Les bûchers de Calcutta (The Burning Grounds)
Auteur : Abir Mukherjee
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson
Éditions : Liana Levi (2 Avril 2026)
ISBN : 979-1034912322
430 pages
Quatrième de couverture
Wyndham, l’inspecteur britannique de la Police impériale,
ex-opiomane au cœur et à la carrière brisés, découvre le corps d’un riche
mécène bengali au pied des bûchers funéraires de Calcutta. L’enquête menée en
cinq jours et cinq nuits le conduit sur les traces d’une star anglo-indienne,
en tournage au milieu des temples de Bishnupur, à 140 km de la capitale du
Bengale. Le film a été financé par le bienfaiteur assassiné. Parallèlement, son
ancien adjoint, Banerjee, refait surface après trois ans d’exil en Europe et se
voit confier par son oncle le soin de retrouver sa fille photographe un peu
trop émancipée qui s’est mystérieusement volatilisée. Rapidement, les deux
affaires n’en font plus qu’une.
Mon avis
Abir Mukherjee est un écrivain d’origine indienne,
né à Londres en 1974. Il est traduit en France depuis 2019 et écrit principalement
des romans qui se déroulent en Inde après 1919 (c’est le sixième). On y
retrouve des personnages récurrents que l’on voit évoluer (mais chaque histoire
peut se lire séparément).
Cette fois-ci, nous sommes à la fin des années 20. Sam Wyndham,
inspecteur britannique de la Police impériale a été mis sur la touche. On lui
reproche son attitude. Lui, il le sait : il a écouté sa conscience et désobéi
deux fois à ses supérieurs. Pour autant, il n’a pas été viré. Son ancien
adjoint, Satyendra Banerjee, un indien, a quitté le pays et voyage à l’étranger
depuis trois ans. Ils n’ont plus de contact alors qu’ils étaient proches.
Un soir, le corps de J.P. Mullick, un riche mécène du cru,
est découvert égorgé près des bûchers funéraires. C’était un homme estimé,
magnanime et sans histoires en apparence. Pourquoi a-t-il été déposé là ? Contrairement
à ce qu’il pensait, Sam est chargé de l’enquête. Il ne dit pas non, plutôt
satisfait de reprendre du service pour quelque chose de sérieux.
« Mais j’aspire tellement à travailler de nouveau
sur de grosses affaires. À révéler la vérité ; rendre justice à ceux qu’on
a tués et la réclamer pour ceux qui leur survivent ; voilà ce qui compte,
voilà ce qui me pousse à me lever chaque matin, et j’en suis privé depuis
longtemps. »
Le même jour, dans un bar où il a quelques habitudes, il
aperçoit Estelle Morgan, une actrice anglo-indienne, venue tourner un film. Il
est en admiration devant elle ... Mais il doit mener des investigations et déjà
rencontrer l’épouse, le fils et le personnel de Mullick.
Lorsqu’il arrive chez lui, son serviteur lui annonce une
visite. C’est Satyendra qui est revenu au pays ! Les deux hommes sont
maladroits, ne savent pas comment se comporter, que sont devenues leur amitié
et leur complicité ? La cousine de Satyendra, la seule femme photographe
de la ville, a disparu. Il a peur qu’elle ait des problèmes et il demande à Sam
de l’aider car elle est sans doute en danger. Ils se mettent d’accord, ils s’épauleront
sur les deux affaires afin de les résoudre.
L’évolution des deux individus est bien pensée. Celui qui a voyagé
est devenu « un autre homme », moins naïf, plus mûr mais encore
englué dans les préjugés et le contexte familial, le fait « d’obéir »
à son père, de répondre à ses attentes. L’autre reste attaché à une part de son
passé, même si certains démons se sont éloignés…
Le récit, mené de main de maître, est absolument excellent,
l’auteur explique, dans les dernières pages, d’où vient son inspiration et c’est
très intéressant ! Les recherches servent de fil conducteur mais il y a un
réel travail de fond pour les descriptions de la vie sur place, de l’atmosphère,
des ressentis des uns et des autres. À travers les différentes situations, on
visite la ville et les environs, on voit les extrêmes car tout le monde n’est
pas logé à la même enseigne, les castes existent encore et font du mal.
Des thèmes profonds sont abordés, comme les unions mixtes, le
poids des origines, la paix, la ville de Calcutta, ni britannique, ni indienne,
entre les deux, se cherchant ainsi que ses habitants (le port du sari lorsqu’on
n’est pas indienne mais mariée à un indien est une grande question…),
doivent-ils se fondre dans le paysage ou montrer qui ils sont ? On sent
que ça bouge là-bas, que tout est moins figé, que les gens commencent à oser….
Le roman alterne les chapitres à la première personne,
donnant tour à tour la parole à Sam ou à Satyendra. On peut comparer leur
analyse face aux mêmes situations. À la base, ce sont deux personnages que tout
oppose et pourtant ils arrivent à se comprendre, à se soutenir et même à se donner
des conseils. Leur relation s’équilibre.
L’écriture (merci aux traducteurs) est complète, profonde
(rien n’est survolé) mais pas du tout rébarbative. Le rythme est parfait avec ce
qu’il faut de rebondissements pour maintenir l’intérêt.
Je ne me lasse pas de lire Abir Mukherjee !
NB : J’ai particulièrement apprécié les pages 238 et
239, lorsque Satyendra s’interroge sur Gandhi et son rôle. C’est tellement
juste !
« La liberté a toujours nécessité la violence.
Et si pourtant M. Gandhi avait raison ? Et s’il était possible de l’obtenir
par des moyens pacifiques ? Et si nous pouvions libérer un peuple -des
centaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants- de l’assujettissement
sans avoir recours à la violence ? Ce serait incroyable, non ? Ce
serait une source d’espérance, une inspiration, non seulement pour les Indiens
et les Britanniques, mais aussi pour toute l’humanité. »

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