qui l’habitait en permanence, se trouvait exacerbée et lui collait à l’âme comme une glu. »

Ces deux policiers vont de conserve, démêler les écheveaux d’une situation à multiples rebondissements.

Ce roman va « crescendo », on s’intéresse au début puis on s’accroche et on ne le lâche plus.

Pourquoi ? Tout simplement parce que bien documenté, (je n’ai malgré tout pas trouvé de trace de la conférence de Toronto en 2003 sur les lacaniens ;-), l’auteur va plus loin que la simple enquête. On retrouve les tourments du passé, que Spinoza sent vivre en lui, sans pouvoir les analyser, les relations difficiles suite à un traumatisme, l’impact du vécu de chacun dans le présent, les difficultés à communiquer, le poids de la culpabilité …

Parallèlement à l’enquête pour retrouver le meurtrier et les raisons profondes du meurtre, il y a

« l’énigme Spinoza ». Qu’a-t-il vécu ? Pourquoi vit-il seul ? Qu’en est-il de sa famille ?

Un prologue en italiques nous met directement dans l’ambiance. Un être tourmenté par des maux de tête, qui semble avoir une personnalité complexe, est là …

L’essentiel du livre est écrit soit à la première personne (Spinoza raconte et dit « je ») soit à la troisième personne incluant ainsi Spinoza dans les personnages à travers un regard extérieur.

Cette alternance apporte un plus au roman et est bien menée, ce qui n’a pas dû être un « exercice » facile.

Les personnages sont « bien campés », chacun avec des caractéristiques nettes et des caractères déterminés. Tous très humains, ayant des « failles » que l’on découvre ou pas.

Ils arrivent au fur et à mesure des événements et leur entrée dans le roman entraînent d’autres éléments pour l’enquête.

Je devrais écrire « les enquêtes », celle que mène la police pour le meurtre, mais aussi celle qui nous emmène à la suite de Spinoza sur les traces de son passé.

C’est ce qui démarque ce roman du « polar ordinaire », non seulement, on a le besoin de connaître le meurtrier et les raisons qui l’ont poussé à agir ainsi mais on s’attache aussi à David Kellerman et, à ses côtés, on a le souhait de comprendre, de l’aider à se débarrasser de ce cauchemar qui le hante.

L’écriture est alerte, de qualité, le vocabulaire bien dosé (dans le sens où il n’est ni trop banal, ni trop ampoulé, donc parfaitement adapté au contexte).

Un premier roman pour Jacques Teissier, un essai réussi … à renouveler ….


"Le tribunal des âmes" de Donato Carrisi (Il tribunale delle anime)

 

Le Tribunal des âmes (Il tribunale delle anime)
Traduit de l’italien par Anaïs Bokobza
Auteur : Donato Carrisi
Éditions : Calmann-Lévy (29 février 2012)
ISBN : 978-2702142967
440 pages

Quatrième de couverture

Rome. Sa dolce vita, son Capitole, ses foules de pèlerins, ses hordes de touristes. Sa pluie battante, ses sombres ruelles, ses labyrinthes souterrains et ses meurtriers insaisissables. Marcus est un homme sans passé. Sa spécialité : analyser les scènes de crime pour déceler le mal partout où il se terre. Il y a un an, il a été grièvement blessé et a perdu la mémoire. Aujourd’hui, il est le seul à pouvoir élucider la disparition d’une jeune étudiante kidnappée.

Mon avis

« Il n’y a pas de hasards » est un livre que j’ai lu récemment.

L’auteur (Robert Hopcke) y développe ce que l’on peut appeler « La théorie de la synchronicité.» et la place des coïncidences dans notre vie.

En choisissant de me plonger dans « Le tribunal des âmes », je ne savais pas que j’allais retrouver quelques unes des idées évoquées dans cet opus entre autres sur la façon dont les événements peuvent de temps en temps s’enchaîner, se relier, se trouver en concordance et modifier le cours de certaines existences qui semblaient pourtant bien tracées.

« Celles qui ne nous touchent pas, nous les balayons comme de « simples coïncidences». D’autres, en revanche, semblent destinées à marquer notre vie.Alors nous les rebaptisons « signes ». Ces signes nous laissent penser que nous sommes les destinataires d’un message exclusif, comme si le cosmos ou une entité supérieure nous avait choisis. En d’autres termes, ils nous permettent de nous sentir uniques. »

Le mari de Sandra, grand reporter, est décédé en chutant d’un immeuble. Suicide, accident, meurtre ? Elle décide d’essayer de comprendre, sans doute pour faire le deuil, et continuer sa route. Sa prospection va l’emmener dans les secrets du Vatican, dans Rome et auprès de diverses personnes. Elle est experte en photos de scène de crimes et va utiliser cette approche pour avancer dans ses recherches.

D’un autre côté une jeune femme médecin, Monica sauve un homme dont tout porte à croire qu’il est un tueur en série. Il est tombé dans le coma donc pour l’instant il ne peut pas parler …

Un troisième personnage important est Marcus. C’est un pénitencier qui a perdu la mémoire. Il sait analyser à merveille une scène d’enquête, il sait observer et voir au-delà de ce qu’il a sous les yeux. Il ressent des émotions, des « vibrations » pouvant éclairer les faits tout en restant dans le réel (pas de paranormal là-dedans). Il est en lien avec le Vatican où se trouve les archives des criminels ayant confessé leurs fautes (si le péché est trop important un simple prêtre ne peut pas absoudre, il faut passer par les pénitenciers du Vatican nous explique Donato Carrisi). Il ne se connaît plus et souffre de cauchemars qui lui apportent de légers éclaircissements sur son passé. Il apparaît, disparaît entre ombre et lumière… 

« Il existe un lieu où le monde de la lumière rencontre celui des ténèbres. C’est là que tout se produit : dans la terre des ombres, où tout est rare, confus, incertain. » 

Et puis, il y a le « chasseur ». Qui est-il, qui « chasse » t-il ? Que veut-il ? Comment son esprit torturé fonctionne-t-il, quel est son but ?

A travers des bonds dans le présent et le passé, des journées découpées parfois par un horaire, l’auteur va nous emmener de l’un à l’autre, d’un lieu à l’autre (Rome, Milan…)

La frontière entre le bien et le mal, entre justice et justicier est fragile. Certains passages nous renvoient à nos propres peurs, à nos décisions, à ces questions si douloureuses parfois face à un choix… 

C’est un gigantesque puzzle où les pièces finissent par s’emboîter parfaitement les unes dans les autres. Comme dans une œuvre d’art, par petites touches, le roman se construit sous nos yeux. On pourrait trouver que l’approche est complexe, compliquée mais lorsque les choses s’éclairent, tout semble parfaitement évident et simple à comprendre.

J’ai beaucoup aimé la présentation de ce livre, la construction du roman, l’alternance dans l’espace temps des chapitres, la place de la photographie et de l’art (surtout la peinture) dans l’intrigue. J’ai apprécié de me promener dans Rome la secrète ou dans Rome la touristique.

Les protagonistes, chacun avec une part d’ombre, des difficultés de communication, des tourments, m’ont semblé très humains et la façon dont leur vie ont été reliées particulièrement originale.

L’écriture de Carrisi m’a plu, pas de fioriture inutile, des faits exposés avec précision et un vocabulaire de qualité (bravo au traducteur !). Des subdivisions bien pensées dans les différentes parties permettent de ne pas s’appesantir et d’éviter les temps morts. On est sans cesse dans l’action ou dans la réflexion.

Certains ne manqueront pas d’apporter un bémol en soulignant que tout cela est alambiqué, parfois un peu difficile à suivre et « tiré par les cheveux ».

Ce n’est pas ce que j’ai ressenti.

Personnellement, tout m’a semblé parfaitement bien agencé, s’emboîtant au gré des pages jusqu’à la touche finale.

Un excellent roman !


"Le jour où le canal devint rouge" de Nicolas Gorodetzky

 

Le jour où le canal devint rouge
Auteur : Nicolas Gorodetzky
Éditions : Yanat (11 Novembre 2020)
ISBN :9782955071236
186 pages

Quatrième de couverture

« Le Jour où le Canal devint rouge » est un premier recueil de nouvelles étranges, inspirées de faits réels ou de légendes populaires ancrées dans l’inconscient collectif et dont la part de mystère peut être interprétée au bon gré de l’imagination de chaque lecteur.

Mon avis

Sept nouvelles composent ce recueil. Ce sont des histoires qui se passent dans notre réalité mais avec un élément ésotérique, un petit quelque chose de mystérieux qui donne du piment, qui interroge, qui déstabilise juste ce qu’il faut, sans faire peur. Ce sont des événements ou des rencontres comme on pourrait en faire dans la vie de tous les jours.

Parfois, une vengeance, à d’autres moments une histoire d’amour (ma préférée avec les militaires) mais toujours des situations qui interrogent, qui poussent le lecteur à la réflexion. La construction d’un barrage qui va détruire un village, la guerre et le sabotage d’un pont, une maison qui rend malade ses habitants et d’autres choses encore…

Nicolas Gorodetzky est un homme aux multiples facettes, médecin, musicien, écrivain…. Tout cela en totale discrétion (c’est en cherchant pour mieux le connaître que j’ai découvert tout ce qu’il sait faire). Pour ce nouveau livre, il a situé ses petits récits en Occitanie dans une région qu’il affectionne particulièrement.  

Il met en scène des personnages ordinaires qui vivent une vie ordinaire jusqu’au jour où un grain de sable, une pointe de folie se glisse dans un quotidien bien rodé. En quelques lignes, le décor et le contexte sont plantés et le lecteur est ferré. La forme courte permet d’aller à l’essentiel et l’auteur a maintenu un bon rythme avec une aura étrange mais pas effrayante ni poisseuse. Les protagonistes sont souvent attachants, humains et cela aide à entrer dans chaque fiction. Certaines sont issues de légendes populaires et je trouve que c’est intéressant de faire vivre ainsi l’inconscient collectif.

J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir ce recueil, c’est un format intéressant qui offre une grande variété. De plus, chaque histoire, d’une façon ou d’une autre, m’a touchée.


"Rosine une criminelle ordinaire" de Sandrine Cohen

 

Rosine une criminelle ordinaire
Auteur : Sandrine Cohen
Éditions : du Caïman (27 Octobre 2020)
ISBN : 9782919066865
244 pages

Quatrième de couverture

Un jour, Rosine Delsaux, une femme, une mère, une amie parfaite, tue ses deux filles. Elle les noie. Elle ne sait pas ce qui s’est passé, comment a-t-elle pu faire ça. Il y a forcément quelque chose dans la vie de Rosine qui a « permis » ce crime. Avec l’aide de Rosine, Clélia, enquêtrice de personnalité auprès des tribunaux, va rechercher quoi.

Mon avis

Juger c’est comprendre.

Rosine est divorcée, elle vit avec ses deux filles et son nouveau compagnon, plus jeune qu’elle. Un jour, l’indicible, l’inacceptable se produit, le trou noir : elle noie les fillettes dans leur bain. Comment a-t-elle pu agir ainsi, qu’est-ce qui peut expliquer un tel geste ? Est-il nécessaire de chercher à comprendre l’horreur ? Clélia Rivoire est enquêtrice de personnalité, elle va interroger famille, amis pour essayer de cerner Rosine, décrypter ce qu’elle est pour que le jugement soit le plus juste possible. Oui, Rosine est coupable mais quelle peine lui infliger ? La justice ne prend pas en compte le mécanisme du déni, du black-out, pourtant déchiffrer ce qui est invisible aux yeux, lever le voile sur ce qui a pu provoquer cet acte est important.

Rosine a tout de la mère parfaite, donc personne ne sait pourquoi elle en est arrivée à tuer ses enfants. Clélia est persuadée qu’il faut aider Rosine à extraire du plus profond ce qu’elle ne sait pas d’elle. Ce qu’elle a peut-être enfoui, oublié ou effacé. Pour arriver à ses fins, l’enquêtrice peut aller loin, trop loin parfois, mais elle est entière, elle ne peut pas lâcher. Bien sûr, elle prend les choses trop à cœur, ça l’envahit, il lui est difficile de mettre de la distance. C’est une femme volontaire, engagée, borderline mais terriblement efficace, « une justicière de la justice ». Forte et fragile à la fois, secrète, farouche, à fleur de peau, « elle a la force des êtres en détresse ». Elle pousse chacun dans ses retranchements, elle ne s’épargne rien, quitte à se mettre en danger, en oubliant les règles.

Ce roman a été pour moi une véritable claque. Je n’aurais jamais pensé à analyser un fait divers aussi affreux avec les yeux de Clélia. On a tous une idée de la justice, qu’y-a -t-il de plus terrible que la mort d’un enfant, de surcroît tué par sa génitrice ? On ne peut pas excuser. Et là, on nous propose de faire le point sur le passé, de l’explorer afin de libérer la parole…

L’écriture de l’auteur est puissante, profonde, elle fouille les âmes (y compris celle du lecteur qui se sent interpellé). Le récit vous hante, votre cœur balance entre l’envie de châtier celle qui a osé donner la mort et le besoin transmis par Clélia de déchiffrer le pourquoi. Cette ambivalence est très intéressante, elle est même le nœud gordien (bien qu’il n’y ait pas d’action radicale). Les phrases sont courtes, elles frappent à la tête et au cœur, elles font mal mais tout ce qu’elles transmettent apporte un éclairage nouveau, donnant du sens à tout ce qui s’est passé.

Cette lecture m’a bouleversée, Sandrine Cohen dissèque, observe, gratte où ça fait mal. Elle présente une interprétation de la situation de départ qui est impressionnante de finesse. Comédienne, réalisatrice de documentaires et de fictions, photographe, doubleuse de films, chroniqueuse, elle signe là, un premier roman noir abouti, totalement bluffant.


 Mieux connaître l'auteur

"La concierge est dans le hall " d'Isabel Keats (Un cambio d'aria)

 

La concierge est dans le hall (Un cambio d'aria)
Auteur : Isabel Keats
Traduit de l’espagnol par Maud Hillard
Éditions : Independently published (24 août 2020)
ISBN : 979-8678216335
354 pages

Quatrième de couverture

Détruite après avoir découvert que son mari et fiancé depuis l’enfance lui était infidèle, Inès Santaolalla divorce et décide de faire un virage à 180° dans sa vie. Alors que sa sœur et sa mère pensent qu’elle travaille dans une agence de sa banque à New York, à l’instar de l’héroïne du roman de Muriel Barbery qu’elle admire, elle accepte l’emploi de concierge dans un immeuble de la rue Lagasca à Madrid, une sorte de monde parallèle peuplé d’êtres tous plus extravagants les uns que les autres.

Mon avis

En ces temps moroses de pandémie, quel bonheur de lire un roman rafraichissant, gai et léger !
Inès vient de divorcer. Son mari, celui qu’elle connaît depuis des années et avec qui elle pensait vivre longtemps, l’a trompée. C’est une séparation douloureuse, perturbante pour la jeune femme. Elle n’arrive pas à s’en sortir et se laisse couler. Et puis, un jour, elle décide de retrouver un caractère de battante et d’avancer. Mais comment faire ? Elle décide d’abandonner un emploi très bien rémunéré, un bel appartement pour s’installer dans la loge d’une concierge et de s’occuper ainsi d’un immeuble et de ses habitants. Bien entendu, sa famille n’est pas au courant.

Pour se mettre parfaitement dans la peau de la gardienne, Inès va jouer un vrai rôle de composition. Vêtements, maquillage, posture, vocabulaire, langage et expressions sont en lien avec le personnage qu’elle veut incarner. C’est désopilant et on sourit beaucoup. Il faut qu’elle règle les problèmes de poubelles, de courrier, de voisinage etc…. Pas aussi simple qu’on l’imagine. De plus, sa sœur et sa mère ne cessent de lui envoyer des mails qui la mettent dans l’embarras.

Pourra-t-elle garder son secret ? Aura-t-elle suffisamment de ressources pour tenir bon pour cette nouvelle expérience ? Et surtout, est-ce que cela va l’aider à repartir de l’avant, à passer à autre chose et à oublier son ex ?

C’est avec une écriture plaisante (merci à la traductrice), accompagnée de pointes d’humour que l’auteur nous raconte les aventures d’Inès. Cette dernière est volontaire, entêtée, mais elle n’avait sans doute pas imaginé que le métier provisoire qu’elle avait choisi pouvait poser quelques difficultés. Un immeuble est un microcosme, on y trouve de tout. C’est une galerie de portraits que nous offre Isabel Keats. Les relations entre les uns et les autres sont bien présentées et les dialogues sont savoureux.

Je me suis beaucoup amusée avec ce roman. Quelques esprits chagrins diront que ce n’est pas forcément réaliste mais qu’importe. Le récit est fluide, bien « enlevé ». Il y a des surprises, les protagonistes sont un bon panel des personnes que l’on peut rencontrer et on ne s’ennuie pas une seconde. Et puis, une histoire qui fait du bien, sans prise de tête, c’est excellent pour le moral !