L’enseveli
Auteur : Valérie Paturaud
Éditions : Les Escales (14 Août 2025)
ISBN : 978-2365699471
242 pages
Quatrième de couverture
Sur le champ de bataille, un obus éclate. Abel n'écoute que
son courage et, au péril de sa vie, sauve un inconnu d'une mort certaine.
Alors qu'Abel est en convalescence dans un hôpital de fortune, un officier
défiguré vient occuper le lit voisin. Abel est ouvrier, Adrien est médecin : un
gouffre social les sépare et jamais ils ne se seraient rencontrés dans la vie
civile. Mais ici, dans ce lieu hors du temps, ils ne sont plus que deux hommes
en souffrance.
Mon avis
« Aujourd’hui, comme hier, pour Abel, Adrien, pour
ceux qui sont morts, pour ceux qui meurent encore, seuls les mots qui racontent,
inventent, imaginent leur histoire, leurs amitiés et leurs amours, seuls ces
mots-là comptent, conjurant l’oubli.
Et leurs ombres se tiennent droites, devant nos yeux aveugles. »
Première guerre mondiale, un champ de bataille, ça pète dans
tous les sens et pourtant, Abel ne va pas se mettre à l’abri. Il a vu un bras,
une main avec une chevalière et il a sorti « l’enseveli » de la
terre. Ce dernier est très amoché, le visage n’existe presque plus, mais il
respire. Il le porte jusqu’aux soignants.
Le temps passe, Abel se retrouve à l’hôpital pour se
soigner, il n’est pas le plus atteint, il peut jouer de l’harmonica et égayer un
peu les journées et les soirées. Un jour, on approche un lit du sien, un soldat
qui ne peut pas parler, la bouche n’est qu’un trou et il n’est que souffrance.
Dans un premier temps, les deux hommes ne communiquent pas
mais l’infirmière demande à Abel de lire le courrier de celui qui git là à côté
car, lui n’en a pas la force. Abel est ouvrier, il n’est pas beaucoup allé à l’école.
Sa lecture n’est pas fluide mais il s’applique et il lit. Il s’aperçoit que le
voisin est médecin. Ils n’ont rien en commun et pourtant, un lien ténu puis de
plus en plus solide se noue entre eux. Chacun apporte quelque chose à l’autre.
Celui qui ne peut pas s’exprimer par oral écrit des pages et des pages qu’il
confie à Abel et celui-ci, en échange, se raconte à son tour.
Ils réalisent que pour protéger les leurs, ils ne disent pas
tout.
« La guerre leur avait appris, à l’un et à l’autre,
le mensonge. »
Mais entre eux, ils peuvent tout se dire, et surtout se
comprendre. Ils partagent les souvenirs, les coups durs, les bonheurs, les
espoirs, les peurs, ce qu’ils ont mis en place pour tenir et penser à ceux qui
les aiment.
« Prendre et garder chaque image, s’assurer de
pouvoir les retrouver, ne pas les quitter tout à fait. »
Ils vivent une amitié improbable jusqu’à ce que chacun
reparte de son côté. Sans nouvelles d’Abel, Adrien, le médecin n’aura de cesse
de le revoir, de lui dire merci, de lui donner le statut qu’il mérite, à savoir
celui d’un homme bien. Ce sera une longue quête.
Valérie Paturaud a écrit un roman d’une délicatesse infinie.
Elle fait se rencontrer deux opposés. Abel, chez qui on ne montre rien, on s’efface,
on s’oublie, on se dévoue.
« Chez eux, on ne fait pas dans le chagrin ou on ne le montre pas. »
Et Adrien, le docteur, marié, père d’une petite fille, respectable et admiré.
Et pourtant, ces deux-là se respectent, s’apprécient et
deviennent amis.
L’auteur a su montrer différents aspects de la vie pour ces
blessés de guerre. Le regard des copains, de la famille sur les « Gueules
cassées », le traumatisme subi qui fait qu’ils se sentent mieux « entre
eux » qu’avec les leurs. Le gouffre qui peut se creuser s’ils n’arrivent
pas à évoquer ce qu’ils ont vécu en le gardant « enseveli ».
J’ai trouvé l’écriture très juste, sans pathos exagéré, ni trop
de dramatisation, c’est fluide. J’ai apprécié la présence des courriers qui
permettent l’intervention de personnages extérieurs et un autre point de vue
(et puis, j’aime beaucoup les lettres). L’histoire est intéressante, bien
construite. On aborde les thèmes de l’amour, de l’amitié, de l’altruisme, de la
vie avant et après-guerre. Personne ne sort indemne et chacun doit continuer la
route avec ce lourd passé. Reprend-on les mêmes combats ou est-on trop
différent ? En quoi croit-on encore ? De quoi a-t-on besoin ?
Une lecture bouleversante, belle et touchante.






