"L’été du mauvais œil" de Giuseppe Catozzella (Il fiore delle illusioni)

 

L’été du mauvais œil (Il fiore delle illusioni)
Auteur : Giuseppe Catozzella
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Éditions : Buchet Chastel (12 mars 2026)
ISBN : 978-2283041369
290 pages

Quatrième de couverture

Francesco grandit dans la banlieue de Milan, fils d’immigrés du Sud et habité par le rêve de devenir écrivain. Dix mois par an, il se sent en marge d’un pays en marge, jusqu’à ce que l’été le ramène en Basilicate, chez ses grands-parents et son cousin Luciano, attaché à la terre et hostile à toute idée d’exil. Là, Francesco découvre la liberté, la sensualité et la vérité des origines. Mais au Nord l’attendent la violence, un double meurtre de mafia, l’amour, et un professeur-poète qui change son regard sur le monde. Entre ces deux univers, il devra apprendre à concilier le rêve et la fidélité, l’enracinement et le départ.

Mon avis

Ce livre débute en Italie, dans les années 80. Les parents de Francesco ont quitté le Sud car le père a trouvé un travail à Milan. Il monte en grade mais malgré sa réussite, pour les voisins, il est toujours le paysan, celui dont on se méfie, qu’on jalouse pour son ascension rapide ou dont on se moque. Le fils, Francesco, va en classe mais il subit le même sort que son papa. Alors, il est heureux lorsque l’été arrive et que la destination des vacances le ramène à Monte Aspro, chez ses grands-parents et tout le reste de la famille.

Là-bas, la vie lui semble plus authentique, plus « vraie », plus simple. Il retrouve Luciano, un cousin un peu plus âgé qui travaille à la ferme. Ils aiment se promener ensemble, arpenter les forêts. Tous les deux, ils « respirent l’espace ». Luciano est attaché à ce lopin de terre, c’est sa vie et il n’envisage rien d’autre. Quand il est dans ce milieu rustique, Francesco n’est pas sur le qui-vive, il est en phase, épanoui et libre.

« C’était une union avec la terre : lui et moi unis à la terre, qui était la seule vérité. Soudain je retrouvai la joie de respirer à pleins poumons, de me voir en marche vers un but. »

Lorsque la rentrée approche, il repart pour le Nord où le quotidien est totalement différent. Il y côtoie la violence, le rejet. Un de ses professeurs découvre son goût pour les lettres, la poésie. C’est l’occasion pour lui de s’ouvrir au monde de l’écriture. Mais pourquoi cela semble-t-il affoler son paternel ? Ce dernier aurait-il renoncer à certains rêves ?

Ce récit, empli de délicatesse, de nostalgie, nous plonge dans l’intimité des pensées et des ressentis de Francesco puisque c’est lui qui raconte. On le sent tiraillé entre ses racines rurales et ce que peut lui offrir la grande ville. À Milan, l’argent est plus facile, tout est à portée de main mais les relations un peu plus superficielles et mal équilibrées. À Monte Aspro, les liens familiaux sont forts, liés au passé commun fait de traditions (une personne porte le mauvais œil, une autre soigne avec des herbes et des incantations…) qui sont parfois lourdes à porter….Il se sent bien loin de la cité milanaise car il dit qu’il n’est alors en guerre avec personne. Comme si, en ville, il devait, sans cesse, prouver sa légitimité.

À travers l’histoire de ces deux garçons, nous suivons l’évolution d’un pays, de ses habitants qui n’avancent pas au même rythme en fonction de l’endroit où se situe leur domicile. Les atmosphères sont particulièrement bien décrites (merci à la traductrice). Elles font appel à tous nos sens pour présenter les lieux où se déroule chaque situation évoquée. De nombreux thèmes sont abordés. Est-ce qu’il est difficile de dialoguer lorsque vos journées sont diamétralement opposées ? Les liens d’amour et d’amitié peuvent-ils traverser le temps et l’espace ? Qu’en est-il de l’avenir de chacun ? Que choisit-on, que subit-on ? Que reste-t-il de nos illusions, de nos rêves ? Jusqu’où est-on maître de son destin ? La règle n’est-elle pas de toujours croire en soi, en la vie, en ce qu’elle peut offrir de meilleur ? De s’accrocher et de continuer à avancer malgré les obstacles et les coups durs ?

 Pudique et profond, ce roman m’a beaucoup plu. Je l’ai trouvé intéressant, émouvant et porteur de sens.


"L'enseveli" de Valérie Paturaud

 

L’enseveli
Auteur : Valérie Paturaud
Éditions : Les Escales (14 Août 2025)
ISBN : 978-2365699471
242 pages

Quatrième de couverture

Sur le champ de bataille, un obus éclate. Abel n'écoute que son courage et, au péril de sa vie, sauve un inconnu d'une mort certaine.
Alors qu'Abel est en convalescence dans un hôpital de fortune, un officier défiguré vient occuper le lit voisin. Abel est ouvrier, Adrien est médecin : un gouffre social les sépare et jamais ils ne se seraient rencontrés dans la vie civile. Mais ici, dans ce lieu hors du temps, ils ne sont plus que deux hommes en souffrance.

Mon avis

« Aujourd’hui, comme hier, pour Abel, Adrien, pour ceux qui sont morts, pour ceux qui meurent encore, seuls les mots qui racontent, inventent, imaginent leur histoire, leurs amitiés et leurs amours, seuls ces mots-là comptent, conjurant l’oubli.
Et leurs ombres se tiennent droites, devant nos yeux aveugles. »

Première guerre mondiale, un champ de bataille, ça pète dans tous les sens et pourtant, Abel ne va pas se mettre à l’abri. Il a vu un bras, une main avec une chevalière et il a sorti « l’enseveli » de la terre. Ce dernier est très amoché, le visage n’existe presque plus, mais il respire. Il le porte jusqu’aux soignants.

Le temps passe, Abel se retrouve à l’hôpital pour se soigner, il n’est pas le plus atteint, il peut jouer de l’harmonica et égayer un peu les journées et les soirées. Un jour, on approche un lit du sien, un soldat qui ne peut pas parler, la bouche n’est qu’un trou et il n’est que souffrance.

Dans un premier temps, les deux hommes ne communiquent pas mais l’infirmière demande à Abel de lire le courrier de celui qui git là à côté car, lui n’en a pas la force. Abel est ouvrier, il n’est pas beaucoup allé à l’école. Sa lecture n’est pas fluide mais il s’applique et il lit. Il s’aperçoit que le voisin est médecin. Ils n’ont rien en commun et pourtant, un lien ténu puis de plus en plus solide se noue entre eux. Chacun apporte quelque chose à l’autre. Celui qui ne peut pas s’exprimer par oral écrit des pages et des pages qu’il confie à Abel et celui-ci, en échange, se raconte à son tour.

Ils réalisent que pour protéger les leurs, ils ne disent pas tout.

« La guerre leur avait appris, à l’un et à l’autre, le mensonge. »

Mais entre eux, ils peuvent tout se dire, et surtout se comprendre. Ils partagent les souvenirs, les coups durs, les bonheurs, les espoirs, les peurs, ce qu’ils ont mis en place pour tenir et penser à ceux qui les aiment.

« Prendre et garder chaque image, s’assurer de pouvoir les retrouver, ne pas les quitter tout à fait. »

Ils vivent une amitié improbable jusqu’à ce que chacun reparte de son côté. Sans nouvelles d’Abel, Adrien, le médecin n’aura de cesse de le revoir, de lui dire merci, de lui donner le statut qu’il mérite, à savoir celui d’un homme bien. Ce sera une longue quête.

Valérie Paturaud a écrit un roman d’une délicatesse infinie. Elle fait se rencontrer deux opposés. Abel, chez qui on ne montre rien, on s’efface, on s’oublie, on se dévoue.
« Chez eux, on ne fait pas dans le chagrin ou on ne le montre pas. »
Et Adrien, le docteur, marié, père d’une petite fille, respectable et admiré.

Et pourtant, ces deux-là se respectent, s’apprécient et deviennent amis.

L’auteur a su montrer différents aspects de la vie pour ces blessés de guerre. Le regard des copains, de la famille sur les « Gueules cassées », le traumatisme subi qui fait qu’ils se sentent mieux « entre eux » qu’avec les leurs. Le gouffre qui peut se creuser s’ils n’arrivent pas à évoquer ce qu’ils ont vécu en le gardant « enseveli ».

J’ai trouvé l’écriture très juste, sans pathos exagéré, ni trop de dramatisation, c’est fluide. J’ai apprécié la présence des courriers qui permettent l’intervention de personnages extérieurs et un autre point de vue (et puis, j’aime beaucoup les lettres). L’histoire est intéressante, bien construite. On aborde les thèmes de l’amour, de l’amitié, de l’altruisme, de la vie avant et après-guerre. Personne ne sort indemne et chacun doit continuer la route avec ce lourd passé. Reprend-on les mêmes combats ou est-on trop différent ? En quoi croit-on encore ? De quoi a-t-on besoin ?

Une lecture bouleversante, belle et touchante.


"Même le froid tremble" de Nicole M. Ortega

 

Même le froid tremble
Auteur : Nicole M.Ortega
Éditions : Anne Carrière (22 août 2025)
ISBN : 978-2380823158
178 pages

Quatrième de couverture

Dans un pays qui n’aime pas les femmes, trois jeunes filles prennent la route pour se rendre à la fête de la Vierge noire, 1 600 kilomètres au nord de la favela où elles ont grandi. Entre Santiago du Chili et le village d’Iquique, elles vont croiser des policiers véreux, les fantômes des victimes de Pinochet, des routiers menaçants, une Dame blanche, des prostituées sorcières, des voyous généreux, un serial killer, des pères en deuil et des mères qui ne pardonneront jamais.

Mon avis

Un petit voyage au Chili, ça vous tente ?

Pas celui des décors aseptisés, avec le soleil, les costumes traditionnelles, les fêtes locales… Non, l’envers du décor, celui d’un pays où les gens galèrent, vivent dans des conditions précaires et se battent pour s’en sortir.

Elles sont trois jeunes filles à se rendre à la fête de la Vierge Noire. Un périple, 1600 kilomètres à faire. Elles n’ont pas beaucoup d’argent, elles vivent dans une favela. Mais elles ont soif de voir autre chose, de sortir. Celle qui raconte est moins typée, ça la sauve parfois.

« Mes copines s’exécutent, ce n’est pas la première fois : je suis exonérée grâce à ma gueule de touriste, elles sont contrôlées à cause de leurs traits andins, et j’ai honte, terriblement honte, j’aurai toujours plus de droits que les autres ici, je pourrai toujours passer entre les gouttes de l’oppression […] »

Elles font des rencontres sur leur route, plutôt des mauvaises, elles mènent des actions, elles provoquent, se sauvent et vont plus loin … Elles grandissent en quelques jours … Et elles ne baissent pas les yeux.

Nicole Mersey Ortega, née au Chili, vit entre Santiago et Paris et écrit en français, elle a une part du Chili en elle et elle le revendique. Son écriture est brute, vive, comme la jeune femme qui s’exprime dans le récit. C’est parfois cru mais ça va avec le contexte. C’est un peu comme la photo de couverture : nature et sans fioriture. Malgré ça, une certaine forme de poésie ressort du contenu. Sans doute parce qu’à travers le road trip, on ressent la vie et les tourments d’un coin du monde où la dictature a fait beaucoup de mal, laissant des traces indélébiles de souffrance qui se transmettent de génération en génération.


"Saigon" de Niels Labuzan

 

Saigon
Auteur : Niels Labuzan
Éditions : Liana Levi (5 Mars 2026)
ISBN : 979-1034912117
272 pages

Quatrième de couverture

L’étouffante chaleur humide, le brouhaha de la foule sur les quais, mais aussi une inquiétante sensation d’être surveillé, voilà ce qui saisit l’inspecteur Isidore Challe quand il descend du paquebot à Saigon, après plusieurs semaines de navigation. Il ne sait rien de cette colonie, où l’administration française l’a muté contre son gré. Le lendemain de son arrivée, il est conduit dans les quartiers de l’armée pour constater un important vol de poudre explosive. Quartiers dans lesquels une main inconnue a dessiné sur un mur une orchidée noire. Que signifie cet étrange symbole déjà apposé ailleurs dans la ville ? Et pourquoi un notable de la communauté française est-il assassiné le jour suivant ? L’enquête s’annonce difficile car Saigon est impénétrable.

Mon avis

Saigon était en guerre permanente, prise dans un conflit entre l’ancien, le primitif et le nouveau.

À Saigon, l’année 1900 n’a pas encore vu le jour. L’inspecteur Isidore Challe, « puni » pour une erreur faite à Paris, vient d’être muté dans cette ville, sans sa femme. Lorsqu’il arrive, après plusieurs semaines de navigation, le bruit, la chaleur humide et une ambiance particulière le prennent à la gorge.

Isidore est rapidement confronté à une situation délicate. Dans le quartier de l’armée, un vol de poudre explosive vient d’avoir lieu. Il veut mener ses investigations comme il l’entend mais on lui fait vite comprendre que ce n’est pas ce qu’on attend de lui. On ne mélange pas armée et police qui ne s’aiment pas…  Il n’a pas à se mêler de ce que font les militaires. Il n’a pas à fouiller, il doit être présent mais discret et surtout, pas de vague… Il n’aime pas ça. Il a toujours voulu la justice et n’entend pas céder aux pressions.

« Il était sous surveillance, oui, mais ne serait jamais sous le contrôle de quelqu’un … »

Un symbole attire son attention. Il l’a vu à plusieurs endroits, et l’assimile à une revendication (d’autant plus qu’il était présent sur le lieu du vol de poudre). C’est une orchidée noire. Quel est son sens ? Qui la dessine et pourquoi ? Qui sont ces hommes et ces femmes de l’ombre unis, probablement, pour une cause et un combat dont il ignore tout ? Qui est ce Maître Yi, que beaucoup semblent connaître ? Pourquoi a-t-il l’obligation de ne pas le contacter, et encore moins de le rencontrer ?

Le gouverneur général de l’Indochine est Paul Doumer. Sa mission est sans doute de redresser les finances et de rendre cette colonie rentable mais il est fuyant quand Challe essaie de lui parler. Un notable est assassiné et là aussi, Isidore décide d’enquêter. Il cherche et dérange. Il est isolé. Seul Quang, un homme du cru, le soutient (comme il peut). C’est en fait un adjoint précieux, qui apprend à se faire oublier pour mieux observer et rendre compte. Leurs recherches les entraînent dans le quartier de Cholon. Ils n’y sont pas les bienvenus et l’atmosphère est bien particulière.

« Cholon se révélait être un lieu de contradictions, un miroir tordu de l’existence humaine où la dignité et la dépravation se côtoyaient sans cesse dans un échange perpétuel. »

Ce qu’il entrevoit ne correspond pas toujours à ses convictions profondes, Isidore se sent écartelé, tiraillé. Mais une chose est sûre : il ne lâche rien, ce n’est pas son genre. Il prend des risques, bouscule les codes, se laisse parfois aller, se fait remettre en place, et repart…. C’est un homme qui s’ancre petit à petit dans le territoire, qui prend ses marques, des coups aussi et se relève toujours. Je pense qu’on le reverra dans d’autres aventures….

La grande force de ce polar historique est de camper un décor et un climat tout à fait réalistes. Il allie habilement fiction et réalité. Les descriptions sont précises, sans fausse note. Je pense que l’auteur a dû réaliser un important travail de documentation.  L’écriture est très immersive, on y est, tant pour les odeurs, les bruits que la cité et les protagonistes. Niels Labuzan nous démontre, comment au seuil d’un nouveau siècle, cette localité est hésitante entre attachement au passé et envie d’avancer, entre tradition et désir de modernité etc.

« Saigon avait horreur du vide, et à chaque coin de rue on croisait le triomphe ultime de la vie et de sa défaite la plus totale. »

Cette lecture m’a emballée. J’ai plongé dans l’univers évoqué avec le plaisir intact de la découverte. Je me suis attachée à Isidore, cet homme qui souffre en silence, qui veut bien faire et j’espère bien le retrouver dans un nouveau titre !


"Réconciliation : Réhabiliter le sexe à l'heure du post Me-too" d'Arthur Vernon

 

Réconciliation : Réhabiliter le sexe à l'heure du post Me-too 
Auteur : Arthur Vernon
Éditions : de l’Éveil (12 Mars 2026)
ISBN : 978-2374151526
290 pages

Quatrième de couverture

Un influenceur, un post, un procès.
Accusé de sexisme, il choisit de ne pas se défendre, mais d’attaquer.
Non pas les femmes, mais les certitudes.
Contre l’avis de son avocat, il transforme son audience en tribune : critique de l’invisibilisation de la misère sexuelle, apologie de la chair, aspiration à la concordance des désirs.

Mon avis

Arthur Vernon s’interroge régulièrement sur les questions de la sexualité humaine. Il en a déjà parlé dans des écrits. Pour lui, certains sujets restent encore trop tabous ne permettant pas de dialogues ni d’échanges car les gens sont parfois mal à l’aise.

Réconciliation est quelques fois dérangeant, peut-être provocateur pour certains, mais ce roman-essai pose des mots sur des interrogations souvent enfouies ou tues. Il décortique certains comportements, il définit le couple, il parle des droits et des besoins sexuels. Le titre peut « faire peur » mais le contenu est tout à fait abordable.

Pour approcher ces différents thèmes délicats, le point de départ est une situation fictive. Un homme, actif sur les réseaux sociaux, a relayé un texte jugé sexiste et haineux. Une association le poursuit et il va se retrouver au tribunal. Avant l’audience, il décide de parler, pas de se défendre, mais de présenter ses idées et quelques-unes de ses convictions.

La première partie concerne les échanges entre le prévenu et l’avocat. Le premier veut s’exprimer, expliquer le choix de la mise en ligne, dire ce qu’il pense et ce qu’il voudrait transmettre aux jurés.

« Le plus grave, à mes yeux, n’est pas d’être condamné, mais de ne pas être écouté. »

Pour lui, il faut distinguer besoin sexuel et désir sexuel, l’un étant inconscient, d’ordre biologique, l’autre plus conscient. Il pense qu’en distinguant les deux, l’incompréhension dans certaines situations, sera aplanie en partie. Il parle des réactions des hommes et des femmes face à certains événements en lien avec le sexe. Quels sont leurs souhaits les plus profonds ? Les plus secrets ?

L’avocat répond en rappelant qu’il doit rester à sa place, ne pas « basculer » dans des zones où l’écoute ne sera plus possible. Si son manifeste est indigeste, il ne sera pas entendu…

Les discussions entre les deux hommes ne sont jamais une lutte de pouvoir. Chacun apporte son éclairage sur les faits évoqués, les ressentis ciblés. Le défenseur se doit de montrer qu’il faut raison garder. Il le fait avec intelligence.

La seconde partie se situe après l’audience où un fait nouveau a changé la donne. Il ne s’agit pas de « revoir sa copie » mais d’examiner d’autres thématiques. J’ai notamment découvert que le ministère de la santé a mis en place, en 2017, une feuille de route sur « les droits sexuels ».

L’auteur pousse son raisonnement très loin, pour toucher les extrêmes. Je ne pense pas que sa volonté est de choquer, il a choisi de s’exprimer et il le fait. Il ne juge pas, il transmet son opinion. Il n’oblige personne à être d’accord ou pas. Il donne un aperçu qui peut faire réfléchir, qui bouscule aussi. On peut difficilement être indifférent.

Son écriture est claire, posée, ses propos étayés avec de nombreuses références que l’on retrouve en fin d’ouvrage. C’est une lecture qui peut entraîner de nombreux débats qui seront intéressants s’ils se font dans le respect.


"Le refuge des affligés" de Céline Servat

 

Le refuge des affligés
Auteur : Céline Servat
Éditions : Taurnada (12 Février 2026)
ISBN :  978-2372581776
258 pages

Quatrième de couverture

Alors que Gabrielle, gendarme à la brigade de recherches de Muret, enquête sur le meurtre atypique d'un SDF, Marco et son amie Manue participent à une retraite spirituelle.
Mais rien ne se passe comme prévu dans ce coin perdu des Pyrénées, et le besoin de se ressourcer est compromis par le meurtre de l'un des occupants des lieux…

Mon avis

Dans ce roman, j’ai retrouvé des personnages que l’auteur a déjà présentés mais les livres peuvent se lire indépendamment.

Deux lieues s’opposent dans ce récit. La ville de Muret, proche de Toulouse, où un homme, sans domicile fixe, a été assassiné. Une bâtisse isolée dans les Pyrénées, près du hameau de la Henne Morte, où est organisée une retraite spirituelle.

Pour le SDF, c’est Gabrielle Leseigneur et son équipe de gendarmes, dont Frank Deluc (en couple avec Manue), qui mènent les investigations. Ils ne trouvent pas grand-chose et la question est de savoir s’il vaut mieux persévérer ou abandonner.  Un SDF, c’est un individu dont personne ne se soucie, alors à quoi bon chercher le tueur ? Il s’agit, peut-être, d’un règlement de comptes entre laissés pour compte et inutile de s’obstiner.

De l’autre côté, c’est Manue qui a eu l’idée du séjour. Son pote Marco souffre de stress, voire plus certaines fois, et elle se dit que l’aide qu’ils vont trouver au « refuge » sera bénéfique. Mais elle sait bien que son ami n’appréciera pas ce genre d’initiative donc elle n’a pas été très honnête avec lui et lui a parlé d’une semaine de thalasso… Lorsqu’il découvre sa « surprise », il n’est pas content mais c’est trop tard pour faire machine arrière. Les voilà, tous les deux, avec d’autres participants, en petit groupe, sous la tutelle de Vazken et Eve (les organisateurs), aidés d’un peu de personnel pour les tâches annexes (cuisine, jardin etc.)

Dans ce coin paumé, c’est presque un huis clos. Pas de moyens de communication (le téléphone ne passe pas, pas d’internet…), des séances pour se sentir mieux : yoga, méditation, sophrologie, lithothérapie et bien d’autres, des repas frugaux etc. Marco a faim, ne se sent pas toujours en phase avec ce qu’il vit. Chacun est un peu sous tension (Avoir le ventre creux n’arrange sûrement rien…) et les relations sont parfois source de tension.

Lorsqu’une des personnes présentes dans ce lieu est retrouvée morte, l’ambiance devient carrément délétère. Les enquêteurs du coin viennent mais Frank, ayant très peur pour sa compagne, réussit à se glisser parmi les visiteurs. Il est sur tous les fronts puisqu’il gère également des investigations pour le SDF.

L’auteur a su mener son récit de main de maître. Les deux intrigues se suivent sans problème, on ne se mélange pas. J’ai particulièrement apprécié les descriptions de la « retraite ». C’est très réaliste, entre les conseils des gourous, les élèves qui ne disent pas tout (et surtout pas la vérité), les grignotages en cachette quand c’est possible (et en plus, ça permet de voir ce qu’on vous tait), le manque ressenti quand on ne peut ni appeler, ni « textoter »…. Chacun réagit avec ce qu’il est et là aussi, les émotions sont bien décrites.

La construction, alternant les deux endroits, avec quelques retours en arrière pour qu’on cerne mieux les personnalités, est intéressante et bien faite. Le style est fluide, les dialogues éclairent sur certains faits et donnent parfois une idée du caractère des protagonistes. Les indices arrivent petit à petit et relancent le texte pour donner du rythme.

C’est un excellent moment de lecture et une histoire équilibrée et maîtrisée.


"Noir Alpha" de Marco Pianelli

Noir Alpha
Auteur : Marco Pianelli
Éditions : du 38 (23 Janvier 2026)
ISBN : 978-2384832743
200 pages

Quatrième de couverture

Depuis qu’il a quitté Genève, Mano Lander avance sans but, lesté de colère et de solitude. Ancien commando rompu à la guerre, il n’est plus qu’un fugitif silencieux, porté par l’instinct. Mais sur une route noyée de pluie, en pleine nuit, sa trajectoire croise celle d’une fillette terrorisée, pourchassée dans les bois. En la sauvant, il pénètre malgré lui au cœur d’un drame qui dépasse ce qu’il imaginait.

Mon avis

Des phrases courtes. Des mots qui claquent. Comme ça. Sans concession, sans fioriture. Comme autant de clous qui s’enfoncent et marquent. Simplement pour dire ce qui est.
De l’action. Parfois un cri, ou un silence qui contient toute la tension de chaque instant. On en prend plein les yeux. Plein la tête. Plein le cœur aussi. Ça fait mouche.

Lorsque je lis Marco Pianelli, je suis en apnée. Je retiens mon souffle, je serre les poings, je ne fais pas de bruit pour rester immergée dans le récit. Son style est totalement maîtrisé pour sublimer chaque émotion. On peut croire, si on feuillette rapidement le livre, que la violence est omniprésente, que certains ne pensent qu’à se battre mais ce n’est pas ça du tout. Tout un panel de sentiments explose entre les lignes et les répits, s’ils sont courts, expriment tout ce qui n’est pas dit par le personnage principal, tout ce qui n’est pas écrit.

Parce que Mano (cette fois-ci il s’appelle Mano, mais ça pourrait être Paco ou un autre nom, peu importe, ce qui est important, c’est ce qu’il est, ce qu’il veut, au plus profond de lui-même) c’est un taiseux, pas le genre à s’épancher, pas le genre à raconter. On en sait un peu plus sur lui à chaque tome mais ce n’est pas grand-chose. Une enfance cabossée, à voir souffrir sa mère sans pouvoir faire quoi que ce soit, un passé dans les forces spéciales et un besoin exacerbé de justice. C’est même plus qu’un besoin, c’est vital. Il ne supporte pas les conditions injustes et dans ces cas-là, il agit. C’est plus fort que lui, il le faut. Il ne peut plus réparer les morts qu’il a vu souffrir et qu’il aurait voulu aider, alors il répare les vivants. Il les accompagne jusqu’à ce que justice soit faite et il continue sa route lorsque tout lui semble correct.

Il sort d’une histoire pas facile Mano. Il a beaucoup donné de lui, de son énergie. Il a réussi à s’en sortir, à remettre les choses en ordre. Maintenant il aspire à se poser un peu. Il roule sans but si ce n’est celui de trouver un coin tranquille. La nuit est froide, pluvieuse, la route noire, les alentours sombres. Pas âme qui vive, le bitume et l’ondée forte, tenace. Notre baroudeur roule mais en habitué des situations ardues, il est vigilant, constamment aux aguets. C’est comme ça qu’il aperçoit une fillette poursuivie par un homme. C’est tout à fait le genre de fait qui l’insupporte. Il ne peut pas poursuivre son voyage. Il intervient sans savoir où il met les pieds et les poings, sans mesurer les conséquences. Je crois, d’ailleurs, qu’il s’en fiche. Ce qu’il comprend, c’est que ça ne va pas, que certains abusent de leur pouvoir et que d’autres subissent. Il sait que quelques-uns portent le Mal en eux. Et ce n’est pas ce qui lui semble équitable, alors il s’en mêle. Pas forcément bien accueilli par les victimes qui se méfient de ce baraqué qui ne dit rien sur lui, qui est doté d’une force surhumaine, qui sent, à l’instinct, ce qu’on lui cache. Ils aimeraient savoir qui il est mais il ne partage rien ou si peu. Il rencontrera le Mal incarné et devra se battre. Peut-il s’en sortir encore une fois ?

Je ne suis pas très attirée par les gros costauds, mais Mano a quelque chose en plus de son physique. Son calme face à n’importe quel événement, son sens de l’observation, son regard qui assure et rassure, sa volonté inépuisable de remettre le bien au centre, de chasser le mal sous toutes ses formes. Il est attachant et je l’aime beaucoup.

Avec son écriture puissante, son rythme rapide sans temps mort, son intrigue reliée à des faits qui pourraient être d’actualité, ses protagonistes bien campés, ses rebondissements à bon escient, l’auteur m’a, une nouvelle fois, scotchée dans mon canapé.

Je ne m’en lasse pas ! C’est quand le prochain ?  

 NB : bravo pour les débuts de chapitre avec un design bien pensé !