Moi Anaïs Berg de Diane McEvoy

 

Moi Anaïs Berg
Auteur : Diane McEvoy
Éditions : City Edition (20 mai 2026)
ISBN : 978-2824625249
274 pages

Quatrième de couverture

Anaïs Berg est une petite amie attentionnée, une voisine souriante et une professeure respectée. Elle mène à Liverpool une vie tranquille.
Un jour, dans une foule, elle aperçoit une silhouette qui fait douloureusement écho à un passé bien enfoui. Sans doute du surmenage. Puis elle a la sensation d’être suivie. Elle se raisonne, mais sort de moins en moins de chez elle. Sa maison. Son cocon. Où ses vêtements changent de place. Où une playlist se lance toute seule. Cherche-t-on à la rendre folle ?
Mais quand les menaces se font directes, Anaïs comprend : quelqu’un sait, et le piège est en train de se refermer doucement sur elle.

Mon avis

Professeure à l’Université, spécialiste des Beatles, Anaïs vit avec Joe, avocat, depuis une dizaine d’années dans la maison qu’elle a acquise. Ils sont heureux et tout se passe pour le mieux, même si elle se confie rarement sur son passé. Ils ont trouvé leur rythme et leur équilibre, que demander de plus ? Elle anime des conférences, fait des présentations sur son sujet d’études et tout le monde souligne ses compétences et le travail qu’elle fournit.

Voilà la Beatleweek, une convention sur le thème des Beatles à Liverpool, où Anaïs travaille. C’est la consécration pour elle. Elle va être décorée pour toutes ses recherches, tout ce qu’elle a découvert et partagé sur le quatuor et pour son dernier livre. L’apothéose et comme elle le confie, elle attend ce moment avec impatience, pour la reconnaissance, le succès et la réussite de ses projets. C’était son but, son objectif, se faire un nom et être considérée comme la meilleure dans son domaine. Elle le reconnaît, les astres se sont alignés pour que tout se passe bien. Mais elle s’est donné les moyens d’arriver à ses fins.

Ce soir-là elle parle du groupe : photos, musiques, comptes-rendus, tout est parfait. Pendant l’exercice des questions / réponses, elle entrevoit un regard, une silhouette qui la met mal à l’aise. Elle essaie de passer à autre chose mais ça la hante. Pourquoi ? Est-ce que cette jeune femme, parfaite en apparence, aurait quelque chose à cacher ? Rapidement, je me suis interrogée, me demandant ce qu’elle pouvait bien taire, même à son amoureux, attentif et aimant. J’étais loin d’imaginer le contenu de ce premier roman.

Plusieurs personnages interviennent tout en disant « je ». Diane McEvoy a été très forte, car pour chacun, elle a su ajuster son phrasé et son vocabulaire. En s’exprimant, tous dévoilent une bonne part de leur caractère, de leurs pensées et j’ai eu le sentiment de vraiment pénétrer dans leur intimité, de suivre leur raisonnement. J’avais envie de fouiller le passé de chacun pour mieux les cerner.

Le récit est bien construit avec des retournements de situation inattendus. Cela relance totalement l’histoire et chaque fois, je me suis questionnée sur la suite. Comment vont réagir les uns et les autres ? Qui va prendre le dessus ? Qui ment, qui dit la vérité ? Est-ce que je me fais manipuler ou j’ai enfin tout compris ?

Structuré en plusieurs parties, les chapitres (chacun portant le titre de la personne qui « parle »), assez courts dans l’ensemble, s’enchaînent sans temps mort. Je voulais savoir, je voulais comprendre et je ne pouvais plus lâcher ma lecture. Il y a une tension permanente, un suspense indéniable et ça m’a scotchée aux pages. L’autrice maîtrise son écriture, c’est à la fois visuel et intime, je me suis sentie en permanence au cœur de l’action. Elle place des piques humoristiques ou ironiques à bon escient et c’est bien fait. Une partie de l’intrigue se tient à Liverpool, ville que connaît bien Diane et ça rend son texte encore plus crédible (comme pour les Beatles car elle détient un Master "The Beatles Popular Music & Society" de la Hope University). De plus, il y a, dans les dernières pages, la playlist des titres cités.

L’idée principale est abordée de façon originale. Diane dit que c’est venu, sur une plage, comme ça, d’un coup. Et bien il fallait y penser ! Sa principale force est de rebondir chaque fois qu’on s’imagine avoir tout cerné sans jamais faire retomber l’intérêt, nous donnant le souhait de lire la suite au plus vite !

Un premier titre très réussi !


"Mickey Haller - Tome 8 : Sans âme ni conscience" de Michael Connelly (The Proving Ground)

 

Mickey Haller - Tome 8 : Sans âme ni conscience (The Proving Ground)
Auteur : Michael Connelly
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin
Éditions : Calmann-Lévy (14 Janvier 2026)
ISBN : 978-2702189054
460 pages

Quatrième de couverture

Mickey Haller, le célèbre avocat à la Lincoln, se lance dans une action contre une entreprise de la tech dont l’intelligence artificielle est accusée d’avoir encouragé un adolescent à tuer sa petite amie.
Au cours de son enquête, il croise la route de Jack McEvoy, un journaliste qui assiste aux audiences afin d’écrire un livre sur le sujet. Bientôt, tous deux retrouvent la trace d’une lanceuse d’alerte qui a tenté de révéler l’affaire. Mais celle-ci devient rapidement périlleuse, car des milliards de dollars sont en jeu et le géant de l’IA auquel Haller s’attaque ne reculera devant rien pour protéger ses intérêts.

Mon avis

Après avoir été avocat au pénal, Mickey Haller est passé au civil. Pour ce nouveau procès, il doit se battre pour deux familles. Un couple dont le fils a assassiné la fille unique de Brenda, une mère seule. Malgré leurs situations totalement opposées, les trois parents s’unissent pour attaquer une entreprise de la tech. Cette dernière a créé un chatbox avec l’intelligence artificielle. C’est vers ce personnage virtuel que s’est tourné le tueur lorsque sa petite amie l’a quitté. Il a cherché et trouvé du réconfort. Il a dialogué, écouté les réponses et a fini par interpréter ce que l’IA (intelligence artificielle) lui répondait et il a tué…

Toute la mission de Haller est de démontrer que la société dont les informaticiens ont mis sur pied cette IA est fautive. Une IA n’a rien « dans la tête » à la base, ce sont les développeurs qui la « nourrissent ». Elle ne peut pas mener une réflexion. Ses réactions sont « programmées » en fonction de ce qu’on lui instille. Mickey veut prouver qu’« elle » a poussé le jeune homme au terrible acte qu’il a commis.

Ce roman est captivant car il met le doigt sur un des problèmes majeurs des progrès informatiques : comment éviter les dérives ? Comment utiliser l’IA pour de bonnes choses ? Comment gérer tout ça ?

Dans un récit bien construit (même si, comme souvent, l’auteur a glissé une seconde intrigue pas forcément utile à mon avis), Michael Connelly nous rappelle que la justice américaine a un fonctionnement bien à elle. Tout commence avec le choix stratégique des jurés, qu’il faut « façonner » pour la cause qui est défendue. C’est toute une réflexion, d’autant plus que les adversaires peuvent récuser certaines personnes. Ensuite, choisir les bons témoins et leur poser les questions qui amèneront le résultat souhaité. Rien de facile. Et puis il y a les accords et « marchés », que certains essaient de mettre en place pour étouffer l’affaire en mettant la pression, c’est significatif.

Ce livre est très réaliste et bien documenté (Avez-vous déjà entendu parler d’ELIZA ?) J’ai appris pas mal de choses et c’est très intéressant. L’histoire est assez linéaire avec des protagonistes bien campés, mais pas caricaturaux. Le thème est très actuel, on est en plein dedans. À la fois ravis des progrès générés par l’IA et affolés à l’idée de ne pas les maîtriser. Est-ce que ce n’est pas déjà trop tard ?

L’écriture (merci au traducteur) est fluide, plaisante. Le suspense bien présent et les rebondissements glissés au bon moment. Les chapitres plutôt courts donnent du rythme et, malgré quelques termes techniques, ce n’est pas compliqué à suivre.

Une excellente lecture !


Comme s’il pleuvait de Iris Wolff (So tun, als ob es regnet)

 

Comme s’il pleuvait (So tun, als ob es regnet)
Auteur : Iris Wolff
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Éditions : Christian Bourgois (7 mai 2026)
ISBN : 978-2267058796
176 pages

Quatrième de couverture

Jacob, un soldat autrichien pris dans les soubresauts de la Grande Guerre, est stationné dans un village des Carpates. Son envie de partager des histoires avec les autres le détourne du combat contre l'ennemi, et il fait malgré lui une rencontre décisive. Des années plus tard, Henriette, une jeune femme qui se sent différente de ses soeurs, s'interroge sur ses origines à mesure qu'elle fréquente les insomniaques de son petit village roumain. Son fils, Vicco, quant à lui, est convaincu qu'il va perdre la vie sur sa moto et manquer l'alunissage des Américains. Il a plus que jamais besoin d'oublier le climat d'oppression qui règne en Roumanie, quand sa mère lui annonce qu'elle part s'installer à Berlin. Enfin, Hedda, bien des années après, sur une des îles Canaries, observe le départ d'un bateau de pêche qui ne reviendra jamais, lorsqu'elle est ramenée à l'histoire de son père.

Mon avis

Ce roman en quatre récits met en lumière quatre personnages du vingtième siècle. Deux femmes et deux hommes, qui ont, ou pas, des liens proches ou lointains. Tous ont en commun une capacité à « sortir » de leur propre histoire, analysant quelques fois les événements qui se déroulent sous leurs yeux, les observant, les décryptant en donnant leur ressenti. Ils ont un petit quelque chose d’éthéré, comme s’ils allaient disparaître et nous échapper. D’ailleurs, ils ne font que passer, même si on ressent très fort leur présence. On découvre sur quelques pages, un fragment de leur vie. On entre sur la pointe des pieds et on ressort.

Je pense que cette impression est en partie due à l’écriture de l’auteur. Elle présente les faits avec un style qui semble effleurer mais qui, paradoxalement, est très profond. On a le sentiment qu’elle hésite à partager, à dire ce qu’il en est. Attend-elle la permission de ses personnages ? Elle montre que tout aurait pu être être différent. C’est très net pour Jacob, le soldat qui aurait pu tuer un ennemi et qui ne le fait pas…

« Il aurait pu, quelques semaines plus tôt, se lier d’amitié avec cet homme qui, debout face à lui, se préparait à une mort probable. »

« Cette guerre, il s’en serait bien passé. »

À petites touches, Iris Wolff décrit le quotidien de ses protagonistes, pendant une tranche de vie plus ou moins longue. Quatre flashs sur quatre périodes d’un même siècle. C’est intéressant car on voit l’évolution du contexte, avec la grande Histoire. Chacun essaie de s’adapter à ce qu’il vit, en ayant parfois d’autres aspirations, impossibles à mettre en place au vu des événements. Il est alors nécessaire de trouver sa voie, pas forcément celle souhaitée au plus profond de soi, mais la seule possible en l’état, à ce moment-là.

À travers ces textes, l’auteur rappelle qu’on ne maîtrise pas tout. Il arrive qu’un bateau ne soit pas au rendez-vous et qu’en le ratant, rien ne soit pareil. Il se peut qu’une rencontre vous hante longtemps. Il est question de transmission, de ce qu’on reçoit, de ce qu’on veut donner. Par quoi sont portés nos choix ? Est-ce qu’on peut être libre partout de la même façon ? Pardonner c’est quoi ? Qu’est-ce qui nous construit, nous détruit ? Comment vit-on lorsqu’on a été torturé ? Avec un esprit de vengeance ? Ou en essayant d’avancer ? Chaque lecteur, avec ses émotions propres, apportera les réponses que les mots lui inspirent, ou refusera de se prononcer …

L’écriture (merci à la traductrice) est d’une infinie délicatesse, très douce, apaisante. Le ton est celui d’un murmure, d’une partition musicale avec ses hauts et ses bas. C’est poétique, avec des phrases pleines de sens qui subliment ce qu’elles expriment.

J’ai beaucoup apprécié l’atmosphère de ce livre. Elle est enveloppante, nous permettant de nous approprier chaque petite histoire comme s’il s’agissait d’un roman complet. En quelques lignes, avec des termes ciblés, tout est dit.

Une très belle lecture !


"Écarts de conduite" de Diane Jeffrey (The Other Couple)

 

Écarts de conduite (The Other Couple)
Auteur : Diane Jeffrey
Traduit de l’anglais par Clovis Bessières
Éditions : Points (15 Mai 2026)
ISBN : 979-1041427765
410 pages

Quatrième de couverture

Kirsten et Nick profitent d'un week-end loin de tout jusqu'au moment où, sur le chemin du retour, ils renversent accidentellement un homme et le tuent. Ils devraient appeler les secours, mais ils ont trop à perdre, et personne ne doit savoir pourquoi ils se trouvent ici. Ils prennent alors une décision irréfléchie : dissimuler l'accident.
Amy et Greg viennent de célébrer leur dixième anniversaire de mariage. Amy attend un bébé, et ils n'ont jamais été aussi heureux. Alors, quand Greg ne rentre pas après une promenade avec leur chien, Amy refuse de croire que la police ait raison en pensant qu'il est parti de son plein gré. Quelqu'un est forcément responsable de sa disparition, et Amy ne reculera devant rien pour obtenir justice – ou sa vengeance.

Mon avis

Si la justice est impuissante, il me reste la vengeance.

Amy et Greg vivent sur la côte du Devon. Il tient un magasin de surf, ils sont heureux ensemble et attendent leur premier enfant. Un soir pluvieux, il sort promener le chien et ne rentre pas. Pas de trace, ni du maître, ni de l’animal. La police pense à une disparition volontaire, mais Amy refuse cette idée et décide de mener l’enquête.

Kirsten et Nick sont amants. Assez discrets, leurs mari et femme ne savent rien. Ils s’offrent des sorties ensemble, sous le prétexte du travail. Personne ne se doute de rien, ils paient en liquide, s’inscrivent sous un nom d’emprunt et évitent de se mettre en avant. La situation semble leur convenir. Parfois Kirsten voudrait un peu plus car elle doit attendre que Nick la contacte, mais elle a une petite fille et tient à maintenir l’équilibre de la cellule familiale. Ce week-end-là, ils ont loué un gîte et ont bien profité de leur temps libre. Malheureusement, sur le chemin du retour, ils heurtent quelqu’un. La personne est morte. Se dénoncer c’est voir leur mariage respectif voler en éclats. La victime ne peut pas être sauvée alors autant ne rien dire, dissimuler le corps et continuer la route…

Ce sera leur secret, ils reprendront leur vie, comme si de rien n’était. Pas vu, pas pris. C’est possible, ça ?

Ce roman alterne entre Kirsten (avec un narrateur) et Amy qui dit « je ». On suit leur quotidien en parallèle. La première qui se sent coupable tout en souhaitant préserver sa tranquillité (du moins en apparence car dans sa tête, rien ne va plus). La seconde qui veut comprendre et retrouver son époux et son chien. Et puis, il y a ceux qui les entourent, la famille, les amis, les collègues. Ils remarquent le mal être, quelques incohérences et s’interrogent. Kirsten perd pied, elle a peur et chaque fois qu’elle pense être rassurée, quelque chose se met en travers.

De nombreuses thématiques sont abordées dans ce livre, la culpabilité, le deuil, la colère, la vengeance, la famille, les choix voulus ou imposés. J’ai trouvé que Diane Jeffrey maîtrisait bien tout ça. Elle nous plonge dans les pensées des uns et des autres. On s’interroge sur leurs décisions. Ont-ils réfléchi aux conséquences ?

Les caractères des protagonistes sont bien décrits, leurs relations également. On voit toute l’ambiguïté des différentes situations, ce que chacun met en place. Même si je n’ai pas toujours été d’accord avec la façon de faire d’Amy, j’ai compris son intention. Elle est déterminée et elle agit par amour finalement. Elle se sent peu soutenue mais elle ne lâche rien.

Le rôle de la justice est évoqué. Que faire si les preuves manquent ? Vers qui se tourner lorsqu’on n’a pas de réponse ? Sur quels soutiens compter ?

Diane Jeffrey a une écriture prenante (merci au traducteur), avec du rythme. L’intervention des deux femmes permet de ne pas se lasser de suivre toujours la même. Il y a même quelques passages en italiques qui interpellent. C’est construit intelligemment. Les rebondissements sont assez intéressants surtout lorsqu’ils concernent le couple adultérin. Ils sont exaspérants de suffisance parfois (surtout lui) et j’aurais voulu qu’ils se fassent coincer rapidement.

C’est un récit prenant, sans temps mort qui nous montre les dégâts causés par un instant d’égarement et une mauvaise prise de conscience.



"Nuit blanche" d'Alain Denizet

 

Nuit blanche
Auteur : Alain Denizet
Éditions : Ella (15 Mai 2026)
ISBN : 978-2368039113
242 pages

Quatrième de couverture

14 heures
Vendredi 18 décembre
Place Maillot
À peine le pied sur la chaussée, l’étourdissement.
Après le ronron de la camionnette, Désiré ne savait où donner de la tête, bousculé par le vacarme, la nuée des véhicules et le jaillissement des édifices. Dix mètres en contrebas, des voitures à touche-touche sur huit voies hoquetaient dans un bruit sourd. Devant lui, une esplanade précédait un bâtiment démesuré où était écrit Palais des Congrès.
Où qu’il regardât, des panneaux innombrables indiquaient des directions en tous sens. Comment se repérer dans cette jungle ? Deux signalaient « périphérique » : c’était donc ça le « périph’ » dans lequel le chauffeur s’était engouffré. ― Je prends le périph, je te laisse, avait-il lâché. Désiré cherchait en vain son habitacle rouge parmi le troupeau motorisé quand d’un coup, une émotion le submergea. Au second plan, se découpait le dernier étage de la Tour Eiffel. Elle semblait attendre un décollage imminent.
La Tour Eiffel ! Il était à Paris ! Paris, enfin ! Il fit sa première photo.

Mon avis

24 heures dans une vie, ce n’est rien. Et pourtant, il peut s’en passer des choses…

Désiré vient d’arriver à Paris où il va retrouver son cousin. Celui qui, avant lui, a quitté le pays (le Burkina Faso), a réussi, est revenu montrer au village que c’est tout bon, qu’il peut aider la famille, qu’il s’en sort, qu’il a ses papiers et que tout va pour le mieux.

L’enseignant de Désiré l’avait écrit et dit : « il ira loin ». Loin ? C’est où ? Au lycée de la ville voisine pour étudier en bénéficiant d’une bourse ? En France ? Il n’est pas interdit de rêver, d’espérer… Mais le paternel est décédé et tout ça s’écroule, il faut aider « la maman » à élever les plus jeunes. Donc travailler… Pourtant, il ne perd pas de vue son projet et lorsque le cousin revient, c’est le déclic. Il veut lui aussi rejoindre la capitale française, avancer et un jour aider les siens.

Ce jour-là, il neige sur Paris, on est le 18 Décembre et les flocons ont pris tout le monde de court. Désiré sent le froid, observe cette poudre blanche, mais bientôt il sera au chaud, à Pantin, où il est le bienvenu. Ils mangeront, ils discuteront, et puis le lendemain, il verra quels paliers mettre en place pour son avenir. Ce ne sera pas toujours facile, il le sait mais ça ira. Et puis, vu ce qu’il vient de traverser ….

Le froid le surprend, le bruit aussi, l’agitation permanente…. Il marche, tranquille, il sait qu’il va atteindre son but. Il s’inquiète de ceux qu’il a laissés là-bas, si loin, de leurs conditions de vie, de l’horreur qu’ils subissent parfois … Il réalise la distance qui existe, énorme, à tout point de vue …

« Alors, dès qu’il eut posé ses semelles en Europe, la maman courut au village annoncer la bonne nouvelle. Ils sont fiers et espèrent en toi, lui avait-elle rapporté. Tout en marchant, il songeait… Eux qui vivaient dans un monde sans électricité, qu’auraient-ils du foisonnement des lumières dans les rues de Paris ? »

Garder le cap, continuer la route… Il se remémore quelques étapes passées, et ce qu’il ne dit pas, on le devine aisément. Les contrées traversées, la peur, les obstacles, les passeurs qui en demandent trop, ceux ou celles qui ne finiront pas le voyage…

Il a fait le plus dur de son long périple, Désiré, il peut souffler …. Mais rien n’est jamais tout à fait comme on l’imagine. Il suffit d’un grain de sable ou d’un flocon de neige…

Avec une écriture d’une infinie délicatesse, à petites touches, l’auteur suit les pas du jeune homme à travers les rues et les quartiers de cette immense ville où tout est nouveau pour lui. On regarde avec ses yeux tout ce qu’il découvre, on entend les sons agressifs, les mots plus doux de ceux qu’il a au téléphone. Il nous confie ses pensées ….

Alain Denizet s’est documenté, a discuté et écouté avant d’écrire ce roman. Son texte est « vrai », beau. Les sentiments des différents protagonistes sont décrits avec l’intelligence du cœur, celle qui permet de trouver les mots justes, de ne pas trop en faire, tout en transmettant la force d’une émotion.

Je me suis attachée à Désiré. Il est tellement présent dans ce récit que je ne peux dire qu’une chose : je lui souhaite le meilleur ….


"Indemne" de François Rabes

 

Indemne
Auteur : François Rabes
Éditions : Taurnada (26 Mars 2026)
ISBN : 978-2372581875
404 pages

Quatrième de couverture

Et si votre vie basculait en quelques secondes ?
C'est ce que le destin réserve à Sofiane, médecin urgentiste, pris dans la tourmente d'un violent règlement de comptes.
Lui s'en sort indemne, mais Clara, l'amour de sa vie, tombe sous une balle perdue.
Rongé par le chagrin, consumé par le désir de vengeance, Sofiane s'engage dans une quête sans merci pour traquer les responsables en prenant tous les risques…

Mon avis

Sofiane est médecin urgentiste. Lui, l’enfant de la cité a réussi, contrairement à Fadi, son frère qui a, un temps, mal tourné. Ils ne se voient plus, chacun vit sa vie. Celle de Sofiane, au quotidien, c’est son boulot et Clara, la femme qu’il aime. Leur seul regret, c’est de ne pas avoir d’enfants. Ce soir-là, ils vont se retrouver dans « leur » restaurant. Il la demandera en mariage, il y tient, il a tout prévu même ce qu’il dira.

Il est en retard, c’est souvent le cas avec les imprévus du travail. Quand il arrive, il sent sa compagne tendue, sans doute parce qu’il n’est pas arrivé à l’heure. À la table voisine, deux hommes très bruyants dont un au téléphone. Cela gêne leur conversation alors Sofiane se concentre pour s’exprimer. Il ne finira jamais sa phrase…

Des tirs, des cris, du sang, un bruit assourdissant, les secours qui arrivent…. Ceux qui étaient visés ? Les deux hommes d’à côté mais Clara, victime d’une balle perdue, meurt.

Tout s’effondre, un cauchemar pour le médecin. Il veut des coupables, il veut obtenir justice. Mais l’enquête piétine, les policiers ne trouvent rien. Seul l’un d’eux, Cédric, un petit jeune, souhaite creuser l’affaire et aller plus loin. Excès de zèle car il débute pensent ses supérieurs…

Il est établi que le mort était un baron de la drogue. C’est sans aucun doute, le clan ennemi qui l’a éliminé. Une « simple » guerre des gangs ? Les hostilités ne font -elles que commencer ?
Finalement, Clara est une victime collatérale. Affaire classée ou presque …

Sofiane veut des réponses, il est dévasté et seule la vengeance l’apaisera. Il n’a plus rien à perdre. Alors, ils harcèlent les enquêteurs, leur demandant d’agir, de chercher. Seul le jeune Cédric semble le comprendre. Les autres ont déjà vu des histoires comme celles-ci. Non pas qu’ils soient blasés mais ils savent que ce sera quasiment impossible de savoir qui a tiré. Alors il faut se contenter d’être vigilants pour éviter d’autres dérives.

Vous auriez fait quoi, vous, si la personne que vous aimez le plus au monde était morte sous vos yeux, sans raison valable ? Vous auriez continué avec le chagrin et la rage au creux de vous et vous auriez fini par les étouffer ?

Ce n’est pas ce que choisit Sofiane. Devant l’inaction des services de police, il se lance dans des investigations. Mais il ne sait pas dans quel engrenage il met le doigt. Il demande de l’aide à son frère, qui a eu quelques mauvaises fréquentations. Il essaie tout et va de plus en plus loin. Ce qu’il va découvrir risque de la détruire …

François Rabes a très bien construit son histoire, lâchant des faits importants au bon moment. Tout cela modifie les certitudes, renvoient sans cesse des interrogations : et moi, j’aurais réagi comment ?

L’écriture fait mouche, on prend en pleine figure la violence, les coups bas, les trahisons, les mensonges…  Rien n’est jamais complètement réglé. Chaque fois, un élément déstabilise le peu d’équilibre qu’il y a. J’ai trouvé ce récit très abouti. Les personnages sont travaillés, on cerne leur part d’ombre, ce qu’ils cherchent à cacher, à taire …. L’évolution de Sofiane est terrible de réalisme, il ne peut plus s’arrêter, son moteur, ce qui le maintient en vie, c’est sa vengeance…

C’est un roman noir, qui fait froid dans le dos mais magnifiquement écrit.


"Mission Langley" de David McCloskey (The Seventh Floor)

Mission Langley (The Seventh Floor)
Auteur : David McCloskey
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj
Éditions : Verso (7 mai 2026)
ISBN :  978-2386432170
496 pages

Quatrième de couverture

Un russe arrive à Singapour avec une information à vendre. Il est tué avant d’avoir pu parler. Sam Joseph, l’officier américain dépêché pour le rendez-vous, disparaît dans la foulée. À Langley, au siège de la CIA, on cherche un bouc émissaire. Artemis Procter, cheffe des opérations, est désignée comme responsable de ce fiasco. Écartée. Brisée. Rayée. Des mois plus tard, Sam réapparaît sur le pas de sa porte. Avec une révélation explosive : il y a une taupe russe dans les plus hautes sphères de la CIA. En enquêtant, Procter et Sam établissent une liste de suspects composée à la fois des amis les plus proches et des ennemis les plus féroces de Procter. Pour débusquer le traître, cette dernière devra rouvrir des années d’opérations compromises, de loyautés troubles, de fautes jamais effacées. 

Mon avis

David McCloskey est un ancien analyste de la CIA. Il a travaillé sur la politique étrangère de la Russie et dans plusieurs antennes à travers le Moyen-Orient. Ses deux premiers thrillers, Mission Damas et Moscou X, sont en cours d’adaptation, ce qui ne m’étonne guère car son style est très vif, visuel, « cinématographique ».

Ce troisième opus peut se lire indépendamment mais si on a découvert les deux précédents, c’est encore mieux. Cela permet de voir l’évolution des protagonistes et de cerner l’univers de l’auteur, très ancré dans les services secrets.

C’est un récit qui fait voyager, en France, à Moscou, aux Etats-Unis, à Singapour … On suit des hommes et des femmes, certains travaillant pour les mêmes unités, d’autres les espionnant, en tant qu’ennemis ou pas. C’est un milieu où il vaut mieux se méfier de tout le monde, éviter de faire confiance, ne pas tomber amoureux-se d’un collègue (c’est d’ailleurs fortement déconseillé), bref ne penser qu’au boulot jour et nuit et être en permanence en hyper vigilance…

Dès le début, on voit un père avec sa famille. Il choisit de se suicider après avoir vu des hommes débarquer d’une voiture devant chez lui. On ne sait rien de plus. Puis on découvre Sam Joseph, en mission à Singapour où il doit rencontrer un russe qui va lui dévoiler une information importante. Un tour au Casino, où discrètement, la carte ouvrant la chambre est donnée. Mais la visite n’a pas lieu et Sam disparaît. Il est emprisonné dans des conditions horribles. Libéré des mois plus tard, mis un peu au repos avec suivi psy et compagnie, il décide de parler à sa cheffe : Artemis Aphrodite Procter.

C’est une femme de tempérament, qui boit beaucoup, trop sans doute, un peu grande gueule, indépendante, et méfiante. Chaque fois qu’un agent a été injustement assassiné et qu’elle l’a vengé, elle se fait tatouer une étoile dans le dos pour ne pas oublier. C’est dire si elle est droite et loyale. Elle a été formée en même temps que Mac, Theo et Gus et ils sont très amis. Ces quatre là ne sont pas très satisfaits de la nomination du nouveau directeur de la CIA, Finn Gosford et de son bras droit : Deborah Sweet (pas du tout copine avec Artemis).

Un bruit court, « il y a une taupe au sein de l’équipe ». Artemis et Sam, se lancent dans leur propre enquête pour trouver le traitre. Les risques sont nombreux, les informations ultra protégées mais ils ne lâchent rien. Ils veulent comprendre et surtout coincer l’agent double et le neutraliser. Mais que feront-ils s’il s’agit d’un de leurs copains ? Il est nécessaire qu’ils avancent en prenant de nombreuses précautions car, très vite, ils savent qu’ils sont dans le collimateur d’éléments de tout bord. Il est nécessaire qu’ils observent, analysent, déduisent avec intelligence et discrétion …

Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un à trahir son pays, sa famille, ses amis, ses collègues ? Comment vit-on l’attachement à ses racines et les décisions à prendre pour satisfaire les dirigeants ? Jusqu’où peut-on aller ?

Avec cette histoire, le lecteur pénètre au cœur des actions de ceux qui agissent dans l’ombre. On réalise vite que pour les chefs, tous ceux qui sont sous leurs ordres n’ont pas la même valeur à leurs yeux. Parfois, ils sont capables de sacrifier une vie pour éviter un conflit qui se retournerait contre eux ou contre ceux qui les commandent. Cela fait froid dans le dos. Il y énormément d’actions, on passe d’un personnage à l’autre (je me dis qu’une petite liste dans les premières pages avec leur lieu de rattachement serait un plus), pas de temps mort, ça bouge, ça vibre, c’est plein de suspense. Heureusement, il y a quelques pointes d’humour qui permettent de souffler (un conseil : éviter les muffins au chocolat) !

L’écriture (merci au fidèle traducteur) est prenante, fluide. Chaque événement est retranscrit avec juste ce qu’il faut de détails pour qu’on imagine sans peine la scène. Le vocabulaire est adapté, précis, bien choisi.

Un excellent livre !