"Nous aussi" d'Anne Godard

Nous aussi
Auteur : Anne Godard
Éditions : Actes Sud (19 Août 2026)
ISBN : 978-2330225575
240 pages

Quatrième de couverture

On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Mon avis

On n’a pas besoin d’aimer, on s’appartient.

« ON », « on », « on », « on » ne peut pas dire « je » ou « il » ou « elle ». « On » appartient à un tout, une entité, une famille. « On » habite ensemble, dans un bel immeuble bourgeois, et l’été dans un château. Les cousins sont comme des frères, on ne se cache pas (d’ailleurs on n’a rien à cacher), on se connaît par cœur, on nous dit ce qui ferait plaisir, on nous guide, on choisit pour nous ou on nous aide à choisir, c’est comme si tout était décidé d’avance, une route à suivre, on est sages, dans la norme, celle qui va bien, qui ne fait pas de vague ….

Des chapitres courts de deux pages, une énumération de « on ». Le lecteur découvre une famille soudée, aimante, lisse en apparence. Tout le monde s’entend bien, s’aime, se soutient et surtout tout le monde se tait, c’est la loi du silence. Quand quelque chose dérange, il faut fermer les yeux et passer outre, continuer comme si de rien n’était. Mais peut-être qu’il ne se passe rien ? C’est ce que « on » essaie de montrer.

C’est une lecture qui happe, qui interroge, qui renvoie des questions : n’ai-je pas senti une légère fissure en lisant telle ou telle phrase ?

« Le tissu s’anime entre nos doigts, il devient le vêtement qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

La narratrice a le sentiment que certains faits du passé lui échappent et qu’elle tient peut-être une explication à des difficultés qu’elle rencontre. Est-ce bon de chercher à comprendre ?

« On ne voit pas où est l’ombre, où est le noir, et pourtant on doit faire des efforts pour ne pas se laisser aller à désespérer de tout. »

Ce « on », pronom indéfini, est lourd de sens. Personne ne peut sortir du « on ». Prendre son indépendance peut être considéré comme une trahison, si on s’affranchit du groupe familial.

Ce récit est puissant, il montre comment s’installe les codes, les « lois » (non le mot n’est pas trop fort) dans cette famille où les adultes « oublient » d’avoir les yeux ouverts. Parce que c’est plus pratique de faire comme si ? Non, parce que chez eux, l’indicible n’existe pas. Ce n’est pas une erreur de casting, d’interprétation, c’est beaucoup plus fort : CELA NE PEUT PAS ÊTRE donc on ne voit pas, on n’entend pas et on n’en parle pas ….

Anne Godard parle d’un sujet grave d’une façon magistrale. Il fallait oser écrire ainsi (je pense que cela va rebuter certaines personnes) mais elle l’a fait et …. Coup de cœur !

 

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