"Arrêtez-moi là !" de Iain Levison (The Cab Driver)

 

Arrêtez-moi là ! (The Cab Driver)
Auteur : Iain Levison
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzales Batlle
Éditions : Liana Levi (3 mars 2011)
ISBN : 978-2867465659
260 pages

Quatrième de couverture

Charger un passager à l'aéroport, quoi de plus juteux pour un chauffeur de taxi? Une bonne course vous assure une soirée tranquille. Ce soir-là, pourtant, c'est le début des emmerdes... La cliente n'a pas assez d'argent sur elle et il vous faut attendre dans sa maison pourvue d'amples fenêtres (ne touchez jamais aux fenêtres des gens !). Puis, deux jeunes femmes éméchées font du stop. Mais une fois dépannées, l'une d'elles déverse sur la banquette son trop-plein d'alcool et la corvée de nettoyage s'avère nécessaire (ne nettoyez jamais votre taxi à la vapeur après avoir touché les fenêtres d'une inconnue !). Après tous ces faux pas, comment s'étonner que deux policiers se pointent et vous demandent des comptes ?

Mon avis

Jeff Sutton est chauffeur de taxi. Il mène une vie tranquille, assez ordinaire. Il observe avec acuité la société et les personnes qu’il transporte (il explique entre autres que l’invention du téléphone portable a changé son métier, notamment parce qu’avant il devait faire la conversation et maintenant il écoute celle de ses passagers qi dès qu’ils sont assis prennent leur cellulaire…)

Un soir, il pénètre dans une maison avec la personne qu’il a accompagnée jusque-là, simplement parce qu’elle n’a pas assez d’argent pour le payer. Puis il transporte gratuitement (c’est sur sa route) deux jeunes filles éméchées dont l’une vomit dans son véhicule. Il récupère l’argent chez la première dame, nettoie après le passage des étudiantes et rentre chez lui. Fin de l’histoire ? Et bien, non.

Alors qu’il s’apprête à aller boire une bière avec un ami, la police sonne à sa porte. Il est arrêté. Il ne comprend pas, proteste et explique qu’il n’a rien fait, il était au boulot. Justement chez qui est-il allé ?  Qu’il ne fasse pas celui qui ne comprend pas, il sait bien. Il se révolte, se tait, ne sait plus que faire. Personne ne l’écoute, il est accusé, condamné. Au Texas, la loi n’exige pas qu’il y ait un corps pour accuser un suspect de meurtre…. Et oui, c’est comme ça et cela explique que le pauvre Jeff se retrouve dans le couloir de la mort avec un avocat, commis d’office, peu motivé. Il n’est pas coupable, le lecteur le sait. C’est juste un concours de circonstances, des faits mal interprétés suite à ces deux dernières courses en taxi.

Bien sûr, Jeff espère s’en sortir très vite, sa bonne foi va être prouvée et tout cela sera derrière lui… Mais non, le système est tel qu’il est enfermé, il devient un numéro, c’est comme s’il n’existait plus. Il est derrière les barreaux.

« Mon séjour ici me dépouille peu à peu de mon humanité et de mes émotions. »

Il n’y’ croit plus.

« [….] la terreur et l’égarement de ce jour-là ont disparu, pour être remplacés par colère morne et désillusion. »

Il y aurait beaucoup à dire sur l’application de la justice au Texas et en Amérique. L’auteur le fait avec brio et intelligence par l’intermédiaire de son récit. Il montre les dérives, et ce qui en découle. Il présente l’atmosphère de l’univers carcéral où l’homme devient transparent pour la plupart des gardiens. Malgré tout il n’est pas invisible pour les codétenus, il se doit d’être vigilant. Certains n’ont plus rien à perdre…..

On découvre comment Jeff prend les événements, ce qui change au fil du temps. Entre autres, l’espoir qui finit par devenir un poison. (Ne jamais penser « Si jamais je sors d’ici… »). Il essaie d’éviter les affrontements, de survivre.

La place des médias, les investigations bâclées, le fait que personne n’écoute vraiment Jeff, tout est savamment disséqué. L’essentiel, c’est bien d ‘avoir un fautif non ? Comme ça on se frotte les mains, on a fait du bon boulot et la vie continue…enfin pas de la même façon pour tout le monde.

Je suis de plus en plus fan de Iain Levison. Je trouve son écriture percutante (merci à sa traductrice que j’aurais aimé rencontrer aux quais du polar 2021 lorsque j’ai vu l’auteur). Il ne manque jamais d’humour et de dérision. Avec des faits ordinaires, il analyse le comportement des uns et des autres et les conséquences que cela entraîne. C’est très juste, pointu et finement exprimé. Et tellement vrai !


"Entre deux mondes" d'Olivier Norek

 

Entre deux mondes
Auteur : Olivier Norek
Éditions : Michel Lafon (5 octobre 2017)
ISBN : 978-2749932262
416 pages

Quatrième de couverture

Adam a découvert en France un endroit où l'on peut tuer sans conséquences.

Mon avis

« Coincés entre la vie terrestre et la vie céleste. Comme bloqués entre deux mondes. »

« […] ils fuiraient ensemble ce purgatoire entre deux mondes, l’enfer syrien et le paradis anglais. »

Comme tant d’autres personnes, j’ai entendu parler de Calais et de sa « jungle » puis de son démantèlement…. J’ai vu des images, j’ai parfois fermé les yeux… Révolte, colère, impuissance, injustice, tant de sentiments se bousculaient en moi. Et puis quelques exemples d’humanité, hommes, femmes qui agissent en toute discrétion, pas à pas…. Donnant une autre approche de l’horreur d’un quotidien indicible, permettant de croire que loin, au bout du tunnel, la lumière sera là….

J’ai retrouvé tout cela dans ce roman très réaliste. Un coup de poing tellement ce qui est présenté est criant de vérité. C’est avec un style « journalistique » que l’auteur évoque deux mondes : celui de syriens qui fuient leur pays, souhaitant un ailleurs beau, courtois et civilisé, et ce qu’ils trouvent dans un premier temps : un camp où la loi du chacun pour soi domine. A côté d’eux, un autre monde, une ville avec des familles qui vivent dans de bonnes conditions. Un contraste, une jungle comme une verrue, dont on veut se débarrasser…. Et puis, un flic, Bastien, qui arrive et qui prend tout ça en pleine figure….

Dans le campement, Adam qui cherche sa femme et sa fille qu’il a envoyées en France avant de pouvoir fuir à son tour. Il s’attache à un gamin, Kilani, et le protège. C’est pour lui une façon de continuer à avancer avant de retrouver son épouse et son enfant. Et puis, une rencontre improbable entre le policier et Adam, faite de respect, d’écoute, de compréhension ….. Agir ? Comment ? Prendre des risques ? Pourquoi ?

Kilani va être le lien. Avec ses grands yeux, il réunit les deux hommes, capables de soulever des montagnes pour le sauver, le mettre à l’abri …

C’est un récit bouleversant, terrible où Oliver Norek a l’intelligence de ne pas se poser en juge, de ne pas mettre les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Dans la jungle ou à l’extérieur, il y a les deux, comme dans la vie, et il y a même ceux qui sont entre les deux…. Finalement on en revient souvent à ça, deux mondes….  Nous aussi n’est-ce pas ? Parfois prêts à tout faire pour que les choses changent, d’autres fois, tellement dépités qu’on ne peut que constater…. et serrer les poings ….

J’ai trouvé très intéressant que « le projet » de Bastien aide sa femme et sa fille. La première sort de sa dépression et la seconde grandit, toutes les deux montrent de la force. C’est beau.

Un livre marquant, un auteur qui a le ton juste pour parler de cette situation et nous rappeler qu’il ne faut pas que d’autres jungles s’installent.

 


"Arizona Tom" de Norman Ginzberg

 

Arizona Tom 
Auteur : Norman Ginzberg ( de son vrai nom : Jean-Christophe Giesbert)
Éditions : Héloïse d’Ormesson (22 Août 2013)
ISBN : 978-2350872322
230 pages

Quatrième de couverture

À la fin de sa vie, Ocean Miller revient sur son itinéraire improbable de shérif : il raconte d’abord comment, lui, Juif d’Europe centrale, né sur un paquebot qui ralliait l’Amérique, a atterri dans une bourgade perdue d’Arizona. Puis il se souvient de l’affaire la plus marquante de sa carrière, celle de Tom, sourd-muet de douze ans à peine, qui a débarqué à Brewsterville en traînant un cadavre dépecé sur ses talons. Pour le maire et ses acolytes, le garçon est assurément coupable du meurtre. Mais pour Miller, sur le déclin et porté sur le bourbon, l’innocence de ce petit bonhomme ne fait aucun doute. Pour sauver Tom de la potence, et prouver qu’ il a encore un rôle à jouer, Miller se lance dans une enquête haletante pour débusquer le tueur.

Mon avis

 

Atypique et décalé, ce western (écrit) nous permet de rencontrer un shérif inhabituel, loin des codes du genre près du début des années 1900.

En effet Ocean Miller est un looser, un des ces hommes qui boit, qui fume, qui ne sent pas toujours très bon…Pas de fortune, pas de bien, pas de gare dans sa ville donc il « n’existe  pas »…

« J’avance comme un rameau d’épineux virevoltant,
balloté par les caprices du vent à travers le désert. »

Arrivé à ce poste, presque par hasard, le voilà confronté à une situation pour le moins insolite…et largement dérangeante… Tout paraît évident et tous semblent convenir que, le jeune garçon trainant un improbable cadavre incomplet, est le coupable. Alors pourquoi se compliquer la vie ? Qu’on le pende haut et fort et qu’on n’en parle plus ! Ce serait plus simple et plus rapide….

Ocean Miller, en règle générale, n’est pas un homme très courageux… et cette fois-ci, il se sent lâche d’abandonner ce gosse et ce qu’il promène. Et puis, peut-être qu’il a envie de montrer aux citoyens et aux voisins qu’ils se trompent en jugeant trop vite ? Ou alors, il a été touché, ému, par ce petit d’homme… Quelles que soient les raisons, il part avec le gamin mener l’enquête dans ce coin perdu d’Arizona. Des menteurs, des coyotes, des chacals, des indiens, des hypocrites, des froussards qui n’osent pas parler, d’autres qui en disent trop….

Miller avance, découvre, se questionne, interroge…

Nous suivons…il fait chaud, les chevaux sont fatigués, l’alcool est toujours présent, la poussière brûle les yeux…

Les phrases sont parfois longues, l’écriture très dense, ponctuée d’humour et de dérision à travers les situations mais aussi dans la façon de s’exprimer de notre marshal.

Dans une ambiance décrite au cordeau, visuelle comme si on y était, Norman Ginzberg

s’amuse et nous amuse… Ce n’est pas un roman de haute qualité littéraire avec de grandes réflexions existentielles ou philosophiques mais il a la richesse de son originalité, de son style en adéquation avec ses personnages …là-bas…au milieu de nulle part….


"Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal

 

Réparer les vivants
Auteur : Maylis de Kerangal
Éditions : Gallimard (2 Janvier 2014)
ISBN : 9782070144136
290 pages

Quatrième de couverture

«Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps.»

« Réparer les vivants » est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour.

Mon avis

Abandonner pour offrir....

Accepter l'idée de l'irréversibilité, de l'impossible retour en arrière.... Il y aura un avant et un après. Le temps a suspendu sa course et il est reparti ... sans lui.... ou avec lui autrement ...

C'est un livre qui palpite entre les mains, où, comme pour un cœur, parfois le rythme s'emballe, d'autres fois explose, ou traîne...

L'auteur a cette force d'adapter la cadence de ses mots à ce qu'elle veut nous faire vivre...

Son style est indéfinissable, ses phrases longues, très longues, contiennent autant de ramifications que le réseau veineux dans notre corps.... Ça s'étire, se tortille, se resserre, s'allonge à nouveau... Nos yeux restent accrochés aux points, aux virgules....notre  souffle est suspendu....

Et puis quatre ou cinq fois, une réplique, fuse, claque dans toute sa brutalité car là, le style redevient direct.

A la ligne, un tiret:

- Et pan

C'est court, sec, clair, précis, comme un couperet, c'est la réalité, la cruelle réalité, celle que l'on veut réfuter, repousser loin, très loin. C'est Marianne, la mère qui la reçoit la première en pleine face, puis Sean, le père, lui qui a transmis à leur fils l'amour du surf....et qui se sent coupable.

Car c'est au retour d'une série de vagues merveilleuses (dont la description est un régal de poésie) que l'accident a eu lieu... Comment ne pas s'en vouloir de lui avoir donné le goût de ce sport? Comment ne pas en vouloir à la terre entière, à la vie, à la mort? Mais c'est ainsi,  il faut accepter le fait que Simon, le fils,  ne soit plus, bien qu'il respire... Alors va se poser le choix du don d'organes alors que le jeune n'a rien exprimé de son souhait de  donner ou pas de son vivant...

C'est là que Thomas, à la tessiture qui sort de l'ordinaire, amoureux du chardonneret de Baïnem, au  nom de famille prédestiné puisqu'il s'appelle Rémige, va entrer dans la vie de cette famille. Un homme humain, simple, qui fait le lien entre les familles de donneurs potentiels et les équipes qui s'occupent des futurs greffés. Il parle peu, occupe l'espace avec délicatesse pour que les parents cheminent, accompagnés jusqu'au bout de leur choix, quel que soit ce que sera la résolution .... Il faut prendre une décision et vite car le temps presse....

C'est avec un vocabulaire ciblé, recherché, documenté sans aucun doute pour la partie médicale que Maylis de Kerangal va au fond des actes liés à la mort clinique pouvant entraîner un don d'organes, fouillant les âmes, plongeant au fond des cœurs aussi.... Tout est dévasté autour de cette famille, Simon les rassemble mais de quelle façon.... Dans la douleur, le chagrin, l'horreur de la situation....

Certains esprits chagrins trouveront que l'auteur a trop décrit, qu'elle en a trop fait sur la partie "hôpital" et que tous les détails n'ont pas lieu d'être, pas plus que ceux donnés sur le quotidien des uns ou des autres qui croiseront la route de Simon ou de ses parents durant ces vingt-quatre heures. Je crois, au contraire, qu'il le fallait pour montrer l'opposition entre la vie qui continue, qui avance, et celle qui s'est figée....

Ce roman sera pour moi un coup de cœur. D'abord pour l'écriture si singulière mais qui m'a parlé au coeur, ensuite pour la façon dont ce douloureux sujet est abordé, sans voyeurisme, sans pathos, et enfin pour l'humanité dont fait preuve l'auteur, posant les phrases, les gestes, comme une délicate évolution vers l'espoir, fil ténu reliant les vivants et les morts, maintenant la vie comme seule réponse à tous les conflits intérieurs face aux questions incessantes qui hantent ceux qui restent....


"La Haie" de Claude Bourbonnais

 

La Haie
Auteur : Claude Bourbonnais
Éditions : Editlivre (19 Février 2016)
ISBN : 978-2334094870
40 pages

Quatrième de couverture

La Haie est le deuxième volet du triptyque Trois Voyages, qui veut explorer l'ensemble de l'âme humaine. Si le premier volet, sous forme de témoignage érotique, a parlé de l'amour, ce second volet, par un témoignage plus philosophique, évoque l'esprit d'une façon plus éthérée. Chaque instant de ce voyage au cœur de l'esprit du héros veut faire naître chez le lecteur une réflexion inattendue et semer des idées... Au delà des questions posées et des réponses qui y sont apportées, cette histoire originale, tirée partiellement d'une expérience vécue, pourra distraire et amuser, et peut-être même surprendre le lecteur le plus blasé !

Mon avis

Dans ce court opus, l’auteur nous livre une réflexion oscillant entre conte initiatique et philosophie.

Il dévoile l’essence même de l’être, les tréfonds de l’âme et la perception de soi en tant qu’entité. C’est une lecture courte mais intense avec  des mots qu’il faut peser, soupeser, digérer pour qu’ils apportent quelque chose. Mâcher et remâcher, lire et relire. Premier et second degrés….

Qu’est-ce que la pensée, qui l’installe, comment se crée-t-elle et qu’y avait-il avant elle ? Est-ce que j’existe parce que je pense ou je pense parce que j’existe ?

Tout au long de la lecture, des questions existentielles sont évoquées, avec ou sans réponse directe, parce que chacun va appréhender le sujet avec son passé, son présent, son idée de l’avenir, sa sensibilité, son émotivité, son approche de l’être et de la vie…. Le but n’est pas de donner des réponses mais de pousser chaque lecteur plus loin, sur le chemin de la connaissance personnelle….

L’écriture de l’auteur est singulière, éthérée, presqu’immatérielle tant elle transmet l’indicible, ce qui ne peut que difficilement s’exprimer en phrases.  Pourtant, on sentirait presque chaque mot pénétrer en nous comme animé d’une activité à part entière. Claude Bourbonnais parle de ce qui n’est pas palpable mais son phrasé lui donne un cœur qui bat, un rythme aérien….

C’est un texte surprenant, obligeant à faire une pause, qui peut parfois déstabiliser, et qui renvoie chacun de nous à ce qu’il est, a été et sera…….

Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec la dernière phrase de « Martin Eden » de Jack London :

« Tout en bas étaient les ténèbres. Cela il le savait. Il sombrait dans les ténèbres. Et au moment où il le sut il cessa de le savoir. »

 


"Diables au paradis" de Franco Di Mare (Il paradiso dei diavoli)

Diables au paradis (Il paradiso dei diavoli)
Auteur : Franco Di Mare
Traduit de l’italien par Marianne Faurobert
Éditions : Liana Levi (5 Mai 2014)
ISBN : 978-2867467264
304 pages

Quatrième de couverture

Naples. Magique et terrifiante. Côté face, une des baies les plus spectaculaires au monde. Côté pile, des quartiers en décomposition. Le bien et le mal, indissolublement liés. Chacun, quel qu’il soit, participe à la corruption ou subit l’impitoyable machine à broyer du système mafieux.

Mon avis

« Chacun doit supporter son destin avec patience… » Marcus Manilius

Bien que le latin soit une langue morte, je l’apprécie beaucoup. Non seulement parce qu’il me permet de comprendre l’origine de certains mots mais aussi pour ces nombreuses citations.

Le roman de Franco Di Mare, que l’on pourrait appeler « un polar érudit » mais ce serait un raccourci trop facile, est remarquable, par ce qu’il nous apporte de références littéraires (latines ou contemporaines) merveilleusement intégrées à l’intrigue. De plus, elles sont parfaitement adaptées aux situations décrites et donnent, en quelque sorte, une dimension supplémentaire au contenu. De ce fait, l’histoire qui aurait pu sembler banale, ne l’est plus du tout.

Naples, « città bella », ensoleillée et ensorceleuse, va servir de décor à ce roman. Naples colorée, aux terrasses de café attrayantes (avec des suppli à déguster, miam), aux touristes qui se régalent mais également Naples, corrompue, aux camorristes (la Camorra est un système mafieux urbain) sans pitié (« Et n’oublie pas : une balle dans la tête pour être sûr qu’il soit mort… »), ne reculant devant rien et n’hésitant pas à faire table rase de tout…

« Corrompus, les meilleurs deviennent les pires… »

Le personnage principal est un jeune tueur à gages, diplômé d’un doctorat de philologie (étude d’une langue) romane, amoureux de sa copine (qui est professeur) et à qui il cache tout de ses activités. Comment un jeune docteur universitaire peut-il devenir un assassin et en vivre sans avoir mauvaise conscience ? Pourquoi Carmine a-t-il basculé de l’autre côté ? Ne comptez pas sur moi pour donner des détails et tout vous dévoiler. Un mauvais concours de circonstances et le fait de se sentir redevable ensuite. Le code d’honneur des personnes appartenant à un même groupe ou se sentant liées par un même secret. Tout cela le hante mais il se sent « coincé », il ne peut plus faire machine arrière. Heureusement, Lena, son amoureuse vive et dynamique, lui offre le « soleil » et quand il est avec elle, il oublie sa part d’ombre et profite de la lumière et de la légèreté du moment.

Cloisonnant sa vie, Carmine pourrait continuer comme ça longtemps.

Sa route croisera celle d’un rédacteur pour un quotidien local, Marco de Matteo, un homme épris de justice. Suite à un nouvel homicide, il cherche à comprendre le raisonnement du meurtrier. Il lui semble qu’au-delà du règlement de comptes spécifique à la Camorra, il y a un petit quelque chose de différent dans l’organisation de ce crime horrible.

Le meurtrier et le journaliste vont tisser des liens improbables, un étrange dialogue :

- D’après vous, que faut-il à un homme pour devenir un assassin ?

- Les offenses qu’on lui a infligées, par exemple.

Cette relation sera celle de deux hommes, capables de parler de la vie, de la mort, de la peur, peut-être capables de se comprendre ? Cette partie est un régal car on voit la progression du rapport humain et elle est accompagnée de beaucoup de citations qui aident le lecteur à mieux cerner les pensées de Carmine.

L’écriture de Franco Di Mare est alerte et fluide, les dialogues ciblés et précis. Le parcours de chaque protagoniste est habilement mis en place. On peut éventuellement émettre un petit bémol sur ce qui se passe juste avant la fin à l’université (je n’en dirai pas plus pour ne pas raconter) mais cela ne gâche en rien la lecture ou l’intrigue et c’est un livre que j’ai beaucoup aimé.

Sur la couverture, le pistolet côtoie la casserole aux douceurs culinaires et c’est bien de cela qu’il s’agit : les deux faces d’une ville …. ou d’une vie …..

 

"Dégâts des eaux" de Donald E. Westlake (Drowned Hopes)

 

Dégâts des eaux (Drowned Hopes)
Auteur: Donald E. Westlake
Traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
Édition: Payot & Rivages (269 Mars 2006)
ISBN: 978-2743615284
620 pages

Quatrième de couverture

Rentrant chez lui après un cambriolage, Dortmunder découvre avec effroi que son appartement est occupé par un ancien compagnon de cellule dont tout le monde croyait et espérait qu’il resterait derrière les barreaux jusqu’à la fin de ses jours. Quelque temps avant sa détention, le dénommé Tom Jimson ( !) avait réussi un gros coup dont il avait enterré le produit dans la petite ville de Putkin’s Corners. Hélas, pendant qu’il était nourri et logé aux frais de l’Etat, les autorités en ont lâchement profité pour édifier un barrage et engloutir toute la vallée. Résultat : le butin gît désormais sous vingt mètres d’eau. Mais Tom a un plan, efficace et radical : faire sauter le barrage pour assécher le réservoir et récupérer son magot.

Mon avis

Dans le mondes des livres policiers, il y a les thrillers psychologiques, les romans noirs, les huis-clos etc ….

Il va falloir rajouter un genre à cette énumération: « le polar jubilatoire ! »

J’en veux pour preuve la lecture que je viens de faire de « Dégâts des eaux ».

Scènes truculentes, personnages émoustillants, dialogues cocasses, tout est réuni pour faire travailler nos zygomatiques.

Au début, j’ai pensé que j’allais vite me lasser de ces « pieds nickelés » accumulant les gaffes, les impasses, les rencontres improbables, les remarques à contre-courant (dans une histoire d’eau, c’est un comble…)

« Le problème dans la vraie vie, c’est qu’il n’y a pas de bouton « reset »."

Et puis, je me suis laissée embarquer (que d’eau, que d’eau) et sans ramer une seconde, j’ai lu avec plaisir cet opus.

Le style est drôle, enlevé, on se demande ce qu’ils vont pouvoir inventer pour arriver à leurs fins…

Les protagonistes nous font rire aux larmes… Quelles scènes lorsqu’ils s’entrainent à la plongée !!! Ils se retrouvent ensemble par de bizarres concours de circonstances ou par choix mais leur équipe n’est pas facile à gérer…

On imagine tellement ce qui se passe que ce roman ferait un excellent film.

À lire pour se détendre !!!