"Les Pirates ! Une aventure avec les Romantiques" de Gidéon Defoe (The Pirates!)

 

Les Pirates ! Une aventure avec les Romantiques (The Pirates!)
ou «Prométhée contre l’Abominable Champignon »
Auteur : Gidéon Defoe / Illustrateur : Dave Senior
Traducteur de l’anglais par Thierry Beauchamp
Éditions : Wombat (9 Mars 2012)
ISBN : 978-2919186167
220 pages

Quatrième de couverture

Les Pirates ! sont de retour dans une nouvelle aventure pleine de poésie et de jambon ! Le navire du capitaine pirate, flanqué de sa bande de bras cassés et de jambes de bois, mouille cette fois au bord du lac Léman, à Genève, où nos héros doivent renégocier un prêt auprès d'un banquier suisse. Hélas, c'est la crise et les doublons se font rares : le capitaine apprend à cette occasion que, non, dans un compte en banque, le rouge n'est pas la bonne couleur. Afin de renflouer les caisses, nos flibustiers sont donc contraints de louer leur navire en organisant un voyage pour touristes en mal d'exotisme.

Mon avis

Si vos zygomatiques sont en panne ou fatigués, ne lisez pas ce livre !

Si au contraire, vous aimez rire, sourire, jubiler, alors foncez !

Armé d’une écriture à l’humour décalé mais jamais de mauvais goût, l’auteur nous entraîne à sa suite pour découvrir les Pirates : blagues, tatouages, mœurs, relations in et off rien ne nous sera tu et nous apprendrons tout !

Parfaitement drôle, à pleurer de rire, tant dans le comique de situations que les échanges de paroles, j’ai passé un excellent moment, le sourire aux lèvres en permanence.

Que ce soi(en)t les références de bas de page, les lettres clouées sur les portes ou trouvées de ci, de là, les dessins, les titres de chapitre (Menu du jour….Hémoglobine), la lecture d’un vieux journal intime, les dialogues ( "Chaque fibre de mon être m’encourage à fuir, mais ma féminité frissonnante et cette combinaison de plongée imbibée d’eau m’interdisent de bouger ! ", la description des faits, tout est truculent, réjouissant à souhaits, justement dosé.

Ces pauvres Pirates, dans le rouge financièrement (ah bon, ce n’est pas la bonne couleur ?), ces hommes qui se veulent durs mais qui sont de grands enfants (ils ont des doudous…) vous offrent une lecture hors du temps, qui vous dépaysera et vous permettra de retrouver (si vous l’aviez perdu) une âme d’enfant. Mais ce n’est pas tout !

Vous trouverez aussi dans cet opus des clins d’œil, des notes intéressantes, bien documentées (l’origine du mal des transports par exemple) et ce joyeux mélange de connaissances et d’humour fera que vous ne regretterez en rien votre lecture !

 

 

 



"Mousson froide" de Dominique Sylvain

 

Mousson froide
Auteur : Dominique Sylvain
Éditions : Robert Laffont (11 mars 2021)
ISBN : 978-2221253090
384 pages

Quatrième de couverture

Séoul, 1997. Un gangster accomplit une vengeance sanglante.
Montréal, 2022. Mark, un flic d'origine coréenne, Jade et Jindo, son labrador à l'odorat affûté, spécialisé dans la détection de mémoires électroniques, enquêtent sur un réseau pédopornographique.
Alors que les premiers coupables de cette sombre affaire tombent, un mystérieux tueur ensanglante l'hiver montréalais.

Mon avis

Séoul, 1997, voulant faire souffrir sa femme, un homme, violent et alcoolique commet un affreux crime. Il est emprisonné à vie. L’épouse fuit avec son fils et ils s’installent à Montréal sous un nom d’emprunt pour recommencer à vivre, se sentir libres et tenter d’oublier….

2022, Montréal. Le fils, de son nouveau patronyme Mark, est policier, la mère travaille dans un restaurant. Ils sont plus sereins. Lui collabore avec Jade, une jeune femme maître-chien dont le labrador repère les mémoires électroniques. Ils sont collègues et ont tissé des liens teintés de mélancolie, d’une forme de pudeur, oscillant entre amour et amitié. L’enquête du moment est de démanteler un réseau pornographique. Alors, forcément, Jindo, le beau labrador est très sollicité pour retrouver les ordinateurs ou clés usb cachés.
Mark traîne un mal-être suite à ce qu’il a vécu en Corée, il boit trop et il est souvent dans l’excès, borderline, ses chefs l’ont à l’oeil. Jade a la mémoire immédiate touchée suite à un accident, et elle est attachante dans sa fragilité. Elle fait tout pour compenser « son handicap ». Elle est appliquée, pointilleuse dans les tâches qu’elle exécute. Mark et Jade sont intéressants car ce ne sont pas des super héros, ils ont des failles, ils ont des difficultés à se confier, à se lâcher, comme si leur passé délicat les obligeait à être tout en retenue.

Ils s’investissent tous les deux dans leurs recherches mais on sent bien qu’ils ont des failles, sans doute un passé lourd à porter, des événements douloureux à digérer et un avenir difficile à construire. Pourtant, la mère de Mark a voulu offrir à son fils un avenir en s’installant au Québec… Les investigations suivent leur cours mais soudain un tueur sévit dans la ville, semant les cadavres sur le chemin de Jade et Mark. Y-a-t-il un lien avec eux ? Si oui lequel et pourquoi ? Tout va alors se télescoper. Passé, présent, futur vont s’entrechoquer, s’entremêler… même si le récit reste linéaire.

Dominique Sylvain excelle dans l’art de décortiquer les âmes. Elle fouille au plus profond de ses personnages pour décrire les tourments, les cauchemars de chacun, ainsi que les espoirs si ténus soient-ils. Elle trouve les mots pour expliquer la perversité, la bestialité de certains hommes sans en rajouter, c’est froid et ça vous fait frissonner. Astucieusement, elle apporte un brin de fantaisie en donnant la parole au fidèle compagnon de Jade : Jindo. Ce labrador qui voit tout, analyse avec humour et doigté ce qu’il observe mais à qui il manque la parole orale ! C’est un vrai plaisir de le lire. Il offre au lecteur une « fenêtre » plus légère pour souffler entre les passages plus noirs, plus difficiles.

J’ai aimé le mélange des cultures, l’évocation de la Corée à travers les souvenirs, le côté indien de Jade, le froid de Montréal, qui tient une place à part entière. Les descriptions sont pointues, précises et suggestives. C’est très visuel.
L’écriture de l’auteur est prenante, le rythme n’est pas très rapide car elle prend le temps de poser le contexte avant d’amener les actions mais il y a des rebondissements et cela maintient notre intérêt.

C’est une lecture addictive et dépaysante.

PS : la couverture est magnifique !


"Le piège" de Melanie Raabe (Die Falle)

 

Le piège (Die Falle)
Auteur : Melanie Raabe
Traduit de l’allemand par Céline Maurice
Éditions : Jean-Claude Lattès (14 Septembre 2016)
ISBN : 978-2709649322
350 pages

Quatrième de couverture

Linda Conrads, écrivain à succès, n'a pas quitté sa maison depuis que sa soeur est morte il y a onze ans, hantée par son souvenir et par le visage de son assassin, qu'elle a vu fuir. Elle le reconnaît un jour à la télévision et décide alors de le confondre en racontant le drame dans son nouveau thriller et en acceptant une seule interview, celle de cet homme.

Mon avis

« Le piège de la haine, c’est qu’elle nous enlace trop étroitement à l’adversaire. »

Milan Kundera

Linda vit recluse depuis l’assassinat de sa sœur. Elle écrit et publie au rythme d’un livre par an. Elle ne sort pas de chez elle mais elle n’est pas totalement coupée du monde. Elle suit l’actualité, rencontre des personnes : son jardinier, son aide-ménagère …, en reçoit d’autres : son éditeur, son médecin, des ouvriers pour une tâche ponctuelle…. Mais aller à l’extérieur, dehors, elle ne peut pas l’envisager. Alors, elle s’invente des territoires, des voyages et elle continue d’avancer malgré tout …. Elle communique peu avec ses parents, comme si le décès de sa sœur avait créé une faille, un gouffre infranchissable….

Et voilà, qu’un visage apparaît sur l’écran du téléviseur, un soir et elle est persuadée de reconnaître celui dont elle a croisé le regard il y a douze ans : l’assassin de sa sœur. C’est un journaliste du petit écran .… Sa décision est prise : elle écrira un livre relatant ce qui s’est passé, elle le piégera, lui fera avouer lors de l’entretien exclusif qu’elle lui accordera.

Elle va se préparer comme les grands sportifs, se faisant coacher, lisant, analysant, envisageant toutes les hypothèses, même les plus folles… Elle ne néglige rien, nourrissant et entraînant son cerveau pour avoir les bonnes réactions lorsque cette fameuse rencontre se fera….

Parallèlement au cheminement de Linda, nous découvrons les chapitres du thriller qu’elle écrit. La police de caractère est différente et le lecteur ne peut pas confondre les deux histoires (les prénoms sont changés). Mais le contenu est « en miroir » avec ce qu’elle a vécu, ce qu’elle sait de sa sœur Anna. Cette façon de faire est très intéressante parce qu’elle donne du « poids » au quotidien de Linda, à ses choix, à ses désirs les plus profonds. On sent vraiment qu’on rentre dans son intimité et qu’elle donne tout. Malgré tout, on la sent fragile et on peut se demander où est la normalité dans ses agissements…. Il ne faut pas que la haine l’aveugle, lui enlève tout sens commun, qu’elle ne maîtrise plus rien, qu’elle s’embourbe et qu’elle se trompe ….

Le moment de l’entrevue avec le chroniqueur arrive assez vite dans le récit et on se dit que tout cela va se terminer bien rapidement et qu’il manquera un petit quelque chose à ce roman. Ce raisonnement, c’est sans compter sur une auteur qui a plus d’un tour d’un son sac (autant Melanie Raabe que Linda Conrads). A partir de là, les mots « manipulation » et « machiavélique » prennent tout leur sens. On ne sait plus qui mène l’action, qui ment, qui dit la vérité, si les faits sont ce qu’ils sont, si Linda « se fait des films » et si on saura un jour la vérité…. La jeune écrivain domine parfaitement son sujet et donne, en subtilité, toute sa force dans ces pages.

Si le premier tiers se lit bien mais ne surprend pas, (surtout si on a lu la quatrième de couverture), les deux autres sont beaucoup plus complexes, totalement diaboliques et très addictifs. On fait des suppositions, on imagine, puis un événement nous perturbe et on pense à une autre piste avant de découvrir que c’est sans issue et alors repartir ailleurs…..

L’écriture de Melanie Raabe (merci à la traductrice) est agréable, bien rythmée et agrémentée de nombreux dialogues qui apportent d’autres angles de vue sur les situations présentées. Les chapitres ne sont pas trop longs, on passe rapidement d’un récit à l’autre et ces deux « entrées « dans l’intrigue se complètent parfaitement.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce recueil. Il me semble que les auteurs de thrillers essaient de plus en plus d’obliger le lecteur à s’impliquer, à se poser des questions, quitte à le berner pour qu’il se dise que la prochaine fois, il ne se fera pas prendre au piège ;-)

C’est bien, parce que le genre « polar » que certains avaient tendance à mépriser un peu, mérite qu’on se penche sur lui et qu’on aille plus loin qu’un jugement à la va-vite….

Melanie Raabe a de beaux jours devant elle !


"La fille de Kali" de Céline Denjean

 

La fille de Kali
Auteur : Céline Denjean
Éditions : Marabout (28 septembre 2016)
ISBN : 9782501114479
504 pages

Quatrième de couverture

Toulouse : Éloïse Bouquet, de la Section de Recherches de la Gendarmerie, découvre Maurice Desbals, un ingénieur a priori sans histoire, dont le corps décapité a fait l'objet d'une macabre mise en scène : sur le mur, un swastika tracé avec le sang de la victime et, au pied du lit, un tas de piécettes et des pétales de fleurs faisant penser à une offrande. La tête du défunt, quant à elle, demeure introuvable… Vengeance, règlement de comptes, acte de barbarie à connotation sectaire ?

Mon avis

Kali est une déesse dans l’Hindouisme et celui ou celle qui la vénère est libéré de la peur de la destruction….

Lorsqu’on est né en Inde, tout cela est beaucoup plus représentatif et fait partie du quotidien dès l’enfance. Quand on a grandi avec de telles croyances, est-il possible de s’en affranchir pour avancer dans la vie ? Jusqu’où le vécu d’un jeune, le poids de son passé, l’apport de ses « racines » peut-il influencer et modifier le cours de sa destinée et ses choix ?

Au cours d’une banale visite de routine dans une résidence, car un homme n’a pas donné de ses nouvelles à sa famille, Eloïse, capitaine de gendarmerie, et son collègue se trouvent face à un meurtre sordide, inimaginable de cruauté. Elle demande à être chargée de l’enquête car elle se sent capable de mettre tout en œuvre pour démasquer le ou la coupable. Mais rien n’est simple, elle va se retrouver très vite confrontée à l’horreur puisqu’un autre assassinat avec le même modus operandi va être perpétré. L’enquête s’annonce plus que délicate et les pistes fort peu nombreuses. Tout s’avère mener à des culs de sac et dans ces cas-là, c’est retour à la case départ. De plus, il semblerait qu’il y ait des fuites au sein même de son équipe puisqu’une jeune femme reporter s’est emparée d’éléments confidentiels pour faire la une de la presse régionale et booster son site d’informations. Parallèlement aux recherches de la police, la jeune journaliste fouineuse aux dents longues et un détective privé en quête de sensations se retrouvent eux aussi à faire quelques investigations qui les conduiront, par d’autres chemins, sur les traces de personnes mêlées de près ou de loin aux crimes et à leurs ramifications.

C’est donc par plusieurs entrées qu’on pénètre dans ce roman, passant d’un personnage à un autre, les suivant dans leur quotidien et leurs prospections. Ce système permet d’éviter toute lassitude qui aurait pu apparaître avec un texte plus linéaire. D’autant plus que chaque situation (précédé du lieu, de la date et de l’heure) n’excède pas quelques pages. Le rythme est de ce fait très rapide, sans temps mort. L’écriture fluide et les dialogues instaurent une bonne cadence et on a de cesse de vouloir connaître la suite, même avec la peur au ventre. Céline Denjean sait très bien installer une atmosphère trouble et troublante, mettant le lecteur face à l’atrocité des événements. On se sent terriblement impuissant. On perçoit le dérangement mental qui monte crescendo, et on comprend très vite que cette forme de folie « nourrit » le criminel, que c’est « son moteur » et que tuer le fait exister.

Si on peut reprocher un petit côté caricatural à certains protagonistes, il n’en reste pas moins que l’auteur a bien maîtrisé son sujet et le contenu de son roman. En effet, c’est avec doigté qu’elle distille les indices amenant à comprendre et cerner la personnalité du tueur mais également des autres individus croisés dans ce livre. Le parallèle avec la déesse Kali est habilement lié aux rituels criminels, à l’enquête. Souvent, les gens imaginent que lire des romans policiers est moins « intellectuel » et apporte de fait, moins de connaissances au lecteur. Je serai curieuse de savoir combien de personnes avaient déjà entendu parler de Kali et surtout combien seraient capables de raconter sa « légende ». Maintenant, moi, je peux, et je suis satisfaite d’avoir passé un bon moment de lecture mais également enrichi ma compréhension de la religion et de la culture en Inde.


"Kasso" de Jacky Schwartzmann

 

Kasso
Auteur : Jacky Schwartzmann
Éditions : Seuil (4 Février 2021)
ISBN : 978-2021453966
226 pages

Quatrième de couverture

Après des années d'absence, Jacky Toudic est de retour à Besançon pour s'occuper de sa mère malade d'Alzheimer. Les vieux souvenirs et copains resurgissent. Les vieux travers aussi. En effet Jacky ne gagne pas sa vie comme les honnêtes gens. Son métier : faire Mathieu Kassovitz. Car Jacky est son sosie parfait, et vu que Jacky est escroc, ça fait un bon combo. Depuis des années, se faisant passer pour l'acteur, il monte des arnaques très lucratives.

Mon avis

Kasso est un polar atypique au ton ironique et à l’écriture jubilatoire. C’est empli de dérision, on rit, on s’amuse et on se dit que, dans la vraie vie, il existe des escrocs comme Jacky (tout le monde a entendu parler d’un certain Christophe R…)

Parce qu’il ressemble à l’acteur Mathieu Kassovitz, Jacky Toudic vit de petites arnaques en profitant de la situation pour mettre de l’argent de côté (à l’étranger bien entendu). Il reste « raisonnable » et ne se fait jamais donner de trop grosses sommes, ce qui évite les poursuites. Et puis, de toute façon, les gens qu’il « vole » lui donnent tout cela de leur propre volonté alors pas de risques. Comme ça, il continue…

Il vient d’être rappelé à Besançon, sa ville natale, pour s’occuper de sa maman, qui a la maladie d'Alzheimer. Sa première visite à l’EPHAD le secoue et il réalise que ce genre d’établissement est cher. Il retrouve ses vieux copains, des discussions débridées et des soirées apéro à la morgue …..
Et sur Tinder, une belle femme pour un coup d’un soir et plus si affinités… Mais enfin, lui, il n’aime pas trop s’installer en couple, routine, fidélité, et amour régulier, ce n’est pas trop son trip. Pourtant, elle est belle Zoé… et intelligente en plus. Elle lui propose une entourloupe XXL, le genre de truc inratable qui vous met à l’abri pour des années. Notre sosie voit là une aubaine merveilleuse. Il va falloir s’organiser, bien surveiller ses arrières, trouver la mise de fond, les bons alliés et après tout va rouler !

C’est avec un style enlevé et corrosif, des dialogues pertinents et amusants, des anecdotes drôles, un phrasé réjouissant que Jacky Schwartzmann m’a emmenée dans son histoire, dans les délires du personnage principal. Et que ça fait du bien de trouver cette dérision bien pensée entre deux livres plus « sérieux ». Je me suis régalée, j’ai souri, j’ai ri, j’ai imaginé les scènes (tiens un petit film d’une heure là-dessus ce serait pas mal du tout avec ou sans le vrai Mathieu). On suit les réussites et les déconvenues de Jacky. Il est attachant dans sa naïveté, sa spontanéité et son manque de recul parfois. Il est enthousiaste et finalement il croit en lui d’une certaine manière. Il a aussi une relation qui m’a plu avec sa mère. Il est évident que pour lui, rien n’est aisé, que la découvrir dans cet état, perdue, ne le reconnaissant pratiquement jamais, est déstabilisant. Mais il essaie malgré tout d’être un bon fils. Les passages qui évoquent la maladie sont teintés d’humour mais d’humanité aussi.

Il n’y a pas pléthore de personnages et chacun a ses propres particularités. En plus tout se déroule dans le même coin, donc le lecteur se repère sans difficulté. J’ai lu ce livre rapidement, c’est une « récréation » agréable, et les thèmes abordés (la maladie, l’escroquerie, l’engrenage lorsqu’on a commencé un mauvais coup, l’amour qui peut rendre aveugle etc…) sont loin d’être stupides même si, globalement, tout est survolé. Cela donne une lecture plaisante, amusante avec son lot de rebondissements (certains sont un peu prévisibles mais c’est bien car je me disais « ah aha, moi j’y avais pensé !).

Je ne connaissais pas cet auteur et je suis enchantée de cette découverte littéraire !

 


"Le cadeau" de Sebastian Fitzek (Das Geschenk)

 

Le cadeau (Das Geschenk)
Auteur : Sebastian Fitzek
Traduit de l’allemand par Céline Maurice
Éditions : L’Archipel (4 mars 2021)
ISBN : 978-2809841220
350 pages

Quatrième de couverture

Arrêté à un feu à Berlin, Milan Berg aperçoit sur le siège arrière d'une voiture une ado terrorisée qui plaque une feuille de papier contre la vitre. Un appel au secours ? Milan ne peut en être certain : il est analphabète. Mais il sent que la jeune fille est en danger de mort.

Mon avis

Lorsque je lis Sebastian Fitzek, je sais que je vais être à fond dans l’histoire, qu’il va sans doute me retourner comme une crêpe, me faire trembler et me surprendre. Son écriture est fluide, efficace, ses intrigues originales se tiennent globalement, ses personnages sortent de l’ordinaire et l’ensemble donne des romans où l’on tourne les pages sans reprendre son souffle.

Milan souffre d’alexie (trouble de la lecture dû à une atteinte du système nerveux central), les lettres sont pour lui des hiéroglyphes, elles ne représentent rien, il ne les reconnaît pas et ne peut rien repérer dans les écrits, les titres, les mots de la vie de tous les jours. Bien sûr, il n’a pas le permis et fait ses déplacements en vélo. Il a également une excellente mémoire visuelle ce qui lui permet de compenser, en partie, ses problèmes de lecture. Stratège, il a réussi à cacher ce handicap à son amoureuse qu’il a rencontré dans des circonstances très particulières. Lorsqu’elle lui demande de rentrer une adresse dans le GPS ou autre chose où la lecture intervient, il se débrouille pour trouver un moyen détourné pour biaiser. Cela l’oblige à être sans arrêt sur le qui-vive et cela dégénère parfois en crises d’angoisse.  Leur couple bât un peu de l’aile mais ils sont décidés à se faire aider.

Un jour, alors qu’il circule à bicyclette, il croise le regard d’une jeune fille assise à l’arrière d’une voiture. Ce qui l’intrigue, c’est qu’elle tient un papier sur lequel est écrit ….  bien entendu, il est incapable de le savoir ! Mais ce dont il est sûr c’est que cette gamine semblait apeurée, malheureuse et que son geste avait tout d’un appel au secours. Que faire ? Milan ne peut pas supporter l’idée de laisser quelqu’un en souffrance et il va mener l’enquête, parfois seul, parfois avec l’aide de sa compagne. Ce qu’il n’imagine pas, et le lecteur non plus, c’est que ses investigations vont l’entraîner loin très loin, au plus profond de son histoire personnelle et que cela va le bouleverser.

Plusieurs thématiques (dont tous les soucis liés à l’alexie) sont abordées mais une, en particulier, est développée par l’auteur, et il le fait avec intelligence. Une personne psychopathe, porteuse de troubles de la personnalité, capable de violence, va-t-elle transmettre cet état de faits dans les gênes de sa descendance ?

« Ou est-ce que le mal est enfoui en chacun de nous et que nous le maîtrisons que grâce à notre éducation ? » « Est-ce que tu penses que la méchanceté est une chose qui se transmet de génération en génération ? » (page 147)

J’ai trouvé intéressant de parler de l’influence de la médecine, de la recherche, des essais médicaux, de l’éducation, sur le comportement des personnes, d’explorer la piste de la recherche de la vérité (est-il bon de tout savoir ?).

Sebastian Fitzek excelle dans l’art de la manipulation autant pour ses protagonistes que pour ses lecteurs. Il nous berne, nous sort une révélation surprise et paf, on est face à une autre éventualité. C’est diablement bien fait et on se demande où il va chercher tout ça (il donne quelques explications en fin d’ouvrage).

Les chapitres courts maintiennent un rythme rapide, ils sont accompagnés de rebondissements, de revirements de situation et on reste en haleine, en attente de la suite. Le phrasé plaisant (merci à la traductrice), accrocheur, donne envie de tourner les pages de plus en plus vite pour connaître les événements à venir jusqu’aux révélations finales.

C’est une lecture rapide, sans prise de tête, qui m’a permis de passer un bon moment. Quelques situations sont un peu tirées par les cheveux, un peu surréalistes mais ça ne dessert pas l’ensemble qui reste « prenant ». L’auteur maîtrise parfaitement les codes du thriller : on a peur, on s’attend à tout, et il réussit à nous surprendre. Que demander de plus ?


"Résine" de Ane Riel (Harpiks)

 

Résine (Harpiks)
Auteur : Ane Riel
Traduit du danois par Terje Sinding
Éditions : Seuil (4 Mars 2021)
ISBN : 978-2021429244
306 pages

Quatrième de couverture

Une presqu'île, aux confins d'un pays du Nord. C'est là que vit la famille Haarder, dans un isolement total. Alors que le malheur ne cesse de frapper à la porte des Haarder, Jens, obsédé par l'idée de protéger sa famille contre le monde extérieur qui n'est pour lui que danger et hostilité, va peu à peu se barricader, bâtir autour de la maison une véritable forteresse, composée d'un capharnaüm d'objets trouvés ou mis au rebut, et séquestrer sa femme et sa fille.

Mon avis

« Résine » est un roman surprenant, tragique, dur, dérangeant et déroutant mais il est porté par une écriture lumineuse (et probablement une excellente traduction) qui, à elle seule, vaut le détour. C’est l’histoire d’une famille un peu sauvage au départ, des gens qui travaillent mais qui aiment bien qu’on les laisse en paix pour vivre leur temps libre à leur guise et choisir leur organisation. Jusque-là, rien à redire même si pour les enfants, ce fonctionnement n’est pas toujours évident. D’autant plus que la famille vit sur une bande de terre, en quelque sorte l’excroissance d’une île. Ainsi, ils sont loin du reste des habitants, ce qui ne les gêne nullement. Le couple et ses deux fils vivent de peu. Un des fils finira par quitter ce lieu car il ressent le besoin de contact humain. L’autre restera et finira par fonder une famille et marcher sur les traces de son paternel…. C’est sur cette époque et cette génération que va principalement se concentrer ce livre.

Jens Haarder, le père a des méthodes bien à lui pour nourrir et entretenir les siens. Des idées reçues également, l’école à la maison, le pouvoir de la résine, son utilisation, le danger que peuvent représenter les médecins, etc. C’est essentiellement Liv, la jeune fille qui se confie. Elle n’a rien connu d’autre que cette façon de faire, d’agir, elle le dit elle-même, elle a appris des choses que beaucoup d’enfants de son âge ne connaissent pas et elle en ignore d’autres qu’elle aurait dû apprendre. Cela fait d’elle un être à part, attachant, éthéré, porteur tout à la fois de sagesse et de naïveté. Mais surtout, une personne très forte car confrontée à l’inexprimable. La limite entre le bien et le mal, entre ce qui se fait ou ne se fait pas n’existe pas pour elle. Elle est, malgré ses travers, d’une incroyable humanité.

Dans ce récit, nous découvrons des faits anciens par des retours en arrière, le présent par la bouche de Liv ou d’un narrateur et quelques lettres de la mère de Liv. L’équilibre entre les différents aspects de cette fiction est excellent. Pas de longueurs, ni de lourdeurs. Dès les premières pages, ça vous prend aux tripes et vous êtes dedans. Il y a une tension permanente et en même temps une certaine forme de poésie. Les Haarder aiment la nature, les arbres, le père inculque le respect de l’environnement à sa progéniture. Il est habité par certaines valeurs mais petit à petit sa vision de l’espace proche, du quotidien, de la réalité se déforme. Et à partir de là, tout se gâte, s’altère. Obésité morbide, folie, dissimulation, et bien d’autres terreurs se mettent en place, grignotant la liberté d’exister des uns et des autres.

L’auteur a su trouver comment capter et fasciner le lecteur, je suis restée le souffle court et les mains moites jusqu’à la fin.  Ce qui, à mon avis, est très fort, c’est le ressenti qu’elle nous laisse, à la fois d’être révulsée et révoltée par certains actes mais en même temps, d’avoir envie de prendre Liv par la main. Cette dernière n’est pas seulement une victime innocente, elle est celle qui, sans cesse, essaie de comprendre, d’expliquer, presque de pardonner, pour continuer à avancer, pour s’autoriser à vivre…. Ane Riel a un phrasé magnifique, elle ne fait pas dans le pathos (et pourtant, elle aurait pu vu ce qu’il se passe), elle offre à chaque personnage une part de bonté même si pour certains l’approche de ce sentiment est faussée.

Cet opus, hors du temps, m’a beaucoup plu et je vais suivre cet auteur de près.

Un extrait de la page vingt-deux résume ce recueil :

« Je ne sais pas si je dois considérer notre vie comme un conte de fées ou comme un roman d’horreur. C’est peut-être les deux. J’espère que tu sauras entrevoir le conte de fées. »