"Le poisson de glaces" de Balthazar Kaplan

 

Le poisson des glaces
Auteur : Balthazar Kaplan
Éditions : M+ (20 Juin 2024)
ISBN : 978-2382112410
372 pages

Quatrième de couverture

Antarctique, années 2040… Alors que le continent s’enfonce dans une crise grave, qui fait craindre le pire, Apollon Maubrey est chargé d’arrêter un jeune leader écologiste, responsable d’une action qui a mal tourné. Mais pourquoi ce jeune homme semble-t-il soudain intéresser plusieurs puissances ? Apollon va se retrouver happé dans une enquête dont chaque étape l’enfoncera davantage dans le chaos et l’horreur à venir…

Mon avis

Un lieu magique et préservé : l’Antarctique, un homme : Apollon Maubrey responsable de l’ASA (agence de sauvegarde de l’Antarctique), une année : 2040.

Apollon doit gérer tout le continent mais il ne peut pas être partout à la fois et se déplace (parfois difficilement vu les conditions météo) suivant les priorités. Il a deux assistants et c’est bien peu pour couvrir tout le territoire. Le protocole de Madrid a volé en éclats (il faisait de l’Antarctique, une “réserve naturelle consacrée à la paix et à la science ») et la gouverneure compte sur lui pour essayer d’en maintenir l’esprit.

On pourrait penser que ce lieu, loin de tout et le plus souvent glacé ne présente que peu d’intérêt à part pour les scientifiques. Pourtant des touristes viennent et leur attitude est parfois déroutante, pas du tout en phase avec ce qu’elle devrait être. D’ailleurs, Apollon se trouve confronté à une situation délicate, une bande de jeunes écologistes qui viennent manifester. Mal équipés, leur comportement irréfléchi les met en danger et leur action tourne court. Leur leader est interpelé et tenu « au frais » pour être interrogé. Il n’a pas l’intention de coopérer et le dialogue semble inutile. Pourtant il semble intéressé pas mal de monde dont, Brian Zaguine, un milliardaire qui vient de débarquer dans le coin. Le genre d’homme pourri par l’argent, qui sait tout, veut tout commander et est tellement imbu de sa personne qu’il écrase tout sur son passage ! Bien sûr, si on creuse, on peut penser qu’il a fait beaucoup pour le progrès (notamment le transfert de données) mais est-ce bien son but ? N’est-il pas mégalomane ? C’est une anguille, il se glisse où il veut, sait se faire oublier si nécessaire et filer entre vos doigts quand vous croyez le cerner….

On découvre également Jenny, une jeune universitaire qu’une grosse structure : Ice Future center, souhaite recruter. C’est l’occasion pour elle d’avoir un nouveau challenge, motivant et probablement novateur. Mais au fil du temps, on s’aperçoit qu’elle se pose des questions sur le projet auquel elle est associée. Est-ce qu’elle a vraiment tous les éléments en mains ?

On suit donc tout ce petit monde et d’autres personnages dans les cinq parties qui constituent ce roman, sans aucun problème tant l’écriture de l’auteur est fluide, accrocheuse et captivante. Il a parfaitement intégré plusieurs sujets, il y a des faits historiques qui nous rappellent l’histoire des lieux qu’ils décrits, ensuite il nous met en garde sur les prouesses liées à l’intelligence artificielle et à tout ce qui concerne le numérique et puis, sujet brûlant, il nous alerte sur le réchauffement climatique et ses dérives en les mettant en lien avec les précédents sujets.

Mais au lieu de se poser en moralisateur, en donneur de leçons, il nous invite à réfléchir et sans doute à voir, à notre niveau, comment agir, grâce à une intrigue très bien construite. Ses protagonistes ont diverses facettes, ils ont des failles, ils sont humains. Apollon est un individu qui se démarque car il a besoin de réfléchir et les nouvelles technologies ne le font pas toujours vibrer. Il prend du recul par rapport à ce qu’il entrevoit et lance des investigations d’une façon discrète et intelligente. Il me plaît bien !

J’ai trouvé cette lecture prenante, elle éveille les consciences car on sait que 2040 ce n’est pas loin et si on oublie d’être vigilant, certains faits évoqués pourraient se produire (j’ose penser que pour la fin envisagée dans ce récit, ce ne serait pas possible, croisons les doigts même si la folie de certains hommes n’a pas de limite …).

Le rythme est bien dosé, l’intérêt ne faiblit pas. De l’action, de l’émotion et des paysages magnifiquement décrits, une atmosphère sublimée par l’endroit où se déroulent ces événements (on a l’impression que les images se succèdent sous nos yeux) offrent une aventure dépaysante pour laquelle on ne ressent qu’une envie : connaître la suite !

NB pour l’éditeur. Le livre peut-il vendu avec une tapette à mouches ;- )

"Mon ami Charly" de David Belo

 

Mon ami Charly
Auteur : David Belo
Éditions : Taurnada (16 Mai 2024)
ISBN : 978-2372581318
312 pages

Quatrième de couverture

Après un traumatisme, deux adolescents de 14 ans, Charly et Bastien, inventent le BINGO : une philosophie permettant d'anticiper, d'extrapoler et de déjouer les dangers de la vie. Toujours en place trente ans plus tard, le BINGO promet des vacances d'été paisibles au mont Corbier pour Bastien et sa famille. Mais lorsque l'énigmatique Chloé, meilleure amie de sa fille, se joint à l'escapade, le BINGO semble caduc. Bastien panique et la montagne se métamorphose en théâtre des enfers. Certaines choses sont imprévisibles.

Mon avis

Bastien est en couple avec Marion, son amour de jeunesse, ils ont deux enfants et mènent une vie assez paisible si ce n’est le besoin de Bastien de tout maîtriser grâce au BINGO. BINGO, c’est une association de mots mnémotechniques. Ainsi il pense à tout, envisage chaque événement sous la forme « et si … et si c’était pire » et il est prêt à toute éventualité. Sauf si un imprévu s’invite. Bien sûr, ce doit être un peu lourd dans le couple ce fonctionnement mais Marion est compréhensive.

Il faut dire que Bastien a subi quelque chose de terrible lorsqu’il était adolescent et avec son pote Charly, pour oublier le traumatisme enduré, il a inventé le BINGO qui les rassure et les accompagne encore alors qu’ils sont adultes.

Bastien et sa petite famille vont partir quelques jours en montagne. Grâce à sa méthode infaillible, le père n’a rien oublié : torche, corde, matériel de survie car on ne sait jamais etc il ne manque rien. Ils vont pouvoir souffler et profiter du bon air, du repos, de la vie !

Ils sont proches du départ, quelques vérifications mentales et hop on y va…sauf que tout s’écroule, c’est la panique ! Sa compagne a autorisé leur fille à venir avec sa copine Chloé… Là, ça ne va plus du tout et l’angoisse étreint Bastien. Aura-t-il le temps de parer à tout ? Et une fois sur place, est-ce que les deux adolescentes seront calmes et disons-obéissantes - ?

Certaines choses sont imprévisibles … Le risque zéro n’existe pas et l’équilibre installé avec beaucoup d’énergie par Bastien n’est pas si solide qu’il en a l’air… Que peut-il se passer qui détraque toutes ses convictions ? Ne risque-t-il pas de réagir avec excès ?

Si Bastien ne maîtrise pas tout, David Belo lui ne laisse rien au hasard. Il sait parfaitement où il veut emmener son lecteur. Et la réussite est au rendez-vous.

Alternant le présent et les problèmes des vacanciers, avec le passé et la situation terrible qui a laissé des traces indélébiles, l’auteur nous entraîne dans les méandres de l’esprit humain lorsque la peur gagne du terrain sur la raison et qu’elle détruit toute forme de sens commun.

On n’oublie pas les souffrances mais il faut apprendre à vivre avec sans qu’elles gouvernent notre vie. Bastien n’arrive pas à se détacher de son passé et de Charly qui prend trop de place dans son quotidien. Arrivera-t-il à gérer les vacances avec une personne de plus, dont le comportement n’est pas celui qu’il espère ?

Avec une écriture vive, une bonne dose de rebondissements, du suspense, de l’anxiété, David Belo nous prend dans ses rets. L’intérêt ne faiblit pas et cet excellent thriller psychologique nous tient en haleine jusqu’à la dernière page.


"Les héritiers de l’Arctique" d'Aslak Nore (Ingen skal drukne)

Les héritiers de l’Arctique (Ingen skal drukne)
Auteur : Aslak Nore
Traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon
Éditions : Le bruit du monde (4 avril 2024)
ISBN : 978-2493206251
500 pages

Quatrième de couverture

Les Falck sont l'une des familles les plus puissantes de Norvège. Après avoir fait fortune dans l'exploitation commerciale de bateaux, ils ont créé la fondation SAGA, qui veille sur la bonne conservation des archives historiques de leur pays et leur offre une place stratégique sur l'échiquier géopolitique. Si le clan est divisé entre ceux d'Oslo et ceux de Bergen, la réapparition de Connie Knarvick, une cousine éloignée, va aggraver les conflits existants. Celle-ci possède en effet une concession minière au Svalbard, dans le Grand Nord, qui fait l'objet de convoitises et renforce les tensions entre les services secrets norvégiens et la Russie de Poutine.

Mon avis

familia ante omnia

Ce roman est la suite du cimetière de la mer du même auteur, mais il peut être lu indépendamment car les rappels nécessaires sont faits discrètement dans le texte.

Après avoir subi bien des déboires dans le premier tome, la famille Falck (l’arbre généalogique est le bienvenu dans les dernières pages) ne s’occupe plus de bateaux. La fondation SAGA é a été créée et son but est de veiller à la bonne conservation des archives historiques de la Norvège. Tout pourrait bien aller mais les Falck sont éclatés en deux branches, ceux d’Oslo et ceux de Bergen, et au lieu d’essayer de dialoguer, de s’écouter, ils se déchirent.

Un nouveau bateau va être baptisé et Sasha, qui a repris l’entreprise, a préparé les festivités. En parallèle, Hans, son oncle, médecin, est grièvement blessé alors qu’il était en mission de soin sur un navire russe. Dans le même temps, avant de mourir, un homme russe déclare qu’une « taupe » s’est infiltrée chez SAGA. Faut-il en tenir compte ? Mener l’enquête ou ignorer cette potentielle menace ?

Et que dire de la cousine Connie qui possède une concession minière au Svalbard, dans le Grand Nord ? Elle intéresse particulièrement les russes …. Il va être nécessaire de trouver un juste milieu et un équilibre dans tout ça.

Attention, lecture exigeante ! Les personnages sont plutôt nombreux et les noms et lieux pas « fluides » pour un lecteur français. De plus, l’auteur aime à nous égarer avec de nombreuses ramifications et des personnalités parfois surprenantes car nous ne pouvons avoir aucune certitude. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme de cette lecture. On n’est jamais sûr de rien. Espionnage, empoisonnement, conflits entre « clans », amour, problème de succession, poids de la dérive climatique sur l’économie et la politique, relations internationales instables quand certains jouent les fauteurs de trouble, de nombreux sujets sont présents. On apprend pas mal de choses sur la vie de la Norvège, son histoire, notamment dans le Nord où il y a une frontière avec la Russie.

On sent que tout ce qui est présenté est proche de l’actualité et ça fait frissonner…. Aslak Nore le souligne dans les dernières pages, beaucoup de personnes ont contribué à lui apporter un éclairage sur ce qu’il évoque. La recherche de documents, en amont de la rédaction, a dû être complète pour éviter toute fausse note.

J’ai beaucoup apprécié ce deuxième titre (j’espère qu’il y en aura d’autres). Les lettres ou transcriptions d’entretiens apportent un éclairage du passé dans le présent. C’est très enrichissant et moins lourd que des retours en arrière. L’écriture (merci à la traductrice) de l’auteur est pointue, rien n’est laissé au hasard. Il dose habilement les rebondissements, le suspense, la part de relations entre les uns et les autres et les réflexions intimes de chaque protagoniste. Quand on imagine avoir tout cerné, il nous sort un secret de famille et déstabilise nos « petites » convictions. C’est excellent !

Une saga à découvrir, pour l’instant en deux « tomes » mais qui sait ….

 

 

"La nuit des femmes" de Sandrine Biyi

 

La nuit des femmes
Auteur : Sandrine Biyi
Éditions : Savine Dewilde (8 mars 2024)
ISBN : 978-2957588343
410 pages

Quatrième de couverture

La Nuit des Femmes reprend les tomes 1 et 2 de Sorcières, précédemment édités aux éditions du halage. Réécrit et achevé, il livre l'histoire de quatre soeurs dans le Périgord du XII siècle, en 1178, sur les terres de Bertran de Born, chevalier et troubadour de renom. Quatre soeurs prises dans la tourmente de la guerre entre les fils d'Aliénor et son époux, quatre soeurs fuyant le pouvoir implacable et l'acharnement de l'Église à les accuser de sorcellerie.

Mon avis

1178, Aliénor d’Aquitaine est bien en place mais la guerre n’est pas loin, le conflit es proche entre ses fils et son époux. C’est une dame qui entend vivre sa vie comme elle l’entend quitte à être infidèle, de plus elle aime festoyer… On est en plein Moyen-Âge (une période chère à l’auteur qui se documente et sait de quoi elle parle) et les femmes n’ont pas souvent le premier rôle. Souvent, on choisit pour elles et elles subissent. D’ailleurs c’est le cas à Hautefort, domaine où le seigneur est Bertran. Dans son château, il élève ses quatre nièces. Leur mère, Inberge, est cuisinière et leur père a fui dans un couvent, alors l’oncle a décidé de leur offrir une belle éducation afin de pallier au manquement des parents.

Les frangines ont des qualités, elles sont unies et n’aiment pas être soumises. Elles gardent une liberté de mouvement impressionnante pour l’époque. Leur mère, dans laquelle leur père n’a vu qu’une servante, a des connaissances. Elle fait le sabbat (assemblée nocturne entre « sorcières ») avec d’autres femmes. À la lueur des feux qu’elles allument, elles deviennent différentes, elles sont dans la lumière, peuvent se révéler sans craindre le regard des hommes. Elles échangent leurs visions, leurs savoirs, s’aident… Elles sont déjà en plein combat féministe ! L’avortement contre les grossesses non désirées, les potions pour améliorer leur quotidien et bien d’autres médications n’ont pas de secret pour elles.

Alors, forcément, les filles vont parfois en forêt, elles se sentent attirées par Elvire, une guérisseuse installée dans une cabane. Bertran sait qu’elle existe et qu’elle vit dans les bois. Il reconnaît qu’elle a des pouvoirs pour soigner mais il ne peut pas afficher son « soutien », même s’il lui arrive de faire appel à elle en cachette. Il a des projets pour ces jeunes femmes et entend les mener à bien, en les obligeant à s’éloigner de toute forme d’ésotérisme. Marier Anne, l’aînée, caser où il pourra la petite dernière qui est aveugle, trouver une solution pour Isabel et surtout « dompter » Justine, sa préférée au caractère flamboyant et imprévisible.

C’est ce qu’il souhaite, mais on ne maîtrise jamais tout, n’est-ce pas ? Un mariage et tout lui échappe, dénonciation, mensonges, certains n’attendent pas pour mettre le feu aux poudres. Que vont devenir les quatre sœurs ? Vont-elles rester soudées, se déchirer ? Leur destin est-il vraiment entre leurs mains ? Elvire sait, sent, qu’elles sont appelées à être proches d’elle …

Portée par une écriture fluide, agréable, précise, avec un choix de vocabulaire bien ciblé, ce récit nous emporte dans un roman historique captivant et très intéressant. On y découvre le rôle trouble des hommes d’Église, leur intransigeance, leur refus de dialogue et les souffrances terribles qu’ils ont infligées aux femmes. On peut comprendre que « les aptitudes » des « sorcières » faisaient peur, mais de là à les punir, à les brûler vives, à les torturer, non, c’est inconcevable.

Avec cette histoire, Sandrine Biyi rend un vibrant hommages à celles qui n’ont pas cédé, qui ont accepté de mourir dans des conditions atroces pour montrer la voie à toutes celles qui ne baisseront jamais les bras.


"Envole-moi" de Valérie Allam

 

Envole-moi
Auteur : Valérie Allam
Éditions : du Caïman (2 Juin 2022)
ISBN : 978-2493739018
282 pages

Quatrième de couverture

Valérie Allam signe avec « Envole-moi » un grand roman, très noir et très poétique. Une symbolique, les oiseaux. Corbeaux, corneilles, oiseaux noirs, qui traverseront l’ensemble du récit et dont la mission sacrée, depuis la nuit des temps, est d’accompagner les morts dans l’au-delà.

Mon avis

D’abord il y a celui qui écrit, il parle peu ou carrément plus, mais c’est lui qui nous fait rentrer dans le récit en disant « je ». Il aime les oiseaux, un en particulier. Il leur donne une place dans sa vie. Son quotidien est trouble, troublant, troublé …. Rien n’est net, rien n’est sûr, on le comprend très vite.

Alors trois choix, oui, on va dire trois, s’offrent à nous :
- laisser le livre sur une table, le prendre de temps en temps pour essayer de lire, jusqu’au jour où la magie, peut-être, opérera.
- commencer et abandonner en grommelant « elle veut en venir où avec cette histoire ? »
- lire d’un coup, comme ça, c’est fait…

Finalement, c’est le livre qui s’est imposé à moi avec la première solution. Est arrivé un moment où j’étais sans doute prête à entrer dans l’univers que Valérie Allam a choisi de nous offrir avec cet opus.

Peu de dialogues, les plus marquants sont ceux d’une femme et de sa psychologue. Les personnages se croisent sans doute mais pas forcément en se voyant, en se côtoyant. Ils peuvent s’observer, se surveiller, s’espionner, ou vivre l’un à côté de l’autre sans vraiment communiquer.

Il y a le silencieux qui vit avec sa mère, qui elle, est obsédée par les cimetières et la mort. Et puis, cette femme qui vient au garage, vendre sa voiture, une fois, deux fois, plus encore… Est-ce qu’elle perd pied, quel est son but ? Veut-elle rencontrer le garagiste ? D’ailleurs lui qui est-il vraiment ?

Lire ce roman, c’est accepter la fantaisie, avec un brin de folie ; l’irrationnel avec une touche de poésie ; l’imprévu, l’impromptu… Il faut oublier les codes, la linéarité, les intrigues avec un début, un milieu, une fin…. Non pas que le texte n’ait pas de sens, bien au contraire.

Car ce recueil parle des vies blessées, des vies secrètes, celles qu’on s’invente pour moins souffrir. Les vies qu’on rêve, ces désirs qu’on tait, car les exprimer, c’est trop dur, des fois que les autres ne comprennent pas, que les montrer les rendent volatiles …

Ce n’est pas gai, c’est plutôt noir, les oiseaux de malheur volent bas, autour de nous, on les sent très présents entre les pages.

L’écriture de Valérie Allam, empreinte de poésie, emporte le lecteur sur d’autres rives, elle le dit elle-même, elle n’avait pas forcément envisagé d’être publiée pour ce titre.

Comme le montre la photo de couverture (magnifique soit dit en pensant), c’est parfois flou, mais ce n’est pas gênant. Il ne faut pas chercher des réponses, il faut se laisser porter par les mots, les phrases, comme lorsqu’on écoute une musique ou une chanson dont on ne sait pas tout mais qui nous émeut.


"L'inflation de la gloire" de Gabriele Tergit (Käsebier erobert den Kurfürstendamm)

 

L’inflation de la gloire (Käsebier erobert den Kurfürstendamm)
Berlin 1931
Auteur : Gabriele Tergit
Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses
Éditions : Globe (2 Mai 2024)
ISBN : 978-2267048766
460 pages

Quatrième de couverture

Berlin, années 1930. Faute de nouvelles intéressantes, un journaliste publie un article dans lequel il promeut un médiocre chanteur de cabaret au rang de star. Du jour au lendemain, l’artiste connaît une ascension fulgurante qui éveille une multitude d’intérêts. La presse, les investisseurs, la haute société : tout le monde veut sa part du gâteau – et beaucoup en paieront le prix, quand le succès passager laissera place à la débâcle.

Mon avis

Gabriele Tergit (1894-192) a été écrivaine et journaliste allemande. Elle a dû fuir son pays et s’est installée à Londres à partir de 1938. « L’inflation de la gloire » est paru-e en 1932 en Allemagne et seulement en 2017 en France. Il vient d’être réédité en format poche.

L’histoire se déroule à Berlin, dans les années 30. On découvre la vie d’un journal avec les différents rédacteurs, la recherche de « papiers », de titres phares, « d’accroches » pour les lecteurs … Faut-il laisser les articles en l’état, les modifier, couper, alléger ou au contraire développer un peu plus ? Toutes ces questions se posent dans une salle de rédaction, tous les jours avant que le quotidien soit imprimé. Les responsables ont même quelques lignes sur la gadoue si un jour ils sont à cours d’inspiration. Mais parfois, il n’y a pas « matière à » et il faut trouver des idées, des sujets. C’est comme ça que Gohlisch, un des employés écrit un texte sur un chanteur de cabaret : Georg Käsebier dont il dit qu’il n’est pas estimé à sa juste valeur. Son texte finit par sortir et est repéré par le chansonnier mais également par Otto Lambeck, jouissant d’une certaine notoriété, il le reprend en embellissant encore tout ce qui a été écrit sur Georg.

D’homme discret, méconnu et luttant pour avoir quelques revenus avec ses spectacles, Käsebier passe au rang de grande vedette avec tout ce que cela implique. Les propositions affluent, pour construire un théâtre rien que pour lui, publier des livres racontant sa vie, quant aux produits dérivés, c’est de la folie !! Chacun essaie de tirer la couverture à lui pour prouver qu’il est le véritable découvreur de la star…. Chacun veut profiter de la situation pour s’enrichir …. C’est sans doute la période qui est propice, les gens ont besoin de rêver … mais est-ce qu’on peut bâtir un succès en misant sur une personne qui n’est pas vraiment une valeur sûre (non pas qu’il chante faux mais ….ça n’a rien d’exceptionnel).

Au-delà de l’histoire de cet homme, l’auteur décrit un pays qui perd pied avec la république de Weimar. Les allemands se croyaient sortis des problèmes économiques mais il n’en est rien, les difficultés sont immenses, le fascisme est aux frontières et avance de plus en plus … Tout peut s’écrouler très vite tant la réussite peut être éphémère. La gloire est quelques fois destructrice …

Ce récit captivant décrit une société qui veut s’amuser, vivre mais qui sent que le pire est sur le point d’arriver. Cela pourrait ressembler à notre présent et on s’aperçoit que tout ce qu’on lit, est, malheureusement, d’actualité. De nombreux thèmes sont abordés : le poids des apparences, le rapport à l’argent, la rançon de la gloire, la gentrification, les méthodes d’information etc.

L’écriture de l’auteur (merci au traducteur) est encore très actuelle, je n’ai pas senti un côté vieillot. Il y a de nombreux dialogues, vifs et bien écrits, ils donnent du rythme, et permettent d’approcher différemment les ressentis des personnages.

J’ai beaucoup apprécié ce roman car il reste très réel et réaliste. De plus il peut provoquer des discussions passionnées et certainement passionnantes.


"En guise d'appât" de Lynda La Plante (Judas Horse)

 

En guise d’appât (Judas Horse)
Auteur : Lynda La Plante
Traduit de l’anglais par Sebastian Danchin
Éditions : L'Archipel (20 juin 2024)
ISBN : 978-2809846928
340 pages

Quatrième de couverture

Les cambriolages violents se multiplient dans les Cotswolds, au sud-ouest de l'Angleterre, comté vallonné célèbre pour ses demeures cossues. Lorsqu'un corps mutilé est retrouvé dans un manoir, il devient évident que les auteurs de ces home-jacking ne sont pas des malfrats ordinaires. Jack Warr n'est pas non plus un inspecteur ordinaire, mais un flic instinctif.

Mon avis

Lorsque j’ai lu « Enfouis », j’avais écrit que je retrouverai avec plaisir Jack Warr et sa femme Maggie. Je confirme que cette deuxième aventure avec ces deux personnages est tout aussi excellente que la première. Elle peut se lire de façon indépendante, même s’il est plus intéressant de voir l’évolution des uns et des autres.

Jack et Maggie viennent d’être parents d’une petite Hannah mais il a quelques difficultés à s’épanouir dans son rôle de jeune papa. Son épouse sent qu’il est sur le fil et lui fait comprendre qu’il irait mieux en retournant au boulot. Quand Ridley, le chef de Jack, lui demande s’il est partant pour une mission délicate, il est ravi, même s’il devra s’éloigner de Londres et du domicile familial pour quelques jours.

Il part dans les Cotswolds, au Sud-Ouest de l’Angleterre où de riches familles sont installées dans de belles maisons. Ils pourraient vivre tranquilles mais des cambriolages se produisent depuis plusieurs années sans calendrier repérable. Pourquoi et comment, sont les deux questions que se posent les enquêteurs. Comme les derniers vols ont eu lieu avec violence, il devient primordial d’arrêter les malfrats au plus vite afin qu’il n’y ait pas d’autres personnes maltraitées.

Jack n’est pas forcément le bienvenu dans l’équipe qui cherche des réponses depuis longtemps. Mais il le sent très vite et il a la bonne attitude pour mettre tout le monde (ou presque) de son côté afin de travailler en bonne intelligence. Parfait ? Pas vraiment, il a quelques fois tendance à agir en électron libre « oubliant » d’informer ses supérieurs (surtout s’il sait qu’ils ne seraient pas d’accord). On lui pardonne car cela met de l’action, de l’imprévu dans le récit et le rythme est trépidant. Bon, bien sûr, en agissant de la sorte, il se met en danger et on a peur pour lui car il est très attachant mais son côté inattendu a du charme.

« Jack adorait son boulot, mais à condition d’oublier les formulaires à remplit en triple exemplaire et les réunions interminables. »

Lynda La Plante a construit une intrigue qui se tient avec son lot de fausses pistes, de ramifications, de mensonges, d’émotions diverses, d’individus qu’on déteste ou pour qui on a de l’empathie. Elle montre le cheminement des policiers pour essayer de déchiffrer le raisonnement des malfaiteurs et leur couper l’herbe sous le pied. Mais elle ne délaisse pas les autres individus, elle analyse leurs ressentis, s’en sert pour expliquer leurs réactions, leur comportement… le côté humain de chacun a de l’importance et c’est pour moi un atout dans ses romans. Pas de super héros ni dans la police ni ailleurs. On s’aperçoit que la vie personnelle existe et qu’on ne peut pas la laisser de côté.

J’ai beaucoup apprécié ce récit. Le caractère de Jack, ses rapports aux autres et ce que j’apprends sur lui (il n’a pas eu un parcours ordinaire) me captivent. Et je sens qu’il y a encore à découvrir. J’aime l’idée qu’il s’offre parfois le droit de s’affranchir du droit chemin, pour faire le bien, un peu comme Robin des Bois.

L’écriture est plaisante, fluide (Sebastian Danchin est un excellent traducteur, merci à lui). Lynda La Plante m’a encore conquise et vivement le prochain livre !