"Certaines n'avaient jamais vu la mer" de Julie Otsuka (The Buddha in the Attic)

 

Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic)
Auteur : Julie Otsuka
Traduit de l’anglais par Carine Chichereau
Éditions : Phébus (30 Août 2012)
ISBN: 978-2-7529-0670-0
384 pages

Quatrième de couverture

En 1919, des Japonaises quittent leur pays afin de rejoindre aux Etats-Unis des compatriotes auxquels elles ont été promises. Bercées d'illusions, elles vont endurer de cuisantes déceptions face à des maris brutaux, la xénophobie, un travail harassant, la barrière de la langue. Lors de la Seconde Guerre mondiale, suspectées par le pouvoir, elles sont enfermées dans des camps de concentration.

Mon avis

C’est une longue plainte, ressemblant à une litanie du fait de la construction et du style de l’auteur qui peuvent surprendre. Celle de ces japonaises embarquées pour les Etats-Unis et qui n’ont pas vécu ce qu’elles espéraient.

J’ai aimé la puissance de l’écriture de l’auteur qui ne m’a pas dérangée.

Il me semble que la répétition du nous était nécessaire pour démontrer qu’il s’agit d’un groupe, que chacune avait pris avec elle, la cause des autres. Elles sont un tout… Un tout qui est souffrance, soumission, espérance parfois….

Au départ murmures, leurs voix montent de plus en plus, cris déchirants quand le malheur les frappe, résignés face à ce qu’elles pensent être leur devoir, étouffés si elles ont peur….

Je suis restée avec ces femmes une demi-journée et je ne les oublierai jamais.

"Un coin de ma tête" de Johan Lagrange

 

Un coin de ma tête
Auteur : Johan Lagrange
Éditions : Jarjille (15 Avril 2022)
ISBN : 978-2918658979
114 pages

Quatrième de couverture

Un chat aux tympans fragiles, une rock star moraliste jetée à la poubelle, un camping portugais farci de dindes, une réunion de fantômes débattant de conflits familiaux... Voilà, entre autres, ce que vous pourrez trouver dans Un coin de ma tête. Écoutons Johan nous conter son enfance, remplie de jeux vidéo, de musique et de bandes dessinées. Ce petit tour dans un coin de sa mémoire fait ressurgir, pour notre plus grand plaisir, bien des instants oubliés de notre propre passé...

Mon avis

On a tous dans le cœur ou dans un coin de sa tête….

C’est avec des couleurs bleu-gris que Johan Lagrange m’a entraînée dans un coin de sa tête. Plusieurs retours en arrière ciblés sur une tranche de son passé pour partager des périodes marquantes pour lui. L’école, les jeux vidéo, les vacances et la découverte de la bande dessinée où il s’identifie à un personnage, les premiers émois, la musique etc.

Il y a une forme de nostalgie qui nous prend car, forcément, nous aussi, on se glisse dans notre enfance/ jeunesse et en écho aux faits choisis par l’auteur, on cherche les nôtres. Quels souvenirs garderait-on si on devait les mettre dans un album ? Chacun peut répondre ou pas …

J’ai trouvé ce recueil délicat, il est rempli de tendresse pour ce que ce jeune Johan a été. Il se regarde, se dessine, s’offre à nous dans ce qu’il est sans se cacher, avec beaucoup d’amour et de respect pour ce lui-même plus petit.

On sait que les premiers pas de notre vie déterminent, en partie, ce qu’on devient, vers quoi on va s’orienter (n’est-ce pas Astérix ?), de quelle façon on va évoluer et se construire. C’est ce qu’on découvre dans les planches très claires du dessinateur. Le tracé est épuré, les tons bleutés / grisés sont parfaits. En peu de traits, les visages sont expressifs et le lecteur ressent les émotions du personnage tiraillé parfois entre son désir de devenir grand et son envie de garder son âme de rêveur pour ne pas tomber dans la désillusion …. Les textes des bulles nous parlent à la tête et au cœur ….

C’est troublant de constater que les passages « initiatiques » sont parfois les mêmes pour nous aussi. Être écolier, envisager l’avenir, tomber amoureux, grandir et se laisser emporter par la poésie et la magie…

Un très bel ouvrage et un auteur à suivre ….




"Le Mausolée" de Edouard Moradpour

 

Le Mausolée
Auteur : Edouard Moradpour
Préface d’Alexandre Adler
Éditions : Michalon (2 Mai 2013)
ISBN: 978-2841866892
384 pages

Quatrième de couverture

Moscou, 2014. Dans la Russie trouble et tourmentée de Poutine, Tatiana gagne sa vie en dansant tous les soirs au Club 121, haut lieu de rencontres entre hommes d affaires. Sa beauté ne laisse personne indifférent, et surtout pas Oleg Bezroukov. La jeune femme succombe rapidement au charme magnétique de ce dernier. Mais très vite, le doute s installe. Qui est cet homme qui paraît si amoureux mais ne cesse de disparaître sans la moindre explication et surtout, semble être doté d un étrange et inquiétant pouvoir de prédiction ?

Mon avis

Vous avez besoin d’un roman facile à lire, avec des personnages pas trop retors, plutôt prenant et pas trop mièvre dans un décor qui change ? De l’action, du rythme et ce qu’il faut d’ésotérisme pour vous sentir dépaysé sans excès ?

Si vous répondez oui, vous pouvez lire cet opus. Tous les ingrédients sont réunis pour occuper un après midi pluvieux entre quatre murs ou de bronzette sur la plage, un long trajet en train ou en avion.

N’allez pas chercher une construction compliquée et des ramifications à n’en plus finir ainsi qu’une abondance de protagonistes. Pas du tout, les événements sont clairement définis, pas d’individus complexes, les gentils d’un côté, les méchants de l’autre.

On pourrait se dire que cette histoire va être trop lisse et qu’elle sera vite oubliée…

Alors quels en sont les atouts ?

- Tout se passe en 2014, donc toute ressemblance etc….

Ce futur proche permet à Edouard Moradpour de nous placer dans un contexte assez proche de la réalité et de glisser quelques références contemporaines qui maintiennent le lecteur dans une « actualité » très bien reliée aux événements décrits.

- L’auteur connaît parfaitement le pays où il place ses péripéties et cela apporte un plus car on en découvre certaines facettes par ses yeux (notamment la présence des starets).

- Quelques références historiques, même si elles ne sont qu’effleurées (permettant un roman « grand public ») dont les manuscrits de Qumran, glissés ça et là, donnent une dimension supplémentaire à l’ensemble.

- Un peu d’ésotérisme mais sans exagération pour intriguer le lecteur

- Des hommes et des femmes assez clairement définis pour qu’on s’attache à eux ou qu’on les déteste.

- Quelques bribes de politique du « futur ?» (on est en 2014 n’est-ce pas ?) jetant malgré tout un éclairage sur la vie là-bas, pas si loin de la France…

Tous ces légers plus mis bout à bout octroient une certaine teneur à l’ensemble et en font un livre très abordable.

L’écriture est fluide, les dialogues vifs, les décors campés en peu de mots. On est au cœur de ce qu’il se passe et on n’en perd pas une miette et surtout une fois commencé, on n’a qu’une hâte : avancer encore et encore dans la lecture pour découvrir les tenants et les aboutissants.

Certains esprits chagrins ne manqueront pas de dire que tout cela est assez linéaire et bien prévisible… Mais de temps autre, une lecture dite « légère » fait beaucoup de bien.

Et je me dois de reconnaître que j’ai lu très rapidement les trois cent quatre vingt-quatre pages de ce récit sans m’ennuyer une seconde !

NB : Pourquoi pas une adaptation pour le petit ou le grand écran ? Avec le « beau David » dans son propre rôle ??….

"Goliarda Sapienza telle que je l'ai connue" de Angelo Maria Pellegrino

 

Goliarda Sapienza telle que je l'ai connue
Auteur : Angelo Maria Pellegrino
Traduit de l’italien par Nathalie Castagné
Éditions : Le Tripode (26 Mars 2015)
ISBN : 9782370550538
64 pages

Quatrième de couverture

Dans ce texte émouvant, le dernier compagnon de Goliarda Sapienza nous livre un portrait inédit de l’auteur de L’art de la joie, de Moi, Jean Gabin et de L’université de Rebibbia. On y redécouvre les arcanes d’une de personnalités les plus singulières de la littérature contemporaine, depuis l’univers hors norme de son enfance en Sicile à ses errances romaines, ses contradictions et les mouvements d’une vie qui la plongèrent dans les désespoirs les plus profonds comme les joies les plus minérales.

L’Auteur

Angelo Pellegrino fut le compagnon de Goliarda Sapienza jusqu'à sa mort. On lui doit la diffusion de l'oeuvre de l'auteur.

Mon avis

Mourir pour mieux renaître

Ce sont les lecteurs français qui ont donné ses lettres de noblesse à Goliarda Sapienza. Ils ont été les premiers à reconnaître son livre « L’art de la joie » comme une œuvre majeure de la littérature italienne. Ce roman raconte l’histoire d’une jeune sicilienne qui découvre la vie et le plaisir au temps du fascisme. Il a été publié à titre posthume. Ce n’est qu’après ce succès que les autres écrits de cette femme ont été édités.

Dans ce court opus, celui qui fut son dernier compagnon, de 1976 à 1996, nous parle d’elle.

Lorsqu’on voit les photographies illustrant le texte, on la découvre « aérienne », rayonnante, lumineuse et on comprend qu’il soit tombé fou amoureux, fasciné par cette femme, malgré la différence d’âge (vingt ans les séparaient). Il nous relate, comment, après avoir vécu avec elle et avoir découvert ses textes, il a décidé de se consacrer à l’édition intégrale de ses écrits car seuls, quelques uns avaient vu le jour de son vivant.

Pour cela, il fallait bien la connaître, car lorsqu’on met à jour des manuscrits, après le décès de leur créatrice, il faut être très prudent afin de respecter la quintessence du contenu. Il explique les refus des éditeurs italiens, les relectures de « L’art de la joie », les discussions sans fin et puis d’un coup, la solitude après la mort de Goliarda. Lui, seul avec cette œuvre dont il sait qu’elle a de la valeur….

Il nous raconte qu’elle a grandi à l’école de la vie, sous l’influence de ses parents, de la rue, du quotidien…Elle a lu la littérature politique, philosophique, intégrant l’Académie d’Art Dramatique, souffrant du refus des éditeurs face à « L’Art de la Joie ». Elle « habitait » ses textes, elle « était » présence dans ses récits. Volcanique, capable d’actes paraissant insensés, mais qui avaient un sens pour elle, c’était une femme bouleversante, attachante. Ne croyant pas au fait qu’un écrire rime avec solitude, elle fit lire et relire puis relire encore son œuvre à son compagnon. Elle a tout sacrifié à l’écriture de 1967 à 1976, obligée de vendre des objets d’art pour vivre.

Angelo Maria Pellegrino nous décrit une femme combattante, combattive, provocatrice pour faire réagir (comme lorsqu’elle a « choisi » d’aller en prison … Il nous retrace leurs journées, le cheminement et les choix de cette grande dame, et se faisant, il donne l’envie au lecteur de découvrir, si ce n’est pas déjà fait, « l’art de la joie » et ses autres livres, comme le font les jeunes lecteurs italiens.

"Clandestin" de Philip Caputo (Crossers)

 

Clandestin (Crossers)
Auteur : Philip Caputo
Traduit de l’américain par Fabrice Pointeau
Éditions : Le Cherche Midi (8 Mars 2012)
ISBN : 978-2749118574
768 pages

Quatrième de couverture

Gil Castle, homme d'affaires new-yorkais, ne se remet pas de la disparition brutale de sa femme. Après une longue dépression, il décide de tout abandonner pour s'installer seul avec son chien en Arizona, dans une petite bicoque perdue au milieu des terres familiales, près du ranch de son cousin. Là, à quelques encablures de la frontière mexicaine, il commence peu à peu une nouvelle vie, s'enivrant le jour de la beauté des paysages, lisant Sénèque la nuit. Mais, en recueillant un immigré clandestin, rescapé d'un deal de drogue ayant mal tourné, il va faire connaissance avec la face obscure de la frontière, celle qui, depuis des générations, pèse sur sa famille. Et avec l'apparition d'Yvonne Menendez, figure haute en couleur d'un cartel mexicain, le passé et le présent ne vont pas tarder à converger vers un final étourdissant.

Mon avis

Sur le fil….

C’est un livre de frontières….

Celles qui existent entre les pays (entre l’Arizona et le Mexique présentement), celles qui séparent les hommes qui ne se comprennent pas et qui, pourtant, se côtoient, celles plus délicates qui s’érigent dans les familles suite à une incompréhension, celles si ténues parfois entre le bien et le mal (il suffit de peu, quelquefois très peu pour basculer de l’autre côté et il est alors difficile de revenir du « bon côté »…), celles que l’on se crée, tout seul, par manque de confiance en soi, parce qu’on ne sait plus parler, communiquer et lorsque les autres se sont éloignés, le fossé est trop grand pour le franchir ……

Toutes ces limites sont évoquées de façon subtile, dans un roman magnifique, portée par une écriture délicate, donnant à chacun une place de choix, une manière unique de s’exprimer.

L’auteur alterne un récit linéaire (avec quelques pages dans le passé en début de livre) et différentes transcriptions apportant des éclairages variés sur les situations que nous découvrirons.

Gil Castle ; homme par « qui tout arrive », va nous aider à relier le passé et le présent. Fuyant un deuil difficile, voire impossible, il va partir sur le chemin de ses ancêtres, de ceux qui ont construit la (lourde) histoire familiale. Le poids du passé, qui, même lorsqu’on ne l’imagine pas, conditionne le présent, est évoqué par plusieurs biais : par la famille, par l’histoire des pays à travers les choix politiques, par l’intermédiaire de ces hommes et de ces femmes qui fuient le Mexique pour ce qu’ils croient être un mieux…

Les rapports entre les uns et les autres sont empreints de naturel. Les dialogues sonnent vrai et on voit que dans la contrariété, la souffrance, les hommes se révèlent, les masques tombent…

La mort et la drogue ont des rôles de premier plan dans cet opus. Elles entrainent les êtres humains au-delà de leurs limites …. Elles chamboulent tout sur leur passage….

Je n’aurais pas lu ce livre si une amie, qui me connaît bien, ne m’avait pas dit « mets le dans ta valise, je sais que tu vas aimer… » (elle avait raison ;-)

Il ne faut pas être rebuté par le nombre de pages. Le texte est fluide, les protagonistes aux caractères forts, vous prennent aux tripes. Tout va vite, les non-dits, les secrets de famille peuplent le récit  et on se dit que si quelqu’un s’était décidé à parler, à tendre la main, à essayer de comprendre, les « chaînes » ainsi engendrées auraient été brisées pour les générations à venir … Mais il n’est jamais aisé de « libérer la parole »…

J’ai beaucoup apprécié ce « pavé » (qui n’en a jamais été un tellement on a envie de connaître la suite.)

Le traducteur a trouvé le « ton juste » pour le récit comme pour les éléments apportés sous forme de transpositions. Le contenu m’a plu, tout cela m’a interpelée et je n’avais qu’une hâte : retrouver au plus vite Gil et ses comparses (son approche du deuil, ses ressentis sont finement décrits et très réalistes.)

Je conclurai par une question « Est-on otage de son passé ? »…..

"L'évasion Lyon 1943" de Mathieu Rebière

 

L’évasion Lyon 1943
Auteur : Mathieu Rebière
Éditions : Jarjille (11 Juin 2021)
ISBN : 978-2918658863
124 pages

Quatrième de couverture

La silhouette de la prison de Montluc, à Lyon, est connue des Français depuis que Klaus Barbie y a symboliquement enfermé au moment de son procès. Sous l'Occupation, la Gestapo y détenait les résistants et les juifs avant leur exécution ou leur déportation. Membre du réseau Groussard, André Devigny y fut emprisonné en avril 1943. Mais il s'était juré de s'évader. Un récit inspiré de faits réels, suivi d'un cahier historique.

Mon avis

C’est une histoire de rencontre ou plutôt de rendez-vous.
Mathieu Rebière, professeur d’histoire, est allé à la prison de Montluc en Décembre 2014, pour préparer une visite avec ses élèves de classes de troisièmes. Ce jour-là, Adrien Allier, chargé de développement et communication au Mémorial National à la prison, raconte l’évasion improbable d’André Devigny. Mathieu dessine déjà un peu, beaucoup même, avec le groupe de l’épicerie séquentielle de Lyon. Et il décide que cette fuite, il va la raconter en bande dessinée. S’en suivront, six ans de recherches, de lectures de témoignages, de documents (notamment du mémorial), de discussions avec des personnes liées aux personnages. Mais ça valait la peine, j’en veux pour preuve, ce magnifique ouvrage que je viens de terminer.

Mathieu Rebière explique comment André Devigny a vécu sa captivité, ce qu’il a mis en place pour communiquer, s’évader et comment ce projet de sortir a pu aider les prisonniers qui déprimaient (même si, après, il y a eu une surveillance plus accrue) et donner de l’espoir. Les dessins sont très expressifs, le trait est clair, les couleurs douces et le texte, parfaitement en lien avec le contenu, est intéressant car il apporte de nombreuses informations.

Je trouve captivant que les dessinateurs s’emparent de faits réels pour les offrir sous forme de BD. Le côté « visuel » rend la découverte du fait historique moins lourde, plus présente. On se sent immédiatement concerné car les protagonistes ont un corps, des émotions visibles et on apprend à leurs côtés.

Les éditions Jarjille, publient depuis 2004, peu mais bien. Chaque livre est porteur de sens et c’est forcément un plus. On peut les offrir, se les offrir mais on sait qu’après lecture, on aura envie d’en savoir plus, d’aller plus loin ou de relire pour voir ce qui nous a échappé.

J’aime ces recueils qui me permettent de découvrir des tranches de vie dont je ne savais rien sous une forme moins rébarbative et moins lourde qu’un texte alors bravo à Mathieu Rebière pour toutes ces investigations qui ont donné un magnifique recueil et bravo à l’éditeur pour la publication de cette pépite.

Le cahier historique est très complet !



"Delta Charlie Delta" de Laurent Guillaume

 

Delta Charlie Delta
Auteur : Laurent Guillaume
Éditions : Denoël (12 Mars 2015)
ISBN : 978-2-207-11791-0
282 pages

Quatrième de couverture

Flic solitaire aux méthodes peu orthodoxes, Mako ne se sent bien que parmi la faune des voyous et des noctambules. Et lorsqu’il s’allie de manière officieuse à une capitaine de la PJ, l’enquête prend une tournure des plus inquiétantes.

Mon avis

« A nos péchés et à ceux qui en paient le prix. »

« La nuit, j’ai l’impression d’être quelqu’un. C’est mon univers. Le jour, j’ai l’impression de n’être qu’un exilé, d’encombrer les gens. »

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas un vulgaire malfrat noctambule qui prononce ses mots, mais un policier. Mako, enfin plus précisément Malovski, major au service du quart de nuit. Ancien révolté, à fleur de peau, il préfère faire justice lui-même plutôt que prendre le risque que des malfrats ressortent de prison au bout de dix ou quinze ans et recommencent leurs horreurs. Mais ce n’est pas comme ça que la justice fonctionne et ses méthodes, loin d’enchanter ses supérieurs et coéquipiers, dérangent dans les hautes sphères où il est connu comme un vieux loup solitaire craint, respecté, mais dont il faut se méfier. Il aime le monde de la nuit, où il se fond dans la masse des junkies, dealers et autres personnes peu fréquentables. Il a même, parmi eux, quelques contacts, bien utiles, suite à des arrangements plus ou moins licites.

Cette fois-ci, il va être confronté à plusieurs événements graves sur lesquels il faut enquêter. Une jeune femme retrouvée violée et laissée pour morte, des dealers qui disparaissent assassinés…. Y-a-t-il un point commun ? Je ne surprendrai personne en disant que oui, sinon le roman n’existerait pas. Mako va s’acharner pour trouver le lien, pour sauver les personnes qui peuvent l’être encore. Il va rencontrer Marie, une jeune capitaine de police qui est chargée de résoudre l’homicide sur la jeune fille. Ils vont nouer une relation étrange comme deux solitaires, un peu paumés dans leur vie respective, peuvent le faire. Ils se comprennent dans ce qui fait leur force et leur faiblesse, dans leur part d’ombre, leur difficulté à communiquer. Il a la maturité de celui qui a vécu, elle a la fougue de celle qui croit encore au métier enfin presque…. Ils auront besoin l’un de l’autre pour que leurs recherches aboutissent.  Mako emmènera Marie sur les chemins de traverse…. J’ai trouvé que le surnom, sec, rugueux de l’un « Mako » répondait parfaitement au prénom doux « Marie » de l’autre.

L’auteur utilise le nom pour le vieux flic, le prénom pour la tendre capitaine. Comme si l’ancien avait trouvé comment se protéger alors qu’elle, elle reste vulnérable. Leur rencontre à la part belle dans ce roman et apporte beaucoup à l’ensemble de l’intrigue. Les rapports de Mako aux autres sont finement analysés pat l’auteur, que ce soit avec Marie, Angy, l’adolescente rebelle, ou « Papa » (peut-être aurais-je souhaité que ce lien soit un peu plus « creusé »).  Même sa façon d’aborder les scélérats a son importance tant on voit que Mako peut faire preuve d’humanité dans quelques cas et d’une froideur totale dans d’autres (comme s’il était un autre, détaché de tout, sans aucun scrupule).

Depuis ses premiers romans, l’écriture de Laurent Guillaume a gagné en profondeur, il devient un vrai  pro du roman noir, sans fioriture, à l’écriture froide, sèche, incisive. Il alterne les scènes dures avec des dialogues bien construits qui permettent au lecteur de reprendre son souffle. On sent dans ses descriptions, l’insécurité de ce coin de région parisienne qu’il présente avec précision. La construction du livre est assez classique, on passe d’un lieu à l’autre, d’un personnage au suivant. Les principaux protagonistes, Mako et Marie, sont étudiés et présentés avec, oserais-je le mot ?, tendresse, et cela donne de l’humanité à toute cette noirceur.

Malgré des passages durs, de terrifiante réalité, j’ai beaucoup apprécié cette lecture sans doute parce qu’elle va à l’essentiel : la vie, même sous ses aspects les plus douloureux.