Je suis Romane Monnier
Auteur : Delphine de Vigan
Éditions : Gallimard (15 Janvier 2026)
ISBN : 978-2073113252
336 pages
Quatrième de couverture
"Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que
j'exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose
de pur, de limpide... qui n'existe plus." Qui est Romane Monnier ? D'elle,
il ne reste qu'un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs,
des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir
dans un bar.
Mon avis
« S’il vous plaît, M’dame, ne me confisquez pas mon téléphone !
C’est toute ma vie ! » Combien d’enseignantes ou d’enseignants ont
entendu cette phrase ? Beaucoup …, trop sans doute.
Parce qu’effectivement, chez certains, le smartphone n’est
plus seulement une extension du bras mais un vrai partenaire de vie.
« Il songe un instant à cette aliénation insensée
qui s’est insinuée dans sa vie comme dans celle des gens qu’il connaît, il
suffit de regarder autour de soi : ces dizaines de visages penchés sur
leurs écrans, dans le métro, dans la rue, qui ne regardent plus, ne regardent
plus le ciel, ne regardent plus leurs enfants, mais continuent d’avancer ainsi,
tête baissée, aveugles au monde auquel ils se croient reliés. »
On a souri la première fois qu’à minuit, un 31 décembre, on
a vu plus de personnes en train d’envoyer des selfies ou des messages, qu’à
embrasser son voisin ou sa voisine en lui souhaitant, sincèrement, en le
pensant vraiment, une bonne et heureuse année. Après, on s’est insurgé mais
est-ce que ce n’était pas déjà trop tard ?
Dans cet opus, Romane est à bout. Elle sent que les
relations deviennent plus superficielles, que les réseaux prennent trop de
place, que la communication passe non pas par la parole mais par les sms, les
notes, les photos envoyées à sa « communauté ». Communauté ? Le
mot est lâché, que met-on derrière ?
Alors, elle choisit, elle abandonne son téléphone, avec son
contenu. Volontairement. Elle ne veut plus être pistée, « surveillée »,
obligée de répondre à la norme, de jouer, parfois, « un personnage ».
Elle veut de l’authenticité. Et c’est un homme qui se retrouve en possession de
l’objet à la place du sien. Inversion malheureuse ou acte volontaire ? A-t-il
été choisi au hasard ou cette femme l’a-t-elle, consciemment, désigné, pour
hériter «de toute sa vie » ?
À partir de ce constat, Delphine de Vigan construit un roman
magnifique, très réaliste, documenté et intelligent. La première intention de
Thomas est de se débarrasser de ce téléphone, de retrouver le sien, de clore
cet intermède. Mais Romane est introuvable alors, il devient le gardien de ses
souvenirs, de ses secrets, de ses pensées. Les dernières recherches, les mémos,
les clichés, les correspondants, les mails etc… Il a récupéré l’empreinte
numérique de cette femme, une inconnue qu’il va découvrir. Un téléphone dévoile
beaucoup, tout, ou presque car on va au-delà de sa fonction première, parler
avec d’autres. Il contient plus que des archives, plus que le contenu des
placards … Tant d’intimité, de secrets qui tiennent dans le creux d’une main….
Le jeune homme explore pas à pas et nous le suivons dans sa
quête, il a envie de connaître Romane, de la comprendre ses choix. Est-ce que
le lecteur fera de même ? Est-ce que ça l’aidera à prendre du recul face à
ces technologies avancées ? À chacun sa réponse.
En creusant dans les mémoires de cet objet, qu’il est bien
conscient de surinvestir, Thomas visite également les pièces fermées de sa
propre mémoire. Certains éléments font écho en lui. Le temps qui a été englouti
dans cet accessoire, qu’on ne passe plus à feuilleter un magazine mais à scroller
sans intention précise, les modes de communication qui ont totalement changé …
Avec son style épuré, ses phrases brèves qui font mouche, l’auteur
nous rappelle l’importance de l’humain. Que souhaite-t-on tisser comme liens ?
Que veulent, que valent vraiment nos téléphones mobiles ? Comment gérer la
dépendance qu’ils créent ?
D’ailleurs, qu’a fait Delphine de Vigan depuis qu’elle a écrit
ce livre ? A-t-elle changé son rapport au sien ?
C’est une lecture coup de cœur, pour son originalité, pour
ce qu’elle apporte de réflexions personnelles, pour le fait que, jamais, l’autrice
ne se pose en juge. Son récit est une analyse fine et pointilleuse d’une vérité
qui fait mal, et si on sent que ça fait mal, c’est qu’il n’est pas trop tard
pour agir …..






