"Les récidives" de Fabienne Périneau

 

Les récidives
Auteur : Fabienne Périneau
Éditions : Récamier (27 août 2026)
ISBN : 978-2385772215
224 pages

Quatrième de couverture

Au cours d'un atelier théâtre dans une prison de femmes, Alice, comédienne, rencontre une jeune détenue, Stella, dix-neuf ans, que tout le monde appelle la petite boiteuse.
Peu de temps après sa libération, Stella disparaît.
Lorsqu'Alice la retrouvera, ce sera le choc.
Et si les récidives n'étaient pas celles que l'on croit ?

Mon avis

Ce soir-là, c’est la première pour Alice, elle sera seule en scène. Seule ? Pas vraiment. Elle portera avec elle toutes les femmes qui ont participé à l’atelier qu’elle a proposé, en prison. Elle a le trac, il lui coupe les jambes, lui noue le ventre mais elle doit y arriver.

Pour toutes « ses sœurs » qui se sont exprimées lorsqu’elle animait, accompagnée de Nelly, les rencontres. Ce projet, elle avait osé l’envoyer au directeur de la prison, presque persuadée que ce serait : non, pas possible, trop compliqué. Mais cet homme a dit oui, on va s’organiser, demander les autorisations, mais attention, ce ne sera pas simple.

Elle a préparé au mieux le premier rendez-vous, se demandant combien elles allaient être, si elles resteraient, si elles auraient envie de continuer l’expérience.

Elles sont venues, un peu sur la défensive, mais elles ont accroché et ont continué. Il faut dire qu’Alice, avec sa sensibilité a su non seulement leur parler mais les écouter et surtout leur donner la parole. Neuf femmes pendant trois semaines.

Elles ont « travaillé » à partir des textes de la comédienne, puis en faisant des improvisations. Le thème général : la féminité en prison. L’amour, l’amitié, les problèmes gynécologiques, la sexualité etc. La féminité en milieu carcéral ? Est-ce que ça peut exister encore ? Quand on passe derrière les murs, l’identité s’efface. Les enfants, les conjoints, c’est lorsqu’il y a des visites ou avec quelques photos dans la cellule, qu’on partage, donc l’intimité …. Enfermées pendant des semaines, des mois, que reste-t-il de la capacité à aimer, à s’aimer ?

Elles n’ont pas toutes le même passé, le même vécu, le même âge. Stella est la plus jeune, habillée de noir, à fleur de peau, révoltée mais taiseuse le plus souvent. Alice s’attache à elle, lui demande d’être là pour la représentation, puisqu’elle aura été libérée. Mais Stella n’est pas là… Au téléphone, elle explique pourquoi et demande à Alice de lui rendre visite.

Quand elle veut la retrouver, Stella est partie. Alors Alice prend la voiture et part à sa recherche. Le chemin est long, elle lui échappe mais Alice continue la route…

Dans ce roman, on prend certaines situations en pleine face, une réalité brute, crue, terrible. L’autrice nous plonge dans un récit porteur de sens, avec quelques statistiques qui font froid dans le dos. Elle a su adapter le phrasé aux différents personnages. Elle montre qu’on ne sort pas indemne d’un séjour derrière les barreaux, l’étiquette reste collée à la peau et à la sortie, la réinsertion est complexe. Oui, il vaut mieux éviter d’y aller mais certains événements font qu’un jour, on se retrouve du mauvais côté, avec tout ce que ça comporte de difficultés, de pertes de droit, d’autonomie, de respect …

Quand on a dérapé une fois, fréquenté les mauvaises personnes, fait des erreurs, que reçoit-on de la société pour ne pas rechuter ? Quel suivi est proposé ?

Le ton est très juste, l’écriture précise et vivante. Les thèmes abordés sont intéressants dont les traumatismes de l’enfance qui, s’ils n’excusent pas tout, peuvent fournir des pistes de réflexion.

Ce texte est puissant. À travers ce qu’on lit, on entend un long cri entre les lignes, un cri d’alarme, un appel au secours, un plus jamais ça, car les récidives sont trop nombreuses ….


"Le diable rit avec nous" de Xavier-Marie Bonnot

 

Le diable rit avec nous
Auteur : Xavier-Marie Bonnot
Éditions : Récamier (20 Août 2026)
ISBN : 978-2385772086
352 pages

Quatrième de couverture

SS, nous rentrerons en France
Chantant le chant du Diable.
Avec nous hurle Satan
Et nous en rions volontiers.

(Chant de la division SS-Charlemagne)

Tout commence par une photographie oubliée. Et par une rencontre. Celle d'un vieil homme, Charles Morin. Ancien de la Waffen-SS, passé par la Légion des volontaires français contre le bolchevisme. Il accepte de parler et de dire, sans détour ni repentir, ce qu'il a été. Face à lui, un narrateur hanté par son histoire familiale, par les silences et les zones grises d'un siècle ravagé.

Mon avis

Dans Faust, le diable rit, les hommes se perdent.

Ce roman ne juge pas, il met en lumière des faits mal ou peu connus, des choses dont on peut être fier ou pas, suivant l’angle de vue. C’est tout en nuances et subtilité que se déroule ce récit.

Le père du narrateur (né au Viêt-Nam) est décédé lorsqu’il avait quatre ans, il sait qu’il a été journaliste. Il a plus profité de son grand-père, Emile, d’ailleurs il l’admirait beaucoup. C’est à la mort de ce dernier qu’il découvre une vieille photographie avec trois légionnaires. Quelques mots, une date, au dos : Indochine, 1949, Charles Morin, premier à gauche. Il se met en tête de retrouver cet homme pour comprendre pourquoi son aïeul a gardé ce cliché.

C’est le début d’une enquête qui l’entraîne dans la grande Histoire qui se mêle à celle des personnages. Il finit par rencontrer Charles Morin en 2000, plusieurs fois et il ouvre les yeux sur la face sombre de certains français. On revisite le temps, de la première guerre mondiale à celle d’Indochine, la position de certains soldats, leurs choix, plus ou moins bons, car ils ne sont pas toujours conscients d’être manipulés (et cela doit nous mettre en alerte car, de nos jours, sous prétexte d’idéologie, on vous retourne vite fait le cerveau, la vigilance doit être accrue en permanence).

Charles Morin s’est engagé volontairement dans la Waffen-SS, ces soldats d’élite « pour combattre le bolchévisme hors du territoire dans les formations constituées par le gouvernement allemand. »

Mesurait-il au moment de signer tout ce que cela impliquait ? Qu’a-t-on laissé faire sous prétexte de chasser le communisme ?

« Il y avait une rage en moi qui m’emmenait vers une autre rive inexorablement. »

Une fois sur le terrain, c’est autre chose, cette armée dépend des nazis et il faut obéir. Comment cet homme, fils d’un ancien poilu, a-t-il pu se laisser embarquer là-dedans ? Comment s’en sortir ?

Il a rejoint la Légion étrangère sous une fausse identité, et a croisé Emile…

Alternant des pans du passé avec les entretiens de 2000, l’auteur, avec une écriture très clinique, nous offre un texte riche et documenté où des faits réels croisent la route de protagonistes qui auraient pu exister. Il nous confie la vie de ces individus avec beaucoup de doigté, d’intelligence, il nous rappelle les travers des uns et des autres, le rôle des légionnaires en Indochine, ces officiers qui étaient de nulle part. Bienvenus ou pas, ils se cherchaient une identité, comme le narrateur.

Ce que découvre celui qui s’exprime n’est pas forcément aussi lisse et propre qu’il l’imaginait. Faut-il rejeter ceux qui ont été pour autant ? Qu’aurait-on fait à leur place ? En interrogeant les souvenirs de Morin, Xavier-Marie Bonnot questionne nos mémoires, notre passé. Et ce n’est pas tout le temps reluisant. Il le fait avec justesse, sans en rajouter et c’est parfaitement dosé. Il maintient une forme de suspense car Charles Morin distille ses informations par bribes, comme s’il était parfois gêné de ce qu’il va partager. Cherche-t-il une forme de pardon ?

Puissant et intéressant, ce livre est une réussite !


"L’Histoire selon Hanna" d'Annett Gröschner (Schwebende Lasten)

 

L’Histoire selon Hanna (Schwebende Lasten)
Auteur : Annett Gröschner
Traduit de l'allemand par Elisabeth Landes
Éditions : Liana Levi (17 Septembre 2026)
ISBN : 9791034913077
272 pages

Quatrième de couverture

Elle a tout connu, Hanna : la montée du nazisme, la guerre, les bombardements dévastateurs de 1944, l’occupation russe, la faim… Pour survivre et nourrir sa famille, elle a tout fait : vendeuse de fleurs, femme de ménage à l’usine, saisonnière, colporteuse, cantinière et grutière dans la sidérurgie. Tout ça sans se départir de son humanité, ni d’un goût certain pour la beauté, deux qualités qu’elle essaiera de transmettre à ses quatre filles. 

Mon avis

Magdebourg, en Allemagne de l’Est, est une ville de taille moyenne ou Hanna a passé l’essentiel de son existence. C’est une femme simple, que l’on suit à partir de son enfance et tout au long de sa vie. L’autrice la rend vivante, comme si elle nous confiait la biographie d’une personne réelle. Son destin devient extraordinaire sous nos yeux car jamais Hanna ne baisse les bras, ou alors pas longtemps. Elle représente toutes ces mères, épouses, fiancées, jeunes adolescentes qu’on ne voyait pas, qui ne se mettaient pas en avant mais qui ont existé. Ce livre donne la parole à toutes ces invisibles.

Ce récit commence vers 1932, Hanna est alors une jeune femme, installée comme fleuriste. Par quelques retours en arrière, on apprend comment elle en est arrivée de là. Elle a épousé Karl Krause, agent d'assurances, mais il n’est pas très fiable. Elle ne peut pas vraiment compter sur son aide. Elle est souvent enceinte et cela la fatigue. Pour avoir des revenus, ses ventes au magasin ne sont pas toujours suffisantes. Elle a des idées dont une qui est excellente. Le soir, elle fabrique des petits bouquets et elle va à la sortie des cafés où les maris qui ont traîné en ville ont quelque chose à se faire pardonner avant de rentrer dans leur foyer. Quelques fleurs et hop, il espère l’indulgence de leur compagne. Et grâce à cette initiative, Hanna engrange quelques sous.

Mais la montée du nazisme, l’arrivée de la guerre, les bombardements, ne permettent pas de maintenir le commerce à flots. Et il faut nourrir les enfants… Hanna, en mère courage, prend d’autres emplois et continue de lutter pour les siens. Elle essuie des revers, elle est confrontée à plusieurs situations délicates. Elle reste droite, dégageant une forme de sérénité face à l’adversité. Non pas qu’elle s’imagine plus forte que les autres mais tout simplement parce qu’elle veut s’en sortir et qu’elle a assez souffert. Elle ne fait pas preuve d’un optimisme béat mais elle avance, déterminée et droite. Elle est courageuse, elle scintille et pétille malgré la noirceur autour d’elle. Elle reste « libre dans sa tête », ne se soumettant pas vraiment.

Chaque chapitre porte le nom d’une fleur ou d’un insecte dont on peut lire la description dans les premières lignes. Un tableau les relie mais je n’en dirai pas plus. Cet apport a un aspect poétique qui m’a beaucoup plu et qui est charmant. Rien n’a été choisi sans raison et c’est vraiment judicieux.

Ce récit est un portrait de femme intéressant. Le contexte historique sur la vie en RDA, le travail des ouvriers, tout est très documenté. C’est bien dosé, pas trop lourd à lire. Pendant les combats, lorsque les bombes tombent, on entend le bruit, on sent la poussière nous monter aux narines, on imagine sans peine ceux qui cherchent des survivants, c’est très immersif.

L’écriture d’Annett Gröschner (merci à la traductrice) est fluide, plaisante. On lit ce texte, chaque scène et chaque échange prennent vie sous nos yeux. J’ai envie de visiter Magdebourg, qui est presque un personnage à part entière. Je voudrais marcher dans les pas d’Hanna tant je me suis attachée à elle. J’ai été conquise par la place donnée aux fleurs, créant une atmosphère originale.

Un livre particulièrement réussi !


"Roman de Ronce et d'Epine" de Lucie Baratte

 

Roman de ronce et d’épine
Auteur : Lucie Baratte
Éditions : Points (18 Septembre 2026)
ISBN : 9791041424764
210 pages

Quatrième de couverture

Dans un château perdu à l’orée d’une forêt mystérieuse vivent deux sœurs jumelles. Avec pour seule alliée leur nourrice, Ronce et Épine grandissent à l’ombre d’une mère fantomatique au corps usé par maintes accouchements et d’un père tourné vers son propre plaisir. Pour fuir leur vie recluse, les deux jeunes femmes s’adonnent à de dévorantes passions : la chasse pour l’une, la broderie pour l’autre. Mais dans cette forêt étrange et fascinante rôde un esprit vengeur. Devront-elles faire front ou se séparer pour vaincre ce qui veut les briser ?

Mon avis

La couverture de ce petit roman attire l’œil, on se croirait revenu au Moyen-Âge, au temps des histoires se transmettant par l’oral. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il faut laisser le texte s’imprimer en vous.

C’est avec une écriture (j’aurais presque envie d’employer le mot « langue » tant le phrasé se démarque) riche et travaillée que Lucie Baratte nous entraîne dans un conte dont elle contrôle tous les codes. Un baron fortuné attend désespérément un héritier. Son épouse languide, de petite santé, n’y arrive pas. Elle a bien réussi à mettre au monde deux jumelles, une brune et une blonde que la nourrice nomme d’emblée Ronce et Épine, mais les garçons, ce n’est pas ça. En plus, elle est dans « son monde ».

« Ses mots tremblent comme des soupirs, sa voix de mère, si basse, se confond avec le bruissement de la ramée. Elle palpite, elle frémit et subitement elle recommence à fredonner. Son chant étrange hypnotise le temps, ses notes affadissent le soleil. »

Ronce ressemble à sa mère, elle aime broder, rester à l’intérieur, s’inventer un univers.
Épine, elle, aime suivre son père à la chasse, être dans la forêt qui la fascine. Lui, il l’accepte, non par devoir paternel, mais plutôt parce que ça l’amuse, mais quand il ne veut pas d’elle, il le lui fait savoir.

C’est surtout la nourrice, Cendrine, qui apporte de l’affection aux deux sœurs. Leur mère est distante, pas concernée, elle ne s’intéresse pas à elles. Les deux filles grandissent et veulent choisir leur avenir. Elles s’émancipent, se lient avec la forêt toute proche, chacune à sa façon. C’est étrange mais pas trop, juste à la frontière du rêve, de la magie. Sortilèges et enchantements plongent le lecteur dans une féérie intemporelle, dans un lieu envoutant : le château et ses extérieurs. La légende de Trystain apporte un côté fantastique.

Les titres des chapitres sont poétiques. L’autrice a tout fignolé, avec doigté et intelligence. Les personnages portent chacun leur destinée, avec plus ou moins de volonté. Parfois les événements leur échappent car il est impossible de tout maîtriser.

Lucie Baratte a tissé, cousu, brodé, une « tapisserie » entre la forêt et les deux frangines. La première s’imprégnant dans les deux autres, ramage après ramage. C’est habilement fait, assez visuel. Je verrai bien une succession de tableaux peints à l’ancienne racontant ce livre. Parfois, j’aurais aimé une petite musique de troubadours en bruit de fond tant j’étais dans l’ambiance. L’atmosphère est bien décrite, elle porte et emporte.

De nombreux thèmes sont abordés. La place de la femme dans le couple, ce qu’on attend d’elle. L’éducation des enfants, la maternité, le deuil et bien sûr la gémellité et ce que ça implique de complicité, de respect des différences, de jalousie, de sentiments mêlés ….

Les ramures de ce texte m’ont pris dans leurs rets, je me suis régalée de son côté onirique, bien dosé, ainsi que des images que les phrases faisaient surgir sous mes yeux. Il y a quelque chose de mystérieux, de prenant. C’est réjouissant qu’à notre époque, des auteurs écrivent comme cela, pour le plaisir des mots et de ce qu’ils transmettent de merveilleux.


"Jakob" de Satu Rämö (Jakob)

 

Hildur - Tome 3 : Jakob (Jakob)
Auteur : Satu Rämö
Traduit du finnois par Aleksi Moine
Éditions du Seuil (11 Septembre 2025)
ISBN : 978-2021560978
466 pages

Quatrième de couverture

L’inspectrice islandaise Hildur Rúnarsdóttir est enfin réunie avec Björk, l'une de ses petites sœurs disparues vingt-cinq ans plus tôt. Même si Rósa, elle, semble volatilisée, la joie de ces retrouvailles permet à Hildur de supporter tant bien que mal son nouveau supérieur odieux, Jónas, qui remplace Beta, en poste à la capitale. C'est sous les ordres de ce capitaine que Hildur et Jakob, son stagiaire finlandais, ouvrent une enquête lorsqu’un corps mutilé est retrouvé dans un étang de pisciculture des Fjords occidentaux.
À peine ont-ils le temps d’entamer leurs recherches qu’un autre meurtre, au moins aussi étrange, leur est signalé, appelant Hildur au côté de Beta. Mais leur travail est entravé : Jakob doit, lui, retourner au plus vite en Finlande, mener la bataille légale pour la garde de son fils, qui risque de tourner au cauchemar…

Mon avis

Jakob est le tome 3 de la série Hildur. J’ai lu les deux premiers et je suis ravie d’avoir découvert celui-ci. On peut les lire séparément mais je pense préférable de le faire dans l’ordre. L’évolution des personnages a son importance. Les révélations sur leur passé sont données petit à petit et peuvent avoir une influence sur les événements du présent.

Jakob est le stagiaire finlandais d’Hildur, qui, elle, est une inspectrice de la police islandaise. Il a d’énormes soucis avec son ex-femme pour la garde de leur fils. Il a dû repartir dans son pays et Hildur doit se débrouiller seule car son nouveau chef (avec qui elle ne s’entend pas) est en déplacement.

Un corps vient d’être retrouvé dans un étang de pisciculture et l’affaire va les entraîner sur la piste d’activistes dont le but est la protection animale. Dans ce pays, certaines pratiques avec les juments gestantes sont étonnantes, je n’en avais jamais entendu parler. J’ai trouvé très intéressant que l’intrigue soit, entre autres, reliée à cette façon de faire. Je me suis renseignée et j’ai lu pas mal d’articles sur ce sujet pour bien comprendre les raisons de ces actions.

En parallèle de cette enquête, On suit Jakob et ses problèmes, et les recherches personnelles d’Hildur qui espère retrouver sa seconde sœur (elle est maintenant en contact régulier avec la première). Quelques incursions dans le passé (dont le chapitre un en 1988, terrifiant de réalisme sur les bêtises enfantines) permettent de mieux cerner le côté « obscur » de Jakob.

Finalement, personne n’est lisse, les secrets sont nombreux et l’auteur développe la face cachée de ses personnages. On croit connaître ceux qui nous entourent et on s’aperçoit qu’on ne sait pas tout… Hildur elle-même a un caractère particulier, un peu comme un chat sauvage, avec un grand besoin de liberté. Mais je suis certaine que je ne suis pas au bout de mes surprises et que je vais encore apprendre des choses sur elle…

Ce que j’apprécie chez Satu Rämö, c’est qu’au-delà de l’intrigue, elle instaure une véritable atmosphère. On est en décembre, avant Noël, la lumière du jour dure à peine trois heures, il fait froid, les distances sont longues (d’ailleurs Jakob tricote pour s’occuper pendant les longs trajets avec une lampe de lecture fixée à son pull…) J’ai le sentiment qu’elle a visité tous les lieux qu’elle évoque tant elle les rend vivants et précis. En outre, elle décrit les relations humaines avec finesse, comme si chaque scène présentée n’était pas sortie de son imagination mais avait eu lieu sous ses yeux. Elle a un sens aigu des du contexte. Elle plante un « décor », installe les protagonistes et on y est, c’est visuel, clair et bien fait.

Les investigations avancent sur plusieurs tableaux, pas à pas, c’est prenant, captivant, sans trop d’hémoglobine, de détails inutiles, je trouve que tout est bien dosé. Les chapitres courts passant donnent du rythme, on n’est pas toujours avec les mêmes individus et c’est parfait pour nous accrocher. L’écriture (merci au traducteur) de l’autrice est emplie de sensibilité. Il y a ce qu’il faut de nouveaux éléments pour donner envie de tourner les pages et de connaître la suite. J’ai d’ailleurs hâte de lire le tome quatre !

"Rue Castellana Bandiera" d'Emma Dante (Via Castellana Bandiera)

 

Rue Castellana Bandiera (Via Castellana Bandiera)
Auteur : Emma Dante
Traduit de l’italien (Sicile) par Eugenia Fano)
Éditions : Bourgois (3 Septembre 2026)
ISBN : 978-2267060355
192 pages

Quatrième de couverture

Dans une rue étroite de Palerme, deux voitures se font face sans pouvoir se croiser. Au volant de la première, Rosa, une jeune Sicilienne, est en pleine crise de couple avec sa compagne. La seconde, où s'entasse la grande famille Calafiore, est conduite par Samira, une Albanaise sans papiers au service d'un patriarche tyrannique. Or cette fois, ni Rosa ni Samira ne sont prêtes à faire marche arrière. Leurs vies sont dans une impasse et c'est leur avenir que les deux femmes jouent ici, rue Castellana Bandiera, tandis que les hommes du quartier prennent les paris pour savoir laquelle cédera en premier... En ce dimanche d'été où le sirocco souffle sans pitié sur Palerme, ce sont deux mondes irréconciliables qui s'affrontent dans un roman formidablement explosif, entre farce absurde et tragédie contemporaine.

Mon avis

…Trois fois sur quatre ‘ste ruelle elle s’embouchonne …

Il fait chaud ce jour-là, à Palerme, en Sicile, très chaud, le soleil tape. Rosa et Clara sont dans leur voiture et se chipotent, elles sortent d’un mariage et ne savent plus par où passer, le plan a disparu. Tout à coup, elles se retrouvent dans une rue étroite. Et arrive, face à elles, une autre voiture. Impossible de passer.

Dans le second véhicule, Samira, une dame âgée, albanaise, installée depuis longtemps en Sicile avec sa famille. Elle n’est pas seule et plusieurs personnes sont avec elle. Elle refuse de reculer. Cette rue où se trouve l’immeuble qui abrite les siens, c’est chez elle maintenant. Pour elle, c’est celle d’en face, la jeune, qui doit reculer. Mais ce jour-là, Rosa ne veut pas céder.

C’est un combat de femmes, chacune estimant être dans son bon droit. Quelques membres extérieurs essaient d’intervenir, éventuellement de les raisonner mais c’est difficile. Elles sont entêtées et ont probablement le sentiment que bouger son automobile, c’est s’abaisser et perdre sa dignité, sa superbe. L’orgueil, la volonté, les font tenir encore et encore.

Au-delà de cet affrontement, on découvre l’histoire de tous ceux qui entourent Samira, les tensions (car ils se détestent), les « accords » entre les uns et les autres ou avec les voisins. De l’autre côté, on apprend à connaître Rosa et on cerne mieux ses difficultés de couple avec Clara.

« Rosa rampait comme un escargot et se retirait de plus en plus dans une culpabilité laissant derrière elle une bave inodore, elle avait peur d’aimer, c’était évident. »

Tout le monde est dans une impasse, les réactions sont diverses et variées, les langues se délient puis se taisent, les commentaires vont bon train, les cris surgissent puis le silence revient, la pression est à son comble. Est-ce qu’une espèce de peur n’est pas en train de s’installer ? Jusqu’où cette opposition peut-elle aller ? La rue est bloquée, plus personne ne bouge.

« Les femmes se fixent comme deux poules, le cou tendu, la tête légèrement positionnée en avant. Elles tendent l’oreille, prêtes à dégainer. Le silence dilate ce temps suspendu.»

J’ai été conquise par ce roman !
La traductrice a fait un travail exceptionnel qu’elle explique dans les dernières pages. En effet, ce récit a été écrit en italien et en sicilien pour bien montrer tout ce qui différencie les deux « mondes » coincées dans la Via Castellana Bandiera. Le défi, pour elle, a été de mettre les lecteurs français dans les mêmes conditions, avec un glossaire comme dans l’édition italienne. La solution qu’elle a choisie est excellente. Je n’ai pas forcément utilisé le lexique, avec le contexte, je comprenais, je m’en servais pour vérifier si mon intuition était bonne. Le fait de laisser des expressions du « cru » pimentent le texte, le rend plus réaliste et plus immersif et lui donne une forme de musicalité. On aurait presque envie de lire à haute voix (ou de voir le film réalisé par l’autrice).

Le fait que tous les habitants de la rue regardent « le spectacle » oblige les deux protagonistes à essayer de faire céder l’autre, pour ne pas perdre. Cela pourrait prêter à rire mais c’est tragique de voir l’obstination des conductrices.

Cette lecture a été réjouissante. L’écriture, l’atmosphère, l’humour quelques fois « Toutes les cinq, mère et filles, vues de derrière, sont identiques surtout quand elles portent des jeans en stretch qui leur font des cuisses comme des petites saucisses. »

La grande force d’Emma Dante c’est d’avoir créé quelque chose d’original, de vivant, de fort en partant d’une situation banale qui se règle vite le plus souvent.

Une pépite !


"Liberty" d'Arnaud Rozan

 

Liberty
Auteur : Arnaud Rozan
Éditions : Récamier (20 Août 2026)
ISBN : 978-2385772277
280 pages

Quatrième de couverture

Dans le Harlem de l'après-guerre, une enfant confrontée à la mort, à la perte et à la violence du monde apprend à vivre grâce aux récits, à l'imaginaire et à la puissance des femmes qui l'entourent.
Elle découvre que survivre, c'est aussi apprendre à se raconter et à interroger les histoires que l'on fait siennes.
Assa, la première fois que je l'ai vue, elle se penchait au-dessus du vide : elle avait à peine huit ans et voulait se supprimer.
L'existence n'était déjà plus rien pour elle ?

Mon avis

1947, New-York. Assa, huit ans, se retrouve seule, sa grand-mère vient de mourir. Elle est noire, a peur d’être placée dans un institut où on lui arrachera la peau. Que lui réserve l’avenir ? Elle n’a plus envie de vivre et c’est infiniment triste de lire qu’à cet âge-là, plus rien ne la retient à la vie.

Une rencontre, aussi improbable que belle, la met en contact avec des femmes, dont Liberty qui donne le titre de cet ouvrage et qui est la narratrice. Les seuls objets qu’elle a emportés avec elle sont un vieux cliché en noir et blanc et une courtepointe brodée, style patchwork, qui raconte des histoires qui ont bercé son enfance. J’ai beaucoup aimé ce symbole, où chaque morceau est une période de vie. Ce qu’elle y « lit » l’emmènera sur les traces de son passé afin de mieux comprendre qui elle est et d’où elle vient.

Assa est une fillette au début de ce récit et on la suit pendant très longtemps jusqu’à ce qu’elle soit très âgée.

« Assa monta en graine. Lentement. »

Elle se « construit » sous nos yeux, pas à pas, épreuve après épreuve car la vie ne lui fait pas beaucoup de cadeaux. Elle a une personnalité singulière, elle se cherche sans cesse et pour ça, elle va parfois très loin dans ses décisions. L’auteur entremêle le destin d’Assa à celui des Afro-Américains, à celui des amérindiens, tous ces peuples rejetés, parfois même balayés. Ils sont tous face à la perte de leurs racines, de leurs coutumes, ils perdent leur pouvoir décisionnaire et se battent pour exister. Assa, comme eux, revendique son identité et quand elle doit la prouver, elle refuse. Son geste est tellement beau !

Dans le récit, des faits réels sont parsemés, ici et là, nous rappelant les injustices contre les Afro-Américains, comme autant de taches sombres qui brouillent la vue sur le futur d’Assa et qui la marquent.

Entêtée, elle garde ses pensées pour elle lorsque le dialogue n’est pas possible et campe sur ses positions. Elle ne s’impose pas violemment, seulement par sa ténacité et c’est remarquable.

L’écriture de l’auteur oscille entre plusieurs styles et demande une bonne concentration au moment de la lecture. Des rêves, des passages plus ésotériques, entrecoupent le quotidien d’Assa. Mais ils ont raison d’être et donnent une autre dimension au texte, offrant un phrasé poétique et lumineux.

Arnaud Rozan n’en rajoute pas dans le pathos, et c’est très bien. Ce qu’il exprime, c’est la voix de tous ceux qui sont opprimés, souvent oubliés, et qui n’ont que leur volonté pour continuer la route au nom de ceux qui ont disparu, afin qu’ils existent encore à travers eux.

Ce roman est bouleversant, Il parle de sujets qui sont pour moi essentiels, la transmission et les valeurs des hommes bons. Sa construction est intéressante et même plus car elle apporte une touche originale de sensibilité et de justesse. Si j’ai été surprise par les premières pages, qui pourront désarçonner certains lecteurs, je me suis par la suite attachée aux pas d’Assa et j’ai eu du plaisir à l’accompagner.