"Double amnésie" de Céline Denjean


Double amnésie
Auteur :  Céline Denjean
Éditions : Marabout / BlackLab (24 Avril 2019)
ISBN : 978-2501138437
465 pages

Quatrième de couverture

Le jeu de piste ne fait que commencer, mais sache qu'il te réserve plein de (mauvaises) surprises... Qu'est-ce qui a poussé la fragile Abby Le Guen à tuer son mari ? Pourquoi est-elle désormais murée dans le silence ? Parallèlement, Manon, soeur jumelle de la gendarme Eloïse Bouquet, fait l'objet d'un harcèlement et de menaces. Quel sombre individu se cache derrière ces agissements et quel but poursuit-il ? Eloïse se lance alors dans une contre-enquête.

Mon avis

Excellent !!!

Avec ce nouveau titre, Céline Denjean a su totalement se renouveler et nous offre un récit mené de main de maître. De plus, elle a réussi à mettre à nouveau en scène quelques-uns de ses personnages et elle les a parfaitement intégrés dans l’intrigue qu’elle présente.

L’histoire se déroule sur trois pôles.
Manon, la soeur jumelle de la gendarme Eloïse Bouquet, est harcelée et menacée, elle vit seule avec ses enfants et appelle sa frangine à son secours.
Abby Le Guen, artiste peintre anglaise, vient de tuer son mari, un médecin renommé, alors que rien ne le laissait présager.
L’œil, sorte de corbeau qui révèle des aspects cachés à Manon et Abby pour les déstabiliser, s’exprime, lui, à la première personne.

Les titres de chapitres assez gros et en gras, nous renseignent sur la temporalité et les personnes concernées. J’ai apprécié cette façon de faire car il n’y a pas surnombre de dates (ce qui aurait fait trop et n’aurait rien apporté) mais les moments évoqués sont situés par rapport au meurtre de Yohann Le Guen et c’est parfait. On remonte également dans le passé par l’intermédiaire des pensées des uns ou des autres et dans ce cas, les scènes décrites sont en italiques. Donc la forme du texte est parfaitement claire, limpide. De plus, il n’y a pas pléthore de protagonistes et tout est facile à suivre.

Ce roman est très intéressant, il parle de sujets graves, des liens dans les familles, dans les établissements scolaires, entre voisins, entre employés et patrons. L’auteur sait exprimer le mépris ressenti par certains, la toute puissance pour d’autres. Elle nous rappelle combien l’adolescence est une période difficile où les jeunes se cherchent. Elle évoque ces personnes respectables, au-dessus de tout soupçon qui peuvent être des prédateurs dangereux. Est-ce qu’on ne voit que ce qu’on veut voir ? Est-ce qu’on ferme les yeux parfois parce qu’on ne peut pas croire que quelque chose soit possible ?

Céline Denjean, avec une écriture vivante, précise, quasi chirurgicale, nous introduit dans plusieurs familles. Avec un phrasé rythmé, un style acéré, elle plante un décor, une ambiance. Quelques-uns se remémorent le mal-être, les non-dits, les sous-entendus cachés, d’autres ont tout oublié. Comme si leur cerveau s’était déconnecté sous trop de charge émotionnelle… Est-ce ainsi ? Est-ce qu’on met des pages vierges sur les souvenirs douloureux pour les effacer ? L’auteur a dû se documenter et ce qu’elle dévoile sur la mémoire est captivant. Cela complète à merveille son intrigue et donne une justification précise à certains faits.

Dans la première partie, elle installe le contexte, dans une Bretagne aux paysages sauvages. Elle prend son temps, pour que chacun de nous s’imprègne de ceux qu’elle nous présente. Chez les Le Guen : Abby, la mère de famille d’origine anglaise qui n’a pas trouvé sa place. Son mari, ambitieux, qui porte la famille à bouts de bras, leurs deux enfants qui vivent dans le luxe et sont jalousés par leurs camarades, leur employée de maison discrète et efficace. Chez les jumelles : Eloïse et Manon, une relation conflictuelle, un amour complexe, compliqué les unit et les sépare à la fois. Ce n’est pas le classique « dominant-dominé » que l’on retrouve lors des gémellités, c’est plus approfondi avec une approche psychologique fine et intelligente. Rancœurs, jalousies, comparaisons, besoin d’exister seule. C’est avec doigté et intelligence que Céline Denjean nous explique le tumulte intérieur ressenti par chacune.  Là aussi, elle a dû se documenter ou observer. Pour les deux familles, le poids du passé est lourd, très lourd et aura des répercussions sur le présent. On sent dès le début du livre que certains ne disent pas tout, qu’il faudra un éclairage complémentaire pour que l’on comprenne. Les questions se bousculent en nous, les interprétations diverses et variées se succèdent, le doute s’insinue. On n’ose imaginer le pire, l’indicible, l’inconcevable et pourtant….

Je suis rentrée dans ce recueil pour ne plus en ressortir. Je n’avais qu’une envie lire lire et encore lire quitte à dormir moins. Je n’ai pas vu le temps passer. J’ai été fascinée par la toile d’araignée tissée, par l’enchaînement de tous les faits sans une fausse note.  Céline Denjean a réussi magistralement un thriller psychologique de qualité. Peu de violences physiques mais des traumatismes mentaux très réalistes qui nous rappellent combien certaines personnes, et souvent celles dont on ne se méfie pas, peuvent être manipulatrices.

Une lecture coup de cœur !


"Luc Marvin / Les sirènes de Porto" de Toni Praxède


Luc Marvin : Les sirènes de Porto
Auteur : Toni Praxède
Éditions : LBS (21 Mars 2019)
ISBN : 978-2490742028
170 pages

Quatrième de couverture

Les sirènes de Porto relate les tribulations de Luc Marvin, homme de main. Investi d'une mission à caractère personnel, il affronte ici son passé par le « nettoyage sans compromis » de son présent.

Mon avis

Voilà un livre qui décoiffe et qui surprend ! Et c’est bien agréable.
Tout commence sur un ton endiablé dans un langage plus que familier. Sur le coup, ça désarçonne puis très rapidement, on sent la pointe d’humour et d’ironie sous les mots qui se veulent parfois provocants. C’est Luc Marvin qui s’exprime et il n’a pas la langue dans sa poche, c’est le moins qu’on puisse dire.

Puis arrive la deuxième partie et les suivantes, le phrasé se calme.  On va alors découvrir comment Luc Marvin en est arrivé là où il est : dans une belle poisse soit dit en passant. Le récit devient plus classique, le rythme moins rapide dans la présentation des faits (pour autant, il n’y a pas de temps mort). On « visionne » le quotidien d’un homme de main, ses liens avec ses commanditaires, ses rapports avec ses « clients ». Ce n’est pas de tout repos mais on sent bien qu’il lui faut une vie comme celle-ci pour exister, être heureux.

Je pense que l’auteur a dû énormément s’amuser pour écrire ce roman. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il y a, à mon avis, de la recherche dans le vocabulaire et le style pour être en adéquation avec les différents personnages et l’atmosphère qu’il a voulu évoquer.

J’ai beaucoup aimé les titres et les dessins introduisant les quatre séquences de cette histoire. J’ai trouvé cela bien choisi et en phase avec le contenu. Un recueil divertissant qui sort de l’ordinaire.


"Duo fatal" de Patrick S. Vast


Duo fatal
Auteur : Patrick S. Vast
Éditions : Le Chat Moiré éditions (2 Mai 2019)
ISBN : 978-2-9561883-2-2
256 pages

Quatrième de couverture
Le Dr Francis Lesigne et son assistante Geneviève travaillent ensemble depuis trente ans. Leur relation est toujours demeurée sur le plan strictement professionnel. Pourtant, quand Geneviève annonce au praticien qu’elle va quitter la région et démissionner de son emploi, il ne peut s’y résoudre.

Mon avis

Geneviève est depuis trente ans ; l’assistante fidèle et efficace de Francis Lesigne, un bon chirurgien-dentiste. Elle a commencé comme secrétaire puis au vu de ses solides compétences, son rôle a évolué. Elle s’occupe de la comptabilité, a installé un système de prise de rendez-vous en ligne et elle assiste le patricien auprès de ses patients, préparant les instruments, devançant ses besoins lors de ses interventions. Une vraie perle et une très bonne entente entre les deux, pas besoin de beaucoup de mots. A plus de cinquante ans, cette femme pourrait se contenter de cette vie, somme toute bien remplie. Mais il lui manque un petit quelque chose et férue d’informatique, elle fréquente assidûment les sites de rencontres. Jusqu’au jour où ….. Il s’appelle Norbert, il a soixante ans, il habite Grasse et après plusieurs échanges par mails, ces deux-là se sont rencontrés…et ils ont envie d’une route à deux …

Geneviève doit donc se décider : il lui faut annoncer à son patron qu’elle va le quitter pour rejoindre celui qu’elle aime dans le Midi. Elle appréhende sa réaction et ne sait pas vraiment comment s’y prendre. Le lecteur suit ses atermoiements jusqu’à ce qu’elle se décide. Abasourdi, son chef est plutôt déstabilisé par son annonce. Une fois la surprise passée, un plan machiavélique se met en place dans son esprit. Il se décide à agir. Ses raisons ne sont probablement pas les bonnes mais dans son esprit, il n’y a pas d’autres solutions. Son but est de continuer de travailler avec Geneviève et de prouver à cette dernière qu’elle se fourvoie en voulant le quitter.

A partir de ce moment-là, les rapports entre les différents protagonistes vont se modifier. On a donc le dentiste, son aide et le compagnon de celle-ci. Puis deux amis de Francis : un médecin et un avocat, des policiers (dont un qui ne travaille plus) et un saxophoniste aveugle. Ces gens se croisent, s’interpellent, s’écoutent, se comprennent ou pas…. Parfois, l’un ou l’autre restent sur ses positions. Ce qui est intéressant, et que l’auteur présente bien, même si cela reste superficiel, c’est de voir comment une situation difficile peut fragiliser une personne, changer ses perceptions, la pousser à bout et l’emmener très loin.
Avec une écriture fluide et un style vif, Patrick S. Vast nous entraîne dans un roman très agréable à lire. Par l’intermédiaire d’une situation « ordinaire », il développe une intrigue qui semble assez simpliste dans un premier temps avant de s’étoffer sur le dernier tiers. Les différents personnages sont intéressants à découvrir, notamment parce qu’ils offrent des approches variées des événements, des personnes. Chacun réagissant avec ce qu’il est, ce qu’il peut ressentir en fonction de son vécu.

Un bon petit roman comme on les aime lorsqu’un après-midi pluvieux vous oblige à rester chez vous. Quoi de mieux pour passer un bon moment ?




"La louve de Sibérie" d'Amadeo Alcacer


La louve de Sibérie
Auteur : Amadeo Alcacer
Éditions : Santa Rosa (30 Avril 2019)
ISBN : 978-1096472155
250 pages

Quatrième de couverture
A Moscou, un boucher découvre trois corps dans la chambre froide de son commerce. Les jeunes femmes, poignardées, ont été horriblement mutilées. L’enquête est confiée au commandant Maïakovska et ses collaborateurs, les inspecteurs Nikola Komarov et Viktor Oblomov, de l’unité 4 de la M.U.R, la police criminelle. La résolution de ces meurtres semble complexe d’autant qu’un faisceau de preuves indirectes mène tout droit au Clan de Berovo, une organisation criminelle tentaculaire qui fait appel pour ses règlements de comptes aux meilleurs assassins du pays.

Mon avis

L’art de tuer était devenue une seconde nature.

Amadeo Alcacer a quitté l’Amérique du Sud et son atmosphère pour nous entraîner cette fois-ci dans un pays plus froid : la Russie. Il nous présente une intrigue travaillée où corruption, mensonges, trahisons, perversité sont en première ligne.  J’aurais envie d’écrire qu’il nous démontre que « homo hominis lupus est » (l’homme est un loup pour l’homme). En effet, dans son roman, chaque personnage ne peut compter que sur lui-même tant les autres peuvent être manipulateurs, retors, en déformant la réalité ou en la percevant (volontairement ou non) d’une autre façon que ce qu’elle est. Cela met le lecteur dans une position trouble. Il pense, il imagine et ses perceptions peuvent être rapidement déstabilisées. J’ai trouvé cela particulièrement bien mis en place, réussi et captivant.

Trois jeunes femmes assassinées et mutilées ont été retrouvées dans la chambre froide d’un boucher. Les enquêteurs doivent mener l’enquête et mettre de côté leurs problèmes personnels, les relations parfois difficiles pour résoudre ce mystère avant qu’éventuellement, le tueur ne frappe à nouveau.

C’est le commandant Natalia Maïakovska qui mène l’enquête, aidée de Nikola Komarov et Viktor Oblomov. Elle a quitté les services secrets mais elle n’a rien perdu de sa sagacité, elle « sent » les choses. Dans un espèce de ballet parfaitement réglé, ils ont chacun leur rôle, leurs méthodes pour résoudre l’affaire qui s’avère plus complexe qu’il n’y paraît. Le boucher pourrait être le coupable-disons- idéal mais est-ce que c’est aussi simple qu’il y paraît ? Qu’en est-il de cette organisation secrète qui semble concernée par ces meurtres ? Qui tire les ficelles et pourquoi ?

C’est une narration à plusieurs voix qu’il nous est donné de découvrir. On suit différents protagonistes et un individu qui parle à la première personne. Ce dernier décrit le pays, les guerres, les conséquences des exactions sur les habitants, les réactions et l’évolution de certains face à la criminalité et comment celle-ci est devenue plus « discrète ». « La criminalité était redevenue invisible, souterraine, comme du temps de l’Union Soviétique. » Il parle également du poids de l’éducation. Comment, de plus en plus, au fil du temps, il s’est senti, fort, intouchable…. « Je n’avais pas peur de la mort, et je n’avais pas peur de la donner car … Tel était mon héritage. » J’ai particulièrement apprécié ces passages très bien construits et écrits « au scalpel », montrant la froideur, le détachement et la détermination de la personne qui s’exprime.

L’écriture et le style de l’auteur sont puissants, profonds, il ancre son récit avec froideur dans un réalisme qui fait frissonner. Prévoyez une tasse de thé russe pour le lire car une fois lancé, vous n’aurez pas envie d’arrêter !

"Tangerine" de Christine Mangan (Tangerine)


Tangerine (Tangerine)
Auteur : Christine Mangan
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Manceau
Éditions : Harper Collins (2 Mai 2019)
ISBN : 9791033902270
320 pages

Quatrième de couverture

Tanger, 1956. Alice Shipley n’y arrive pas. Cette violence palpable, ces rues surpeuplées, cette chaleur constante : à croire que la ville la rejette, lui veut du mal. L’arrivée de son ancienne colocataire, Lucy, transforme son quotidien mortifère.

Mon avis

Machiavélique !

Tanger, 1956, le Maroc est en pleines démarches pour l’indépendance. Il fait chaud, il y a beaucoup de monde. Alice est installée là-bas avec John, son mari. Orpheline, elle n’a plus qu’une tante qui l’aide à gérer sa fortune. Alice sent que son couple bat de l’aile, d’ailleurs connaît vraiment son époux, ses activités ? Ne s’est-elle pas mariée un peu vite, John était-il attiré par elle ou par son argent? Elle s’est peu à peu repliée sur elle-même. Oppressée, angoissée, fragilisée, elle a sans cesse l’impression d’être observée.

Elle a étudié aux Etats-Unis, à Bennington où elle partageait une chambre avec Lucy. On devine que quelque chose de grave les a éloignées mais il faut attendre presque la moitié du roman pour le savoir. Lucy débarque à Tanger et le peu d’équilibre qu’avait Alice est mis à mal par la présence de cette « amie ». Un espèce de jeu de chat et souris va s’établir entre les deux femmes. Elles se guettent, essaient d’anticiper ce que va faire l’autre. John lui, ne comprend pas ce qui s’établit….Il est tellement sûr de lui, imbu de sa personne qu’il ne voit rien….

Toxicité, manipulation, perversité de l’âme humaine…. Au cœur de Tanger, ville qui tient une place prédominante dans ce livre, un presque huis clos anxiogène se déroule sous nos yeux.

Lucy et Alice prennent la parole tour à tour en disant « je ». Le prénom annoncé en début de chapitre permet de les différencier, les propos également mais le style n’est pas assez « marqué » pour montrer que les caractères sont à l’opposé. C’est dommage. On sent la tension qui augmente de page en page, l’étau qui se resserre …

L’écriture est fluide (merci à la traductrice). Le rythme m’a paru un peu irrégulier comme si les descriptions de l’atmosphère prenaient trop de place. Je me suis demandée si ce n’était pas volontaire pour que l’attention du lecteur baisse et que l’auteur installe un nouveau traquenard …


J’ai trouvé cette lecture intéressante, c’est un bon roman, même si parfois, j’ai eu un sentiment de déjà-vu.

"La garde républicaine" de Sébastien Rozeaux


La garde républicaine
Auteur : Sébastien Rozeaux
Éditions Globophile (17 Janvier 2017)
ISBN: 979-10-94423-05-9
170 pages

Quatrième de couverture

Le 1er mai, à Paris, une fête citoyenne est organisée par le président. Un coup de feu sème la panique et embrase la République. Cinq personnages sont pris dans le tumulte, leurs vies bousculées par la course folle des événements se croisent au risque de se confondre, charriant avec elles une réflexion contemporaine sur le sens du politique et de l’engagement.

Mon avis

C’est le 1 er Mai et une fête est organisée par le Président Français. Ce sera Place de la République.
La République ? Certains trouvent que ce lieu est bien mal choisi car la république n’est plus ce qu’elle était… Quelqu’un tire sur le chef de l’état (qui s’en sort bien) et des vies vont être bouleversées.

C’est ce déséquilibre qui est présenté dans ce court roman, coup de poing (coupe de gueule ?)

Cinq des personnes, dont le quotidien va être bouleversé, s’expriment en livrant leurs pensées. Les faits graves, auxquels ils sont confrontés, les obligent à se remettre en cause. Où en sont leurs convictions, sont-ils toujours sur la bonne voie, ont-ils agi réellement en adéquation avec leurs convictions ? Que signifie « être engagé en politique » ? Comment défendre les causes auxquelles on croit sans se perdre dans d’inutiles débauches d’énergie ? Que faut-il faire pour être entendus ? Un anarchiste est-il un paria, un homme dangereux ou une personne qui essaie de lutter, de convaincre avec les moyens du bord ? Que faire lorsque vous êtes poussé dans vos retranchements, mis en face de vos propres contradictions ?

Ce sont toutes ces questions, et bien d’autres encore, qui sont abordées au fil des pages. Avec une écriture pointue, précise, et certains courts passages, sans ponctuation, qui font penser à une pensée poétique et douloureuse, l’auteur nous livre une réflexion contemporaine sur la société, la politique et les dérives des esprits en ébullition de ceux qui ne s’y retrouvent pas.

Le format du recueil, le nombre de pages sont parfaitement adaptés à un sujet délicat traité avec doigté.

"London Nocturne" de Cathi Unsworth (Without The Moon)


London Nocturne (Without The Moon)
Auteur : Cathi Unsworth
Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet
Éditions : Rivages Noir (1 er mai 2019)
ISBN : 978-2743647674
385 pages

Quatrième de couverture

Londres, février 1942. La ville est sous le régime du couvre-feu. Au milieu des ruines et des bombardements, une vie nocturne continue dans les pubs, clubs etc. Des lieux où se presse une population avide d’échapper à la guerre. L’inspecteur Greenaway, connaît cette faune par cœur. Mais il y a autre chose : dans la nuit, un tueur sème la panique en tuant et mutilant ses victimes…


Mon avis

Ce livre est pour moi une réussite pour plusieurs raisons que je vais m’empresser de partager et d’expliquer le mieux possible.

J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire (merci à la traductrice). La forme et le fond sont en adéquation avec les faits exposés, l’époque évoquée. Il n’y a pas de faux pas, tout se tient. On se promène dans Londres, en 1942. On entrevoit les petites frappes, les magouilles variées pour s’en sortir, les décisions prises, les difficultés quotidiennes, la vie des ouvriers, celle des plus riches et de ceux qui doivent lutter chaque jour. On visite les pensions de famille, les pubs, les clubs plus ou moins huppés, les familles. On respire l’odeur des cigarettes de contrebande, on sent le froid et l’humidité qui s’insinuent dans chaque pore de notre peau.

L’écriture est soignée, complète, de qualité. Evénements, personnages, atmosphère de cette période (la guerre, le couvre-feu et la vie qui continue malgré tout vaille que vaille), ambiance, relations entre les individus, tout est précis, ciblé, dosé à la perfection. On ne ressent aucune lassitude. On est au cœur de l’action, que ce soit la météo, les lieux, les personnes, on s’y croirait !

Inspirés de faits réels (les notes de l’auteur sur ses sources en fin de roman sont très intéressantes et l’aspect musical dont elle parle également), romancés juste ce qu’il faut. On voit que le travail de recherches mené par Cathi Unsworth a été minutieux, intelligent, et que chaque document a été exploité avec finesse, ne laissant aucune place au hasard. Comme tout est crédible, le mélange de réalité et fiction est vraiment bien mené !

Les protagonistes sont étoffées, représentatifs de leur état. La vie pendant la guerre n’était pas simple et chaque difficulté était multipliée par cinq ou dix. Ce roman nous présente diverses conditions de vie, les choix de chacun, par défaut parfois parce qu’il est difficile de faire autrement pour subsister. J’ai été frappée par la décision d’une jeune femme d’utiliser son corps car c’était le seul moyen d’avoir de quoi payer sa chambre…Quelle détresse ! Pourtant, on ne tombe pas dans une atmosphère à la Zola. Certains nous permettent d’espérer comme ce jeune garçon qui souhaite s’initier à la magie. Le caractère de l’inspecteur Greenaway qui mène l’enquête est présenté avec minutie par petites touches, on le sent de plus en plus présent, palpable et j’ai le souhait de le retrouver dans un prochain titre.

Enfin l’intrigue en elle-même est captivante car plausible, bien amenée et construite intelligemment. Elle donne envie d’aller plus loin, de comprendre le comportement des hommes qui commettent de telles exactions. Dans quel terreau s’ancrent les raisons sordides d’agir ainsi ? Pourquoi ? Quel plaisir peut-on avoir à donner la mort ? A jouir de la souffrance des autres ? De tout temps, des êtres-dits humains- ont profité de leur force, de circonstances troubles pour être le bourreau de ceux qui croisaient leur route, dans quel but ? Qu’est-ce qui les a amenés à agir ainsi ?

Avec un aspect psychologique qui complète l’évocation des faits, c’est donc un ensemble absolument équilibré qu’il nous est donné de découvrir par l’intermédiaire d’une plume agréable et fluide, avec ce qu’il faut de rebondissements pour maintenir l’attention, le rythme et l’intérêt.

Ce recueil m’a offert un voyage dans le temps et l’espace que j’ai beaucoup apprécié.