"Corps corps corps Carnet d'une médecin légiste" de Karine Dabadie & Macha Séry

 

Corps corps corps
Carnet d’une médecin légiste
Auteurs : Karine Dabadie & Macha Séry
Éditions : Globe (17 Avril 2025)
ISBN : 978-2383613152
208 pages

Quatrième de couverture

Karine Dabadie est médecin légiste et, par ses expériences et ses réflexions, elle interroge notre rapport aux morts, mais aussi aux vivants. Cassant les représentations réductrices qui entourent son métier, elle se livre sur son quotidien et replace au centre de sa profession les notions de respect des corps et d’écoute qui l’animent, et qui sont indispensables à son travail auprès des femmes victimes de violences sexuelles et sexistes.

Mon avis

Karine Dabadie est a exercé une dizaine d’années comme urgentiste à Bordeaux avant de se décider pour une carrière de légiste. Elle a créé et dirigé, de 2010 à 2016, l’Institut de médecine légale de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) dans le cadre duquel elle a mis en place un protocole novateur de signalement des violences conjugales. En collaborant avec Macha Séry, une journaliste, elle a écrit ce livre où elle présente des cas étudiés en tant que médecin légiste. Mais elle va beaucoup plus loin en nous offrant une réelle réflexion sur les victimes de violence (au sein du couple, en famille ou autres) ainsi que le rapport au corps vivant ou mort. Elle s’interroge sur ce qui est mis en place pour accompagner les victimes et ce qu’il faudrait encore faire…

Elle le dit elle-même, elle n’a pas l’allure (qu’on imagine) d’une médecin légiste. Cheveux blonds, talons (des stilettos), tenues féminines, elle est « femme » et ne cache pas son corps. Cela ne l’empêche pas d’être experte dans son domaine. Elle explique que, contrairement à ce qu’on lit souvent dans les romans, la médecine légiste est utilisée pour d’autres cas que les meurtres. Dès qu’il y a une mort suspecte, elle doit agir et avec ce qu’elle observe, tirer des conclusions. Ce n’est pas simple, il peut s’agir d’enfants, de personnes en mauvais état mais ce qu’on lui demande, c’est d’être professionnelle.

« On doit aux morts de respecter leur corps. Car sur chaque corps s’imprime un parcours de vie. »

Quand elle dissèque - appelons les choses par leur nom - elle agit en tant que légiste, elle doit laisser ses émotions de côté pour comprendre ce qu’il s’est passé. Elle parle du cas d’une petite-fille maltraitée et elle écrit :

« Je ne lui ai pas redonné vie mais un peu d’existence passée. »

Ses observations ont permis de condamner la belle-mère tortionnaire. C’est une forme de réparation. En étant à « l’écoute » de ces corps, n’a-t-elle pas « réparé » le sien qui avait souffert ? En comprenant l’histoire des femmes qui lui sont confiées, elle agit pour celles qui pourraient être confrontées aux mêmes situations. Elle a également mis en place des actions concrètes pour les aider avec la création d’un protocole innovant. Sa carrière et ses actions sont exceptionnelles.

Dans les différents « affaires » qu’elle évoque, ce qui transparaît, au-delà de son analyse des blessures, des traces de coups, c’est le respect qu’elle a pour la personne qu’on lui confie. Avant d’être un corps, l’individu a été vivant et elle ne l’oublie pas en voulant cerner son vécu lors des derniers jours ou des dernières heures. Cette attention prodiguée à chacun, chacune, la guide et la porte pour avoir un regard juste afin de découvrir la vérité.

J’ai lu ce recueil d’une traite. L’écriture est prenante. Certains passages font froid dans le dos, il est difficile d’imaginer tout ce que subissent certains souffre-douleurs. Parfois, Karine Dabadie explique ce qui a provoqué cette barbarie (un enfant issu d’une autre union par exemple), c’est terrible. C’est un témoignage fort, édifiant et je ne regrette pas ma lecture.


"Là où je n’ai plus pied" de Belén López Peiró (Donde no hago pic)

 

Là où je n’ai plus pied (Donde no hago pic)
précédé de Pourquoi tu revenais tous les étés
Auteur : Belén López Peiró
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Lise Belperron
Éditions : Globe (3 Avril 2025)
ISBN : 978-2383613107
384 pages

Quatrième de couverture

Une fois que Belén a parlé, il n'y a plus de retour en arrière possible. C'est la parole, plus que l'acte dénoncé, qui fait voler en éclats la famille. Face à la révélation de l'inceste, les voix s'élèvent. Chacun a quelque chose à dire pour essayer de rendre l'inacceptable tolérable et justifier les abus de l'oncle policier. Plus tard, lors de la préparation du procès, c'est encore la parole de Belén qui est remise en cause. Pour espérer être entendue par la justice, il faut transformer ses traumatismes en récit et faire remonter à la surface les moindres détails du passé, au risque de perdre pied...

Mon avis

Un jour, elle a parlé, elle a osé dire l’indicible, l’inconcevable. Même si son oncle était policier, même s’il a fallu beaucoup de temps, un jour elle a posé les mots et dénoncé. C’est forcément une prise de risque, va-t-on la croire, l’écouter, la consoler ou penser qu’elle en rajoute, que ce n’est pas si grave, qu’elle fabule ?

Belén López Peiró est journaliste. Elle est membre du collectif Ni Una Menos, « Pas une de moins », qui lutte contre les violences faites aux femmes et les féminicides. Elle a été abusée par un membre de sa famille et a décidé de porter plainte. Dans un premier livre « Pourquoi tu revenais tous les étés », repris en première partie de ce nouveau recueil, elle présente les faits. Mais au lieu d’un récit linéaire, elle a rédigé un texte « coup de poing ». On y découvre des déclarations témoignages, des discussions, des réflexions personnelles de l’auteur ou de personnes qui l’ont côtoyée.

Cette construction offre de multiples entrées, autant de pièces d’un gigantesque puzzle de souffrance, de cheminement. On voit combien il est difficile de vivre après avoir subi ce genre d’acte qui touche à l’intimité. La douleur est terrible au moment où ça se passe mais également après quand il faut se battre pour être entendu. C’est chronophage, ça peut faire éclater les relations familiales, amicales. Elle a été courageuse en choisissant de parler et en écrivant. Elle l’a fait pour elle, c’est sans doute un exutoire, une forme de réparation. Mais aussi pour toutes les autres victimes, pour celles qui se sont tues, celles qui n’ont pas été cru, celles qui auront le même problème un jour et à qui elle montre la voie.

Des années après sa déposition, le procès a eu lieu, et elle partage tout ce qu’il a fallu mettre en place pour qu’il se déroule enfin, dans « Là où je n’ai plus pied ». La route a été longue entre les reports, les enquêtes, les interférences qui ont retardé le jugement. De nouvelles difficultés pour l’auteur et un traumatisme qui perdure. Elle explique combien il est compliqué de se relever, de justifier encore et toujours, même quand, tout simplement, elle n’a pas la force de sortir et de rejoindre ses amis ou face à son conjoint, au moment de faire l’amour etc. Les répercussions sont terribles, longues et douloureuses. Il faut se reconstruire jour après jour, parfois seule.

Je ne sais pas si ses écrits et la condamnation l’ont « réparée » mais je pense que ça l’a aidée et c’est déjà énorme. En plus, elle a certainement apporté beaucoup à d’autres femmes qui ont vécu la même situation et qui se sont senties moins seules. Maintenant, elle milite, elle continue la lutte pour les autres et c’est un moyen pour elle d’avancer.

L’écriture (merci à la traductrice) est puissante. Chaque mot est juste et touche le cœur. Le propos vous remue les tripes, vous fait serrer les poings de révolte. Mais Belén est forte, admirable car elle a décidé de ne baisser ni les yeux, ni les bras.

Un témoignage bouleversant !

"L'incroyable et triste histoire de la candide Erendira" de Gabriel García Márquez (La increíble y triste historia de la cándida Eréndira y de su abuela desalmada)

 


L'incroyable et triste histoire de la candide Erendira (La increíble y triste historia de la cándida Eréndira y de su abuela desalmada)
Auteur : Gabriel García Márquez
Traduit de l’espagnol (Colombie) par Annie Morvan
Éditions : Grasset (5 Novembre 2003)
ISBN : 978-2246054948
180 pages

Quatrième de couverture

La côte caraïbe, humide et putrescente, est le lieu clos des sept nouvelles de ce recueil du grand romancier colombien Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature en 1982. Réservoir de fantasmes et de craintes, espace de mémoires et de fables, un bourg misérable coincé entre la mer, marécageuse, dévoreuse de dunes, grouillante de crabes omniprésents, et l'infranchissable Cordillère, voit s'agiter d'ineffables pantins et de mythiques créatures : le miracle s'inscrit au bas de chaque page et l'humour sauve ce monde abandonné des dieux où l'impitoyable grand-mère prostitue la jeune Erendira pour satisfaire son intense appétit de lucre.

Mon avis

« Un homme qui sait se faire pardonner a gagné la moitié du ciel. Je te laisse le premier morceau, qui est celui du bonheur. »

Sept nouvelles mêlant légende, humour, et ambiance de bord de côte envahie de crabes dans un village pas très attirant. Des personnages atypiques qui se succèdent au sein de fables à l’humour corrosif, parfois caché entre les lignes (ou sous les crabes ?).

L’écriture de Gabriel García Márquez est tour à tour posée, grinçante, poétique mais globalement elle ne m’a pas conquise. J’ai lu ces nouvelles sans déplaisir mais sans enthousiasme non plus. Il m’a manqué un je ne sais quoi, ce petit truc en plus qui vous scotche aux pages, qui vous donne le goût d’y revenir très vite…. Je me suis demandée pourquoi…..

J’attendais beaucoup de cette rencontre mais la magie n’a pas opéré… Une autre fois peut-être mais pas tout de suite….


"La papeterie du bonheur" de Sally Page (The Book of Beginnings)

 

La papeterie du bonheur (The Book of Beginnings)
Auteur : Sally Page
Traduit de l’anglais par Maryline Beury
Éditions : ‎ L'Archipel (17 avril 2025)
ISBN : 978-2809851236
440 pages

Quatrième de couverture

Pour surmonter une rupture douloureuse, Liz, 39 ans, accepte de s'occuper pendant un temps de la boutique londonienne de son vieil oncle Wilbur, qui vient d'être hospitalisé. Peu à peu, Liz rajeunit la gamme de la papeterie et découvre qu'elle aime échanger avec les clients qui souvent, pendant qu'ils essaient un stylo-plume ou choisissent un carnet, se laissent aller à des confidences.

Mon avis

Les gens se ressemblent plus qu’on pourrait le croire, et ils trouveront toujours un sujet de conversation commun.

L’oncle de Liz, Wilbur, a un problème de santé. Il est hospitalisé et sa boutique va être fermée. Liz, sa nièce, s’est séparée de James, son compagnon, et elle a quitté son travail. Elle n’a jamais bien su dire non et lorsque sa mère lui parle du magasin de Wilburn, elle accepte d’aller à Londres pour tenir la boutique, le temps qu’il se remette. Ce sera l’occasion pour elle de s’éloigner de ce qui l’a fait souffrir, d’être occupée et qui sait de, peut-être, retrouver le moral.

En commençant ce roman, je m’attendais à une histoire assez « convenue ». J’ai été plus qu’agréablement surprise. Je l’ai lu d’une traite, j’ai beaucoup appris et j’ai envie d’en savoir plus sur certains personnages évoqués et sur les poèmes de Louis MacNeice.

« Le temps était parti, quelque part ailleurs,
Il y avait deux verres et deux chaises,
Deux êtres et un même battement de cœur »

La solitude de Liz ne la dérange pas, elle pense qu’elle va faire le point sur sa vie. Elle s’est éloignée de Lucy, son amie de toujours et se questionne sur leur relation. Elle est tellement blessée qu’elle en devient susceptible et maladroite. Comment agir avec les deux responsables des commerces voisins, que dire, que faire ? Elle ne veut pas parler d’elle, elle préfère en dire le moins possible sur son passé. Dans la papeterie/ quincaillerie, elle fait connaissance avec quelques clients qui se démarquent. Ils sont seuls, comme elles. Tisser des liens ? Elle n’est que de passage …  Finalement, s’ouvrir aux autres apporte un peu de piment dans son quotidien. Et elle côtoie ainsi des gens aux personnalités singulières.

Moi qui n’écris qu’avec des stylos encre, qui choisis de jolis papiers à lettres, qui aime découvrir des individus qui sortent de l’ordinaire (ici dans le cimetière de Highgate), j’ai été enchantée de cette lecture (j’irai visiter les tombes dont parle l’auteur lors d’une prochaine visite londonienne).  La construction du roman, avec l’idée de ce que veut écrire Malcolm, un des protagonistes, est originale. Son projet rapproche Liz, une femme pasteur et lui-même alors qu’au départ, ils n’ont rien en commun, à part d’être plutôt isolés.

Ce récit parle d’amitié, de la difficulté à la garder, du bonheur de la voir évoluer, se construire et rendre plus fort. Le texte est pétillant, empli d’amour et de bonnes idées que l’on peut reprendre. Ce qui se crée sous nos yeux, même si c’est quelques fois improbable, est empreint d’amour (je n’ai pas écrit de bons sentiments mièvres) et ça fait du bien de lire des choses positives.

L’écriture est délicate (merci à la traductrice), pleine de sens. Les propos abordent des sujets d’actualité par l’intermédiaire d’un récit intéressant et réfléchi assorti d’une pointe de fantaisie. Je ne me suis pas ennuyée une seconde car c’est très riche au niveau historique et j’ai le souhait d’en savoir plus sur ceux et celles dont Sally Page parle car ils ont fait évoluer l’Histoire (avec un grand H).


"Un air de famille" d'Alessandro Piperno (Aria di famiglia)

 

Un air de famille (Aria di famiglia)
Auteur : Alessandro Piperno
Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont
Éditions : Liana Levi (10 Avril 2025)
ISBN : 979-1034910786
440 pages

Quatrième de couverture

Cinquante ans, un cap difficile à passer, et particulièrement pour le professeur Sacerdoti, écrivain et universitaire de renom, qui subit, pour avoir cité en cours une phrase tendancieuse de Flaubert, une accusation d’antiféminisme. Sa désinvolture affichée ne fait qu’aggraver son cas. Honni par des influenceuses et des centaines de followers, rayé du monde universitaire, il choisit de se retirer dans un isolement dédaigneux. Célibataire et sans enfant, la solitude ne lui a jamais fait peur. Mais le hasard vient le débusquer car, de façon inattendue, on lui assigne le rôle de tuteur d’un lointain petit cousin désormais orphelin.

Mon avis

Le professeur Sacerdoti a cinquante ans, il est enseignant à l’université et a écrit un livre avec lequel il a connu un certain succès. Il est juif mais ne pratique pas. Célibataire, sa vie est assez linéaire. Suite à un cours sur Flaubert et des propos sortis de leur contexte, il est convoqué par ses responsables. Il est décontracté voire un tantinet hautain face aux reproches qu’on lui fait. Il n’a pas envie de courber l’échine, de se taire. Avec cette attitude, il aggrave son cas et on le suspend de son poste. Il se retrouve chez lui sans emploi. Il s’accommode de la situation. Peut-être va-t-il reprendre l’écriture mais ça semble difficile, d’autant plus qu’il est donné en pâture sur les réseaux sociaux, ce qui n’arrange rien. On suit son quotidien, ses quelques rencontres car il n’a pas une vie sociale bien remplie, les questions qu’il se pose sur sa vie, cette altercation dans le bureau de la faculté et ses conséquences. Tout cela ne le dérange pas outre mesure mais il y pense et essaie d’analyser pour comprendre.

Et puis, il se remet un peu en question avec un premier événement. Une ancienne camarade de lycée, qu’il appréciait, est décédée. Il réalise qu’à son âge, on peut mourir alors que ça lui semblait loin. Cela le renvoie au décès de son père et de sa mère, à sa propre histoire. Les sentiments se bousculent un peu et sur ces entrefaites, un tsunami émotionnel le renverse. On lui demande de récupérer un neveu qui vient de perdre ses parents. C’est une branche de la famille avec qui il n’avait pas de contacts. Récupérer ce gosse, bouleverser son quotidien ? Pour qui ? Pour quoi ? S’encombrer d’un enfant ? Pas pour lui, qui n’en a pas voulu.

Et puis finalement…. La rencontre se fait, les liens se tissent, fragiles. Il est démuni, il ne sait pas faire et en face, ce petit garçon est mal à l’aise lui aussi. Quel avenir pour ces deux-là ? Être tuteur ce n’est pas anodin, c’est accepter de changer ses repères, de sortir de sa routine… Est-ce que ça vaut le coup ? Ce petit est juif pratiquant, comment agir ? Si c’est pour ne pas manger un club sandwich qui vous fait envie, quel gâchis ! L’accompagner ou pas ?

 Avec une écriture (merci au traducteur) de qualité, fine, précise et fluide, l’auteur s’attache aux pas de son personnage. L’universitaire est déstabilisé par ce qu’il ne maîtrise pas : les réactions et les actes des autres, dans sa vie professionnelle ou personnelle. Il n’a pas le choix, il doit faire face mais comment ? Avec quels arguments, quelles idées, pour quels ressentis ? Il n’avait pas prévu tout ça. Son passé a de l’importance, rien n’est neutre. Ce qu’il a vécu a fait de lui l’homme qu’il est et ce qui se passe risque de provoquer d’importants changements. Est-il prêt ? Le souhaite-t-il ?

Ce roman aborde de nombreuses thématiques, celle de la parole dans l’enseignement, des possibilités d’expression libre, la culpabilité, la transmission familiale, le deuil et l’absence, l’interprétation que l’on peut faire d’un acte, d’une parole, d’un dialogue suivant où on se place, comment on observe.

Le ton est quelques fois ironique, détaché, comme si le protagoniste se moquait de lui-même. Il se sait imparfait, maladroit, il n’essaie pas de vivre en héros. Il évolue en découvrant les situations et il réalise que le dialogue et l’échange sont la base de tout.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Ce récit, profond, délicat, nous rappelle la fragilité mais aussi la beauté de la vie.

"Soignante" de Yann Madé

 

Soignante
Auteur : Yann Madé & Ju Ch'Ay (couleurs)
Éditions : Jarjille (31 Janvier 2025)
ISBN : ‎ 978-2493649300
130 pages

Quatrième de couverture

Être soignante dans le monde d'après la pandémie et ne pas se relever, chuter toujours plus bas sans baisser les bras pour autant. Elle tombe, Chloé, parce que l'hôpital qui était une de ses raisons de vivre, a été sacrifié. Infirmière dans un secteur négligé, la psychiatrie, où le soin passe par l'écoute, dans un monde où personne ne s'écoute plus.

Mon avis

Chloé est infirmière en CMP (Centre Médico Psychologique) un lieu où il faut écouter, accompagner, être « présence ». Et puis le COVID, les soignants qu’on applaudit, les malades chez qui il faut se déplacer, le rythme et le fonctionnement qui changent. Les annonces contradictoires, les masques et le gel insuffisants pour beaucoup de métiers (dont les professions médicales, les aides à domicile) et ce sentiment de solitude face à tout ce qu’il y a à gérer, sans repos.

Parce qu’être confinés, c’est ça. La notion de temps n’existe plus. Les profs bossent même le dimanche, d’ailleurs les élèves les contactent n’importe quand.

Et lorsque vous intervenez auprès de gens fragiles, les voisins vous demandent de garer votre voiture plus loin, des fois que le virus soit collé dessus, de ne pas toucher les poignées, les boutons de l’ascenseur, pourquoi ne pas arrêter de respirer également ? Pestiférés ? Presque … Comment ne pas craquer ? C’est ce qui arrive à Chloé.

Elle vit avec son compagnon, prof, qui lui travaille à distance et leurs deux grands enfants. On suit leur quotidien avec des dessins et des dialogues hyper réalistes. On ne peut que penser à des situations connues, des événements qu’on a vécus ou qu’on nous a racontés. C’est criant de vérité.

L’auteur glisse les interventions du président de la république, de Vincent Lindon à Médiapart, sur le devenir du système de la santé de notre pays. C’est édifiant Quel avenir pour ce domaine, pour les personnes hospitalisées, pour le personnel au bout du rouleau ? Il ne cache rien, il connaît ce monde là.

Yann Madé a réussi un exercice périlleux : avoir le ton juste, sans trop en faire pour nous rappeler ce que nous ne devons pas oublier.

Les croquis sont expressifs, les mots sont pertinents, chaque phrase est ciblée. Cet album est à lire, relire, partager car il ne faut pas mettre les « maux » sous le tapis.


"De mères en fils" d'Adam Haslett (Mothers and Sons)

 

De mères en fils (Mothers and Sons)
Auteur : Adam Haslett
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Etienne Gomez
Éditions : Bourgois (3 avril 2025)
ISBN : 978-2267054194
416 pages

Quatrième de couverture

Le quotidien de Peter, la quarantaine, se résume à son travail d'avocat spécialisé dans la défense des demandeurs d'asile à New York. Plongé dans les récits de ceux qui ont quitté leur pays dans l'espoir de trouver aux États-Unis une forme de réconfort face à la guerre ou à la persécution, il fuit sa propre vie. Vivant seul, se contentant de rencontres sans lendemain, il n'a presque plus de contact avec sa famille et notamment avec sa mère, Ann qui dirige un centre spirituel pour femmes dans le Vermont.

Mon avis

Deux univers, deux vies, peu de liens… Et pourtant, il s’agit d’une mère et de son fils. Pourquoi cette distance ? C’est ce que le lecteur découvrira avec ce roman exceptionnel d’émotions, d’analyse des relations familiales et du poids du passé.

Peter Fisher a une quarantaine d’années. Il est avocat et sa mission est d’aider les demandeurs d’asile. Il le fait, monte les dossiers avec eux, les soutient avec ses moyens, les guide. Il n’a pas un enthousiasme débordant et il s’acquitte de ses tâches d’une façon assez neutre. Ses liens avec ses collègues semblent assez superficiels et sa vie n’est pas très remplie, tout à fait terne. Il y a bien Cliff, un compagnon occasionnel mais tout cela semble bien léger. Dans les chapitres qui le concernent, il parle à la première personne.

En parallèle, on suit Ann, sa mère, elle dirige un centre spirituel où les femmes sont accueillies. Elle a effectué un gros tournant dans sa vie, elle ne vit plus avec le père de Peter. C’est un narrateur extérieur qui présente ce qu’elle fait.

Leur point commun ? Ne pas savoir se dire ce qu’ils éprouvent, être rongés par la culpabilité, les non-dits, les secrets, être habités par une forme de peur, celle de ne pas être dans la norme de la bienséance, celle du qu’en dira-t-on, du regard de l’autre… S’ils arrivaient à communiquer, ils réaliseraient qu’ils sont proches dans leur fonctionnement, leurs ressentis.

Ça pourrait continuer des années sans que rien ne change. Mais Peter reçoit un jeune albanais, Vasel, homosexuel qui craint l’homophobie et ses dérives. Cette rencontre le bouleverse dans ses sens, ses émotions, ses certitudes. Ce qu’il a vécu autrefois lui revient, comme un boomerang, en pleine figure. Il a toujours retenu ses sentiments, sans doute parce qu’on lui a toujours appris à se contenir, à ne rien laisser transparaître.

L’auteur s’attache à montrer combien les secrets pèsent sur le lien mère-fils, comment l’un s’est construit, comment l’autre a continué sa route. Il décortique, avec finesse, ce qui ronge l’esprit, le cœur, le silence qui obscurcit les jours. C’est le portrait de ceux qui ne savent pas, ou plus, se parler, sans doute parce qu’à force de tout garder à l’intérieur, ils sont incapables d’échanger.  

Ce sont deux personnes qui ont perdu le fil et qui vont, peut-être, tardivement, le renouer.  C’est quoi s’aimer dans une famille ? Peter a une sœur, Liz. A-t-elle été élevée comme lui ou les attentes étaient-elles différentes ? En « écrivant » l’histoire de ceux qu’il accompagne, Peter l’avocat, essaie-t-il d’oublier la sienne ? En accompagnant des femmes, Ann essaie-t-elle de remplir sa vie de services pour les autres afin d’oublier ce qu’elle ne fait pas pour son fils ? Finalement, ces deux-là se consacrent aux autres, peut-être pour éviter de penser ?

J’ai beaucoup aimé ce récit. Il est bien écrit (merci au traducteur). Je l’ai trouvé profond, délicat, ciblant ce qui fait l’essentiel des rapports humains, à savoir les obstacles dans les discussions mais également l’importance de l’écoute, du respect de l’autre et de l’acceptation de sa différence, pour mieux l’aimer, mieux l’aider, sans le juger.