"Les silencieuses" d'Anna McPartlin (The Silent Ones)

Les silencieuses (The Silent Ones)
Auteur : Anna McPartlin
Traduit de l’anglais (Irlande) par Valérie Le Plouhinec
Éditions : Cherche Midi (16 Avril 2026)
ISBN :  978-2749185576
410 pages

Quatrième de couverture

Par un matin glacé de janvier 1980, sur une plage battue par les vents du Kerry, on découvre le corps d'un nouveau-né abandonné au creux d'une dune. La première à arriver sur les lieux est Mary Shea, jeune garda de la police locale. Très vite, l'affaire prend une ampleur nationale : une équipe d'enquêteurs de Dublin est dépêchée sur place. Mais dans le Kerry, les secrets se taisent et les langues ne se délient pas facilement. Seule Mary, qui connaît mieux que quiconque les usages de sa ville, parvient à convaincre certaines femmes de témoigner.

Mon avis

1980, le Comté de Kerry, en Irlande, la côte battue par les vents. Les familles de pêcheurs ou avec des petits boulots vivent sur place. Les femmes effacées et disponibles à la maison, les hommes au travail ou au pub. Ils règnent en mâles, sûrs de leur supériorité et donc de leur pouvoir.

Dans la police, une jeune garda : Mary Shea. Elle a réussi à obtenir un poste. Pourtant, son père, préfet adjoint, ne voulait pas, ce n’est pas une fonction pour une femme. D’ailleurs, ses collègues doivent penser la même chose puisqu’ils la cantonnent à préparer le thé et taper les rapports d’audition ou autres. Elle, elle serre ses poings au fond de ses poches, elle arrive à l’heure, ne rechigne devant rien, et parfois glisse une remarque, histoire de rappeler qu’elle existe.

« Je répondais au téléphone, je tapais les rapports, j’endurais les moqueries, les insultes, les remarques blessantes, les mains aux fesses, et j’attendais mon moment, l’occasion de briller, de leur montrer qui j’étais et de quoi j’étais capable. »

Ce matin-là, un nourrisson est retrouvé assassiné dans les dunes. Lorsqu’elle arrive sur place, Mary est bouleversée par ce petit être. Elle veut lui rendre justice et comprendre qui a pu l’abandonner ici et pourquoi.

Ses collègues commencent l’enquête puis rapidement on leur envoie une équipe de Dublin. Mary est sollicitée pour une ou deux auditions. L’inspecteur Foley, un peu plus « ouvert » d’esprit que les autres réalisent assez vite que Mary sait faire parler les femmes, elle leur inspire confiance, les protège des mains trop directes des médecins qui les examinent avec mépris. Il décide d’en faire une adjointe mais attention, il la prévient : un faux pas ou si elle ne lui est plus « utile », il se passera d’elle.

Tous ces hommes ont une fâcheuse tendance à la conclusion hâtive, facile, et « on passe à autre chose, même s’ils doivent sortir des théories qui ne tiennent pas vraiment la route, ils sont satisfaits.

Mais la garda creuse plus loin, recoupe les témoignages, analyse, observe, réfléchit, revient en arrière puis progresse à nouveau, elle veut la vérité et ne lâche rien. Elle dénonce les dérives quand elle le peut. Elle est à la fois forte et pleine de doutes. Une belle personne qui, je le souhaite, reviendra dans d’autres romans.

Ce récit, inspiré de faits réels, est une véritable « peinture » sociale d’une Irlande encore engoncée dans les traditions, les non-dits, les silences, les « qu’en dira-t-on », les opinions tranchées. Certains individus sont misogynes, ont des œillères et refusent le droit à la différence… Pas de mère célibataire, pas d’union libre, pas d’homosexualité, pas d’amant-e …. Ou alors, on fait l’autruche, et ceux qui sont concernés doivent se cacher sous peine d’être mis au pilori. Heureusement, depuis 1980, les choses ont un peu évolué…

L’écriture (merci à la traductrice) est plaisante, addictive. En tant que femme, je me suis attachée à Mary, à ses luttes pour obtenir des réponses. L’histoire s’articule entre les enquêteurs et les habitants, les premiers agissant parfois sans aucune délicatesse, et les seconds se taisant le plus possible, peut-être dépassés par les événements.

Les dialogues, les scènes décrites, tout est très juste, je n’ai ressenti ni longueur, ni répétitions. Les investigations donnent du rythme et les hypothèses de Mary sont intéressantes, elle aime son métier et le fait bien. Et elle commence à donner un coup de pied dans la fourmilière des « bien-pensants » afin de ne plus être réduite au rôle de bonniche. Une femme audacieuse, courageuse et droite !

 

"Anonîmes" de Mehdi Tahenni

 

Anonîmes
Auteur : Mehdi Tahenni
Éditions : Preface Factory (1er Avril 2026)
ISBN : 979-1041593316
452 pages

Quatrième de couverture

Nîmes. La Féria bat son plein. Tandis que les arènes résonnent des clameurs de la foule et que le sang des taureaux imbibe le sable, un autre prédateur rôde dans les ruelles de la cité romaine. On l'appelle le Tueur de la Féria. Chaque année, il frappe pendant la grande célébration. Ses victimes portent les stigmates d'une rage méthodique. Ses messages, peints en rouge sur les monuments antiques, sont autant d'énigmes que de déclarations de guerre. Puis il disparaît jusqu'à la Féria suivante. L'enquête est confiée à Vincent Punti, policier expérimenté mais borderline, qui navigue entre le commissariat et les zones grises de la ville. Face à lui, dans le quartier de Pissevin, Farouk Fellah, figure respectée et crainte, dont le simple nom suffit à faire trembler un braqueur armé. Deux mondes, deux hommes.

Mon avis

Nîmes, ses monuments, son atmosphère, ses corridas. Les Férias, ceux qui aiment, ceux qui sont révoltés. Chaque année, au cœur de l’événement, un assassinat. Avec une anagramme en rouge peint sur les murs près de la victime. Un message ? Pour qui ? Pour quoi ? Dans quel but ? Dénoncer la violence des toréros ? Mais comment sont choisis ceux qui passent de vie à trépas ? La police a toujours le sentiment d’arriver trop tard, de ne pas comprendre, de laisser échapper des indices importants.

Vincent Punti est chargé de l’enquête. C’est un policier au passé difficile, ça lui empoisonne la vie. Il a un frère mais il se voit peu. Son épouse accepte sa nature troublée mais elle le met en garde. Lui, il donne beaucoup au boulot, s’investit jusqu’à en perdre les pédales. Quand il investigue, il n’a plus de limites, il est prêt à tout, il prend des risques, trop quelques fois. Sa collègue Caroline essaie de le tempérer.

Il n’hésite pas à se rapprocher des hommes de l’ombre, les dealers ou truands si cela peut permettre de résoudre une affaire. Mais il réalise également qu’à force d’être entre ces deux mondes, il risque de se perdre, de tout confondre, de créer des liens qui ne sont pas les bons, de ne plus connaître ses priorités.

Cet aspect de sa personnalité est très bien abordé, l’auteur montre toute l’ambivalence des situations où l’on peut être écartelé, tiraillé, perdu… Quand Vincent cerne que son frère peut, éventuellement, lui apporter des informations, il ne sait pas comment se comporter. Que faire ? leur lien est à la fois fort et fragile, car ils ont beaucoup souffert ensemble dans leur enfance.

Dans ce thriller, personne n’est tout à fait blanc ou noir. Les tempéraments des protagonistes sont décrits avec précision. Chacun a une part secrète, ne se dévoilant que par bribes et encore pas toujours. Les influences des uns et des autres, les rencontres qui modifient la perception, les choix réfléchis ou non, rien n’est anodin.

Plusieurs thèmes sont abordés. Jusqu’où peut-on aller pour ses convictions ? Quelle est la place de la famille quand ses membres ne sont pas d’accord ? Qu’en est-il de la vengeance, du pardon, est-ce qu’on doit transmettre la première aux futures générations afin qu’elles reprennent le flambeau ? Comment peut-on séparer vie personnelle et vie professionnelle ?

Mehdi Tahenni a une écriture rythmée, nerveuse, musclée. Les dialogues sont vifs, ils mettent le lecteur au cœur des faits, au plus près de ce qu’il se passe. Les scènes décrites sont très visuelles, on pourrait faire un téléfilm sans problèmes. La ville de Nîmes joue un rôle important avec ses ruelles, ses bâtiments, sa météo. Les rebondissements maintiennent notre intérêt ainsi que les informations qui arrivent régulièrement.

J’ai particulièrement apprécié le fait que rien ne soit aussi évident que je le croyais. Plusieurs fois, j’ai pensé que j’avais tout compris et puis, je repartais dans une autre direction. Une intrigue bien pensée, menée tambour battant, sans temps mort.

Un livre réussi !

"Des diables et des saints" de Jean-Baptiste Andrea

 

Des diables et des saints
Auteur : Jean-Baptiste Andrea
Éditions : Iconoclaste (14 Janvier 2021)
ISBN : 978-2378801748
362 pages

Quatrième de couverture

Qui prête attention à Joe ? Ses doigts agiles courent sur le clavier des pianos publics dans les gares. Il joue divinement Beethoven. Les voyageurs passent. Lui reste.
Il attend quelqu'un, qui descendra d'un train, un jour peut-être.
C'est une longue histoire. Elle a commencé il y a cinquante ans dans un orphelinat lugubre.

Mon avis

Jospeh est un vieux pianiste qui joue dans les gares, comme s’il attendait quelqu’un. La musique, il l’aime, l’a aimée mais il n’a pas pu le dire, le montrer lorsqu’il était plus jeune. Alors il se rattrape, encore et encore…

Cinquante ans en arrière, orphelin, il est placé dans un institut n’accueillant que des garçons. Il découvre un univers fait de brimades, de décisions arbitraires, de violence de la part des encadrants. Mais il y a aussi la solidarité entre les pensionnaires, les réunions secrètes, les essais de rébellion, de fuite …

Et puis, il y a la rencontre avec un bienfaiteur qui vient avec sa fille Rose. Mais que peut-on espérer lorsqu’on est surveillé, brisé, rabaissé en permanence ?

C’est un roman noir, puissant, avec une écriture forte sans concession, sans misérabilisme. On sait que ce genre de lieu à exister, on préférerait ignorer les sévices subis par les jeunes qui étaient accueillis…

Les personnages sont intéressants, du vieux professeur de piano aux différents copains de Jospeh, tous avec des personnalités marquées, différentes, mais réalistes. On pourrait en faire un film tellement les scènes sont vivantes et bien décrites.

L’auteur sait construire un récit prenant, captivant, sans beaucoup sortir de ce lieu maléfique. Il a un style et une écriture où chaque mot est à sa juste place.

Un excellent livre !


"Justice indienne" de David Heska Wanbli Weiden (Winter Counts)

 

Justice indienne (Winter Counts)
Auteur : David Heska Wanbli Weiden
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par
Éditions : Gallmeister ( 7 Janvier 2021)
ISBN : 978-2351782323
420 pages

Quatrième de couverture

Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d'enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C'est là qu'intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à coeur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés. Lorsqu'une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins.

Mon avis

David Heska Wanbli Weiden, l’auteur, est membre d’un des sept clans qui forment la tribu Lakota. « Justice indienne » est son premier roman.

L’histoire est racontée par Virgil Wounded Horse, qui élève seul son neveu Nathan, suite au décès de sa sœur. Ils vivent dans une réserve du Dakota Sud. Il est régulièrement sollicité pour pallier au manque de la justice car les habitants de ce coin sont bien souvent laissés de côté, ils ne sont pas une priorité des autorités. De plus, la police tribale n’a pas le droit d’intervenir sur certains faits, par exemple les meurtres ou les viols, il faut alors appeler les « officiels » du gouvernement.

De nombreux sujets sont abordés dans ce récit. Le rapport à la terre (qui reste la propriété du gouvernement), à la nourriture (changer les menus, manger autre chose, moderniser l’alimentation), la scolarité (sur place ou plus loin, et pour quelles études ?), l’introduction de la drogue, de l’alcool, pour rendre les indiens dépendants, les soins médicaux, les traditions (quelle place leur donner ?), les lois imposées etc….

« En fait, on s’est tous fait coloniser comme des bêtes. Avant l’arrivée des Blancs, on n’avait pas de lois. Pas besoin. Pas besoin de boulots non plus, parce qu’on chassait notre nourriture ! »

Au-delà de l’intrigue, la description de la vie est très précise, mettant en exergue toutes les difficultés quotidiennes pour ceux qui sont tiraillés entre tradition et modernité, en colère parce qu’on ne les respecte pas… C’est aussi une approche politique.

« Peut-être pouvais-je faire un recours pour qu’on nous rende notre dignité, scellée dans une enveloppe officielle, les péchés du passé effacés comme par magie, disparus comme le bison. »

Virgil se voit confier une mission, en parallèle son neveu a des problèmes… Il se doit d’agir car c’est son peuple qu’il doit défendre. Pourtant, contrairement à d’autres, il n’est pas resté attaché aux traditions, il les a mises à distance, les pow-wow, les huttes de sudation etc … il s’en préoccupe peu.

« J’avais oublié depuis si longtemps ce que signifiait être indien. »

« Quand je baissai les yeux, je vis que les étoiles-toutes sans exception-se trouvaient maintenant dans mes mains, elles éclairaient mes veines, mes muscles, mes os.
Je restai là, seul avec mes ancêtres, et les écoutai. »

Pour réussir, il doit choisir ses priorités, guérir et protéger la communauté. Rien ne lui est épargné, des gangs font régner la terreur, comment les stopper sans mettre qui que ce soit en danger ? Certains passages, réalistes, sont violents…

Parmi les personnages, il y a Marie, une jeune femme proche de Virgil. Ses parents font tout pour qu’elle puisse poursuivre des études en dehors de la réserve, elle ne sait pas quelle décision prendre.
Nathan, lui, comme beaucoup d’adolescents, se cherche, il a envie de se rebeller, de vivre sa vie.

Cette lecture a été très plaisante, j’ai apprécié l’atmosphère mise en place, les paysages, la précision des rites indiens (à la fin du livre, on sait que ce qui a été présenté, c’est ce qui peut être partagé, le reste est secret). Il y a du rythme, de l’action, certains individus évoluent bien (je pense à Tommy), d’autres déçoivent…

Je vais regarder si cet écrivain a rédigé d’autres titres !


"Frankie Elkin - Tome 1 : L’été d’avant" de Lisa Gardner (Before She Disappeared)

 

Frankie Elkin - Tome 1 : L’été d’avant (Before She Disappeared)
Auteur : Lisa Gardner
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Deniard
Éditions : Albin Michel (3 Janvier 2024)
ISBN : 978-2226465368
454 pages

Quatrième de couverture

Frankie, la quarantaine, ancienne alcoolique, est un loup solitaire. Lorsqu'elle apprend qu'une adolescente haïtienne a disparu de Mattapan, quartier chaud de Boston, elle se jure de tout mettre en œuvre pour la retrouver, quitte à risquer sa peau.

Mon avis

C’est dans ce roman que le lecteur fait connaissance de Frankie Elkin. Elle a la quarantaine, alcoolique repentie (mais souvent tentée), pas d’attaches, pas de domicile fixe, elle va au gré de ses recherches. Son but ? Retrouver des personnes disparues. Celles pour qui la police a abandonné les investigations faute d’indices ou d’informations.

Pour cette première enquête, elle recherche Angelique, une adolescente qui a disparu dans un quartier mal réputé de Boston, où vivent beaucoup d’Haïtiens. Elle y est installée depuis quelques années avec son frère plus jeune et sa tante. Un soir, après les cours au lycée, elle n’est pas rentrée, son téléphone et son sac ont été récupérés mais rien d’autre…

Frankie s’installe sur place, un petit boulot, un logement de fonction. Et sur son temps libre, elle questionne, elle fouille, elle observe, elle capte les non-dits, interprète les regards et les silences.

Sa blancheur et ses interrogations dérangent les habitants, personne ne souhaite lui parler, lui transmettre des informations mais elle ne lâche pas. Elle arrive à parler un peu à la police, au petit frère, aux copines.

Cette jeune fille a-t-elle choisi de disparaître ou a-t-elle été enlevée ? Quelle que soit la réponse, qu’est-ce qui a pu motiver une telle situation ? Frankie analyse, creuse, insiste, montre parfois ce qu’elle a déjà compris et après elle fait des déductions. Elle essaie de mettre en place des accords (donnant / donnant), pour échanger des « tuyaux » qui l’aideront à avancer. On découvre la précarité des gens du coin, les difficultés pour se faire une place.

L’écriture est fluide (merci à la traductrice), prenante. Le rythme est soutenu, la « détective » non officielle est attachante, avec ses forces et ses faiblesses. Régulièrement, elle est hantée par de vieux démons, ce qu’elle a vécu qui la ronge, ce qu’elle a raté, ce qu’elle veut réussir.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture !

Et j’ai noté cette phrase :

« J’adore son visage ridé ; c’est celui d’un homme qui sait ce que c’est le chagrin, mais aussi l’espérance. »

Frankie est comme cet homme, elle a souffert, elle connaît le chagrin mais elle cultive l’espérance pour résoudre des affaires tombées dans l’oubli.

"Mes vies volées à Lavilliers" de Yann Madé

 

Mes vies volées à Lavilliers
Auteur : Yann Madé (texte et dessin)
Éditions : Jarjille (1er Avril 2026)
ISBN : 978-2-493649-36-2
48 pages

Quatrième de couverture

Qu'est-ce que je pourrais avoir en commun avec Lavilliers ?
Certainement pas les voyages, même s'il n'est pas d'un pays et qu'il est d'une ville... Son monde est tellement vaste et inclassable. Toujours être où on ne nous attend pas : Saint-Etienne, Marseille ou Saint-Malo ? En commun la sidérurgie, l'amour de l'anarchie, la classe ouvrière ? La rage, l'envie d'être fort, le désir d'être tendre, une tension, un peu de dépression, de la danse, beaucoup de danses... Et une passion pour les rencontres avec l'autre.
Je suis l'autre... Mais, finalement, chacun garde sa vie à soi et n'appartient jamais à personne. Pourtant, je veux bien l’avouer ici, j'ai volé quelques vies à Lavilliers.

Mon avis

Yann Madé est né à Marseille mais il a une histoire particulière avec Saint-Etienne qu’il rejoignait avec ses potes en 4L pour des concerts dans les années 80.  Et puis, son éditeur pour ses bandes dessinées est stéphanois, alors le « pays » il connaît.

C’est sans doute pour ça qu’il a été sollicité pour faire une BD sur Lavilliers. Vous savez le chanteur stéphanois, celui qui dit « On n'est pas d'un pays mais on est d'une ville Où la rue artérielle limite le décor ». Un air fredonné par de nombreux habitants qui se retrouvent dans les paroles, comme un ADN qui colle à la peau.

Alors, Yann a dit oui avec dans l’idée de montrer comment Lavilliers est intimement lié à sa vie. Leur première « rencontre » dans une médiathèque où il a vu ses disques. Comment certains titres ont influencé son quotidien, comment d’autres lui ont « parlé » parce qu’il se reconnaissait dans les paroles, ou dans le côté militant de l’artiste.

Peu importe que certaines choses aient été un peu « transformées » volontairement ou pas, par les médias ou le troubadour, l’essentiel n’est pas là. D’ailleurs l’auteur n’a pas juré de dire la vérité, toute la vérité … il a simplement offert un regard, une approche de cet homme atypique qui part d’un fait divers, d’un voyage, d’un poème pour écrire et chanter en mêlant les styles : chanson française, rock, reggae, salsa et bossa nova … Pour nous faire danser, vibrer, chanter et nous enchanter ….

Cet album, c’est le récit de la place que Lavilliers a eu dans le quotidien de Yann Madé (avec des pauses quelques fois), leurs chemins qui se croisent, se répondent …  Je sais que de nombreux stéphanois ressentiront le même écho, d’ailleurs la collection s’appelle « La Belle 42 » et parle surtout aux gens d’ici.

Les dessins sont dans un style très personnel, des cases irrégulières, des bulles qui chevauchent les limites, des couleurs pas très vives, beaucoup de visages marqués, des décors rares mais très parlants. On dirait qu’il trace avec beaucoup de force, pour « imprimer » les émotions en même temps que les images. Et puis des extraits de différents titres placés à bon escient.

C’est un roman graphique très réussi. À lire et à relire avec sur la platine, un CD de Bernard Lavilliers ….  



"L'assassin de Pigalle" de Gabriel Katz

 

L’assassin de Pigalle
Auteur : Gabriel Katz
Éditions : City Edition (8 Avril 2026)
ISBN : 978-2824625782
320 pages

Quatrième de couverture

Paris, 1945. Alors que la guerre vient tout juste de se terminer, un cadavre est découvert dans un hôtel borgne de Pigalle. L’assassin, arrêté sur les lieux, est un vagabond, dont la dernière adresse était le camp d’Auschwitz.
L’homme qu’il a tué d’une balle dans la tête était un antiquaire véreux, un petit escroc sans envergure qui aurait été membre de « la Carlingue », la Gestapo française. C’est en tout cas ce que son assassin affirme. Mais rien ne le prouve, si ce n’est sa parole…
L’affaire est confiée à Max Weber, un flic désabusé que sa hiérarchie pousse à classer l’affaire.

Mon avis

Paris, 1945, une ville libérée mais blessée, fatiguée, lasse. Des stigmates qui ne permettent pas de tourner la page, de se dire que tout est fini. Les habitants, eux, essaient d’oublier, d’avancer…

Pigalle, un quartier à peine propre, un hôtel quelconque, un cadavre dans une chambre saccagée. La police arrive sur place, personne n’est sorti donc l’assassin est encore dans les murs. Max Weber, un flic d’une trentaine d’années mais qui fait plus vieux vu ce qu’il a vécu à la guerre, découvre un homme prostré dans les WC, une arme à ses pieds. Sans résistance, il se laisse arrêter. Il s’appelle Mendel Jankovic.

Il parle peu, à part pour donner son nom, montrer son bras tatoué, dire qu’il était à Auschwitz et qu’il a tué Antoine Moray parce que c’était un ancien de la Carlingue, la Guestapo française, qui lui a volé des œuvres d’art. Parmi eux, des truands, des ex policiers, des faux jetons qui jouent double jeu… Sur ce point, l’auteur s’est remarquablement documenté car il évoque des faits, des individus ayant existé et parfaitement en phase avec le contexte qu’il décrit.

Les supérieurs de Max aimeraient classer l’affaire, ils ont d’autres choses plus importantes à gérer. Lui, il en discute avec Augustine Derval, l’avocate commis d’office. Oui, l’ancien déporté a supprimé un homme mais ce dernier aurait dû être arrêté pour ses exactions… Alors, est-ce qu’il doit être guillotiné pour son acte ? N’a-t-il pas eu sa dose de souffrance ? Le défendre, prouver que Moray était une « ordure », c’est offrir à Mendel un vrai procès avec, peut-être, au bout, la paix et la tranquillité….

Le flic et l’avocate finissent par se comprendre. Il cherchera les preuves des méfaits de Moray, elle montera le dossier. Mais ils dérangent ! Certains n’ont pas envie de voir ressortir le passé, quelques-uns ont changé de vie, se sont fait discrets et préfèrent qu’on ne reparle plus de ce qui a été. Mais ce n’est pas si loin, pas enterré du tout… On ne peut pas toujours se cacher …

Max n’a pas de méthodes traditionnelles, il se sert de son expérience, il ne pense pas aux « normes », aux codes, aux règles à appliquer. Il agit à l’instinct, quitte à déformer la vérité pour obtenir des informations, il est pugnace, un peu asocial (ses parents sont partis vivre loin, il est installé dans le vieil appartement comme s’il allait le quitter…). Il a un caractère mi ombre/ mi lumière, très intéressant. Il n’est pas toujours à l’aise avec sa profession….

« Il ne l’aurait pas cru, mais la guerre, c’était plus simple. Selon la couleur de l’uniforme, on tire ou on ne tire pas. La police, c’est autre chose, une espèce de flou, un monde sans repères. Une pièce de théâtre un peu surjouée, où les rôles ne sont jamais très bien définis.
Dans les deux cas, on ne peut tourner le dos à personne. »

Angélique a un fort tempérament, elle veut imposer son rôle d’avocate au milieu de « mâles » qui la toisent, qui se moquent parfois. Max a besoin de ses compétences et ils se soutiennent.

Le roman alterne les chapitres où l’on suit l’enquête délicate de Max Weber d’une part et de l’autre, Antoine Moray qui explique sa vie, ses choix, comment il a agi et pourquoi.

J’ai trouvé l’alternance des deux points de vue captivante. Non seulement parce que l’auteur s’est mis dans « la peau » de Moray, adoptant son phrasé, ses pensées mais parce que ça se complète très bien et ça offre un autre regard, une autre ouverture, une autre analyse des événements.

L’écriture de Gabriel Katz est sobre, mais en quelques mots, il plante une atmosphère qu’on ressent vraiment. C’est très visuel, on a une « photographie » des lieux, des gens, des échanges, on est dedans tout de suite. Le côté historique est bien développé mais ne casse pas le rythme par des descriptions trop détaillées. C’est parfaitement dosé. C’est un récit marquant, parce qu’il parle de notre pays, de certains côtés dont je n’avais pas vraiment (honte à moi) entendus parler. J’ai énormément apprécié cette lecture !