"Reflets des jours mauves" de Gérald Tenenbaum


Reflets des jours mauves
Auteur : Gérald Tenenbaum
Éditions : Héloïse d’Ormesson (3 Octobre 2019)
ISBN : 978-2350875569
210 pages

Quatrième de couverture

Lors d'une réception en son honneur, le professeur Lazare s'isole, las des sollicitudes. Abordé par un jeune journaliste, l'éminent généticien se surprend à lui proposer un verre dans un bar. Au fil des échanges, Lazare se déleste du secret qui entoure ses recherches. À quoi bon avoir déchiffré la partition du génome si cela conduit à trahir l'être cher et condamne à la solitude ?

Mon avis

Partition….

La vie est une partition, avec ses temps forts, rapides ou lents, ses bémols, ses pauses, son tempo … et l’écriture de l’auteur est une musique. A petites touches, délicatement, avec un style céleste, le phrasé de Gérald Tenenbaum résonne en vous, il fait écho, renvoyant des mélodies qui chantent sous nos yeux et se découvrent petit à petit.
« …[…] leur enchaînement dans la discontinuité le guidait vers une théorie du murmure et de l’écho […] »
L’histoire est celle du Professeur Lazare, un chercheur en génétique. Il a fait une découverte bouleversante, tellement difficile à concevoir qu’il ne peut pas la partager entièrement. Il est condamné au silence. Sa vie en sera changée à tout jamais. Lors d’une réception, il rencontre un jeune journaliste et entame une discussion avec lui. Sans doute, ce jour-là, est-il prêt à se confier, à partager son terrible secret, ce poids qui pèse sur ses épaules depuis des années. Alors, il parle, …toute une nuit …. Cette longue confidence, entrecoupée de courts instants dans le présent, nous plonge dans le passé du scientifique. Il évoque son parcours, la place de son métier dans sa vie, ses relations aux autres, ses angoisses, ses réussites, ses doutes… On voit bien toutes les embûches sur la route de ceux qui veulent faire avancer la science, ne serait-ce que les questions qu’ils se posent.

Le généticien, de part ses prospections, est toujours en mouvement, explorant le passé, envisageant le futur. Il est amoureux d’une femme qui « fige le présent », en prenant des photos qu’elle expose, qu’elle vend à des magazines. Dans les flous, les pixels, les clichés, Lazare voit le pendant des gènes portés par l’ADN. J’ai beaucoup aimé ce parallèle entre les deux.
Gérald Tenenbaum aime utiliser les subtilités des hasards de la vie pour démontrer que rien n’est acquis et qu’il n’y a pas d’amour heureux (l’allusion à Aragon page 117 est un régal). Il parcourt le destin des hommes avec finesse, les laissant s’exprimer à points comptés, dans des phrases porteuses de sens, avec un vocabulaire de qualité.

En mathématique, une formule, une équation peuvent apporter un bouleversement. En poésie, c’est un mot, une expression qui peuvent vous mettre les émotions à fleur de peau. C’est sans doute pour ça, que les mathématiciens, comme l’auteur de « Reflets des jours mauves » savent parler à notre cœur avec des termes qui sonnent justes.

J’aime les maths, j’aime les poèmes alors ce livre m’a offert un moment magique de lecture…..

"De lettres à l'être" d'Anne Fernandes


De lettres à l’être
Traversée d’une mémoire traumatique
Auteur : Anne Fernandes
Éditions : Éditions 7 (25 novembre 2019)
ISBN : 978-2361920920
255 pages

Quatrième de couverture

Quand la mémoire traumatique s'ouvre elle porte en elle de lourds fardeaux... Elle est aussi une alliée pour alléger la vie, construire le futur, regarder vers un ailleurs. L'auteure Anne Fernandes vous offre la traversée de sa mémoire traumatique. Du laid, elle a voulu faire du beau. Elle a manié les mots et y a ajouté les illustrations. Elle vous offre son chemin vers un futur lumineux alors que son passé était bien sombre.

Mon avis

Se souvenir pour enfin oublier

Le visuel de ce recueil, avec cette couverture un peu floue, trouble, dans les tons de sépia, m’a tout de suite fait penser à une blessure cachée, qui ne demandait qu’à s’exprimer. Lorsque je l’ai lu, j’avais le sentiment de tenir au creux de mes mains, toute la souffrance et la force de l’auteur. Les deux l’ont portée pour rester droite, faire face, avancer et croire en la vie malgré tout ce qu’elle avait subi. Elle a écrit et magnifiquement illustré des lettres, des textes, elle a libéré sa parole mais également celle des autres. Elle a puisé en elle, la volonté de s’en sortir, de ne pas se laisser abattre. Elle a mis des mots sur ses ressentis. Son style lumineux, d’une grande beauté, est empli de délicatesse, de pudeur.

Lorsque sa mémoire s’est rappelée à elle, faisant remonter de douloureux souvenirs, elle a accueilli la petite Anne, elle l’a rassurée comme si elle était une autre. Elle a alors pu être en harmonie, ne faisant plus qu’un avec elle-même, autorisant ce passé douloureux comme une part d’elle. 

Anne Fernandes ne se pose pas en victime, elle ne revendique rien. Elle se libère d’un poids et offre ce qu’elle écrit comme autant de douces flammes, de tendres lumières, qui l’ont réchauffée, qui l’ont aidée. En occultant les événements traumatisants de son passé, sa mémoire l’a conduite vers la beauté, le bien, puis, lorsqu’elle a été assez forte, par vagues, sont revenus ces réminiscences qu’elle a pu gérer avec l’aide de tous ceux qui l’ont accompagnée sur le chemin de la résilience personnelle. Elle a su dépasser son choc, se dépasser pour continuer la route sans se laisser ni briser, ni étouffer.

Pour elle, chaque matin est un autre jour, ouvert sur un futur bienveillant.
« J’y entends le silence d’un présent vivant où je suis libre ou libérée. »
Son phrasé poétique, dégageant une forme de sérénité face à l’indicible, m’a beaucoup touchée. Ses illustrations sont superbes, porteuses de sens. Toutes en retenue, elles expriment des messages forts. On sent qu’Anne Fernandes est en paix et on ne peut que lui souhaiter le meilleur pour l’avenir qui lui appartient.

"Cauchemar" de Paul Cleave (Whatever it Takes)


Cauchemar (Whatever it Takes)
Auteur : Paul Cleave
Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Fabrice Pointeau
Éditions : Sonatine (7 Novembre 2019)
ISBN : 978-2355847660
450 pages

Quatrième de couverture

Acacia Pine, États-Unis. Une petite fille, Alyssa Stone a mystérieusement disparu. Noah, un des flics du village fait irruption chez le principal suspect. Envahi par la colère, il le séquestre et le torture jusqu'à ce que l'homme lui révèle le lieu où Alyssa est captive. Noah la retrouve enchaînée dans une cave, encore en vie. Fin de l'histoire ? Non. Douze ans plus tard, Alyssa est à nouveau portée disparue. Et le cauchemar recommence.

Mon avis

Paul Cleave a laissé de côté la ville où il a placé ses précédents romans et le style de personnage qu’on y trouvait. Nous voilà à Acacia Pine, aux Etats-Unis, dans une bourgade de taille moyenne où tout le monde se connaît. Dès les premières pages on entre dans une ère de violence puisqu’un policier, Noah Harper, frappe afin d’obtenir les aveux d’un suspect. C’est totalement immoral, bien sûr, mais ainsi, il sauve une petite fille, Alyssa, qui le considérera comme son sauveur. Comme sa méthode pour avoir une réponse n’a pas été dans les normes, le shérif lui demande de quitter la ville. Ce qu’il fait, laissant, au passage, sa femme derrière lui, ses amis, ses habitudes et son boulot…

Douze ans ont passé, il est co-gérant d’un bar, rangé des voitures, apparemment assez calme, moins « irréfléchi » … quoique… Son ex-épouse l’appelle pour lui dire qu’Alyssa a de nouveau disparu. Disparition volontaire, enlèvement, ou autre chose ? Noah sait très bien qu’il ne sera pas le bienvenu s’il retourne dans sa ville mais réagissant de façon impulsive, au quart de tour, il choisit de partir et d’aller là-bas. Rapidement, il sent que personne ne va l’aider, ni le croire. Son ex-coéquipier lui démontre qu’Alyssa est partie volontairement et qu’il ferait mieux de regagner ses pénates. Mais le père adoptif de la jeune femme, qui est un homme en fin de vie, ne l’entend pas de cette oreille. Il est persuadé qu’elle a été à nouveau kidnappée et supplie Noah de la rechercher. Et ce dernier va céder, sans penser à tous les dégâts collatéraux que son obstination risque de provoquer.

Si le scénario de cette intrigue possède quelques invraisemblances, elles ne m’ont pas vraiment gênée plus que ça. Sans aucun doute parce que l’écriture (bien traduite par Fabrice Pointeau) est toujours aussi accrocheuse, que les rebondissements sont nombreux et que l’auteur sait parfaitement nous balader d’une piste à une autre, nous entraînant sur des suspects potentiels avant de nous prouver le contraire. La fin est d’ailleurs très surprenante et je ne l’avais pas imaginée (par contre d’autres possibilités, que j’avais envisagées pour le reste de l’histoire, se sont avérées vraies). Le rythme est soutenu, parce que Noah n’arrête pas de « courir », d’aller à droite, à gauche, c’est un feu follet, assez imprévisible, en marge de la loi quand il trouve que ça ne va pas assez vite. Il est exaspérant à tout vouloir gérer lui-même mais également attachant car c’est un homme de parole et ça se fait rare. J’ai trouvé les autres personnages intéressants dans l’ensemble, notamment le vieux shérif. Certains traînent des « casseroles », d’autres une part d’ombre importante, tous ont des « raisons » d’agir comme ils l’ont fait. On se dit que parfois la frontière entre le bien et le mal est très fine. Alors, oui, Noah a tort, probablement d’agir en justicier, mais quels autres choix a-t-il face à ce qu’il découvre ? Quand on connaît la lenteur des procédures, les erreurs minimes qui peuvent mener à des non-lieux, on se demande ce qu’on aurait fait face à de telles atrocités.

Cauchemar est un recueil sans temps mort, abordant plusieurs thèmes qui poussent le lecteur à s’interroger, à aller plus loin dans la réflexion. Je n’ai pas vu le temps passer, j’ai presque fini essoufflée auprès de Noah. C’est dire si ce nouveau titre de Paul Cleave m’a captivée.



"L'art de courir sous la pluie" de Garth Stein (The Art of Racing in the Rain)


L’art de courir sous la pluie (The Art of Racing in the Rain)
Auteur : Garth Stein
Traduit de l’américain par Anath Riveline
Éditions : L’Archipel (6 Novembre 2019)
ISBN : 9782809827262
306 pages

Quatrième de couverture

Enzo est tout sauf un chien ordinaire. Il est persuadé qu’il sera un jour réincarné en homme. Cette certitude, il l’a acquise en regardant un documentaire sur la Mongolie. Ce qu’il a vu de mieux ala télé – sa passion – après un grand prix de Formule 1. Enzo, qui porte sur son maître Denny un regard attendri, en a tiré une philosophie : vivre n’est pas qu’une question de vitesse. Il faut aussi savoir passer entre les gouttes.

Mon avis

Agis avant de réagir….

Enzo est un chien. Il est persuadé qu’un jour il deviendra un humain et lorsqu’on fait sa connaissance, on se dit qu’effectivement, il ne lui manque que la parole !
Il a tout pour lui : la douceur, l’empathie, l’intelligence du cœur…
L’histoire est racontée par Enzo, c’est lui qui explique, qui présente les événements de ce roman. Il les analyse avec finesse, avec délicatesse et il serait de bon conseil pour son maître, si seulement il pouvait lui parler…

Denny est un homme, marié et père de famille, propriétaire d’Enzo. On le découvre à travers les yeux de son chien, qui est bien plus, pour lui, qu’un animal de compagnie, un soutien, un pilier de sa vie. Ces deux-là étaient vraiment faits pour s’entendre. Enzo comprend tout, sent les choses, porte un regard attendri sur toute la famille, même si au début l’épouse a été considérée comme une intruse. Il est dévoué, aimant, capable de s’oublier pour aider ceux qu’il aime. Assez fort pour essayer de les défendre face à la fourberie, aux mensonges.

L’écriture est fluide, belle, profonde car Enzo parle avec sérieux de ce qui se déroule. Il lui arrive de glisser une pointe d’humour, de concevoir une vengeance et c’est vraiment délicieux de constater comme il s’y prend, le plus souvent très bien avec les uns et les autres, arrivant à ses fins, l’air de rien. Denny a transmis à Enzo sa passion pour les courses automobiles (le passage sur la mort d’Ayrton Senna est bien « vu ») ainsi que « l’art de courir sous la pluie » qui est vraiment quelque chose d’important dans leur vie. C’est un peu comme l’art de rester droit dans ses bottes, de ne pas céder face aux éléments extérieurs. Je trouve cette métaphore bien pensée car il y a également l’idée de vitesse, de ce quotidien qui va vite, nous emporte et nous échappe. En outre, une allégorie est présentée avec le zèbre, personnage récurrent de ce récit, il« dérange » Enzo jusqu’à ce qu’il comprenne qui il est vraiment. Tout cela enrichit la narration et fait de ce texte un bel ensemble, équilibré, intéressant, captivant. Différents thèmes sont abordés, la maladie, la mort, les choix de vie, l’amitié, l’équilibre entre vie professionnelle et familiale, la place des grands-parents etc…  Tous ces sujets sont traités avec doigté, par petites touches. Jamais l’auteur n’en fait trop. Il reste respectueux de tout ce qu’il évoque et j’ai trouvé le « dosage » parfait.

J’ai adoré l’intervention d’Enzo (page 247), j’avais envie de lui caresser la tête en lui disant « bon chien, c’est bien, tu es super… » c’est vous dire que sa personnification est complète, on le « voit »….

C’est doux, c’est magique, c’est un pur moment de bonheur, une lecture hors du temps, pas mièvre, qui met le sourire aux lèvres, un peu les larmes aux yeux et qui rend heureux !

NB: Je ne sais pas encore si j'irai voir le film....

"Little Bird" de Craig Johnson (The Cold Dish)


Little Bird (The Cold Dish)
Auteur : Craig Johnson
Traduit de l’américain par  Sophie Aslanides
Éditions : Gallmeister (7 Juin 2009)
ISBN : 978-2-35178-025-1
430 pages

Quatrième de couverture

Dans le comté d’Absaroka, dans le Wyoming, on retrouve le corps de Cody Pritchard près de la réserve cheyenne. Deux années auparavant, Cody avait été l’un des quatre adolescents condamnés avec sursis pour le viol d’une jeune Indienne, Melissa Little Bird. Jugement qui avait avivé les tensions entre les deux communautés. Aujourd’hui, il semblerait que quelqu’un cherche à se venger. Le shérif Walt Longmire est chargé de l’enquête.

Mon avis

« Personne ne peut se faire un gilet pare-balle contre les émotions, alors, on ne peut que trimbaler les éclats d’obus avec soi. »

Premier volet d’une série où l’on retrouve le shérif Walt Longmire, je sais déjà que je serai heureuse de relire Craig Johnson.

Non pas que son héros, veuf, m’ait complètement séduite. Il est un tantinet bedonnant, il boit (trop) de bières, il n’essaie pas de lutter contre une certaine « nostalgie/déprime » et son côté asocial et « je-ne-vois-pas-où-est-le-problème » m’a parfois un peu exaspérée tant j’avais envie de le secouer… Il n’en reste pas moins que cet homme est formidablement humain, et que l’amitié n’est pas un vain mot pour lui (le passage où il va récupérer Henry est un pur délice de poésie, de sentiments forts).
Au-delà des faits qui sont racontés dans ce roman, on est dans une atmosphère particulière évoquée avec beaucoup de délicatesse, de finesse, de lyrisme par l’auteur.
On vit avec les protagonistes dans les grands espaces du Wioming, où se côtoient deux communautés : une indienne, une « américaine », sachant que les premiers sont logés dans la « réserve ».
Pas facile de vivre avec ses différences et lorsqu’une indienne juvénile, légèrement déficiente mentale, sera violée par quatre jeunes « cow boys », ils n’auront pas une grosse peine…Jusqu’au jour où l’un d’eux est retrouvé mort, tué par balle…
Accident de chasse, vengeance tardive ? Notre shérif se retrouve confronté à un beau sac de nœuds, d’autant plus que, s’il s’avère que c’est un assassinat, les suspects peuvent être nombreux, à commencer par son très bon ami Henry, oncle de la jeune fille et indien….

Il ne s’agit pas d’un de ces romans où les rebondissements sont légion et où le lecteur n’a pas un instant de répit. C’est d’une écriture sereine et calme, au faux rythme, que l’auteur nous fait avancer avec Walt Longmire.

Installant les personnages, tant physiquement que moralement, mettant au point les différentes relations entre eux (et qui sont pour la plupart assez subtiles), décrivant sans lourdeur, avec minutie, et sans jamais lasser les lieux évoqués, paysages, bureaux, saloons ou autres …. Craig Johnson nous fait pénétrer à petits pas dans l’univers où ses personnages évoluent.
Le froid et le blizzard semble figer tout cela avant un dernier rebondissement qui laissera sans doute pantois ceux qui auront la sagesse ( ce qui n’est pas mon cas ;- ) de ne pas lire la fin…

J’ai beaucoup aimé ce roman, tout d’abord, parce que, depuis toujours, j’ai un faible pour les indiens, leurs croyances, leurs mœurs et que ces sujets sont abordés dans ce livre ; ensuite parce que l’enquête tient la route ainsi que les différentes situations décrites mais aussi et surtout parce que le style et l’écriture de l’auteur sont « accomplis » dans le sens où il me semble que les mots sont choisis avec l’intelligence du cœur surtout lorsqu’il parle d’événements douloureux. On ne se sent jamais en position de voyeur, d’observateur…il y a un « je ne sais quoi » qui donne l’impression que les individus nous prennent par la main (et sans aucun doute par le cœur) pour nous faire partager, au long des quelques pages qui constituent cet écrit, non seulement leur quotidien, leurs pensées mais aussi un peu de leur âme…
Comme pour certains, elle est tourmentée, on se prend à espérer trouver des mots, des gestes, des signes, pour les apaiser …

Lorsqu’on referme la dernière page, on reste encore un peu, le livre en mains pour ne pas les abandonner puis quand on le repose, on le fait doucement, très doucement, comme si on s’en voulait de les laisser, comme s’il fallait éviter les mouvements brusques et se retirer sans faire de bruit ….

"Un prisonnier modèle" de Paul Cleave (Joe Victim)


Un prisonnier modèle (Joe Victim)
La suite de : « Un employé modèle »
Auteur : Paul Cleave
Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Patrice Pointeau
Éditions : Sonatine (11 Février 2016)
ISBN : 978-2355843358
576 pages

Quatrième de couverture

Joe Middleton s'est tiré une balle dans la tête. Par malheur, il s'est raté et a atterri à l'hôpital, escorté par une horde de policiers qui se demandent déjà s'ils n'auraient pas mieux fait de l'achever discrètement. Peut-être en effet auraient-ils dû.
Un an plus tard, Joe est toujours derrière les barreaux d'un quartier de très haute sécurité, accusé d'une série de meurtres plus horribles les uns que les autres. En attendant son procès, qui doit s'ouvrir quelques jours plus tard, il s'apitoie sur les vicissitudes de sa vie de détenu et tente encore de se faire passer pour un simple d'esprit auprès des différents experts en psychiatrie.

Mon avis

Une intelligence perverse….

Ceux qui connaissent Joe, que nous pourrions appeler « Joe-le-caméléon » savent combien il sait s’adapter au public, aux circonstances, aux lieux, aux personnes ….. En fonction de la situation, il peut être Joe-l-optimiste, Joe-le-lent ou tout autre Joe qu’il jugera utile de « produire » pour manipuler un maximum de ceux qui le côtoient….

Dans ce livre où nous le retrouvons en prison, mais persuadé qu’il va sortir, nous redécouvrons son esprit pervers, son intelligence particulière. C’est sans doute une des questions que se poseront nombre de lecteurs : quels sont les caractéristiques de l’intellect de cet homme ? Jusqu’à quel point maîtrise-t-il ce qui se déroule et comment l’induit-il ? Carl Schroder, un ancien policier, qui a longtemps été « lié » à ce tueur, est probablement une des personnes qui le connaît le mieux et son but va être d’anticiper, de se mettre à la place pour imaginer les raisonnements de Joe et de Mélissa (amie intime de ce dernier) afin d’enrayer une évasion ou une fuite. Pas facile quand vous ne faites plus partie de la « maison et que les collègues enquêteurs n’apprécient pas trop ce que vous êtes devenu …. Il faut pourtant essayer encore et encore, conseiller, observer et tenter de garder un contact du côté des pros (et de l’autre également) pour faire avancer les choses. Carl est donc sans cesse sur le fil, conscient de flirter avec l’illégalité, mais se justifiant intérieurement en se disant qu’il n’existe peut-être pas d’autres solutions….

Alternant les chapitres où Joe s’exprime à la première personne avec ceux écrits en mode narratif, l’auteur nous entraîne dans de nombreux débats. Comment trouver la paix lorsqu’un des vôtres a été sauvagement exécuté et quels choix faire pour continuer à vivre, la nécessité ou pas du maintien de la peine de mort, quels accords accepter avec des êtres dangereux et dans quels buts ? Je ne suis pas certaine qu’il y ait des réponses franches et directes et je ne pense pas, non plus, que chacun a ses propres solutions, tout cela dépend de tant d’éléments… Paul Cleave en nous mettant sous les yeux, par bribes, le passé difficile de Joe, le rendrait presque (j’ai écrit « presque» hein ?) humain et on aurait presque (oui presque…) envie de lui trouver des excuses. C’est un jeu de dupes (ou pas) dans lequel l’écrivain excelle….et c’est d’autant plus intéressant pour le lecteur balancé d’une ambivalence à l’autre en permanence….

Le scénario est tordu mais bien pensé et le couple infernal a souvent une longueur d’avance sur les bien pensants… L’écriture de l’auteur, qui n’hésite jamais à utiliser l’humour noir, vous fait rire (parfois jaune) malgré la gravité des faits. Lorsque Joe se comporte comme un amnésique, un tantinet niais, il fait preuve d’une grande maîtrise et parallèlement, certaines de ses réactions nous exposent qu’il n’est pas en phase avec la réalité. Le style est fluide, tout s’enchaîne sans longueur et les rappels du passé ne sont pas trop lourds et permettent d’établir un rapport avec le présent (pour ceux qui ne feuilletteraient pas les deux opus à la suite).

C’est un roman noir car tout ne se passe pas toujours comme il le faudrait, ou comme on le souhaiterait….. Et puis, c’est terrible ce qui se passe mais …ce côté décalé et jubilatoire d’humour noir, de ce pauvre Joe-qui-ne-se souvient-de-rien-et-qui-n’a-peut-être-rien-fait-et-qu’on-accuse-à-tort……et bien tout cela est très ironique et tourne en dérision une part de notre environnement, que ce soit le système judiciaire, les médias ou les hommes qui se veulent honnêtes tout simplement…..



"Chiens de sang" de Karine Giebel


Chiens de sang
Auteur : Karine Giebel
Éditions : Fleuve éditions (13 novembre 2008)
ISBN : 978-2266207980
305 pages

Quatrième de couverture

Courir, toujours plus vite. Plus loin.
Fuir la mort qui plane au-dessus d'eux ;
oiseau de proie aux ailes gigantesques
dont l'ombre les dévore déjà.
Diane a choisi la fuite. D'instinct.
Elle sait qu'ils sont derrière. Juste derrière….


Mon avis

Pour ce livre, Karine Giebel réitère dans une histoire sordide, une écriture rapide, des scènes violentes, des chapitres courts et des événements qui s’enchaînent très vite, laissant le lecteur pantelant …

Deux histoires parallèles (qui malheureusement ne se rejoindront jamais et c’est bien dommage…) permettant d’aborder à travers la folie des hommes des thèmes tels la solidarité, l’exclusion, les erreurs de vie et leurs répercussions, les choix bons ou mauvais …

Les deux personnages principaux ont eu le tort de se trouver, sans l’avoir voulu bien entendu, au mauvais endroit au mauvais moment … Cela va modifier le cours de leur vie, les obliger à aller jusqu’au bout d’eux-mêmes ….
Le regard de Rémy sera transformé par ses rencontres …
Diane trouvera dans son épreuve l’occasion de revenir sur sa vie …
Karine Giebel sait parfaitement écrire pour prendre le lecteur aux tripes.
Phrases courtes, rythmées, parfois un mot. Peur. Douleur. Souffrance.
Parfois un verbe. Essayer encore. Pour assassiner.
Des articles supprimés pour prendre les mots plus vite en pleine face.
Des chapitres courts passant d’une histoire à l’autre.
Des questions qui interpellent le lecteur, qui l’obligent à ressentir de l’empathie pour ceux qui souffrent dans le roman.
Parce qu’il faut le savoir, avec Karine Giebel, on va loin dans les situations, loin dans la souffrance humaine et on y va très vite, dès les premières pages …

Ceux qui la liront pour la première fois seront emballés par ce roman, sans temps mort, rapide, concis, qu’on ne peut pas lâcher, et évoquant des sujets d’actualité (les survolant seulement….)

Ceux qui, comme moi, ne la liront pas pour la première fois, resteront, peut-être, un peu sur leur faim.

N’abuse-t-elle pas de ce type d’écriture qu’elle maîtrise très bien maintenant ?
Les problèmes d’actualité sont effleurés, c’est sans doute un choix pour que le contenu reste percutant mais de ce fait, qu’apporte la lecture, en dehors du fait de penser « Mon Dieu, quelle horreur, où va-t-elle chercher ça ? » et de passer une soirée à lire en oubliant tout le reste (oui, oui, je vous entends …. je suis d’accord, c’est déjà pas mal…. mais …. )
On sait peu de choses des protagonistes dans l’ensemble. Il aurait pu être intéressant d’en découvrir un peu plus, même si certains éléments nous sont dévoilés.

En conclusion, un livre à lire loin d’un autre Karine Giebel (prendre le temps d’oublier un peu le livre précédent du même auteur) pour ne pas être déçu, pour ne pas sentir de lassitude et donner toute sa chance au contenu de nous faire frémir (ce qui finalement est un des buts ….)