"Metzger sort de son trou" de Thomas Raab (Der Metzger muss nachsitzen)


Metzger sort de son trou (Der Metzger muss nachsitzen)
Auteur : Raab Thomas
Traduit de l’allemand (Autriche) par Corinna Gepner
Éditeur : Carnets Nord (8 novembre 2013)
ISBN-13: 978-2355360749
310 pages

Quatrième de couverture

Willibald Adrian Metzger, restaurateur de meubles anciens, n a pas vraiment le profil du héros. Il ne boit pas de café, s évanouit quand il sent de la fumée de cigarette, n a ni voiture ni téléphone portable et a un faible pour les femmes plus âgées. Moqué pour son nom de famille (le « charcutier ») et pour sa timidité, il traverse la vie pour ainsi dire enfermé dans son atelier avec sa bouteille de rouge. Pourtant lorsqu en traversant un parc enneigé, il tombe sur le cadavre d un homme éborgné, le pacifique Willibald n a d autre choix que de se mettre à enquêter, d autant que la victime ne lui est pas inconnue : Felix Dobermann, son bourreau du temps de la cour de récré.

Mon avis

Il boit, il est plutôt « enveloppé », pas toujours rapide dans ses raisonnements et malgré ce portrait peu attirant (heureusement il restaure des meubles anciens et cela laisse à imaginer un homme méticuleux ce qui n’équilibre pas tout mais atténue un peu…), je sais déjà que j’aurai grand plaisir à le retrouver dès que les autres livres seront traduits (félicitations à Corinna Gepner qui a retranscrit à merveille ce personnage atypiques aux réflexions profondes) et édités en français.

Nous sommes donc dans le polar autrichien. Est-ce un nouveau genre ? Je ne pense pas. Ce qui l’est, c’est le brave homme qui va être le centre de l’histoire alors qu’il n’a rien demandé.
Il restaure des meubles anciens, a pour amie intime la divine bouteille, vit de rituels et d’habitudes jusqu’au jour où il se trouve nez à nez avec un cadavre qu’il connaît. Et là, de fil en aiguille (ou plutôt de petits papiers en crottes de chien), il va se retrouver à rencontrer ses ex camarades de lycée, ceux qui n’étaient pas tendres avec lui et dont il n’avait plus entendu parler. Sentant que quelqu’un tire les ficelles, il va malgré tout se « laisser  faire » tout en menant son propre raisonnement pour comprendre ce qu’on lui veut et surtout « pourquoi lui »…

Au-delà de l’intrigue en elle-même qui demeure intéressante mais pas forcément très surprenante, c’est l’écriture de l’auteur qui est purement jouissive. Mêlant habilement humour « Metzger est un défécateur pensant. C’est aux toilettes qu’il trouve la clarté, c’est là qu’il s’apaise et qu’il prend des décisions », remarques philosophiques « Savoir qu’on doit partir et savoir aussi que les empreintes de pas qu’on laisse sont des traces qui serviront à d’autres. », raisonnement de la marionnette ou de l’exécutant (Metzger) et du marionnettiste ou du cerveau (la personne qui tire les ficelles), l’auteur pèse chaque mot et ce livre se savoure car chaque phrase est importante. Les noms des différents individus à consonance autrichienne ne sont pas faciles à retenir mais on s’en sort ! Les « développements mentaux » de Willibald Adrian Metzger prennent des chemins tortueux. Son cerveau est organisé en « tiroirs » et il a parfois besoin de plus de temps que le commun des mortels pour réfléchir, oser faire du charme à une femme ou agir tout simplement. Un peu comme un diésel, une fois qu’il est lancé, c’est tout bon ! Et surtout, c’est un homme qui ne renonce pas. Non pas qu’il soit particulièrement courageux mais là, « on » est venu le chercher et il entend bien aller jusqu’au bout pour comprendre.
Les autres protagonistes, plutôt masculins dans l’ensemble, sont pour la plupart d’anciens condisciples ayant « vieilli ». En quelques lignes chacun est placé dans son présent, relié au passé, permettant au lecteur d’avoir une idée de leur évolution malgré une part d’ombre qu’il faudra extirper du noir pour tout cerner.
Il n’y a pas d’actions expéditives et de rythme effréné, tout avance au rythme de Metzger et ce n’est pas un rapide ….. mais il est dans la vie comme au travail : consciencieux et appliqué. Alors, il décortique, examine chaque fait, spécule sur les raisons qui poussent les hommes à agir de telle ou telle façon. Avoir été le souffre-douleur des autres lui a sans doute donné un recul sur les actes et un regard plus acéré.
Metzger est sorti de son trou pour notre plus grand bonheur mais aussi parce l’homme n’est pas fait pour vivre seul.
« Pourtant nous avons besoin les uns des autres, nous avons besoin de l’encouragement et du rejet, de la haine et de l’amour. Tous seuls, nous sommes des pièces de puzzle égarées. Seuls, nous sommes insignifiants. »

Une ambiance feutrée, un roman qui prend son temps mais pas de lassitude, de longueurs tant l’humour grinçant, l’ironie décalée apportent le sourire et offrent une bouffée de fraîcheur par leur aspect original.

"Zippo" de Mathieu Blais et Joël Casséus


Zippo ou Il était une fois dans l'oeuf
Auteurs: Mathieu Blais et Joël Casséus
Éditions: Kyklos (19 Mars 2012)
ISBN: 978-2-918406-24-2
170 pages

Quatrième de couverture

Dans une ville nord-américaine d'un avenir pas si lointain se prépare un grand sommet économique que le journaliste-militant Nuovo Kahid est chargé de couvrir. Quand l'économie va, tout va, dit-on. Mais les pornoputes disparaissent, les autorités se durcissent, les clochards claquent des dents et la ville tombe en ruine. Par-dessus le marché, une comète fonce sur la terre. Avait-on vraiment besoin de ce caillou sidéral pour annoncer sans crainte de se tromper que la première heure de la fin du monde avait déjà sonné ?

Mon avis 

Zippo, c’est un roman, en souhaitant que ce qui est évoqué dans ses chapitres ne reste, à tout jamais, qu’au stade de roman.
Zippo, c’est un briquet dont certains font collection. Un briquet ? Comme si tout pouvait brûler vite, très vite…. comme s’il suffisait d’une étincelle pour mettre le feu à ce qui couve…. entre autre la révolte….
Zippo, c’est un « coup de gueule », celui de deux auteurs qui tentent, en décrivant ce que pourrait devenir le monde si on ne faisait pas attention, de nous rappeler à nos valeurs. Celles des hommes qui veulent agir encore par eux-mêmes.
Zippo, c’est aussi le moyen de parler de l’échec de la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques) et de tous les peuples qui résistent.

« Personne ne comprenait ce qui se passait. Personne ne voulait comprendre. Personne ne s’indignait non plus. De la résignation seulement. Une curiosité de surface. »

Parfois, c’est plus facile de faire « comme si », de se boucher les yeux, de ne pas vraiment comprendre (alors qu’on « sait et qu’on voit »). C’est plus facile de se résigner, de rester dans son coin « après tout, on n’est pas si mal… et puis tout seul…. je ne vais pas changer la face du monde…. » plutôt que de lutter, de relever la tête, de se redresser, de parler, de dire « non, je ne veux pas de ça, j’aspire à autre chose »….

Nuovo Kahid doit couvrir le sommet américain Zippo, il n’a pas trop de détails mais il faudra faire au mieux. Parallèlement à cette manifestation, des morts inexpliquées, des tensions, des événements choquants … et en plus, la chute annoncée d’un météore ….
Même si Nuovo Kahid apparaît en filigrane dans l’histoire, celle-ci n’est pas vraiment « linéaire » enfin pas dans le sens où l’on peut trouver : un début, des situations qui évoluent puis une fin.
J’ai plutôt eu l’impression de différents « flashs », ce qui est moins facile à lire, car on n’est pas forcément attiré par la suite puisqu’il n’y en a pas vraiment.
Pornoputes, claquedents, crache-poumons, macoute, jus de cervelle, vont devenir des familiers de votre vocabulaire en parcourant ce livre.

Une écriture terrible de froideur, des mots qui claquent, des phrases courtes qui vous frappent comme autant de coups de poing pour vous faire réagir.
« Quelqu’un cria. Le son d’une alarme retentit. A l’intérieur. Dans sa tête. »
Un roman froid, pessimiste, reflet d’un monde de violence, de détresse, de peur, de terreur, d’errances …

Si je m’attache à l’écriture, à ce qu’ont voulu transmettre les auteurs, je me dois de reconnaître que leur œuvre est poignante d’un réalisme qu’on souhaite ne jamais voir arriver.

Si je m’attache au contenu, je peux souligner qu’il m’a dérangée, qu’il m’a interpellée… «Serais-je capable de réagir si… ? »

Si je m’attache à mes émotions, je suis mitigée. Une lecture qui m’apostrophe mais qui ne m’apporte pas de plaisir parce que j’aurais souhaitée, moi qui pense qu’il y a toujours moyen de trouver du positif, qu’une note, même petite, même minuscule, d’optimisme apparaisse ….

Il faut croire en l’homme sinon le monde mourra ….

PS: J'ai bien apprécié les références latines.

"Un pays à l'aube" de Dennis Lehane (The Given Day)


Un pays à l’aube (The Given Day)
Auteur : Dennis Lehane
Traduit de l'Anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet
Éditions :  Rivages/Thrillers (14 Septembre 2009)
ISBN : 978-2743621308
770 pages

Quatrième de couverture

L'Amérique se remet difficilement de la Première Guerre mondiale. De retour d'Europe, les soldats entendent retrouver leurs emplois, souvent occupés en leur absence par des Noirs. Mais l'économie est ébranlée, et la vie devient de plus en plus difficile pour les classes populaires. Sur ce terreau fleurissent les luttes syndicales et prospèrent les groupes anarchistes et bolchéviques, ainsi que les premiers mouvements de défense de la cause noire.

Mon avis

"Vous les Américains, vous n'avez pas d’ "histoire ". Pour vous, seul le présent compte. Maintenant, maintenant, maintenant..."
"Vous les Américains, vous avez toujours le mot « liberté »à la bouche, mais moi je ne vois que des esclaves qui se croient libres."

Dennis Lehane est un grand écrivain.
Quel que soit le genre dans lequel il écrit, il réussit à être captivant.
Ce roman est moins noir, moins torturé que ses autres écrits.
Plusieurs mois après avoir refermé ce livre, les personnages sont encore bien présents dans ma mémoire.

Nous sommes aux Etats-Unis, en 1918, à l’aube des années 20. Nous allons suivre une pléthore de personnages, tous différents, aux traits de caractères bien marqués. Suivant notre ressenti, nous nous attacherons à l’un ou à l’autre.
Tout au long de ce roman « politico social », les personnages vont se croiser, se quitter, se retrouver, tout en avançant chacun sur leur chemin, vers leur destin.
Destin, choix de vie ou sort subi ? Chacun d’eux va lutter à sa façon pour prendre en mains sa vie et en faire ce qu’il souhaite …
Oui … mais … vous le savez, tout comme moi … on ne décide pas de tout … le vol d’un papillon a des milliers de kilomètres peut changer le présent ici et maintenant … alors une explosion …
vous imaginez ….

Un joueur de base-ball (ayant réellement existé), un ouvrier noir, une belle irlandaise, un père et son fils policiers à Boston mais rarement d’accord vont vous accompagner dans cette découverte des Etats-Unis. C’est un portrait réaliste, fort, social, politique, historique (l’auteur s’est très bien documenté) mais aussi intime et respectueux d’une Amérique où le mot « différence » n’est pas vain que vous retrouverez dans ce roman.

On ne s’ennuie pas une seconde tant l’écriture de Dennis Lehane nous prend aux tripes, tant on veut savoir ce que vont devenir chacun de ces héros, qui, somme toute, sont des gens ordinaires mais aux idées « vraies » (dans le sens où ils se battent pour les idées auxquelles ils tiennent et qu’ils ne dérogent pas).

On les admire de combattre pour un idéal auquel ils croient. On suit l’histoire d’amour qui se tisse, si difficilement, douloureusement. On souffre pour ceux qui sont touchés par le racisme. On mène l’enquête avec les policiers. On a peur parfois. …. On …. On …. Oui: « On »….."On" est tellement pénétré par l’écriture puissante et forte de Dennis Lehane que l’on passe par toute une palette de sentiments, d'émotions et qu’on a des difficultés à laisser ce livre.

Ce n’est pas seulement une formidable fresque sociale. C’est un livre qui se respire, se sent, s’entend, se voit …. se vit …. Les descriptions sont telles (scènes, sentiments, caractères, ressentis des personnages .. ..) qu’il ne peut en être autrement.

Un coup de cœur !

"En attendant Bojangles" de Olivier Bourdeaut


En attendant Bojangles
Auteur : Olivier Bourdeaut
Éditions : Finitude(Juillet 2016)
ISBN : 978-2363390639
160 pages

Quatrième de couverture

Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur «Mr. Bojangles» de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n'y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis. Celle qui mène le bal, c'est la mère, imprévisible et extravagante. Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l'inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte.

Mon avis

C’est sur un air de jazz que se déroule cette histoire. Avant de commencer le livre, écoutez Nina Simone chantant Mr Bojangles…  Une mélodie enchanteresse, un peu mélancolique …. mais si belle, portée par une voix unique …..  

Le livre ressemble à cette musique : beau et triste à la fois, tragiquement amusant par certains côtés, comiquement dramatique par d’autres…. Le lecteur oscille entre le rire et les larmes, il est sur la corde raide, comme cette mère aux multiples prénoms qui joue avec la folie, qui porte sa vie comme un étendard, qui semble prête à basculer d’un moment à l’autre ….

Dans la première partie, c’est le jeune fils qui s’exprime avec ses mots d’enfant, ses incompréhensions, les inévitables quiproquos lorsqu’il prend les choses au premier degré etc… C’est drôle et vivant mais on sent poindre le futur et les difficultés qui ne manqueront pas d’arriver. Des passages en italiques nous présentent l’histoire des parents, leur rencontre sous le signe de l’humour avec des dialogues déjantés qui font mouche. On ne peut que tomber amoureux de telles personnes car la fantaisie les habite, emportant tout sur son passage. Mais où est la limite ? N’est-elle pas difficile à trouver, à cerner, comment garder ce fragile équilibre ?

C’est l’histoire d’un amour fou, d’un amour inconditionnel, bravant tout pour porter au plus haut le couple mais c’est aussi l’histoire d’un enfant qui est obligé de grandir dans une atmosphère particulière qui l’oblige à mentir à l’endroit comme à l’envers ….

Une écriture toute en tendresse, une délicatesse qui se lit en filigrane et un recueil magnifique d’émotions !


"La fille qui se faisait des films" de Yannick Dubart


La fille qui se faisait des films
Auteur : Yannick Dubart
Éditions : Fleur Sauvage (Avril  2018)
ISBN : 978-2378370183
240 pages

Quatrième de couverture

Après une attaque cérébrale, la quadragénaire Emma est obligée de partager une chambre d’hôpital avec une vieille dame. Celle-ci lui raconte des histoires étranges, évoquant la mort d’une belle opportuniste dans les années 50. L'affaire aura été classée mais Emma, intriguée, décide de la rouvrir... peut-être à ses dépends.

Mon avis

Emma, jeune femme quadragénaire, a eu un AVC et  à l’hôpital, elle partage sa chambre avec Marie-Ange qui se prend d’affection pour elle. Cette dernière est une personne âgée qui aime regarder la télévision et les séries mettant en scène des enquêteurs. Elle confie à Emma qu’elle sait qui a tué Chantal….. Mais bien sûr, elle doit confondre ce qu’elle visionne avec la réalité et mêler allégrement passé et présent …. C’est du moins ce que suppose Emma…. Vu que le crime dont elle parle semble dater de pas mal d’années….  Finalement, ce que cette mamie lui a dit lui trotte dans la tête et étant donné qu’elle ne peut pas reprendre le travail tout de suite, pourquoi ne pas profiter de sa convalescence pour essayer d’éclaircir tout ça ? D’autant plus qu’elle récupère quelques documents auprès des enfants de la vieille dame et que cela lui donne envie d’aller gratter un peu le passé…..

Construit d’une façon linéaire avec quelques rappels de faits antérieurs racontés  par les uns ou les autres, « La fille qui se faisait des films » est un roman policier dans lequel chaque titre de chapitre est un titre de film et où les références cinématographiques sont nombreuses. L’écriture de Yannick Dubart est très agréable : fluide et vive comme son intrigue où les événements s’enchaînent sans temps mort.  On sent, dès le départ, que cette espèce d’enquête va aider Emma à sortir de son marasme, de ses problèmes de santé, l’obligeant à aller vers les autres, à se bouger sans s’appesantir sur son sort.  C’est une excellente thérapie ! Parfois, elle doute d’elle-même. Sa maladie lui a peut-être laissé des séquelles, ne mélange-t-elle pas tout ?  Pourtant, malgré tout, elle continue d’interroger, de chercher l’air de rien. En parallèle, nous suivons son cheminement pour garder le lien ténu qu’elle a tissé avec sa fille qui est gardée par son ex-mari.

J’ai beaucoup apprécié ce roman. Les petits clins d’œil glissés ça et là rappelant tel ou tel film sont un vrai régal et le style est très plaisant.

"Effets papillon en noir et blanc" de Lieve Ericx et Issa


Effets papillon en noir et blanc
Auteur : Lieve Ericx et Issa
Éditions : Passion du livre (Février 2018)
ISBN : 979-1097531133
300 pages


Quatrième de couverture

Issa, jeune Nigérien dont je narre une partie de l’histoire grâce à son aide et à son vécu, arrive en Belgique come réfugié politique en 2008. Il se retrouve emprisonné dans un centre fermé. Un premier effet papillon fait entrer un duo étrange dans sa vie : Katty, cinquante-deux ans, célibataire, et son père, Théo.
Les dialogues d’Issa, qui décrivent ses sentiments personnels, écrits dans une police distincte, sont d’une importance primordial dans ce roman. Son histoire est vraie, tristement et invraisemblablement vraie. Le reste est fiction.

Mon avis

Il suffit d’une rencontre pour changer le cours d’une vie…. D’une vie  ou de plusieurs …

 Dans ce roman, le cheminement de Katty qui va décider d’aider Issa, va bouleverser plus d’une destinée. Pourtant personne n’aurait pu imaginer qu’un jour ces deux là fassent connaissance. Katty a une vie simple, qu’elle partage avec son père, Théo,  qui est un homme assez autoritaire. Depuis toujours, elle obéit et suit ses conseils quitte à en souffrir. Elle ne se pose pas de question, c’est ainsi, il lui a tout donné, il veille sur elle, elle lui doit le respect et ne peut pas déroger à ce qu’il demande voire impose. Il sait forcément ce qui est le mieux pour elle….

Jusqu’au jour où, suite à un concours de circonstances, Issa entre dans leur vie. Issa est nigérien, il pourrait, par l’âge, être le fils et le petit fils de Théo et sa fille. Elle se prend d’affection pour lui et « Père » ne manque pas de lui rappeler que ce jeune homme est un étranger, qui plus est un sans papiers…. Est-ce bien raisonnable de lui faire confiance, de lui offrir du temps voire plus ?

C’est la lutte de Katty pour sauver Issa que nous allons suivre dans ce très beau roman. Une lutte contre les autorités mais aussi contre l’autorité de son paternel. Elle va aller puiser au fond d’elle-même, malgré les doutes, malgré la peur, pour avancer encore et encore et agir pour un mieux être.

Ce livre est très bien écrit. Le style est fluide, très vivant. Chaque chapitre est précédé d’une belle citation et les commentaires d’Issa apportent une autre dimension à ce récit. La personnalité de Katty est très bien présentée. On va la voir « grandir » au fil des pages, s’affranchir de tout ce qui la bridait et penser par elle-même.  Jamais l’auteur ne s’impose en donneur de leçons, c’est simplement le partage d’une longue marche vers une autre vie ….

C’est un recueil que j’ai beaucoup apprécié. Son contenu  permet de croire en l’Homme et  nous rappelle que chaque personne que l’on croise est unique.  Le dessin de couverture est magnifique, plein de symbolique avec ce noir et ce blanc, ce papillon qui a pris de la couleur et qui s’envole et les deux traces de pattes de chien qui sont le premier lien …..




"La saison des feux" de Celeste Ng (Little Fires Everywhere)


La saison des feux
Auteur : Celeste Ng
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (5 Avril 2018)
ISBN : 978-2355846502
390 pages

Quatrième de couverture

À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents.  Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s'installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d'abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l'entente qui règne entre les voisins.

Mon avis

« L’appareil photographique, c’est l’œil au bout des doigts »

Qu’est-ce qui peut bien pousser Mia et sa fille à vivre de peu, en bohèmes, changeant de ville et même de région très régulièrement ? En agissant ainsi, Pearl, la jeune lycéenne, ne peut pas créer de liens solides, ni s’attacher à ceux qu’elle fréquente dans les établissements scolaires où elle prend des cours. Pourtant, cette fois-ci, sa mère lui l’a promis, elles vont se poser ! Shaker Heights semble le lieu idéal pour ça. Alors, comme à chaque fois, il faut trouver un logement pas trop cher et un petit boulot. Car Mia est artiste photographe (c’est d’ailleurs pour cela qu’elle bouge souvent, dit-elle, lorsqu’elle change de projet, elle éprouve le besoin de déménager) et si ses clichés sont excellents, ils ne suffisent pas vraiment à assurer un revenu stable.

Shaker Heights, c’est une ville communautaire où ceux qui vivent là se sont installés en toute conscience. Tout est lisse (en apparence), sérieux, calme, «appliqué », poli et policé….. Quand on vient de Shaker Heights, on est bien vu à l’école, on a un bon niveau etc… et on fait de bonnes actions…. Alors Madame Richardson qui a un petit appartement disponible dans une maison, va accueillir, les bras grands ouverts évidemment, les deux nouvelles arrivantes. Des liens vont alors se créer entre les deux « familles » qui n’ont, pourtant, rien ou presque, en commun…..et les bouleversements vont arriver, petit à petit….. 

Ce roman est à la fois une étude sociale d’un microcosme et un thriller dans le sens où des drames vont survenir, à commencer par celui qui est présenté dans les premières pages et qui donne lieu à un retour en arrière pour expliquer comment on a pu en arriver là…

L’écriture de Celeste Ng est sublime, délicate et fascinante (bravo et merci à Fabrice Pointeau pour la traduction) . Elle dégage « un je ne sais quoi » qui vous pénètre au plus profond. 
« Pour un parent, un enfant n’est pas une simple personne : c’est un endroit, une sorte de Narnia, un lieu vaste et éternel où coexistent le présent qu’on vit, le passé dont on se souvient et l’avenir qu’on espère. 
Les personnages qu’elle présente sont finement décrits, tant dans leur caractère, que leur parcours de vie et cela permet de les comprendre, de les accepter tels qu’ils sont. Elle n’envoie pas toutes les informations d’un coup, d’un seul, non, c’est bien plus subtil, les éléments apparaissent un à un. Le rythme n’est pas trépident, les actions et rebondissements ne sont pas légion mais tout s’installe et s’éclaire au fur et à mesure. Il y a quelques chose qui m’a beaucoup plu, c’est la place donnée aux photographies de Mia. Lorsque l’auteur présente ces  images, on « les voit », c’est inimaginable de réalisme. Pourtant, on n’a pas l’impression d’une description par le menu, c’est plutôt l’expression d’une atmosphère, la présentation  d’un « paysage » qui se construit et prend vie  sous nos yeux…..

J’ai vraiment beaucoup apprécié cette lecture. Les rapports humains dans ce quartier semblent définis par le respect de tous et de chacun, mais lorsqu’on creuse, on s’aperçoit vite que ceci n’est valable que si on reste « dans la norme ». Et Izzie, la cadette de la fratrie Richardson ne rentre pas dans « le moule » alors, forcément, elle dérange….et elle apporte de la fantaisie, de la fraîcheur dans cet univers de Shaker Heights qui se veut aseptisé. C’est follement amusant quand au détour d’une remarque qu’elle fait, on visualise les voisins, lèvres pincés, yeux écarquillés, se demandant quel est cet ovni  qui ose….  Mais elle n’est qu’un exemple, parce que, finalement, sous une apparence tranquille, certains des  protagonistes ont des envie de vivre autre chose ou différemment …. Mais franchiront-ils le pas ? Quelques uns peut-être ….. En général, je n’aime pas les « fins ouvertes » mais là, j’ai trouvé que cela collait parfaitement au récit, cela ne pouvait pas être autrement, comme si Celeste Ng choisissait de laisser ceux qu’elle a créés prendre leur destin en main ….

C’est un livre que je conseille vraiment et je pense que je ne perdrai pas de vue cet écrivain.