"Kintsugi" de collectif d'auteurs

 

Kintsugi
Auteurs : collectif d’auteurs (Dora-Suarez)
Éditions : Du Caïman (20 Mai 2021)
ISBN : 978-2919066902
190 pages

Quatrième de couverture

Pour ce huitième opus de la collection Nouvelles Dora-Suarez, huit auteurs de polar, des plus aguerris aux plus prometteurs, se sont vu confier la tâche de rédiger des textes gravitant autour du thème « des origines ».

Mon avis

Écrire une nouvelle sur un thème imposé est un sacré défi. Il faut faire court, être intéressant, voire carrément captivant et si possible original pour que le lecteur se souvienne du texte. En ouvrant ce recueil, je ne m’attendais pas à une telle diversité. Huit mini-récits. Aux commandes, cinq femmes, trois hommes (manqueraient-ils d’imagination pour ne pas avoir été plus sollicités ? -je plaisante bien entendu-). Certains auteurs sont des noms familiers pour moi, d’autres des inconnus.

C’est le mot « origine » au sens large qui sert de fil conducteur à chaque texte. Famille, profession, amis, traditions d’un pays, us et coutumes, peu importe ce qui sert de base de départ. L’essentiel est le lien avec le mot choisi.

Certains récits font trembler (je pense à « Double nationalité » de James Holin sur les services secrets et les conditions de travail des agents), d’autres sont très émouvants (« Kintsugi » (qui évoque une famille) de Valérie Allam qui a donné son nom au titre du recueil), d’autres machiavéliques (« Les conséquences des origines » de Sophia Mavroudis) etc…

J’ai trouvé intéressant, pour les écrivains que je connais, qu’ils soient sortis de ce qu’on appelle « leur zone de confort », en produisant une histoire qui ne ressemble pas à ce qu’ils font d’habitude. Comme les rédacteurs sont variés, les productions le sont également ainsi que l’écriture, le style, le rythme, le phrasé. Si on accroche moins sur un texte, on peut toujours se rattraper sur le suivant. Et puis c’est dépaysant, les lieux, les protagonistes changent régulièrement, pas le temps de se lasser !

J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir ces nouvelles. Aucune ne m’a laissée indifférente. Les chutes étaient rarement prévisibles et l’effet de surprise était bien là. Donc, l’exercice a été réussi pour les huit rédacteurs ! Bravo !

Et par-dessus tout, je pense que le titre Kintsugi est particulièrement bien choisi pour un opus rassemblant des nouvelles sur les origines. Pourquoi ?  Parce que le Kintsugi est l'art de la résilience. C’est l’action de réparer des objets en collant les cassures avec un filet d’or, pour les « montrer » au lieu d’essayer de les cacher. En soulignant d'or les « cicatrices », l'art du Kintsugi rend les objets cassés paradoxalement plus beaux. Il leur permet d’assumer leur passé, leurs blessures, tout ce qui évoque leur origine, tout ce qui retrace leur cheminement. De la même façon que les hommes et les femmes dans la vraie vie grandissent mieux en acceptant ce qui les a blessés, construits, faisant une force de leurs fêlures consolidées sur lesquelles ils peuvent s’appuyer pour avancer….


"Tout peut s'oublier" d'Olivier Adam

 

Tout peut s’oublier
Auteur : Olivier Adam
Éditions : Flammarion ( 6 Janvier 2021)
ISBN : 978-2080233868
280 pages

Quatrième de couverture

Un appartement vide : c'est ce que trouve Nathan quand il vient chercher son petit garçon chez son ex-femme. Très vite, il doit se rendre à l'évidence : Jun est rentrée au Japon, son pays natal, avec Léo. À l'incompréhension succède la panique : comment les y retrouver, quand tant d'autres là-bas courent en vain après leurs disparus ? Et que faire de ces avertissements que lui adresse son entourage : même s'il retrouve leur trace, rien ne sera réglé pour autant.

Mon avis

« Passez notre amour à la machine
Faites le bouillir
Pour voir si les couleurs d'origine
Peuvent revenir
Est-ce qu'on peut ravoir à l'eau de Javel
Des sentiments »

En lisant ce roman (où les références de films et de chansons sont assez nombreuses), j’ai fredonné cette chanson d’Alain Souchon. En effet, Nathan a divorcé de sa première femme et se retrouvant seul, il est parti au Japon, un pays qu’ils aimaient beaucoup visiter ensemble. Là-bas, il a connu Jun. L’amour les a rattrapés et elle est venue le rejoindre en France. Mariage, un enfant, puis un divorce. Un fils Léo, qui partage son temps entre ses deux parents. Elle, céramiste, lui exploitant d’un cinéma. Elle lui reproche une certaine passivité, un manque d’initiative. Il n’y a plus l’étincelle. Les sentiments se sont enfuis, éteints, carapatés….

Et puis, un jour, le vide. Jun et Léo ont disparu, appartement vide et pas de réponse aux appels téléphoniques. L’enquête est vite menée, ils sont partis au Japon. Nathan est désespéré. La législation japonaise en matière d’affaire familiale et de garde d’enfants n’est pas la même qu’en France. Là-bas, le parent étranger n’a aucun droit. Nathan va lutter face à des personnes qui ne comprennent pas car pour elles, il n’y a pas de problème. En parallèle de la quête de Nathan, celle de sa voisine dont le fils rejette parents et société pour s’engager dans toutes sortes de manifestations. Il y a aussi deux frères qui recherchent leur sœur disparue au Japon. Chacun d’eux porte ses investigations, plus ou moins aidés par ceux qui les entourent (pour Nathan, rien n’est simple avec ses parents et son frère).

Olivier Adam explore les relations familiales, le poids des traditions, les lois étrangères qui bloquent les discussions, les liens amoureux qui se compliquent quand le dialogue s’étiole.

Le fil conducteur de ce récit reste le parcours de Nathan mais il part parfois dans d’autres directions, qui sont seulement survolées. Cela peut donner un aspect décousu. Il n’en reste pas moins que l’écriture de l’auteur est toujours aussi belle, fine, aussi délicate et précise, notamment lorsqu’il exprime les émotions de ces personnages. J’ai toujours du plaisir à le lire même si ce livre m’a laissé une impression mitigée.


"Le crépuscule du mercenaire" d'André Fortin

 

Le crépuscule du mercenaire
Auteur : André Fortin
Éditions : Jigal (15 Septembre 2014)
ISBN : 979-10-92016-25-3
250 pages

Quatrième de couverture

Ange Simeoni est un voyou qui bien que retiré des affaires est au courant de bien des choses… À sa demande, Stanley, petit voleur à la tire, vient de dérober la mallette d’un agent très spécial tout droit sorti du ministère… Vingt ans plus tôt, Marc Kervadec est conseiller des princes africains. C’est un barbouze qui, du Mali au Burkina Faso en passant par le Togo, veille au grain, chaperonne les présidents et protège les intérêts de la France. Il y a tellement de richesses ici… Au même moment, à Aix-en-Provence, Margot, jeune et belle femme éthérée, brûle sa vie par les deux bouts entre les visites impromptues de Marc… Ailleurs, le colonel, vieux briscard de la DGSE, distribue les rôles à son armée de l’ombre. Les valises d’argent liquide circulent et s’envolent même de temps à autre pour des destinations inconnues… Et parfois la machine se grippe, les planètes se rencontrent, l’amour s’en mêle, les dossiers disparaissent, les juges enquêtent, les présidents africains décèdent brutalement… Il suffit de si peu de chose…

Mon avis

Voici un roman à plusieurs entrées et avec de nombreux protagonistes qu’André Fortin prend le temps d’installer. Cela peut sembler long au départ mais il faut que chaque personnage se mette en place, dans son contexte et son époque. Ensuite, sur la seconde moitié du livre quand les concomitances entre les événements se feront jour, tout pourra aller plus vite.

Malgré tout, n’allez pas imaginer que l’on s’ennuie dans la première partie, pas du tout, il faut le temps de faire connaissance avec chacun, de le laisser se livrer petit à petit pour mieux le connaître. Il faut dire que les héros de notre auteur sont rarement lisses et aseptisés. Ils sont le plus souvent tourmentés, cachant soigneusement leur fragilité et leurs failles bien présentes même lorsqu’il s’agit de gros durs. On oscille entre l’époque de 1987 et la nôtre. On découvre le trafic de blanchiment d’argent, les voyous à la petite semaine, la politique de la France face à l’Afrique qu’elle croit dominer, posséder et aussi, les relations entre les policiers et les magistrats, les « indics », et la face cachée de certains contacts français avec l’Afrique.

En 1987, Marc Kervadec (employé par les services secrets), de repos en France entre deux séjours africains, rencontre Margot, une jeune femme qui semble « libérée » et qu’il retrouve de façon régulière pour leur plaisir réciproque. Tout ne sera pas lisse et elle rencontrera de gros problèmes. Il fera de son mieux pour l’aider, la guérir de ses errances mais rien ne sera simple. J’ai beaucoup apprécié cet homme. Sous des dehors froids, c’est un grand cœur et il sait dire oui à la vie quoi qu’il lui en coûte.

Quelques vingt-cinq ans plus tard, on se trouve avec un jeune malfrat attachant, qu’on voudrait prendre par la main. Malheureusement ce n’est pas celle du lecteur qu’il rencontrera mais celle d’Ange Simeoni, un malfaiteur presque retraité qui va lui confier une seule et unique affaire. Il aurait mieux fait d’écouter Madame Travers, sa psychologue qu’il aime bien, notre petit jeune, plutôt qu’Ange mais ce dernier à su le séduire et lui parler. Ajouter à cela un juge et un policier qui sont amis mais veulent chacun protéger leurs arrières et vous aurez, en gros, la galerie de personnages de cet opus.

Ces deux époques de l’intrigue alternent, évitant la lassitude d’une histoire linéaire. Les retours en arrière expliquant, petit à petit, le présent qui se dévoile sous nos yeux.

Le ton est sec, sobre, les situations décrites avec peu de mots, comme par un taiseux mais chaque phrase semble lourde de sens. Les dialogues sont peu nombreux mais significatifs. Ils apportent un éclairage sur les relations humaines. Le narrateur, qui est le juge d’instruction, intervient dans certains chapitres en disant « je », les autres sont écrits à la troisième personne du singulier.

L’auteur, ancien juge d’instruction, juge pour enfant, vice-président de tribunal…. a le ton juste. En effet, il connaît les différents rouages de ce qu’il décrit et ne s’embarrasse pas de fioritures. Rien ne semble lui faire peur, il écrit comme sont les événements, bruts de décoffrage. C’est sans doute ce ton sincère qui donne une réelle valeur à ce roman.


"Le P'tit Débarras au fond du couloir" d'Isabelle Beaujean

 

Le P'tit Débarras au fond du couloir
Auteur : Isabelle Beaujean
Éditions : Books On Demand (21 Mai 2020)
ISBN : 978-2322223800
168 pages

Quatrième de couverture

Isabelle Beaujean vous propose d'explorer un "Petit Débarras" ! Un endroit où se cache sans doute notre véritable identité, celle de notre être, celle de ses doutes, de ses rêves, de ses espoirs comme de ses peurs. Cet endroit, nous avons eu le temps d'y penser, d'y réfléchir, de nous y ressourcer mais... et après ? Ce roman oscille entre le polar et le récit, la nouvelle et le fait divers.

Mon avis

Ce roman est scindé en deux parties : une même situation vue de l’extérieur puis de l’intérieur, comme en effet miroir.

Le lieutenant Filippo mène des investigations sur des faits de violence entre un homme et une femme. Il est allé dans l’appartement, avec un collègue, pour arrêter l’homme incriminé. Il a découvert un lieu surprenant et a récupéré un carnet. Des réminiscences de son passé remontent, parfois comme une houle, à d’autres moments plus légèrement. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne sait pas vraiment comment gérer ce qui lui arrive et s’il faut y accorder une signification particulière.

Dans la seconde partie, le lecteur découvrira l’histoire de ce carnet, très lié à l’alphabet et surtout au dictionnaire. Le poids des mots qui s’égrènent, se dispersent, s’envolent, reviennent.

Le tout agrémenté çà et là d’illustrations en couleurs ou en noir et blancs, semées comme des petits cailloux (voir la couverture), créant un fil ROUGE qui entraîne le lecteur d’univers en univers….

Car elle est bien là, la force de l’auteur, nous emmener au-delà des apparences, derrière le miroir sans tain pour entendre, observer, ressentir l’indicible….

En rentrant dans ce « P'tit Débarras », on pénètre dans l’intimité des personnages, on est à la limite de ce qu’on peut connaître et de ce qui doit rester leur jardin secret. On avance à leur suite, sur la pointe des pieds, se laissant porter par le phrasé poétique d’Isabelle Beaujean. Les ressentis sont écrits à fleur de mots, poussés par l’urgence et le besoin d’être exprimés.

C’est un texte qui parle de silence, d’amitié, de résilience, de souvenirs avec en filigrane une certaine approche de l’art et des éléments….


"Le chat Ponsard" d'André Fortin

 

Le chat Ponsard
Auteur: André Fortin
Éditions Jigal (12 Septembre 2013)
ISBN : 979-1092016086
250 pages 

Quatrième de couverture

Ali et Léonard, deux jeunes à la dérive sont devenus hommes de main… Violences, intimidations, mitraillages et assassinats sont désormais leurs sombres quotidiens. Mais allez savoir pourquoi, Ali commence à douter, à se poser des questions… Il n’a plus envie du rôle macabre qu’on lui fait jouer… Et incidemment c’est un chat, le chat Ponsard qui, en réveillant sa conscience, va bouleverser tous les plans mis en place par deux notables corrompus en mal de pouvoir et de notoriété

Mon avis

Je suis un peu naïve, j’avoue…Quand je lis des histoires de fausses factures dans les journaux, je pense toujours que les tricheurs seront pris un jour et qu’ils rembourseront. Et bien, ce n’est pas du tout comme ça ! ? Ni dans la vraie vie, ni dans les livres… Je n’avais jamais réalisé d’ailleurs comment étaient établies ces fausses factures (heureusement, Ali, un des personnages du roman, n’est pas plus dégourdi que moi sur ce sujet et page 161, quelqu’un lui explique avec des mots simples ; et j‘en ai bien profité (merci !))

C’est donc toute une histoire de « jeux de dominos » et de sociétés écrans que j’ai découverte. Il fallait y penser. « A partir de dorénavant » je vais regarder mon comptable d’un autre œil, des fois que…dans mon dos…

C’est donc dans une ville et une entreprise à taille humaine que les « magouilleurs » se sont installés. Tout aurait pu passer inaperçu sans une erreur minime qui sera remarquée par un employé scrupuleux, lequel va voir le grand chef pour lui faire part de ses questions. Il aurait peut-être dû se taire… Comment se débarrasser de ce brave gars, tout dévoué « à la maison », lui qui a vu le nouveau patron grandir sous ses yeux ?

A l’image du chat Ponsard, qui illustre la couverture, comme s’il allait jouer un rôle important, les événements avancent pas à pas à pattes de velours, le coussinet étouffant de temps à autre le scandale qui pourrait jaillir. Le matou va d’ailleurs être le catalyseur, l’élément déclencheur qui entrainera un de nos protagonistes sur une nouvelle voie.

Pas de rebondissements incessants « à l’américaine », pas de sang à outrance, de courses poursuites épuisantes et d’angoisse terrible. L’auteur instille un climat, décortique les faits pour que nous soyons au courant de tout, à la manière d’un observateur extérieur qui examine, analyse, prend des notes, les transmet en rédigeant. Est-ce le félin, silencieux, aux yeux verts et au regard aigu qui nous expose par le menu tout ce qui fait le quotidien de ceux qu’on croise dans le livre ? Toujours est-il que l’écriture est posée, fluide, complète et qu’il faut bien tout ce qu’on lit pour comprendre les tenants et les aboutissants. Pour autant, ce n’est pas « lourd » à lire, ni compliqué, encore moins fastidieux. Au contraire, on se délecte de ces détails qui arrivent à un rythme soutenu mais sans inutilités. J’ai bien apprécié cette façon de procéder qui change des livres où il y a une action à chaque page. (Pour autant, je n’en lirai pas dix de ce style à la suite). Cela instaure un climat d’échanges avec le lecteur, car les éléments arrivent les uns après les autres apportant un éclairage différent sur les personnes qui habitent les pages.

Les acteurs, tous très réalistes dans leur vie de papier, sont attachants, ils ont une belle part d’humanité pour la plupart. J’ai beaucoup apprécié Mademoiselle Louise, on n’a pas du tout envie de se moquer, de la tourner en dérision, au contraire. Il émane d’elle un délicieux parfum un peu suranné mais elle est tellement « vrai » dans sa façon d’être, ses pensées …. on aimerait que le meilleur lui arrive. Ali aussi, m’a beaucoup intéressé. Balloté de droite à gauche, il ne sait pas trop où est sa vie. Il admire Léonard et lui obéit plus car il se sent « son obligé », pas parce qu’il pense qu’il a raison. L’évolution de sa personnalité n’est pas négligeable. Certains jugent qu’il y a toujours, même enfoui très profond (et ce doit vraiment être très enseveli pour certains ;-), une part de bonté en l’homme, si minime soit elle. La spirale infernale et négative dans laquelle s’est enfermée Ali, s’inverse petit à petit, peut-être par la grâce d’un chat. Une rencontre improbable qui lui permet d’aimer…. Je ne dis pas qu’aimer est le remède à tous les maux mais un peu de tendresse ne fait pas de mal.

Cette lecture m’a agréablement surprise, l’auteur a l’air de bien connaître les situations qu’ils évoquent : enfants en foyer, fausses factures, justice…Et cela donne un ton juste à son écrit.


"Arrêtez-moi là !" de Iain Levison (The Cab Driver)

 

Arrêtez-moi là ! (The Cab Driver)
Auteur : Iain Levison
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanchita Gonzales Batlle
Éditions : Liana Levi (3 mars 2011)
ISBN : 978-2867465659
260 pages

Quatrième de couverture

Charger un passager à l'aéroport, quoi de plus juteux pour un chauffeur de taxi? Une bonne course vous assure une soirée tranquille. Ce soir-là, pourtant, c'est le début des emmerdes... La cliente n'a pas assez d'argent sur elle et il vous faut attendre dans sa maison pourvue d'amples fenêtres (ne touchez jamais aux fenêtres des gens !). Puis, deux jeunes femmes éméchées font du stop. Mais une fois dépannées, l'une d'elles déverse sur la banquette son trop-plein d'alcool et la corvée de nettoyage s'avère nécessaire (ne nettoyez jamais votre taxi à la vapeur après avoir touché les fenêtres d'une inconnue !). Après tous ces faux pas, comment s'étonner que deux policiers se pointent et vous demandent des comptes ?

Mon avis

Jeff Sutton est chauffeur de taxi. Il mène une vie tranquille, assez ordinaire. Il observe avec acuité la société et les personnes qu’il transporte (il explique entre autres que l’invention du téléphone portable a changé son métier, notamment parce qu’avant il devait faire la conversation et maintenant il écoute celle de ses passagers qi dès qu’ils sont assis prennent leur cellulaire…)

Un soir, il pénètre dans une maison avec la personne qu’il a accompagnée jusque-là, simplement parce qu’elle n’a pas assez d’argent pour le payer. Puis il transporte gratuitement (c’est sur sa route) deux jeunes filles éméchées dont l’une vomit dans son véhicule. Il récupère l’argent chez la première dame, nettoie après le passage des étudiantes et rentre chez lui. Fin de l’histoire ? Et bien, non.

Alors qu’il s’apprête à aller boire une bière avec un ami, la police sonne à sa porte. Il est arrêté. Il ne comprend pas, proteste et explique qu’il n’a rien fait, il était au boulot. Justement chez qui est-il allé ?  Qu’il ne fasse pas celui qui ne comprend pas, il sait bien. Il se révolte, se tait, ne sait plus que faire. Personne ne l’écoute, il est accusé, condamné. Au Texas, la loi n’exige pas qu’il y ait un corps pour accuser un suspect de meurtre…. Et oui, c’est comme ça et cela explique que le pauvre Jeff se retrouve dans le couloir de la mort avec un avocat, commis d’office, peu motivé. Il n’est pas coupable, le lecteur le sait. C’est juste un concours de circonstances, des faits mal interprétés suite à ces deux dernières courses en taxi.

Bien sûr, Jeff espère s’en sortir très vite, sa bonne foi va être prouvée et tout cela sera derrière lui… Mais non, le système est tel qu’il est enfermé, il devient un numéro, c’est comme s’il n’existait plus. Il est derrière les barreaux.

« Mon séjour ici me dépouille peu à peu de mon humanité et de mes émotions. »

Il n’y’ croit plus.

« [….] la terreur et l’égarement de ce jour-là ont disparu, pour être remplacés par colère morne et désillusion. »

Il y aurait beaucoup à dire sur l’application de la justice au Texas et en Amérique. L’auteur le fait avec brio et intelligence par l’intermédiaire de son récit. Il montre les dérives, et ce qui en découle. Il présente l’atmosphère de l’univers carcéral où l’homme devient transparent pour la plupart des gardiens. Malgré tout il n’est pas invisible pour les codétenus, il se doit d’être vigilant. Certains n’ont plus rien à perdre…..

On découvre comment Jeff prend les événements, ce qui change au fil du temps. Entre autres, l’espoir qui finit par devenir un poison. (Ne jamais penser « Si jamais je sors d’ici… »). Il essaie d’éviter les affrontements, de survivre.

La place des médias, les investigations bâclées, le fait que personne n’écoute vraiment Jeff, tout est savamment disséqué. L’essentiel, c’est bien d ‘avoir un fautif non ? Comme ça on se frotte les mains, on a fait du bon boulot et la vie continue…enfin pas de la même façon pour tout le monde.

Je suis de plus en plus fan de Iain Levison. Je trouve son écriture percutante (merci à sa traductrice que j’aurais aimé rencontrer aux quais du polar 2021 lorsque j’ai vu l’auteur). Il ne manque jamais d’humour et de dérision. Avec des faits ordinaires, il analyse le comportement des uns et des autres et les conséquences que cela entraîne. C’est très juste, pointu et finement exprimé. Et tellement vrai !


"Entre deux mondes" d'Olivier Norek

 

Entre deux mondes
Auteur : Olivier Norek
Éditions : Michel Lafon (5 octobre 2017)
ISBN : 978-2749932262
416 pages

Quatrième de couverture

Adam a découvert en France un endroit où l'on peut tuer sans conséquences.

Mon avis

« Coincés entre la vie terrestre et la vie céleste. Comme bloqués entre deux mondes. »

« […] ils fuiraient ensemble ce purgatoire entre deux mondes, l’enfer syrien et le paradis anglais. »

Comme tant d’autres personnes, j’ai entendu parler de Calais et de sa « jungle » puis de son démantèlement…. J’ai vu des images, j’ai parfois fermé les yeux… Révolte, colère, impuissance, injustice, tant de sentiments se bousculaient en moi. Et puis quelques exemples d’humanité, hommes, femmes qui agissent en toute discrétion, pas à pas…. Donnant une autre approche de l’horreur d’un quotidien indicible, permettant de croire que loin, au bout du tunnel, la lumière sera là….

J’ai retrouvé tout cela dans ce roman très réaliste. Un coup de poing tellement ce qui est présenté est criant de vérité. C’est avec un style « journalistique » que l’auteur évoque deux mondes : celui de syriens qui fuient leur pays, souhaitant un ailleurs beau, courtois et civilisé, et ce qu’ils trouvent dans un premier temps : un camp où la loi du chacun pour soi domine. A côté d’eux, un autre monde, une ville avec des familles qui vivent dans de bonnes conditions. Un contraste, une jungle comme une verrue, dont on veut se débarrasser…. Et puis, un flic, Bastien, qui arrive et qui prend tout ça en pleine figure….

Dans le campement, Adam qui cherche sa femme et sa fille qu’il a envoyées en France avant de pouvoir fuir à son tour. Il s’attache à un gamin, Kilani, et le protège. C’est pour lui une façon de continuer à avancer avant de retrouver son épouse et son enfant. Et puis, une rencontre improbable entre le policier et Adam, faite de respect, d’écoute, de compréhension ….. Agir ? Comment ? Prendre des risques ? Pourquoi ?

Kilani va être le lien. Avec ses grands yeux, il réunit les deux hommes, capables de soulever des montagnes pour le sauver, le mettre à l’abri …

C’est un récit bouleversant, terrible où Oliver Norek a l’intelligence de ne pas se poser en juge, de ne pas mettre les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Dans la jungle ou à l’extérieur, il y a les deux, comme dans la vie, et il y a même ceux qui sont entre les deux…. Finalement on en revient souvent à ça, deux mondes….  Nous aussi n’est-ce pas ? Parfois prêts à tout faire pour que les choses changent, d’autres fois, tellement dépités qu’on ne peut que constater…. et serrer les poings ….

J’ai trouvé très intéressant que « le projet » de Bastien aide sa femme et sa fille. La première sort de sa dépression et la seconde grandit, toutes les deux montrent de la force. C’est beau.

Un livre marquant, un auteur qui a le ton juste pour parler de cette situation et nous rappeler qu’il ne faut pas que d’autres jungles s’installent.