"Mexico bronco" de Patrick Amand


Mexico bronco
Auteur : Patrick Amand
Éditions : du Caïman (9 Juin 2020)
ISBN : 978-2919066834
172 pages

Quatrième de couverture

En acceptant de partir à la recherche du fils d'un patron du CAC 40 évaporé dans la nature mexicaine, Eneko Aggiremutxeggi - avocat radié du barreau reconverti dans les enquête et filatures douteuses - ne s'attendait pas à un tel périple. En ce mois de février 2001, au beau milieu de la caravane de l'EZLN, l'Armée zapatistes de libération nationale, l'enquêteur basque aux méthodes peu orthodoxes, se retrouve embarqué dans un road-movie zapatiste improbable...

Mon avis

Voilà un petit polar qui décoiffe !

Eneko Aggiremutxeggi, il a un nom imprononçable mais c’est normal, il est basque ! Après quelques soucis avec le barreau, Eneko (oui, je vais me contenter de son prénom) a pris les chemins de traverse : il est devenu détective. Pas vraiment dans les clous, ses méthodes sont ce qu’elles sont…. Un gros magnat du haricot le contacte et lui confie une mission au Mexique, tous frais payés. Ce qu’il doit faire ? Trouver le fils de la famille qui est parti étudier à Mexico et qui ne donne plus de nouvelles. Eneko se rend donc là-bas pour mener l’enquête.

Ce pourrait être simple mais le contexte est difficile. Le récit se déroule en 2001. A cette époque, le mouvement zapatiste est en pleine activité. Je ne vais pas refaire l’histoire, mais il est malgré tout important d’avoir une idée du contexte. Rafael Sebastián Guillén Vicente, dit « sous-commandant Marcos », est un militant altermondialiste mexicain qui a été le porte-parole de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). A la fin des années 80, il a pris fait et cause pour les Indiens du Chiapas. Beaucoup d’autres, comme eux, n’avaient plus droit à la parole. Marcos a su les rassembler pour l’EZLN. Début 2001, Marcos et les Zapatistes ont décidé d’une longue marche de trois mille kilomètres en direction de Mexico pour rencontre le président de la république et reprendre les négociations sur les droits des indiens interrompues en 1996. La marche devait être pacifique mais ce n’est jamais aussi simple que ça. De nombreuses personnes, les mouvements de foule, les éléments perturbateurs qui se glissent ça et là et vous voyez l’ambiance. En plus, lorsqu’on s’oppose au pouvoir politique en place, on a tout de révolutionnaires et on est considéré comme tels.

C’est dans cette atmosphère un tantinet électrique, dans un pays où la pauvreté transpire, qu’Eneko va se faufiler, se glisser et essayer de se renseigner incognito. C’est sans compter son côté imprévisible, rebelle et spontané. Il a le langage fleuri, brut de décoffrage et les attitudes qui vont avec. Alors forcément, il va se retrouver à faire des rencontres improbables, certaines plutôt bénéfiques, d’autres plutôt dangereuses. Il sera obligé de jongler entre tout ça, de se cacher, d’observer, de découvrir quand même ce qu’il est advenu du jeune étudiant qu’il recherche. Le contexte est bien choisi, riche, décrit avec précision. A l’étranger, il faut se plier aux codes de vie du pays, pour ne pas avoir d’ennuis et Eneko s’en rend compte rapidement. Même s’il n’en a pas envie, il doit se plier à certaines exigences….

Le rythme est vif, rapide. L’écriture endiablée, teintée d’ironie et d’humour, aborde pourtant de vrais problèmes. C’est probablement dans ce phrasé que réside la force de l’auteur. L’air de rien, il touche à des sujets graves, démontre que les hommes peuvent sembler « légers », voire « détachés » et être de vrais gentlemen (n’est-ce pas Eneko page 155 ?). J’ai aimé cet équilibre entre le fait de toucher du doigts de vrais problèmes de société et l’homme qui les regarde sans se prendre au sérieux. Son attitude permet de dédramatiser les situations, de penser qu’il y a toujours une solution, de rester optimiste et on en a bien besoin !

J’ai été conquise par ce recueil. Il apporte une bouffée de fraîcheur, de la couleur dans le monde des romans noirs avec son petit côté décalé, ses personnages atypiques et attachants.Et toutes les allusions à Hubert-Félix Thiefaine (toute ma jeunesse) sont un plus !

NB: la photo de couverture est superbe !

"Défendre Jacob" de William Landay (Defending Jacob)


Défendre Jacob (Defending Jacob)
Auteur: William Landay
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Philippe Mothe
Éditions : Michel Lafon (11 octobre 2012)
ISBN: 978-2749917375
444 pages

Quatrième de couverture

Depuis vingt ans, Andrew Barber est procureur adjoint du comté de Massachusetts. Admiré par ses pairs pour sa combativité au tribunal, respecté de la communauté, il est aussi un père de famille heureux, veillant sur sa femme Laurie et leur fils Jacob. Quand un crime atroce secoue la quiétude de sa petite ville, c’est la foudre qui s’abat sur lui : son fils de 14 ans est accusé du meurtre d’un camarade de classe. Andrew ne peut croire à la culpabilité de Jacob et va tout mettre en œuvre pour prouver son innocence.

Mon avis

Si vous en êtes capable (moi, je n’y arrive pas…), ne lisez pas la fin de ce livre en premier….
C’est vraiment un excellent thriller psychologique et vous ne verrez pas le temps passer….donc la fin arrivera bien assez vite…

Savons-nous jusqu’où nous sommes capables d’aller par amour pour nos enfants ? Serions-à même de nier l’évidence, même placés face à des preuves indiscutables ? Serait-ce que l’amour rend aveugle et nous donne la propension de tout excuser, tout pardonner, tout comprendre ? Jusqu’où le passé conditionne-t-il le présent ? Que porte-t-on, en nous ; comme gènes « positifs ou négatifs », quelle est la part de l’hérédité, de l’éducation, de l’enfance et du milieu dans lequel on vit dans ce qu’on est, dans ce qu’on devient?
Toutes ces questions transparaissent en filigrane dans les quatre cent quarante-quatre pages de ce roman….
On sent les interrogations, la douleur, la souffrance des parents face à ce dilemme « Notre fils est-il l’assassin ou pas ? » Jusqu’où croire en lui, jusqu’où aller pour le défendre, le protéger….

L’histoire est racontée à la première personne par le père de Jacob, procureur de son état, mis en disponibilité car il ne peut suivre une affaire à laquelle un membre de sa famille est mêlé.
Il explique l’enquête, enfin ce qu’il en sait, les démarches qu’il fait de son côté, le procès de son fils. Il décortique la famille, son couple en crise face à cette situation, les réactions des voisins, collègues, amis, ceux qui restent fidèles, ceux qui vous lâchent, la difficulté à vivre normalement, ne serait-ce que pour aller faire les courses…. Tout se déroule sur plus d’une année, ce qui permet de voir l’évolution des relations entre les différents individus.
Insérée ça et là, dans une police de caractères différente, la retransmission d’extraits d’un procès: seulement les dialogues, brefs, incisifs, sans aucun commentaire…. Cela donne une construction particulière à ce roman car on suivra simultanément un passé proche et un autre un peu plus lointain….

Andy, le père, est persuadé que son fils ne peut pas être coupable, Laurie, la mère, s’interroge, elle a peur, peur d’avoir engendré un monstre ? Peur d’avoir raté quelque chose dans son éducation ? Jacob, le fils, accusé, c’est l’ado un peu je m’en foutiste, qui se dit qu’il n’est pas réellement concerné par tout ce remue ménage, il est secret, a une part d’ombre comme tous les jeunes de son âge mais quelle est t’elle ?…
Donc une famille, en apparence sans histoire, unie, qui se retrouve à gérer quelque chose de très délicat… mais ce serait sans compter sur le passé…. Le père, le grand père etc ….d’Andy n’étaient pas des hommes très fréquentables et il n’en a jamais parlé à sa femme. Grave erreur….Lorsque votre fils est mis en exergue, les médias grattent partout et ressortent ce que vous aimeriez laisser enfouis ….. Comment va réagir Laurie devant le mensonge par omission de son époux ? Comment les psychologues vont-ils explorer ce passé de mauvaise famille? Le « gène du meurtre » est-il une option familiale ? Peut-on porter en soi une certaine forme de violence ? Finalement Andy et Laurie connaissent-ils le « vrai » Jacob ? Que peuvent révéler des réflexions sur facebook, des vidéos sur un ipod face au mutisme de votre fils?

Pourquoi l’enquête ne creuse-t-elle pas la piste du délinquant sexuel qui est installé près de l’endroit où a été commis le meurtre ? Pourquoi le nouveau procureur (qui a été formé par Andy) ne suit-il pas cette piste, ne serait ce que pour l’invalider ? Quelles sont les tensions politiques sous jacentes de ce procès (car être procureur c’est aussi un « tremplin » pour aller plus loin dans certains états américains). Que va devenir ce couple qui se fissure, ne sait plus se parler face à l’inconcevable ? Comment réagir si le grand-père qu’on a souhaité oublier se rappelle à vous ? Quels choix seront faits ?

L’écriture de William Landay est précise, vive, il sait nous captiver avec peu de mots, la tension est là palpable, le suspense omniprésent pourtant pas de sang, pas de rebondissements sans arrêt, simplement cette idée fixe : Jacob est-il coupable ou pas ? Et il réussit à nous habiter de cette question pour que nous la fassions nôtre…
De plus, c’est avec une construction habile, nous évitant les longueurs habituelles des procès américains qu’il nous emporte à sa suite sur des chemins tortueux, torturés, suivant les tourments des uns et des autres, fouillant les âmes jusqu’à un dénouement final assez époustouflant….

"Juste avant le bonheur" d'Agnès Ledig


Juste avant le bonheur
Auteur : Agnès Ledig
Éditions : Albin Michel (2 Mai 2013)
ISBN : 978-2226248305
352 pages

Quatrième de couverture

Cela fait longtemps que Julie ne croit plus aux contes de fée. Caissière dans un supermarché, elle élève seule son petit Lulu, unique rayon de soleil d’une vie difficile. Pourtant, un jour particulièrement sombre, le destin va lui tendre la main. Ému par leur situation, un homme généreux les invite dans sa maison du bord de mer, en Bretagne. La chance serait-elle enfin en train de tourner pour Julie ?


Mon avis

Julie, mère célibataire, qui se bat pour son fils, n’a pas une vie facile jusqu’au jour où…

« Nous méritons toutes nos rencontres. Elles sont accordées à notre destinée et ont une signification qu’il appartient à chacun de découvrir » François Mauriac

Elle va donc faire une rencontre, une de celles qui change le cours d’une vie entrainant des événements collatéraux auxquels on ne pense pas au prime abord.

Dans les premières pages, on se demande si l’on ne va pas tomber sur un roman à l’eau de rose, spécial femme, et dont il ne restera pas grand-chose une fois la lecture terminée.
Ce serait dommage de s’arrêter à cette impression et de ne pas poursuivre plus avant.

L’auteur a habilement amené des sujets sérieux (que je ne citerai pas pour ne pas déflorer l’histoire), et en faisant exprimer les sentiments des protagonistes, elle a pu glisser quelques réflexions très profondes.

Son écriture peut être légère : « Vous devriez vous méfier des profils, ça vous enferme dans une vision stéréotypée des gens. Vous feriez mieux de les regarder en face. »
Grave également : « Ce n’est pas la vie qui est belle, c’est nous qui la voyons belle ou moins belle. Ne cherchez pas à atteindre un bonheur parfait…. »

Il faut reconnaître à Agnès Ledig, un ton et un style agréables, prenants, il y a une atmosphère, une ambiance, et si parfois, on est à la limite de la vraisemblance, les personnages rencontrés sonnent tellement justes que la question ne nous effleure pas.
Ils sont attachants et pas du tout aussi mièvres qu’on pourrait l’imaginer.

Il ne faut pas bouder son plaisir et de temps à autre, un nounours en chocolat contenant de la guimauve fait du bien au moral (enfin au mien ;-) ou alors un texte qui vous fait chaud au cœur (c’est meilleur pour la ligne ;-) Ce roman fait partie intégrante de ces douceurs indispensables pour croire en l’homme.

Certains passages sont émouvants et vous mettent les larmes aux yeux. Je pense que l'auteur a une sensibilité à fleur de peau qu'elle transmet dans ses textes.

Bien sûr, c’est un peu comme un conte, même si tout (et ce n’est rien de l’écrire), n’est pas merveilleux mais ça se lit avec bonheur, comme un « doudou » dont a besoin (car une fois commencé, difficile de le laisser) et on a envie d’y revenir une fois la dernière page tournée….

"La machine à rêves / Les singulières péripéties de Walter et de ses amis : 1" de Jean-Louis Lafontaine


La machine à rêves
Les singulières péripéties de Walter et de ses amis/1
Auteur : Jean-Louis Lafontaine
Éditeur : Airaim éditions (20 Décembre 2012)
ISBN : 9782954080413
190 pages

Quatrième de couverture

La Machine à Rêves offre à chacun d’entre nous la possibilité de réaliser son voeu le plus cher. Perdue depuis des siècles, elle est recréée par un inventeur et son petit fils Walter. Mais un homme d’affaires sans scrupules cherche à s’en emparer. Pour Walter, il s’agira autant de sauver la Machine que de poursuivre un idéal et protéger ceux qu’il aime. Il sera alors obligé d’approcher les grands secrets de l’univers. Qui lui réservent bien des surprises…

Quelques mots sur l'éditeur

Airaim éditions, maison d’éditions nordiste a été créée en 2011 par Richard Migraine, un jeune directeur artistique à la tête d’un studio graphique. La rencontre avec deux auteurs en recherche d’éditeur, l’une de romans historiques, l’autre de romans jeunesse, le décide à se lancer dans l’aventure. Richard Migraine réalise lui-même la mise en page des livres et les illustrations de couvertures.Soucieux de produire un travail de qualité et de donner à de jeunes (et moins jeunes) auteurs une chance d’être lus, il prévoit d’éditer une dizaine de livres par an quand il aura atteint sa vitesse de croisière.

Mon avis

Qui est-elle ? … La machine à rêves ?….

Celle que Walter, un petit garçon vif, curieux, facétieux (faire boire du café aux vaches pour obtenir du café au lait est une de ses idées…) et intelligent va essayer de construire avec son merveilleux grand-père Athanase.

En effet ce dernier pense avoir trouvé des plans de construction et le lieu où se trouve de quoi fabriquer ce fabuleux objet.
Ne comptez pas sur moi pour vous résumer l’histoire et les péripéties. Sachez seulement que les rebondissements seront nombreux maintenant le lecteur dans le désir de lire et d’en savoir plus. Au-delà de l’intrigue elle-même, Jean-Louis Lafontaine aborde avec un recul intéressant la place des rêves (au sens large) dans notre vie.

«  C’est elle qui trouve au plus profond de ton cœur et de ton âme le rêve qui te berce secrètement. »
A travers les dialogues de certains personnages, il approche avec finesse des sujets sérieux permettant ainsi de délivrer un message de respect, de sérénité.

« Mais les étoiles sont le contre-poids de notre monde et la Machine à Rêves nous relie à elles pour y puiser la force et la paix dont nous manquons tant ici-bas. Il y a dans cet infini une part de notre destin et le moyen de nous élever au-dessus de notre condition. »

C’est un roman jeunesse mais l’écriture est de qualité, les mots ne sont pas réducteurs comme si les jeunes ne pouvaient pas comprendre. On reste dans des dialogues affinés, des descriptions précises qui ont du sens. Un peu d’ésotérisme avec une vieille dame mugicienne (magicienne et musicienne), un peu de fantaisie avec un canadien au langage et à l’accent qui sentent bon son pays…. Les personnes qui liront ce roman trouveront plusieurs aspects attirants soigneusement dosés pour qu’aucun ne prenne le pas sur les autres. C’est une lecture agréable et qui n’ennuie pas l’adulte qui l’a en mains.

"Trouver l'enfant" de Rene Denfeld (The Child Finder)


Trouver l’enfant (The Child Finder)
Auteur : Rene Denfeld
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Bondil
Éditions : Payot & Rivages (27 Mai 2020)
ISBN : 978-2743650377
418 pages

Quatrième de couverture

L’héroïne de ce roman est une détective privée de l’Oregon spécialisée dans la recherche d’enfants disparus, surnommée « La femme qui retrouvait les enfants ». Elle-même rescapée d’un kidnapping, elle a développé une intuition et un instinct de survie hors-norme. On la suit dans ses recherches à travers les patelins et les forêts mystérieuses du Pacific Northwest pour retrouver une fillette disparue depuis trois ans.

Mon avis

Une écriture qui sublime le contenu

Elle s’appelle Naomi Cottle. Petite, elle a été « trouvée » et recueillie par une femme qui l’a apprivoisée, élevée, aimée, acceptée avec sa part d’ombre, ses réactions parfois surprenantes. Elle l’a aidée à devenir femme. Maintenant Naomi est une détective, elle est « la femme qui retrouve les enfants. » Elle a vécu l’abandon (que ce soit dû à un kidnapping ou autre…), la peur, le désespoir. Est-ce que cela lui a donné une force particulière pour chercher les gamins disparus lors des enquêtes qu’on lui confie ? Elle sait, elle « sent » les choses …. un peu comme si elle établissait une connexion avec celui ou celle qu’elle espère ramener à sa famille. Elle est en chasse pour les autres mais aussi pour elle-même. Peut-être a-t-elle le sentiment de vivre une partie de son histoire ?

Cette fois-ci, c’est Madison qui n’est plus avec ses parents. Trois ans déjà et pourtant ils espèrent toujours qu’ils finiront par la serrer à nouveau dans leurs bras. Naomi les prévient d’entrée. Elle ne peut pas garantir la réussite et si toutefois, leur fille rentrait, elle ne serait plus la même. Mais elle accepte la mission et part dans la forêt de Skoolum, là où ils l’ont « perdue » en voulant couper un sapin pour Noël.  C’est un lieu froid, perdu, enneigé avec des coins difficiles d’accès. La jeune femme s’installe dans un motel et au rythme de la neige qui tombe calmement, elle se déplace en voiture ou à pied, rencontre quelques habitants, commerçants, garde-forestier ou autre.

Tout cela peut paraître assez classique, une disparition, une enquête, une détective atypique …. Mais l’écriture (et une superbe traduction), le style, la construction, les personnages, l’atmosphère transcendent ce récit et le rendent inoubliable. L’ambiance est feutrée, peu bruyante. Il y a peu de protagonistes, et ils ne sont pas très clairs. On sent que certains ne disent pas tout. Naomi observe, questionne, furète, recoupe les quelques indices qu’elle a récupérés. Elle est mystérieuse, intelligente, opiniâtre, intuitive, elle ne lâche rien et fédère autour d’elle, obligeant quelques personnes à lui donner des informations.

La construction de ce recueil est une pure réussite. Je suis séduite, envoûtée. Il y a un subtil et délicat mélange entre contes, investigations, retours en arrière, profils psychologiques. L’auteur a su mettre en place un équilibre soigneusement dosé entre tous ces éléments. Son phrasé aux mots choisis sublime chaque description, chaque scène, chaque passage. Ce récit m’a immédiatement pris dans ses rets, j’ai été happée. Captivée par la façon dont Naomi mène ses recherches, par son approche des autres, par sa force silencieuse. Charmée par les mini-contes, par la poésie, parfois douloureuse, qu’ils dégagent. Aimantée par la « musique » qui se dégage des phrases et qui a résonné en moi tout au long de ma lecture. Le texte puissant, oscille entre noirceur, espoir, ode à l’amour…. Il vous parle à la tête et au cœur, il laisse une trace durable.

Je ne suis pas près d’oublier cet opus, j’ai envie de découvrir un peu plus Naomi, de savoir ce qu’elle devient, comment évolue sa situation personnelle. Je voudrais qu’elle soit en paix avec elle-même. Elle fait partie de ces héros de roman qui semblent appartenir à la vie réelle …..tellement vrais, palpables….

"La lettre et le peigne" de Nils Barrellon


La lettre et le peigne
Auteur : Nils Barrellon
Éditions : Jigal (10 Septembre 2016)
ISBN 979-10-92016-84-0
296 pages

Quatrième de couverture

Avril 1945. Anna Schmidt erre dans les rues dévastées de Berlin à la recherche d’un abri. Janvier 1953. Elle confie à son cousin Heinrich une mystérieuse lettre qu’elle lui demande de remettre à son fils Josef si un jour celui-ci se sentait en danger et venait la réclamer. Septembre 2012. La capitaine Hoffer enquête sur l’assassinat d’un gardien du musée d’Histoire de Berlin. Le mobile du crime semble être le vol d’un peigne tristement célèbre… Quelques mois plus tard, Jacob Schmidt est sauvagement agressé en sortant d’un club. En déposant plainte, il croise la capitaine Hoffer, très intriguée par son histoire. Depuis, Jacob se sent traqué. 

Mon avis

Tu seras un homme mon fils !

Dès les premières pages, on se trouve en 1945, en Allemagne, Anna fuit et cherche un abri. On ne sait pas pourquoi elle est là à errer et ce qu’elle cherche, peut-être, à oublier…  Quelques pages plus loin, bienvenue dans l’année 2012 avec un vol surprenant dans un musée… Déjà, on se doute qu’il va y avoir un lien entre les deux époques mais on se demande comment raccrocher les morceaux. Nils Barrellon va réussir cela avec précision, doigté, humanisme, accompagné par une écriture de qualité. Pour les faits du passé, il a, probablement, effectué un travail de recherche très approfondi et l’atmosphère présentée est, de ce fait, très réaliste. Pour les autres années (car il n’y a pas seulement les deux que j’ai évoquées), tout est mis en place dès les premières lignes de chaque chapitre (introduit par la date) pour qu’on sache très vite le lieu et quels sont les personnages qui s’expriment.  A la manière d’un gigantesque puzzle, il va reconstituer l’histoire d’une famille. Parfois, une même situation est vue par plusieurs protagonistes, offrant ainsi des approches variées.

Anna est une femme mystérieuse que l’on découvre petit à petit. A sa façon, elle est intègre et elle laisse, pour son fils, une trace de son lourd secret. Bien plus tard, Jacob, jeune musicien fougueux se retrouve confrontée à une agression qui le déstabilise et il fait le choix de comprendre ce qui a pu provoquer  cette offensive contre lui. C’est un chemin douloureux qui va s’ouvrir à lui, avec des choix difficiles à faire. Mais il est opiniâtre, volontaire, droit et il ne peut pas vivre avec des questions sans réponse.  Alors, parfois fougueusement, parfois méticuleusement, il va progresser, avancer jusqu’à une révélation finale qu’il sera obligé d’intégrer car faisant partie de sa destinée.

Je pense qu’il est ambitieux d’écrire des romans où se mêlent les dates, les endroits car la moindre erreur « de tempo » peut se payer cash. Je ne sais pas comment l’auteur a construit son récit. Avait-il un gigantesque « arbre » avec tous les tenants et aboutissants et des notes sur chacun afin d’éviter de se tromper ? En tout cas, c’est remarquablement huilé, tout s’imbrique, par bribes, à merveille. Le rythme est soutenu, l’alternance des points de vue enrichit le texte et les individus sont bien intégrés au fil du temps. Bien sûr, il y a de « méchants espions » (un peu « lourds », bien fait pour eux s’ils leur arrivent des bricoles) et des gentils. Mais si on garde une vue d’ensemble, ce côté manichéen est quand même à sa place. L’approche psychologique des hommes et des femmes est amenée intelligemment, petit à petit. J’ai apprécié l’évolution de la capitaine Hoffer et celle de Jacob qui m’a semblé « grandi » par ses prospections.

Une fois encore, si besoin est, cet opus nous rappelle combien le passé nous colle à la peau, combien il est difficile de vivre lorsqu’on découvre des zones d’ombre dans nos antécédents, combien chaque homme place haut l’exigence de la transparence et l’oubli des non-dits dans les familles. Certains diront que toute vérité n’est pas bonne à dire, que de temps à autre, il vaut mieux se taire…. Je ne crois pas que Jacob aurait pu continuer à vivre s’il n’avait pas su (malgré le « prix » à payer).  Je dirai qu’il avait la nécessité de connaître la vérité, non édulcorée, pour « être entier » dans le sens où une personnalité ne peut s’accomplir correctement s’il lui « manque des morceaux ». A la manière de ce polar, Jacob s’est bâti sous nos yeux, devenant de pages en pages, un être capable de discernement, de rébellion clairvoyante et aimant la vie par-dessous tout.

Encore un auteur à suivre chez Jigal, et une envie furieuse de mieux le connaître en lisant ses autres titres !

"Le jour où Kennedy n’est pas mort" de R.J. Ellory (Three Bullets)


Le jour où Kennedy n’est pas mort (Three Bullets)
Auteur : R.J. Ellory
Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (4 Juin 2020)
ISBN : 978-2355847950
432 pages

Quatrième de couverture

Le 22 novembre 1963, le cortège présidentiel de John F. Kennedy traverse Dealey Plaza. Lui et son épouse Jackie saluent la foule, quand soudain... Quand soudain, rien : le président ne mourra pas ce jour-là. En revanche, peu après, le photojournaliste Mitch Newman apprend le suicide de son ex-fiancée, dans des circonstances inexpliquées. Le souvenir de cet amour chevillé au corps, Mitch tente de comprendre ce qui s'est passé. Découvrant que Jean enquêtait sur la famille Kennedy, il s'aventure peu à peu dans un monde aussi dangereux que complexe : le cœur sombre de la politique américaine.

Mon avis

Le jour d’après…

Le jour d’après Kennedy n’est pas mort, il n’a pas été assassiné. C’est en partant de ce non-fait que Roger Jon Ellory construit son uchronie. Si ce récit n’a pas la noirceur et le côté très sombre des précédents textes de l’auteur, il n’en est pas moins intéressant, abouti et riche en informations et hypothèses diverses.

En Juillet 1964, Mitch Newman, un journaliste-photographe, apprend le suicide de Jean, son ex-fiancée, qu’il n’a pas revue depuis plus de dix ans. C’était une jeune femme dynamique, qui aimait la vie et il ne peut pas croire qu’elle ait fait une chose pareille. Il se rapproche de la mère de Jean, qui, elle aussi, se pose beaucoup de questions. Pour la rassurer et parce qu’il n’a rien de mieux à faire, il va creuser l’affaire. Il va vite s’apercevoir que Jean avait été « remerciée » par le journal pour lequel elle travaillait et que, sans doute, elle enquêtait sur un sujet sensible. Il découvre qu’elle s’apprêtait à soulever un lièvre concernant JFK, son élection, son équipe, sa famille, ses relations. Jean a-t-elle vraiment pris la décision de mourir ou a-t-elle été « assistée » ?

Mitch avait abandonné Jean pour « couvrir » la guerre de Corée. Il avait le souhait de devenir quelqu’un, d’être « reconnu » pour ses photos, de se faire une place. Et puis, là-bas, rien ne s’est déroulé comme il l’avait imaginé et c’est un homme marqué, blessé intérieurement, qui est rentré au pays. Profondément meurtri, il sombre régulièrement, se redresse, s’effondre à nouveau. Essayer de comprendre le geste de Jean, c’est retrouver un souffle, une envie d’avancer, un désir d’exister, peut-être même une forme d’expiation. […sa mort m’a forcé à me regarder en face…]

Le roman se partage entre des scènes de la vie quotidienne du président et l’enquête de Mitch. C’est surtout les investigations de ce dernier qui nous captivent. Il marche sur les traces de son amie, il tisse des liens là où elle est passée, il lit les quelques notes qu’elle a laissées. Il ne lui faut pas longtemps pour réaliser qu’il dérange (comme elle a dérangé lorsqu’elle faisait la même chose ?) et certains lui font comprendre qu’il ferait mieux de s’abstenir d’approfondir ce qu’il met au jour. C’est mal le connaître. Il est opiniâtre, obsédé par la soif de vérité et par son instinct qui lui souffle que ce suicide n’est pas clair. Il ne lâchera rien, cheminant en pensant à sa vie, faisant ainsi une vraie introspection sur lui, un bilan de ce qui l’a amené ici et maintenant.

Pour John F. Kennedy, c’est sa part d’ombre qui se dévoile sous nos yeux. Ses addictions aux femmes, aux médicaments, ses décisions pas toujours bonnes, une élection peut être truquée, des manipulations, la place de ses conseillers, de son épouse, de son frère, de la mafia …. Bien sûr, tout n’est que supposition, mais il y a probablement un peu de vrai dans tout ça et c’est ce qui est stupéfiant. R.J. Ellory a réussi à partir de situations réelles (il y a des allusions à Jimmy Hoffa  dont j’ai lu l’histoire il y a quelque temps) à nous concocter une intrigue des plus plausibles avec un contexte fort, riche, complet, car les Kennedy (et la période évoquée) ont (et font encore) fait parler d’eux….

Je reste une inconditionnelle de cet auteur. Son écriture est puissante, (merci au fidèle traducteur), agréable. Son texte est parfait car il y a tout : de l’action, du suspense, une approche psychologique des différents protagonistes, de la cohérence….. Ce qui me plaît également, c’est que dès les premières lignes, il embarque le lecteur.  Dès qu’on commence, on veut lire et encore lire sans s’arrêter…. Les mots sont choisis, ciblés, porteurs de sens et l’ensemble est un recueil très réussi !