"que ta bouche me couvre de baisers" d'Antoine Vigne

 

que ta bouche me couvre de baisers
Auteur : Antoine Vigne
Éditions : Christian Bourgois (27 août 2026)
ISBN : 978-2267059649
224 pages

Quatrième de couverture

Damien aperçoit Saïd sur les berges du Rhône, à Arles. Puis il le croise une deuxième fois dans les rues de la ville. Il est retourné en Camargue pour trier les affaires de son père, Joris, et veiller à sa bonne installation dans l'Ehpad local. Tandis que ressurgissent les souvenirs de l'enfance de Joris à Madagascar, le trouble entre Damien et Saïd s'accroît. Mais Saïd est marié et père de deux enfants. Tous deux savent que, malgré l'intensité de leurs sentiments, malgré la volonté de Saïd d'intégrer Damien dans sa vie, ils avancent sur une ligne de crête.

Mon avis

Ce roman commence sans majuscule, les phrases s’enchaînent sans point, avec parfois, un mot, à la ligne,
seul
comme ça

C’est Damien qui s’exprime, et la présentation du texte laisse imaginer qu’on prend la conversation en route, en suivant les pensées de cet homme. Ses ressentis, ses émotions, se bousculent, se télescopent, viennent, repartent, l’envahissent, l’épuisent, le coupent de tout autre chose. Comme s’il n’y avait que de la place pour cette vague qui l’a submergé.

Mais pourquoi est-il dans cet état ? Que lui est-il arrivé ? Un regard échangé a suffi pour bouleverser cet homme. Il a croisé Saïd. Pas besoin de se parler, tout a été dit dans les yeux, par les yeux. Il est troublé, ému. Il espère d’autres possibles mais qu’en est-il de celui qui était en face ? Il se demande si leurs routes se croiseront à nouveau et ce qu’il se passera.

Au fil des pages, Damien se raconte, il est de passage en Camargue. Il est venu pour installer son père dans un EHPAD. Il évoque Duardo qu’il a aimé et perdu, son père à qui il n’a pas pu tout dire, la vie de ce dernier, les décisions prises, les hésitations, les incompréhensions, le tri à faire de tout ce qu’il y a encore dans l’appartement, et la vision de ces objets emplis de souvenirs qui lui font revivre ce qui a été … Il est préoccupé, est-ce que ses choix sont les bons ? A-t-il raison ? Et puis, au milieu de tout ça, le désir puissant, impérial, presque bestial, de revoir Saïd, de le toucher, de l’embrasser… mais ce dernier est-il prêt ? Damien n’a-t-il pas surinterprété ? Il le dit lui-même :

« la pensée
est tout sauf rationnelle, elle se fait méandre et digue à la fois, elle crée les buttes qui masquent les parcelles d’un horizon changeant, un paysage incertain,
elle habille, elle travestit, elle maquille, elle court sans cesse, »

L’écriture d’Antoine Vigne est comme une respiration qui se fige, reprend, continue, s’arrête à nouveau. Elle rythme les mots, les cadence, les mettant en quelque sorte en « musique », pour peu qu’ils murmurent à notre oreille ce qu’ils transmettent et ce qui se devine.

Parce qu’il y a quelques non-dits, quelques secrets, quelques silences entre les lignes. Provoquant de temps en temps de la souffrance, de la défiance, de la méfiance. Ce qu’on tait le plus souvent, soucieux du regard des autres, du qu’en dira-t-on …. Saïd porte sur ses épaules un passé, une histoire lourde, peut-il s’en libérer et avancer ? On sait bien qu’on n’oublie jamais et qu’il faut faire avec …. Est-ce que l’amour peut libérer de tout ?

Qu’est-ce que chacun de nous attend de la vie, souhaite pour son avenir ? Qu’est-ce qu’on est prêt à laisser de côté, à accepter, faut-il renoncer à ce que l’on est profondément ? En filigrane, des tas de questions se posent et poussent le lecteur à la réflexion.

J’ai beaucoup apprécié ce roman, le style, le contenu et comment l’auteur aborde les différents thèmes. La présentation qui gênera sans doute quelques personnes, m’a, au contraire, totalement emballée. Au moins, ça se démarque et pour moi ça a du sens avec l’ensemble.


"L'enfant du vent des îles Féroé" d'Aurélien Gautherie

 

L’enfant du vent des Féroé
Auteur : Aurélien Gautherie
Éditions : Noir sur Blanc (6 Janvier 2026)
ISBN : 978-2889831845
192 pages

Quatrième de couverture

Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, la petite Anna semble chétive, comme pour donner raison à sa mère, Olga, qui s’est inquiétée durant toute sa grossesse d’un problème qu’elle pressentait et que le médecin donnait pour imaginaire. Le père, Jonas, un modeste pêcheur, aime sa première-née aveuglément tandis qu’Olga est assaillie de sentiments plus ambiva­lents – elle apprécie d’autant plus l’aide que sa belle-sœur apporte sans compter au jeune ménage.
Îles Féroé, 1953 : Jonas sent que la fin est proche, mais il veut tenir quelques heures encore, afin de s’éteindre le même jour que sa fille adorée, puisque c’est ce jour-là qu’il est mort au-dedans.

Mon avis

Ce roman est un petit bijou, un de ces livres difficiles à présenter, qu’on n’a pas envie de prêter à n’importe qui de peur d’entendre : mouais, c’est tout ?

J’ai énormément apprécié la narration : objets, lieux, personnages de l’histoire, ils prennent la parole tour à tour (leur nom en titre de chapitre) et évoquent les événements, ce qu’ils ressentent et vivent (ou ont ressenti /vécu). L’écriture et le style s’adaptent à chacun avec beaucoup d’intelligence, de finesse. On a ainsi différents angles de vue sur ce qui se passe. Quelques poèmes sur les vents s’intercalent dans le récit, ils sont magnifiques et apportent une note lyrique.

C’est l’histoire de Jonas, qui, malgré les mises en garde, se marie avec Olga. Et puis, arrive la naissance d’Anna, qui est chétive, silencieuse, et cela creuse un fossé entre les époux. Chacun s’éloigne, se mure dans le silence. Ils ne communiquent plus…

Ce qui est intéressant, c’est la narration multiple, qui brasse le temps, sans jamais nous perdre. Petit à petit, tout s’éclaircit, on comprend, on cerne, les silences, les souffrances, les absences. La vie et ses obstacles, la vie et ses joies …

Et par-dessus tout, j’ai aimé l’amour de ce père, jusqu’au bout, contre vents et marées.

Contre vents et marées, oser prendre le large
Oser tourner la page, vivre est à inventer
Contre vents et marées, se frotter aux orages
La vie comme un voyage où risquer c’est aimer. (Dominique Rigaldo)

Il éprouve un amour inconditionnel pour ce petit bout de femme, il la chérit parce que lui, malgré tout ce qui est négatif et compliqué pour cette petite, il l’aime …

Ce court roman a été une parenthèse enchantée. L’écriture emplie de sensibilité m’a enchantée.


"Les Maîtres du sol" de Ryad Assani-Razaki

 

Les Maîtres du sol
Auteur : Ryad Assani-Razaki
Éditions : Liana Levi (20 Août 2026)
ISBN : 979-1034912926
496 pages

Quatrième de couverture

Ce n’est qu’un petit village de pêcheurs sur le golfe de Guinée, à la fin du XVe siècle. Pourtant les Portugais l’ont choisi pour rejoindre l’Afrique sub-saharienne et s’y installer. La stupéfaction des villageois est immense car la peau de ces hommes, venus chercher de l’or, est translucide, et leur langue indéchiffrable. Petit à petit, sous la pression des « diables blancs », les anciennes croyances vacillent, les coutumes s’effacent. Tout change, mais pas l’usage qui impose de se débarrasser des enfants nés malformés, comme la petite Efua. Pourtant un homme mystérieux, récemment arrivé au village, s’intéresse à la fillette. Est-ce un esclave, un prince, un guerrier ? Et quel est le motif de son intérêt pour Efua ? Les réponses à ces questions se situent à l'issue d'un long voyage jusqu'à Tombouctou. Là-bas aussi, certains remettent en question les croyances anciennes. Éblouis par le savoir des Arabes, ils veulent imposer dans le puissant Empire songhaï la religion d’Allah arrivée d’Orient, au risque de rompre un équilibre ancestral...

Quelques mots sur l’auteur

Né en 1981 à Cotonou, au Bénin, Ryad Assani-Razaki vit à Toronto. Entre l’idée de départ, la phase de recherches et l’écriture, il lui a fallu quinze ans pour ce nouveau titre, très lié à son pays d’origine.

Mon avis

C’est un roman ambitieux qu’a réussi l’auteur. Une lecture exigeante, complète et parfois complexe. Trois cartes, un index des personnages et un lexique sont présents pour soutenir le texte.

Réparti en trois « sous livres », ce récit évoque la Guinée, puis Tombouctou. En fil conducteur, une fillette (qui grandit) rejetée par le village où elle est née car porteuse d’une différence physique. Ce lien est mince entre les trois histoires mais il est présent. J’aurais presque préféré qu’on en sache plus sur elle et en même temps, je réalise que je n’en ai pas eu besoin.

J’ai découvert un pan de l’histoire de la Guinée avec l’arrivée des portugais dans un petit village, où ils essaient d’imposer une nouvelle façon d’aborder la vie. Mais les croyances et les traditions restent importantes. Nyanta, une femme exceptionnelle qui a osé tenir tête aux hommes, en sait quelque chose. Tous les soirs, au péril de sa vie, elle va nourrir son conjoint, isolé dans une grotte où il se cache. Il est accusé d’avoir assassiné un des portugais venus s’installer ici en seigneur, en chef. Elle n’a pas le choix, même s’il faut tricher, mentir. C’est une mère forte, qui ne lâche rien. J’ai trouvé sa personnalité et ses décisions intéressantes, mais que de souffrances !

Ensuite, on part à Tombouctou. Là aussi, le poids des coutumes est lourd, très lourd. On peut même s’interroger. Est-ce que ça n’entrave pas la liberté des hommes ? Un dirigeant utilise la religion comme un « appui » pour sa politique. Est-ce une bonne idée ?

Dans tout ce qu’il présente, l’auteur ne juge pas, il reconstruit, reconstitue, donne des éléments de réponse factuels, sans juger, sans extrapoler. Il reste dans ce qu’il a lu dans les nombreux dossiers qu’il a consultés.

Ce qui est très fort dans ce recueil, c’est le mélange des genres. Entre contes, légendes, récit d’aventure ou historique, l’écriture s’adapte au contexte, aux individus, aux lieux. C’est très riche et totalement atypique car cela demande au lecteur de rester bien concentré, notamment à cause des noms propres ou figurés qui nous sont inconnus !

J’ai préféré la première partie. Je l’ai trouvée plus facile à lire, parce que certains protagonistes montraient de l’humanité et de ce fait, étaient attachants. Dans les parties deux et trois, on est plus dans l’Histoire avec un grand H, dans la réflexion, dans l’analyse de certains faits, dans la connaissance et la conscience. Et parfois, j’ai eu le sentiment de recevoir un peu trop d’informations (même si elles avaient lieu d’être), ce qui m’éloignait du propos ciblé. Pour autant, l’intérêt est resté constant.

C’est un roman, mais les nombreuses recherches de Ryad Assani-Razaki apportent un aspect documentaire très étoffé, foisonnant. Je me suis demandée pourquoi il avait écrit ce titre. J’ai lu que c’était une façon, pour lui, de revenir sur ce qu’il est réellement. Il le fait bien. De nombreux thèmes sont abordés, celui de la transmission (que veut-on pour la terre ?), du pouvoir et des jeux d’influence qui changent le quotidien d’un pays.

Une belle découverte !

"Le château de la solitude" de Luc Dagognet


Le château de la solitude
Auteur : Luc Dagognet
Éditions : Do (21 Août 2026)
ISBN : 979-1095434702
290 pages

Quatrième de couverture

Toutes les relations amoureuses semblent vouées au désastre dans cette ville du Plessis-Robinson, dominée par la silhouette menaçante du châ­teau de la Solitude. Un orthophoniste erre dans les parcs, une ser­veuse rentre chez elle en pleine nuit, un cuisinier fume dans l’arrière-cour d’une cantine- seuls, parfois blessés, pleins de leurs souvenirs. Et puis le petit Jacques, écolier, les doigts toujours recouverts de pan­sements, croise un soir Alexandra, une lycéenne de dix-sept ans. Un gouf­fre les sépare : l’âge, les passions, l’expérience. L’enfant la regarde pourtant comme si tout était encore possible. Alors, pièce après pièce, il va rencon­trer son histoire. Et le château veille, seul au milieu de son bois.

Mon avis

C’est un roman inexplicable, mêlant réalité et imaginaire dans une atmosphère nimbée de mystères.  Il y a ce château, celui de la Solitude, des tourments secrets, des non-dits, des peurs et des aventures … Il y a des personnages qui ont tous une histoire, un passé qui les encombre, des interrogations qui les hantent …

On rencontre le petit Jacques, un écolier un peu isolé, souvent moqué, voire harcelé avec violence, mais il ne dit rien, se tait et souffre en silence. Il n’arrive pas à communiquer, il est trop mur pour son âge et ne se sent pas bien avec ceux de sa classe. Le cuisinier de l’école semble le comprendre lorsqu’il passe avec son plateau à la cantine mais ce n’est pas suffisant pour exprimer ce qui le hante. Et puis, il croise Alexandra, une lycéenne. Peu lui importe la différence d’âge, de statut, il a le souhait de parler avec elle. Est-ce qu’il est plus à l’aise avec des personnes plus âgées que lui ? Est-ce qu’il pense que ce sera moins compliqué ? Il ne se pose pas de questions. Il veut discuter avec cette jeune fille qui l’émeut. Un peu amoureux ? Il ne met pas de mot sur son état affectif, il le montre ou plutôt essaie de le montrer par des actes, des mots. Il est pur ce petit Jacques et ne voit pas le mal, encore moins ce qui est défendu ou mal vu. Pourtant ils sont nombreux à le mettre en garde …

On croise aussi un âne qui panse les maux, qui est présence évanescente. Il est là quand il le faut, simplement pour soutenir, accompagner, soulager …

D’autres passeront dans ce récit, avec plus ou moins d’impact sur le lecteur mais tous auront une raison d’être….

C’est un roman d’émotions. Celles qu’on ressent en lisant, celles qu’on découvre à travers l’histoire de chacun. On traverse les époques, les mondes, les univers réel ou inventé …

Le château de Plessis-Robinson existe vraiment, on a d’ailleurs quelques photos dans le livre. Il a brûlé et s’appelle château de la Solitude (et le bois autour également). Il a probablement fasciné l’auteur qui a choisi de le mettre au cœur de son nouveau titre. Ce bâtiment est un lieu énigmatique, qui observe, se tait mais n’en pense sûrement pas moins ….

C’est un roman qui mélange les genres, un peu fantastique, très mélancolique. On peut y vivre dans les rêves en passant dans une armoire, en donnant physiquement un peu de soi pour marchander un « accord »…

La couverture est belle, significative, on a envie de mettre notre main sur celle de Jacques, d’enlever les pansements, de lui dire des mots choisis qui parleront à son cœur, qui l’aideront à grandir et à accepter ….

Entrer dans cette histoire, c’est dire oui à l’inconnu, à l’inattendu, à ce qui bouleverse et bouscule, à ce qu’on ne peut pas expliquer mais qui parle à la tête et au cœur car l’écriture envoûtante berce les esprits et leur offre une ouverture sur des écrits d’un autre style …  C’est, je crois, la grande force de Luc Dagognet.


"Parle-moi de chez nous" de Jeanine Cummins (Speak to Me of Home)

 

Parle-moi de chez nous (Speak to Me of Home)
Auteur : Jeanine Cummins
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Auché
Éditions : Philippe Rey (20 Août 2026)
ISBN : 978-2384823123
530 pages

Quatrième de couverture

1968, Porto Rico. En épousant Peter, un séduisant Américain d'origine irlandaise, Rafaela s'efforce d'étouffer les doutes qui l'assaillent. Pour cette jeune femme hantée par la faillite financière de ses parents et par son amour caché envers le fils de sa gouvernante, quitter son île natale apparaît comme un possible renouveau. Pourtant, malgré la joie apportée par ses deux enfants, son installation sur le continent américain l'isole. L'hostilité de sa belle-famille, l'interdiction de parler l'espagnol ainsi que le mépris du voisinage à son égard la plongent dans l'amertume.
Sa fille Ruth, elle, apprend à vivre en taisant les injustices subies. Elle n'a qu'une obsession : s'intégrer, quitte à renier la culture de sa mère.

Mon avis

Coup de cœur ! J'ai tout aimé dans ce roman, personnages, contexte, écriture, tout m'a plu de la couverture à la dernière page et il reste très présent en moi.

C’est une saga familiale sur trois générations. On explore le passé, les non-dits, les difficultés face à une certaine forme de racisme, les obstacles au quotidien, les désagréments liés à la famille, aux "qu'en dira-t-on" qui bloquent la spontanéité.

Un fait grave permet à chacune des trois femmes évoquées de revisiter le passé, de l'appréhender avec du recul pour mieux analyser ce qu'il a induit sur le présent. C'est une fresque ambitieuse, car des événements réels sont glissés çà et là avec intelligence, c'est très bien fait.

Les protagonistes, essentiellement des femmes de la même famille, sont attachantes, belles à l'intérieur et à l'extérieur. J'avais envie qu'elles existent réellement. L’une d’elles a quitté Porto-Rico, ses racines, pour suivre son époux. Les expatriés n'ont pas toujours la vie facile et les habitants du cru la méprisent. Comme si le mariage entre « personnes n’étant pas du même bord » (origine, culture, finances) était une erreur de casting. Elle souffre, elle subit … et doit accepter le regard que les autres posent sur elle. Mais le temps passe, elle apprend à se détacher du jugement.

« L’objectif majeur de sa vie d’adulte, après ses premières années passées au sommet de l’échelle sociale, puis un peu plus bas, serait donc c’apprendre à en occuper le juste milieu, à se dépouiller des attentes artificielles et absurdes qu’on lui avait inculquées malgré elle, et de découvrir qui elle était en dehors du carcan constitué par l’indulgence de son père et un système de castes arbitraire. »

Rafaela (née en 1947) a rapidement compris que les hommes ont plus de liberté que les femmes, qu’ils peuvent choisir réellement leur épouse, sans subir l’influence des parents, des traditions.

« Elle savait qu’il en était autrement pour les femmes parce que, sans que personne le lui ait dit, elle avait respiré, intégré, absorbé depuis sa petite enfance cette certitude que tomber amoureuse d’un garçon comme ….. la perdrait. »

Ce qui m’a frappée dans ce livre, c’est la force de ces femmes face à l’adversité, je pourrais même écrire leur résilience. Elles veulent « s’accomplir », choisir leur vie, n’y arrivent pas forcément mais elles ne lâchent rien, elles ne renoncent pas, au moins dans leur esprit avant d’essayer de faire bouger les choses. Elles gardent ainsi leur liberté de penser et je trouve cela magnifique même si quelques fois, j’ai senti combien c’était douloureux pour l’une ou l’autre.

L'écriture (merci à la traductrice) est immersive, prenante, précise, bien dosée entre événements, ressentis et analyses, l'équilibre est parfait. On passe d’un lieu à l’autre, de l’une à l’autre sans problème et on se repère facilement, d’autant plus que l’autrice a mis un arbre généalogique ce qui est une excellente idée. De plus, au début des chapitres, le lieu et la date sont indiqués. Il y a une espèce de « parallèle » entre toutes ces figures féminines comme si leur destin se répondait en écho.

J’aurais pu continuer d’accompagner cette famille tant j’ai apprécié de les suivre et de découvrir leur évolution au fil du temps.


"Stay Free" de Patrice Jean

 

Stay Free
Auteur : Patrice Jean
Éditions : Le Cherche-Midi (20 Août 2026
ISBN : 978-2749186955
384 pages

Quatrième de couverture

Nantes, années 1980. Samia, Paul et Martial vivent à la cité de la Bottière. Leurs journées se partagent entre le quotidien de ce quartier populaire, le lycée, la découverte du punk rock pour les deux garçons et du cinéma pour Samia. Ces passions deviennent le centre de leurs vies.
Martial monte un groupe baptisé " Divin Suicide ". Concerts à Paris, contrat avec une maison de disques, enregistrements... Le jeune musicien connaît un début de reconnaissance. Mais la tragédie n'est jamais loin pour ceux qui ne sont pas nés du bon côté de la barrière sociale. Et c'est à Samia et Paul qu'il reviendra de raconter, plus tard, l'histoire du plus doué, peut-être du plus naïf, certainement du plus pur d'entre eux.

Mon avis

J'ai beaucoup aimé ce roman ou différents narrateurs nous racontent leur vie dans les années 80.

C'est un récit initiatique où chacun cherche sa voie. La musique et les copains tiennent beaucoup de place.

L'auteur a magnifiquement réussi à mêler les destins aux événements réels de cette période, nous offrant un bel aperçu du quotidien de cette époque.

Les personnages principaux, de jeunes adolescents, sont plus vrais que nature. On suit leurs déboires, leurs envies, leurs échecs, leurs peurs, leurs réussites... On observe leurs émotions : jalousie, amour, amitié ... Tout est bien décrit, bien analysé. Mais je mettrai un petit bémol. Le texte souffre d’une certaine forme de répétition due au fait que les personnages courent après le succès et essaient encore et encore. Et il manque un peu de profondeur dans l'analyse des relations humaines.

Il y a du rythme, ces jeunes aiment la musique et savent la partager, en parler. L'auteur a réussi à se mettre à leur place !

L'écriture est prenante, fluide, c'est facile à lire et on a sans cesse l'envie de les retrouver pour savoir ce qu'ils vont devenir. C'est réaliste, intéressant car on voit également la construction des différentes personnalités, les influences, les choix de vie.

Patrice Jean a réussi un opus immersif sur des jeunes qui veulent donner du sens à leur existence. Une belle découverte.


"Finalement tout s'est bien passé" d'Estelle-Sarah Bulle

 

Finalement tout s'est bien passé
Auteur : Estelle-Sarah Bulle
Éditions : Liana Levi (20 Août 2026)
ISBN :  979-1034912773
226 pages

Quatrième de couverture

Un énième geste condescendant d’un béké, et voilà Henri qui se décide enfin : il va quitter la Guadeloupe. Arrivé à Belleville, chez sa soeur Edna, il découvre une vie de débrouille animée, et les magouilles de Steve, le compagnon béninois de celle-ci, dont le rêve est d’ouvrir une boîte de nuit. Mais dans le Paris interlope des années 60, flics et voyous s’entendent pour dire qu’un Africain n’a pas sa place dans le monde de la nuit. Dans l’hôpital psychiatrique où il travaille, Henri rencontre Sabine. Elle aussi a fui sa région natale, le Nord de la France, dès qu’elle a pu.

Mon avis

Août 1966, Henri arrive à Paris, sans travail, un peu sur un coup de tête. Il a quitté la Guadeloupe, où réside l’essentiel de sa famille. Il ne veut plus être regardé de haut, méprisé par les blancs créoles qui s’estiment au-dessus de lui, car leur peau est blanche. Sa sœur Edna vit déjà dans la capitale et elle veut bien l’accueillir dans un premier temps. Alors il se lance dans cette nouvelle aventure.

Edna vit avec ses enfants chez Steve. Un bel homme de couleur, plutôt sur de lui, grande gueule. Il rêve d’ouvrir une boîte de nuit et n’hésite pas à engranger un peu d’argent avec de petits trafics qui deviendront plus importants (et de fait plus dangereux) au fil du temps.

Henri est plein de bonne volonté, d’envie de réussir, de s’installer dans un « chez lui ». Mais il se heurte rapidement à quelques difficultés. Malgré tout, il s’accroche et une belle opportunité s’offre à lui : devenir infirmier en psychiatrie. Le recrutement est ouvert et la formation assez rapide. Pourquoi pas lui ? Il doit oser s’il veut avancer.

C’est chose faite et il rencontre Sabine, une jeune femme qui a quitté le Nord pour s’installer dans la capitale. Ensemble, ils s’épaulent, se soutiennent et ont à cœur de construire une vie de couple solide.

Henri rencontre d’autres expatriés comme lui, dont certains ont des contacts avec le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d'outre-mer), un organisme public français créé en 1963 par le gouvernement de Georges Pompidou mais c’est loin d’être idyllique. Beaucoup de promesses mais peu d’actes. Ce qui entraîne pas mal de désillusions.  La vie n’est pas facile pour eux, les préjugés sont tenaces. Henri et Sabine le réalisent très vite lors de leur recherche d’appartement. Certaines personnes sont racistes et se méfient de lui.

Alternant les chapitres où Henri parle à la première personne et ceux avec un narrateur, ce récit est très immersif. On est dans les années soixante et l’atmosphère de cette période est retranscrite sans fausse note. Estelle-Sarah Bulle emploie un vocabulaire recherché, sans être ostentatoire. Les phrases sont bien construites et assez visuelles. On pourrait facilement adapter son histoire en film.

Les différents protagonistes sont intéressants, même si leurs caractères ne sont pas toujours approfondis. Le rythme est soutenu, simplement avec les événements de la vie quotidienne qui interviennent et modifient les plans de chacun.

Je me suis attachée à Henri et Sarah, Edna m’a semble parfois un peu naïve, prête à croire « son » homme alors qu’il n’est pas net… La mère de Sabine, Kath, une allemande qui vit en France est à découvrir, son destin n’est pas banal et ses réactions encore moins. C’est un personnage qui a du tempérament, du « fond ». La plupart des personnes croisées dans ce roman essaient de se faire une place dans la société française. Ce n’est pas aisé car les obstacles sont nombreux pour différentes raisons : l’argent qui manque, le racisme, la jalousie, l’envie de plus que ce qu’on peut avoir, etc ….

J’aime beaucoup le style de l’auteur, sa façon de construire ses récits. Ce nouveau titre ne m’a pas déçue !