"Le fantôme de Mao" de Xiaolong Qiu (History’s Cunning Passages)

Le fantôme de Mao (History’s Cunning Passages)
Auteur : Xiaolong Qiu
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Vial
Éditions : Liana Levi (1er Octobre 2026)
ISBN : 979-1034913176
224 pages

Quatrième de couverture

Alerté par la disparition soudaine d'un écrivain, c'est une enquête hors normes que doit mener aujourd'hui l'ex-inspecteur Chen. Très vite, il prend la mesure du caractère politiquement sensible de cette affaire, et de ses liens avec des événements qui ont marqué l'Histoire de son pays, dans la seconde moitié du XXe siècle. Celui qui l'aide à parcourir ce chemin est un historien de la Révolution culturelle. Grâce à lui, il se penche sur le parcours de Mao, depuis les années 1940 jusqu'à sa mort en I976. Au fil de leurs conversations et de ses lectures, Chen ranime des souvenirs personnels et revisite les grands bouleversements de la société chinoise sous la coupe du Grand Timonier. Découvrant au passage de curieuses ressemblances avec le présent...

Mon avis

Il ne faut jamais prendre pour argent comptant ce que dit le PCC, que ce soit de source officielle ou non.

Ce livre est un acte de courage.
L’auteur vit aux Etats-Unis et lors de son dernier voyage en Chine, un drone l’a surveillé. Ses écrits le sont aussi. Mais, à distance, sous une forme romancée, il peut s’exprimer, nous informer et nous mettre en alerte sur le quotidien dans le pays qu’il a quitté pour vivre libre.

Dans cette nouvelle histoire, l’ex-inspecteur Chen est sollicité pour retrouver un écrivain qui ne donne plus de nouvelles. Il pense que cette disparition peut être liée à la Révolution Culturelle, période délicate pour tous et pourtant lointaine. Pour mener ses investigations à bien, il rencontre un historien, Liang, afin de mieux comprendre Mao, et la Révolution. Liang lui demande s’il pourrait l’aider à publier tout ce qu’il a rédigé sur le sujet. Chen ne sait pas si ce sera possible, quand et dans quel pays ? Avec une habile mise en abyme des écrits de Liang dans le récit de l’enquête, Xiaolong Qiu nous apporte des informations sur le rôle de Mao et de ses alliés depuis les années 1940 jusqu’en 1976.

Ce n’est pas un roman classique avec des protagonistes qu’on suit dans leurs recherches, cela va beaucoup plus loin. J’ai été scotchée par ce j’ai appris, par les « magouilles », les exactions, les manipulations, le lavage de cerveau qu’ont subi les jeunes …. Je me souviens des chars de la place Tian'anmen, de cet homme, seul, en 1989, face à ces engins pressés de progresser. C’était après Mao, mais son influence était et est encore présente, c’est terrible.

Ce que veut nous rappeler cet opus, c’est que la société totalitaire existe toujours et ce depuis vingt-cinq ans, en Chine. Et cela peut durer encore et encore si personne ne bouge. Certains pourraient dire que c’est facile d’écrire et de dénoncer lorsqu’on est loin, à l’abri. En Chine, on peut être jeté en prison pour « crime d’écriture » si vos textes dérangent… Alors l’auteur a raison de rester à distance, de faire tout ce qu’il peut pour qu’on sache, pour que rien ne sombre dans l’oubli.

Lire ce qu’il s’est passé est édifiant, douloureux parfois. Je ne pourrai pas dire « Ah, bon » d’un air étonné. J’ai vérifié certaines informations, et j’ai réalisé que tout était parfaitement documenté. J’ai eu mal en lisant « Soit il aurait appris à se taire, soit il serait occupé à pourrir au fin fond d’une prison. » Comment peut-on museler la parole à ce point ?
Pour alléger le propos, si j’ose le dire ainsi, quelques passages montrent Jin, la jeune assistante de Chen. Ils mangent ou devisent tous les deux et cela offre un répit.

Les chapitres sont introduits par des poèmes, qui sont très significatifs. D’autres apparaissent çà et là.

« Les fleurs vivent du soleil,
Les poissons vivent de l’eau ;
La Révolution ne peut vivre
Sans la pensée de Mao. »

L’écriture (merci à Emmanuelle Vial) est précise, pointue, juste, prenante. C’est teinté de politique. Les pensées de Chen sont plus rares que dans d’autres titres mais c’est très intéressant, enrichissant. Me plonger dans cette période historique m’a vraiment donné envie d’approfondir les différents événements, même si je n’ignore pas que, malheureusement, je ne saurais pas tout …

« Le fantôme de Mao » est très réussi !

 

Les Arpenteurs de Rêves" par Martine S. Dobral

 

Les Arpenteurs de Rêves : Première partie
Auteur : Martine S. Dobral
Éditions : Le Lys Bleu (17 Juillet 2026)
ISBN : 979-1044047243
244 pages

Quatrième de couverture

Si un parfait inconnu vous sauve la vie et vous annonce dans la foulée que la fin de votre monde est proche, comment réagissez-vous ? S'il ajoute très sérieusement que vous seule pourrez contrer les calamités qui arrivent, lui prêterez-vous une oreille curieuse pour en savoir davantage ou passerez-vous vite votre chemin ? Étonnant dilemme auquel Sterenn va se trouver confrontée. Tout avait pourtant bien commencé. Ses cours d'Histoire à Paris se terminaient et les grandes vacances se profilaient avec son retour programmé dans sa Bretagne natale. Mais quand rien ne se déroule comme prévu...

Mon avis

Ce roman commence en 4800 avant Jésus-Christ. On est immédiatement au cœur d’un conflit où des humains luttent contre des hybrides, des entités faites de plusieurs éléments (dont le vent). Les combats sont violents et on comprend que rien n’est terminé…

On bascule alors dans le présent, à notre époque, avec deux amies : Sterenn au beau prénom breton et Iris. La première est étudiante en histoire avec comme spécialités l’antiquité méditerranéenne et proche-orientale. Elle est fascinée par les civilisations archaïques, les langues et les religions. Iris est en fac de psychologie et philosophie. Elles sont en colocation et tout se passe bien sauf que Sterenn a un petit problème de santé. Elle souffre de narcolepsie, elle peut sombrer dans le sommeil n’importe où, n’importe quand malgré un traitement régulier. De plus, ses nuits ne sont pas reposantes. Elle fait des rêves difficiles, où elle se voit mourir dans une autre époque. Est-ce que ses études influencent son cerveau et la mettent « en condition » pour de tels songes totalement oniriques ? Elle a l’impression lorsqu’elle se réveille d’être allée dans un monde parallèle.

Un jour où les deux amies se promènent en bord de Seine, Sterenn a une vision, et elle est sauvée de la noyade par un inconnu. Celui-ci lui explique qu’il n’est pas là par hasard et qu’il a besoin d’elle car elle a été « choisie » pour ce qu’elle est (et qu’elle ignore totalement). À partir de là, le récit oscille entre passé et présent au gré des confidences des uns et des autres. C’est très bien fait, habilement construit avec des éléments réels (je pense notamment au Cairn de Gavrinis que j’ai visité) qui donnent du poids au texte.

Quelle que soit la période, il y a des rebondissements, du rythme et les pages s’enchaînent sans problème. J’ai regretté qu’il n’y ait pas un petit listing des personnages car certains ont des noms (bien choisis) pas toujours faciles à retenir.

L’autrice maîtrise parfaitement l’univers qu’elle a imaginé et c’est une force, elle sait où elle veut emmener le lecteur. Elle glisse du suspense, de l’amour, de l’Histoire (avec un grand H, elle a dû se documenter) et tout s’articule sans erreurs. L’écriture est fluide, les dialogues vifs. On suit les aventures des protagonistes avec intérêt. C’est très visuel et je pense que cela ferait un film qui plairait à ceux qui aiment le fantastique, sans trop d’extravagances.

Une lecture plaisante, vivement la suite !


"Les récidives" de Fabienne Périneau

 

Les récidives
Auteur : Fabienne Périneau
Éditions : Récamier (27 août 2026)
ISBN : 978-2385772215
224 pages

Quatrième de couverture

Au cours d'un atelier théâtre dans une prison de femmes, Alice, comédienne, rencontre une jeune détenue, Stella, dix-neuf ans, que tout le monde appelle la petite boiteuse.
Peu de temps après sa libération, Stella disparaît.
Lorsqu'Alice la retrouvera, ce sera le choc.
Et si les récidives n'étaient pas celles que l'on croit ?

Mon avis

Ce soir-là, c’est la première pour Alice, elle sera seule en scène. Seule ? Pas vraiment. Elle portera avec elle toutes les femmes qui ont participé à l’atelier qu’elle a proposé, en prison. Elle a le trac, il lui coupe les jambes, lui noue le ventre mais elle doit y arriver.

Pour toutes « ses sœurs » qui se sont exprimées lorsqu’elle animait, accompagnée de Nelly, les rencontres. Ce projet, elle avait osé l’envoyer au directeur de la prison, presque persuadée que ce serait : non, pas possible, trop compliqué. Mais cet homme a dit oui, on va s’organiser, demander les autorisations, mais attention, ce ne sera pas simple.

Elle a préparé au mieux le premier rendez-vous, se demandant combien elles allaient être, si elles resteraient, si elles auraient envie de continuer l’expérience.

Elles sont venues, un peu sur la défensive, mais elles ont accroché et ont continué. Il faut dire qu’Alice, avec sa sensibilité a su non seulement leur parler mais les écouter et surtout leur donner la parole. Neuf femmes pendant trois semaines.

Elles ont « travaillé » à partir des textes de la comédienne, puis en faisant des improvisations. Le thème général : la féminité en prison. L’amour, l’amitié, les problèmes gynécologiques, la sexualité etc. La féminité en milieu carcéral ? Est-ce que ça peut exister encore ? Quand on passe derrière les murs, l’identité s’efface. Les enfants, les conjoints, c’est lorsqu’il y a des visites ou avec quelques photos dans la cellule, qu’on partage, donc l’intimité …. Enfermées pendant des semaines, des mois, que reste-t-il de la capacité à aimer, à s’aimer ?

Elles n’ont pas toutes le même passé, le même vécu, le même âge. Stella est la plus jeune, habillée de noir, à fleur de peau, révoltée mais taiseuse le plus souvent. Alice s’attache à elle, lui demande d’être là pour la représentation, puisqu’elle aura été libérée. Mais Stella n’est pas là… Au téléphone, elle explique pourquoi et demande à Alice de lui rendre visite.

Quand elle veut la retrouver, Stella est partie. Alors Alice prend la voiture et part à sa recherche. Le chemin est long, elle lui échappe mais Alice continue la route…

Dans ce roman, on prend certaines situations en pleine face, une réalité brute, crue, terrible. L’autrice nous plonge dans un récit porteur de sens, avec quelques statistiques qui font froid dans le dos. Elle a su adapter le phrasé aux différents personnages. Elle montre qu’on ne sort pas indemne d’un séjour derrière les barreaux, l’étiquette reste collée à la peau et à la sortie, la réinsertion est complexe. Oui, il vaut mieux éviter d’y aller mais certains événements font qu’un jour, on se retrouve du mauvais côté, avec tout ce que ça comporte de difficultés, de pertes de droit, d’autonomie, de respect …

Quand on a dérapé une fois, fréquenté les mauvaises personnes, fait des erreurs, que reçoit-on de la société pour ne pas rechuter ? Quel suivi est proposé ?

Le ton est très juste, l’écriture précise et vivante. Les thèmes abordés sont intéressants dont les traumatismes de l’enfance qui, s’ils n’excusent pas tout, peuvent fournir des pistes de réflexion.

Ce texte est puissant. À travers ce qu’on lit, on entend un long cri entre les lignes, un cri d’alarme, un appel au secours, un plus jamais ça, car les récidives sont trop nombreuses ….


"Le diable rit avec nous" de Xavier-Marie Bonnot

 

Le diable rit avec nous
Auteur : Xavier-Marie Bonnot
Éditions : Récamier (20 Août 2026)
ISBN : 978-2385772086
352 pages

Quatrième de couverture

SS, nous rentrerons en France
Chantant le chant du Diable.
Avec nous hurle Satan
Et nous en rions volontiers.

(Chant de la division SS-Charlemagne)

Tout commence par une photographie oubliée. Et par une rencontre. Celle d'un vieil homme, Charles Morin. Ancien de la Waffen-SS, passé par la Légion des volontaires français contre le bolchevisme. Il accepte de parler et de dire, sans détour ni repentir, ce qu'il a été. Face à lui, un narrateur hanté par son histoire familiale, par les silences et les zones grises d'un siècle ravagé.

Mon avis

Dans Faust, le diable rit, les hommes se perdent.

Ce roman ne juge pas, il met en lumière des faits mal ou peu connus, des choses dont on peut être fier ou pas, suivant l’angle de vue. C’est tout en nuances et subtilité que se déroule ce récit.

Le père du narrateur (né au Viêt-Nam) est décédé lorsqu’il avait quatre ans, il sait qu’il a été journaliste. Il a plus profité de son grand-père, Emile, d’ailleurs il l’admirait beaucoup. C’est à la mort de ce dernier qu’il découvre une vieille photographie avec trois légionnaires. Quelques mots, une date, au dos : Indochine, 1949, Charles Morin, premier à gauche. Il se met en tête de retrouver cet homme pour comprendre pourquoi son aïeul a gardé ce cliché.

C’est le début d’une enquête qui l’entraîne dans la grande Histoire qui se mêle à celle des personnages. Il finit par rencontrer Charles Morin en 2000, plusieurs fois et il ouvre les yeux sur la face sombre de certains français. On revisite le temps, de la première guerre mondiale à celle d’Indochine, la position de certains soldats, leurs choix, plus ou moins bons, car ils ne sont pas toujours conscients d’être manipulés (et cela doit nous mettre en alerte car, de nos jours, sous prétexte d’idéologie, on vous retourne vite fait le cerveau, la vigilance doit être accrue en permanence).

Charles Morin s’est engagé volontairement dans la Waffen-SS, ces soldats d’élite « pour combattre le bolchévisme hors du territoire dans les formations constituées par le gouvernement allemand. »

Mesurait-il au moment de signer tout ce que cela impliquait ? Qu’a-t-on laissé faire sous prétexte de chasser le communisme ?

« Il y avait une rage en moi qui m’emmenait vers une autre rive inexorablement. »

Une fois sur le terrain, c’est autre chose, cette armée dépend des nazis et il faut obéir. Comment cet homme, fils d’un ancien poilu, a-t-il pu se laisser embarquer là-dedans ? Comment s’en sortir ?

Il a rejoint la Légion étrangère sous une fausse identité, et a croisé Emile…

Alternant des pans du passé avec les entretiens de 2000, l’auteur, avec une écriture très clinique, nous offre un texte riche et documenté où des faits réels croisent la route de protagonistes qui auraient pu exister. Il nous confie la vie de ces individus avec beaucoup de doigté, d’intelligence, il nous rappelle les travers des uns et des autres, le rôle des légionnaires en Indochine, ces officiers qui étaient de nulle part. Bienvenus ou pas, ils se cherchaient une identité, comme le narrateur.

Ce que découvre celui qui s’exprime n’est pas forcément aussi lisse et propre qu’il l’imaginait. Faut-il rejeter ceux qui ont été pour autant ? Qu’aurait-on fait à leur place ? En interrogeant les souvenirs de Morin, Xavier-Marie Bonnot questionne nos mémoires, notre passé. Et ce n’est pas tout le temps reluisant. Il le fait avec justesse, sans en rajouter et c’est parfaitement dosé. Il maintient une forme de suspense car Charles Morin distille ses informations par bribes, comme s’il était parfois gêné de ce qu’il va partager. Cherche-t-il une forme de pardon ?

Puissant et intéressant, ce livre est une réussite !


"L’Histoire selon Hanna" d'Annett Gröschner (Schwebende Lasten)

 

L’Histoire selon Hanna (Schwebende Lasten)
Auteur : Annett Gröschner
Traduit de l'allemand par Elisabeth Landes
Éditions : Liana Levi (17 Septembre 2026)
ISBN : 9791034913077
272 pages

Quatrième de couverture

Elle a tout connu, Hanna : la montée du nazisme, la guerre, les bombardements dévastateurs de 1944, l’occupation russe, la faim… Pour survivre et nourrir sa famille, elle a tout fait : vendeuse de fleurs, femme de ménage à l’usine, saisonnière, colporteuse, cantinière et grutière dans la sidérurgie. Tout ça sans se départir de son humanité, ni d’un goût certain pour la beauté, deux qualités qu’elle essaiera de transmettre à ses quatre filles. 

Mon avis

Magdebourg, en Allemagne de l’Est, est une ville de taille moyenne ou Hanna a passé l’essentiel de son existence. C’est une femme simple, que l’on suit à partir de son enfance et tout au long de sa vie. L’autrice la rend vivante, comme si elle nous confiait la biographie d’une personne réelle. Son destin devient extraordinaire sous nos yeux car jamais Hanna ne baisse les bras, ou alors pas longtemps. Elle représente toutes ces mères, épouses, fiancées, jeunes adolescentes qu’on ne voyait pas, qui ne se mettaient pas en avant mais qui ont existé. Ce livre donne la parole à toutes ces invisibles.

Ce récit commence vers 1932, Hanna est alors une jeune femme, installée comme fleuriste. Par quelques retours en arrière, on apprend comment elle en est arrivée de là. Elle a épousé Karl Krause, agent d'assurances, mais il n’est pas très fiable. Elle ne peut pas vraiment compter sur son aide. Elle est souvent enceinte et cela la fatigue. Pour avoir des revenus, ses ventes au magasin ne sont pas toujours suffisantes. Elle a des idées dont une qui est excellente. Le soir, elle fabrique des petits bouquets et elle va à la sortie des cafés où les maris qui ont traîné en ville ont quelque chose à se faire pardonner avant de rentrer dans leur foyer. Quelques fleurs et hop, il espère l’indulgence de leur compagne. Et grâce à cette initiative, Hanna engrange quelques sous.

Mais la montée du nazisme, l’arrivée de la guerre, les bombardements, ne permettent pas de maintenir le commerce à flots. Et il faut nourrir les enfants… Hanna, en mère courage, prend d’autres emplois et continue de lutter pour les siens. Elle essuie des revers, elle est confrontée à plusieurs situations délicates. Elle reste droite, dégageant une forme de sérénité face à l’adversité. Non pas qu’elle s’imagine plus forte que les autres mais tout simplement parce qu’elle veut s’en sortir et qu’elle a assez souffert. Elle ne fait pas preuve d’un optimisme béat mais elle avance, déterminée et droite. Elle est courageuse, elle scintille et pétille malgré la noirceur autour d’elle. Elle reste « libre dans sa tête », ne se soumettant pas vraiment.

Chaque chapitre porte le nom d’une fleur ou d’un insecte dont on peut lire la description dans les premières lignes. Un tableau les relie mais je n’en dirai pas plus. Cet apport a un aspect poétique qui m’a beaucoup plu et qui est charmant. Rien n’a été choisi sans raison et c’est vraiment judicieux.

Ce récit est un portrait de femme intéressant. Le contexte historique sur la vie en RDA, le travail des ouvriers, tout est très documenté. C’est bien dosé, pas trop lourd à lire. Pendant les combats, lorsque les bombes tombent, on entend le bruit, on sent la poussière nous monter aux narines, on imagine sans peine ceux qui cherchent des survivants, c’est très immersif.

L’écriture d’Annett Gröschner (merci à la traductrice) est fluide, plaisante. On lit ce texte, chaque scène et chaque échange prennent vie sous nos yeux. J’ai envie de visiter Magdebourg, qui est presque un personnage à part entière. Je voudrais marcher dans les pas d’Hanna tant je me suis attachée à elle. J’ai été conquise par la place donnée aux fleurs, créant une atmosphère originale.

Un livre particulièrement réussi !


"Roman de Ronce et d'Epine" de Lucie Baratte

 

Roman de ronce et d’épine
Auteur : Lucie Baratte
Éditions : Points (18 Septembre 2026)
ISBN : 9791041424764
210 pages

Quatrième de couverture

Dans un château perdu à l’orée d’une forêt mystérieuse vivent deux sœurs jumelles. Avec pour seule alliée leur nourrice, Ronce et Épine grandissent à l’ombre d’une mère fantomatique au corps usé par maintes accouchements et d’un père tourné vers son propre plaisir. Pour fuir leur vie recluse, les deux jeunes femmes s’adonnent à de dévorantes passions : la chasse pour l’une, la broderie pour l’autre. Mais dans cette forêt étrange et fascinante rôde un esprit vengeur. Devront-elles faire front ou se séparer pour vaincre ce qui veut les briser ?

Mon avis

La couverture de ce petit roman attire l’œil, on se croirait revenu au Moyen-Âge, au temps des histoires se transmettant par l’oral. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il faut laisser le texte s’imprimer en vous.

C’est avec une écriture (j’aurais presque envie d’employer le mot « langue » tant le phrasé se démarque) riche et travaillée que Lucie Baratte nous entraîne dans un conte dont elle contrôle tous les codes. Un baron fortuné attend désespérément un héritier. Son épouse languide, de petite santé, n’y arrive pas. Elle a bien réussi à mettre au monde deux jumelles, une brune et une blonde que la nourrice nomme d’emblée Ronce et Épine, mais les garçons, ce n’est pas ça. En plus, elle est dans « son monde ».

« Ses mots tremblent comme des soupirs, sa voix de mère, si basse, se confond avec le bruissement de la ramée. Elle palpite, elle frémit et subitement elle recommence à fredonner. Son chant étrange hypnotise le temps, ses notes affadissent le soleil. »

Ronce ressemble à sa mère, elle aime broder, rester à l’intérieur, s’inventer un univers.
Épine, elle, aime suivre son père à la chasse, être dans la forêt qui la fascine. Lui, il l’accepte, non par devoir paternel, mais plutôt parce que ça l’amuse, mais quand il ne veut pas d’elle, il le lui fait savoir.

C’est surtout la nourrice, Cendrine, qui apporte de l’affection aux deux sœurs. Leur mère est distante, pas concernée, elle ne s’intéresse pas à elles. Les deux filles grandissent et veulent choisir leur avenir. Elles s’émancipent, se lient avec la forêt toute proche, chacune à sa façon. C’est étrange mais pas trop, juste à la frontière du rêve, de la magie. Sortilèges et enchantements plongent le lecteur dans une féérie intemporelle, dans un lieu envoutant : le château et ses extérieurs. La légende de Trystain apporte un côté fantastique.

Les titres des chapitres sont poétiques. L’autrice a tout fignolé, avec doigté et intelligence. Les personnages portent chacun leur destinée, avec plus ou moins de volonté. Parfois les événements leur échappent car il est impossible de tout maîtriser.

Lucie Baratte a tissé, cousu, brodé, une « tapisserie » entre la forêt et les deux frangines. La première s’imprégnant dans les deux autres, ramage après ramage. C’est habilement fait, assez visuel. Je verrai bien une succession de tableaux peints à l’ancienne racontant ce livre. Parfois, j’aurais aimé une petite musique de troubadours en bruit de fond tant j’étais dans l’ambiance. L’atmosphère est bien décrite, elle porte et emporte.

De nombreux thèmes sont abordés. La place de la femme dans le couple, ce qu’on attend d’elle. L’éducation des enfants, la maternité, le deuil et bien sûr la gémellité et ce que ça implique de complicité, de respect des différences, de jalousie, de sentiments mêlés ….

Les ramures de ce texte m’ont pris dans leurs rets, je me suis régalée de son côté onirique, bien dosé, ainsi que des images que les phrases faisaient surgir sous mes yeux. Il y a quelque chose de mystérieux, de prenant. C’est réjouissant qu’à notre époque, des auteurs écrivent comme cela, pour le plaisir des mots et de ce qu’ils transmettent de merveilleux.


"Jakob" de Satu Rämö (Jakob)

 

Hildur - Tome 3 : Jakob (Jakob)
Auteur : Satu Rämö
Traduit du finnois par Aleksi Moine
Éditions du Seuil (11 Septembre 2025)
ISBN : 978-2021560978
466 pages

Quatrième de couverture

L’inspectrice islandaise Hildur Rúnarsdóttir est enfin réunie avec Björk, l'une de ses petites sœurs disparues vingt-cinq ans plus tôt. Même si Rósa, elle, semble volatilisée, la joie de ces retrouvailles permet à Hildur de supporter tant bien que mal son nouveau supérieur odieux, Jónas, qui remplace Beta, en poste à la capitale. C'est sous les ordres de ce capitaine que Hildur et Jakob, son stagiaire finlandais, ouvrent une enquête lorsqu’un corps mutilé est retrouvé dans un étang de pisciculture des Fjords occidentaux.
À peine ont-ils le temps d’entamer leurs recherches qu’un autre meurtre, au moins aussi étrange, leur est signalé, appelant Hildur au côté de Beta. Mais leur travail est entravé : Jakob doit, lui, retourner au plus vite en Finlande, mener la bataille légale pour la garde de son fils, qui risque de tourner au cauchemar…

Mon avis

Jakob est le tome 3 de la série Hildur. J’ai lu les deux premiers et je suis ravie d’avoir découvert celui-ci. On peut les lire séparément mais je pense préférable de le faire dans l’ordre. L’évolution des personnages a son importance. Les révélations sur leur passé sont données petit à petit et peuvent avoir une influence sur les événements du présent.

Jakob est le stagiaire finlandais d’Hildur, qui, elle, est une inspectrice de la police islandaise. Il a d’énormes soucis avec son ex-femme pour la garde de leur fils. Il a dû repartir dans son pays et Hildur doit se débrouiller seule car son nouveau chef (avec qui elle ne s’entend pas) est en déplacement.

Un corps vient d’être retrouvé dans un étang de pisciculture et l’affaire va les entraîner sur la piste d’activistes dont le but est la protection animale. Dans ce pays, certaines pratiques avec les juments gestantes sont étonnantes, je n’en avais jamais entendu parler. J’ai trouvé très intéressant que l’intrigue soit, entre autres, reliée à cette façon de faire. Je me suis renseignée et j’ai lu pas mal d’articles sur ce sujet pour bien comprendre les raisons de ces actions.

En parallèle de cette enquête, On suit Jakob et ses problèmes, et les recherches personnelles d’Hildur qui espère retrouver sa seconde sœur (elle est maintenant en contact régulier avec la première). Quelques incursions dans le passé (dont le chapitre un en 1988, terrifiant de réalisme sur les bêtises enfantines) permettent de mieux cerner le côté « obscur » de Jakob.

Finalement, personne n’est lisse, les secrets sont nombreux et l’auteur développe la face cachée de ses personnages. On croit connaître ceux qui nous entourent et on s’aperçoit qu’on ne sait pas tout… Hildur elle-même a un caractère particulier, un peu comme un chat sauvage, avec un grand besoin de liberté. Mais je suis certaine que je ne suis pas au bout de mes surprises et que je vais encore apprendre des choses sur elle…

Ce que j’apprécie chez Satu Rämö, c’est qu’au-delà de l’intrigue, elle instaure une véritable atmosphère. On est en décembre, avant Noël, la lumière du jour dure à peine trois heures, il fait froid, les distances sont longues (d’ailleurs Jakob tricote pour s’occuper pendant les longs trajets avec une lampe de lecture fixée à son pull…) J’ai le sentiment qu’elle a visité tous les lieux qu’elle évoque tant elle les rend vivants et précis. En outre, elle décrit les relations humaines avec finesse, comme si chaque scène présentée n’était pas sortie de son imagination mais avait eu lieu sous ses yeux. Elle a un sens aigu des du contexte. Elle plante un « décor », installe les protagonistes et on y est, c’est visuel, clair et bien fait.

Les investigations avancent sur plusieurs tableaux, pas à pas, c’est prenant, captivant, sans trop d’hémoglobine, de détails inutiles, je trouve que tout est bien dosé. Les chapitres courts passant donnent du rythme, on n’est pas toujours avec les mêmes individus et c’est parfait pour nous accrocher. L’écriture (merci au traducteur) de l’autrice est emplie de sensibilité. Il y a ce qu’il faut de nouveaux éléments pour donner envie de tourner les pages et de connaître la suite. J’ai d’ailleurs hâte de lire le tome quatre !