"Mogador" de Richard Canal

 

Mogador
Auteur : Richard Canal
Éditions : du Caïman (20 Septembre 2025)
ISBN : 978-2493739292
334 pages

Quatrième de couverture

Le Mogador, un hôtel délabré sur la côte sénégalaise. Les propriétaires, Sarah et Patrick, un couple français à la dérive, sont harcelés par le fisc. Pour seul client, Pierrot, un tueur à gages exfiltré après un contrat en Italie. Mais lors d’un passage à sa banque, Sarah réalise qu’on pourrait facilement la braquer...

Mon avis

Sarah et Patrick ont quitté la France. Ils sont installés au Sénégal, sur la côte, où ils gèrent un hôtel, le Mogador. Pour eux, un moyen de faire fortune ou, à défaut, de vivre au soleil, de se la couler douce avec des revenus réguliers. Un rêve caressé, seulement caressé… Car pour réussir, il faut des clients et pour l’instant, il n’y en a qu’un, avec un bel arriéré de paiement. Il s’appelle Pierrot et dès qu’on fait sa connaissance, on sent qu’il n’est pas net. Est-il venu se cacher ? De qui ? De quoi ? Les rares appels qu’il passe (à la poste, pas de cellulaires dans ce récit) ne lui apportent pas satisfaction. Au Mogador, il se fait discret. Pour le couple de gérants, il faut trouver de l’argent, pour leur client également … Une association de malfaiteurs en perspective ?

Samba Ndieye est inspecteur de police. Son « terrain de chasse » c’est Pikine, la face noire de Dakar. Drogue, misère, chômage, SIDA, ceux qui résident dans ce coin sont sans illusions …. Ils ne vivent pas, ils essaient de survivre, de s’en sortir comme ils peuvent, parfois en dealant. Belle occasion pour ceux qui font régner la loi de faire de bonnes pioches, assez facilement, et peut-être en se servant au passage. Il faut faire attention car chez les trafiquants, il arrive que la tête soit quelqu’un de « respectable » et s’attaquer à trop fort est dangereux …

Quel que soit le lieu où le regard se porte, l’argent manque. C’est un pays où plus rien ne sourit aux hommes, où les choix sont difficiles et sont rarement les bons. Mais que faire ? Tenter de sauver ce qui peut l’être ? À quel prix ?

Il y a une atmosphère totalement palpable dans ce roman. On perçoit la moiteur, les bruits, la sueur aigre, la poussière. Tout cela nous imprègne. Les personnages également. Ils ont un côté désenchanté qui m’a beaucoup plu. Ils voudraient tous forcer le destin, vivre autre chose mais c’est compliqué. Personne ne maîtrise totalement son destin. J’étais totalement dedans, ressentant chaque émotion, visualisant chaque scène. Comme un film en noir et blanc se déroulant sous mes yeux, avec une forme de désespérance, je regardais ces petits blancs un tantinet arrogants, persuadés de leur pouvoir et de leur puissance. Et à côté, les autres qui ne savent pas comment s’en sortir. Les rapports humains ne peuvent pas être fluides dans ce récit. Les protagonistes traînent des « casseroles », des non-dits, des cachotteries, leur passé est lourd, leur présent difficile, quant à leur avenir, il semble bien obstrué ….

Richard Canal a vécu en Afrique. C’est sûrement pour cela qu’il évoque avec réalisme le quotidien des habitants. Il parle de la fracture sociale entre ceux qui sont venus avec des moyens financiers importants et ceux du cru qui galèrent tous les jours et vivotent. Son écriture est brute, sans fioriture. De temps à autre, une pointe d’humour se glisse devant une situation cocasse ou une remarque. Il y a même quelques lignes poétiques glissées dans le texte pour se poser, espérer ou croire à un autre futur.

Malgré sa noirceur, j’ai beaucoup aimé cette lecture. J’avais déjà voyagé aux Etats-Unis avec l’auteur, j’ai apprécié qu’il m’emmène ailleurs ! Et je veux bien le suivre encore !


"Addictus" de Rémy Belhomme

 

Addictus
Auteur : Rémy Belhomme
Éditions : au Pluriel (18 Novembre 2025)
ISBN : 978-2492598258
120 pages

Quatrième de couverture

Une farce théâtrale bien construite, où l’humour sert une critique sociale grinçante. Entre légèreté et cruauté, la pièce s’inscrit dans la tradition des grandes comédies satiriques.

Mon avis

« Artisan penseur – Conseil en contexture », voilà comment se définit Monsieur Jean Beaumage (un nom bien choisi !).

Lorsqu’il reçoit de futurs clients, il les interpelle. Est-ce qu’ils prennent le temps de penser ? Avec les vies bien remplies de chacun plus personne n’a le temps de penser ! Et pourtant, c’est indispensable… Et puis il enchaîne avec un discours bien huilé.

Le voici face à Léon Torsadou qui a une entreprise de cordes à linge et une contexture (la manière dont se présente un tout complexe d’après le boss), c’est-à-dire un problème à résoudre avec ses commerciaux. Le but pour Jean ? Lui vendre (aidé de son neveu qu’il fait passer pour un employé lambda) un pack de bienvenue, en le baratinant pour qu’il comprenne que c’est la seule solution.

À travers divers entretiens avec des clients, Beaumage, qui n’a aucune moralité, montre combien seul l’argent l’intéresse. C’est un manipulateur qui donne des conseils servant uniquement son intérêt. Il attend quelque chose en retour, tout le temps.

Pour les tâches de la vie quotidienne, il les confie à Yasmina. Elle travaille pour lui sans être payée, elle est son addicte. Son père ayant une dette envers Beaumage, il l’a en quelque sorte, laissée en gage. C’est de l’esclavage moderne. Elle ne cherchera pas à s’enfuir, ça ne se fait pas dans ses mœurs, on obéit.

En présentant des situations cocasses, Rémy Belhomme évoque des faits réels, le surendettement (obliger les gens à acheter pour mieux les avoir sous sa coupe et les rendre dépendants), les emplettes impulsives face à un charlatan, l’emprise sur les plus faibles et bien d’autres thèmes.

Les dialogues sont vifs, très parlants, bien écrits. Les scènes, bien réparties, mettent peu d’individus en place (ils sont listés avec leur rôle en début de livre). Il y a peu de didascalies car tout est très visuel.

Cette pièce de théâtre se décrit comme une farce satirique. Avec des jeux de mots, un humour bien dosé, l’auteur met en avant les dérives de notre société. Il présente ceux qui embobinent, parlent et agissent peu, qui se croient les plus forts et qui méprisent les autres en les prenant de haut …

Je me suis régalée avec cette lecture ! J’ai beaucoup ri, la scène avec Madame Louison, tenancière de maison close, est une pépite.

« C’est ça, c’est tout à fait ça. Une auberge rose. Quelle perspicacité, quelle finesse dans le jugement ! Mais suis-je bête ! J’oublie que vous connaissez bien la maison. Vous êtes un familier en quelque sorte. »

Je pense qu’il n’est pas simple d’écrire une pièce de théâtre et pourtant, j’ai trouvé celle-ci particulièrement réussie, très actuelle.  Je ne sais pas comment l’auteur a eu cette idée mais il a bien fait. J’ai lu qu’elle allait être mise en scène par l’association ART (Atelier de Recherche Théâtrale), j’espère que les comédiens joueront dans plusieurs villes et que je pourrai voir une représentation !

"Hercule et Maurice" de Gaëtan Dalle Fratte, Hélène Cordier, Luc Legeais

 

Hercule et Maurice
Auteurs : Gaëtan Dalle Fratte (Illustrations), Hélène Cordier (Couleurs), Luc Legeais (Rédacteur)
Éditions : Jarjille (14 Novembre 2025)
ISBN : 978-2493649263
36 pages

Quatrième de couverture

Maurice le dragon découvre qu'il est malade. Les principaux symptômes le poussent à éternuer des torrents de flammes. Cela se révèle quelque peu problématique dans sa bonne entente avec le village. Le docteur local n'étant guère spécialiste de l'anatomie dragon, il faut que Maurice, s'il veut guérir, retourne vers les siens, mais il faut pour cela accepter de faire face aux griefs passés. Le voyage est propice à l'échange entre ce dragon qui refuse un modèle des relations basées sur la domination et un jeune garçon qui n'a connu que cette façon de fonctionner...

Mon avis

Maurice le dragon, banni par les siens car il ne voulait pas se battre, se promène dans la nature avec un petit garçon, Hercule. Il passe près d’une maison en bois qui vient d’être terminée et où une grande famille va être accueillie. Il éternue et crache des flammes ! Catastrophe ! Tout est détruit. C’est très embêtant car lui qui est tout gentil va devenir un danger ambulant et risque de ne plus être bien accueilli dans le village…. Il est malade et se sent de plus en plus faible et bien sûr rien ne s’améliore côté gorge...

Si seulement le docteur pouvait l’aider mais c’est compliqué. Pourtant, une piste lui est proposée. Ce sera peut-être la solution pour se soigner… Pourquoi ne pas essayer ?

Le scénario de Luc Legeais plaira aux enfants de primaire qui pourront lire seuls et aux plus petits à qui on racontera cette bande dessinée. Hercule pense que pour réussir c’est mieux d’être grand et fort. Et il découvre qu’il n’y a pas que cette réalité, que l’on peut faire autrement. Il est prêt à en découdre mais la sensibilité transmise par le dragon l’aide à avoir un regard plus humain, plus empathique. Il s’adoucit.

Transmettre un message d’apaisement, de relations basées sur le respect, le partage et l’écoute est une excellente idée. Le faire avec ces deux personnages très attachants, des dessins doux, arrondis, aux couleurs pastel (Hélène Cordier, la coloriste a réalisé un beau travail), c’est encore mieux. Quelques mots suffisent à suggérer, à guider, pas besoin d’en rajouter.

Les illustrations de Gaëtan Dalle Fratte sont emplies de délicatesse, d’expression et pourtant, ce n’est pas envahi de détails (quelques traits suffisent à transmettre une émotion). La première page ferait un tableau magnifique (d’autres également). Les décors sont sobres mais très parlants. Les vignettes n’ont pas toutes la même mesure, tout en étant disposées harmonieusement.

Papier et couverture cartonnée sont irréprochables. Le texte est porteur de sens. Les dessins et les couleurs sont de qualité, une chaleur humaine et une lumière douce s’en dégagent ainsi qu’une atmosphère attendrissante où les tensions se gomment petit à petit. Tant sur la forme que le fond, cet album est une réussite. Je suis totalement conquise !


"Quatre jours sans ma mère" de Ramsès Kefi

 

Quatre jours sans ma mère
Auteur : Ramsès Kefi
Éditions : Philippe Rey (21 Août 2025)
ISBN : 978-2384822492
210 pages

Quatrième de couverture

Un soir, Amani, soixante-sept ans, femme de ménage à la retraite dans une cité HLM paisible en bordure de forêt, s'en va. Pas de dispute, pas se cris, pas de valise non plus. Juste une casserole de pâtes piquantes laissée sur la cuisinière et un mot griffonné à la hâte : " Je dois partir, vraiment. Mais je reviendrai. " Son mari Hédi, ancien maçon bougon, chancelle. Son fils Salmane s'effondre. À trente-six ans, il vit encore chez ses parents, travaille dans un fast-food, fuit l'amour et gaspille ses nuits sur un parking avec son meilleur ami, Archie, et d'autres copains cabossés. Père et fils tentent de comprendre ce qui a poussé le pilier de leur famille à disparaître.

Mon avis

Amani et Hédi étaient jeunes orphelins lorsqu’ils ont fui la Tunisie. Leur pays maintenant c’est la Caverne, une cité HLM française. Ils ont trouvé leur place avec Salmane, leur fils presque quadragénaire qui vit encore avec eux, alors que diplômé il pourrait prétendre à un avenir meilleur.

Leur quotidien est sans relief, banal, presque sans futur tant il est morose. Et un jour, un tsunami, la mère est partie. Elle a laissé un mot indiquant qu’elle reviendra. Que s’est-il passé ? Pourquoi cette fuite ? Où est-elle allée ? Et que signifient son silence et l’absence d’explications ?

Après quelques hésitations, Salmane décide de suivre sa trace pour comprendre ce qui n’a sans doute jamais été évoqué, expliqué. L’occasion pour lui de grandir ? Il prend les choses en main, maladroitement parfois (il est resté un grand ado) mais avec de plus en plus de volonté, d’amour pour sa mère.

C’est lui qui raconte, au fil des chapitres. Son ton un brin railleur s’étoffe au fil des pages comme si la maturité gagnée dans cette quête ressortait même dans sa façon de s’exprimer. Il est également moins impulsif, plus réfléchi, il est capable de voir plus loin que le lendemain.

Le père, lui, réagit différemment. Il est en colère. Il ne veut pas perdre la face auprès des habitants. Dire que sa femme l’a quitté lui semble inconcevable. Pourtant ….

« Les secrets ont une espérance de vie limitée à La Caverne. »

Petit à petit, on rentre dans l’intime de cette famille, dans les non-dits, les tensions, les choix et leurs raisons. L’écriture fouille les vies, détaille le passé, se fait douce, puis brutale, ou sensible et délicate. On voit le poids du passé, des regards, des traditions. L’interprétation qui peut être faite des gestes et des paroles de chacun, ceux qui, entêtés, bloquent le dialogue et le pardon.

Le récit est parfaitement construit, vivant et bien écrit.

« Quatre jours sans ma mère » est un premier roman tout en subtilité que j’ai beaucoup aimé.


"Bigoudis & petites enquêtes - Tome 7 : Panique à Londres" de Naëlle Charles

 

Bigoudis & petites enquêtes - Tome 7 : Panique à Londres
Auteur : Naëlle Charles
Éditions : Archipoche (13 Novembre 2025)
ISBN : 979-1039206884
514 pages

Quatrième de couverture

Grande nouvelle ! Niels Anderson, parrain de la première édition du festival du Polar, invite dix personnes de Wahlbourg à un séminaire sur le roman policier européen qui se déroule à Londres. Pour Quentin, c'est l'occasion rêvée de se rapprocher de Léopoldine, et de revoir un ami de longue date, Garrett Kent, policier à la mythique Metropolitan Police. Mais en pleine conférence, l'autrice Linda James apprend par la police londonienne que son mari a été kidnappé aux abords de l'hôtel où se déroule la manifestation. Léopoldine et Quentin se lancent alors bille en tête dans une nouvelle enquête.

Mon avis

Quel bonheur de retrouver Miss-Marple-des-bacs-à-shampoing ! Je la suis depuis ses débuts et je me suis attachée à elle. C’est ma coiffeuse préférée, Léopoldine Courtecuisse. Pour ceux et celles qui ne la connaissent pas, elle habite Wahlbourg en Alsace et s’est retrouvé plusieurs fois à aider le lieutenant Quentin Delval. Ce charmant gendarme (qu’elle ne ferait sans doute pas dormir dans la baignoire) a bien besoin des indices qu’elle peut récupérer dans son salon où beaucoup se confient à son oreille attentive.

Cette fois-ci, un auteur nordique, qui avait participé à un festival du polar à Wahlbourg, a proposé d’inviter dix personnes à un colloque, sur le même thème, se déroulant à Londres. Les parents de Léo étaient les organisateurs alsaciens, ils sont donc concernés et enchantés de cette virée. Ils partent avec leurs deux filles et Tom, le petit fils, ainsi que quelques gendarmes dont Quentin. Entre les conférences, les visites culturelles, les boutiques, chacun va trouver à s’occuper. L’hôtel est superbe et le séjour commence à merveille. Mais voilà que le mari d’une écrivaine est kidnappé. Bien que n’ayant aucune légitimité pour enquêter dans un pays étranger, il y en a que ça démange…

Bloquée par la langue anglaise qu’elle ne pratique pas, Léopoldine fait équipe avec Quentin, qui n’est pas loin d’être bilingue. Ils aiment être en binôme ! Ils observent, déduisent, analysent et se font aider de Tom qui est ravi ! Il faut dire que les choses sont facilités par un enquêteur londonien que connaît Delval. Par contre, ils doivent être discrets sur cette collaboration car ils ne sont pas missionnés et sont là comme simples touristes et participants.

Naëlle Charles maîtrise son intrigue. Elle évoque dans son texte de faits réels (Murdochgate), preuve qu’elle s’est documentée. Un de ses personnages parle du parcours pour devenir un auteur reconnu et c’est très réaliste. C’est très intéressant et bien pensé que l’histoire se déroule en Angleterre, ça évite de se lasser de Wahlbourg où de nombreux endroits avaient été exploités. De plus, dans ce nouveau titre, Tom a un rôle plus important, tout à fait adapté à un adolescent. Cela a permis de bien renouveler les intervenants, les lieux et de mettre en place une nouvelle aventure !

L’écriture est accrocheuse, avec des touches d’humour et des interventions de voix de la conscience, c’est très amusant. Quentin et Léo s’expriment tour à tour dans les chapitres, assez courts. Le suspense est présent, avec ce qu’il faut de rebondissements pour qu’on ait envie d’enchaîner les pages. On découvre les jalousies, les coups bas, les mensonges … les différents romanciers veulent tous être le meilleur, celui qui a le plus de succès …. Jusqu’où peuvent-ils aller pour l’appât du gain, ou par vanité ? Les difficultés du métier (très bien expliquées) font que certains ne reculent devant rien…

J’ai apprécié l’évolution des protagonistes, ils changent au fil des enquêtes, prennent de la maturité. Mais on peut lire chaque tome de façon indépendante. On sait comment et pourquoi cette série a vu le jour et je peux dire que pour moi, elle est réussie ! Chaque « panique » m’a offert un moment de lecture agréable, drôle et prenant !


"Par où entre la lumière" de Joyce Maynard (How the Light Gets in)

 

Par où entre la lumière (How the Light Gets in)
Auteur : Joyce Maynard
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Florence Lévy-Paoloni
Éditions : Philippe Rey (21 Août 2025)
ISBN : 978-2384822522
628 pages

Quatrième de couverture

Eleanor est de retour dans la maison familiale du New Hampshire, quittée vingt-cinq ans plus tôt. Eleanor apprend à vivre au rythme des tâches agricoles, de ses inspirations artistiques ou des week-ends au marché des producteurs. Tandis qu'elle accueille sa nouvelle voisine enceinte de neuf mois, Eleanor prend conscience des sacrifices qu'elle-même a endurés, se dédiant entièrement au bonheur de ses proches. Mais à présent saura-t-elle entendre, à son âge, l'appel du renouveau ? Saura-t-elle reconnaître le bonheur quand il se présentera à elle ?

Mon avis

« Par où entre la lumière » est la suite directe de « Où vivaient les gens heureux ». On retrouve Eleanor, veuve, une femme autrice qui vit avec son fils Toby. Il a des problèmes cognitifs suite à un début de noyade lorsqu’il était enfant. Deux autres enfants complètent la fratrie, Al et Ursula mais ils sont totalement indépendants.

C’est un récit foisonnant qui met en scène une douzaine de personnages dont on découvre (ou redécouvre) le passé, le présent et le futur sur une cinquantaine d’années. Le contexte historique est évoqué et sert de toile de fond (notamment pour la politique avec l’arrivée de Trump et le départ d’Obama) pour certains événements et pour l’évolution des protagonistes.

Joyce Maynard sait parler de vies ordinaires d’une façon extraordinaire. Elle évoque l’amour, les difficultés, la vie de tous les jours, ce qui unit, ce qui détruit, les non-dits, l’incompréhension, les erreurs et les leçons qu’on en tire etc ..

Son écriture est délicate, profonde, elle porte des réflexions intéressantes sur les relations humaines, parfois sur un ton un peu docte, c’est dommage.

J’aime énormément cet auteur mais ce roman ne rejoindra pas la liste de mes préférés.

J’ai été contente de retrouver toutes ces personnes et de voir ce que chacun devenait mais certains faits sont un peu « trop ». Le COVID, la maladie (grave évidemment), la violence, l’alcoolisme et j’en passe. C’est comme si l’auteur avait voulu aborder tous les thèmes possibles autour de la famille. Et il y a un petit côté, non pas donneur de leçons, mais « et n’oubliez pas que… » avec des petites phrases en conclusion de nombreux chapitres pour rappeler la valeur de la vie, qu’il faut savoir pardonner, que l’amour sauve de tout etc…. J’aurais pu recopier des citations sans arrêt.

« Le pire échec de l’humanité ne vient pas de ce que nous faisons, mais de la volonté de quelques-uns de rien faire. »

Je sais que c’est dans la mouvance du moment, des textes qui font du bien mais elle en fait un peu trop. J’emploie sans le doute le « un peu » car je lui pardonne ses « excès ». Mais je le re écris, ce ne sera pas un incontournable pour moi et je le regrette.

Le titre, en anglais, est une citation de Léonard Cohen et de nombreuses autres références musicales sont présentes dans ce livre (et l’auteur explique pourquoi dans les dernières pages), il y a même la bande son sur internet.

J’attends le prochain recueil avec impatience pour voir si elle redresse la barre !


"En quête de liberté" de Gaëlle Joly & Sana et Tugce Audoire

 

En quête de liberté
Comment je me suis sortie de l'enfer de Daesh
Auteurs : Gaëlle Joly & Sana (scénario) et Tugce Audoire (dessin)
Éditions : Vuibert (6 Novembre 2025)
ISBN : 978-2311151008
210 pages

Quatrième de couverture

Un soir d’août 2014, Sana, 15 ans, croit partir en vacances en Algérie avec sa famille. Quand l’avion atterrit, elle comprend : elle est en fait en Turquie, direction la Syrie. La frontière franchie, à pied et en courant dans la nuit, l’adolescente se retrouve dans un pays aux mains des terroristes. Mariée de force à un combattant de l’État islamique, mère un an plus tard, elle affrontera la guerre, la faim, les camps kurdes et l’effacement de son droit d’exister. Pendant neuf années, Sana n’aura qu’un objectif : survivre. Survivre pour elle, survivre pour ses filles.

Mon avis

Ce roman graphique raconte l’histoire de Sana pendant neuf ans, à partir d’août 2014. Ses parents sont séparés et sous prétexte de vacances, sa mère lui dit qu’elles vont aller en Algérie. Il n’en est rien et elle se retrouve en Syrie, mariée de force à un combattant de l’état islamique et mère à seize ans. La vie sous Daesh, les camps kurdes dans des conditions effroyables, elle va tout vivre, tout subir. Elle se battra pour survivre avec un seul but : revenir en France et vivre libre.

C’est son combat que Tugce Audoire, peintre et illustratrice turque, a mis en images et que Gaëlle Joly, grand reporter, ayant croisé Sana dans un camp en 2022, a décrit en mots, reprenant les confidences de la jeune femme.

Divisé en six chapitres, cette bande dessinée est édifiante. Au début de chaque partie, une carte pour situer les lieux et parfois, mieux comprendre les enjeux. Puis les images, avec une majorité de couleurs marron, sable, orange et beige. Le plus souvent trois à quatre vignettes par page. Les textes sont sur fond beige pour les pensées, et sur fond blanc pour les paroles. Le décor est souvent estompé pour se concentrer sur les visages, les silhouettes.

En ce qui concerne les illustrations, j’ai trouvé l’ensemble beau à regarder mais pas toujours très expressif. Certains personnages en posture debout manquent de mouvement, de souplesse, ils font un peu « raides ». Mais ça reste représentatif et il faut saluer la qualité du travail.

Pour le texte, il est difficile de résumer une petite dizaine d’années en deux cent dix pages donc il y a forcément des raccourcis, des passages survolés et je me suis posée quelques questions. Je vais chercher des entretiens avec Sana pour mieux comprendre tout cela.

Ce témoignage est bouleversant. Elle a vécu des choses horribles et le traumatisme est important. Le fait qu’elle parle, qu’on la lise, c’est donner la parole à toutes les personnes qui sont dans son cas et dont on ignore l’existence.

Le chemin a été dur, compliqué, notamment par le fait qu’il a fallu tenir tête à sa mère qui n’avait pas les mêmes idées qu’elle et qui envisageait un autre avenir pour sa fille. Elle a eu une force de caractère hors du commun et a trouvé des soutiens qui l’ont aidée à ne jamais baisser les bras.

Quand elle est revenue en France, elle a dû donner des preuves de sa bonne foi, de sa légitimité. Elle qui a été victime de sa famille et du terrorisme…. Pour elle, c’était une lutte de plus, mais c’est compréhensible.   

J’ai apprécié cette lecture. Mais il m’a manqué « un supplément d’âme », ces émotions fortes qui font dire waouhh, qui serrent le ventre et mettent les larmes aux yeux. Peut-être que le texte était trop factuel, pas assez dans le ressenti, même si on sent la colère et la peur de Sana.

Une chose est certaine. Il est parfois plus aisé de lire un roman graphique plutôt qu’un livre et cela permet d’être au courant de ce genre de situation.

NB : En fin d’ouvrage, la chronologie complète bien le propos. L’introduction (rédigée par Sana) et le « Et maintenant » (écrite par Gaëlle Joly) sont bouleversants.





"La rumeur" d'Heidi Perks (The Whispers)

 

La rumeur (The Whispers)
Auteur : Heidi Perks
Traduit de l’anglais par Carole Delporte
Éditions : Le livre de poche (5 Novembre 2025)
ISBN : 978-2253253136
384 pages

Quatrième de couverture

Personne n’a vu Anna depuis une soirée passée avec ses quatre plus proches amies. Elle a un mari aimant et un fils qu’elle adore, tous deux sont morts d’inquiétude. Grace, son amie d’enfance, est persuadée qu’elle n’abandonnerait jamais sa vie parfaite sans crier gare. Que lui est-il donc arrivé ?

Mon avis

Après des années d’absence, Grace, mariée et mère d’une petite fille, revient en Angleterre. Elle est sans son mari, bloqué par son travail à l’autre bout du monde. Elle s’installe dans la ville où elle a grandi et où vit Anna, sa meilleure amie. Bien que le contact ait été coupé du fait de la distance, elle a hâte de la retrouver. Leurs enfants sont scolarisés dans la même classe, ce sera facile.

Sauf que ce n’est pas aussi idyllique que Grace le pensait. Anna est devenue très amie avec d’autres mamans d’élèves et semble l’éviter. Grace est blessée d’autant plus qu’elle a le sentiment qu’une de ces femmes a une mauvaise influence sur Anna. Elle a tant donné avant de partir avec sa famille pour sa best friend qui n’avait que son père. Elle l’a accueillie comme si elle était sa sœur. Les soirées pyjamas, les sorties, elle l’a aimée, protégée, elle ne comprend pas, elle souffre. Comment rétablir ce lien dont elle a tant besoin ? Elles ont évolué mais Anna ne peut pas avoir oublié le passé, tout ce qu’elle a fait pour elle, c’est impossible.

Mais les non-dits, les silences, les qu’en dira-t-on pèsent…

« Parfois, j’aimerais que Grace dise ce qu’elle pense. En fait, je trouve souvent qu’il serait préférable que nous soyons toutes plus honnêtes au lieu de jongler avec nos peurs, nos angoisses et nos gênes. »

Le lecteur passe de l’une à l’autre avec différents points de vue, parfois pour un même événement, alternant passé (proche et lointain) avec le présent.  Anna dit « je », pour Grace, c’est un narrateur. C’est là que l’on découvre que quelques détails peuvent flétrir les souvenirs, les transformer pour en faire ce qu’on désire surtout quand de longues années se sont écoulées. À ce moment-là, tout est chamboulé, remis en question. Où se trouve la vérité ? Dans ce qu’on imagine être le vécu réel ou dans ce qu’on tait car notre cerveau a fait l’impasse ? Qu’est-ce qui a créé cette « fracture » entre ces deux inséparables ?

L’écriture est prenante (merci à la traductrice), la tension augmente au fil des chapitres, plutôt courts pour maintenir suspense et intérêt. C’est bien pensé, bien construit. Petit à petit, les personnalités se dessinent, surprenantes, pas forcément comme on les croyait.

Ce roman parle d’amitié, de la complexité des rapports humains (quelques fois, on ne veut plus les voir les personnes qui nous rappellent quelque chose qu’on a choisi de mettre sous le tapis). Il évoque également la place qu’on donne à chacun et ce qu’on attend d’eux. D’ailleurs faut-il attendre quoi que ce soit de ceux qu’on aime ? À part écoute et compréhension ?  


"Sex in Paris" d'Octavie Delvaux

 

Sex in Paris
Auteur : Octavie Delvaux
Éditions : La Musardine (6 Novembre 2025)
ISBN : 978-2364906815
272 pages

Quatrième de couverture

Charlotte, influenceuse culinaire star, pensait mener une vie bien rangée, consacrée à ses recettes véganes et son projet de bébé avec Benjamin. Raté. La voilà embarquée dans un projet de restaurant par Philippe Jimenez, chef étoilé grande gueule, et son fils, l'indomptable et irrésistible Vic. Et quand ça chauffe en cuisine, ça déborde aussi dans les chambres : Charlotte devra jongler entre ses fourneaux, ses hormones et son couple à sauver

Mon avis

Charlotte est une pointure dans son domaine : la cuisine. Elle a quitté C8 car le monde télévisuel lui semblait trop nocif. Elle est maintenant « influenceuse », un métier à la mode qui lui convient. En couple avec Benjamin, son idée fixe est d’avoir un bébé et ils font tout pour que ça marche, un peu trop même car ils perdent en naturel.

Voilà que Philippe Jimenez, un grand cuisinier très renommé, la contacte. Il veut accompagner sa fille, Victoire, une ex ado rebelle, à peine rangée, pour l’ouverture d’un restau végan. Il espère ainsi la calmer et la canaliser. Mais cette jeune femme a besoin de conseils et lui, il n’a pas le temps. Alors il sollicite Charlotte.

En se rendant au rendez-vous, elle s’arrête chez sa copine Déborah qui prépare l’événement « Sex in Paris » (une série de conférences sur la sexualité). Les voilà qui se lancent dans des conversations débridées. Morgane, une autre amie les rejoint et ça dérive sur le désir d’enfant de Charlotte. Les deux « coquines » ne sont pas en manque d’idées pour l’aider, lui suggérant même que Ben n’est peut-être pas le meilleur étalon….surtout qu’elle se plaint de son manque d’implication dans leur vie quotidienne et amoureuse.

Ce récit pourrait être une gentille romance mais l’autrice flirte avec l’érotisme en présentant quelques scènes un peu chaudes. Ce n’est pas du voyeurisme mais ce qui se sait dont on ne parle pas ou peu. Elle n’en rajoute pas (sinon j’aurais fui et fermé le livre), c’est juste à la limite. De plus, elle parle de l’assignation de genre, des pansexuels, des sapiosexuels et j’en passe, et de tout ce qui représente l’amour. Même si ça reste assez superficiel, c’est intéressant de voir combien ce « domaine » s’est développé tel un arbre aux multiples branches et racines.

Le combat de Charlotte pour être mère est un fil conducteur important. On sent le désespoir à chaque test négatif et on s’interroge. Ne peut-on être une femme accomplie qu’en mettant au monde un enfant ?

Tromperies, « coucheries », drôleries, fantasmes, tout y passe, hommes, femmes, iels, c’est décapant et amusant (à petites doses pour moi).  Octavie Delvaux a beaucoup d’humour et son écriture est pétillante. En plus de l’aspect « érotique », elle développe une vraie histoire pour ses personnages, même si c’est léger, comme ce genre de littérature.

Le texte donne chaud quelques fois mais en ces froides journées de pré-hiver, cette lecture n’était pas une mauvaise idée 😉


"L'insaisissable Monsieur X" de Xiaolong Qiu (The Secret Sharers)

 

L'insaisissable Monsieur X (The Secret Sharers)
Auteur : Xiaolong Qiu
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Vial
Éditions : Liana Levi (13 Novembre 2025)
ISBN : 979-1034911530
208 pages

Quatrième de couverture

Alors que la Chine est encore ébranlée par le Covid et que la bulle financière menace d’éclater, l’ancien inspecteur en chef Chen, devenu directeur du Bureau de la Réforme judiciaire, reçoit un appel de Vieux Chasseur. Son fidèle ami, à présent détective privé, lui demande de l’aider pour une mission confiée à son agence. Mei, une femme qui a fait fortune dans l’immobilier, cherche à retrouver un certain X, disparu peu avant. Chen accepte de mener l’enquête, avec l’aide de Jin, sa fidèle assistante.

Mon avis

L’auteur, né à Shanghai, vit aujourd'hui à Saint-Louis (USA), il a été dans l’obligation de quitter son pays. Chacun de ses titres nous apporte un éclairage sur l’histoire de la Chine et ce que vivent les habitants. Il présente cela avec finesse et doigté.

« […] la Chine change, et elle ne change pas. Il en résulte une sorte de tension, qui révèle quelque chose de profond dans les préoccupations contemporaines. »

Son personnage récurrent est Chen Cao. Autrefois inspecteur de la police criminelle, il a été mis sur la touche et au repos. Son nouveau rôle ? Directeur du Bureau de la réforme judiciaire mais actuellement, « on » lui a demandé de prendre soin de sa santé (pour des raisons politiques c’est possible en Chine…). Une jeune secrétaire, Jin, est un atout précieux pour lui. Elle n’est pas « surveillée » comme lui, elle peut se déplacer plus facilement (pour l’instant…)

Lorsque Vieux Chasseur, son fidèle ami, détective privé l’appelle pour lui demander de l’aide sur une mission, Chen ne sait que faire. Après quelques explications, il relève le défi. Il s’agit, à la demande d’une femme, Mei, numéro 1 de l’immobilier, de retrouver un homme, X, qui habitait le quartier de Poussière Rouge d’où il a disparu. Autrefois universitaire, il a dû, lui aussi, comme Chen, se faire « oublier » et devenir discret. Tout ça parce qu’en 1989, il a soutenu les étudiants pendant la tragédie de Tian’anmen. Il a de ce fait élu domicile dans un coin plutôt pauvre que le gouvernement envisage de raser…

Aidé de Jin, de quelques individus de sa connaissance qui peuvent agir dans l’ombre, Chen se penche sur l’histoire de ces deux personnes, afin de comprendre pourquoi cette femme est prête à tout pour avoir des nouvelles de X.

Sus six journées, il va mener des investigations, lire des extraits de journal intime de Mei et X afin de comprendre ce qui lui échappe et de résoudre cette affaire. Il va doucement mais il avance pas à pas, se servant des indices qu’il a et de son cerveau pour déduire le reste. Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête, le lecteur découvre les non-dits, les mensonges, la vie quotidienne bien différente suivant le lieu où on est installé dans la ville.

Qiu Xiaolong, par l’intermédiaire de son récit, nous montre la Chine de l’intérieur, ce qu’il y a derrière les apparences. Par exemple, les « cols blancs », au chômage, qui se cachent toute la journée dans un bar avec leur ordinateur pour ne pas dévoiler leur situation. Ou bien, le fait que le nombre de cartes SIM soit fixé pour que les gens soient plus aisément traçables. C’est édifiant et ça donne des frissons ! Même s’il vit aux Etats-Unis, l’auteur suit de près son pays et ce qu’il s’y passe. Lorsqu’il glisse des « informations », il le fait avec subtilité. Il faut lire entre les lignes et comme il l’écrit :

« Comme dans la peinture traditionnelle chinoise, l’espace vide d’un paysage en disait parfois beaucoup plus, laissant le spectateur libre de tout imaginer. »

Lire cet écrivain, c’est accepter de prendre le temps. Il n’y a pas un rythme effréné, des rebondissements sans arrêt, une tension à couper le souffle mais l’atmosphère est parfaitement retranscrite, on a envie de partager les repas de Chen, de tendre l’oreille pour qu’il lise ses poèmes, car la poésie est très présente et offre un autre regard. L’écriture (merci à la traductrice) est infiniment délicate, comme une dentelle, chaque mot est choisi avec soin.

Cette nouvelle aventure de Chen Cao est tout aussi réussie que les précédentes.

NB : dans les premières pages, une longue dédicace émouvante.


"La fascination Titaÿna" d'Hélène Legrais

 

La fascination Titaÿna
Auteur : Hélène Legrais
Éditions : Calmann-Lévy (29 Octobre 2025)
ISBN : 978-2702194218
370 pages

Quatrième de couverture

Baptiste Calvet fuit son village natal en Pays catalan et l’épicerie familiale pour partir à la conquête de Paris. Son sésame : une lettre de recommandation pour une compatriote de Villeneuve-de-la-Raho vivant désormais dans la capitale : Élisabeth Sauvy, alias Titaÿna, journaliste, aviatrice et globe-trotteuse intrépide. Cette rencontre va bouleverser son destin. Fasciné par cette femme libre et charismatique qui bouscule les codes d’une société corsetée par les traditions, il entre à son service et découvre grâce à elle le Tout-Paris des années 20.

Mon avis

Titaÿna, de son vrai nom Élisabeth Sauvy, a toujours fasciné Hélène Legrais. Après de nombreuses recherches, cette dernière nous livre un roman très complet, intéressant et prenant sur une femme hors du commun.

1928, Baptiste Calvet habite avec ses parents à Villeneuve de la Raho dans les Pyrénées orientales. Son père a perdu un bras à la guerre. L’avenir de Baptiste est déjà tracé : il travaille à l’épicerie familiale et finira par la reprendre. Il se doit d’être un bon fils donc il n’a pas vraiment le choix. Sauf que ce futur ne lui fait aucunement envie. Lui, il veut aller à Paris, découvrir une autre vie, un quotidien différent. Un jour, il ne sait pas trop pourquoi, son paternel cède. Il pourra « monter » à la capitale. Il va jusqu’à lui donner une lettre de recommandation pour une femme qui a grandi au village et qui est installée là-haut et qui, semble-t-il, a réussi.

Il débarque chez elle avec sa valise, un peu perdu. En échange d’une chambre sous les toits, elle lui propose d’être son coursier. C’est une « dame » qui n’a pas froid aux yeux. Elle se décrit elle-même comme une aventurière.

« J’ai pris un pseudonyme par souci d’indépendance. Et pour m’affirmer en tant qu’individu. Ni la fille de, ni la femme de. Ni prénom, ni nom. C’est Titaÿna qui voyage, enquête, photographie, ressent, écrit, et personne d’autre ! »

À son contact, le jeune homme découvre un autre monde, prend de l’assurance et grandit. Il fait connaissance de Nicolette, une admiratrice de sa « patronne ». Elle rêve de devenir comme elle, une journaliste qui « ose », qui déniche des sujets originaux. Grâce à Baptiste, l’élève rencontre son modèle et écoute ses conseils.

« Ne laisse jamais paraître la moindre faiblesse ou hésitation. Fais comme moi : moque-toi des jugements. »

Le récit nous entraîne à la suite de ces trois personnages, et d’autres dans des aventures sans temps mort. Au fil des pages, on cerne la personnalité atypique de Titaÿna, ses réussites, ses échecs, ses choix, ses prises de position controversées, notamment par rapport aux juifs, à Hitler lorsqu’arrive la seconde guerre mondiale …. Les autres protagonistes ne sont pas oubliés, Nicolette a de l’ambition, elle veut réussir, Baptiste également … Mais à quel prix ? Comment trouver l’équilibre entre vie personnelle et professionnelle ? Comment ne pas tout écraser sur son passage pour parvenir au succès ? Jusqu’où peut aller la quête de reconnaissance, le besoin d’exister par soi-même ?

Ce récit nous offre de beaux portraits de femme. Elisabeth Sauvy (1897-1966) était très moderne pour son époque, c’est assez incroyable de voir tout ce qu’elle a décidé de faire, même si c’était plutôt réservé aux hommes (je vous laisse découvrir). Son fort tempérament fait que, souvent, les gens allaient dans son sens, sans la contrarier… Rebelle, indomptable, elle n’a pas toujours pris les bonnes décisions et a été admirée autant que détestée…

Mêlant habilement personnages réels (je ne connaissais ni Titaÿna, ni Gerda Taro (évoquée dans le livre et que je verrai bien dans un prochain titre)) et fictifs, Hélène Legrais a réussi à me scotcher aux pages (avec une belle bague de lecture en plus !). Son écriture fluide, son style m’ont captivée. J’ai apprécié le fait qu’elle nous plonge dans le quotidien de ceux et celles qu’elle présente. Le texte est très « vivant », bien documenté sans être lourd. J’ai énormément appris et c’est plus qu’une belle découverte, c’est un coup de cœur !

Dans les dernières pages, dans les remerciements, l’autrice explique la genèse de ce roman, qui est aussi un rappel à l’ordre sur les dérives (l’Histoire se répète) et elle nous dit « Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ... »

NB : en début d’ouvrage, une dédicace puissante : « Aux femmes libres, audacieuses, indomptables … et à leurs erreurs »

 



"À propos des femmes" de Susan Sontag (On Women)

 

À propos des femmes (On Women)
Auteur : Susan Sontag
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru
Et par Robert Louis et Philippe Blanchard pour l’essai « fascinant fascisme »
Éditions Christian Bourgois (6 Novembre 2025)
ISBN : 978-2267056167
226 pages

Quatrième de couverture

Ce recueil rassemble pour la première fois les textes les plus importants sur la condition féminine publiés par Susan Sontag dans les années 1970, un moment d’effervescence conceptuelle sur cette question. Elle y écrit sur la beauté, le vieillissement féminin, la sexualité et le pouvoir, se révélant être une pionnière dans la lutte pour une véritable égalité, tout en restant l’écrivaine polémique qu’elle a toujours revendiqué être. Elle y discute de manière vive avec d’autres penseuses féministes, comme Adrienne Rich. Car ces textes sont aussi l’occasion pour Sontag de s’engager, de se livrer sur son parcours singulier et de dévoiler ce que signifie pour elle de vivre en tant que femme.

Mon avis

Susan Sontag (1933-2004) est une essayiste, romancière et militante américaine. Les textes (des essais, un échange avec Adrienne Rich et une interview) rassemblés dans « À propos des femmes » ont été écrits dans les années 70 et restent d’actualité pour la plupart. Ils abordent des thèmes variés.

Le premier « Les deux poids deux mesures du vieillissement » est édifiant. Je l’ai trouvé très juste et réaliste. Susan Sontag souligne notamment que certaines choses n’ont pas le même impact s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. La « valeur » des rides qui peuvent « embellir » ou le contraire. Les femmes qui doivent rester séduisantes et attirantes, qui seront plus vite critiquées si leur partenaire est plus jeune alors qu’on le tolère chez les hommes. Toutes les remarques qu’elle fait, même si on souhaite que ce soit différent (et ça l’est mais pas très souvent, soyons honnête) sont encore synonymes de ce que nous, les femmes, rencontrons ou vivons. J’ai souri en lisant ce qu’elle dit sur le fait de mentir sur notre âge (le compteur doit se bloquer, non ?), c’est tellement vrai ! C’est l’essai que j’ai préféré.

Pour le deuxième « Le tiers monde des femmes », il y a des réponses à des questions qui lui ont été posées. Elle parle de féminisme et explique qu’elle ne se définit pas comme une femme libérée. Pourtant en la lisant, j’ai pensé qu’elle n’en était pas loin. Elle écrit entre autres :

« La première responsabilité d’une femme « libérée » est de mener une vie la plus pleine, la plus libre et la plus imaginative possible. Sa seconde responsabilité est d’être solidaire des autres femmes. »

Je ne vais pas détailler toutes les parties de ce livre mais c’est très intéressant. Elle laisse libre cours à ses idées, à ses réflexions. Son analyse pour le bronzage est plus que vrai.

« Ce qui est prisé tant dans la pâleur que dans le bronzage est une couleur de peau dissociée du labeur -signe de luxe, de privilège, de loisir. »

Tout a été bien traduit car l’écriture est fluide, le vocabulaire de qualité. La préface apporte des informations sur l’auteur, ses choix de rédaction et le moment où elle a créé ses textes. J’ai beaucoup appris sur elle et, bien sûr, j’ai cherché d’autres renseignements, sur sa vie personnelle pour mieux la connaître.

Lorsqu’elle participe à un entretien ou répond à des questions, elle ne cache pas ses idées, elle dit ce qu’elle pense sans tabou, elle s’exprime avec force, elle ose, elle revendique … Elle a dû déranger et c’est sans doute pour ça que certains l’assimilaient à une écrivaine polémique. Mais je pense que finalement des personnes comme elle, impliquées, ne pratiquant pas la langue de bois, sont très utiles pour ouvrir de nouvelles perspectives et donner l’élan nécessaire à d’autres pour ne pas se laisser enfermer dans un « rôle », une « image ».

Le ton employé, le style m’ont beaucoup plu. C’est très abordable et ces textes nous apportent un autre éclairage sur des sujets divers. Une belle découverte !


"Mon Noël avec Marcia" de Peter Stamm (Marcia Aus Vermont)

 

Mon Noël avec Marcia (Marcia Aus Vermont)
Auteur : Peter Stamm
Traduit de l’allemand (Suisse) par Pierre Dehusses
Éditions : Christian Bourgois (6 Novembre 2025)
ISBN : 978-2267047707
80 pages

Quatrième de couverture

Alors que l'année touche à sa fin, Peter est convié à une résidence d'artistes dans le Vermont, au nord-est des États-Unis. Dès son arrivée, d'étranges événements font ressurgir les fantômes de son passé : tout semble évoquer Marcia, la femme qu'il a rencontrée trente ans plus tôt à New York, où il essayait de se faire un nom en tant qu'artiste. Le Noël qu'ils ont passé ensemble, découvre-t-il maintenant, aurait pu changer sa vie à jamais.

Mon avis

Ce petit livre explore les souvenirs, la mémoire, le passé, le futur, les relations humaines.

Peter est un peintre renommé et il est convié à une résidence d’artistes dans le Vermont, aux Etats-Unis. Il y a trente ans, à New-York, il a rencontré Marcia et son père semble être le mécène à l’origine du projet auquel il va participer. En découvrant ce lien, des réminiscences remontent …

Trente ans avant, il n’arrive pas à percer en tant qu’artiste. C’est la période de Noël, il décide de ne pas rentrer auprès de ses parents et de rester près de la statue de la Liberté. Alors qu’il déambule dans les rues, une femme lui demande du feu et puis elle suggère qu’ils achètent (mais elle n’a pas d’argent) quelques petites choses pour faire une soirée car c’est son anniversaire. C’est ce qu’on appelle une rencontre improbable mais il la suit après avoir un peu hésité. Il découvre son quotidien, sa façon bien particulière de gérer les relations humaines, notamment avec un couple d’amis. Au bout d’une semaine, il choisit de repartir, disparaît et passe à autre chose. Il n’aura plus jamais de contact.

Et là, dans ce coin reculé, où il est venu en tant que peintre reconnu, tout le submerge. D’abord par petites touches puis par vagues, surtout lorsqu’il trouve un album dans le tiroir de la chambre où il est logé. Cet objet a-t-il été déposé à son intention, par qui et pourquoi ? Les questions s’imposent à lui. Qu’aurait été sa vie s’il était resté ? Peut-on regretter ce qui n’a pas existé et dont on ne sait rien ? Ou est-il préférable d’oublier et de tourner la page ?

« Nous ne savions rien l’un de l’autre et je crois que nous avons tous les deux compris à ce moment-là qu’il était trop tard pour rattraper quoi que ce soit. »

La résidence où il séjourne, un peu isolée, en pleine nature, est propice à l’introspection. Il essaie de se projeter, d’imaginer, d’avoir une vision de ce qu’il a raté, de ce qu’il a laissé, de ce qui aurait pu être. Mais si longtemps après, ses pensées sont floues. Les situations ont-elles été comme il le pense ? Ressasser, réfléchir à tout ça, à quoi bon ?

Le texte alterne entre passé et présent, montrant les liens entre les deux. Peter se questionne sur son interprétation des événements, de ce qu’ils ont vécu ensemble. A-t-il bien ou mal cerné ce qu’il se passait ? Tout cela reste assez fragile. Il n’est pas vraiment sûr de lui. Il ne sait plus. Et j’ai bien senti que, moi aussi, je ne saurais pas tout. Par exemple, on ne saura pas grand-chose de Maria (j’ai apprécié la place de la photographie dans sa vie). D’ailleurs le but de cette petite histoire, ce n’est pas forcément de tout comprendre …

L’écriture transmet une certaine forme de nostalgie, de douce mélancolie, idéale par temps de froid avec un chocolat chaud. On se laisse bercer par les mots de Peter Stamm (merci au traducteur) qui suffisent, malgré un petit nombre de pages, à nous emporter dans un autre univers pour nous faire rêver …


"Entre ses mains" de Lucinda Berry (Under her care)

 

Entre ses mains (Under her care)
Auteur : Lucinda Berry
Traduit de l’anglais par Florian Dennisson
Éditions : L’oiseau noir (1er Septembre 2025)
ISBN : 978-2494715646
366 pages

Quatrième de couverture

Un jour d'été en Alabama, le corps de la femme du maire, sauvagement assassinée, est retrouvé sous un pont ferroviaire. À côté du cadavre se tient Mason Hill, l'enfant autiste de l'ancienne Miss USA, Genevieve Hill. Il n'en faut pas plus pour que les habitants de la région se forgent une opinion : le garçon est coupable. L'inspecteur chargé de l'affaire convoque Casey Walker, une pédopsychiatre spécialisée dans l'autisme, pour l'aider à y voir plus clair dans cette enquête. Mais plus Casey passe de temps avec la mère de Mason, plus elle est convaincue que l'ancienne reine de beauté fait bien plus que simplement protéger son fils.

Mon avis

Ce sont deux mamans louves, l’une et l’autre sont mères d’un enfant atteint de troubles du spectre autistique. Chacune protège celui ou celle à qui elle a donné la vie, souhaitant lui offrir le meilleur. Ce sont des jeunes qui ont besoin de calme, de rituels, de peu de changements. L’une est mère au foyer, l’autre est pédopsychiatre, spécialisée dans l’autisme.

Mason, le fils de Genevieve Hill a été trouvé à côté du corps de la femme du maire, sous un pont ferroviaire. Elle a été assassinée, frappée à la tête avec une pierre. La mère de Mason, qui n’était pas loin, sait qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Ça ne peut pas être lui ! Mais pour les habitants du coin, il est forcément coupable puisqu’il était sur place et que rien ne prouve qu’il y ait eu quelqu’un d’autre de présent.

L’inspecteur Layne chargé de l’enquête s’interroge beaucoup sur Mason. Ce dernier ne communique pas par la parole, ni par une application dédiée. Comment le comprendre ? Sa maman, ultra protectrice, ne laisse jamais son fils, de peur de générer des angoisses et des crises chez lui. Alors le policier cherche une solution pour entrer en contact. Il demande à Casey Walker une pédopsychiatre de le soutenir pour les entretiens, d’observer pour mieux cerner la personnalité de ce jeune.

Construit sous forme de récit choral, ce roman distribue la parole tour à tour aux deux femmes. Elles expliquent leurs rencontres, chacune avec leur ressenti, leur vie quotidienne, leurs difficultés, leur colère parfois… On apprend à les connaître, on cerne leur fonctionnement. Mais ce qu’on voit est parfois la partie visible de l’iceberg. Que se passe-t-il une fois la porte refermée ?

La tension monte au fil des pages. J’ai senti rapidement que quelque chose ne tournait pas rond. Mais quoi ? Ou qui ? L’impensable m’a effleurée mais je me disais que c’était impossible.

C’est une lecture addictive, avec du suspense, des rebondissements, de nouveaux personnages qui apportent un autre éclairage, c’est plutôt bien fait. Il aurait pu être intéressant de creuser l’aspect psychologique des protagonistes, ce qui les pousse à agir comme ils le font. On le sait mais quelques détails en plus auraient été les bienvenus, notamment sur leur vécu.

Mais j’ai été frustrée par la fin, un peu rapide. Je n’ai pas eu toutes les réponses que j’attendais, c’est un peu dommage. Mais j’ai passé un bon moment, c’est l’essentiel !

"Point de fuite" d'Estelle Tharreau

 

Point de fuite
Auteur : Estelle Tharreau
Éditions : Taurnada (6 Novembre 2025)
ISBN : 978-2372581684
256 pages

Quatrième de couverture

Alors qu'une tempête se déchaîne, un criminel tente d'échapper à la police et à son complice. Une réceptionniste dépose une étrange valise dans une chambre d'hôtel où un petit garçon est enfermé. Une femme guette l'arrivée du père de son enfant, et un steward désespéré attend d'embarquer pour un vol ultime. Tous approchent du point de non-retour qui fera basculer leur existence.

Mon avis

Un grand aéroport. Des personnes qui se croisent. Certains se côtoient par le travail, d’autres ne se connaissent pas. Il y a ceux qui attendent quelqu’un et ceux qui vont partir, seuls ou accompagnés. Ils s’en vont, pourquoi ? Pour le boulot (peut-être sont-ils pilotes de ligne, steward… ou leur profession les entraîne plus loin), pour retrouver des êtres aimés, pour chercher leurs racines, ou éventuellement pour fuir…

Comme un arbre de probabilités, ce récit se construit et se déconstruit sous nos yeux. Au bout de chaque branche, une solution, une proposition. Laquelle est la bonne ? Une hypothèse n’est pas validée, une porte se ferme et une autre s’ouvre …

Et puis la tempête arrive, la neige s’en mêle, tout se fige. Tous restent sur place. Tout est bloqué. Qu’en est-il de ce qui était prévu, de ces vols qui devaient se poser ou décoller ? Comment chacun va-t-il réagir ? On ne peut rien contre les éléments, ils dominent la situation et on doit s’adapter. Sauf que la couche de neige au sol s’épaissit, le gel s’installe, déréglant tout, et les flocons continuent de tomber.

Dans les halls d’arrivée et de départ, dans les couloirs, les vestiaires, derrière les guichets ou les bureaux, le lecteur fait connaissance avec les différents protagonistes. Ce sont des inconnus les uns pour les autres. Seront-ils reliés à un moment ou un autre par un fil ténu ? Échangeront-ils, dans ce lieu confiné, quelques mots ? Vont-ils se refermer, s’isoler ou communiquer pour faire passer le temps en attendant que les conditions s’améliorent ?

Ce qui est sûr, c’est que les événements extérieurs perturbent les prévisions, que ça dérange l’ordonnancement de la journée et que chacun affrontera cette « adversité » avec son caractère, sa façon d’être. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ce grain de sable, pardon, ces flocons de neige, interviennent et empêchent « la roue » de tourner comme d’habitude. Pourtant chaque individu lutte pour garder son sang-froid, ses sens éveillés, sa libre conscience pour agir avec discernement.

Un aviateur regarde l’heure pour monter dans son avion, une femme scrute les panneaux d’information pour l’atterrissage du vol dans lequel son mari bien-aimé, absent depuis longtemps, a pris place. Le temps s’étire, ils espèrent, doutent, se lèvent, se rassoient ou pas…

Pris dans leurs pensées, concentrés sur leurs problèmes, sauront-ls voir une éventuelle faille ? quelque chose qui sortirait de l’ordinaire ? Et si c’était le cas, que faire ?

J’ai aimé ce nouveau roman d’Estelle Tharreau, qui s’essaie à plusieurs genres. Dans un huis clos, le lecteur peut se lasser, on fait du sur place donc il est difficile de faire bouger les choses ! Comme elle a bien construit son intrigue, elle glisse des indices petit à petit pour relancer l’intérêt de son histoire.

C’est un récit d’atmosphère abordant des sujets graves, l’amour, le déni, la peur, les relations parents/enfants, le harcèlement et bien d’autres encore … L’auteur décrit toutes ses scènes avec doigté, voire délicatesse. Elle ne juge pas, elle observe tous ceux à qui elle a donné vie et tout ça s’anime sous nos yeux.

Son écriture est prenante, on a envie de savoir ce qu’ils, elles, vont devenir, quelles décisions seront prises et pourquoi… Je suis rentrée facilement dans cet univers, j’ai senti la tension monter… C’est bien écrit et agréable à lire.


"Et mes yeux resteront ouverts ... pour que dure l'éternité" d'Isabelle Beaujean

 

Et mes yeux resteront ouverts
pour que dure l’éternité
Auteur : Isabelle Beaujan
Éditions : Créations Libres Livres (18 Octobre 2024)
ISBN : 978-2322550968
160 pages

Quatrième de couverture

J'attrape des lignes... Tout est poésie. J'ignore complètement, si quelqu'un hors de ce niveau de conscience peut comprendre. J'ignore si c'est un livre ou autre chose. C'est très fort... Je ne sais même pas si on finit un livre comme ça. C'est autre chose...

Mon avis

Il y a des livres qui ne s’expliquent pas. Ils vous parlent au cœur, à l’esprit et vous savez que vous les garderez précieusement, que vous les relirez et les partagerez très peu, qu’avec ceux ou celles qui auront la sensibilité pour comprendre.

« Et mes yeux resteront ouverts » est de ceux-là.  Dans ce recueil, Isabelle Beaujean parle du deuil, de la béance laissée par ceux qui, arrivés au bout du chemin, ont quitté leur « manteau de chair ».

Avec différentes polices de caractères, elle nous fait rencontrer les êtres qui ne sont plus à portée de main mais à portée de pensée.  Elle établit des dialogues, des échanges, expliquant que rien n’est jamais rompu car le lien est toujours là. Que voudraient nous transmettre nos morts ? Ou plutôt que transmettent-ils d’essentiel pour que nous puissions continuer la route en sentant leur « présence », leur accompagnement ?

Elle explique comment elle a laissé monter les mots en elle. Ils ont « pris vie », non pas pour remplir le vide laissé par l’absent-e mais pour continuer la conversation, découvrir l’indicible, s’en imprégner, le garder au creux de soi. À

Écrire l’a libérée, l’a aidée. Écrire l’a portée.
La lire m’a offert une forme de sérénité. Ses phrases résonnaient en moi, comme si je les attendais…

Isabelle Beaujan se met à nu, nous « faisant don » de son texte. Les émotions m’ont traversée, profondément émue. C’est à la fois personnel et universel …

À lire et à relire car je sais qu’entre les lignes, beaucoup d’autres choses sont dites …

 

La note de l’auteure, dans les premières pages, ainsi que vers la fin, est bouleversante.


"Discours du chef Seattle" par Eric Derrien et Delphine Dumont

 

Discours du chef Seattle
patrimoine commun de l’Humanité
Retranscrit par Éric Derrien
Illustré par Delphine Dumont
Éditions au Pluriel (5 Septembre 2025)
ISBN : 978-2492598210
46 pages

Quatrième de couverture

Quand il fut prononcé en 1854, ce discours d’un chef indien connut diverses traductions par des missionnaires et par des militaires. Il s’en suivit deux formes de censures, l’une religieuse, l’autre stratégique...

Mon avis

Ce livre est un petit bijou tant par le contenu et la forme (texte et illustrations) que par le message qu’il transmet.

Éric Derrien est passionné de cultures sioux et amérindiennes (comme je le comprends, moi qui ai pleuré en lisant « Petit Arbre » et « Pleure Geronimo »). Il a étudié plusieurs versions du discours du chef Seattle et après les avoir confrontées, il a retranscrit ce que nous découvrons. Il a voulu être le plus proche possible de ce qui a été énoncé devant le représentant du gouvernement des États-Unis.

Pour rappel, il était proposé aux indiens de « vendre » leurs terrains aux américains et de s’installer, entre eux, tranquillement (!), dans une réserve… Ils sont restés dignes mais leur chef a parlé.

Le chef Seattle (1786-1866), comme ses semblables, était un sage (pour eux, on devrait mettre une majuscule à Sage). Il avait tout compris sur le rôle de la terre nourricière, du respect de la planète et de l’importance de la transmission aux générations futures, avec respect et intelligence.

Il parle de l’importance des traditions, de la terre qui accueille ceux qui sont morts pour que le lien reste. Il explique que la terre est sacrée et que si les blancs s’y installent, ils devront comprendre ça pour la chérir et l’honorer. Pour eux, la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre.

Je ne vais pas détailler tout ce qui est écrit dans ce texte magnifique mais il est encore d’actualité. Le lire, le faire lire, est un moyen de faire venir des échanges, une discussion sur l’attitude de ceux qui « oublient » que préserver notre planète, vivre en harmonie avec la nature et les autres est indispensable

Les illustrations de Delphine Dumont ont été faites au stylo bille, c’est stupéfiant, bluffant ! Il y a plusieurs portraits (inspirés des photos d’Edward Curtis) et ils sont tous très expressifs et emplis d’émotions. Leur format réel est de 21 cm par 28 cm et chacun représente 70 à 90 heures de travail ! Le rendu est beau, très délicat. Le trait est d’une finesse extraordinaire.

Cette lecture m’a beaucoup émue, c’est le genre de recueil qu’il faut laisser à porter demain !


"Faux-semblants" de Didier Esposito

 

Faux-semblants
Auteur : Didier Esposito
Éditions du Caïman (12 Juin 2025)
ISBN : 978-2493739278
250 pages

Quatrième de couverture

Cartier travaille à la brigade criminelle de Valence et enquête sur une série de meurtres et de viols. Quand l'opportunité de mettre la main sur le suspect se présente, son groupe met en place au petit matin un dispositif de surveillance aux abords du domicile de sa maîtresse supposée. Mais l’affaire tourne mal et sous un déluge de balles, Cartier tire sur le suspect, celui-ci sombrant immédiatement dans le coma. Le policier est alors placé en garde à vue, les éléments allant à l’encontre de sa version s’accumulant. Mis en examen et suspendu, il commence alors une descente aux enfers. Il est même jeté en pâture aux médias et aux réseaux sociaux, sur la base d’images partielles de vidéo-surveillance se contentant pour la plupart de laisser libre court aux préjugés et aux raccourcis sur sa profession. Mais une fois les braises refroidies, des morts suspectes s’enchaînent dans l’entourage du policier suspendu. La chasse à l’homme reprend, loin des règles du code de procédure pénale...

Mon avis

Valence dans la Drôme, il pleut énormément ce soir-là et Cartier est au boulot. Avec ses collègues, il a enquêté sur plusieurs affaires qui semblent liées, des faits graves de viols et de meurtres. Recoupant leurs informations, ils pensent avoir trouvé le suspect. Comme celui-ci a une maîtresse, qu’il fréquente régulièrement, ils sont tous en place pour l’interpeler lorsqu’il viendra lui rendre visite.

Tout ne se passe pas comme prévu et Cartier tire sur l’homme qui finit à l’hôpital, dans le coma. Il faut prouver la légitime défense, ce devrait être simple mais ça ne l’est pas. Il est placé en garde à vue. Tout s’enchaîne et dégénère très vite. Quelques secondes d’une vidéo de l’altercation sur les réseaux sociaux et le voilà accusé de racisme (le blessé est d’origine africaine). Une bavure policière ? Certains médias s’acharnent sur lui, c’est l’engrenage avec des réactions en chaîne. La lente destruction d’un homme …

« Presque du jour au lendemain, l’enquêteur se retrouva sans emploi, sans fonction. Expulsé de la société. »

Comment quelqu’un qui est là pour faire régner la loi peut se retrouver de l’autre côté de la barrière ? Au début, il est confiant, il connaît les rouages, le timing. Il suffit d’être patient, tout cela va se régler vite. Sauf qu’il ne maîtrise rien, il subit. Et le peu d’éléments récupérés ne confortent pas sa version. Il se retrouve mis en examen et suspendu. Sa vie professionnelle vole en éclats et, dégât collatéral, sa vie personnelle ne vaut guère mieux.

Impuissant à se justifier, il perd pied, les nuits blanches s’accumulent. Que faire ? Il choisit de s’éloigner de la ville, pour être plus tranquille mais …. des événements bizarres surviennent dans son environnement immédiat. Relation de cause à effet ? Comment analyser ce qui lui arrive ? Entre ce qu’il croit percevoir et la réalité, il ne doit pas se tromper. De plus, il n’est pas censé travailler donc il se doit d’être prudent dans ces agissements.

Dans cet excellent roman, à l’écriture addictive, au rythme trépidant, l’auteur, officier de police judiciaire, démontre qu’une info sortie de son contexte, une image mal interprétée, peuvent fausser les réponses qu’on donne et les décisions qui sont prises. Il souligne l’influence de la presse, de la radio, de la télévision et de tous les réseaux sociaux. Certains sont avides de « scandale » pour faire de l’audimat et ne cherchent pas à vérifier ce qu’ils ont récupéré. Peu importe les dommages que cela peut engendrer.

Cette lecture m’a énormément plu. Je suis rentrée dans l’histoire et je n’avais plus envie de lâcher le livre. Je me suis interrogée. Après la suspension de Cartier, comment Didier Esposito allai-t-il faire rebondir son récit ? Il s’en est sorti de main de maître ! Chapeau ! Je n’aurais pas pensé à ce qu’il a mis en place et ça tient la route !

L’atmosphère des différents lieux est parfaitement retranscrite, les scènes également, ça pourrait donner naissance à un bon téléfilm !

Une intrigue bien ficelée et un suspense qui vous tiennent en haleine !

"La Sage-Femme d’Auschwitz" d'Anna Stuart (The Midwife of Auschwitz)

 

La Sage-Femme d’Auschwitz (The Midwife of Auschwitz)
Auteur : Anna Stuart
Traduit de l’anglais par Maryline Beury
Éditions :  City Edition (15 Mars 2023)
ISBN : 978-2824637464
386 pages

Quatrième de couverture

Lorsqu'elle arrive à Auschwitz, sous un ciel bas et gris, Ana est persuadée qu'elle ne survivra pas à l'enfer du camp. Mais elle possède une compétence que les nazis recherchent : elle est sage-femme. Son travail sera de donner naissance aux enfants des autres prisonnières. Une mission terrible car, dès qu'ils ont poussé leur premier cri, les nouveau-nés sont arrachés à leurs mères et donnés à des familles allemandes. Malgré la détresse de ces femmes à qui on vole leurs bébés, Ana essaie d'apporter un peu de réconfort autour d'elle. Et puis un jour, elle réalise qu'elle peut faire plus.

Mon avis

Inspiré d’une histoire vraie, ce récit est bouleversant. Bien sûr, il est très « grand public » et joue sur tous les ressorts émotionnels pour nous prendre dans ses rets. Mais savoir que des personnes, comme Stanislawa Leszczynska (la fameuse sage-femme) ont existé, ça permet de se réconcilier avec le genre humain. Au péril de sa vie, elle n’a jamais renoncé et a tout fait pour les mères et les enfants qu’elle aidait à venir au monde.

Ana est une sage-femme qui est prisonnière à Auschwitz, mais sa compétence permet qu’elle « travaille » pour les nazis et reste en vie, même si les conditions sont abominables. Dans cette histoire, on voit le quotidien dans les camps, l’enfer vécu par les personnes qui y vivaient. Après s’être bien documentée, Anna Stuart écrit un texte crédible, poignant, terriblement réaliste.

Je me suis attachée à ces femmes qui se battent chaque jour, pour elle et pour les autres. Elles ne lâchent rien, essaient de tenir tête, de rester humaines malgré ce qu’elles subissent. Parce qu’un des buts des nazis est de leur enlever leur âme, de les passer du statut d’êtres humains à un simple élément de comptabilité, en leur tatouant un numéro et en les appelant par leur matricule. Une lente et cruelle déshumanisation, détruisant tout.

C’est un sujet délicat auquel s’est attelé l’écrivaine mais elle l’a fait avec intelligence. Elle n’a pas sombré dans le pathos, n’a pas délayé avec des détails, elle est restée globalement « sobre » dans son écriture même si, comme je l’ai déjà dit, elle insiste sur ce qui peut nous toucher (et c’est normal).

L’écriture (merci à la traductrice) est fluide, prenante. Il se passe toujours quelque chose et je suis restée scotchée aux pages, presqu’en apnée, à espérer, à serrer les poings, à m’interroger sur le rôle des uns et des autres …

Un roman magnifique, pour ne pas oublier tous ceux qui dans l’ombre ont agi, ou agissent (car il y a encore des personnes qui luttent pour une vie meilleure).

Les notes en fin d’ouvrage complètent bien la lecture et sont intéressantes.


"Des pas dans le grenier" d'Andrea Mara (Someone in the attic)

 

Des pas dans le grenier (Someone in the attic)
Auteur : Andrea Mara
Traduit de l’irlandais par Anna Durand
Éditions : Mera éditions (17 Octobre 2025)
ISBN : 978-2487149311
380 pages

Quatrième de couverture

Lorsque votre fille vous montre la vidéo d'un homme masqué qui s'échappe d'un grenier, vous n’y prêtez d'abord pas attention. Mais voilà que vous reconnaissez la moquette, les escaliers et les tableaux. Lorsque des bruits étranges résonnent au coeur de la nuit, que des objets disparaissent, puis réapparaissent ailleurs, vous commencer à douter. Votre imagination vous joue-t-elle des tours ?

Mon avis

Malgré leur divorce, Gabe et Julia ont chois de tout faire pour que leurs enfants soient sereins. Obligés de quitter San Diego, ils s’installent en Irlande d’où ils sont originaires. Leur fille et leur fils le vivent mal, ils sont nés aux Etats-Unis et ne comprennent pas ce déménagement. Les parents sont présents, en fonction de leur tour de garde, dans une maison sécurisée, au sein d’un ensemble résidentiel. Comme ça les deux jeunes restent au même endroit et le père et la mère se déplacent. Le reste du temps, ils utilisent à tour de rôle un appartement. Lui est peintre, elle, chef d’entreprise. Ce n’est pas toujours parfaitement fluide mais la situation semble stable.

Et puis, un jour, Isla, la fille du couple, découvre une vidéo sur Tik Tok. Elle dévoile l’intérieur de leur maison. Est-ce réelle ou a-t-elle été créée à partir de ce que l’adolescente publie ? Pas le temps de vraiment creuser, le petit film a disparu. Faut-il s’inquiéter ou pas ? Y-en-aura-t-il d’autres ?

Habilement, l’autrice nous plonge dans le passé des personnages, notamment de Julia et de trois de ses amies. Elles étaient très souvent ensemble. Elles ont beaucoup partagé : les soirées, les vacances, es secrets, les fous rires, les mensonges, les amoureux …. Elles n’ont pas tout dit à leur famille … Il n’y a pas de raison de revenir sur le passé et pourtant tout cela n’est-il pas lié ?

Les questions sont nombreuses surtout lorsque d’autres événements et zones d’ombre perturbent le quotidien de Julia. Elle cherche, ne sait pas à qui faire confiance et vers qui se tourner. C’est difficile pour elle de tout gérer, d’autant plus que l’angoisse monte. D’abord chez son fils, puis en elle-même.

Tout n’est pas, à mon avis, tout à fait vraisemblable. Mais globalement, c’est un récit qui se tient, parfaitement ficelé et totalement addictif. Les personnages ne sont pas tous lisses et bien gentils. J’ai senti que plusieurs ne disaient pas tout mais difficile de savoir ce qu’ils cachaient. La vérité d’une page n’est pas celle de la suivante et Andrea Mara vous retourne comme une crêpe. Elle sait semer des indices pour que le lecteur envisage plusieurs hypothèses, elle nous égare volontairement.

Ce roman parle d’amitié, d’influence, de travail, de harcèlement etc. Tous ces sujets sont abordés avec doigté, sans trop en faire pour que la lecture reste abordable. C’est souvent vu par le prisme des ressentis de chacun et c’est intéressant car on n’est pas uniquement dans le factuel, mais également dans l’émotionnel. C’est bien écrit (merci à la traductrice) et les nombreux rebondissements ainsi que la montée en puissance de la tension au fil des pages maintiennent le suspense. Les chapitres courts donnent du rythme, on passe d’un fait à l’autre sans temps mort.

L’aspect psychologique n’est pas très approfondi, ce qui donne un texte très fluide et facile à lire. Dans les premières pages, on trouve la liste des différents protagonistes pour suivre sans problème cette histoire.

J’ai bien apprécié ce nouveau titre d’Andrea Mara. C’est prenant, ça se lit tout seul et on ne s’ennuie pas une seconde ! Je salue l’imagination de l’auteur et je la lirai encore !