"La saison des feux" de Celeste Ng (Little Fires Everywhere)


La saison des feux
Auteur : Celeste Ng
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (5 Avril 2018)
ISBN : 978-2355846502
390 pages

Quatrième de couverture

À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents.  Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s'installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d'abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l'entente qui règne entre les voisins.

Mon avis

« L’appareil photographique, c’est l’œil au bout des doigts »

Qu’est-ce qui peut bien pousser Mia et sa fille à vivre de peu, en bohèmes, changeant de ville et même de région très régulièrement ? En agissant ainsi, Pearl, la jeune lycéenne, ne peut pas créer de liens solides, ni s’attacher à ceux qu’elle fréquente dans les établissements scolaires où elle prend des cours. Pourtant, cette fois-ci, sa mère lui l’a promis, elles vont se poser ! Shaker Heights semble le lieu idéal pour ça. Alors, comme à chaque fois, il faut trouver un logement pas trop cher et un petit boulot. Car Mia est artiste photographe (c’est d’ailleurs pour cela qu’elle bouge souvent, dit-elle, lorsqu’elle change de projet, elle éprouve le besoin de déménager) et si ses clichés sont excellents, ils ne suffisent pas vraiment à assurer un revenu stable.

Shaker Heights, c’est une ville communautaire où ceux qui vivent là se sont installés en toute conscience. Tout est lisse (en apparence), sérieux, calme, «appliqué », poli et policé….. Quand on vient de Shaker Heights, on est bien vu à l’école, on a un bon niveau etc… et on fait de bonnes actions…. Alors Madame Richardson qui a un petit appartement disponible dans une maison, va accueillir, les bras grands ouverts évidemment, les deux nouvelles arrivantes. Des liens vont alors se créer entre les deux « familles » qui n’ont, pourtant, rien ou presque, en commun…..et les bouleversements vont arriver, petit à petit….. 

Ce roman est à la fois une étude sociale d’un microcosme et un thriller dans le sens où des drames vont survenir, à commencer par celui qui est présenté dans les premières pages et qui donne lieu à un retour en arrière pour expliquer comment on a pu en arriver là…

L’écriture de Celeste Ng est sublime, délicate et fascinante (bravo et merci à Fabrice Pointeau pour la traduction) . Elle dégage « un je ne sais quoi » qui vous pénètre au plus profond. 
« Pour un parent, un enfant n’est pas une simple personne : c’est un endroit, une sorte de Narnia, un lieu vaste et éternel où coexistent le présent qu’on vit, le passé dont on se souvient et l’avenir qu’on espère. 
Les personnages qu’elle présente sont finement décrits, tant dans leur caractère, que leur parcours de vie et cela permet de les comprendre, de les accepter tels qu’ils sont. Elle n’envoie pas toutes les informations d’un coup, d’un seul, non, c’est bien plus subtil, les éléments apparaissent un à un. Le rythme n’est pas trépident, les actions et rebondissements ne sont pas légion mais tout s’installe et s’éclaire au fur et à mesure. Il y a quelques chose qui m’a beaucoup plu, c’est la place donnée aux photographies de Mia. Lorsque l’auteur présente ces  images, on « les voit », c’est inimaginable de réalisme. Pourtant, on n’a pas l’impression d’une description par le menu, c’est plutôt l’expression d’une atmosphère, la présentation  d’un « paysage » qui se construit et prend vie  sous nos yeux…..

J’ai vraiment beaucoup apprécié cette lecture. Les rapports humains dans ce quartier semblent définis par le respect de tous et de chacun, mais lorsqu’on creuse, on s’aperçoit vite que ceci n’est valable que si on reste « dans la norme ». Et Izzie, la cadette de la fratrie Richardson ne rentre pas dans « le moule » alors, forcément, elle dérange….et elle apporte de la fantaisie, de la fraîcheur dans cet univers de Shaker Heights qui se veut aseptisé. C’est follement amusant quand au détour d’une remarque qu’elle fait, on visualise les voisins, lèvres pincés, yeux écarquillés, se demandant quel est cet ovni  qui ose….  Mais elle n’est qu’un exemple, parce que, finalement, sous une apparence tranquille, certains des  protagonistes ont des envie de vivre autre chose ou différemment …. Mais franchiront-ils le pas ? Quelques uns peut-être ….. En général, je n’aime pas les « fins ouvertes » mais là, j’ai trouvé que cela collait parfaitement au récit, cela ne pouvait pas être autrement, comme si Celeste Ng choisissait de laisser ceux qu’elle a créés prendre leur destin en main ….

C’est un livre que je conseille vraiment et je pense que je ne perdrai pas de vue cet écrivain.


"Les saisons de Louveplaine" de Cloé Korman


Les Saisons de Louveplaine
Auteur : Cloé Korman
Éditions Points (18 Septembre 2014)
ISBN :  9782757845219
352 pages

Quatrième de couverture 

La dernière fois que Nour a vu son mari, Hassan, c'était à l'aéroport d'Alger. Il retournait travailler en France. Puis il n'a plus donné de nouvelles, et Nour a décidé de le retrouver. Quand elle arrive à Louveplaine, la cité de Seine-Saint-Denis où Hassan lui a promis qu'ils vivraient un jour, l'appartement est vide. Peu à peu, elle découvre la sombre renommée de cet homme qu’elle croyait connaître…

Mon avis

« Porter nos regards au-delà de la clôture, notre curiosité plus loin »

Au premier abord, ce roman ressemble à un documentaire.
Bien que la banlieue de Louveplaine soit fictive, on la regarde vivre et on l’aperçoit à travers les yeux de Nour, qui est venue pour retrouver son mari dont elle est sans nouvelles.

Petit  à petit, on « épouse » la cause de Nour, sa lutte pour retrouver son époux. Nous la suivons, au quotidien, quand elle découvre, au fil des jours, des semaines, des mois, le comportement erratique de celui-ci. Elle pensait le comprendre, le connaître.  Mais ce n’est pas lui , c’est un inconnu qui se révèle à ses yeux à travers les rencontres, parfois très douloureuses, qu’elle fait dans ce lieu qui était devenu le fief de l’homme dont elle partageait la vie, là-bas, « au pays ». La cité a emprisonné ce dernier, l’a englouti, lui a fait couper les liens, pour prendre vie « autrement », avec des « bandes », par l’intermédiaire  de trafics divers…  Quant à Nour, au début, elle a peur des tours, des voisins, elle se terre …. puis elle sort, prend de l’assurance et on se demande si, à la fin, la relation de peur ne s’est pas inversée…. Si ce n’est pas elle qui effraie les gens de la cité…

L’écriture est fascinante, parfaitement adaptée au tempo du livre. Avec des phrases courtes et incisives au départ car Nour est à bout de souffle, à bout de courage, pressée de retrouver celui qu’elle aime. La cadence est rapide, elle est mal, effrayée, elle a le souffle court, ensuite elle cherche à droite, à gauche, partout, toujours … Puis elle s’apaise, elle prend son rythme, elle s’est laissée apprivoiser par ce coin de banlieue, elle a créé des liens, établi des relations, elle devient plus forte, elle « ose », elle a réappris le mot « patience ».  Peut-on dire qu’elle revit ? Non, car c’est encore trop difficile pour elle, elle n’est pas au bout de son chemin, elle veut encore et encore retrouver Hassan et éventuellement  le comprendre….. A la fin, c’est plus lent, l’épuisement  a pris le dessus, peut-être, également, une certaine forme de résignation…

Je suis rentrée dans ce roman, sur la pointe des pieds. Au départ, j’ai pensé que j’allais rester en dehors, spectatrice, mais bien vite, j’ai compris que ce ne serait pas le cas. La cité me parlait, s’exposait, vibrait sous mes yeux, je l’entendais souffrir, se battre, tricher,  se soutenir, mais aussi s’aimer car un fil ténu relie ses habitants….
J’ai  haï les combats de chien, j’ai détesté Sonny parfois, j’ai eu pitié de lui à d’autres moments, j’ai voulu secouer Nour, lui ouvrir les yeux,  l’aider  dans sa quête, la soutenir…..

Un roman comme on les aime : réel.

"Le fruit de ma colère" de Mehdy Brunet


Le fruit de ma colère
Auteur : Mehdy Brunet
Éditions : Taurnada (15 Mars 2018)
ISBN :  978-2372580403
230 pages

Quatrième de couverture

Le jour où Ackerman vient demander de l'aide à Josey Kowalsky, le compte à rebours a déjà commencé. Il faut faire vite, agir rapidement. Josey n'hésite pas un seul instant à venir au secours de cet homme qui, par le passé, a su le comprendre.  Ensemble, ils vont découvrir que la colère et la vengeance peuvent prendre bien des visages.

Mon avis

Paul Ackermann n’a plus de nouvelles de son frère jumeau, Eric,  alors il demande de l’aide à Josey qui habite en Espagne. Ce dernier qui a vécu des choses terribles (voir le roman précédent de l’auteur),  n’a plus rien à perdre ou à gagner alors il accepte d’aider Paul et part avec lui. Ils ne savent pas, qu’en prenant cette décision, ils vont se mettre en danger et vivre des moments plus que difficiles. Ils démarrent une espèce de course contre la montre et de ce fait, l’écriture sera à la mesure de ce qu’ils vivent. C’est noir, c’est violent et ça vous percute de plein fouet. Dès les premières pages, on entre sans temps mort dans une histoire qui fait frémir. Pas de cadeau pour les deux hommes partis à  la  recherche d’Eric, pas de répit pour le lecteur. Ce dernier est toujours sous pression pendant cette lecture, se demandant à quel moment il pourra  se poser, respirer et avoir un peu de repos. C’est exactement la même chose pour les protagonistes, rares sont les instants où ils peuvent souffler et se reprendre. Ils sont toujours dans l’urgence.

Le début de ce roman m’a un peu prise de court, j’avais le sentiment d’être exclue et d’assister à des retrouvailles dont je ne savais rien (et du coup de suivre des conversations évoquant des faits passés que j’aurais voulu comprendre). Peut-être aurais je apprécié, en annexe, un petit résumé de « Sans raison » où les personnages étaient apparus la première fois. Ceci dit, ce n’est pas rédhibitoire et j’ai pu continuer ma lecture ;-) Les deux hommes partent en quête et vont croiser plusieurs femmes sur leur route. Ce ne seront pas des rencontres innocentes et faciles…. La souffrance passée peut conduire à des actes très forts de la part de ceux qui ont vécu l’horreur.  Pas de résilience…

Plusieurs thèmes sont abordés dans ce recueil, la vengeance, les secrets, la justice (celle qu’on rend et celle qu’on donne en agissant soi-même), l’honnêteté, le respect, les relations hommes-femmes etc ….  Comme le livre est court et qu’il y a beaucoup d’actions, on peut penser que tout cela est survolé. Pas vraiment car tout apparaît en filigrane, il n’y a pas à proprement parler une réflexion sur chacun des sujets mais les dialogues, les pensées, les actes des uns et des autres conduisent le lecteur à réfléchir à tout ça….

L’écriture de Mehdy Brunet est sèche, incisive. Les faits décrits tombent comme des couperets et il ne s’embarrasse pas de fioritures.  Les descriptions des événements sont très visuelles et font froid dans le dos certaines fois (ce qui prouve que c’est réussi). Le style est rapide, très adapté à l’ambiance et au texte qui, je le répète, ne laisse pas l’esprit du lecteur partir dans des digressions. On est au cœur de l’action. Les personnages sont des individus ayant du caractère,  opiniâtres, ils sont présentés en quelques lignes mais c’est suffisant pour prendre leur mesure.

J’ai lu ce livre d’une traite et c’est avec plaisir que je relirai cet auteur !


"Incarnatio" de Patrick S. Vast


Incarnatio
Auteur : Patrick S. Vast
Éditions : Fleur Sauvage (Novembre 2016)
ISBN : 979-1094428337
210 pages

Quatrième de couverture

Alex Shade, tueur à la hache qui a apporté gloire et fortune à James Simmons, devient son pire cauchemar quand le romancier se met à croire que le personnage qu'il a créé s'est incarné et le pourchasse.


Mon avis

Et si la fiction devenait réalité ?

Retrouver un texte d’un auteur qu’on suit depuis quelques années, c’est se demander si la magie de l’écriture va opérer une fois encore. En effet, il n’est jamais simple, pour un écrivain, de se renouveler, de donner encore envie à ses lecteurs de découvrir un nouveau récit. Soit il choisit la facilité en reprenant une « recette » qui fonctionne, soit il prend des risques.

Patrick S. Vast a décidé de revenir au thriller mais avec une pointe de « folie » sur un opus assez court puisqu’il est composé de seize chapitres. Il nous entraîne dans l’univers d’un romancier, dont le personnage récurrent, un tueur à la hache, devient présent, trop présent, palpable…. James Simmons vit avec sa femme et participe, de façon régulière, a des salons littéraires où il rencontre ceux qui le lisent. Un jour, parmi ces derniers, il fait connaissance avec un homme qui ressemble trait pour trait à celui qui est surgi tout droit de son imaginaire… Fiction ou réalité ? Est-il « malade » au point de donner le visage de celui qui hante ses romans à un inconnu croisé lors d’une dédicace ? Ou est-ce l’individu qui « s’amuse » de lui en se grimant afin de coller au tueur à la hache que James a créé ? Qu’en est-il de ces troubles qui semblent l’envahir et qui inquiètent son épouse ? De plus, des meurtres sordides ont lieu près de chez lui et le modus operandi est celui de son héros de papier….Bizarre et déstabilisant au possible d’autant plus qu’il a de plus en plus l’impression d’être épié, surveillé et que certains faits très perturbants « plombent » son quotidien. Sa tendre moitié est, elle-même, ébranlée par tout cela et se demande vers qui se tourner pour avoir de l’aide, ou à défaut une écoute. Lorqu’on décrit des situations qui n’ont rien de rationnel, il faut que les personnes à qui vous parlez vous comprennent et ce n’est pas gagné pour elle. Parallèlement à ce couple, on suit l’équipe de policiers qui mènent l’enquête et là aussi, les questions sont nombreuses et ils ne savent pas comment aborder les recherches qui leur sont confiées.

Patrick S. Vast a fait mouche, je me suis sentie très vite embarquée dans son intrigue avec un désir accru de voir comment il allait négocier la « chute » car il est primordial (et ce n’est pas si aisé qu’on le croit) de maintenir le suspense et l’intérêt jusqu’au bout. Chaque période évoquée est clairement déterminée avec l’heure et parfois une indication temporelle bien utile lorsqu’il s’agit de retour en arrière. Le passé va donner un éclairage essentiel au présent mais il nous sera livré par bribes. Sylvia, la compagne de Simmons, va assez rapidement s’apercevoir, qu’elle connaît mal « son homme » et qu’il cache une part d’ombre importante. L’ensemble est bien « ficelé » sans temps morte et sans redondance. On peut, peut-être, se dire que la fin est un peu amenée rapidement mais c’est simplement parce qu’on est « ancré » dans l’histoire et qu’on se dit que cela aurait pu durer encore un peu (c’est mieux qu’un sentiment de lassitude ;-)

L’écriture et le style sont vifs, les dialogues intéressants et l’atmosphère mystérieuse, parfois un tantinet angoissante. C’est donc un roman parfaitement maîtrisé que nous offre le nordiste à qui je souhaite d’avoir toujours autant de plaisir à écrire !

"Lady R." de Henri Courtade


Lady R.
Auteur : Henri Courtade
Éditions : Les nouveaux auteurs (14 Avril 2011)
Illustrations d’Anne Claire Payet
ISBN : 978-2819500759
600 pages

Quatrième de couverture

En l’an de grâce 1194, Lady Rowena de Windermere, agent de Sa Majesté Richard Coeur de Lion a pour mission de dérober aux Templiers des documents hérétiques menaçant la paix en Occident. De Venise à l’Écosse, en passant par l’Aquitaine d’Aliénor, Rowena dévoilera un terrible secret qui fera basculer sa vie et celle de tous ceux qui croiseront sa route. Dans un monde où les trahisons et les complots sont la règle, l’amour sera-t-il assez fort pour la sauver des griffes de la mort ? Pourchassée sans relâche par des ennemis de l’ombre, à qui pourra-t-elle accorder sa confiance ?

Mon avis

C’est en Europe (France, Italie, Angleterre, Ecosse…), à la fin du XII ème siècle que nous allons suivre les différents protagonistes de ce roman. Car il s’agit bien d’un roman, certains personnages évoqués ont des noms connus : Jean Sans Terre, Richard Cœur de Lion mais toute ressemblance etc… vous connaissez la suite …

Henri Courtade a donc écrit l’histoire à sa façon et ma foi, de bien belle manière !

De l’action, des complots, de l’amour, de l’amitié, un peu de surnaturel, de bonnes références sur la vie de l’époque, quelques clins d’œil historiques et vous avez entre les mains un livre qui se lit tout seul et où les événements s’enchaînent sans aucun temps mort. Le passé, le présent s’y côtoient facilement, les différents personnages, apparaissant au fur et à mesure pour les besoins de l’intrigue, s’intègrent parfaitement dans le « paysage ».
Templiers, guilde pérégrine, bâtisseurs de cathédrales …. l’auteur a l’intelligence de « ne pas trop en faire », ces éléments sont insérés dans le déroulement, avec juste ce qu’il faut de détails et d’informations pour les rendre crédibles sans pour autant lasser le lecteur qui aurait peur de se trouver face à un cours d’histoire, de religion ou d’architecture.
Rowena, Lady R, est bien décrite, on l’imagine sans peine, tant elle nous semble familière à travers les pages de ce récit enlevé, bien mené, bien argumenté.
Introduire une partie du passé sous forme d’un testament épistolaire et de manuscrits laissés par deux des personnages a permis au roman de ne pas être alourdi par des retours dans le passé et de permettre à tous (personnages et lecteur) de comprendre le présent.
Les personnages secondaires, qui évoluent auprès d'elle, sont "ciblés", chacun son "rôle" même si, parfois, et c'est une bonne chose, on se fait "manipuler", pensant que ... alors que .... (sauf, bien sûr, si, comme moi, on lit la fin, alors, là, on ne "nous la fait pas"....)

L’écriture est simple (je n’ai pas écrit « simpliste »), les dialogues apportent ce qu’il faut de
« mouvement » aux chapitres de longueur moyenne qui se suivent sans aucune difficulté. On repère sans aucun souci, le lieu, les relations entre les uns et les autres, les situations.

L’épilogue, en fin ouverte, laisse deviner une suite qui ne devrait pas tarder à ravir les amateurs du genre.

"L'ombre de ce que nous avons été" de Luis Sepúlveda (La sombra de lo que fuimos)

L'ombre de ce que nous avons été (La sombra de lo que fuimos)
Auteur : Luis Sepúlveda
Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg
Éditions : Métailié (14 janvier 2010)
ISBN : 978-2864247104
160 pages

Quatrième de couverture

Un jour de pluie à Santiago, trois vieux nostalgiques rêvent de propager la révolution. En attendant leur chef, " le Spécialiste ", Arancibia, Garmendia et Salinas boivent, fulminent et se disputent pour le plaisir. Mais " le Spécialiste " ne viendra pas : il est mort, assommé par un tourne-disque jeté d'un balcon lors d'une dispute conjugale. Aux vieux communistes de prendre leur destin en main...

Mon avis

Un livre qui va vite, un livre qui se lit vite ...

Une histoire courte dans le temps mais pas vraiment dans l’espace puisque beaucoup de lieux, autres que le principal où se déroulent les faits, seront évoqués.

Des hommes, des vrais, qui ont combattu pour un idéal, qui veulent encore une fois agir …. Leur force ? L’amitié, une amitié masculine, « brute de décoffrage », sans fioriture où on partage du poulet, où on ne s’attarde pas sur les souffrances, les tortures, l’exil subis. Une amitié où on continue de vivre, de rêver, de renverser des montagnes, de vouloir croire en d’autres possibles … Une amitié qui défie le temps, les séparations …

Une écriture accompagnée d’un humour dont je me suis régalée, permettant de sourire malgré la gravité des faits évoqués. Des descriptions jubilatoires (les différents scénarios imaginés par Aravena s’appuyant sur sa culture cinéphile), des échanges savoureux (les emails et certains dialogues) … tout cela contribue à donner au récit une légèreté de bon ton.

La force de l’auteur est d’avoir su glisser des allusions à des événements historiques comme autant de rappels et de portes entrouvertes pour nous pousser à aller plus loin dans la connaissance de l’Histoire (avec un H majuscule) mais aussi de nous-mêmes (que sont devenus nos rêves, nos combats ?....)
Tout ceci au milieu d’une histoire cocasse dont les invraisemblances ne nous gênent pas plus que ça tant elles sont bien amenées.

Cela permet peut-être de toucher un public plus large, d’être traduit et diffusé sans risque de censure et c’est une excellente manière de nous remémorer ce qu’on ne doit pas oublier (ce sont eux qui le disent dans le livre, pas moi.) :

« Comme l'a dit le camarade Lénine, les hommes ne peuvent pas corriger les choses du passé, mais ils peuvent anticiper celles de l'avenir."

J’ai lu un jour que pour Luis Sepúlveda, la littérature était une forme de résistance.
Il a souffert sous Pinochet, a connu les geôles, l’exil, la souffrance ….
Mais de quel bois est fait cet homme pour arriver à écrire de telles choses, on pourrait presque écrire qu’il rit de lui-même, de ce qu’il a vécu et je ne peux pas m’empêcher de penser à cette phrase de Boris Vian :

« L’humour est la politesse du désespoir. »

"Du barbelé sur le coeur" de Cédric Cham


Du barbelé sur le cœur
Auteur : Cédric Cham
Éditions : Fleur Sauvage (Octobre 2016)
ISBN: 979-1094428313
252 pages

Quatrième de couverture

Dris est un délinquant multi-récidiviste qui a décidé de se ranger et de commencer une nouvelle vie. Serge est un pédophile qui compte bien profiter de sa liberté nouvellement retrouvée. Schimanski est un flic de la BAC de Nuit qui se retrouve embarqué dans une enquête le conduisant hors procédure. Les chemins respectifs de ces trois hommes finiront par se télescoper…

Mon avis

Du lourd …..

Cédric Cham travaille en milieu carcéral et il sait de quoi il parle. Alors, forcément, il trouve les mots justes pour nous présenter ses protagonistes et évoquer les situations auxquelles ils sont confrontés. En outre, il a un regard acéré sur notre société et ses manques. Peut-être est-il parfois un peu désabusé mais la vie n’est pas toujours facile et il arrive que la mince lueur d’espoir que l’on guette sans relâche n’apparaisse pas….

Ils sont trois, des hommes (mais les femmes ne sont pas loin). Dris qui a eu sa dose de délinquance et de prison et qui souhaite « se ranger des voitures », mener une vie tranquille, reprendre la boxe et être clean…
Serge, lui, a été incarcéré pour pédophilie. Il cherche du boulot car il doit « faire ses preuves ».
Schimanski, c’est le plus sage des trois, forcément, c’est un flic, mais il a son caractère et les choses ne se déroulent pas toujours comme il voudrait. Et comme beaucoup dans son métier, il flirte avec la ligne jaune parfois….

Chez les femmes, dans la banlieue mal famée, il y a la mère de Dris, qui vit dans un appartement pas très bien entretenu ; trop « fatiguée », elle n’est jamais allée voir son fils en prison. Sarah, que Dris a connu, aimé, a un enfant maintenant et elle rêve d’autres lieux, d’une autre vie, et enfin, Dajmila qui se change avant d’arriver vers les HLM pour qu’on ne la charrie pas avec son boulot de serveuse..… Une femme résignée, deux qui veulent s’en sortir mais comment et à quel prix ?

Et puis, il ya la cité, presque un personnage à elle toute seule…. Elle chuchote, elle bruisse, elle surveille, elle « crise », elle s’emballe, elle hurle, elle souffre, elle se tait … ça dépend … mais elle vit… Elle en étouffe certains, elle a ses codes (est-ce que « passer par la case prison » n’en ferait pas un peu partie, histoire de montrer qu’on est un homme capable de vivre dangereusement, de narguer la flicaille ?...) Alors inévitablement, le quotidien n’est pas lisse, les heurts sont nombreux et rien n’est évident dans les rapports humains…

C’est tout cela dont nous parle l’auteur dans un style très vivant, très fluide. On accroche dès les premières lignes, on a tellement envie qu’ils s’en sortent …. Des hauts, des bas, des relations humaines cahoteuses, des coups durs, c’est un roman noir, violent quelques fois mais c’est l’humain qui est au cœur de tous ces barbelés qui emprisonnent, blessent, étouffent…..

Malgré son côté dur, ce roman m’a beaucoup touchée, il m’a bouleversée. Lorsque Cédric Cham décrit la vie dans la cité, on sait que c’est comme ça, qu’il ne faut pas se boucher les yeux, que, malheureusement, les clichés ont la vie dure, que ce sera pratiquement impossible d’influencer le cours d’une destinée tant le poids de tout ce qui est déjà en place est lourd, lourd…..

NB : une playlist accompagne ce recueil, et elle est en phase avec l’écrit, bravo !