"D'un trait de plume" d'Hélène Legrais

 

D’un trait de plume
Auteur : Hélène Legrais
Éditions : Calmann-Lévy (4 Novembre 2026)
ISBN : 978-2702196229
410 pages

Quatrième de couverture

8 novembre 1659. Lorsque Julita, jeune servante chez les Jorda i Bosch, une illustre famille de juristes perpignanais, s’éveille, elle ignore que dans la nuit elle est devenue sujette de Louis XIV : d’un trait de plume, le traité des Pyrénées vient de livrer le Roussillon à la France. Chez les Jorda i Bosch, l’unité familiale se fissure : don Carles refuse la soumission quand son frère, Rafel, choisit les voies sûres du nouveau pouvoir. Dans sa ferme en Cerdagne, Pere Girvès découvre, lui, que son village est devenu français tandis que Puigcerdà et Llívia, deux villes voisines où vivent les siens, demeurent espagnoles. Entre eux et lui, une ligne absurde sur une carte sépare désormais le peuple catalan en deux sans qu’il ait eu son mot à dire.

Mon avis

Une expression bien connue dit : « Souvent, l’histoire se répète ». Effectivement, il y a toujours un grand de ce monde (enfin qui se croit grand) prêt à signer un traité. Sans penser que cela bouleversera le quotidien de ceux qui sont concernés par ce document. Est-ce que quelqu’un leur a demandé leur avis ? Est-ce que les adjoints des puissants se sont rendus sur place, pour observer, écouter, partager, avant de rédiger ce papier si important ?

Dans ce livre ambitieux et réussi, Hélène Legrais nous éclaire sur cent trente-quatre ans d’Histoire, à partir de 1659. Une trilogie est prévue et j’ai déjà hâte de découvrir la suite.

Une couverture sobre et parlante, un arbre généalogique pour repérer les personnages, une documentation solide, une écriture limpide, précise, rythmée, sans temps mort, des familles attachantes, des faits historiques parfaitement intégrés au récit, tout est réuni pour captiver le lecteur, lui donner envie de poursuivre cette découverte.

En novembre 1659, le Traité des Pyrénées est signé, il met fin à la guerre franco-espagnole et partage la Catalogne entre la France et l'Espagne. C’est comme ça que les habitants de Perpinya sont devenus les habitants de Perpignan, sujets dur Roi Louis XIV. Du jour au lendemain, il fallait abandonner le catalan et parler français, prendre d’autres habitudes.

Dans son roman, Hélène Legrais met en scène des familles confrontées à cette décision, des paysans, des bourgeois. Elle analyse les réactions et les choix de chacun. Les relations familiales qui se fissurent lorsque tout le monde ne pense pas la même chose, les discussions difficiles et les conflits qui en découlent. Elle a réussi, avec brio, à glisser des faits réels dans son texte, et même si les protagonistes sont fictifs, ils ont des accents de vérité car le contexte est dépeint avec justesse et ils sont intégrés dans ce qu’elle évoque. En effectuant un sérieux travail de recherches en amont, elle apporte de la profondeur à ce qu’elle présente.

J’ai été captivée. J’ai aimé la place que l’autrice donne aux femmes, leur évolution, je pense notamment à Julita et à Julia. La première, issue d’un milieu défavorisé, a su rester droite, elle s’est construite à la force du poignet, elle a pris les bonnes décisions, elle est lumineuse et son aura, sa façon d’être, rejaillissent sur les générations futures. Julia, quant à elle, a mis du temps mais a fini par s’approprier l’Histoire pour mieux comprendre ses racines. Ce sont des femmes fortes et de très beaux portraits.

Les hommes ne sont pas en reste, ils sont également intéressants. La plupart ont besoin d’action, et quelques-uns oublient de prendre du recul, de réfléchir avant d’agir. Et puis la maturité arrive et ils gèrent leur impulsivité.

J’ai appris plein de choses, l’anecdote de la disparition des ornements de l’obélisque royale de Port-Vendres m’a fait sourire, elle est bien amenée. J’apprécie les lectures qui éveillent ma curiosité, qui me donnent envie d’aller plus loin, c’est le cas avec cet opus. La construction permet de suivre plusieurs individus en parallèle, cela évite toute baisse de régime, car on est pressés de les retrouver régulièrement pour voir ce qu’ils deviennent ainsi que leurs descendants.

Vivement le prochain titre !



"Qui es-tu Mary?" de Christian Pernoud

 

Qui es-tu Mary ?
Auteur : Christian Pernoud
Éditions : Taurnada (10 Septembre 2026)
ISBN : 978-2372581912
254 pages

Quatrième de couverture

Automne 1973, Lake George.
Alan mène une existence paisible à l'écart du monde.
Mary surgit dans sa vie. Elle vient d'un New York gangrené par la violence.
Une histoire naît. La leur.
Mais très vite, des zones d'ombre apparaissent.
Des incohérences. Des silences.
Lorsque Mary disparaît brutalement dans d'étranges circonstances, la vie d'Alan se transforme en cauchemar.
Qu'est-il arrivé à la femme de sa vie ?
Dès lors, il n'a plus qu'une idée en tête.
Découvrir la vérité.

Mon avis

Dans les dernières pages de cette lecture, l’auteur explique la genèse de ce livre et si je le cite au début de ma chronique, c’est que ce qu’il dit est plus qu’intéressant. J’ai eu l’impression que cette histoire existait déjà, était réelle et que ce qu’il avait eu sous les yeux s’était construit petit à petit. Il évoque des lieux où il a marché, des paysages qu’il a contemplés, des odeurs qu’il a senties, des bruits qu’il a entendus. Tout cela donne une forme de vérité à son texte et c’est une grande force. J’ai été totalement conquise. C’est un récit doux, délicat. Christian Pernoud donne une grande place au contexte.

Automne 1973, Lake George, au cœur des montagnes, en bordure du lac éponyme. Pas très loin de New-York et pourtant totalement à l’opposé pour des tas de raisons. Beaucoup de gens l’été, nettement moins lorsque la saison se termine et que le froid, le vent, la pluie arrivent. C’est là que vit Alan, dans une petite maison, héritée de sa mère décédée, au cœur des bois. Il a des compétences en électricité et il travaille au câblage d’un parc d’attractions qui sera implanté dans le coin. Il ne fait pas parler de lui, a peu de contacts sauf dans le sport ou il excelle, il est même capitaine de son équipe de football américain. Il plait aux filles, il a eu une copine quelques mois, mais ce qui l’intéresse c’est écrire. Non pas qu’il se rêve écrivain, mais coucher des mots sur le papier lui apporte sans doute beaucoup de bonheur, cela le nourrit.

Un soir, alors qu’il lit au café du coin, une jeune femme, Mary, demande à partager sa table. Il aime sa tranquillité mais il dit oui et elle s’installe. Ils échangent, discutent. En peu de temps, un lien se tisse. Alan le solitaire s’attache à Mary dont il ignore tout. Qui est-elle vraiment ? Elle repart, revient, il comprend qu’il ne faut pas poser de questions, même si elles sont nombreuses à lui brûler les lèvres. Il a le souhait de construire avec elle, quelque chose de beau, de durable, de vrai.

Et c’est tout le contraire qui lui tombe dessus. Un cauchemar. C’est un homme bon, droit, il souffre en silence, se tait. Mary restera-t-elle une énigme ou aura-t-il, un jour, la possibilité de comprendre ? Le temps a passé, il revient sur son histoire et nous l’offre.

Ce roman est bouleversant. Il évoque de nombreux thèmes, les choix de vie, ce qu’on veut être, ce qu’on peut être. Il est à la fois simple et profond, d’une intensité inouïe avec des mots choisis qui nous mettent au cœur des événements pour nous permettre de ressentir à fond tout ce qui est décrit. L’atmosphère est palpable, les descriptions sont fines, elles posent le décor, très expressif. On visualise l’évolution de la nature en fonction de la saison, des journées. Les personnages qui évoluent là sont très présents, on les sent.

L’écriture m’a énormément touchée, Alan également, car il est quelques fois candide, mais en vieillissant, sa force morale augmente, son regard s’affine, c’est une belle âme. Il est Je ne pouvais plus arrêter ma lecture.


"Sulfure" d'Estelle Tharreau

 

Sulfure
Auteur : Estelle Tharreau
Éditions : Taurnada (5 Novembre 2026)
ISBN : 978-2372581950
357 pages

Quatrième de couverture

La petite Emma disparaît dans les marais d'Obey. Après la découverte de son cadavre, l'enquête conclut à un accident. Mais la présence sur les lieux d'une famille marginale et sulfureuse fait naître le doute et attise les fantasmes. Dans une atmosphère suffocante, la rumeur et les thèses complotistes ne tardent pas à se répandre sur fond de réseaux sociaux.

Mon avis

Un sulfure est façonné à chaud par un maître verrier qui superpose des couches de cristal fondu autour d'un motif ou d'une inclusion.

Il en est un peu de même avec ce roman : Emma disparaît lors de la fête de mariage d’amis de ses parents, elle est retrouvée noyée. Chacun va reprendre ce fait, l’envelopper dans ses suppositions, ou ce qu’il souhaite faire passer …. Autant d’épaisseurs qui cachent la vérité, l’étouffant pour mieux troubler le lecteur …

Sulfure, c’est ce qu’on pense voir, ce qu’on croit savoir, en se fiant aux apparences, en oubliant qu’elles peuvent être fausses ou faussées, que l’image, ou le texte, peuvent se déformer et nous induire en erreur.

Sulfure c’est un récit qui traite de l’information, de la désinformation, des médias et de leurs rôles et leur influence, de la peur collective, des ragots, de l’interprétation du passé ou du présent, de la manipulation, des rumeurs, de ceux qui dérangent car pas dans la norme (quelle norme ?), des a priori, etc.

C’est la fête, les adultes et les enfants s’amusent, chantent et dansent. Certains batifolent, d’autres boivent un peu trop. Chacun pense que l’autre, les autres, surveillent les gosses, qui, de toute façon, ne sont pas loin. On les aperçoit … Et tout à coup, on cherche Emma, elle a disparu ! Quelques-uns pensent qu’elle est allée jouer plus loin, d’autres qu’elle se cache mais plus le temps passe, plus l’inquiétude monte jusqu’à la découverte de son corps dans le marais. Comment un couple peut-il survivre face à l’indicible ? Les reproches pleuvent, le « où étais-tu ? » devient la phrase clé… Pendant ce temps-là, les commentaires vont bon train, d’autant plus, que, pas loin, vit une famille marginale qui fait jaser. Et si c’était eux le cœur du problème ?

Si chaque personne restait à sa place, le quotidien des différents protagonistes pourrait continuer avec des difficultés, des obstacles mais en avançant. Mais c’est sans compter sur les langues de vipère, les complotistes, les lanceurs de rumeur, les on-dit, les secrets enfouis qui ressortent, les informations déformées, tordues pour faire mal voire briser…

Avec ce nouveau titre, Estelle Tharreau nous prend aux tripes, elle fait monter la tension au fil des pages avec une immense toile d’araignée, aux nombreuses ramifications, qui se resserre et nous noue la gorge. On ne sait plus qui tient les rênes, qui mène l’espèce de jeu malsain insufflant une atmosphère nauséabonde dans ce village. On s’indigne, on serre les poings puis elle nous livre une autre information qui déstabilise notre ressenti. C’est très bien fait.

L’écriture est fulgurante, rythmée, je n’ai ressenti aucun temps mort. De nombreux individus ont une part d’ombre, on ne peut pas définir ceux à qui on doit faire confiance. Cela donne une impression trouble, de malaise parfois et c’est sans doute le but. Je suis ressortie lessivée de cette histoire, comme si le côté glauque me collait à la peau. C’est dire si le texte est immersif !

 Encore un opus réussi pour une autrice qui sait se renouveler.

"le Feu d'abord" de Stéphan Sanchez

 

Le Feu d’abord
Auteur : Stéphan Sanchez
Éditions du Caïman (24 Septembre 2026)
ISBN : 978-2493739827
172 pages

Quatrième de couverture

Colline pensait avoir laissé ses démons derrière elle en fuyant le Sud pour Paris. Mais à trente-six ans, le destin la rattrape brutalement : ses parents, avec qui elle a rompu tout lien depuis dix-huit ans, meurent dans un accident, et son magazine de cinéma met la clé sous la porte. Dos au mur, elle retourne dans son village natal pour recueillir un héritage dont elle ne veut pas. Entre les murs d'un appartement imprégné d'alcool et de silence, les souvenirs d'une enfance marquée par la violence refont surface. Mais alors qu'elle s'enfonce dans les sentiers de son passé, une rencontre fortuite avec un vieil homme colérique, sosie de Charlton Heston, fait tout basculer. Elle découvre l'existence de "l'affaire du petit Sébastien", une disparition d'enfant non résolue depuis 1998 que tout le village semble vouloir oublier...

Mon avis

Colline a dû quitter Paris, son contrat de travail s’est arrêté et elle doit retourner dans le Sud car ses parents viennent de trouver la mort dans un accident de voiture. Elle les a quittés à dix-huit ans, en conflit et ne s’est jamais retournée, même s’il arrivait que son paternel l’appelle pour prendre des nouvelles. Et voilà qu’à trente-six ans, elle revient sans envie, seulement par obligation. Espérant se débarrasser de l’appartement et tirer un trait pour repartir de l’avant. Mais où et pour faire quoi ? Pas de boulot, plus d’amoureux, difficile de se projeter.

Elle est hébergée dans un premier temps chez son amie Romane, en couple et mère de famille. Mais il faudra bien qu’elle franchisse le pas et aille dans le logement de son père et de sa mère. Ne serait-ce que pour faire le tri, pour avancer. Et puis, elle ne peut pas rester chez les autres trop longtemps, même si, à la base, tout le monde s’entend bien.

Colline aime bien son indépendance, choisir ce qu’elle fait, aller où bon lui semble. Au hasard d’une balade, elle rencontre un homme âgé et cela l’interroge. En plus, elle re découvre l’affaire du petit Sébastien. Un enfant disparu en 1998 et que l’on n’a jamais retrouvé. Quelques souvenirs remontent, d’abord par bribes. Comme elle est journaliste elle décide de mener discrètement des investigations et de solliciter sa mémoire et celle des autres.

Mais quand on fouille, on peut s’attirer des ennuis. Colline dérange les habitants de son village natal avec ses questions. Personne ne souhaite remuer le passé. Elle s’obstine, ne lâche rien, contrarie même sa meilleure copine. Les conseils pleuvent : « laisse tomber, tu ne te rends pas compte, arrête » mais elle continue. Ce qu’elle n’avait absolument pas envisagé c’est que sa vie allait être bouleversée par cette histoire. Son passé ressurgit, elle n’ose pas croire à ce qu’évoquent ses souvenirs, elle prend peur … Comment va-t-elle s’en sortir ?

Colline n’est pas une personne ordinaire, elle est attachante, énervante (elle se met en danger et on a envie de freiner ses ardeurs), émouvante dans ses souhaits de comprendre malgré les obstacles sur sa route. Je l’ai trouvée courageuse, car même lorsqu’elle a été secouée par les événements, elle veut encore cerner tous les aspects du passé qui lui échappent.

Des thèmes graves sont abordés et même s’ils ne sont qu’effleurés, ils nous rappellent combien il est important de faire preuve de résilience face aux traumatismes destructeurs et blessants.

Des personnages atypiques, un contexte sombre, une écriture qui fait mouche en allant à l’essentiel, des rebondissements, une atmosphère parfois étrange qui fait froid dans le dos et un roman qui se démarque. C’est à la fois étourdissant, assourdissant, ésotérique, bizarre par certains côtés mais totalement addictif.

"Un grand coup de pompes" de Bruno Testa

 

Un grand coup de pompes
Auteur : Bruno Testa
Éditions du Caïman (24 Septembre 2026)
ISBN : 978-2493739810
228 pages

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’une « triplette épatante » : Fred (le cerveau malgré lui), Momo (le rasta hilare) et le Gros Robert (la force très tranquille qui vit encore chez sa maman). Ces trois habitués du PMU, plus familiers du RSA que du monde de l’entreprise, se voient offrir un « plan en or » par les frères Peppone, des truands marseillais : reprendre une agence de pompes funèbres en faillite. Mais attention, ici les cercueils servent surtout de paravent à un trafic d’import-export bien opaque. Entre deux verres de Jack Daniels et les vapeurs de joints, nos trois bras cassés vont devoir apprendre le métier de croque-mort tout en essayant de ne pas devenir les prochains clients de l’agence.

Mon avis

Il y a des polars qui sont noirs et d’autres jubilatoires. « Un grand coup de pompes » fait partie de la deuxième catégorie. J’ai beaucoup ri.

Ils sont trois potes qui traînent au bistrot du coin. Ils s’y retrouvent, pas très tôt car sans travail, ils ont tout leur temps. Ils ne sont pas excessivement courageux. L’un d’eux, le Gros Robert habite encore chez sa maman.  De quoi ils vivent ? Le RSA, les aides sociales, la famille au moins pour un …. Mais bon, ils sont grands, adultes, et aimeraient un peu plus d’argent, d’indépendance, de liberté, si possible sans trop se forcer.

Alors lorsque les frères Peppone proposent l’affaire du siècle, sans risque (d’après eux), au Gros Robert (qui, entre nous, leur avait rendu service…), ce dernier pense immédiatement à ses copains de galère et il les convoque pour une réunion au sommet afin de leur expliquer de quoi il s’agit.

L’idée ? Racheter (avec l’aide des frangins) une entreprise de pompes funèbres en faillite, s’en servir de couverture officielle et faire de l’import-export sans poser de questions. C’est-à-dire réceptionner des colis, les garder au chaud ou plutôt au frais (dans la chambre funéraire par exemple) et les emporter le jour indiqué vers une destination fixée. Le tout, discrètement, avec le corbillard, en évitant les excès de vitesse. Facile, non ?

Le Gros Robert se retrouve face à plusieurs étapes : convaincre les copains méfiants, persuader les propriétaires actuels de vendre, tout mettre en place et être discrets. Les clients de ce genre de commerce ne sont pas bavards et ils ne vendront pas la mèche. C’est déjà ça. Et les voilà qui s’organisent, l’air de rien, ils ont des idées, pas si bêtes, ils ont du répondant.

J’ai suivi avec beaucoup de plaisir les aventures de ces trois « bras cassés ». J’ai aimé l’écriture, très rythmée, pleine d’humour, d’allusions (je pense que je n’ai pas tout trouvé) à des acteurs, des cinéastes, des écrivains. Ces trois hommes sont follement drôles par leurs réparties, leurs remarques, leurs réflexions, leurs attitudes …. Ils pétillent et apportent la gaieté nécessaire pour garder le sourire.

J’ai eu l’impression que l’auteur ressentait de l’affection pour eux, qu’il avait envie qu’ils s’en sortent, que le meilleur soit possible. Il y a toujours un petit quelque chose de positif dans leurs galères, comme pour nous rappeler que l’espoir n’est pas un vain mot.

Bien sûr, ces trois là ont conjugué le verbe magouiller à tous les temps, mais qu’est-ce qu’ils sont attachants ! Les personnages qui gravitent autour d’eux également, pour la plupart. Bruno Testa leur donne corps avec beaucoup d’intelligence. Dans leur description, une forme de caricature est présente mais c’est empli de tendresse. Ce n’est pas moqueur, c’est simplement qu’ils sont un peu décalés et amusants. J’ai d’ailleurs imaginé qu’on pourrait les voir pour un film !

Une lecture divertissante qui, l’air de rien, parle des valeurs, de l’amitié, de la famille (celle qu’on a, celle qu’on construit) etc.

 


"Nous aussi" d'Anne Godard

Nous aussi
Auteur : Anne Godard
Éditions : Actes Sud (19 Août 2026)
ISBN : 978-2330225575
240 pages

Quatrième de couverture

On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Mon avis

On n’a pas besoin d’aimer, on s’appartient.

« ON », « on », « on », « on » ne peut pas dire « je » ou « il » ou « elle ». « On » appartient à un tout, une entité, une famille. « On » habite ensemble, dans un bel immeuble bourgeois, et l’été dans un château. Les cousins sont comme des frères, on ne se cache pas (d’ailleurs on n’a rien à cacher), on se connaît par cœur, on nous dit ce qui ferait plaisir, on nous guide, on choisit pour nous ou on nous aide à choisir, c’est comme si tout était décidé d’avance, une route à suivre, on est sages, dans la norme, celle qui va bien, qui ne fait pas de vague ….

Des chapitres courts de deux pages, une énumération de « on ». Le lecteur découvre une famille soudée, aimante, lisse en apparence. Tout le monde s’entend bien, s’aime, se soutient et surtout tout le monde se tait, c’est la loi du silence. Quand quelque chose dérange, il faut fermer les yeux et passer outre, continuer comme si de rien n’était. Mais peut-être qu’il ne se passe rien ? C’est ce que « on » essaie de montrer.

C’est une lecture qui happe, qui interroge, qui renvoie des questions : n’ai-je pas senti une légère fissure en lisant telle ou telle phrase ?

« Le tissu s’anime entre nos doigts, il devient le vêtement qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

La narratrice a le sentiment que certains faits du passé lui échappent et qu’elle tient peut-être une explication à des difficultés qu’elle rencontre. Est-ce bon de chercher à comprendre ?

« On ne voit pas où est l’ombre, où est le noir, et pourtant on doit faire des efforts pour ne pas se laisser aller à désespérer de tout. »

Ce « on », pronom indéfini, est lourd de sens. Personne ne peut sortir du « on ». Prendre son indépendance peut être considéré comme une trahison, si on s’affranchit du groupe familial.

Ce récit est puissant, il montre comment s’installe les codes, les « lois » (non le mot n’est pas trop fort) dans cette famille où les adultes « oublient » d’avoir les yeux ouverts. Parce que c’est plus pratique de faire comme si ? Non, parce que chez eux, l’indicible n’existe pas. Ce n’est pas une erreur de casting, d’interprétation, c’est beaucoup plus fort : CELA NE PEUT PAS ÊTRE donc on ne voit pas, on n’entend pas et on n’en parle pas ….

Anne Godard parle d’un sujet grave d’une façon magistrale. Il fallait oser écrire ainsi (je pense que cela va rebuter certaines personnes) mais elle l’a fait et …. Coup de cœur !

 

"Les éléments" de John Boyne (Water, Earth, Fire, Air)

 

Les éléments (Water, Earth, Fire, Air)
Auteur : John Boyne
Traduit de l’anglais (Irlande) pat Sophie Aslanides
Éditions : Jean-Claude Lattès (20 Août 2025)
ISBN : 978-2709674300
512 pages

Quatrième de couverture

D’une mère en fuite sur une île à un jeune prodige des terrains de football en passant par une chirurgienne des grands brûlés hantée par des traumatismes, et enfin, un père qui monte dans un avion pour un voyage initiatique avec son fils, John Boyne crée un kaléidoscope de quatre récits entrelacés pour former une fresque magistrale.

Mon avis

L’eau, la terre, le feu et l’air : quatre éléments pour quatre personnages qui évoluent dans un contexte en lien avec l’élément mis en exergue, quatre récits qui s’entremêlent (un individu cité dans une des parties devient le narrateur de la suivante) par des liens que le lecteur découvre. Tout s’emboîte à la perfection. Un large thème commun mais abordés en sous-thèmes, vus sous quatre perspectives différentes. Il y a ceux qui subissent, ceux qui agissent, ceux qui parlent, ceux qui se taisent, ceux qui combattent, ceux qui baissent les bras, ceux qui fuient, ceux qui restent …

Le point commun des principaux protagonistes est d’avoir subi un grave traumatisme. Tous sont marqués. Leur vie, leurs rapports aux autres sont impactés mais tous ne gèreront pas leur souffrance de la même façon. En fouillant leur passé, leurs pensées, leurs ressentis, l’auteur se penche sur chacun d’eux. Sans pathos, sans exagération, ils décortiquent les mécanismes qui se mettent en place pour se protéger, se venger, ou tout simplement vivre avec cette peine qui les ronge, les étouffe, leur pèse. Pas de longueur, les pages s’enchaînent sans problème.

J’ai trouvé l’écriture (merci à la traductrice) fine, détaillée mais sans emphase, avec une bonne approche psychologique pour cerner les raisons d’agir de chacun. On peut regretter que beaucoup de choses soient en lien avec leur enfance ce qui peut apporter une explication un peu restreinte mais il n’en demeure pas moins que l’analyse des faits, des répercussions, même des années plus tard, est excellente.

Il est question de culpabilité, d’ouvrir les yeux et de croire à l’indicible, de se positionner, d’avancer vers la vérité, de croire, ou pas, en la justice, d’avouer, ou pas, de se reconstruire, de faire acte de résilience. Et Bien entendu, l’écoute, la communication, le rôle des médias sont évoqués.

Il y a les blessures du corps mais également celles de l’âme et John Boyne les explore avec empathie. Cela permet de s’attacher à certains, de les rendre palpables et vivants et alors on a envie de les aider, de les soutenir. Pour d’autres, on se sent prêt à prendre son téléphone pour les dénoncer.

J’ai lu qu’à l’origine, ce roman était quatre nouvelles et finalement elles ont été regroupées pour aboutir à ce recueil puissant, bien équilibré qui laissera une trace marquante dans mon esprit.