"Perdre la main" de Dominique Sigaud

 

Perdre la main
Auteur : Dominique Sigaud
Éditions : Globe (7 Mars 2024)
ISBN : 978-2383612858
210 pages

Quatrième de couverture

Ce livre, elle pensait l’appeler La Colline. Dominique Sigaud avait tout noté dans un carnet lorsqu’elle était à Bisesero, en 1994. Journaliste indépendante sans autre nom que le sien sous lequel se ranger, elle fut l’une des rares femmes à couvrir le génocide des Tutsis au Rwanda. Vingt-cinq ans plus tard, les mots, elle les retrouvait, intacts, comme elle les avait agencés sur les pages pour organiser le chaos du monde, pour raconter les massacres et les assassins ivres d’alcool et de sang. Mais le récit ne s’écrivait toujours pas. La colline où toute l’horreur du génocide s’était écrite n’était pas le lieu central comme elle le pensait. Le lieu central, il lui a fallu trente ans pour comprendre que c’était le corps de cette jeune femme, croisée dans une boîte de nuit.

Mon avis

Dominique Sigaud est journaliste. En 1994, elle était au Rwanda, témoin du génocide, prenant des notes dans un carnet. Elle a vu, senti, entendu et elle est rentrée. Vivante mais marquée, détruite de l’intérieur. Elle a mis ses souvenirs à distance, pour oublier, se préserver, ou tout simplement parce qu’elle ne pouvait plus accepter.

Et puis, trente ans après, elle a écrit et elle partage avec nous. D’abord le titre qui n’est en rien anodin (elle l’explique en détails plusieurs fois), puis ce qui revient par flashes, par bribes ou beaucoup trop nettement quelques fois. Et à ce moment-là, ça fait terriblement mal. Le réel vous rattrape, vous savez que cela a vraiment existé puisque vous y étiez.

Elle raconte en employant le « je », ou en disant « elle ». Est-ce trop douloureux de parler à la première personne, de reconnaître qu’on était sur place, impuissante à changer le cours des événements ? Est-ce que dire « elle » c’est un moyen pour se sentir moins concernée ? Elle explique :

« […] c’est comme un va-et-vient entre deux formes de moi, deux versants qui furent présents en même temps, l’un plus distancé, plus éphémère, l’autre plus directement atteint par les événements, plus accaparé, plus incapable de distance aussi. »

Ce qu’elle présente est bouleversant. Elle parle de la culpabilité, de cette impression de n’avoir servi à rien, d’être inutile. Elle raconte cette boîte de nuit colorée, éclairée, bruyante, foisonnante de monde, où la vie semble redevenir « normale » au milieu du chaos, comme une parenthèse. De ces jeunes qui veulent danser, chanter, oublier ? Non, on ne peut pas oublier… Il y a toujours quelque chose qui vous ramène à l’horreur même dans un dancing … Et vous ne pouvez pas vous voiler la face, faire comme si …..

Elle jette les mots sur le papier, elle les expulse, il arrive qu’ils se bousculent sans majuscule, ni ponctuation comme lorsqu’on ne sait plus comment dire, ou alors que tout veut sortir en même temps, comme si les minutes lui étaient comptées et qu’il fallait faire vite, ouvrir les yeux, les siens, les nôtres. Est-ce qu’elle fait ça pour s’en débarrasser, tirer un trait, penser « ça, c’est dit, ouf, on tourne la page ? »  Impossible, ça vous colle à la peau, à l’esprit, ça vous ronge, ça vous envoie des cauchemars, des peurs irraisonnées, ça revient …

Et ceux d’en face, qui n’y étaient pas, qui reçoivent le texte, qu’en font-ils ? Publier ou pas ? Accepter le style, l’écrit trente ans après, se dire que les souvenirs ont été émoussés ou pas ? Est-ce vraiment nécessaire de remuer tout ça ?

J’ai fini cette lecture laminée, vidée, je comprends l’auteur et son ressenti. Son style m’a remuée au plus profond de moi et je sais que je me souviendrai longtemps de ce recueil.

« Perdre la main », c’est peut-être également, se dire que maintenant le texte n’appartient plus à Dominique, il vit. Et c’est à nous, lecteurs, de lui faire continuer son chemin, pour que personne n’oublie, pour que les « ogres » ne restent pas impunies, pour que les survivants aient un peu de reconnaissance, pour que les disparus existent encore dans la mémoire de ceux qui les font vivre en parlant d’eux.


"Refuge au crépuscule" de Grégoire Domenach

 

Refuge au crépuscule
Auteur : Grégoire Domenach
Éditions : Christian Bourgois (7 Mars 2024)
ISBN : 9782267049732
324 pages

Quatrième de couverture

Quand Gaspard Dernaisse, jeune photographe français, engage la conversation avec un inconnu à l’aéroport d’Istanbul, il ne sait pas encore que cette rencontre va marquer le début d’une longue aventure. L’homme qui se présente sous le nom d’Arstan Isaev va lui révéler assez vite qu’il est condamné par la maladie. Il aimerait néanmoins réaliser avec l’aide de Dernaisse un livre de photos sur son pays, le Kirghizstan, et l’offrir comme un dernier témoignage d’amour à son épouse, spécialiste de la photographie. Arstan lui présente alors un autre Français, installé au Kirghizstan depuis plus de dix ans, qui pourra lui servir de guide : Barza.

Mon avis

Les histoires, c’est le miel du monde.

L’auteur a sillonné l’Europe de l’Est et séjourné longuement en Asie Centrale. Je ne sais pas s’il a passé du temps au Kirghizstan mais c’est principalement dans ce pays qu’il situe son récit. Au cours de ma lecture, j’ai regardé quelques vues de ce lieu sur internet et c’est magnifique. Paysages de montagne à perte de vue, contrées sauvages, la nature à l’état pur et en plus des léopards des neiges. Cela m’a permis de rentrer encore plus dans cette histoire, de m’imprégner de l’atmosphère, de visualiser certaines scènes.

Gaspard Dernaisse a quitté la France pour voyager. Il n’a pas de but précis, il a juste besoin à ce moment-là de partir. Le lieu ? C’est une vieille dame qui le lui souffle au cours d’une conversation. Bien sûr, il peut trouver une raison, mais il n’est pas toujours nécessaire de donner des explications. Le principal, c’est ce besoin d’aller ailleurs sans savoir pour combien de temps.
À Istanbul, il rencontre un inconnu, Arstan Isaev. Ils se mettent à discuter et ce dernier lui demande, puisqu’il n’a rien de prévu, de lui rendre un service. Faire des photos des lieux et des personnes qu’il a aimés pour créer un album qu’il offrira à sa compagne. Il se sait condamné par la maladie et ce sera pour lui un ultime témoignage d’amour.

Gaspard accepte et voyagera dans cette contrée dont il ignore tout avec Barza, qui sera son guide.

« Je serai le guide et vous l’artiste. »

Il leur sera nécessaire de « composer » avec le temps : le prendre pour réaliser de beaux clichés et en parallèle ne pas trop traîner pour revenir auprès d’Arstan avant qu’il ne soit trop tard. Ils devront apprendre à s’accepter, s’apprivoiser, communiquer pour avancer. Parfois, d’autres individus se rapprocheront d’eux et ils chemineront un peu ensemble, quelque temps. Gaspard sent que Barza ne dit pas tout, qu’il triche avec la vérité. Ce dernier est un homme secret, mystérieux, souvent silencieux. Mais pour lui photographier est un art.

« Est-ce que vous savez encore contempler ? Si non, on empile des photos. »

Le recueil ne peut pas rassembler des images banales, quelconques. Elles doivent avoir capturer des instants de vie, transcrire une ambiance, transmettre une émotion, voire un message. Alors les voyageurs s’efforcent de trouver ce qui pourra sublimer l’instant.

Cette lecture a été un moment hors du temps, une parenthèse enchantée. J’ai beaucoup aimé la façon dont s’est tissée la relation entre Gaspard et Barza. Le caractère de Barza est subtil. C’est un homme atypique et attachant dont on comprend les silences. Au fil des pages, on le connaît mieux et on se prend à éprouver une forme d’admiration pour celui « qui refusait de vendre son âme au diable ».

Je ne sais pas comment l’auteur a eu l’idée de ce roman et comment il a mis en place ce qu’il a rédigé (un plan, des pensées libres ? …), j’aimerais bien savoir car le thème est original, l’endroit ou ça se déroule est méconnu et l’atmosphère feutrée est belle. L’écriture est poétique, elle parle d’aventure, de sentiments, d’hommes ou de femmes qui ont souffert, de ceux qui choisissent un jour de tout quitter pour un ailleurs dont ils ne savent pas s’il sera prometteur.

Un texte pour voyager, pour rêver, pour se laisser emporter et changer d’horizon….


"La librairie sur la colline" d'Alba Donati (La libreria sulla collina)

 

La librairie sur la colline (La libreria sulla collina)
Auteur : Alba Donati
Traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Éditions : Christian Bourgois (7 Mars 2024) (première parution en 2022)
ISBN : 9782267049336
304 pages

Quatrième de couverture

Alba Donati menait une vie trépidante. Pourtant, à la cinquantaine, elle décide de tout quitter pour retourner à Lucignana, le village de Toscane où elle est née, et ouvrir sa librairie dans une jolie bâtisse à l’orée des bois, sur la colline. Avec seulement 180 habitants dans les environs, son entreprise semble vouée à l’échec. Ouverte en 2019 grâce à un financement participatif, la librairie affronte un incendie qui la détruit en partie, puis, un mois plus tard, les restrictions du confinement. C’est alors que s’organise autour d’Alba un étrange et vertueux mouvement de solidarité.

Mon avis

L’idée de la librairie était certainement tapie dans les replis de ce lieu sombre et joyeux qu’on nomme l’enfance.

Qu’est-ce qui peut pousser une femme de cinquante-huit ans, poétesse et écrivain, travaillant dans le monde de l’édition, à ouvrir une librairie dans un village de cent quatre-vingts habitants, perdu en Toscane ?

Un grain de folie, l’idée que « qui ne tente rien n’a rien », et peut-être par-dessus tout, la volonté d’amener les livres aux habitants et aux élèves de ce coin qui l’a vu naître.

Le lieu ? Une petite maison (dont elle ne ferme pas les portes) avec un jardin à l’anglaise où l’on peut boire le thé dans des tasses dépareillées. Des arbres, des plantes, des fleurs, des oiseaux, des nuits étoilées, le bruit de la pluie, le silence parfois. Une vie différente de celle qu’elle connaissait avant à Florence. Mais un quotidien empli de surprises, de bons ou de mauvais moments (un incendie destructeur par exemple).

Dans ce livre, l’auteur témoigne de son expérience. Elle parle de ses rencontres avec des gens du coin, avec les écoliers, ceux qui viennent de plus loin et se déplacent pour passer du temps dans ce lieu calme, atypique ou ceux qu’elle côtoie par la vente en ligne.

 C’est en 2019 qu’elle s’est installée à Lucignana. Un démarrage en douceur et puis le COVID, le confinement, un tournant à prendre, à ne pas rater pour s’en sortir et ne pas mettre la clé sous la porte. Alba aurait pu baisser les bras, abandonner et retourner dans la grande ville, sans doute que cela aurait été plus facile. Mais sa détermination n’a pas faibli. Elle croyait en son projet et avait le désir de réussir.




C’est sous forme de journal de bord, de Janvier à Juin, qu’elle partage son quotidien. Les difficultés, les réussites, les livres à envoyer chaque jour permettant de maintenir la boutique à flots. Il y a également la famille à gérer, les parents vieillissants …. Beaucoup de références littéraires peuplent ce récit et c’est forcément intéressant.

Ce qui transparaît en permanence, c’est son amour des livres et de ce qu’ils apportent, le besoin de les mettre à la portée de chacun, notamment ceux à qui on ne pense pas lorsqu’on discute de littérature.

« Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l’échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle ».

Alba Donati a été soutenue et accompagnée dans son intention, entre autres par l’intermédiaire d’un financement participatif. Certainement parce que ses arguments tenaient la route et on fait « mouche ». Ouvrir une librairie indépendante est un pari osé, risqué. Choisir de mettre en avant les ouvrages et les écrivains qui ne sont pas en tête des ventes l’est encore plus. Et pourtant, ça fonctionne !

« Je passe mes nuits à débusquer des livres, des nouveautés et des ouvrages oubliés, écartés à cause du mécanisme des arrivées en chaîne en librairie : quinze jours en exposition, puis dégagez, on passe à un autre. Il y a de toute évidence un public attiré par les mêmes livres que moi. »

Son écriture est plaisante (merci à la traductrice). Son style vivant et agréable. Elle nous présente ce qu’elle vit mais elle développe aussi une belle réflexion sur le temps qui passe, la vie et ce qu’on veut en faire.

En ouvrant ce magasin, en fédérant les villageois et d’autres personnes autour d’elle, Alba Donati a créé une communauté forte, unie. Elle est revenue à l’essentiel : le partage, la douceur de la vie, la plénitude offerte par une mission aimée et vécue comme un rêve. Elle est heureuse, elle vit à fond ce qu’elle souhaite, chaque jour est un émerveillement. Et c’est la même chose pour le lecteur … 

"Maddi" d'Edurne Portela (Maddi y las fronteras)

 

Maddi (Maddi y las fronteras)
Auteur : Edurne Portela
Traduit de l’espagnol (Espagne) par Marianne Million
Éditions ; Liana Levi (7 Mars 2024)
ISBN : 979-1034908837
272 pages

Quatrième de couverture

Elle ne sait pas ce que l’avenir lui réserve, Maddi, quand un beau jour de 1929 elle débarque au pied de La Rhune. Cette fille de paysans basques veut simplement échapper à une vie de résignation. Rebelle et anticonformiste, elle est bien décidée à mener sa barque à l’hôtel-restaurant du col de Saint-Ignace. Mais bientôt l’Espagne voisine, puis l’Europe tout entière vont s’embraser. Alors cette habituée des sentiers de contrebande fera passer documents et humains à travers la frontière toute proche, même après 1940, quand son hôtel sera réquisitionné par des officiers allemands.

Mon avis

Maddi est un livre magnifique, librement inspiré de la vie de María Josefa Sansberro, née à Oiartzun en 1895. L’auteur, historienne espagnole, a reçu des documents sur cette femme et sa cousine et après les avoir consultés, après avoir écouté ceux qui les lui avaient transmis, elle a décidé de rédiger ce roman. C’est pour elle une façon de donner une existence à toutes ces témoins disparues, oubliées, en leur rendant hommage. Elle explique sa démarche dans les dernières pages et c’est très intéressant.

Ancré dans un contexte historique riche, ce récit est un très beau portrait de femme.
Maddi choisit de partir pour vivre autre chose que ce à quoi elle était destinée en tant que fille de paysans. Son vélo, une petite valise et la voilà qui débarque vers Louis qui tient un hôtel. Il est plus âgé qu’elle, elle l’aidera au bar, à faire les chambres, la vaisselle, la cuisine…  On est en 1929, ça ne se fait pas une jeune femme qui décide, qui tient tête, qui refuse ce qu’on lui a imposé mais elle s’en fiche Maddi, à un peu plus de trente ans, elle veut se sentir libre. Peu importe les regards de travers. Que fait-elle avec cet homme plus vieux, y-a-t-il quelque chose entre eux ? Sa réputation ? Elle n’attache pas d’importance à ce que les gens pensent, pourvu qu’on la laisse tranquille.

Ce n’est pas facile mais elle est volontaire, tenace, exigeante avec elle-même. Un événement va bouleverser le quotidien de Louis et Maddi. Ils vont de voir faire des choix forts, qui les engagent mais ces deux-là ne baissent pas les bras. Ensuite, viendra la guerre et l’hôtel sera réquisitionné. Que faire ? Maddi connaît la forêt, les sentiers, elle peut aider à combattre l’ennemi, quitte à prendre des risques. Alors, elle agit parce qu’elle veut continuer à se regarder dans une glace, parce qu’elle croit en la force du combat des résistants.

Maddi n’a pas été la seule à se battre contre le fascisme. En lui donnant la parole (le texte est écrit à la première personne du singulier), l’auteur nous rappelle toutes celles qui ont fait la même chose et qui n’ont pas forcément de plaque commémorative (Maddi en a une seulement depuis 2021). L’écriture (merci à la traductrice) fluide, engagée, donne une place importante aux femmes, on sent la féministe qui parle entre les lignes.

C’est une histoire qui prend aux tripes, qui émeut (j’ai même pleuré). Le style de l’auteur est prenant. Elle s’est appropriée la personnalité de Maddi, comme si elle était de sa famille. On la suit dans son quotidien difficile, fait de luttes, de peur, de doutes, mais jamais de résignation. Il y a une photo en noir et blanc de sa cousine (très présente dans le recueil également) et elle. J’imagine Maddi le regard vif, droite dans ses espadrilles, refusant d’obéir aux bien-pensants, capable de secouer les hommes, de réagir vite et bien en cas de coup dur, sachant aimer ceux qui en ont besoin, tissant des liens solides avec ceux à qui elle fait confiance.

Le destin de Maddi m’a émue, bouleversée, je ne peux que remercier Edurne Portela de l’avoir présentée avec son cœur parce qu’elle a fait battre le mien plus fort tant je me suis attachée à Maddi, tremblant pour elle et ceux qu’elle aimait.


"Amsterdam En quelques jours" de Barbara Woolsey

 

Amsterdam
En quelques jours
Auteur : Barbara Woolsey
Éditions : Lonely Planet (13 avril 2023)
ISBN : 978-2384920570
194 pages

Quatrième de couverture

Toutes les clés pour découvrir Amsterdam le temps d'un court séjour.
Un guide tout en couleurs, concis et ultra pratique pour découvrir Amsterdam.

Mon avis

Dix centimètres sur quinze pour une épaisseur d’un petit centimètre, voilà un guide peu volumineux et très bien conçu !

Plusieurs parties : comment préparer son séjour, les différents quartiers à explorer (avec de nombreux plans accompagnés, coups de projecteur sur quelques monuments, promenades à pied….

Ce guide est fourni avec un plan, agrémenté de nombreuses photos et de bonnes adresses où se restaurer pour un bon rapport qualité prix (je recommande le Pilek et sa plage. Restaurant conçu à base de containers avec une excellente cuisine).

Les promenades à pied conseillées sont accessibles et ciblent des horizons variés. On a un très bon aperçu de la ville.

Le découpage de la ville par secteur avec chaque fois les monuments, les boutiques, les restaurants est très bien pensé et adapté. Il y a des photos, les pages sont solides (c’est important car on le feuillette souvent) et l’essentiel est présenté.


"Les ombres de Bombay" d'Abir Mukherjee (The Shadows of Men)

 

Les ombres de Bombay (The Shadows of Men)
Auteur : Abir Mukherjee
Traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson
Éditions : Liana Levi (7 Mars 2024°
ISBN : 9791034908882
374 pages

Quatrième de couverture

Calcutta 1923. Gandhi est en prison, et les tensions entre communautés religieuses sont à leur comble. La plus petite étincelle mettrait le feu aux poudres. Alors, quand un célèbre homme de lettres hindou se fait assassiner dans un quartier musulman de Calcutta, il faut tout faire pour masquer le crime. Mais la rumeur est plus rapide que le sergent Banerjee pourtant arrivé sur les lieux aussitôt. Très vite, la ville est à feu et à sang. Après quelques déboires, Banerjee se lance à la poursuite du principal suspect. Le capitaine Wyndham lui emboîte le pas, et les deux enquêteurs se retrouvent bientôt à Bombay dans un climat politique de plus en plus explosif.

Mon avis

Abir Mukherjee est un écrivain d’origine indienne, né à Londres en 1974. Il est traduit en France depuis 2019. C’est le cinquième roman que je lis de lui. Ils se situent tous en Inde après 1919 et intègrent deux personnages récurrents que l’on voit évoluer (mais chaque histoire peut se lire séparément même si c’est plus intéressant de le faire dans l’ordre). Deux hommes, collègues, mais que tout oppose et qui pourtant partagent un appartement. Il s’agit de deux policiers : le capitaine Sam Wyndham inspecteur de Scotland Yard, vétéran de la première guerre mondiale, installé à Calcutta pour rebondir et le sergent Satyendra Banerjee qui lui, est indien et dont les parents auraient souhaité une autre situation professionnelle.

Malgré leurs différences de vie, de quotidien, de culture, de formation, de perception du monde et des hommes, ils collaborent, se respectent, s’aident et essaient de mener à bien leurs enquêtes. Pour chaque récit, le contexte historique est riche, bien documenté. On comprend que rien n’est évident, ni pour le colonisateur, ni pour les colonisés. Certains faits évoqués peuvent expliquer les attitudes des protagonistes, les réactions. Il y a un gros travail de recherches de la part de l’auteur.

Cette fois-ci, nous sommes en 1923, à Calcutta, toujours sous domination britannique. Gandhi est emprisonné et les groupes communautaires religieux se déchirent. Sam et Satyen ne sont pas ensemble et ils prennent la parole à tour de rôle. En tête de chapitre, leur nom qui permet de savoir qui s’exprime.  Banerjee a été envoyé en mission par un supérieur et Sam l’attend…. Sauf qu’il ne viendra jamais car rien ne s’est passé comme prévu. Le sergent est dans une situation plus que délicate et c’est très compliqué car s’il l’aide le capitaine peut se mettre en danger. Pourtant, il veut soutenir son coéquipier. Un assassinat a mis la ville en émoi et il faut agir pour calmer tout ça.

Parfois ensemble, parfois séparés, les deux policiers doivent se cacher, agir avec discrétion, dénicher des alliés (ils croisent deux femmes formidable et exceptionnelles), ruser, trouver des solutions, se faire confiance, croire ou pas ceux qu’ils rencontrent. Le lecteur est embarqué, grandeur nature, dans cette nouvelle aventure et c’est fascinant.

Je n’aurais jamais pensé qu’Abir Mukherjee pouvait encore se bonifier. Et bien si ! Tout y est ! L’ambiance est décrite avec intelligence, précision, elle est comme « vécue », les relations humaines sont bien en lien avec l’époque, le pays. On sent que tout peut exploser à n’importe quel moment.

« L’air semblait brûler, comme chargé d’une violence menaçante et électrique. »

J’aime beaucoup le style et l’écriture (en plus, dans ce recueil, il a fallu l’adapter à Sam ou Sayten et à leurs émotions, façons de penser etc). Je remercie les nouveaux traducteurs (avec une douce pensée pour la regrettée Fanchita Gonzalez Battle), ils ont su maintenir ce qui fait la « patte » de l’auteur qui a toujours une pointe d’humour malgré la gravité des événements qu’il expose.

« […] il affichait cet air d’optimiste infondé dont il est si friand et qui me rappelle celui d’un chiot devant encore se familiariser avec les bottes des hommes et le caractère traditionnellement capricieux du monde. »

Il a une immense culture et c’est très intéressant par exemple lorsqu’il évoque les Parsis, on apprend énormément. Il explique également comment tout peut être soumis à interprétation, combien les hommes peuvent changer suivant le lieu où ils sont ou les personnes qu’ils ont en face d’eux. Peut-être que quelques fois, il est nécessaire d’être caméléons pour survivre dans un lieu où les braises couvent….

« En public, ils proclament que les Britanniques ne sont que des vampires suçant le sang de l’Inde […] Mais loin des feux de la rampe, ils sont bien souvent des individus fort agréables […] »

C’est une lecture dépaysante, enrichissante, plaisante, prenante et je ne me lasse pas de cet univers !


"Le château des insensé" de Paola Pigani

 

Le château des insensés
Auteur : Paola Pigani
Éditions : Liana Levi (7 Mars 2024)
ISBN : 979-1034908783
290 pages

Quatrième de couverture

« Jeanne tout court, sans nom de jeune fille, sans nom d’épouse. Jeanne sans état civil ni sac à main.» C’est ainsi que se présente cette frêle jeune femme à sa descente du « train des fous » en septembre 1939. Internée après la mort de son nouveau-né, elle a été transférée à Saint-Alban avec les autres patients. Dans ce château, une ambitieuse équipe de psychiatres met en place de nouvelles pratiques thérapeutiques. Dans une communauté atypique, que chapeaute la diligente mère supérieure, une nouvelle voie s’ouvre à chacun. Au contact des autres, Jeanne va renaître lentement à la vie et à elle-même.

Mon avis

Ils avancent avec vous, même s’ils ne suivent pas les lignes. Ils écrivent leur histoire avec les moyens du bord. 

Ce roman, inspiré de faits réels, est très intéressant. L’auteur est d’une infinie délicatesse avec ses personnages et en plus, elle parle de Paul Éluard, mon poète préféré.

On est en 1939, le bébé de Jeanne est décédé à la naissance. Elle a complètement perdu pied, on peut même considérer qu’elle est devenue folle de douleur. Son mari ne sait plus comment se comporter face à sa souffrance extrême, son attitude irrationnelle, sa perte de repères. Il n’y a, malheureusement, qu’une solution, la faire interner. À l’époque, on parle d’asile, pas d’hôpital ou de clinique pour les personnes qui ne « rentrent » pas dans la norme. C’est violent ce mot « asile » et c’est violent ce qu’on y vit dans les soins, les échanges, l’accueil, l’hébergement.

Et puis, un jour, Jeanne est transférée, avec d’autres patients, car il faut évacuer certains lieux, les allemands ne sont pas loin….Elle part en train, direction Saint-Alban les Eaux. Son époux lui est mobilisé pour faire la guerre. De toute façon, ces deux-là ne savent plus comment se parler, comment se toucher, comment se regarder…. Alors, qu’elle reste ici ou qu’elle aille là-bas, il ne pourra pas lui rendre visite dans l’immédiat ….

Jeanne suit le mouvement, elle n’en pouvait plus des cris, des hurlements, du froid, des bains thérapeutiques, des traitements durs, alors s’éloigner et vivre ailleurs, pourquoi pas ? Arrivée à Saint-Alban, en Lozère, elle se tait, elle observe, elle lâche quelques phrases : « Je ne sais plus vivre … Il m’attend. »

Éluard aurait écrit « Et par le pouvoir d’un mot », mais pour Jeanne, c’est « Et par le pouvoir d’une rencontre ». Il suffit de peu parfois, pour avancer un pas après l’autre … Jeanne croise d’autres « malades », des religieuses qui gèrent le lieu, des médecins, dont le docteur Tosquelles (qui a existé et révolutionné l’approche des maladies psychiatriques). Cet homme ouvre sa clinique sur l’extérieur, entre en lien avec les gens du village qui ne voient plus les malades comme des fous étranges mais comme des êtres humains.

Cette façon de faire profite à Jeanne qui, petit à petit, s’apaise, se pose, s’ouvre, refleurit, comme une plante qui a été privée de lumière et qui retrouve le soleil. Cette lente évolution est décrite avec minutie, amour, tendresse.

Ce récit est magnifique, entrecoupé de quelques pages où l’on découvre le journal intime d’une religieuse qui partage ses réflexions et ses ressentis. Le médecin et son équipe suivent les patients, les accompagne, les encadre, les aide, les soutient. Alors, il a des résultats encourageants, positifs.

Paola Pigani a une écriture poétique, lumineuse, mettant l’être humain au centre des préoccupations des soignants, au coeur de son texte, pour lui donner une place essentielle. J’ai bien sûr, beaucoup aimé qu’elle glisse l’arrivée de Paul Éluard et de sa compagne au Château, qu’elle parle du poème Liberté qui est celui qui, à dix ans, m’a fait aimer la poésie.

En mêlant fiction et réalité, elle a rendu hommage aux souffrants, à ceux qui les soigne. Elle célèbre la vie. Elle nous éclaire sur un pan d’histoire qu’on ne connaît pas forcément et son livre vaut vraiment le détour.