"Je suis un monstre" de Christine Adamo

Je suis un monstre
Auteur : Christine Adamo
Éditions : Taurnada (5 Mars 2026)
ISBN : 978-2372581790
310 pages

Quatrième de couverture

Moi, c'est Tom. J'ai 7 ans, un cerveau trop fort, une maman trop horrible, un papa et un chien trop gentils que je veux rejoindre dans les Ardennes.
Mais entre un double pas sympa dans ma tête et des gens qui sont morts partout sans prévenir, c'est pas gagné.

Mon avis

Les parents de Tom ont divorcé suite à un événement grave. Il est le plus souvent avec sa mère, professeur de mathématiques à l’université, obsédé par le bien-être de son fils. Pas de mauvaise bouffe, pas de télé, pas de tablette, mais des équations, des lectures scientifiques et des flocons d’avoine. Tout ce qu’il faut pour faire de son petit garçon de sept ans, un enfant épanoui ?

Et bien pas vraiment. Tom préfère aller chez son père. Ou s’amuser avec sa copine Gigi, même si parfois, elle le trouve bizarre. C’est un peu normal, il est très doué, mais il n’exploite pas ses compétences à bon escient. Il n’a pas les « codes » pour vivre avec les autres ou alors, il sait mais ne veut faire que ce qu’il décide.

On rentre dans ses pensées, à la manière d’un journal intime. C’est lui qui s’exprime, avec une maturité étonnante pour son âge, mais normale lorsqu’on sait qu’il a de très grandes capacités. Il observe et analyse avec acuité, mais parle avec ses mots d’enfant. Il décrit le monde autour de lui, et donne des précisions lorsqu’il a peur qu’on ne suive pas le cours de sa réflexion. Son but ? Maîtriser les situations, faire ce qu’il veut tout en ayant l’air d’un ange. Et il se débrouille pas mal. C’est un petit avec des yeux grands. Capable de tout pour arriver à ses fins, sans remords, ni culpabilité tant il est persuadé d’agir comme il le faut. Les dégâts collatéraux, les risques, il ne les mesure pas, faisant preuve d’une forme de cynisme, il met tout ça à distance.

Dans chaque chapitre, on découvre les trésors d’ingéniosité déployés par ce jeune garçon. Il utilise tout ce qu’il sait, se renseigne, lit, cherche afin de minimiser les erreurs. Il revient sur d’anciens faits et cela nous donne un éclairage sur le présent. Je pense que cet aspect aurait pu être plus exploité, il serait intéressant de voir comment il a grandi, où et avec qui (nounou, crèche ?) On pourrait avoir des éléments expliquant son évolution. Comment ça se déroulait avec les deux parents ? Avec les autres enfants quand il était bébé ? Avec les adultes ? Est-ce qu’il manifestait son affection ?

J’ai trouvé quelques passages un peu plus longs, je pense que j’aurais apprécié que de temps en temps, un ou deux personnages prennent la parole. Pas forcément souvent, mais trois à cinq fois, histoire de casser la dynamique et d’apporter un autre point de vue. Même très factuel.

L’idée de base est originale, dérangeante, troublante. Christine Adamo a de l’imagination, des idées, elle met en place une atmosphère de plus en plus étouffante, où le danger est omniprésent, pas apparent mais sous-jacent et c’est encore pire.

C’est un roman sombre, angoissant, qui vous prend dans ses rets et vous relâche vidé, parce que l’ambiance, les actes vous collent à la peau. On prend en pleine face, notre impuissance. On voudrait mais on ne peut pas… Heureusement que c’est un roman !

 

"L'oiseau bleu" de Sylvie Callet

 

L’oiseau bleu
Auteur : Sylvie Callet
Éditions : du Caïman (4 Avril 2026)
ISBN : 978-2493739797
226 pages

Quatrième de couverture

Arrachée à son enfance par la guerre, Makiadi a appris à survivre dans l’ombre. Jusqu’au jour où elle rencontre Divine, une fillette à la voix d’ange, capable de faire vibrer l’air et jaillir la lumière. De l’Afrique à l’Europe, les pas de ces deux héroïnes résonnent comme une traversée initiatique : entre ténèbres et clarté, vengeance et espérance, mémoire et chant.

Mon avis

Exprimer l’indicible, choisir les mots, les faire vivre et leur donner la puissance nécessaire pour transmettre un message, des émotions … C’est la grande force de Sylvie Callet.

Je suis ressortie bouleversée de cette lecture, par le contenu, par l’écriture.

Le récit s’articule sur plusieurs périodes à partir de 2012. Dans la République Démocratique du Congo, certains enfants sont enrôlés de force, ils n’ont pas le choix s’ils veulent vivre, ils doivent tuer et rien qu’en l’écrivant, je réalise que c’est, malheureusement, la vérité crue. Celle pour laquelle on aimerait faire l’autruche, fermer les yeux et oublier…

Mais l’auteur nous renvoie la réalité en face, se battre, survivre, peut-être s’enfuir ….

« Bientôt, habités d’un espoir fou, ils poseront le pied sur ce fragment d’Europe. À cet instant fugace où l’oubli du passé et la promesse d’un futur se confondent dans l’éternité, seul comptera pour eux ce premier pas. »

Arrachés à leurs racines, à leur enfance, à leur quotidien, comment peuvent-ils se construire, avancer ? Sur quelles bases ?

« Ne pas flancher, ne surtout pas se laisser envahir par les images venues du passé. »

Aller où ? Dans un camp, parqués, au milieu des autres, dans des conditions limites en attendant des jours meilleurs ? Est-ce une solution ? Trouver une association d’aide aux migrants qui ne soit pas dépassée, débordée, pour les accompagner ? Ne pas avoir peur, ne pas se retourner ou sursauter au moindre bruit ? Que faire, comment ?

C’est tout ça et bien plus encore que nous présente l’auteur. Avec des phrases courtes qui font mouche, un style unique sobre et factuel tout en étant d’une poésie merveilleuse.

« Le parfum poudré des frangipaniers s’attarde dans l’air, infuse ses notes suaves de vanille et d’amande dans l’incandescence du jour déclinant. Des flâneurs longent le rivage basaltique du lac, laissant leur regard voguer vers l’horizon. »                                                                                  

En lisant, je serrais les poings, me retenant de hurler « Ce sont des gosses, ils ne devraient pas vivre ça. » Je sais que ça existe, que parfois c’est même pire, l’innocence perdue, le regard éteint … Peut-on se relever ?

Makiadi est une jeune fille meurtrie, blessée, engagée dans un combat qu’elle n’a pas voulu. Un jour, au cours d’une des sorties imposées, elle rejette ce qu’on lui demande et recueille une petite fille au nom délicieux : Divine. C’est leur histoire, leur périple, ensemble ou séparées que nous découvrons. Mais il y aussi tous ceux qui gravitent autour d’elles : les miliciens, les aides humanitaires, les rencontres d’un jour ou plus…. Elles subissent et voient la violence mais leur lien les porte et les fait tenir même quand elles ne se voient pas.

Quelques légendes transmises par la famille sont insérées dans le texte, rappelant l’importance de l’oralité. Et quand un conte passe de génération en génération, c’est que la vie est encore là, que la tradition n’est pas étouffée, et c’est une victoire.

L’oiseau bleu c’est une musique, un chant de désespoir puis d’espoir, c’est un cri d’horreur mais de temps à autre un cri de joie, c’est entendre toutes ces voix que certains essaient d’étouffer, c’est se dire qu’il est essentiel de lire des romans comme celui-ci pour ne pas oublier ….


"À la santé des Mohicans" de Louis Cabaret

 

À la santé des Mohicans
Auteur : Louis Cabaret
Éditions : Liana Levi (2 Avril 2026)
ISBN :  979-1034912278
160 pages

Quatrième de couverture

Un bar de quartier, non loin d’une usine, tenu par une femme, Helda. C’est là que les batailles ouvrières se trament, que les liens amicaux se nouent. Et quelquefois les rencontres amoureuses. Celle, tardive, du représentant syndical de l’usine, Jean-Jo et de la patronne du bar, apportera une fille qui sera choyée par l’ensemble des clients. Louison deviendra la petite spectatrice des réunions syndicales, communautés éducatives hors normes.

Mon avis

Pas très loin de l’usine, il y a le bar d’Helda. Elle le tient d’une main de fer dans un gant de velours, comme une famille aimante. Chacun sa place, des échanges, de l’écoute. C’est d’ailleurs là que se réunissent les ouvriers pour discuter, refaire le monde et surtout réfléchir aux décisions des patrons. Ils sont tous syndiqués ou presque, certains plus investis que d’autres mais tous prêts à défendre leurs droits sans baisser les yeux, sans rien lâcher de la lutte héritée de leurs prédécesseurs. Ça fait partie de leur ADN.

Parmi les clients, il y a le curé, François. Certains veulent oublier qu’il s’est consacré à Dieu, qu’il demande de la droiture. Lui, il essaie d’être présent, de se glisser au milieu d’eux l’air de rien. C’est d’ailleurs lui qui apporte un livre à Helda, soudainement prise d’une envie de lecture.

« À chaque moment de creux, elle l’ouvrait et lisait, avec l’impression de comprendre tout ce que l’auteur avait voulu dire. Comme si ça sortait d’elle. […] Le texte la traversait. Lire, c’était vivre. Elle ouvrit un cahier et se mit à écrire. »

Helda se confie sur le papier, elle se met à nu. Et on pénètre, sur la pointe des pieds, dans l’intimité de cette femme qui ne dit pas grand-chose sur elle, sur son passé. On découvre la grande sensibilité qui l’anime, son besoin de semer le bonheur, de l’offrir.

Le bar, c’est le lieu de vie, celui où on grandit, où on se dispute, où on s’aime, où on passe par différents états avec les copains, les amis, selon ce qu’on partage. C’est un endroit où les liens sont forts, presque indestructibles malgré, parfois, les désaccords. Ils sont tous là les uns pour les autres. Quelques fois il faut se forcer un peu, ce n’est pas toujours facile l’amitié. On est sur un pied, sur l’autre, maladroit face à la maladie par exemple. Tant que tout tourne, c’est facile, ça coule tout seul mais dès que l’un ou l’autre est confronté à un problème, il y a des hésitations, des gaucheries, des erreurs. Il est alors nécessaire de ne pas perdre pied, de penser au cap qu’on veut garder.

C’est un récit empli d’humanité. Louis Cabaret a un regard acéré sur les personnages qu’il présente, comme s’il les avait côtoyés lui-même (et il y a un peu de ça, dans sa famille, des personnes ont travaillé, lutté, agi en tant que délégués du personnel), ça sent le vécu. Il parle de la vie de tous les jours, avec une analyse très fine des situations banales. Les dialogues sont très vivants. Il montre combien le café d’Helda a « fédéré » les individus, créant une communauté solide, parfois déstabilisée par un événement mais capable de faire face, et où chacun épaule les autres, sans compter. Ça vit, ça vibre, ça transmet. On suit Helda et les siens sur trois générations, on sent la force de la transmission, de ce qu’on apprend au contact des camarades, des vrais, de ceux qui ne trichent pas ou seulement pour la bonne cause.

Tous ceux qui vivent là se ressemblent, s’assemblent et sont malgré tout différents, c’est tout le charme de l’histoire. Avec son écriture précise, altruiste, et son style direct et réaliste, l’auteur nous offre un roman extraordinaire mettant en scène des vies ordinaires, comme on peut en rencontrer si on ouvre les yeux et le cœur.


"Les bûchers de Calcutta" d'Abir Mukherjee (The Burning Grounds)

 

Les bûchers de Calcutta (The Burning Grounds)
Auteur : Abir Mukherjee
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson
Éditions : Liana Levi (2 Avril 2026)
ISBN : 979-1034912322
430 pages

Quatrième de couverture

Wyndham, l’inspecteur britannique de la Police impériale, ex-opiomane au cœur et à la carrière brisés, découvre le corps d’un riche mécène bengali au pied des bûchers funéraires de Calcutta. L’enquête menée en cinq jours et cinq nuits le conduit sur les traces d’une star anglo-indienne, en tournage au milieu des temples de Bishnupur, à 140 km de la capitale du Bengale. Le film a été financé par le bienfaiteur assassiné. Parallèlement, son ancien adjoint, Banerjee, refait surface après trois ans d’exil en Europe et se voit confier par son oncle le soin de retrouver sa fille photographe un peu trop émancipée qui s’est mystérieusement volatilisée. Rapidement, les deux affaires n’en font plus qu’une. 

Mon avis

Abir Mukherjee est un écrivain d’origine indienne, né à Londres en 1974. Il est traduit en France depuis 2019 et écrit principalement des romans qui se déroulent en Inde après 1919 (c’est le sixième). On y retrouve des personnages récurrents que l’on voit évoluer (mais chaque histoire peut se lire séparément).

Cette fois-ci, nous sommes à la fin des années 20. Sam Wyndham, inspecteur britannique de la Police impériale a été mis sur la touche. On lui reproche son attitude. Lui, il le sait : il a écouté sa conscience et désobéi deux fois à ses supérieurs. Pour autant, il n’a pas été viré. Son ancien adjoint, Satyendra Banerjee, un indien, a quitté le pays et voyage à l’étranger depuis trois ans. Ils n’ont plus de contact alors qu’ils étaient proches.

Un soir, le corps de J.P. Mullick, un riche mécène du cru, est découvert égorgé près des bûchers funéraires. C’était un homme estimé, magnanime et sans histoires en apparence. Pourquoi a-t-il été déposé là ? Contrairement à ce qu’il pensait, Sam est chargé de l’enquête. Il ne dit pas non, plutôt satisfait de reprendre du service pour quelque chose de sérieux.

« Mais j’aspire tellement à travailler de nouveau sur de grosses affaires. À révéler la vérité ; rendre justice à ceux qu’on a tués et la réclamer pour ceux qui leur survivent ; voilà ce qui compte, voilà ce qui me pousse à me lever chaque matin, et j’en suis privé depuis longtemps. »

Le même jour, dans un bar où il a quelques habitudes, il aperçoit Estelle Morgan, une actrice anglo-indienne, venue tourner un film. Il est en admiration devant elle ... Mais il doit mener des investigations et déjà rencontrer l’épouse, le fils et le personnel de Mullick.

Lorsqu’il arrive chez lui, son serviteur lui annonce une visite. C’est Satyendra qui est revenu au pays ! Les deux hommes sont maladroits, ne savent pas comment se comporter, que sont devenues leur amitié et leur complicité ? La cousine de Satyendra, la seule femme photographe de la ville, a disparu. Il a peur qu’elle ait des problèmes et il demande à Sam de l’aider car elle est sans doute en danger. Ils se mettent d’accord, ils s’épauleront sur les deux affaires afin de les résoudre.

L’évolution des deux individus est bien pensée. Celui qui a voyagé est devenu « un autre homme », moins naïf, plus mûr mais encore englué dans les préjugés et le contexte familial, le fait « d’obéir » à son père, de répondre à ses attentes. L’autre reste attaché à une part de son passé, même si certains démons se sont éloignés…

Le récit, mené de main de maître, est absolument excellent, l’auteur explique, dans les dernières pages, d’où vient son inspiration et c’est très intéressant ! Les recherches servent de fil conducteur mais il y a un réel travail de fond pour les descriptions de la vie sur place, de l’atmosphère, des ressentis des uns et des autres. À travers les différentes situations, on visite la ville et les environs, on voit les extrêmes car tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, les castes existent encore et font du mal.

Des thèmes profonds sont abordés, comme les unions mixtes, le poids des origines, la paix, la ville de Calcutta, ni britannique, ni indienne, entre les deux, se cherchant ainsi que ses habitants (le port du sari lorsqu’on n’est pas indienne mais mariée à un indien est une grande question…), doivent-ils se fondre dans le paysage ou montrer qui ils sont ? On sent que ça bouge là-bas, que tout est moins figé, que les gens commencent à oser….

Le roman alterne les chapitres à la première personne, donnant tour à tour la parole à Sam ou à Satyendra. On peut comparer leur analyse face aux mêmes situations. À la base, ce sont deux personnages que tout oppose et pourtant ils arrivent à se comprendre, à se soutenir et même à se donner des conseils. Leur relation s’équilibre.

L’écriture (merci aux traducteurs) est complète, profonde (rien n’est survolé) mais pas du tout rébarbative. Le rythme est parfait avec ce qu’il faut de rebondissements pour maintenir l’intérêt.
Je ne me lasse pas de lire Abir Mukherjee !

 

NB : J’ai particulièrement apprécié les pages 238 et 239, lorsque Satyendra s’interroge sur Gandhi et son rôle. C’est tellement juste !

« La liberté a toujours nécessité la violence.
Et si pourtant M. Gandhi avait raison ? Et s’il était possible de l’obtenir par des moyens pacifiques ? Et si nous pouvions libérer un peuple -des centaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants- de l’assujettissement sans avoir recours à la violence ? Ce serait incroyable, non ? Ce serait une source d’espérance, une inspiration, non seulement pour les Indiens et les Britanniques, mais aussi pour toute l’humanité. »


"Les invisibles" de R. J. Ellory (A Darker Side of Paradise)

 

Les invisibles (A Darker Side of Paradise)
Auteur : R. J. Ellory
Traduit de l’anglais par Étienne Gomez
Éditions : Sonatine (2 Avril 2026)
ISBN : 978-2383992691
552 pages

Quatrième de couverture

1975, Syracuse, État de New York. Rachel Hoffman, nouvelle recrue de la police locale, est appelée sur sa première scène de crime : une institutrice vient d'être assassinée. À côté du corps, un étrange message tiré de La Divine Comédie de Dante. Peu après, une deuxième victime est découverte. C'est le début d'une série d'homicides à laquelle Rachel va être intimement mêlée, nouant une relation très particulière avec le mystérieux assassin. Cinq ans plus tard, alors que l'affaire semble close, une nouvelle vague d'assassinats frappe New York, étonnamment similaires à ceux de Syracuse. Rachel, qui s'apprête à rejoindre l'unité d'analyse comportementale du FBI, ignore encore qu'il lui faudra plus d'une décennie, avec nombre d'autres meurtres à la clé, pour peut-être résoudre cette enquête très personnelle qui, peu à peu, va virer à l'obsession, à la paranoïa, et la mener aux confins de la folie.

Mon avis

On est en 1975, Rachel Hoffman vient d’intégrer la police. C’est une femme et à cette époque, il n’est pas simple pour elle de faire sa place, les collègues hommes auraient tendance à la regarder de haut et à se dire qu’elle n’est pas aussi compétente qu’eux. Mais elle n’est pas du genre à baisser les yeux, à se laisser écraser. Son boulot, c’est toute sa vie. Dans sa famille dysfonctionnelle, elle a été rejetée, cabossée, elle s’est relevée et ne s’encombre pas d’une vie personnelle trop importante. Elle a érigé des barrières autour d’elle, une façon de se protéger, de s’isoler, d’afficher : « je suis autonome et forte », mais est-ce vivre et être épanouie ?

« Rachel s’était souvent demandé sir son choix de carrière n’avait pas été seulement un moyen de s’assurer une routine. »

La voici sur sa première scène de crime, une enseignante assassinée dans des conditions particulières et un message extrait de La Divine Comédie de Dante. D’autres crimes suivent, liés à ce même livre par des textes trouvés sur les lieux. Elle cherche, s’obstine, veut comprendre le cheminement mental du tueur.

« -Comprendre quoi ?
-Pourquoi les gens font ce qu’ils font. Ce qui les pousse à tuer. D’où leur vient ce genre de motivation. »

L’affaire finit par être classée mais elle la hante toujours jusqu’à ce que l’histoire se reproduise … Un imitateur ou autre ? Rachel se sent concernée par cette affaire hors normes, elle ne lâchera pas mais où cela va-t-il l’entraîner ?

R.J. Ellory excelle à évoquer les traumatismes de l’enfance, à rappeler combien est mince la frontière entre le bien et le mal. Fait-on tous face à la réalité de la même manière ? Qu’en serait-il de jumeaux séparés à la naissance et élevés dans deux foyers diamétralement opposés ? La science du comportement peut-elle apporter des réponses ?

L’écriture (merci au traducteur) est profonde, le style dense, l’aspect psychologique des différents protagonistes est essentiel et a une place primordiale. C’est travaillé et bien fait mais noir, il faut le savoir. L’auteur plonge dans les tréfonds de l’âme humaine, dans ses aspects les plus ténébreux, il analyse les motifs qui déterminent chaque acte, les raisons de tels agissements. Il réfléchit sur les répercussions du passé, de l’activité professionnelle sur le caractère de chaque individu.

La quête de Rachel vire à l’obsession, elle ne vit, mange, respire que pour ça… Elle est engluée dans ses recherches et ne lève pas les yeux sur autre chose. Personne ne la comprend ou alors si peu… C’est comme une immense partie d’échecs entre elle et celui ou ceux de l’ombre « Les invisibles » qui jouent à cache-cache avec elle. Est-elle manipulée ou n’a-t-elle plus le recul nécessaire pour avancer ? Tout cela l’use, mais elle est opiniâtre, volontaire… Ressortira-t-elle indemne ? Trouvera-t-elle un équilibre ?

J’ai beaucoup apprécié cette lecture malgré son côté sombre, l’atmosphère est parfaite, étouffante juste ce qu’il faut. Et l’intrigue, étalée sur plusieurs années, est menée de main de maître !

"Sur leurs traces" de Pétronille Rostagnat

Sur leurs traces
Auteur : Pétronille Rostagnat
Éditions :  HarperCollins (2 Avril 2025)
ISBN : 979-1033919193
352 pages

Quatrième de couverture

Jérémy Bouscarat est infirmier à l’hôpital Lariboisière. Une nuit, alors qu’il fume devant les urgences, une voiture pile face à lui. Au volant, une femme en état de choc ; à l’arrière, deux enfants blessés par balle. Lorsque le commandant Alexane Laroche arrive sur place, la mère est introuvable. Pourquoi s’est-elle évaporée dans la nuit ? Pour la flic démarre une course contre la montre ; pour l’infirmier, une quête obsessionnelle qui le transformera à jamais. Qui des deux aura le fin mot de l’histoire ?

Mon avis

Jérémy est infirmier aux urgences, il n’a plus que son boulot dans sa vie et il est proche du brun out tant il y a du travail. Ce soir-là, une voiture arrive à l’hôpital. Deux enfants blessés à sauver. Il jette à peine un œil à la conductrice. Le plus important, ce sont les gosses.

Comme l’un des deux est blessé par balle, la police débarque. C’est la commandante Alexane Laroche (héroïne récurrente de l’auteur), elle s’aperçoit que la mère a disparu. Pourquoi ? Fuit-elle quelque chose ? Avec son équipe, elle mène des recherches pour retrouver cette maman. De son côté, Jérémy est intrigué, déstabilisé. Il se pose des questions et va chercher, lui aussi, à comprendre.

Le lecteur suit les deux enquêtes en parallèle. Le quotidien de Jérémy et celui d’Alexane ne se ressemblent pas, chacun a ses raisons pour mener des investigations, pour aller au bout.

L’écriture de l’auteur est prenante, les rebondissements sont nombreux et maintiennent le suspense.  Il n’y a pas de temps mort

J’ai eu du mal à m’attacher aux personnages et les invraisemblances m’ont un peu dérangée même si je reconnais que c’est bien ficelé et que tout s’emboîte.

J’apprécie beaucoup Pétronille Rostagnat, mais cette fois-ci, il m’a manqué quelque chose. C’était « trop » pour moi. L’idée de base est bonne mais peut-être que la surenchère est trop présente pour que je rentre dans l’histoire. C’est dommage mais pas rédhibitoire, je la lirai encore !

"Les larmes d'Isabela" de Gérard Coquet

 

Les larmes d’Isabela
Auteur : Gérard Coquet
Éditions : M + (19 Mars 2026)
ISBN :  978-2382113400
390 pages

Quatrième de couverture

1946. De Madrid aux quais de Lisbonne, une traque implacable entraîne des hommes et des femmes en fuite vers l’inconnu. Dans l’ombre des dictatures et des prisons, certains survivent, d’autres disparaissent. Tous portent en eux des blessures que rien n’efface. Au fil des exils, les voix se croisent : celle de Santiago, résistant traqué, de Doña Eva, figure ambiguë de Lisbonne, de Lucía, jeune femme téméraire. De Sisa et de sa folie. Entre fidélité et trahison, désir et vengeance, chacun affronte la part d’ombre qui le poursuit.

Mon avis

« Ici, les hommes n’ont ni passé ni avenir. Ils survivent juste, en attendant quelque chose qui ne vient jamais. »

1946, l’Espagne, le franquisme. Ceux qui adhèrent et y croient, ceux qui les combattent. Un raccourci ? Oui, car rien n’est jamais blanc ou noir, ce roman est là pour nous le rappeler.

Tout débute à Madrid, où des documents secrets et importants changent de main. Non sans dégâts, un blessé grave qu’un docteur et Lucía viennent soigner discrètement. On fait alors connaissance avec cette jeune femme rebelle, intelligente, déterminée et le plus souvent, prête à tout.  Suite à ça, la police mène l’enquête. Ils sont plusieurs dont Ramón Gutiérrez à qui on confie l’essentiel des recherches. Il ne comprend pas pourquoi lui, ce n’est pas sa spécialité. Quelque chose lui échappe et déjà le lecteur sent le poids des non-dits. On lui adjoint deux brutes épaisses, du style « je cogne et je réfléchis après, je torture pour avoir une réponse… » et il arrive à imposer un petit jeune qui lui semble dégourdi pour l’aider dans ses démarches.

Il est plutôt adepte des méthodes où on observe, on discute, voire on fait des compromis. Rien à voir avec ce que pensent ceux qui bossent avec lui. Donc pas facile. Et puis, au-dessus, sa hiérarchie demande des comptes. Il veut prendre le temps, les seconds non. Leurs façons de fonctionner se heurtent et chacun avance ses pions, espérant faire mieux que l’autre. La communication s’en ressent et c’est plus compliqué pour progresser.

Ce récit offre plusieurs points de vue, ceux qui investiguent, ceux qui fuient, ceux qui se cachent, ceux qui manipulent etc et les réactions des uns et des autres. Dans les luttes de pouvoir, on comprend vite que beaucoup ont une part d’ombre, qu’il est difficile d’éviter la violence pour obtenir des résultats. J’ai trouvé cet aspect du texte très pertinent, cette ambivalence entre le bien et le mal… Au nom de la liberté, peut-on tout se permettre ?

Les personnages sont intéressants, il y a de très beaux portraits de femmes. Ce qui est encore plus captivant, c’est de voir leur évolution au fil des événements. Comment les faits peuvent changer leurs perceptions. Santiago m’a plu. Finalement, il s’adapte quand il n’a pas le choix, il ne reste pas trop à ressasser, c’est bien et c’est ce qui l’aide à tenir dans les moments plus difficiles. Il a une force de résilience hors du commun.

Je n’ai jamais été perdue et je n’ai ressenti aucune longueur. J’ai apprécié que certains protagonistes aient une part plus fragile, cela les rend d’autant plus humains. Il y a du rythme, tout s’enchaîne. L’écriture de l’auteur est fluide, prenante. J’ai lu d’autres titres de lui et il a vraiment sur se renouveler.

Je pense que, pour écrire ce livre, il s’est beaucoup documenté. Il évoque Francisco de Quevedo, un poète, que je ne connaissais pas et cela m’a donné envie de le lire ainsi que l’histoire du franquisme. Il parle également d’Isabela que j’ai pu découvrir et ainsi comprendre le titre. Cela m’a fait froid dans le dos d’ailleurs…

 Un texte abouti et une belle réussite !