"Les longueurs" de Claire Castillon

 

Les longueurs
Auteur : Claire Castillon
Éditions : Gallimard (13 janvier 2022)
ISBN : 978-2075152860
194 pages

Quatrième de couverture

"Tu es fermée comme une outre, me dit maman. Toute floue, Lili. Et puis fuyante. Il se passe quelque chose, dis-moi. On t'a fait un sale coup ? Je peux t'aider ? Je te dépose au collège ?" Outre noire. Peinture. Soulages. Cours d'art plastique avec Mme Peynat en salle 2B. Concentre-toi, Lili. Trouve la solution. Il y a toujours une voie de réchappe. Les mamans savent, à peu près. D'instinct, elles devinent. À peu près. La mienne sait que dans sa fille quelque chose ne marche plus.

Mon avis

Georges, « Mondjo », c’est le meilleur ami de la Maman d’Alice. Il rend service, il est plus présent que le père « PP » (papa parti) qui s’est installé aux Etats-Unis, avec Kate, une femme plus jeune que lui. Mondjo est prof d’escalade et Alice, est douée. Alors il l’emmène en compétitions, en cours et s’occupe d’elle quand sa mère est retenue par son travail.

Parfois, Alice devient Anna. Ça c’est quand Mondjo l’initie aux gouzgouz, des chatouilles avec les ongles, dans le dos, pour rire, parce qu’ils sont bien tous les deux. Et puis, au fil du temps, il va plus loin, il insiste, la situation dérape et il murmure.

« Un secret magnifique que tout enfant partage avec un adulte…C’est le secret de la vie, ta maman a vécu ça, chaque personne a un grand amour dans sa vie, qui le forme. C’est normal. »

Normal ? Le mot est lâché. L’emprise est en place, le prédateur a pris le dessus : secret, normal, quand tu seras grande, on se mariera, mais si tu le dis… le chantage prend le relais …. Anna écoute, flattée, troublée, se parlant à elle-même quand les gouzgouz vont trop loin. Est-ce interdit ? Non, puisqu’il dit que c’est NORMAL. Elle cherche à se rassurer. Elle a sept ans, elle n’a pas eu de prévention, elle ne sait pas… Elle ne dit pas oui, elle n’a pas le choix, il est là, il agit et elle subit …

Le temps passe, elle grandit, il devient plus exigeant. Elle s’interroge sur ce qu’ils font. Elle refuse le shopping avec sa mère, pas de jupe, pas de pull échancré, devenir transparente, se faire oublier, dormir chez une copine … Elle n’est plus la même en classe, ses camarades s’interrogent … Elle a envie d’ailleurs.

« Je n’ai la liberté de rien, même pas celle de m’enfuir. »

Mais Mondjo s’incruste, il est là, tout le temps ou presque et décide.

L’écriture de l’auteur ne fait pas dans le pathos, ni la surenchère, les faits racontés par Alice/ Anna. Ce qu’elle ressent, ce qu’elle pense avec parfois des retours en arrière. Chaque phrase est un coup de poing, nous mettant face à une terrible réalité.

Ce livre devrait être présent dans tous les CDI de collège, de lycée. Il est puissant car l’auteur met des mots sur l’impensable, l’horreur du pédophile. J’ai été effarée par la façon dont il manipule Alice, les mots qu’il emploie pour présenter les faits et les faire accepter. La pression qu’il met sur les épaules de cette fillette puis adolescente est inadmissible, révoltante !

On peut penser : mais la mère ne voit rien ? Quand on lit tout ce que ces « Mondjos » font pour passer sous les radars, on réalise qu’ils peuvent passer inaperçus d’où l’importance de la prévention.

Combien de jeunes ont eu leur enfance, leur innocence, volées, violées par des prédateurs sexuels, dangereux ? Combien de traumatismes impunis ? Combien de cris étouffés ?

C’est important que des romans comme celui-ci existent.

C’est un coup de cœur douloureux pour le sujet évoqué mais un coup de cœur car ce récit est très bien rédigé, construit, présenté.


"Le collier de Louise" de Nicole Di Persio

 

Le collier de Louise
Auteur : Nicole Di Persio
Éditions : Libre 2 Lire (17 Mai 2024)
ISBN : 9782381575285
298 pages

Quatrième de couverture

France, 2014
Quand s’éteint sa promesse d’enfant, la vie de Louise bascule. D’une brève rencontre amoureuse, elle garde précieusement un collier aux étranges effets sur sa personnalité perturbée.
Italie, 1847
La petite Henriette est abandonnée par son père aux mains d’une tante française. De sa vie en Italie, il ne reste qu’un portrait de sa maman.
Deux pays, deux époques, deux destins qui s’entrecroisent sur le chemin de la reconstruction de Louise.

Mon avis

Une fausse couche, des complications, et c’est un tsunami qui s’invite dans la vie de Louise. Elle ne portera plus d’enfants. Une fois le choc passé, il faut accepter l’impensable : son conjoint la quitte car il veut être père et ne supporte pas la situation. Comment se relever de ce double choc, si violent, si douloureux ?

C’est là que Murielle, sa vieille amie, dont elle n’avait pas de nouvelles, réapparaît et lui propose un court séjour à Venise. Partir, se changer les idées, sans pour autant oublier sa peine. Prendre l’air, ailleurs, loin des souvenirs, même quelques jours, fera du bien à Louise alors elle dit oui. La magie de la Sérénissime l’emporte, elle flirte avec un homme qui lui offre un collier qui se marie bien avec ses yeux.

Retour en France, au quotidien, Louise est étonnée. Ce bijou semble vivre sa propre vie au contact de sa peau et lui offrir des rêves qui mis bout à bout ressemblent à une histoire… Elle ne sait que penser. La vie continue avec ses hauts, ses bas, des rencontres qui l’aident, surtout une d’ailleurs…. Elle s’accroche et comme un dérivatif, ressent le besoin de connaître l’histoire de cette parure. Commence alors une longue recherche en Italie où le joyau tel le fil d’Ariane l’emmène d’un lieu à l’autre.

Parfois le mystère s’épaissit puis un petit indice relance la mécanique des investigations. Louise a besoin d’explications et transmet sa soif de compréhension au lecteur qui voudrait, comme elle, que sa quête aboutisse.

C’est à ce moment-là que Nicole Di Persio, habilement, nous entraîne dans le passé, en Italie où finalement tout a commencé…. Là-bas, en 1847, c’est une Maman qui est décédée et un père qui ne veut pas ou ne peut pas garder la fillette que sa compagne avait mise au monde….

Dans ce roman, l’auteur aborde de nombreux thèmes. La gémellité, le désir d’enfant et les différentes méthodes pour en avoir : procréation naturelle, adoption, GPA avec tout ce que ça implique, le couple, le poids du passé, les non-dits et les secrets de famille, l’amitié, la culpabilité…. Son récit est intéressant, complet, parfaitement agencé, vraiment bien construit. Son écriture est plaisante, avec un vocabulaire soigné sans être ostentatoire. J’ai beaucoup aimé le lien entre le passé et le présent et la façon dont elle nous le fait découvrir, par petites touches. Ce qui m’a plu également, ce sont les portraits des femmes qu’elle évoque. La plupart sont attachantes, volontaires. Leurs personnalités sont décrites par l’intermédiaire de ce qu’elles vivent, de leurs choix, de leurs réactions face à l’adversité. J’ai beaucoup apprécié le cheminement de Louise et de sa sœur, il aurait été dommage qu’elles se perdent en chemin. J’ai trouvé la première courageuse, capable de pardon.

Ce roman est une lecture riche de sens, ouvrant des réflexions profondes lorsqu’on s’interroge : comment aurais-je réagi à leur place ?


"Nos ombres, là-bas" de Jean-François Regnier

 

Nos ombres, là-bas
Auteur : Jean-François Regnier
Éditions : ‎ Librinova (3 avril 2024)
ISBN : 979-1040550686
180 pages

Quatrième de couverture

Anne, la soixantaine passée, fait le bilan de sa vie pour finir par s'avouer que, bien qu'ayant assuré sur le plan professionnel, elle a complètement échoué sur ses liens avec ses enfants mais surtout au niveau de son couple. Son mari, Pierre, prend de la distance, change de comportement, se mure dans son silence, et se met à écrire un livre. Les absences de Pierre finissent par miner le quotidien d'Anne qui choisit de le filer.

Mon avis

Jean-François Regnier est un auteur qui a publié des romans noirs et avec ce dernier titre, il offre quelque chose de totalement différent. Il se glisse dans « la peau » d’une femme et parle de ce qu’elle vit. Ses réflexions, son approche du quotidien sont tout à fait adaptées au personnage qu’il veut présenter.

Par sa plume, c’est Anne qui se confie, s’exprime. Elle est mariée à Pierre, ils ont deux enfants. C’est le temps de la retraite, celui où on imagine que tout va être facile alors que pour certains couples ce n’est pas le cas. Dans ce roman, Anne parle de l’usure de son union, des difficultés de communication, de son attitude, de tout ce qu’elle a négligé.

Ils s’appellent Pierre et Anne mais ce pourrait être n’importe qui. Dans un mariage, il est nécessaire de dialoguer, d’échanger. Ici, Pierre s’est « éteint » au fil du temps et sa femme n’a pas su trouver les mots pour renouer sur de bonnes bases. Personne n’a tort ou raison, les semaines, les mois, les années se sont accumulés avec les non-dits … Pierre s’est muré dans le silence, il souffre probablement mais n’arrive plus à parler à Anne.

Elle, elle fait le point. Elle réalise qu’elle a fait des erreurs, par rapport à ses enfants, son compagnon, sa belle-famille. Elle n’a pas toujours su s’y prendre… Elle voulait que tout soit parfait et ses exigences ont pesé sur leur famille. Les regrets ? Ils sont là mais tout le monde le sait : ce n’est jamais totalement noir ou totalement blanc… Ils étaient deux et une union ça se construit, ça se maintient en vie, à deux. Elle va essayer de comprendre son mari en faisant des recherches pour mieux cerner son passé mais est-ce que ça sera suffisant pour retisser les liens entre eux ? Et puis, la question principale est : de quoi a-t-elle envie maintenant pour la suite de son existence ? Elle repense à ce qu’elle s’était promis ….

L’écriture est plaisante, sans pathos. L’auteur aborde plusieurs aspects de la vie à deux et rappelle qu’il faut être vigilant pour ne pas se noyer dans la routine, qu’il est important de se parler et de se câliner pour maintenir la communication, etc. C’est un livre fort, empli d’émotions, qui renverra chacun à sa propre histoire, servant peut-être de piqûre de rappel à quelques-uns.

Une lecture forte et bien construite que j’ai trouvé intéressante par les thèmes évoqués : la relation au deuil, le couple, la retraite, la famille, le poids du passé, la culpabilité, l’éducation des enfants, le voisinage ….


"La Viking" de Jacques-Olivier Bosco

 

La Viking
Auteur : Jacques-Olivier Bosco
Éditions : Fayard (24 avril 2024)
ISBN : 978-2213720814
370 pages

Quatrième de couverture

Samantha, jeune mère divorcée, refuse de faire le deuil de sa sœur jumelle, Bianca, disparue depuis presque dix ans en Indonésie. Dans quelques mois, l’administration la considérera officiellement morte. Convaincue que Bianca est toujours en vie, Samantha redouble d’efforts et sillonne le monde pour la retrouver avant la date fatidique. Alors qu’elle commence à se faire une raison, un nouveau malheur la frappe : ses enfants sont kidnappés. S’engage alors une course contre la montre dans laquelle Samantha tente de démêler les mensonges et de découvrir les terribles secrets que lui cachent ses proches.

Mon avis

La vérité d'un jour n'est pas toujours celle du lendemain…

Dans quelques mois, ça fera dix ans que Bianca, la sœur jumelle de Samantha, a disparu. Une décennie et l’administration considèrera qu’elle est décédée. Pourtant, jamais Samantha n’a baissé les bras, changeant même de métier pour voyager plus facilement, à l’autre bout du monde, là où Bianca avait donné un dernier signe de vie. Négligeant, son conjoint, ses enfants, ne se résignant pas, elle s’est oubliée dans cette quête. Elle n’a pas su gérer, les cauchemars récurrents, les angoisses, la culpabilité de ne pas retrouver sa frangine.

Ces deux jeunes femmes ont toujours tout partagé, presque trop, se promettant de se protéger, d’élever leurs enfants ensemble, de ne jamais se quitter, de ne pas abandonner l’autre si elles étaient amoureuses etc… Elles se sont toujours fondues l’une dans l’autre pour ne faire qu’une …. Mais ce n’est plus le cas…. Et c’est terrible pour celle qui cherche sans relâche son alter égo.

Jacques-Olivier Bosco dit JOB, sonde les âmes, analyse les ressentis de chacun. Il explore les erreurs, les influences et surtout il décrypte tout ce qui a trait à la gémellité. Ces liens uniques, forts, qui ne s’expliquent pas parce qu’ils se vivent…. Certains esprits chagrins diront que c’est un peu exagéré, qu’il est évident que deux frangines, même issues d’un même œuf, ne peuvent pas se comporter ainsi…. Mais ce n’est pas gênant, pas plus que quelques invraisemblances de l’intrigue. Ce qui est intéressant c’est de voir jusqu’où deux personnes qui s’aiment d’un amour inconditionnel peuvent aller…. Et c’est surprenant ….

D’autres thèmes sont abordés, les méthodes de recrutement pour les guérilleros, le poids des politiques, les transports en avion avec les risques pour le personnel, les relations familiales, le deuil impossible lorsqu’il n’y a pas de corps.

J’ai mis un certain nombre de pages avant de m’attacher à Sam. Au début, elle m’agaçait. J’aurais aimé qu’elle communique plus alors qu’elle me semblait centrée sur ses investigations, seule ….Sa solitude n’est pas forcément un atout, elle l’isole et peu de gens l’aident. Elle m’a également paru désorganisée.

L’écriture est tonique, les chapitres courts donnent un rythme soutenu. On fait quelques incursions dans le passé par l’intermédiaire des souvenirs de Samantha, ils lui reviennent par bribes (sa mémoire lui joue des tours suite à un problème de santé). C’est elle qui raconte et comme l’auteur est un homme, il a été assez fort pour rédiger comme s’il était une femme sans que rien ne détonne. Bravo !

Je dirai que c’est un roman noir qui plaira à la gent féminine, malgré la violence, par son héroïne et quelques scènes aux détails croustillants. Il y a énormément d’actions, de retournements de situation et l’intérêt ne faiblit pas. Qui manipule qui ? JOB nous retourne comme une crêpe et la vérité est loin d’être une évidence malgré quelques petits détails semés çà et là. J’ai été impressionnée par la construction du livre, les informations qu’il contient. Tout est parfaitement structuré et s’emboîte à la manière d’un puzzle.

Je n’ai pas autant été transportée, bouleversée, qu’avec d’autres titres de l’auteur mais c’était un agréable moment de lecture !


"La femme en robe rouge" de Noëlle Marchand

 

La femme en robe rouge
Auteur : Noëlle Marchand
Éditions : Hugo Stern (20 Mai 2024)
ISBN : 9782383930723
280 pages

Quatrième de couverture

Louise Pellegrin, maman célibataire sans histoires vit avec sa fille Melody dans un petit trois pièces étriqué à Nice. Démonstratrice en produits cosmétiques, elle symbolise pour son entourage, l'amie parfaite, aimable et serviable. Tout le monde aime Louise, jusqu'au jour où elle se volatilise mystérieusement sans donner d'explication. Le mystère continue de s'épaissir quand le PDG d'une grosse entreprise de la région s'évanouit à son tour vers les falaises du Cap Dramont. L'après-midi de sa disparition, il aurait été vu en compagnie d'une femme.

Mon avis

Son compagnon l’a abandonnée alors qu’elle était enceinte, Louise Pellegrin a donc élevé sa fille, Melody toute seule. Elle travaille comme commerciale en produits de beauté et elle est amenée à sillonner les routes. Elle est agréable, souriante, avenante, bonne collègue. Son jardin secret ? Un amant qu’elle a rencontré lors d’une soirée solitaire comme en connaissent les représentants.

Lui, il est directeur général d’une grande fabrique de souvenirs. Il a épousé la fille du patron et a pris sa place lorsque ce dernier a arrêté.  Toute la famille travaille dans l’entreprise. Au hasard de ses sorties pour « voyages d’affaire », il s’offre du bon temps avec Louise. Il s’est même promis de la mettre à l’abri enfin c’est ce qu’il dit.

Les voilà en escapade tous les deux. Louise s’interroge parfois sur la sincérité de son amoureux, surtout quand il appelle sa femme et lui raconte des mensonges. Il la contacte tous les jours dès qu’il s’absente, c’est un rituel. Aussi, le lendemain, sans nouvelles de lui, elle se rend au poste de police pour signaler une probable disparition. C’est le commissaire Fennec, dont la dernière enquête a été une réussite, à qui on confie les investigations.

Si, au départ, on pense que les choses sont assez simples, il n’en est rien. Louise ne rentre pas chez elle. En fin limier, le policier interroge tout le monde, essaie de recouper les informations qu’il obtient, de faire des liens. Il sent bien que certaines personnes ne disent pas tout, mais pourquoi ?

L’intrigue se déroule sur la Côte d’Azur et les descriptions précises sans être lourdes permettent de visualiser les lieux sans problème. L’atmosphère est bien retranscrite que ce soit pour ceux qui sont inquiets pour eux ou les autres, ou pour ceux qui magouillent et qu’on aurait envie de gifler… les protagonistes sont bien campés, on cerne leur caractère, leurs ambitions, leurs failles …

Au fil des pages, on passe de l’un à l’autre, on suit des fausses pistes. C’est très bien amené et la construction est impeccable, elle permet d’éviter toute forme de lassitude.

 J’ai beaucoup apprécié ce roman. Je me suis attachée à Louise et à sa fille, espérant le meilleur pour elles. Je me suis posée des questions, cherchant qui agissait dans l’ombre, sans forcément trouver de réponse. L’écriture est fluide plaisante. De nouveaux éléments apparaissent régulièrement et relancent le suspense. C’est rythmé, prenant. J’ai passé un bon moment de lecture !

L’avis de Franck

Cette histoire est axée autour d’une enquête policière suite à la disparition de Stanislas Pietri, patron de l’entreprise Faivrazur.

Au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue, on apprend l’importance de la recherche de la montre Rolex du disparu et on s’amuse à suivre les progrès des investigations du commissaire Fennec, tout auréolé de la gloire de la précédente enquête qu’il a résolue.

Malgré la multiplicité des personnages et de fausses pistes, on ne perd pas le fil de l’enquête. On se plaît à faire des hypothèses sur le (ou la) présumé coupable. Au fil des pages, on trouve de nouvelles informations nous permettant de maintenir notre intérêt et d’avoir une lecture agréable autour de personnages bien pensés.

Les lieux de l’action (la côte d’Azur) sont plutôt bien décrits et on se voit déjà à la terrasse du café tenu par Rose, observant les protagonistes de l’histoire pris dans leurs tourments.

Le chapitrage peut dérouter au début puisque l’on saute d’un personnage à un autre et que parfois on remonte le temps des évènements, mais cela ne gêne en rien la compréhension de l’histoire. On réfléchit, on fait des hypothèses, on s’interroge sur les motivations des uns et des autres. Le plaisir de la lecture est intact.

Le style d’écriture n’est pas sans rappeler les romans de Shamini Flint et de son héros récurent l’inspecteur Singh. On peut légitimement espérer que l’inspecteur Fennec devienne à son tour, un enquêteur récurrent et donc supposer avoir en main le premier roman d’une future série policière.


"Dans les coulisses du musée" de Kate Atkinson (Behind the scenes at the museum)

 

Dans les coulisses du musée (Behind the scenes at the museum)
Auteur : Kate Atkinson
Traduit de l’anglais par Jean Bourdier
Éditions : Christian Bourgois (2 Mai 2024)
ISBN : 978-2267048711
528 pages

Quatrième de couverture

Dès sa conception, une nuit de 1951, la petite Ruby Lennox a senti qu’on se serait bien passé d’elle… Ce qui ne l’empêche pas de nous raconter, avec un humour et une lucidité féroces, l’histoire des siens – une famille anglaise moyenne, mais tout sauf ordinaire, dont notre jeune narratrice est bien décidée à dévoiler les secrets.

Mon avis

Dès les premières lignes, le ton est donné, Ruby se moque d’elle-même avec dérision et humour. Elle se raconte dès sa conception, alors que personne ne sait qu’elle est là, nichée au chaud dans l’utérus maternel, jusqu’à l’âge adulte. Elle observe sa famille, une famille -presque-ordinaire, avec une acuité pertinente. En tant que fœtus elle a accès aux pensées de sa génitrice et c’est amusant. Une fois née, elle garde cet « œil extérieur ».

Elle porte un regard acéré sur tous ceux qui gravitent autour d’elle, d’abord avec les yeux d’un bébé, puis d’une fillette qui va devenir adolescente puis femme. Le vocabulaire et les réflexions évoluent avec sa maturité. Il y a quelques annexes, alors écrites par un narrateur indépendant, qui reviennent sur des faits. La plupart du temps, c’est comme une caméra qui balaie les différentes situations et qui complète ce que Ruby a pu oublier ou qu’elle ignorait. C’est vraiment très bien pensé !

Pa son approche mordante, elle explore les relations avec sa mère, son père, ses sœurs etc. Sans être totalement dysfonctionnels, les liens sont un peu atypiques. Le père est un coureur, les frangines sont dans leur monde ….La maman a du mal à se positionner, aime-t-elle ses enfants ou se sent-elle obligée de leur procurer un peu d’attention ? La tendresse, l’amour, le dialogue, l’écoute, le partage ; n’en parlons pas…. Elle est parfois maladroite, brusque, avec ses filles.

« Elle est toujours impatiente de nous en faire sortir le matin, tirant brutalement les rideaux et nous extirpant de nos draps bien chauds avec une hâte très proche du sadisme. »

L’histoire commence en 1951 et s’étale jusqu’en 1992 mais avec les retours en arrière, on aura des informations sur des événements ponctuels pendant les deux guerres mondiales et forcément ce qui en a découlé pour les personnages qu’on connaît. Au fil des pages, quelques non-dits apparaissent et on n’est pas au bout de nos surprises ! La principale révélation en fin d’ouvrage mériterait qu’on relise tout pour relier ce qui aurait pu nous mettre la puce à l’oreille.

Ce qui est assez jubilatoire c’est que Ruby donne le sentiment de savoir plein de choses sur les autres (les rêves de sa mère, comment se sont rencontrées certaines personnes…) alors qu’elle n’a pas les éléments en main. C’est un peu comme si elle « planait » au-dessus de tout le monde en analysant tout et en ayant accès à ce qui les concerne.

J’ai énormément apprécié ce roman. Ce n’est pas une saga familiale ordinaire. La construction, l’écriture, les remarques piquantes de Ruby font toute la différence. Le texte est à la fois jubilatoire, pétillant, émouvant, plein de nuances. J’ai été totalement conquise par l’écriture (merci au traducteur) qui nous prend à témoin de certaines scènes. Et je ne résiste pas à partager une anecdote.

Exceptionnellement, Ruby est seule responsable du magasin de ses parents où l’on vend, entre autres produits pharmaceutiques, des préservatifs, pliés dans du papier d’emballage marron pour plus de discrétion. Mais certains ne veulent pas acheter ce genre de choses à une gamine de quatorze ans…

« Quand certains clients foncent dans la Boutique, ils s’arrêtent net en me voyant et leur regard se porte soudain sur le premier article à portée de leur main. Ils ressortent, déconfits et déçus, avec un paquet de pansements adhésifs ou une paire de ciseaux à ongles. Je suis ainsi probablement responsable de bien des grossesses non désirées. »

Je me suis attachée à Ruby, elle porte une certaine forme de culpabilité, ne se sent pas toujours « reconnue » et ça crée un malaise en elle. Elle essaie d’avancer, elle a quelques fois des attitudes qui ne sont pas dans la « norme » mais lui a-t-on expliqué ? Elle a globalement été souvent abandonnée, comme un vilain petit canard au milieu d’une nichée (qu’on voudrait) de cygnes….

Ce livre, premier titre de l’auteur, publié, en 1995 était indisponible depuis 2020. Il aurait été dommage qu’il ne soit pas réédité tant c’est un petit bijou littéraire.


"Quand l'abîme te regarde" d'Eric Emeraux

 

Quand l’abîme te regarde
Auteur : Éric Emeraux
Éditions : Récamier (23 mai 2024)
ISBN : 978-2385771287
642 pages

Quatrième de couverture

Paris, août 2021. Le colonel Michel Rinocci, dit Rhino, est le chef de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité et les crimes de haine (OCLCH). Une mystérieuse affaire de braquage le remet sur la piste de Vuk, son pire ennemi, présumé mort. Ce criminel de guerre est le responsable de terribles exactions dont Rhino a été le témoin impuissant en 1994, pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine. La traque reprend pour le colonel. Mais certains fantômes du passé ressurgissent et bouleversent son fragile équilibre familial. De chasseur, il devient traqué.

Mon avis

Éric Emeraux a été chef de OCLCH (l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité et les crimes de haine) et son roman est probablement inspiré de ce qu’il a vu, vécu et entendu. Il plonge le lecteur dans un contexte riche, complexe où les hommes sont confrontés à des situations plus que difficiles voire même insoutenables. Et ils n’ont qu’une mission : tenir, résister et faire au mieux pour sauver ceux qui souffrent.

En 1994 / 1995, le colonel Michel Rinocci, dit Rhino, chef de OCLCH, était en Bosnie-Herzégovine. Un pays déchiré, éclaté où les conflits entre ethnies sont d’une violence terrible. Rhino, à l’époque avec les chasseurs alpins, était en mission pour obtenir des renseignements. Avec ses coéquipiers, ils devaient être discrets, observateurs pour apporter à leurs chefs des éléments de réponse. Mais surtout, il était indispensable qu’ils ne se dévoilent pas au risque de se mettre en danger, de tout gâcher. Et c’est pour cela qu’en planque ils ont assisté à des exactions traumatisantes, la torture d’êtres humains. La colère, la culpabilité rongent Rhino. Il est hanté par ces faits, les images sont restées imprimées sur sa rétine. Il n’a jamais oublié, c’est impossible pour lui.

Il est maintenant en France, on est en 2021, le temps a passé, il a élevé seul son fils, David. Il a toujours un côté imprévisible, un peu électron libre et son boulot est sa principale occupation. Quelques fois, David reproche à son père de « l’oublier », de ne pas tenir ses engagements lorsqu’ils doivent se voir pour partager un repas, un concert…. Rhino le sait mais côté travail, il ne veut rien lâcher et essaie d’être présent sur tous les fronts.

Août 2021, dans un hôtel particulier parisien, un braquage a lieu. Un des malfrats est blessé et coincé par la police. Le capitaine Bonnier de la DPJ (direction de la police judiciaire) remarque sur le bras de l’homme hospitalisé un tatouage qui l’interpelle. Après quelques recherches, il s’avère que c’est un criminel de guerre, recherché en Bosnie-Herzégovine. Bonnier prévient Rhino qu’il connaît bien. C’est un choc pour ce dernier et en même temps peut-être l’occasion de revenir sur le passé afin de tirer un trait définitif et de le mettre vraiment derrière lui ?

Bien sûr, Rhino est loin de se douter où il met les pieds, où cette rencontre fortuite va l’entraîner. Alternant le présent et le passé, nous découvrons son quotidien en mission il y a vingt-sept en arrière et sa volonté maintenant de venger ceux et celles qui ont subi l’impensable. On pourrait alors lire une chasse à l’homme assez habituelle mais ce livre est beaucoup plus travaillé que ça.

L’auteur a construit un récit aux multiples entrées, avec de nombreux personnages (Il aurait pu être intéressant de les lister en début d’ouvrage avec le lieu où ils interviennent mais ce n’est pas indispensable). Avec son expérience, il peut nous expliquer les enjeux militaires, politiques, humains dont découlent des décisions, parfois incompréhensibles quand on ignore les manipulations, les mensonges, tout ce qui est tu pour des raisons diverses.

L’écriture est tonique, elle décrypte les événements dans un style journalistique, qui peut sembler froid car il laisse peu de place aux sentiments. Pourtant, le lecteur est traversé par des émotions variées surtout si, comme moi, il s’attache à Rhino. C’est un homme à l’histoire peu ordinaire, et j’ai trouvé excellent que sa vie personnelle soit en lien avec ce qui se passe dans sa vie professionnelle. Il est tiraillé et peut perdre pied d’un moment à l’autre, montrant que, finalement, il est humain tout simplement.

C’est une lecture assez exigeante pour ne pas mélanger les lieux, les protagonistes, mais captivante avec des rebondissements pour maintenir le rythme et l’intérêt.  Éric Emeraux a rédigé un texte ambitieux, réfléchi et il l’a réussi sans fausse note.

NB : une préface du général Christophe Gomart, des références musicales, des extraits de poèmes de Rimbaud apportent un plus à ce texte foisonnant.