"Justice indienne" de David Heska Wanbli Weiden (Winter Counts)

 

Justice indienne (Winter Counts)
Auteur : David Heska Wanbli Weiden
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par
Éditions : Gallmeister ( 7 Janvier 2021)
ISBN : 978-2351782323
420 pages

Quatrième de couverture

Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d'enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C'est là qu'intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à coeur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés. Lorsqu'une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins.

Mon avis

David Heska Wanbli Weiden, l’auteur, est membre d’un des sept clans qui forment la tribu Lakota. « Justice indienne » est son premier roman.

L’histoire est racontée par Virgil Wounded Horse, qui élève seul son neveu Nathan, suite au décès de sa sœur. Ils vivent dans une réserve du Dakota Sud. Il est régulièrement sollicité pour pallier au manque de la justice car les habitants de ce coin sont bien souvent laissés de côté, ils ne sont pas une priorité des autorités. De plus, la police tribale n’a pas le droit d’intervenir sur certains faits, par exemple les meurtres ou les viols, il faut alors appeler les « officiels » du gouvernement.

De nombreux sujets sont abordés dans ce récit. Le rapport à la terre (qui reste la propriété du gouvernement), à la nourriture (changer les menus, manger autre chose, moderniser l’alimentation), la scolarité (sur place ou plus loin, et pour quelles études ?), l’introduction de la drogue, de l’alcool, pour rendre les indiens dépendants, les soins médicaux, les traditions (quelle place leur donner ?), les lois imposées etc….

« En fait, on s’est tous fait coloniser comme des bêtes. Avant l’arrivée des Blancs, on n’avait pas de lois. Pas besoin. Pas besoin de boulots non plus, parce qu’on chassait notre nourriture ! »

Au-delà de l’intrigue, la description de la vie est très précise, mettant en exergue toutes les difficultés quotidiennes pour ceux qui sont tiraillés entre tradition et modernité, en colère parce qu’on ne les respecte pas… C’est aussi une approche politique.

« Peut-être pouvais-je faire un recours pour qu’on nous rende notre dignité, scellée dans une enveloppe officielle, les péchés du passé effacés comme par magie, disparus comme le bison. »

Virgil se voit confier une mission, en parallèle son neveu a des problèmes… Il se doit d’agir car c’est son peuple qu’il doit défendre. Pourtant, contrairement à d’autres, il n’est pas resté attaché aux traditions, il les a mises à distance, les pow-wow, les huttes de sudation etc … il s’en préoccupe peu.

« J’avais oublié depuis si longtemps ce que signifiait être indien. »

« Quand je baissai les yeux, je vis que les étoiles-toutes sans exception-se trouvaient maintenant dans mes mains, elles éclairaient mes veines, mes muscles, mes os.
Je restai là, seul avec mes ancêtres, et les écoutai. »

Pour réussir, il doit choisir ses priorités, guérir et protéger la communauté. Rien ne lui est épargné, des gangs font régner la terreur, comment les stopper sans mettre qui que ce soit en danger ? Certains passages, réalistes, sont violents…

Parmi les personnages, il y a Marie, une jeune femme proche de Virgil. Ses parents font tout pour qu’elle puisse poursuivre des études en dehors de la réserve, elle ne sait pas quelle décision prendre.
Nathan, lui, comme beaucoup d’adolescents, se cherche, il a envie de se rebeller, de vivre sa vie.

Cette lecture a été très plaisante, j’ai apprécié l’atmosphère mise en place, les paysages, la précision des rites indiens (à la fin du livre, on sait que ce qui a été présenté, c’est ce qui peut être partagé, le reste est secret). Il y a du rythme, de l’action, certains individus évoluent bien (je pense à Tommy), d’autres déçoivent…

Je vais regarder si cet écrivain a rédigé d’autres titres !


"Frankie Elkin - Tome 1 : L’été d’avant" de Lisa Gardner (Before She Disappeared)

 

Frankie Elkin - Tome 1 : L’été d’avant (Before She Disappeared)
Auteur : Lisa Gardner
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Deniard
Éditions : Albin Michel (3 Janvier 2024)
ISBN : 978-2226465368
454 pages

Quatrième de couverture

Frankie, la quarantaine, ancienne alcoolique, est un loup solitaire. Lorsqu'elle apprend qu'une adolescente haïtienne a disparu de Mattapan, quartier chaud de Boston, elle se jure de tout mettre en œuvre pour la retrouver, quitte à risquer sa peau.

Mon avis

C’est dans ce roman que le lecteur fait connaissance de Frankie Elkin. Elle a la quarantaine, alcoolique repentie (mais souvent tentée), pas d’attaches, pas de domicile fixe, elle va au gré de ses recherches. Son but ? Retrouver des personnes disparues. Celles pour qui la police a abandonné les investigations faute d’indices ou d’informations.

Pour cette première enquête, elle recherche Angelique, une adolescente qui a disparu dans un quartier mal réputé de Boston, où vivent beaucoup d’Haïtiens. Elle y est installée depuis quelques années avec son frère plus jeune et sa tante. Un soir, après les cours au lycée, elle n’est pas rentrée, son téléphone et son sac ont été récupérés mais rien d’autre…

Frankie s’installe sur place, un petit boulot, un logement de fonction. Et sur son temps libre, elle questionne, elle fouille, elle observe, elle capte les non-dits, interprète les regards et les silences.

Sa blancheur et ses interrogations dérangent les habitants, personne ne souhaite lui parler, lui transmettre des informations mais elle ne lâche pas. Elle arrive à parler un peu à la police, au petit frère, aux copines.

Cette jeune fille a-t-elle choisi de disparaître ou a-t-elle été enlevée ? Quelle que soit la réponse, qu’est-ce qui a pu motiver une telle situation ? Frankie analyse, creuse, insiste, montre parfois ce qu’elle a déjà compris et après elle fait des déductions. Elle essaie de mettre en place des accords (donnant / donnant), pour échanger des « tuyaux » qui l’aideront à avancer. On découvre la précarité des gens du coin, les difficultés pour se faire une place.

L’écriture est fluide (merci à la traductrice), prenante. Le rythme est soutenu, la « détective » non officielle est attachante, avec ses forces et ses faiblesses. Régulièrement, elle est hantée par de vieux démons, ce qu’elle a vécu qui la ronge, ce qu’elle a raté, ce qu’elle veut réussir.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture !

Et j’ai noté cette phrase :

« J’adore son visage ridé ; c’est celui d’un homme qui sait ce que c’est le chagrin, mais aussi l’espérance. »

Frankie est comme cet homme, elle a souffert, elle connaît le chagrin mais elle cultive l’espérance pour résoudre des affaires tombées dans l’oubli.

"Mes vies volées à Lavilliers" de Yann Madé

 

Mes vies volées à Lavilliers
Auteur : Yann Madé (texte et dessin)
Éditions : Jarjille (1er Avril 2026)
ISBN : 978-2-493649-36-2
48 pages

Quatrième de couverture

Qu'est-ce que je pourrais avoir en commun avec Lavilliers ?
Certainement pas les voyages, même s'il n'est pas d'un pays et qu'il est d'une ville... Son monde est tellement vaste et inclassable. Toujours être où on ne nous attend pas : Saint-Etienne, Marseille ou Saint-Malo ? En commun la sidérurgie, l'amour de l'anarchie, la classe ouvrière ? La rage, l'envie d'être fort, le désir d'être tendre, une tension, un peu de dépression, de la danse, beaucoup de danses... Et une passion pour les rencontres avec l'autre.
Je suis l'autre... Mais, finalement, chacun garde sa vie à soi et n'appartient jamais à personne. Pourtant, je veux bien l’avouer ici, j'ai volé quelques vies à Lavilliers.

Mon avis

Yann Madé est né à Marseille mais il a une histoire particulière avec Saint-Etienne qu’il rejoignait avec ses potes en 4L pour des concerts dans les années 80.  Et puis, son éditeur pour ses bandes dessinées est stéphanois, alors le « pays » il connaît.

C’est sans doute pour ça qu’il a été sollicité pour faire une BD sur Lavilliers. Vous savez le chanteur stéphanois, celui qui dit « On n'est pas d'un pays mais on est d'une ville Où la rue artérielle limite le décor ». Un air fredonné par de nombreux habitants qui se retrouvent dans les paroles, comme un ADN qui colle à la peau.

Alors, Yann a dit oui avec dans l’idée de montrer comment Lavilliers est intimement lié à sa vie. Leur première « rencontre » dans une médiathèque où il a vu ses disques. Comment certains titres ont influencé son quotidien, comment d’autres lui ont « parlé » parce qu’il se reconnaissait dans les paroles, ou dans le côté militant de l’artiste.

Peu importe que certaines choses aient été un peu « transformées » volontairement ou pas, par les médias ou le troubadour, l’essentiel n’est pas là. D’ailleurs l’auteur n’a pas juré de dire la vérité, toute la vérité … il a simplement offert un regard, une approche de cet homme atypique qui part d’un fait divers, d’un voyage, d’un poème pour écrire et chanter en mêlant les styles : chanson française, rock, reggae, salsa et bossa nova … Pour nous faire danser, vibrer, chanter et nous enchanter ….

Cet album, c’est le récit de la place que Lavilliers a eu dans le quotidien de Yann Madé (avec des pauses quelques fois), leurs chemins qui se croisent, se répondent …  Je sais que de nombreux stéphanois ressentiront le même écho, d’ailleurs la collection s’appelle « La Belle 42 » et parle surtout aux gens d’ici.

Les dessins sont dans un style très personnel, des cases irrégulières, des bulles qui chevauchent les limites, des couleurs pas très vives, beaucoup de visages marqués, des décors rares mais très parlants. On dirait qu’il trace avec beaucoup de force, pour « imprimer » les émotions en même temps que les images. Et puis des extraits de différents titres placés à bon escient.

C’est un roman graphique très réussi. À lire et à relire avec sur la platine, un CD de Bernard Lavilliers ….  



"L'assassin de Pigalle" de Gabriel Katz

 

L’assassin de Pigalle
Auteur : Gabriel Katz
Éditions : City Edition (8 Avril 2026)
ISBN : 978-2824625782
320 pages

Quatrième de couverture

Paris, 1945. Alors que la guerre vient tout juste de se terminer, un cadavre est découvert dans un hôtel borgne de Pigalle. L’assassin, arrêté sur les lieux, est un vagabond, dont la dernière adresse était le camp d’Auschwitz.
L’homme qu’il a tué d’une balle dans la tête était un antiquaire véreux, un petit escroc sans envergure qui aurait été membre de « la Carlingue », la Gestapo française. C’est en tout cas ce que son assassin affirme. Mais rien ne le prouve, si ce n’est sa parole…
L’affaire est confiée à Max Weber, un flic désabusé que sa hiérarchie pousse à classer l’affaire.

Mon avis

Paris, 1945, une ville libérée mais blessée, fatiguée, lasse. Des stigmates qui ne permettent pas de tourner la page, de se dire que tout est fini. Les habitants, eux, essaient d’oublier, d’avancer…

Pigalle, un quartier à peine propre, un hôtel quelconque, un cadavre dans une chambre saccagée. La police arrive sur place, personne n’est sorti donc l’assassin est encore dans les murs. Max Weber, un flic d’une trentaine d’années mais qui fait plus vieux vu ce qu’il a vécu à la guerre, découvre un homme prostré dans les WC, une arme à ses pieds. Sans résistance, il se laisse arrêter. Il s’appelle Mendel Jankovic.

Il parle peu, à part pour donner son nom, montrer son bras tatoué, dire qu’il était à Auschwitz et qu’il a tué Antoine Moray parce que c’était un ancien de la Carlingue, la Guestapo française, qui lui a volé des œuvres d’art. Parmi eux, des truands, des ex policiers, des faux jetons qui jouent double jeu… Sur ce point, l’auteur s’est remarquablement documenté car il évoque des faits, des individus ayant existé et parfaitement en phase avec le contexte qu’il décrit.

Les supérieurs de Max aimeraient classer l’affaire, ils ont d’autres choses plus importantes à gérer. Lui, il en discute avec Augustine Derval, l’avocate commis d’office. Oui, l’ancien déporté a supprimé un homme mais ce dernier aurait dû être arrêté pour ses exactions… Alors, est-ce qu’il doit être guillotiné pour son acte ? N’a-t-il pas eu sa dose de souffrance ? Le défendre, prouver que Moray était une « ordure », c’est offrir à Mendel un vrai procès avec, peut-être, au bout, la paix et la tranquillité….

Le flic et l’avocate finissent par se comprendre. Il cherchera les preuves des méfaits de Moray, elle montera le dossier. Mais ils dérangent ! Certains n’ont pas envie de voir ressortir le passé, quelques-uns ont changé de vie, se sont fait discrets et préfèrent qu’on ne reparle plus de ce qui a été. Mais ce n’est pas si loin, pas enterré du tout… On ne peut pas toujours se cacher …

Max n’a pas de méthodes traditionnelles, il se sert de son expérience, il ne pense pas aux « normes », aux codes, aux règles à appliquer. Il agit à l’instinct, quitte à déformer la vérité pour obtenir des informations, il est pugnace, un peu asocial (ses parents sont partis vivre loin, il est installé dans le vieil appartement comme s’il allait le quitter…). Il a un caractère mi ombre/ mi lumière, très intéressant. Il n’est pas toujours à l’aise avec sa profession….

« Il ne l’aurait pas cru, mais la guerre, c’était plus simple. Selon la couleur de l’uniforme, on tire ou on ne tire pas. La police, c’est autre chose, une espèce de flou, un monde sans repères. Une pièce de théâtre un peu surjouée, où les rôles ne sont jamais très bien définis.
Dans les deux cas, on ne peut tourner le dos à personne. »

Angélique a un fort tempérament, elle veut imposer son rôle d’avocate au milieu de « mâles » qui la toisent, qui se moquent parfois. Max a besoin de ses compétences et ils se soutiennent.

Le roman alterne les chapitres où l’on suit l’enquête délicate de Max Weber d’une part et de l’autre, Antoine Moray qui explique sa vie, ses choix, comment il a agi et pourquoi.

J’ai trouvé l’alternance des deux points de vue captivante. Non seulement parce que l’auteur s’est mis dans « la peau » de Moray, adoptant son phrasé, ses pensées mais parce que ça se complète très bien et ça offre un autre regard, une autre ouverture, une autre analyse des événements.

L’écriture de Gabriel Katz est sobre, mais en quelques mots, il plante une atmosphère qu’on ressent vraiment. C’est très visuel, on a une « photographie » des lieux, des gens, des échanges, on est dedans tout de suite. Le côté historique est bien développé mais ne casse pas le rythme par des descriptions trop détaillées. C’est parfaitement dosé. C’est un récit marquant, parce qu’il parle de notre pays, de certains côtés dont je n’avais pas vraiment (honte à moi) entendus parler. J’ai énormément apprécié cette lecture !


"Je suis un monstre" de Christine Adamo

Je suis un monstre
Auteur : Christine Adamo
Éditions : Taurnada (5 Mars 2026)
ISBN : 978-2372581790
310 pages

Quatrième de couverture

Moi, c'est Tom. J'ai 7 ans, un cerveau trop fort, une maman trop horrible, un papa et un chien trop gentils que je veux rejoindre dans les Ardennes.
Mais entre un double pas sympa dans ma tête et des gens qui sont morts partout sans prévenir, c'est pas gagné.

Mon avis

Les parents de Tom ont divorcé suite à un événement grave. Il est le plus souvent avec sa mère, professeur de mathématiques à l’université, obsédé par le bien-être de son fils. Pas de mauvaise bouffe, pas de télé, pas de tablette, mais des équations, des lectures scientifiques et des flocons d’avoine. Tout ce qu’il faut pour faire de son petit garçon de sept ans, un enfant épanoui ?

Et bien pas vraiment. Tom préfère aller chez son père. Ou s’amuser avec sa copine Gigi, même si parfois, elle le trouve bizarre. C’est un peu normal, il est très doué, mais il n’exploite pas ses compétences à bon escient. Il n’a pas les « codes » pour vivre avec les autres ou alors, il sait mais ne veut faire que ce qu’il décide.

On rentre dans ses pensées, à la manière d’un journal intime. C’est lui qui s’exprime, avec une maturité étonnante pour son âge, mais normale lorsqu’on sait qu’il a de très grandes capacités. Il observe et analyse avec acuité, mais parle avec ses mots d’enfant. Il décrit le monde autour de lui, et donne des précisions lorsqu’il a peur qu’on ne suive pas le cours de sa réflexion. Son but ? Maîtriser les situations, faire ce qu’il veut tout en ayant l’air d’un ange. Et il se débrouille pas mal. C’est un petit avec des yeux grands. Capable de tout pour arriver à ses fins, sans remords, ni culpabilité tant il est persuadé d’agir comme il le faut. Les dégâts collatéraux, les risques, il ne les mesure pas, faisant preuve d’une forme de cynisme, il met tout ça à distance.

Dans chaque chapitre, on découvre les trésors d’ingéniosité déployés par ce jeune garçon. Il utilise tout ce qu’il sait, se renseigne, lit, cherche afin de minimiser les erreurs. Il revient sur d’anciens faits et cela nous donne un éclairage sur le présent. Je pense que cet aspect aurait pu être plus exploité, il serait intéressant de voir comment il a grandi, où et avec qui (nounou, crèche ?) On pourrait avoir des éléments expliquant son évolution. Comment ça se déroulait avec les deux parents ? Avec les autres enfants quand il était bébé ? Avec les adultes ? Est-ce qu’il manifestait son affection ?

J’ai trouvé quelques passages un peu plus longs, je pense que j’aurais apprécié que de temps en temps, un ou deux personnages prennent la parole. Pas forcément souvent, mais trois à cinq fois, histoire de casser la dynamique et d’apporter un autre point de vue. Même très factuel.

L’idée de base est originale, dérangeante, troublante. Christine Adamo a de l’imagination, des idées, elle met en place une atmosphère de plus en plus étouffante, où le danger est omniprésent, pas apparent mais sous-jacent et c’est encore pire.

C’est un roman sombre, angoissant, qui vous prend dans ses rets et vous relâche vidé, parce que l’ambiance, les actes vous collent à la peau. On prend en pleine face, notre impuissance. On voudrait mais on ne peut pas… Heureusement que c’est un roman !

 

"L'oiseau bleu" de Sylvie Callet

 

L’oiseau bleu
Auteur : Sylvie Callet
Éditions : du Caïman (4 Avril 2026)
ISBN : 978-2493739797
226 pages

Quatrième de couverture

Arrachée à son enfance par la guerre, Makiadi a appris à survivre dans l’ombre. Jusqu’au jour où elle rencontre Divine, une fillette à la voix d’ange, capable de faire vibrer l’air et jaillir la lumière. De l’Afrique à l’Europe, les pas de ces deux héroïnes résonnent comme une traversée initiatique : entre ténèbres et clarté, vengeance et espérance, mémoire et chant.

Mon avis

Exprimer l’indicible, choisir les mots, les faire vivre et leur donner la puissance nécessaire pour transmettre un message, des émotions … C’est la grande force de Sylvie Callet.

Je suis ressortie bouleversée de cette lecture, par le contenu, par l’écriture.

Le récit s’articule sur plusieurs périodes à partir de 2012. Dans la République Démocratique du Congo, certains enfants sont enrôlés de force, ils n’ont pas le choix s’ils veulent vivre, ils doivent tuer et rien qu’en l’écrivant, je réalise que c’est, malheureusement, la vérité crue. Celle pour laquelle on aimerait faire l’autruche, fermer les yeux et oublier…

Mais l’auteur nous renvoie la réalité en face, se battre, survivre, peut-être s’enfuir ….

« Bientôt, habités d’un espoir fou, ils poseront le pied sur ce fragment d’Europe. À cet instant fugace où l’oubli du passé et la promesse d’un futur se confondent dans l’éternité, seul comptera pour eux ce premier pas. »

Arrachés à leurs racines, à leur enfance, à leur quotidien, comment peuvent-ils se construire, avancer ? Sur quelles bases ?

« Ne pas flancher, ne surtout pas se laisser envahir par les images venues du passé. »

Aller où ? Dans un camp, parqués, au milieu des autres, dans des conditions limites en attendant des jours meilleurs ? Est-ce une solution ? Trouver une association d’aide aux migrants qui ne soit pas dépassée, débordée, pour les accompagner ? Ne pas avoir peur, ne pas se retourner ou sursauter au moindre bruit ? Que faire, comment ?

C’est tout ça et bien plus encore que nous présente l’auteur. Avec des phrases courtes qui font mouche, un style unique sobre et factuel tout en étant d’une poésie merveilleuse.

« Le parfum poudré des frangipaniers s’attarde dans l’air, infuse ses notes suaves de vanille et d’amande dans l’incandescence du jour déclinant. Des flâneurs longent le rivage basaltique du lac, laissant leur regard voguer vers l’horizon. »                                                                                  

En lisant, je serrais les poings, me retenant de hurler « Ce sont des gosses, ils ne devraient pas vivre ça. » Je sais que ça existe, que parfois c’est même pire, l’innocence perdue, le regard éteint … Peut-on se relever ?

Makiadi est une jeune fille meurtrie, blessée, engagée dans un combat qu’elle n’a pas voulu. Un jour, au cours d’une des sorties imposées, elle rejette ce qu’on lui demande et recueille une petite fille au nom délicieux : Divine. C’est leur histoire, leur périple, ensemble ou séparées que nous découvrons. Mais il y aussi tous ceux qui gravitent autour d’elles : les miliciens, les aides humanitaires, les rencontres d’un jour ou plus…. Elles subissent et voient la violence mais leur lien les porte et les fait tenir même quand elles ne se voient pas.

Quelques légendes transmises par la famille sont insérées dans le texte, rappelant l’importance de l’oralité. Et quand un conte passe de génération en génération, c’est que la vie est encore là, que la tradition n’est pas étouffée, et c’est une victoire.

L’oiseau bleu c’est une musique, un chant de désespoir puis d’espoir, c’est un cri d’horreur mais de temps à autre un cri de joie, c’est entendre toutes ces voix que certains essaient d’étouffer, c’est se dire qu’il est essentiel de lire des romans comme celui-ci pour ne pas oublier ….


"À la santé des Mohicans" de Louis Cabaret

 

À la santé des Mohicans
Auteur : Louis Cabaret
Éditions : Liana Levi (2 Avril 2026)
ISBN :  979-1034912278
160 pages

Quatrième de couverture

Un bar de quartier, non loin d’une usine, tenu par une femme, Helda. C’est là que les batailles ouvrières se trament, que les liens amicaux se nouent. Et quelquefois les rencontres amoureuses. Celle, tardive, du représentant syndical de l’usine, Jean-Jo et de la patronne du bar, apportera une fille qui sera choyée par l’ensemble des clients. Louison deviendra la petite spectatrice des réunions syndicales, communautés éducatives hors normes.

Mon avis

Pas très loin de l’usine, il y a le bar d’Helda. Elle le tient d’une main de fer dans un gant de velours, comme une famille aimante. Chacun sa place, des échanges, de l’écoute. C’est d’ailleurs là que se réunissent les ouvriers pour discuter, refaire le monde et surtout réfléchir aux décisions des patrons. Ils sont tous syndiqués ou presque, certains plus investis que d’autres mais tous prêts à défendre leurs droits sans baisser les yeux, sans rien lâcher de la lutte héritée de leurs prédécesseurs. Ça fait partie de leur ADN.

Parmi les clients, il y a le curé, François. Certains veulent oublier qu’il s’est consacré à Dieu, qu’il demande de la droiture. Lui, il essaie d’être présent, de se glisser au milieu d’eux l’air de rien. C’est d’ailleurs lui qui apporte un livre à Helda, soudainement prise d’une envie de lecture.

« À chaque moment de creux, elle l’ouvrait et lisait, avec l’impression de comprendre tout ce que l’auteur avait voulu dire. Comme si ça sortait d’elle. […] Le texte la traversait. Lire, c’était vivre. Elle ouvrit un cahier et se mit à écrire. »

Helda se confie sur le papier, elle se met à nu. Et on pénètre, sur la pointe des pieds, dans l’intimité de cette femme qui ne dit pas grand-chose sur elle, sur son passé. On découvre la grande sensibilité qui l’anime, son besoin de semer le bonheur, de l’offrir.

Le bar, c’est le lieu de vie, celui où on grandit, où on se dispute, où on s’aime, où on passe par différents états avec les copains, les amis, selon ce qu’on partage. C’est un endroit où les liens sont forts, presque indestructibles malgré, parfois, les désaccords. Ils sont tous là les uns pour les autres. Quelques fois il faut se forcer un peu, ce n’est pas toujours facile l’amitié. On est sur un pied, sur l’autre, maladroit face à la maladie par exemple. Tant que tout tourne, c’est facile, ça coule tout seul mais dès que l’un ou l’autre est confronté à un problème, il y a des hésitations, des gaucheries, des erreurs. Il est alors nécessaire de ne pas perdre pied, de penser au cap qu’on veut garder.

C’est un récit empli d’humanité. Louis Cabaret a un regard acéré sur les personnages qu’il présente, comme s’il les avait côtoyés lui-même (et il y a un peu de ça, dans sa famille, des personnes ont travaillé, lutté, agi en tant que délégués du personnel), ça sent le vécu. Il parle de la vie de tous les jours, avec une analyse très fine des situations banales. Les dialogues sont très vivants. Il montre combien le café d’Helda a « fédéré » les individus, créant une communauté solide, parfois déstabilisée par un événement mais capable de faire face, et où chacun épaule les autres, sans compter. Ça vit, ça vibre, ça transmet. On suit Helda et les siens sur trois générations, on sent la force de la transmission, de ce qu’on apprend au contact des camarades, des vrais, de ceux qui ne trichent pas ou seulement pour la bonne cause.

Tous ceux qui vivent là se ressemblent, s’assemblent et sont malgré tout différents, c’est tout le charme de l’histoire. Avec son écriture précise, altruiste, et son style direct et réaliste, l’auteur nous offre un roman extraordinaire mettant en scène des vies ordinaires, comme on peut en rencontrer si on ouvre les yeux et le cœur.