"Comme si de rien n'était" de Barbara Abel

Comme si de rien n’était
Auteur : Barbara Abel
Éditions : Récamier (11 Avril 2024)
ISBN : 978-2385770433
370 pages

Quatrième de couverture

Dans l'existence d'Adèle, chaque chose est à sa place, toujours. Elle règne sur sa vie, parlemente avec le destin, orchestre le hasard qu'elle a appris à dompter mais qui – elle ne le sait pas encore –, est sur le point de lui exploser au visage.
À la sortie du cours de musique de son fils, elle rencontre le nouveau professeur de solfège, Hugues Lionel. Leurs regards se croisent. Lui, semble troublé et dit la reconnaître. Qui est cet homme, et pourquoi l'appelle-t-il Marie ?

Mon avis

Je viens de fermer ce livre et j’en ai encore des frissons. Tout semble lisse, tranquille mais que peut-il se cacher derrière une façade d’habitation ordinaire ? C’est au-delà des murs que nous entraîne Barbara Abel.

Un couple, Adèle, Bertrand, un fils, Lucas, huit ans. Un joli pavillon, de bonnes situations professionnelles et un quotidien sans histoire. Elle a un rapport au temps qu’elle matérialise en surface, le temps devient balade, marathon, course suivant ce qu’elle en fait, ce qu’elle a à faire. Elle rythme ainsi sa journée. Et l’essentiel : être prête le soir pour son mari. C’est un homme qui ne supporte pas le mensonge, qui a besoin de tout savoir. Elle l’aime et met tout en place pour le satisfaire, c’est peut-être parfois exagéré. Mais on n’aime jamais trop n’est-ce pas ?

Lucas est un petit garçon calme, qui ne montre pas ses émotions, il observe, décrypte et enregistre sans faire de commentaire. Il prend des cours de solfège et son enseignante est en arrêt. Lorsqu’Adèle va le chercher à la fin de la séance, le professeur remplaçant, Monsieur Hugues Lionel, se fige. Il dit la connaître et l’appelle Marie.

Que faire de cette information ? Est-elle vraie ou fausse ? Est-ce un leurre, un arrangement avec la vérité ? Seule Adèle peut répondre et voir si cela est dérangeant dans sa vie. À partir de là le lecteur suit Adèle d’une part et Hugues d’un autre côté dans leur quotidien.

On rentre dans leur intimité, dans leurs pensées, on ressent leur angoisse, leur bien-être, leur peur ou leur bonheur. Barbara Abel décortique, analyse au plus près chaque situation avec ses tenants et ses aboutissants. Rien n’est laissé au hasard. Elle tisse une immense toile dans laquelle elle nous enferme pour notre plus grand plaisir. Le souffle court, les mains moites, on attend chaque décision des personnages. Vont-ils réagir à l’instinct, prendre du recul, se concerter, réfléchir ?

C’est avec une écriture nerveuse, pointue, précise, sans fioriture que l’auteur nous entraîne dans l’univers de ses personnages. Les mots tombent comme autant de couperets, froids, pour décrire les faits comme ils sont, sans emphase, sans empathie, bruts. Parfois, c’est presque saccadé comme si les phrases se bousculaient, parce que le temps s’accélère … Suspense, rebondissements au détour d’un couloir, derrière une porte, ou lors d’un regard échangé…. Tout s’emboîte, elle a pensé chaque détail et lorsqu’on imagine avoir tout cerné, elle nous scotche avec un autre élément nous obligeant à penser « ah oui quand même ! ».  

C’est terrible de pénétrer aussi près des individus, de partager autant avec eux, on aurait presque peur de les voir arriver dans notre salon tant on sent la proximité avec les protagonistes. C’est dire si on est imprégné du récit.

Je conseille ce roman à toutes les personnes qui veulent lire un thriller psychologique. Les personnalités et les caractères sont disséqués pour qu’on ait, si possible, une explication à leur comportement. Même s’il reste toujours une part d’ombre…

Noir, sombre, terriblement addictif, inventif, surprenant jusqu’à la fin, ce recueil ne laissera personne indifférent !

 

"fille, 1983" de Linn Ulmann

 

fille, 1983 (Jente, 1983)
Auteur : Linn Ullmann
Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
Éditions : Christian Bourgois (4 Avril 2024)
ISBN : 978-2267050134
280 pages

Quatrième de couverture

En 1983, à seize ans, Linn Ullmann passe une nuit à Paris qui la changera à jamais. Près de quarante ans plus tard, elle tente de comprendre la jeune fille qu'elle a été. Des souvenirs obsédants la ramènent à cette adolescente en rébellion contre sa vie, ses parents célèbres, son lycée à New York où elle réside avec sa mère. Et puis cette folle décision de prendre un avion pour Paris, seule, parce qu’un célèbre photographe croisé dans un ascenseur la réclame pour un shooting de mode. Perdue dans une capitale qu’elle ne connaît pas, elle erre dans les rues, avant d’être livrée aux mains d’un homme de trente ans son aîné.

Mon avis

Ce roman est largement inspiré de ce que l’auteur a vécu à seize ans lorsqu’elle est venue à Paris. Le rédiger n’a pas été simple, elle a essayé plusieurs fois avant de trouver comment s’y prendre. Et une fois lancée, tout est venu plus facilement, elle a exprimé ce qu’elle avait accumulé. Elle a dû être soulagée d’avoir « extirper » tout cela, en espérant que l’avoir couché sur le papier lui a permis de tourner la page.

« En écrivant ce qui m’est arrivé, en racontant l’histoire de la manière la plus véridique possible, je m’efforce de les rassembler dans un seul corps : la femme de 2021 et la fille de 1983. »

Alternant ses souvenirs avec le présent (en 200/2021), elle revient sur l’année 1983, où jeune adolescente, elle est partie à Paris, contre l’avis de sa mère, pour suivre A., un photographe de quarante-quatre ans, qui lui avait fait miroiter un avenir de mannequin. Le mouvement Metoo avec le droit des femmes à disposer de leur corps n’était pas encore en vogue et les filles subissaient plus qu’elles ne choisissaient. Mais voir les faits sous cet angle serait un raccourci.

C’est un concours de circonstances qui la précipite dans le lit de cet homme. Avait-il déjà calculé cette conclusion ? Pas sûr. Linn Ullmann explore toute l'ambiguïté de la situation : son désir de plaire, de jouer avec son corps mais son besoin de maîtriser les événements. Elle ne se pose pas forcément en victime, elle reconnaît son implication. Des années après, elle porte son regard sur cette fille et essaie de la comprendre. Elle a désobéi, menti à sa mère et elle l’assume. Mais pourquoi sa maman n’est-elle pas venue la récupérer ? Que lui a-t-elle fait croire pour rester dans la capitale ?

Elle établit de nombreux discrets parallèles avec des femmes ayant vécu des choses semblables. Le rouge de son chapeau rappelle le petit chaperon rouge qui se jette dans la gueule du loup. Mais il y a également des allusions à Marguerite Duras, Annie Ernaux…. Toutes ont été confrontées à des agissements d’hommes sans l’avoir choisi. Ce sont des moments délicats, avec beaucoup d’ambivalence, de tiraillements.

La mémoire est quelques fois fragile, celle de l’adolescente, de sa mère… mais reparler de tout cela leur permet de poser des mots, d’échanger, d’avancer …

L’auteur est la fille du cinéaste Ingmar Bergman et de l’actrice Liv Ullmann. Le milieu dans lequel elle a évolué a-t-il eu une influence sur ce qu’il s’est passé lorsqu’elle était adolescente ?  Elle a croisé A. dans un ascenseur….

La forme du texte peut surprendre au début. On repart en arrière, on revient au présent, il n’y a pas toujours la date. Mais c’est bien comme ça que fonctionne notre esprit. On pense à quelque chose de précis qui nous fait rebondir sur un autre fait, ou le mettre en parallèle, ailleurs, à une autre date…. Pour moi, cela a plutôt été une force du texte de se présenter comme cela.

L’écriture est profonde (merci au traducteur), explicite, plutôt détaillée. Linn Ulmann se confie à nous et nous offre un texte fort sur l’arrivée brutale d’une jeune fille dans le monde adulte.


"La dent du Bouddha" de Colin Cotterill (Thirty-Three Teeth)

 

La dent du Bouddha (Thirty-Three Teeth)
Auteur : Colin Cotterill
Traduit de l’anglais par Valérie Malfoy
Éditions : Albin-Michel (29 Septembre 2007)
ISBN : 9782226179722
290 pages

Quatrième de couverture


Le docteur Siri Paiboun, médecin légiste et fin limier dans le Laos communiste des années 1970 mène à nouveau l’enquête. Celle-ci  va mettre à l'épreuve le flair et l'indépendance d'esprit du vieil homme, peur soucieux de ménager les bureaucrates du régime. Tandis qu'à Luang Prabang, ancienne capitale royale, il rencontre un souverain déchu habité par les esprits, une série de meurtres agite Vientiane. Dans les couloirs de la morgue s'entassent des cadavres de femmes lacérés par les griffes de ce qui semble être une bête féroce.

Mon avis

Mettons nous d’accord tout de suite. Ce roman est classé dans les policiers mais ce n’est pas l’intrigue qui tient le plus de place. C’est plutôt la toile de fond, le décor, le Laos des années 70 avec ses contrastes, ses communistes qui y croient et ceux qui font comme si, ses croyances particulières dont celles du Coroner, notre vieux héros, qui communique avec l’au-delà.

« Être le coroner national ne servait à rien quand il s’agissait de pousser le vieil autobus bureaucratique jusqu’au nirvana socialiste. »

Le voilà Siri Paiboun, confronté à deux enquêtes. Il s’en passe des choses et des très bizarres. Une vieille ourse fatiguée et sans force s’est  enfuie de sa cage  et s’attaquerait aux femmes à coups de griffes pour les exterminer….. Parallèlement à cela, d’autres morts à bicyclette, et un coffre mystérieux …..

L’écriture est teintée d’humour de  bon aloi, agrémentée de références au régime politique et au positionnement des uns et des autres. C’est sans doute à cause de son âge que Siri ose tenir tête lorsqu’ cela ne lui convient pas. Il est capable de donner des ordres à des supérieurs pour arriver à ses fins et les dialogues en deviennent savoureux.

« - Toutes ces années à attendre, ça endort. On se demande quand le rêve poursuivi se rélaisera. Et puis-paf !- on se retrouve à la tête du pays. Le Pathet Lao est arrivé au pouvoir ici sur le dos du terrible dragon nord-vietnamien.
- Vous êtes encore accrochés à sa queue. »


Il fait chaud au Laos et une certaine lenteur s’installe, rendant tout le monde un peu plus mou, un peu moins réactif. L’écriture est à cette image, calme, calculée, peut-être pas assez vive par instants. Mais ne serait-ce que pour le style, assez drôle, ce roman vaut le détour.


"Aranea - Le neuvième livre" d'Alexandre Murat

 

Aranea - Le neuvième livre
Auteur : Alexandre Murat
Éditions : Fleuve (4 avril 2024)
ISBN : 978-2265157569
322 pages

Quatrième de couverture

Avril 1939. Une expédition commanditée par Himmler se lance sur les traces d'un mystérieux livre au milieu des montagnes de l'Himalaya.
Mars 2021. Alex, professeur d'histoire des Civilisations à Harvard, et Mary, à la tête de son agence de sécurité privée, sont loin d'imaginer qu'ils vont devoir, contre leur volonté, mener la plus dangereuse de leurs quêtes et affronter une redoutable ennemie.

Mon avis

Alexandre Murat est un descendant direct du maréchal Murat, beau-frère de Napoléon. Passionné d'histoire, il s'intéresse aux civilisations perdues, et bien sûr à l'histoire de l'Empire qui a bercé son enfance. C’est dire si tout cela est dans son ADN…

Son deuxième titre, avec le même couple : Alex, professeur d’histoire des Civilisations, et Mary, responsable d’une agence de sécurité, peut se lire indépendamment du premier. Il offre au lecteur la possibilité de voyager dans le temps (deux retours en arrière pour éclairer le présent) et l’espace (pas moins de six pays) L’intrigue est liée à Napoléon et c’est absolument génial car réfléchi et en rapport avec des événements et des faits réels.

Sans dévoiler quoi que ce soit, certains hommes œuvrent dans l’ombre pour récupérer le savoir absolu. Mais ils sont surveillés et les jeux de pouvoir sont importants. On va donc assister à une course poursuite, des combats, des discussions musclées…. Tout sera mis en place par chacun pour réussir sa mission : tricherie, accord sous le manteau, manipulation ….

Alex et Mary se retrouvent, bien malgré eux, au cœur de l’aventure. « Obligés » de participer en quelque sorte, ça les sort de leur quotidien et chacun d’eux aura besoin de toutes ses compétences pour faire face. La grande force de l’enseignant c’est de pouvoir se projeter dans l’Histoire (avec un grand H), en s’imprégnant du contexte, pour comprendre le fonctionnement et les raisonnements des individus de l’époque. Mary, elle, a une vision d’ensemble, elle anticipe, et a d’excellentes qualités de défense alors que son conjoint est vite démuni, voire paralysé, face à la violence.

L’écriture nerveuse, « musclée » de l’auteur est un régal. On ne s’ennuie pas une seconde, il se passe toujours quelque chose. Les nombreux rebondissements donnent du rythme et maintiennent le suspense, indispensable dans ce genre d’ouvrage. Bien documenté, intéressant, captivant, ce récit est addictif. Son style est vif, les scènes sont présentées avec peu de mots, pour être très visuelles et ne pas perdre de temps en digressions, les dialogues sont vivants, quant aux différents individus, on sent bien qu’ils ont des failles, des faiblesses et on se demande qui les fera céder et comment.

Je suis toujours impressionnée par ces livres mêlant faits historiques et imaginaires avec une fluidité qui démontre un gros travail de fond (que l’on a tendance à oublier tant tout cela semble facile). Je serai curieuse de connaître la méthode utilisée (Alexandre Murat fait-il un plan ? Se sert-il de la « formule » FIND comme son personnage Alex ?)

J’ai vraiment apprécié ce recueil, je me suis tout de suite repérée (les lieux et la date sont indiqués en début de chapitre, donc ce n’était pas difficile). Quelques pages et on change d’endroit, il y a du mouvement en permanence. C’est agencé à la perfection, ça s’emboîte et ça tient la route tant sur le fond que la forme.

Je ne connaissais pas Alexandre Murat et je suis ravie de ma découverte !

NB : En fin d’ouvrage, de nombreuses références reprennent les éléments véridiques du texte. Il y a également une belle bibliographie.

"L'ombre du prédateur" de Gérard Saryan

 

L’ombre du prédateur
Auteur : Gérard Saryan
Éditions : Taurnada (14 mars 2024)
ISBN : 978-2372581295
380 pages

Quatrième de couverture

Lorsqu'un adolescent est découvert crucifié sur une plateforme au milieu du lac de Lambecq, les villageois sont consternés. Qui a pu commettre un acte aussi odieux ? La même nuit, la soeur de la victime disparaît. A-t-elle été enlevée par l'assassin de son frère ? La capitaine de police Agnès Demare est envoyée sur place afin de prêter main-forte aux gendarmes. Ses faits et gestes sont relayés sur les réseaux sociaux par Jade, une célèbre influenceuse lilloise. Pour ces deux femmes que tout oppose, une enquête tentaculaire commence. La soif de vérité emporte Agnès et Jade dans un tourbillon où la proie n'est pas toujours celle que l'on croit.

Mon avis

Ce roman fait suite à « Sur un arbre perché » du même auteur, mais malgré tout il peut se lire de façon indépendante, quelques rappels glissés çà et là apporteront ce qu’il y a besoin de connaître. On retrouve la capitaine de police Agnès Demare. Elle a démontré ses qualités dans la précédente aventure.

Le prologue fait déjà frissonner, il parle d’une petite fille qui a disparu alors qu’elle était en centre de vacances. Puis on passe plusieurs années et on découvre une famille qui campe, au bord de l’eau dans un lieu idyllique et tranquille. La nuit arrive, parents et enfants (Guillaume, adolescent, et Betty plus jeune) se couchent dans le camping-car. Au matin, les deux jeunes manquent à l’appel. Rapidement, c’est l’horreur et la scène est difficilement soutenable, le garçon a été crucifié sur une plateforme posée près des berges du lac. Sa sœur ne réapparaît pas. Le couple est effondré car malgré les recherches, aucun indice ne permet d’envisager ce qu’il est advenu d’elle.

Elle n’est pas de la région mais l’enquête est confiée à Agnès. Bien que cela ne lui convienne pas, on lui « colle » une influenceuse dans les pattes. Jade fait des vlogs, des petites vidéos sur divers sujets. Là, elle suivra le quotidien d’Agnès … Sera-t-elle une aide avec son regard extérieur sur les événements ou un véritable boulet ?

L’intrigue est menée de main de maître. Gérard Saryan fait intervenir policiers et gendarmes, nous montrant le rôle et le fonctionnement de chaque groupe. Agnès est dans l’obligation de collaborer avec la gendarmerie que ça lui plaise ou pas. Ce n’est pas aisé, mais tous n’ont qu’un but : résoudre cette enquête,

De nombreux thèmes sont abordés, pas seulement celui de la perte d’un enfant. L’auteur souligne l’importance des réseaux sociaux qui n’agissent pas toujours dans le bon sens.

Son écriture est fluide, addictive. Il a certainement beaucoup réfléchi pour construire son récit à la manière d’un puzzle où tout s’emboîte parfaitement. Il montre les sentiments, les ressentis des protagonistes. Cela permet de « pénétrer » encore plus dans l’histoire. On se sent presque « concernés ». Les différentes situations sont décrites avec précision, on visualise ce qui se déroule. Des rebondissements, des ramifications nous emmènent sur d’autres pistes jusqu’à un final qui laisse entrevoir une suite.

Pendant cette lecture, j’ai souvent eu le ventre noué, je ressentais les émotions des personnages, que ce soit la peur, le doute, l’angoisse, la colère …. Si on réfléchit, c’est ce qu’on cherche, être bousculé, bouleversé, transporté, secoué, lorsqu’on lit, non ? Et bien c’est réussi !


"numéro 17" de Sébastien Le Jean

 

numéro 17
Auteur : Sébastien Le Jean
Éditions : Liana Levi (4 Avril 2024)
ISBN : 979-1034909087
290 pages

Quatrième de couverture

Le jour de Noël, à Paris, un jeune homme est retrouvé mort après une chute du sixième étage de son immeuble. Pour les policiers du secteur, c’est un accident, au pire un suicide. Pour Ronan Sénéchal, commandant à la brigade criminelle, c’est un cadeau du destin. Depuis le fiasco de sa précédente enquête, il n’est plus que l’ombre de lui-même. S’il parvenait à prouver qu’il s’agit d’un assassinat et à démasquer le tueur, il pourrait retrouver l’estime de sa hiérarchie et de ses collègues. L’enquête officieuse qu’il entame en solo prend rapidement une tournure inquiétante : l’étudiant assassiné s’intéressait de près à un groupe complotiste, L’Hydre.

Mon avis

Chaque jour, l’actualité lui rappelle que le monde est entré dans l’ère des vérités alternatives.

Après avoir lu « Le grand effondrement », premier livre de Sébastien Le Jean, j’avais conclu avec « Un auteur à suivre ! ». Je viens de terminer son deuxième titre et je confirme avec : « Un auteur à ne jamais perdre de vue ».

Réussir une fois à rédiger un récit prenant, intéressant, soulevant des questions d’actualité dans une intrigue passionnante qui se tient, c’est très bien. Confirmer son talent avec une nouvelle aventure, c’est vraiment fort.

Dans ce roman, on retrouve Ronan Sénéchal (mais on peut lire cette histoire de façon indépendante), il est blessé moralement, presque brisé au boulot mais a encore de la ressource. Et surtout un excellent instinct de flic. Il est un de ces policiers qui « sentent » les choses, qui peuvent cerner une personne rapidement, et malgré tout, faire parfois des erreurs, simplement parce qu’il est humain ….

On est le 25 Décembre, et un homme jeune, Simon Lacroix, a été retrouvé mort, sur le trottoir, devant son immeuble. Il a chuté depuis le balcon de son appartement. La soirée ayant été bien arrosée, il a probablement trébuché. C’est triste mais affaire classée. Euh, non pas vraiment …  Son paternel étant bien placé (directeur de cabinet du ministre de la justice), il exige des investigations plus précises, ne croyant ni au suicide, ni à l’accident alors que son fils avait une vie plutôt rangée : thésard, en couple.

Tout le monde pense qu’il faut calmer le père, et l’équipe d’astreinte en ce jour de fête (celle de Ronan) est dépêchée sur place. Ils n’ont pas vraiment envie de sortir mais ils y vont. Lors de la visite approfondie de l’appartement, plusieurs petits détails interpellent Ronan et il décide de prouver qu’il s’agit d’un homicide afin qu’il y ait une enquête. Pas facile mais il y arrive.

Interroger la copine, les ami-e-s, les parents, le tuteur de thèse est la première chose à laquelle se consacrent les policiers. De recoupements en recoupements, il s’avère que l’étudiant préparait son mémoire sur le négationnisme (le déni de faits historiques malgré les preuves). Ses recherches l’avaient amené sur le terrain des théories du complot, sujets plutôt très « tendance » mais également dérangeant pour ceux qui y croient.

Ronan décide de creuser et d’approfondir ce qu’il découvre mais, malgré son expérience, il est loin d’imaginer où tout cela va l’entraîner. Il se met parfois en danger, ne respecte pas tous les protocoles car il veut obtenir des réponses. Têtu, opiniâtre, il suit les traces de Simon et il détecte des faits graves, il faut agir au plus vite mais comment ? En face, les hommes « de l’ombre » sont très forts, inventifs, et ont des ramifications partout.

Mené sur un rythme emballant, avec un contexte brûlant, une écriture puissante, des personnages bien définis, ce récit ne se lit pas, il se dévore ! Une fois commencé, difficile de le lâcher. Ce que décrit l’auteur est très réaliste, entre fausses dépêches, influences néfastes, on se rend compte que l’on est quelques fois un peu crédules. Mais qui n’a pas fait circuler un hoax en y croyant dur comme fer et en pensant rendre service à ses connaissances ? Le texte nous rappelle, si besoin est, qu’avec les nouveaux médias, beaucoup d’infos circulent vite mais ne sont pas toujours justes.

Ce recueil m’a happée, fascinée. Il est captivant et pertinent. L’auteur s’est renseigné et glisse çà et là des informations, des faits réels qui apportent un plus à son écrit. Ce qu’il présente pourrait exister et on sent les frissons qui nous parcourent. Je suis impressionnée par l’acuité dont il fait preuve pour observer les dérapages de notre société, analyser pourquoi et comment certains en arrivent à dériver, à faire et dire n’importe quoi.

Je le redis : : « Un auteur à ne jamais perdre de vue ».

"Le refuge" d'Alain Beaulieu

 

Le refuge
Auteur : Alain Beaulieu
Éditions : Liana Levi (4 Avril 2024)
ISBN : 979-1034909285
242 pages

Quatrième de couverture

S’installer dans un chalet au pied d’une montagne est le rêve d’une vie pour Antoine, ancien professeur de création littéraire à l’université, et pour Marie, autrefois éducatrice. Ils profitent paisiblement de leur nouvel univers jusqu’à une nuit de juin sans lune, lorsqu’un braquage inattendu vient chambouler leur tranquillité. Dans un accès de colère, Antoine s’empare de son arme de chasse, geste aux conséquences irrémédiables qu’il ne cessera de se reprocher. Son bien le plus précieux, la sérénité, est définitivement perdu.

Mon avis

« Mais je n’arrive plus à mettre le couvercle sur la marmite, et ça déborde partout. »

Alain Beaulieu est directeur littéraire aux Éditions Druide et professeur titulaire au Département de littérature, théâtre et cinéma de l'Université Laval à Québec. Il a écrit des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre …

« Le refuge » est son dernier titre et a été Lauréat du Prix France-Québec 2023. C’est un excellent livre qui explore avec une précision chirurgicale les conséquences d’un geste irréfléchi.

Marie et Antoine sont retraités, il était enseignant en création littéraire, elle était éducatrice. Pour profiter de chaque instant, à fond, et être près de la nature, ils se sont installés au « Refuge », un chalet près de la montagne. Ils y vivent tranquilles, avec peu de luxe, quelques voisins. En communion avec leur environnement, ils sont heureux.

Jusqu’à une nuit, périlleuse, où des voleurs se pointent chez eux, les agressant et leur demandant de l’argent qu’ils n’ont pas. Devant les blessures infligées à son épouse, Antoine est en colère, et lorsque les indésirables partent, avec trois fois rien, il sort son fusil et tire. Cet acte n’est pas neutre et aura des conséquences et des ramifications inattendues.

L’auteur « décortique » avec beaucoup d’intelligence tout ce que cela va engendrer. Ce qui est vraiment terrible, c’est de voir les options qui s’offrent au couple, les choix qu’ils font et ce que ça entraîne à chaque fois. Pendant plusieurs mois, régulièrement, ils sont confrontés à « un cas de conscience » et sont dans l’obligation de prendre une route ou une autre. Que faire ? Y-a-t-il de bonnes ou de mauvaises décisions ? Et qui doit les prendre ? À qui demander conseil ? Avec qui partager et est-ce une bonne idée ? Ne vaut-il pas mieux garder tout cela dans la sphère intime ?

Ce récit est surprenant, original, bien écrit, captivant bien qu’il y ait peu de personnages. La culpabilité est analysée de l’intérieur. Tout d’abord du point de vue du « fautif », de ce mari qui a commis l’irréparable et qui est hanté par son acte. D’ailleurs, il se décide à coucher sur le papier les événements de cette nuit puis de ceux que cela a provoqué, pour lui et tous ceux qui feront partie des dommages collatéraux. Il a besoin de prendre du recul, de réfléchir. Il écrit mais sa compagne décide de donner elle aussi son point de vue et chaque fois qu’il s’exprime, elle complète et éclaire les faits sous un autre angle. On a de ce fait deux narrateurs.

Le style et les réflexions sont parfaitement adaptés à chacun : l’homme ou la femme. On observe ainsi leurs dialogues, leur approche de ce qui les perturbe beaucoup, leurs échanges, leurs intentions suivies de ce qui se déroule réellement car on ne maîtrise jamais tout n’est-ce pas ? On découvre dans ce texte, comment un grain de sable, de petites choses peuvent bouleverser le cours d’une vie, de plusieurs destins ….

Au début de chaque chapitre une citation en exergue, bien ciblée, elle nous rappelle la fragilité de l’avenir qui ne nous appartient pas.

« Le refuge », un endroit choisi par ces habitants pour son calme et vivre en paix jusqu’à ce que ….