"La couleur des sentiments" de Kathryn Stockett (The Help)

 

La couleur des sentiments (The Help)
Traduit de l’anglais (Etats- Unis) par Pierre Girard
Auteur : Kathryn Stockett
Éditions : Jacqueline Chambon (14 Novembre 2011)
ISBN : 978-2848683720
528 pages

Quatrième de couverture

Jackson, Mississippi, 1962. Dans quelques mois, Martin Luther King marchera sur Washington pour défendre les droits civiques. Mais dans le Sud, toutes les familles blanches ont encore une bonne noire, qui a le droit de s'occuper des enfants mais pas d'utiliser les toilettes de la maison. Quand deux domestiques, aidées par une journaliste, décident de raconter leur vie au service des Blancs dans un livre, elles ne se doutent pas que la petite histoire s'apprête à rejoindre la grande, et que leur vie ne sera plus jamais la même.

Mon avis

Les années 60 dans le Mississipi, les blancs, les noirs, « séparés mais égaux…. » nous dit une des voix de ce roman.
Une narration avec trois regards différents sur une même société, celle des blancs bien pensants et des noirs à leur service.
Trois femmes s’expriment, deux « bonnes » et une jeune femme qui n’aura de cesse de dénoncer ce qui la choque en les faisant témoigner dans un écrit qui devra, bien entendu, rester anonyme…. Remarquablement écrit puisque le vocabulaire, l’expression orale ou écrite sont adaptés aux narratrices.

Nous irons à la rencontre de :

Aibileen qui pense : «On m’avait planté dedans une graine d’amertume. Et j’acceptais plus les choses comme avant. »

Minny qui sait qu’elle ne doit pas être insolente avec « ses patrons », qu’elle doit obéir mais qui a tant de mal à se taire, à laisser passer ce qui la choque.

Miss Skeeter qui lit « l'attrape cœur » en cachette, qui interroge les femmes noires au service de ces blancs riches, souvent méprisants, et qui se rend compte que, même sorti du contexte, on reste attaché à ce qu’on est.
« Pour avoir cru qu’elle allait cesser de se penser comme une bonne sous prétexte que nous étions chez elle, et qu’elle ne portait pas son uniforme. »

Et tous les autres qui donnent vie et couleurs à ce livre « coup de cœur »….
Un livre coloré….

Marron comme le chocolat ….
« Si le chocolat avait été un son, ce son aurait été la voix de Constantine quand elle chantait. Si chanter avait été une couleur, cela aurait été la couleur de ce chocolat. »
Chocolat d’une certaine tarte aussi ;-) ….

Blanc
, comme la couleur des uniformes des bonnes, comme si l’habit changeait la couleur de leur peau et les rendait "autres" ….

Noir, comme la peau de ces personnes parfois humiliées, souvent traitées avec condescendance, dont
« on » dit qu’elles ne peuvent pas utiliser les mêmes toilettes, les mêmes assiettes ….. de peur d’attraper leurs maladies …

Rouge, comme le sang qui coule dans nos veines et qui est le même quelle que soit la couleur de la peau. Rouge comme la colère devant l’injustice ….

Rose, comme la robe de Celia, pauvre blanche qui n’arrive pas à se faire aimer des autres femmes de sa condition ….

Bleu, comme la couverture de ce livre « révolution » qui dérange, qui choque, qui fait parler et qui est présent dans le récit …

Vert, comme l’espérance, celle qu’un jour, les hommes comprendront enfin ….

Un livre magnifiquement construit où les pages se déroulent sans qu’on ait envie de le poser.
Un livre qui vous parle au cœur et qui vous rappelle quelques vérités.

Callie qui dit à Miss Skeeter : « Si les Blanches lisent mon histoire, je veux qu’elles sachent ça. Dire merci quand on le pense pour de bon, quand on se rappelle que quelqu’un a vraiment fait quelque chose pour vous, ça fait tellement de bien. »

J’ai aimé ce roman, j’ai aimé ces femmes, j’ai apprécié les références musicales (Stevie Wonder, Bob Dylan, …), littéraires (L’attrape cœur, Henry Miller ….), historiques (Martin Luther King, Kennedy….) glissées intelligemment ça et là ….

Ce livre, c’est du bonheur de lecture à l’état pur …

Même les dernières pages « Trop peu, trop tard » sont édifiantes du besoin qu’a eu l’auteur d’apporter par son écrit une pierre à l’édifice des hommes qui se battront toujours que ce soit par leurs écrits, leurs actes, leurs gestes …. pour qu’un jour les hommes soient réellement libres et égaux ….


"Tant qu'il y a de l'amour" de Sandrine Cohen

 

Tant qu’il y a de l’amour
Auteur : Sandrine Cohen
Éditions : du Caïman (6 Septembre 2022)
ISBN : 978-2919066957
560 pages

Quatrième de couverture

Suzanne vit avec ses quatre enfants de quatre pères différents, Achille, Jules, Arthur et Mathilde qui ont entre 17 et 6 ans. Ils partagent un quotidien tendre et fantasque, à l’image de leur mère. Liés par un amour indéfectible, ils ont surmonté toutes les épreuves, jusqu’à ce jour de novembre 2015 où tout s’écroule.

Mon avis

Et s’il n’y a plus d’amour, il n’y a plus rien.

Suzanne est une rescapée, elle est sans cesse sur le fil mais vaille que vaille, elle continue la route. Pas facile, car c’est une dépendante affective, elle aime, trop, mal, mais elle aime. Ses enfants, les hommes… Dans chaque histoire d’amour, elle investit tout son espoir mais elle oublie que parfois, il y a l’espoir de trop, celui qui détruit et empêche d’avancer. Quatre gosses, quatre pères différents, aux abonnés absents ou presque, eux aussi sont maladroits, ou dangereux, c’est selon. Alors, elle se tient loin d’eux, elle protège sa couvée comme elle peut.

Sa relation aux autres la bouffe, surtout quand elle est amoureuse. Attendre un sms, un appel, une visite, surveiller les réseaux sociaux jusqu’à ce que celui qu’elle a élu se manifeste. Dans ces périodes-là, les enfants sont de trop, c’est comme s’ils l’étouffaient, elle irait jusqu’à les haïr. Son humeur fluctue. Alors, Achille, son aîné, dix-sept ans, mais une maturité et un recul de celui qui a tout compris, prend le relais. Il cuisine, s’occupe des autres : Arthur, Jules et la petite Mathilde. Il est sur tous les fronts, veillant même sur sa mère. Avec ses frères et sa sœur, ils font bloc, quatre mousquetaires et un double rôle pour la petite dernière qui est aussi une Milady.

Suzanne vit tout très, trop sans doute, fort. Elle a si souvent été brisée, déçue, elle a déjà tant souffert alors c’est peut-être pour ça qu’elle embrasse la vie à pleines dents, violemment, sans se contenir, pour profiter. Pourtant, elle est toujours sur le qui-vive, en alerte, pour échapper à une forme de malédiction. Elle voudrait donner le meilleur de toutes ses forces, mais de temps à autre, elle n’a plus d’énergie et reste dans le canapé.

« C’est peut-être ça aussi qui fait peur aux gens, aux hommes, cette intensité, cette nature sauvage, Suzanne. »

Comment mettre un semblant d’équilibre dans cette famille ? Que faire, qui peut intervenir et sous quels prétextes ? Les jeunes vont à l’école, la mère travaille au supermarché du coin où ses absences sont acceptées, comprises par le chef alors en apparence, ça roule, non ?

Mais Suzanne a besoin de stabilité et le terrorisme va frapper. En Novembre 2015, c’est l’attentat du Bataclan et chez la jeune femme, la télévision se met à tourner en boucle. Face aux informations relayées, elle a peur, elle tremble pour ses petits, comment les protéger ? Elle se sent impuissante face à l’horreur, pourquoi de tels actes ?

« Comprendre n’est pas accepter, expliquer n’est pas excuser, c’est penser plus loin. »

Va-t-elle garder le cap, perdre pied ? S’effondrer, se relever ? Je l’ai imaginée cette mère courage, parfois perdue, je la voyais tant l’atmosphère de ce recueil est palpable. De plus une superbe playlist accompagne le texte.

Le premier opus de Sandrine Cohen « Rosine, une criminelle ordinaire » a reçu le 73 ème Grand Prix de littérature policière 2021, elle a su se renouveler et nous captiver à nouveau. Elle  tisse un roman exceptionnel où une fine analyse des émotions et des ressentis apporte une dimension extraordinaire au texte. Il n’y a pas de chapitres parce qu’on ne découpe pas une vie. Les mots frappent au cœur, à la tête, ils se précipitent en nous. On sent une forme d’urgence dans l’écriture comme si tout se bousculait, comme si l’auteur se mettait à nu pour faire vivre ses personnages, en leur insufflant sa volonté de les faire exister. Elle donne corps et âme à des blessés de la vie, décryptant d’une plume incisive les tenants et les aboutissants. Elle nous rappelle d’éviter les jugements hâtifs, elle égratigne la justice qui se trompe, de temps à autre, au nom des lois, parce qu’il faut suivre les textes….  Elle parle de ce qu’est la liberté et cite « mon » poème, celui qui a changé mon regard sur la poésie, « Liberté » de Paul Eluard. Elle sublime l’amour, celui qu’on donne, celui qu’on reçoit, celui qui n’a pas besoin de mots, celui qui se vit à l’instinct ( page 240 et suivantes, la visite à Eurodisney en est un exemple). Et finalement, malgré l’aspect tragique de certains passages, malgré les hommes malhonnêtes, malgré tout ce qui va mal, c’est l’amour qu’elle met en exergue.

Ce livre, m’a laissée pantelante, une humanité énorme s’en dégage et on se dit que, il faut y croire, tout n’est pas perdu, il y a encore, quelques personnes bien sur terre, il suffit d’ouvrir les yeux…


"Machin-Machine" de J.O. Morgan

 

Machin-Machine (Appliance)
Auteur : J.O. Morgan
Traduit de l’anglais (Ecosse) par Pierre Reignier
Éditions : Liana Levi (1 er Septembre 2022)
ISBN : 979-1034906499
242 pages

Quatrième de couverture

Tout commence par un prototype, de la taille d’un frigo, un machin étrange et bruyant testé dans la cuisine d’un couple de la classe moyenne. Une drôle de machine capable de transporter un objet en le dématérialisant d’un côté, pour le rematérialiser de l’autre. Cette nouvelle technologie change bientôt le monde et tous ceux qui l’habitent – les sceptiques comme les convertis. Mais, dans une société obsédée par le progrès, que deviennent les choses qui nous rendent humains…

Mon avis

Jubilatoire, décalé et un tantinet affolant….

Et si… et si…. Onze chapitres, onze parties d’une même histoire reliée par « la machine ». Mais qu’est-ce qu’elle fait d’extraordinaire ? Elle permet, au départ, de transporter dans l’espace et le temps, des objets d’une cabine A à une cabine B. Puis en améliorant ses fonctionnalités d’envoyer des humains d’un lieu à l’autre. Pratique pour aller voir ses enfants à l’autre bout du monde, voyager sans aucun risque et revenir de la même façon …. Il y a, bien sûr, quelques contraintes mais on les oublie vite tant la vie quotidienne est facilitée. Plus de voitures sur les routes, les produits frais arrivent très vite, etc… Il faut que tout soit bien réglé pour que d’un point à l’autre, ce qu’on translate, reste rigoureusement identique.

Et si, un jour, on trouvait un moyen, lorsqu’on manœuvre pour une personne qui est malade, de la reconstituer sans les cellules affaiblies, juste en triant ? Pas mal non ?
Vous vous rendez compte, rien de cassé dans les déménagements ! Mais ce tableau de maître, payé un prix fou car c’est un original, une fois réduit à rien puis refait, a-t-il toujours autant de valeur ou n’est-il devenu qu’une pâle copie ?
Et les humains, sont-ils vraiment les mêmes ?

Dans ces différentes anecdotes toutes reliées par la machine mais pas avec les mêmes personnages, on prend en pleine figure, une dérive possible du progrès. Tout ce qui est raconté l’est sans chronologie mais plus on avance, plus la machine est présente, plus elle est affinée, plus elle s’impose dans la vie de tous les jours. Et plus notre sourire se crispe en se disant « et si et si…. ? »

« C’est logique que les choses aillent de travers de temps en temps.
-Ouais, si les choses ne vont jamais de travers, on ne sait jamais jusqu’où on peut aller.
-Et on serait allé nulle part si on n’avait pas essayé.
-Ouais, et on a été bien prudent, aussi.
-Je sais, et c’est pas si grave en fait.
-Non – je crois qu’il s’en remettra.

L’auteur est connu pour ses recueils de poésie et avec ce roman, il s’est lancé dans une nouvelle aventure et il l’a plutôt bien réussi. Ce qu’il nous présente, c’est un peu comme des arrêts sur images, des tranches de vie. Le premier texte commence d’une façon tout à fait banale, dans un petit pavillon de banlieue, rien d’extraordinaire à première vue. Un couple qui reçoit « la machine ». Monsieur est très fier car il travaille pour l’entreprise qui les fabrique. Il a été choisi ! Son épouse est plus sur la réserve….

On les quitte et on va voir d’autres individus et toujours cette machine qui sert de fil conducteur, qui devient plus précise, se rend indispensable….

Oui, le thème n’est pas nouveau mais la forme et le style, purement jubilatoires, le sont pour moi. Il y a dans l’écriture, une espèce de liberté poétique qui rend le propos délicat alors qu’il est grave. Un peu de dérision, de questionnement sur la fatalité (je pense à un des passages où un vieil homme réfractaire finit par dire oui comme s’il n’avait pas vraiment le choix…. Et que c’était mieux ainsi…), sur le progrès…est-il si indispensable que ça ? Et comment savoir si c’est mieux autrement ?

« Pourquoi on voudrait faire un truc pareil ?
-Oh ? chais pas. Je dis juste que ça pourrait se faire, voilà.

Je me suis régalée avec cette lecture, c’est distrayant, bien écrit et in on reste à distance, ça ne fait pas (encore) trop peu pour notre avenir…..


"Dernière nuit à Soho" de Fiona Mozley (Hot Stew)

 

Dernière nuit à Soho (Hot Stew)
Auteur : Fiona Mozley
Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux
Éditions : Joëlle Losfeld (1 er Septembre 2022)
ISBN : 978-2072945229
354 pages

Quatrième de couverture

Soho, quartier londonien populaire, se gentrifie à toute allure. Agatha, riche héritière, y possède des immeubles et projette de faire expulser ses locataires. Precious habite avec Tabitha les combles de l'un de ces immeubles, juste au-dessus du bordel où elle travaille. Il y a aussi Robert, ancien homme de main du père d'Agatha et client du bordel ; Lorenzo, cambridgien devenu acteur ; Cheryl alias Debbie McGee et Kevin alias Paul Daniels, un couple de SDF qui vivent dans les sous-sols ; Jackie Rose, policière qui enquête sur les personnes disparues et les réseaux de trafic sexuel. Ces trajectoires se croisent.

Mon avis

Soho est un quartier de Londres, bien connu pour sa mixité sociale.  Le commerce du sexe y est « naturel » mais la police intervient régulièrement.  Il y a également les pubs et les restaurants qui où se retrouve pas mal de monde. Plutôt populaire, ce coin est en pleine gentrification. Il est donc nécessaire de récupérer les logements, les commerces pour les moderniser, voire les « embourgeoiser »… Cela permettra d’amener des habitants d’un niveau professionnel supérieur et ainsi moderniser tout ça et surtout donner une meilleure image, afficher une « vitrine » différente. Mais quid de ceux qui vivent là depuis des années, qui ont leurs racines dans ce lieu ?

Dans ce roman, tout tourne autour d’un immeuble, c’est lui qui fait le lien entre les nombreux protagonistes. Quel que soit l’étage ou même le sous-sol, voire le toit, tout vit dans cette habitation.
L’écriture fluide (merci à la traductrice) de l’auteur nous permet de pénétrer dans cet univers. On y voit ceux qui vont se battre, manifester, tout tenter, car ils ne veulent pas quitter leur appartement. Il y a beaucoup de personnages, je me suis demandée si une petite liste en début de livre n’aurait pas été utile (nom  /  activité principale car pour certains difficile de parler de profession…) Chaque individu est présenté, détaillé et une galerie de portraits se met en place, ensuite les interactions s’enchaînent car certains finissent par se croiser.

Que vont-ils faire face aux bulldozers (physiques ou pas) ? Se résigner, continuer à espérer, négocier (mais est-ce possible) ? De nombreux thèmes sont abordés en plus du sujet principal, peut-être un peu trop…. Ce roman « puzzle » m’a parfois déroutée, je le trouvais un peu fouillis, sans doute parce qu’on passait de l’un à l’autre sans voir forcément les liens qui allaient s’établir.

Il n’en reste pas moins que c’est une lecture plaisante sur un thème d’actualité.


"Belle Greene" d'Alexandra Lapierre

 

Belle Greene
Auteur : Alexandra Lapierre
Éditions : Flammarion (20 Janvier 2021)
ISBN : 978-2081490338
546 pages

Quatrième de couverture

New York, dans les années 1900. Une jeune fille, que passionnent les livres rares, se joue du destin et gravit tous les échelons. Elle devient la directrice de la fabuleuse bibliothèque du magnat J.P. Morgan et la coqueluche de l'aristocratie internationale, sous le faux nom de Belle da Costa Greene. Belle Greene pour les intimes. En vérité, elle triche sur tout. Car la flamboyante collectionneuse qui fait tourner les têtes et règne sur le monde des bibliophiles cache un terrible secret, dans une Amérique violemment raciste. Bien qu'elle paraisse blanche, elle est en réalité afro-américaine. Et, de surcroît, fille d'un célèbre activiste noir qui voit sa volonté de cacher ses origines comme une trahison

Mon avis

« One-drop rule », une seule goutte de sang…..

Autrement dit, aux Etats-Unis, une seule goutte de sang noir, même remontant à très longtemps en arrière et vous êtes considéré comme personne à peau noire, donc sans les mêmes droits que les blancs. Dans les années 1900, cette décision était vraiment d’actualité et il était hors de question de tricher ou même d’essayer…. Bien sûr, de nos jours, sur le papier, tout cela n’existe plus… Sur le papier, mais en réalité ? Bref, revenons à l’excellent roman d’Alexandra Lapierre.

Après un remarquable travail de recherches très approfondies, pendant trois ans, elle a reconstitué et présenté la vie de Belle Greene, une jeune fille que l’on voit évoluer sur plusieurs décennies. Avec sa famille (sa mère et ses frères et sœurs), elle décide de prendre une autre identité, d’oublier les racines noires de leurs ancêtres. Tous et toutes ont la peau claire, parfois  même les cheveux blonds. En s’inventant un autre passé, d’autres noms, le plus proches de ce qu’ils sont, les portes de tout ce qui leur est interdit d’après les règles, s’ouvriront et ils pourront aller au bout de leurs ambitions. Il leur faudra être prudents, mais pour eux, c’est important de pouvoir vivre leur vie sans tenir compte de cette goutte de sang.

« Je ne me suis jamais sentie noire, physiquement je suis blanche. Je ne vois pas pourquoi je devrais vivre et mourir comme un chien. »

Passionnée par les livres rares et anciens, d’un petit job à une place jalousée et enviée, Belle gravit les échelons et devient la directrice de la bibliothèque / musée du richissime J.P. Morgan. Très douée pour les négociations, jouant de son intelligence, de son charme et des relations mises en place au fil du temps, elle complète les collections, faisant de ce lieu unique un endroit magique.

Magnifiquement écrit, ce récit se dévore. On découvre les hauts et les bas de cette famille, les difficultés qui se mettent en travers de leur route, le retour du père qui les met en danger (c’est un militant de la cause noire). Tout ce à quoi il a fallu renoncer pour réussir et le fait qu’en agissant ainsi, Belle fréquente ceux qui n’aiment pas, voire martyrisent son peuple. Sa réussite est à ce prix. Mais en agissant ainsi, ne court-elle pas le risque, avec les siens, que le secret de leurs origines soit un jour dévoilé ? Tout finit par se savoir, non ?

Renier son passé, c’est faire table rase, c’est occulter en partie ce qu’on est….

« Être noire, c’est partager les mêmes expériences, les mêmes souvenirs, les mêmes plaisanteries, les mêmes histoires, les mêmes chansons. » dit la mère de Belle. C’est comme si rien n’avait existé avant la nouvelle identité.

C’est par un concours de circonstances tout à fait étonnant que la vérité sur cette femme a été connue. On aurait pu ne rien savoir…

Je suis heureuse d’avoir découvert cet admirable portrait. Il aurait été dommage de passer à côté. J’aime l’idée qu’une femme, non destinée à une telle carrière, soit arrivée à ses fins, qu’elle ait tenue tête, qu’elle n’ait pas cédé.

Un coup de cœur !

"Ada et Graff" de Dany Héricourt

 

Ada et Graff
Auteur : Dany Héricourt
Éditions : Liana Levi (25 Août 2022)
ISBN : 979-1034906390
288 pages

Quatrième de couverture

De cette journée comme de la précédente, Ada n’attend qu’une baignade dans la rivière sous les arbres et un signe de sa fille qui ne viendra pas. Bras et jambe dans le plâtre, Graff n’aurait jamais cru que tout s’interromprait en ces circonstances, qu’il lui faudrait quitter sa famille de cirque en pleine tournée. Pour lui comme pour elle, l’avenir semble à l’arrêt, l’horizon tout à fait barré. La vieille dame anglaise et l’ancien funambule tsigane ignorent que la vie les précipite déjà l’un vers l’autre.

Mon avis

Avec toi, les choses me touchent comme si j’étais jeune à nouveau.

Ada est une femme d’un certain âge (doux euphémisme pour ne pas dire une vieille dame). Elle vit dans un petit village vers Saint-Etienne, le Puy (deux très belles villes puisque j’habite la première), veuve du médecin du coin. Originaire du Royaume-Uni, elle n’a pas vraiment eu le choix lors de l’installation dans ce lieu. Elle passe pour une originale, voire un tantinet excentrique, fantasque. Ne dit-on pas qu’elle se baigne tous les jours dans la rivière ? À son âge, est-ce bien raisonnable ? Mais elle s’en fiche un peu des ragots et des commentaires, elle fait comme bon lui semble. Elle a une douleur secrète. Sa fille, Rebecca, s’est fait embobiner par le gourou d’une secte et comme les locaux de celle-ci ne sont pas très loin, Ada essaie de l’apercevoir lorsqu’elle distribue des tracts au marché. Mais celle qui est devenue Becca l’ignore. Ada ne renonce pas, elle espère toujours et encore. Sa vie s’écoule ainsi et cela lui convient.

Soudain un événement surprenant va bouleverser son quotidien. Un cirque s’était installé et un des hommes à tout faire, Graff, se blesse, il est plâtré. Il va rester sur place, alors que le reste de la troupe part. Il se pose dans sa roulotte avec une jument, sur une friche mitoyenne au jardin d’Ada. Une rencontre aussi improbable que déroutante met ces deux-là face à face. Un pas en avant, un pas en arrière, tels deux funambules, ils s’approchent, reculent, s’apprivoisent, se taisent….   

Cette relation, cet amour naissant pose question aux habitants du cru. Lui, c’est quand même un gitan, et c’est bien connu, ce sont, la plupart du temps, des voleurs… Ne faudrait-il pas le surveiller ? Ça craint, non ? Et puis, on le savait que cette anglaise était bizarre….

Nous on voit bien que cet homme gagne à être connu, qu’il est sûrement quelqu’un de bien. Alors, on suit leur histoire, on lit les magnifiques lettres d’Ada, on se régale du style, du phrasé, de l’atmosphère palpable installée par l’auteur…..

Dany Héricourt, avec un père français et une mère britannique, manie les deux langues à la perfection. Cela lui permet de présenter une vieille anglaise so british comme on les aime. Elle échappe quelques mots dans sa langue natale et c’est un vrai régal.

Ada et Graff, la nature (de belles descriptions !), la région où se passe tout ça, j’y étais tant l’auteur a su me charmer, me rendre tout ce petit monde très vivant.

Je suis fan de l’univers décrit par l’auteur, je voudrais vraiment que ses deux protagonistes existent tant ils sont attachants, vrais. Son écriture est délicate, avec des pointes d’humour et de dérision. C’est frais, dépaysant, décalé juste ce qu’il faut. Elle arrive à parler de sujets graves sans trop en faire pour ne pas plomber le moral du lecteur. Elle m’entraîne dans ses récits et je serais presque triste quand la dernière page se tourne mais je sais qu’elle écrira encore. C’est une lecture sur un sujet déjà abordé (l’amour à plus de soixante-dix ans) mais elle a su écrire quelque chose de neuf, de charmant et bravo !

PS : La photo en noir et blanc dans les dernières pages est jubilatoire !


"Dopamine" de Patrick Bard

Dopamine
Auteur : Patrick Bard
Éditions : Syros (25 Août 2022)
ISBN : 978-2748530568
226 pages

Quatrième de couverture

Février 2021 : le corps d’une jeune fille de quatorze ans est retrouvé dans la Marne. Ses meurtriers, identifiés très vite, sont deux camarades de classe. Une fille et un garçon qui ne semblent pas conscients de la gravité de leur acte et invoquent des mobiles inconsistants. Entre addiction aux écrans, haine déversée sur les réseaux sociaux, harcèlement et calomnie, le juge d'instruction chargé de l'affaire décide de décrypter coûte que coûte la mécanique de l'impensable.

Mon avis

Il aurait fallu tant de choses qui dépendaient du monde des adultes …

Inspiré d’un terrible fait divers, ce roman met en scène de jeunes adolescents qui ont frappé puis poussé dans la Marne une de leurs camarades de classe. Comment ont-ils pu en arriver là ? L’auteur ne prétend nullement apporter des réponses mais, en se plaçant de l’autre côté du miroir, il apporte des éléments pour cerner au mieux l’évolution des personnalités et l’engrenage qui s’est mis en place avant ce meurtre.

Ce sont des collégiens qui partagent des cours, des sorties, des confidences, des mensonges, des moqueries, enfin bref, des ados comme on en rencontre tous les jours. Quelques-uns ont des « casseroles », des passages de leur vie où ce n’était ni rose, ni facile … Les professeurs les connaissent et observent de loin les amitiés et les amours qui se font et se défont. Tout cela reste très banal, des quotidiens ordinaires comme il y en a dans de nombreux collèges.

Et puis, un jour, c’est le drame. Louna est retrouvée noyée. Enzo et Emma, deux amoureux sont les coupables. Pourtant Louna et Emma étaient proches, Enzo avait même eu un début de relation avec Louna. Personne n’a rien vu venir, personne ne sait ce qui a pu les pousser à un tel acte.

Romain Segara, père d’une jeune fille du même âge, juge d’instruction, mène les interrogatoires et par ses questions, son attitude, il espère avoir des réponses. Il se heurte au silence des amants, qui chacun de leur côté, se murent dans le silence.  Cet homme plonge les mains dans le cambouis de la détresse humaine. Il va questionner des amis, la famille, des responsables de l’établissement scolaire et petit à petit, le lecteur cerne comment l’impensable a pu voir le jour.

L’épisode COVID a modifié les liens, augmentant le virtuel, donnant une énorme place aux réseaux sociaux et changeant les rapports humains. Chacun essayant de combattre sa solitude, avec ses moyens, parfois en trichant pour rencontrer malgré tout les potes. Ensuite il a fallu revenir à la norme, découvrir comment les amitiés ont évolué pendant cette période. Enzo et Emma qui se sont rapprochés, s’aiment d’un amour fou qui les isole, les coupe des autres. Ils interprètent chaque geste, chaque sms, font « monter la mayonnaise » de la haine…. Réalisent-ils vraiment ce qu’ils ont fait ? Ont-ils conscience de la brutalité de leur geste ?

Dopamine, la molécule du désir. « Cette molécule essentielle, mais aussi celle du jamais assez, du toujours plus ». Est-ce que c’est la « chimie » qui les a entraînés vers l’horreur ? Est-ce qu’en se nourrissant de violence, ils ont augmenté cette inimitié, leur ressentiment jusqu’à une soif de vengeance inarrêtable ? A chacun des lecteurs de se faire son opinion….

C’est un livre bouleversant. Je l’ai trouvé très juste. L’écriture est parfaitement adaptée aux pensées ou paroles des protagonistes. Le « parler » jeune est réaliste lorsque ce sont les adolescents qui s’expriment et si le juge réfléchit, on voit que ce n’est pas superficiel, il fait tout pour cerner les individus, les faits. L’auteur a su équilibrer tout ce qu’il présente et j’ai vraiment apprécié cette lecture.