"Écarts de conduite" de Diane Jeffrey (The Other Couple)

 

Écarts de conduite (The Other Couple)
Auteur : Diane Jeffrey
Traduit de l’anglais par Clovis Bessières
Éditions : Points (15 Mai 2026)
ISBN : 979-1041427765
410 pages

Quatrième de couverture

Kirsten et Nick profitent d'un week-end loin de tout jusqu'au moment où, sur le chemin du retour, ils renversent accidentellement un homme et le tuent. Ils devraient appeler les secours, mais ils ont trop à perdre, et personne ne doit savoir pourquoi ils se trouvent ici. Ils prennent alors une décision irréfléchie : dissimuler l'accident.
Amy et Greg viennent de célébrer leur dixième anniversaire de mariage. Amy attend un bébé, et ils n'ont jamais été aussi heureux. Alors, quand Greg ne rentre pas après une promenade avec leur chien, Amy refuse de croire que la police ait raison en pensant qu'il est parti de son plein gré. Quelqu'un est forcément responsable de sa disparition, et Amy ne reculera devant rien pour obtenir justice – ou sa vengeance.

Mon avis

Si la justice est impuissante, il me reste la vengeance.

Amy et Greg vivent sur la côte du Devon. Il tient un magasin de surf, ils sont heureux ensemble et attendent leur premier enfant. Un soir pluvieux, il sort promener le chien et ne rentre pas. Pas de trace, ni du maître, ni de l’animal. La police pense à une disparition volontaire, mais Amy refuse cette idée et décide de mener l’enquête.

Kirsten et Nick sont amants. Assez discrets, leurs mari et femme ne savent rien. Ils s’offrent des sorties ensemble, sous le prétexte du travail. Personne ne se doute de rien, ils paient en liquide, s’inscrivent sous un nom d’emprunt et évitent de se mettre en avant. La situation semble leur convenir. Parfois Kirsten voudrait un peu plus car elle doit attendre que Nick la contacte, mais elle a une petite fille et tient à maintenir l’équilibre de la cellule familiale. Ce week-end-là, ils ont loué un gîte et ont bien profité de leur temps libre. Malheureusement, sur le chemin du retour, ils heurtent quelqu’un. La personne est morte. Se dénoncer c’est voir leur mariage respectif voler en éclats. La victime ne peut pas être sauvée alors autant ne rien dire, dissimuler le corps et continuer la route…

Ce sera leur secret, ils reprendront leur vie, comme si de rien n’était. Pas vu, pas pris. C’est possible, ça ?

Ce roman alterne entre Kirsten (avec un narrateur) et Amy qui dit « je ». On suit leur quotidien en parallèle. La première qui se sent coupable tout en souhaitant préserver sa tranquillité (du moins en apparence car dans sa tête, rien ne va plus). La seconde qui veut comprendre et retrouver son époux et son chien. Et puis, il y a ceux qui les entourent, la famille, les amis, les collègues. Ils remarquent le mal être, quelques incohérences et s’interrogent. Kirsten perd pied, elle a peur et chaque fois qu’elle pense être rassurée, quelque chose se met en travers.

De nombreuses thématiques sont abordées dans ce livre, la culpabilité, le deuil, la colère, la vengeance, la famille, les choix voulus ou imposés. J’ai trouvé que Diane Jeffrey maîtrisait bien tout ça. Elle nous plonge dans les pensées des uns et des autres. On s’interroge sur leurs décisions. Ont-ils réfléchi aux conséquences ?

Les caractères des protagonistes sont bien décrits, leurs relations également. On voit toute l’ambiguïté des différentes situations, ce que chacun met en place. Même si je n’ai pas toujours été d’accord avec la façon de faire d’Amy, j’ai compris son intention. Elle est déterminée et elle agit par amour finalement. Elle se sent peu soutenue mais elle ne lâche rien.

Le rôle de la justice est évoqué. Que faire si les preuves manquent ? Vers qui se tourner lorsqu’on n’a pas de réponse ? Sur quels soutiens compter ?

Diane Jeffrey a une écriture prenante (merci au traducteur), avec du rythme. L’intervention des deux femmes permet de ne pas se lasser de suivre toujours la même. Il y a même quelques passages en italiques qui interpellent. C’est construit intelligemment. Les rebondissements sont assez intéressants surtout lorsqu’ils concernent le couple adultérin. Ils sont exaspérants de suffisance parfois (surtout lui) et j’aurais voulu qu’ils se fassent coincer rapidement.

C’est un récit prenant, sans temps mort qui nous montre les dégâts causés par un instant d’égarement et une mauvaise prise de conscience.



"Nuit blanche" d'Alain Denizet

 

Nuit blanche
Auteur : Alain Denizet
Éditions : Ella (15 Mai 2026)
ISBN : 978-2368039113
242 pages

Quatrième de couverture

14 heures
Vendredi 18 décembre
Place Maillot
À peine le pied sur la chaussée, l’étourdissement.
Après le ronron de la camionnette, Désiré ne savait où donner de la tête, bousculé par le vacarme, la nuée des véhicules et le jaillissement des édifices. Dix mètres en contrebas, des voitures à touche-touche sur huit voies hoquetaient dans un bruit sourd. Devant lui, une esplanade précédait un bâtiment démesuré où était écrit Palais des Congrès.
Où qu’il regardât, des panneaux innombrables indiquaient des directions en tous sens. Comment se repérer dans cette jungle ? Deux signalaient « périphérique » : c’était donc ça le « périph’ » dans lequel le chauffeur s’était engouffré. ― Je prends le périph, je te laisse, avait-il lâché. Désiré cherchait en vain son habitacle rouge parmi le troupeau motorisé quand d’un coup, une émotion le submergea. Au second plan, se découpait le dernier étage de la Tour Eiffel. Elle semblait attendre un décollage imminent.
La Tour Eiffel ! Il était à Paris ! Paris, enfin ! Il fit sa première photo.

Mon avis

24 heures dans une vie, ce n’est rien. Et pourtant, il peut s’en passer des choses…

Désiré vient d’arriver à Paris où il va retrouver son cousin. Celui qui, avant lui, a quitté le pays (le Burkina Faso), a réussi, est revenu montrer au village que c’est tout bon, qu’il peut aider la famille, qu’il s’en sort, qu’il a ses papiers et que tout va pour le mieux.

L’enseignant de Désiré l’avait écrit et dit : « il ira loin ». Loin ? C’est où ? Au lycée de la ville voisine pour étudier en bénéficiant d’une bourse ? En France ? Il n’est pas interdit de rêver, d’espérer… Mais le paternel est décédé et tout ça s’écroule, il faut aider « la maman » à élever les plus jeunes. Donc travailler… Pourtant, il ne perd pas de vue son projet et lorsque le cousin revient, c’est le déclic. Il veut lui aussi rejoindre la capitale française, avancer et un jour aider les siens.

Ce jour-là, il neige sur Paris, on est le 18 Décembre et les flocons ont pris tout le monde de court. Désiré sent le froid, observe cette poudre blanche, mais bientôt il sera au chaud, à Pantin, où il est le bienvenu. Ils mangeront, ils discuteront, et puis le lendemain, il verra quels paliers mettre en place pour son avenir. Ce ne sera pas toujours facile, il le sait mais ça ira. Et puis, vu ce qu’il vient de traverser ….

Le froid le surprend, le bruit aussi, l’agitation permanente…. Il marche, tranquille, il sait qu’il va atteindre son but. Il s’inquiète de ceux qu’il a laissés là-bas, si loin, de leurs conditions de vie, de l’horreur qu’ils subissent parfois … Il réalise la distance qui existe, énorme, à tout point de vue …

« Alors, dès qu’il eut posé ses semelles en Europe, la maman courut au village annoncer la bonne nouvelle. Ils sont fiers et espèrent en toi, lui avait-elle rapporté. Tout en marchant, il songeait… Eux qui vivaient dans un monde sans électricité, qu’auraient-ils du foisonnement des lumières dans les rues de Paris ? »

Garder le cap, continuer la route… Il se remémore quelques étapes passées, et ce qu’il ne dit pas, on le devine aisément. Les contrées traversées, la peur, les obstacles, les passeurs qui en demandent trop, ceux ou celles qui ne finiront pas le voyage…

Il a fait le plus dur de son long périple, Désiré, il peut souffler …. Mais rien n’est jamais tout à fait comme on l’imagine. Il suffit d’un grain de sable ou d’un flocon de neige…

Avec une écriture d’une infinie délicatesse, à petites touches, l’auteur suit les pas du jeune homme à travers les rues et les quartiers de cette immense ville où tout est nouveau pour lui. On regarde avec ses yeux tout ce qu’il découvre, on entend les sons agressifs, les mots plus doux de ceux qu’il a au téléphone. Il nous confie ses pensées ….

Alain Denizet s’est documenté, a discuté et écouté avant d’écrire ce roman. Son texte est « vrai », beau. Les sentiments des différents protagonistes sont décrits avec l’intelligence du cœur, celle qui permet de trouver les mots justes, de ne pas trop en faire, tout en transmettant la force d’une émotion.

Je me suis attachée à Désiré. Il est tellement présent dans ce récit que je ne peux dire qu’une chose : je lui souhaite le meilleur ….


"Indemne" de François Rabes

 

Indemne
Auteur : François Rabes
Éditions : Taurnada (26 Mars 2026)
ISBN : 978-2372581875
404 pages

Quatrième de couverture

Et si votre vie basculait en quelques secondes ?
C'est ce que le destin réserve à Sofiane, médecin urgentiste, pris dans la tourmente d'un violent règlement de comptes.
Lui s'en sort indemne, mais Clara, l'amour de sa vie, tombe sous une balle perdue.
Rongé par le chagrin, consumé par le désir de vengeance, Sofiane s'engage dans une quête sans merci pour traquer les responsables en prenant tous les risques…

Mon avis

Sofiane est médecin urgentiste. Lui, l’enfant de la cité a réussi, contrairement à Fadi, son frère qui a, un temps, mal tourné. Ils ne se voient plus, chacun vit sa vie. Celle de Sofiane, au quotidien, c’est son boulot et Clara, la femme qu’il aime. Leur seul regret, c’est de ne pas avoir d’enfants. Ce soir-là, ils vont se retrouver dans « leur » restaurant. Il la demandera en mariage, il y tient, il a tout prévu même ce qu’il dira.

Il est en retard, c’est souvent le cas avec les imprévus du travail. Quand il arrive, il sent sa compagne tendue, sans doute parce qu’il n’est pas arrivé à l’heure. À la table voisine, deux hommes très bruyants dont un au téléphone. Cela gêne leur conversation alors Sofiane se concentre pour s’exprimer. Il ne finira jamais sa phrase…

Des tirs, des cris, du sang, un bruit assourdissant, les secours qui arrivent…. Ceux qui étaient visés ? Les deux hommes d’à côté mais Clara, victime d’une balle perdue, meurt.

Tout s’effondre, un cauchemar pour le médecin. Il veut des coupables, il veut obtenir justice. Mais l’enquête piétine, les policiers ne trouvent rien. Seul l’un d’eux, Cédric, un petit jeune, souhaite creuser l’affaire et aller plus loin. Excès de zèle car il débute pensent ses supérieurs…

Il est établi que le mort était un baron de la drogue. C’est sans aucun doute, le clan ennemi qui l’a éliminé. Une « simple » guerre des gangs ? Les hostilités ne font -elles que commencer ?
Finalement, Clara est une victime collatérale. Affaire classée ou presque …

Sofiane veut des réponses, il est dévasté et seule la vengeance l’apaisera. Il n’a plus rien à perdre. Alors, ils harcèlent les enquêteurs, leur demandant d’agir, de chercher. Seul le jeune Cédric semble le comprendre. Les autres ont déjà vu des histoires comme celles-ci. Non pas qu’ils soient blasés mais ils savent que ce sera quasiment impossible de savoir qui a tiré. Alors il faut se contenter d’être vigilants pour éviter d’autres dérives.

Vous auriez fait quoi, vous, si la personne que vous aimez le plus au monde était morte sous vos yeux, sans raison valable ? Vous auriez continué avec le chagrin et la rage au creux de vous et vous auriez fini par les étouffer ?

Ce n’est pas ce que choisit Sofiane. Devant l’inaction des services de police, il se lance dans des investigations. Mais il ne sait pas dans quel engrenage il met le doigt. Il demande de l’aide à son frère, qui a eu quelques mauvaises fréquentations. Il essaie tout et va de plus en plus loin. Ce qu’il va découvrir risque de la détruire …

François Rabes a très bien construit son histoire, lâchant des faits importants au bon moment. Tout cela modifie les certitudes, renvoient sans cesse des interrogations : et moi, j’aurais réagi comment ?

L’écriture fait mouche, on prend en pleine figure la violence, les coups bas, les trahisons, les mensonges…  Rien n’est jamais complètement réglé. Chaque fois, un élément déstabilise le peu d’équilibre qu’il y a. J’ai trouvé ce récit très abouti. Les personnages sont travaillés, on cerne leur part d’ombre, ce qu’ils cherchent à cacher, à taire …. L’évolution de Sofiane est terrible de réalisme, il ne peut plus s’arrêter, son moteur, ce qui le maintient en vie, c’est sa vengeance…

C’est un roman noir, qui fait froid dans le dos mais magnifiquement écrit.


"Mission Langley" de David McCloskey (The Seventh Floor)

Mission Langley (The Seventh Floor)
Auteur : David McCloskey
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Johan-Frédérik Hel Guedj
Éditions : Verso (7 mai 2026)
ISBN :  978-2386432170
496 pages

Quatrième de couverture

Un russe arrive à Singapour avec une information à vendre. Il est tué avant d’avoir pu parler. Sam Joseph, l’officier américain dépêché pour le rendez-vous, disparaît dans la foulée. À Langley, au siège de la CIA, on cherche un bouc émissaire. Artemis Procter, cheffe des opérations, est désignée comme responsable de ce fiasco. Écartée. Brisée. Rayée. Des mois plus tard, Sam réapparaît sur le pas de sa porte. Avec une révélation explosive : il y a une taupe russe dans les plus hautes sphères de la CIA. En enquêtant, Procter et Sam établissent une liste de suspects composée à la fois des amis les plus proches et des ennemis les plus féroces de Procter. Pour débusquer le traître, cette dernière devra rouvrir des années d’opérations compromises, de loyautés troubles, de fautes jamais effacées. 

Mon avis

David McCloskey est un ancien analyste de la CIA. Il a travaillé sur la politique étrangère de la Russie et dans plusieurs antennes à travers le Moyen-Orient. Ses deux premiers thrillers, Mission Damas et Moscou X, sont en cours d’adaptation, ce qui ne m’étonne guère car son style est très vif, visuel, « cinématographique ».

Ce troisième opus peut se lire indépendamment mais si on a découvert les deux précédents, c’est encore mieux. Cela permet de voir l’évolution des protagonistes et de cerner l’univers de l’auteur, très ancré dans les services secrets.

C’est un récit qui fait voyager, en France, à Moscou, aux Etats-Unis, à Singapour … On suit des hommes et des femmes, certains travaillant pour les mêmes unités, d’autres les espionnant, en tant qu’ennemis ou pas. C’est un milieu où il vaut mieux se méfier de tout le monde, éviter de faire confiance, ne pas tomber amoureux-se d’un collègue (c’est d’ailleurs fortement déconseillé), bref ne penser qu’au boulot jour et nuit et être en permanence en hyper vigilance…

Dès le début, on voit un père avec sa famille. Il choisit de se suicider après avoir vu des hommes débarquer d’une voiture devant chez lui. On ne sait rien de plus. Puis on découvre Sam Joseph, en mission à Singapour où il doit rencontrer un russe qui va lui dévoiler une information importante. Un tour au Casino, où discrètement, la carte ouvrant la chambre est donnée. Mais la visite n’a pas lieu et Sam disparaît. Il est emprisonné dans des conditions horribles. Libéré des mois plus tard, mis un peu au repos avec suivi psy et compagnie, il décide de parler à sa cheffe : Artemis Aphrodite Procter.

C’est une femme de tempérament, qui boit beaucoup, trop sans doute, un peu grande gueule, indépendante, et méfiante. Chaque fois qu’un agent a été injustement assassiné et qu’elle l’a vengé, elle se fait tatouer une étoile dans le dos pour ne pas oublier. C’est dire si elle est droite et loyale. Elle a été formée en même temps que Mac, Theo et Gus et ils sont très amis. Ces quatre là ne sont pas très satisfaits de la nomination du nouveau directeur de la CIA, Finn Gosford et de son bras droit : Deborah Sweet (pas du tout copine avec Artemis).

Un bruit court, « il y a une taupe au sein de l’équipe ». Artemis et Sam, se lancent dans leur propre enquête pour trouver le traitre. Les risques sont nombreux, les informations ultra protégées mais ils ne lâchent rien. Ils veulent comprendre et surtout coincer l’agent double et le neutraliser. Mais que feront-ils s’il s’agit d’un de leurs copains ? Il est nécessaire qu’ils avancent en prenant de nombreuses précautions car, très vite, ils savent qu’ils sont dans le collimateur d’éléments de tout bord. Il est nécessaire qu’ils observent, analysent, déduisent avec intelligence et discrétion …

Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un à trahir son pays, sa famille, ses amis, ses collègues ? Comment vit-on l’attachement à ses racines et les décisions à prendre pour satisfaire les dirigeants ? Jusqu’où peut-on aller ?

Avec cette histoire, le lecteur pénètre au cœur des actions de ceux qui agissent dans l’ombre. On réalise vite que pour les chefs, tous ceux qui sont sous leurs ordres n’ont pas la même valeur à leurs yeux. Parfois, ils sont capables de sacrifier une vie pour éviter un conflit qui se retournerait contre eux ou contre ceux qui les commandent. Cela fait froid dans le dos. Il y énormément d’actions, on passe d’un personnage à l’autre (je me dis qu’une petite liste dans les premières pages avec leur lieu de rattachement serait un plus), pas de temps mort, ça bouge, ça vibre, c’est plein de suspense. Heureusement, il y a quelques pointes d’humour qui permettent de souffler (un conseil : éviter les muffins au chocolat) !

L’écriture (merci au fidèle traducteur) est prenante, fluide. Chaque événement est retranscrit avec juste ce qu’il faut de détails pour qu’on imagine sans peine la scène. Le vocabulaire est adapté, précis, bien choisi.

Un excellent livre !

 

"Dans le désert du Nevada" de Gabriel Urza (The Silver State)

 

Dans le désert du Nevada (The Silver State)
Auteur : Gabriel Urza
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Reignier
Éditions : Liana Levi (7 Mai 2026)
ISBN :  ‎ 979-1034912575
386 pages

Quatrième de couverture

Jeune diplômé en droit, Santi Elcano fait ses premiers pas comme avocat commis d'office au Bureau de la défense publique de Reno, la ville où il est né. Petit à petit, ses idéaux s’effritent quand il comprend que son métier consiste à négocier, en coulisse, les peines de ses clients. Lorsque le cadavre d’une jeune mère brutalement assassinée est découvert à proximité des mines d’argent abandonnées, Santi et C. J., sa collègue et mentor, se voient confier la défense de Michael Atwood, inculpé pour ce meurtre sur la base de preuves matérielles plutôt minces. Huit ans plus tard, une lettre d’Atwood – enfermé dans le couloir de la mort – oblige Santi à se pencher à nouveau sur cette affaire qui l'a douloureusement marqué…

Mon avis

Santi Elcano est avocat commis d’office. Profession qu’a exercé l’auteur. Il a connu le burn-out, il est devenu professeur. Et même s’il dit ne pas s’être inspiré des affaires qui lui ont été confiées, il a sans doute mis beaucoup de son expérience dans ce livre.

Ce n’est pas le premier récit où le fonctionnement de la justice américaine est écorché. Le choix des jurés, les négociations en coulisses avant de passer devant le juge etc. Tout est pratiquement décidé avant les plaidoiries, comme ça, on va plus vite. Mais est-ce que c’est respectueux de ceux qui doivent être jugés ? Et que dire des accords qu’on leur donne à signer sans qu’ils aient le temps de tout lire ? Les inégalités sont nombreuses, voire révoltantes. La couleur de peau, la situation professionnelle, l’origine sociale, le genre et l’attitude, tant pour les victimes que les accusés, peuvent interférer dans les décisions.

Dans ce récit, Santi Elcano exerce depuis dix ans et reçoit un courrier d’un détenu qu’il a représenté il y a longtemps. Il n’a pas oublié, tout est resté dans sa mémoire, un peu comme s’il y avait un goût d’inachevé, de raté. Il n’est pas très motivé pour lire la lettre mais il le faudra bien à un moment ou à un autre…

Le roman est construit en six parties, comme les différentes étapes d’un procès débutant par le choix des jurés jusqu’au verdict en passant par le réquisitoire, le dossier d’accusation, les plaidoiries. C’est sans doute une façon d’impliquer le lecteur, qui doit se faire son opinion sur Santi. A-t-il agi correctement ? Qu’aurais-je fait, pensé, décidé, à sa place ? Comment construit-on un avis ? Qu’est-ce qui nous fait pencher d’un côté plutôt que d’un autre ? Sur quoi se base-t-on ?

Au bout d’une décennie, Santi a trouvé un semblant d’équilibre. Sa vie est « rangée » tant dans son couple qu’au boulot. Cela lui convient, même si, parfois, il se pose des questions. À ce moment-là des angoisses existentielles remontent et l’envahissent. Et cette missive, qu’il n’attendait pas, vient tout bouleverser. A-t-il fait ce qu’il fallait ? N’a-t-il pas été influencé, trompé ? Ce pli remet tout en cause. Il tombe mal car Santi est dans une période de sa vie où il s’interroge.

L’auteur montre combien il est compliqué d’exercer ce métier lorsqu’on croit en ce qu’on fait. Peut-être que Santi avait idéalisé ses interventions, imaginant qu’il aurait le temps de plaider, qu’il serait compris et écouté mais le système est, en partie, perverti. Tout peut être tronqué sous les jeux de pouvoir. Alors que faire ?

Ce texte montre comment tout peut vaciller. Ce n’est pas facile de savoir si les gens ont fauté ou pas. Santi a un ami, qu’il connaissait avant et qui pourrait être détenu. La frontière est parfois très mince. Il est également très dur de laisser les dossiers au bureau. Les pensées reviennent souvent à ce qu’il faut traiter, et comment le faire au mieux. Cele perturbe le quotidien, notamment dans le couple et avec certains copains.

Ce thriller juridique est excellent et très juste dans le ton. L’écriture (merci au traducteur) est fluide. Les personnages sont intéressants. L’auteur montre bien les interactions et les manipulations. Le jeune avocat doit apprendre à faire avec ce qu’on lui laisse gérer. Il essaie d’être libre mais ce n’est pas évident. J’ai trouvé tout cela extrêmement bien pensé, bien amené, réfléchi et présenté avec intelligence.

Un auteur à suivre !


"La romanesque histoire d'une cafetière nommée Moka" de Celestina Bialetti et Alessandro Barbaglia (Un sogno di plovere e acqua-Storia della famiglia che ha inventado la Moka)

 

La romanesque histoire d'une cafetière nommée Moka (Un sogno di plovere e acqua-Storia della famiglia che ha inventado la Moka)
Auteurs : Celestina Bialetti avec la complicité d’Alessandro Barbaglia
Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont
Éditions : Liana Levi (7 Mai 2026)
ISBN : 979-1034912520
290 pages

Quatrième de couverture

L’histoire de la cafetière Bialetti commence dans un village du Nord de l’Italie, un jour de 1936. Au petit matin, une jeune femme remplit d’eau, puis de linge sale, une lessiveuse placée dans le jardin de sa maison. Dans l’ombre, son mari la regarde et attend le moment où elle va faire partir le feu avec une allumette glissée sous le conteneur pour que l’eau, en bouillant, monte jusqu’au linge. Ce principe pourrait-il être appliqué à une autre machine ? À une machine à café, par exemple ? C’est à ça que pense Alfonso Bialetti, mécanicien fondeur, en regardant Ada œuvrer. Il sort de sa poche un bloc de papier et un crayon et dessine la première cafetière à induction.

Mon avis

En couleurs ou pas, en version une ou deux tasses, de différents formats ou designs, on a tous vu, à un moment ou un autre, une cafetière Moka de la famille Bialetti.

Mais qui connaît son histoire ? Celestina, la petite dernière, née en 1945, vingt-trois après son frère Renato, a partagé ses souvenirs pour écrire et décrire cette machine à café unique en son genre, née à partir d’une lessiveuse… De leur vivant, elle a interrogé tous ceux de sa famille qui ont participé, de près ou de loin, à cette aventure, elle a repris ses souvenirs. En confiant tout cela à Alessandro Barbaglia, elle nous offre un témoignage intéressant, lumineux, sur, principalement, deux esprits avant-gardistes : un père passionné, un fils doué pour la vente.

Dans ce livre, j’ai découvert la genèse de cette cafetière italienne et de son petit bonhomme gravé sur la partie haute (parce qu’en bas, les flammes allaient le noircir). Alfonso, le père, c’est le cerveau. Celui qui, en voyant sa femme avec une lessiveuse, a dessiné, réfléchi, pendant des années, persuadé que le moulage en coquille (une méthode de traitement des alliages métalliques) qu’il avait étudié devait être utilisé pour la concevoir. Un doux rêveur, qui voulait offrir du « café comme au bar », pas forcément vendre. Renato, le fils, lui, il se dit que ce n’est pas possible d’avoir conçu cet objet pour rien ou presque. Il considère que cette cafetière doit intégrer les foyers, les bureaux, etc. Les deux hommes s’affrontent mais ils s’aiment également, et arrivent à s’écouter, se respecter, même si la frilosité de l’un exaspère le plus hardi des deux.

Fabriquer des pièces de mobylette alors que le paternel a conçu quelque chose d’unique ? Pas question ! Renato veut développer le projet. Lui, il ose. Construire une usine plus grande, démarcher, faire de la publicité (ça ne le gêne pas de placarder des affiches sur toute une avenue), parler à Onassis comme si c’était un ami (il le croise aux toilettes d’un hôtel et lui demande simplement un bonjour lorsqu’il passera près de sa table, Onassis le fait. Les futurs acheteurs, jusque-là hésitants, signent et passent commande). Il est audacieux, mais avec une intelligence très fine, un visionnaire. Il pense à déposer un brevet, à soigner ses arrières.

Un succès fou, une fabrique qui fonctionne, au-delà de toutes espérances. Une saga familiale, en lisant, on perçoit le rôle des femmes. Elles ne sont pas en reste, elles veulent donner leur avis, s’exprimer et elles le font avec infiniment de diplomatie, en douceur.

C’est captivant, Celestina analyse et décrypte les relations des uns et des autres, les envies, les peurs, elle rajoute des pensées personnelles, oscillant entre passé et présent. Elle montre la place de la réflexion, du travail pour arriver à une certaine réussite. Ce n’est pas venu tout seul. Combien de jours et de nuits à cogiter ?

Des faits historiques ont influencé le destin de cette entreprise et tout est narré avec doigté. Les premiers s’imbriquant dans la mémoire des événements, complétant ainsi le contexte de l’époque.

Celestina interpelle les siens : « Qui aurait pensé à investir dans une publicité pour machine à café ? Toi seul. ». Son écriture (merci au traducteur) est vivante, pétillante, passionnée et passionnante. Parfois même, teintée d’espièglerie comme, lorsque petite fille, elle observait ce grand frère qui aurait pu être son père.

Poser des mots sur cette saga a été, pour elle, « un beau voyage » et pour moi, lectrice, une merveilleuse découverte.

 Pour aller plus loin:


"La librairie disparue" d'Evie Woods (The Lost Bookshop)

La librairie disparue (The Lost Bookshop)
Auteur : Evie Woods
Traduit de l’anglais par Rosa Bachir
Éditions : City (22 Mai 2024)
ISBN : 978-2824638881
450 pages

Quatrième de couverture

Après avoir fui un mari violent, Martha part s'installer à Dublin pour refaire sa vie. La jeune femme trouve un travail de cuisinière dans une petite maison nichée dans un dédale de ruelles au coeur de la ville. Pour elle, c'est un véritable havre de paix après des années difficiles. Un jour, le hasard la pousse dans les bras de Henry, un homme excentrique à la recherche d'une ancienne librairie et d'un manuscrit disparu. Intriguée, Martha décide d'aider cet homme étrange dans cette quête qui semble tellement lui tenir à coeur. Ils découvrent que la petite librairie appartenait à Opaline, jeune femme au destin jalonné de drames et dont la vie ressemble beaucoup à celle de Martha.

Mon avis

Ce roman est un récit choral, raconté tour à tour par Martha et Henry de nos jours, et Opaline à partir de 1921 sur une trentaine d’années. Les deux femmes fuient pour exister par elles-mêmes. La première, un mari violent ; la seconde, un mariage arrangé. Toutes les deux sont attachées aux livres et les aiment pour tout ce qu’ils apportent.

« J’étais tombée amoureuse des livres et des vastes mondes qu’ils renfermaient. »

« Le mélange familier d’excitation et de curiosité que j’éprouvais toujours face à la vitrine d’une librairie provoqua des picotements sur ma peau. »

« Ce qu’il y a avec les livres, c’est qu’ils nous aident à imaginer une vie plus grande et plus bellr qu’on ne pourrait en rêver. »

Mon avis est un peu comme une vague, j’ai été assez enthousiaste au début, puis moins au milieu (l’intervention du fantastique ne m’a pas toujours convaincue) puis sur la fin, l’intérêt est remonté.

J’ai aimé les portraits des ces deux femmes, qui sont des battantes et qui ne veulent pas que les hommes décident pour elles. Je me suis plus intéressée à Opaline. Martha m’a moins captivée, elle m’a semblé moins crédible.

Les liens passé/présent sont bien pensés, judicieusement amenés. L’écriture est plaisante, avec quelques rebondissements pour maintenir l’attention. Les personnages secondaires ont un rôle plus ou moins important mais c’est bien qu’ils soient là. Les différentes temporalités ne m’ont pas gênée. L’idée de cette librairie disparue m’a bien plu.

Mais il m’a manqué un peu de rythme et des événements plus marquants pour être totalement captivée et accrochée.

Je ne regrette pas ma lecture, j’essaierai de relire Evie Woods pour voir si elle reste dans le même style ou si elle se renouvelle.