"La perspective du primate: Journal dont vous êtes peut-être l’héroïne" de Jean-Fabien

 

La perspective du primate
Journal dont vous êtes peut-être l’héroïne
Auteur : Jean-Fabien
Éditions : Paul& Mike (13 Décembre 2013)
ISBN : 978-2366510324

Quatrième de couverture

La grande richesse porte en elle une complexité qui laisse peu de chances à l'hésitation ou à l'indécision. De nombreuses sollicitations imposent le choix et le renoncement comme seul échappatoire : garder son argent sous son matelas ou le confier à un banquier véreux, l'investir dans les affaires ou alors s'offrir des danseuses ukrainiennes, faire ses courses chez Shopy ou flamber à la Tour d'argent.

Jean-Fabien, cadre supérieur dans une grande entreprise, médite sur sa condition d'homme et rencontre des femmes de tous horizons (l'horizontalité étant un de ses objectifs secondaires] avec le doute et la nécessité du choix qui le rapprochent du nanti : doit-il en choisir une ou diversifier son portefeuille ? Parier sur la jeunesse d'une courbe ou sur des valeurs sûres (avec l'amortissement associé) ? En fait, Jean-Fabien a de grandes théories sur tout et rien, il décide donc de les mettre en application à travers ce journal que vous tenez entre les mains et dont vous êtes peut-être l'héroïne (il a conscience, en effet, que son salut passe par la femme). En ce qui concerne le héros, il ne peut y en avoir qu'un.

Mon avis

Soyez rassurés, si besoin est, mes zygomatiques vont bien! Ouf!

Jean-Fabien nous raconte dans un roman sous forme de journal ses déboires avec la gente féminine.

Il boit beaucoup (je n'ai pas compté le nombre de fois où il annonce qu'il est "bourré" mais c'est assez régulier) il drague très souvent et plus souvent assez maladroitement, il cause ... et il écrit....

Toute ressemblance avec le vrai Jean-Fabien serait-elle fortuite? Je ne sais pas mais à la fin de l'ouvrage, il fournit son @dresse mail donc je peux toujours lui demander ;-) ou lire ça et là ce qu'on dit de lui....

Peu importe, voilà un livre qui se décline en journées décortiquées par l'auteur, à travers son vécu sur son lieu de travail, ses rencontres, ses voyages professionnels ou d'agrément.

C'est écrit avec un style enlevé, dans le but de faire rire le lecteur, tant les situations sont expliquées avec ironie et dérision.

Inutile de dire que, bien que cette fille suinte légèrement la solitude et le malheur par tous les pores, réussir à discuter photos avec elle reste tout de même une sorte d'exploit, étant donné que je me sens aussi crédible dans ce rôle que le pape en commercial de chez Durex. 

Au début de cet opus, de temps à autre, après une "séance de drague", la fille s'exprime, dans le chapitre suivant, apportant un autre regard sur une même rencontre... Là, c'est purement jubilatoire, tant on s'aperçoit que le pauvre Jean-Fabien n'a,  malheureusement pas pour lui, pas encore "décodé" les attitudes des femmes....

Il n'est pas facile de faire rire et si j'ai souri parfois, j'ai également trouvé à certains moments que c'était trop "lourd" et que ça ne m'amusait pas vraiment.

Je reconnais à Jean-Fabien que son livre, lu à petites doses, au milieu de lectures plus consistantes m'a détendue et c'est déjà ça. Mais il m'a aussi agacée quelques fois....

"Indignez-vous" de Stéphane Hessel

 

Indignez-vous!
Auteur: Stéphane Hessel
Éditions: Indigène (21 Octobre 2010)
ISBN:978 2911939761
40 pages

Quatrième de couverture

Pour Stéphane Hessel, le « motif de base de la Résistance, c'était l'indignation. » Certes, les raisons de s'indigner dans le monde complexe d'aujourd'hui peuvent paraître moins nettes qu'au temps du nazisme. Mais « cherchez et vous trouverez » : l'écart grandissant entre les très riches et les très pauvres, l'état de la planète, le traitement fait aux sans-papiers, aux immigrés, aux Roms, la course au « toujours plus », à la compétition, la dictature des marchés financiers, jusqu'aux acquis bradés de la Résistance -...

Mon avis

Vous qui lisez beaucoup… » m’a dit la personne qui m’a mis cet opuscule entre les mains …

Un titre énorme comme un ordre, un conseil, une supplique …

« Indignez-vous ! » …. N’aurais je pas préféré « Indignons-nous ! » …

En très petit le nom de l’auteur et en haut à droite entourant des cercles concentriques, ces quelques mots «Ceux qui marchent contre le vent », nom de la nouvelle collection, emprunté aux Omahas, peuple indien des plaines d’Amérique du Nord ...

Une fois ouvert, une œuvre de Paul Klee dans laquelle le philosophe allemand, Walter Benjamin, voyait un ange repoussant « cette tempête que nous appelons le progrès. »

En quelques pages, Stéphane Hessel, plus proche de la fin de sa vie que de son commencement, nous « fait une piqûre de rappel ».

La démocratie, la France libre, les droits de l’homme … rien n’a été acquis avec facilité, sans lutter …

Ne nous laissons pas endormir par la facilité, bougeons si nous pensons que ce que nous voyons, entendons, vivons, ne correspond pas, plus, « à l’ensemble de principes et de valeurs sur lesquels repose(rait) la démocratie moderne de notre pays (page 9). »

On peut reprocher au propos de Monsieur Hessel d’être trop court, pas assez approfondi, pas assez fouillé, de ne rien nous apprendre …

Il faudrait peut-être se poser la question du but de cet ouvrage. Si Monsieur Hessel voulait toucher un large public, faire « bouger » le plus de gens possibles, il lui fallait rester accessible, ce qu’il a fait …

Le passage sur la Palestine et la bande de Gaza est, en ce sens, adapté à un large public.

Et puis, et puis, s’il vous fait réagir dans un sens ou un autre …. il fait parler de son livre ….

En conclusion, je trouve courageux, à 93 ans, de prendre la plume pour faire passer un message, nous rappeler ce qu’on a reçu en héritage et à quel prix …, nous redire aussi d’ouvrir les yeux et de regarder au-delà de nos frontières


"Les amants du Mont-Blanc" de Christophe Ferré

 

Les amants du Mont-Blanc
Auteur : Christophe Ferré
Éditions : L’Archipel (13 Octobre 2022)
ISBN : 978-2809844160
385 pages

Quatrième de couverture

Au pied du Mont-Blanc, à la veille d'un confinement pour cause de pandémie, deux couples qui ne se connaissaient pas sont abattus. Qui était visé ? Et pourquoi ? Un massacre en forme d'énigme... Trois ans plus tard, Léa, journaliste spécialiste de cold cases, se rend à Chamonix pour élucider l'affaire.

Mon avis

Léa est une jeune femme journaliste qui écrit des livres sur des cold case, des affaires non résolues. Cette fois-ci, elle a décidé de mener l’enquête dans la région de Chamonix, vers le Mont-Blanc où trois ans auparavant, deux couples ont été assassinés sur un parking.

Inspiré par l’histoire de la tuerie de Chevaline, l’auteur a librement revisité les faits, les théories et hypothèses pour construire son roman. Christophe Ferré aimé faire voyager ses lecteurs dans différents coins de France. Après la Bretagne, nous voici en montagne et d’après les descriptions, on sent que l’auteur a dû s’y promener.

Léa part s’installer dans un hôtel avec un ami photographe. Son compagnon ne l’a pas suivie, leur relation bat de l’aile depuis le confinement, comme si trop de temps passé ensemble et trop de proximité les avaient usés. Nous sommes trois ans après ce passage terrible où tout le monde est resté entre ses quatre murs. La vie a repris tout doucement, et dans le livre les allusions sont nombreuses, le tourisme redémarre, les activités également mais pour les commerçants c’est encore difficile.

Contrairement aux policiers, Léa n’a pas de plan pour ses investigations, elle compte sur son intuition, ses déductions, ses observations et sur sa bonne tête sympathique pour attirer quelques confidences. C’est d’ailleurs le cas, mais souvent les gens lui parlent parce qu’elle insiste, elle ne lâche rien, lançant des pistes pour faire croire qu’elle est au courant, afin d’obtenir des informations supplémentaires. Une chose est sûre, lorsqu’elle parle de son livre, personne ne veut être cité. On dirait que tous les gens du coin n’ont qu’une envie : ne rien dire, se faire oublier et qu’on n’évoque plus de ces morts pour éviter « une mauvais publicité ».

Entre les fakes news, les rumeurs, les non-dits, les gens qui savent mais ne veulent rien dire, ceux qui inventent, ceux qui imaginent que …. Léa a beaucoup de travail pour cerner la vérité et faire le tri. C’est sans doute le plus délicat pour elle, vérifier la fiabilité de chaque petit détail découvert ou reçu.

Les chapitres sont courts, les dialogues nombreux et tout cela donne du rythme au récit. Les personnages sont troubles, on ne sait pas à qui se fier. J’ai trouvé Léa parfois un peu trop sûre d’elle. J’avais envie de lui dire de moins se précipiter, de réfléchir, de ne pas faire confiance trop vite, la faute à sa jeunesse ? Le texte est écrit à la troisième personne mais il est accompagné de quelques pages du journal intime de Léa. Il est peut-être dommage que cet aspect n’ait pas été plus développé avec les ressentis de la journaliste. Les lieux sont importants et j’avais presque la « photo » de ce qui était présenté sous les yeux. Non pas que les scènes soient trop détaillées au détriment des investigations mais l’auteur sait, en quelques mots, nous situer et nous transmettre les éléments nécessaires pour imaginer sans problème où se déroulent les événements.

L’écriture est plaisante, fluide. Il y a du suspense et si certaines situations sont moins crédibles, ce n’est pas gênant. J’ai aimé que certains protagonistes soient ambivalents et que Léa s’interroge sur les motivations du tueur. Au-delà de l’enquête, l’auteur a mené une réflexion sur l’impact du virus sur la vie de tous et cela apporte un plus dans son roman.


"Nocturne pour le commissaire Ricciardi" de Maurizio de Giovanni (Notturno per il commissario Ricciardi)

 

Nocturne pour le commissaire Ricciardi (Notturno per il commissario Ricciardi)
Auteur : Maurizio De Giovanni
Traduit de l’italien par Odile Rousseau
Éditions : Rivages (5 octobre 2022)
ISBN : 978-2743657857
386 pages

Quatrième de couverture

Quinze années se sont écoulées depuis que Vinnie Sannino a émigré en Amérique. Là-bas, il a réussi et est devenu champion du monde de boxe. Son dernier adversaire est mort par sa faute. Il est rentré chez lui pour retrouver un amour jamais oublié, Cettina. Elle est maintenant femme et épouse. Veuve aussi, parce que son mari est retrouvé mort. Pour le commissaire Ricciardi commence une longue semaine sous la pluie napolitaine.

Mon avis

Nous sommes dans les années trente, Viennie, un jeune amoureux décide de quitter l’Italie pour aller en Amérique. Son but ? Réussir à gagner de l’argent pour revenir et épouser celle qu’il aime (Cettina) la tête haute. Elle lui dit qu’elle ne sait pas si elle pourra l’attendre. Il s’éloigne quand même. Quinze ans après le voilà de retour.

« Mais, quand je suis rentré, elle aurait dû comprendre que je n’étais pas parti. Que je m’étais seulement éloigné. »

Pendant tout ce temps, il n’a eu qu’un seul but, qu’une seule idée : les retrouvailles avec celle qu’il n’a cessé d’aimer. Il est devenu champion de boxe et il est riche. Lorsqu’il débarque, il apprend qu’elle est mariée (elle a épousé un homme prospère pour sauver le magasin de son père) et qu’il n’y a plus d’espoir….

Peu après, le mari de Cettina est retrouvé assassiné. Il a reçu un coup à la tempe qui est la « marque de fabrique » de Viennie. Viennie qui, malgré les demandes répétées du Duce, refuse de continuer son sport. Il est évident pour tout le monde qu’il est coupable, d’autant plus qu’il a menacé l’époux de son ex-fiancée devant de nombreux témoins.

Le commissaire Ricciardi et son fidèle adjoint, Maione, vont mener l’enquête. Ils n’aiment pas les choses trop évidentes, alors ils vont creuser. Leur souhait : comprendre le motif précis et remonter ce fil pour dénouer l’affaire.

C’est le deuxième livre que je lis de cet auteur, avec certains personnages récurrents mais des histoires totalement indépendantes. La construction ressemble à un puzzle, des éléments du passé, du présent, des interludes en italiques Il n’y a pas de repère temporel en tête de chapitre et pourtant, on ne se perd jamais. Une poésie se dégage des lignes, une atmosphère feutrée, intime, palpable. Ricciardi essaie de s’infiltrer dans la tête de celui qui a agi, de raisonner comme lui, il veut connaître les motivations d’un tel acte. Ce policier est tourmenté, amoureux n’osant pas se déclarer, hanté par son passé qu’il porte comme une malédiction. Pour lui, la douleur est forte et son sixième sens, s’il l’aide, le paralyse parfois également. Sa maladresse, dans ses relations aux autres, est touchante même si elle peut être « handicapante ».

Le mari de Cettina avait un commerce de tissus et allait réaliser un achat très avantageux lorsqu’il a été tué. Comme l’argent de la transaction n’a pas disparu, le boxeur est forcément fautif. En plus, il ne se souvient de rien car il avait bu … À moins qu’un concurrent mal intentionné et jaloux ait agi ? Les enquêteurs ont du travail. Ils mènent leurs investigations dans une ville pluvieuse, Naples au début du fascisme, parfois mal éclairée. Ils dérangent car pour tous, il n’y a pas à se poser de questions ….

J’ai apprécié qu’une chanson serve de fil conducteur. L’écriture (merci à la traductrice) est belle, emplie de sensibilité, de délicatesse. Maurizio De Giovanni décrit à merveille les ressentis des hommes et des femmes, sans pour autant nous abreuver de phrases lourdes. La sensibilité est présente et représente une grande force du style de l’auteur. Les personnages ont de vraies personnalités. Les déductions des deux détectives sont intéressantes, ils recoupent des faits, observent, réfléchissent, ne se précipitent jamais.

Une lecture toute en nuances et très agréable.

"Le testament des abeilles" de Natacha Calestrémé

 

Le testament des abeilles
Auteur : Natacha Calestrémé
Éditions ‏ : ‎ Albin Michel (2 Novembre 2011)
ISBN : 978-2226238283
352 pages

Quatrième de couverture

Une première affaire criminelle, une deuxième, puis une troisième... Pas de trace ADN ni de mobile. Quant à l'arme du crime, mystère. Plus étrange encore, ces décès inexpliqués ont été annoncés par le testament prophétique d'un guérisseur.

Mon avis

Umberto Eco a utilisé le pendule de Foucault, Dan Brown, la Cène, Natacha Calestrémé, elle, se sert de Terminator … Quoi ? Un film de science-fiction dans un roman policier ?

Non, Terminator, l’autre ….

Les technologies, surnommées « terminator », sont des technologies utilisées pour restreindre la réutilisation de plantes génétiquement modifiées, en rendant les graines de seconde génération stériles.

À partir de cette donnée scientifique, elle va construire une intrigue haletante oscillant entre enquête policière et plaidoyer pour la planète, assortis de quelques excellentes réflexions sur le rapport de l’homme à la nature.

Bien documentée, elle sait nous intriguer et nous attirer dans la toile de son histoire, nous poussant tour à tour à nous intéresser aux personnages, aux abeilles, aux plantes, à la nature, aux prophéties, à l’Homme … obligeant les curieuses, comme moi à aller plus loin pour essayer de se renseigner à leur tour, pour voir si, finalement, ce qui est évoqué ne contient pas une part de vérité, même toute petite ….

Le récit est varié, alternant les passages où le personnage principal (un enquêteur : Clivel) s’exprime en s’adressant de temps à autre aux lecteurs (« à vous, je peux le dire … ») avec ceux, plus rares qui sont en mode narratif à la troisième personne. Les apports scientifiques sont très astucieusement intégrés à l’intrigue sans que jamais cela ne passe pour une démonstration ou un savoir que l’on veut absolument glisser dans le texte.

La personnalité des protagonistes est fouillée, recherchée. Les indices permettant de mieux les appréhender, distillés petit à petit. L’auteur ne s’appesantit pas sur tel ou tel trait de caractère mais fournit une étude de chacun approfondie, assez complète et intéressante nous permettant de comprendre non seulement le comportement des personnages mais aussi leur évolution dans la vie.

L’écriture est de qualité, d’autant plus travaillée que, dans le roman, c’est un homme qui s’exprime et que l’intrigue est écrite par une femme. Natacha Calestrémé a su faire face à cette difficulté avec brio et s’est parfaitement glissée dans la peau de Clivel.

Les phrases sont bien construites, certaines, très courtes, soient dépourvues de verbes, le plus souvent pour insister sur une vérité biologique.

« Chacune des branches avait son propre génome. Un être pluriel. »

Les descriptions sont très visuelles et bien menées, nous permettant d’imaginer sans peine les scènes évoquées.

Le vocabulaire plus scientifique ne fait jamais dans l’étalage et de ce fait le propos reste captivant sans lasser.

Un des personnages principaux de ce livre est donc Clivel. Un policier très humain, pas du tout irréprochable (chez certains, c’est l’appel de la chair …. chez lui, c’est celui du grain de peau …), tenace, prêt à tricher un peu pour obtenir de quoi avancer dans ses recherches (en prenant des risques), n’ayant, malheureusement pas réglé ses comptes avec un passé qui lui semble lourd à porter, ne sachant pas toujours ce qu’il veut vraiment. Un homme qui se cherche, qui cherche … Un homme attachant, tant il pourrait être un de nos familiers …

Il y a aussi cet homme de l’ombre qui apparaît peu, communiquant avec un thérapeute consultant par internet. Cet individu est un mystère, il se dévoile à peine un peu plus à chaque entretien « en ligne » nous laissant sur notre « faim » et faisant planer un sentiment de malaise … J’aurais souhaité que ces « causeries » soient plus nombreuses mais peut-être était-ce suffisant pour maintenir mon esprit en alerte à chacune des interviews ? Qui sait, trop m’aurait peut-être lassée ?

Il ne faut pas que le côté « sciences et nature » vous rebute et que vous ne tentiez pas l’expérience de lire cet opus. Au contraire, c’est une réelle découverte. Tout est dosé avec habileté pour que les amateurs de romans policiers restent « pris » dans les tenailles de l’intrigue et que ceux qui auraient été intrigués par le titre s’y retrouvent aussi …..

"Le spleen du pop-corn qui voulait exploser de joie" de Raphaëlle Giordano

 

Le spleen du pop-corn qui voulait exploser de joie
Auteur : Raphaëlle Giordano
Éditions : Plon (6 Octobre 2022)
ISBN : 978-2259310123
314 pages

Quatrième de couverture

Joy travaille dans une agence de Celebrity marketing qui connecte des talents VIP avec de grandes marques pour les auréoler de prestige. Elle est au bord de l'implosion, prête à tout pour ne pas montrer aux autres ses états d'âmes. Pour couronner le tout, voilà qu'on confie à Joy la délicate mission d'organiser un événement original pour célébrer les dix ans de l'agence. C'est ainsi qu'elle va faire la connaissance de Benjamin et de sa joyeuse petite troupe. Leur rencontre va bouleverser Joy dans ses certitudes.

Mon avis

Voici un livre qui pétille sous les yeux et qui fait du bien !

Pourtant au début, on voit que Joy (au joli prénom), une jeune femme de notre temps, est « mangée » par sa vie professionnelle. Elle souffre du syndrome de la bonne élève : faire plaisir à ses supérieurs, faire toujours plus et mieux pour être aimée, ne jamais dire non. En réagissant de cette façon, les collègues comptent toujours sur elle pour tout, tout le temps. Elle vit pour son boulot, ne déconnecte jamais de peur de manquer une information, installe, sur son téléphone, de plus en plus d’applications pour s’organiser et améliorer son efficacité… Ça ne vous dit rien ? Je ne vous crois pas ! Si ce n’est pas vous qui avez connu une période semblable, vous avez forcément des exemples autour de vous. Des gens qui vous disent que tout va bien, qu’ils vont y arriver, quitte à perdre des heures de sommeil, de repos ou de loisirs parce qu’ils sont dans cet engrenage infernal qui les oblige au toujours plus pour être à la hauteur … A la hauteur de quoi d’ailleurs ? Des ambitions de leurs chefs qui n’ont pas une once d’humanité ? Joy n’a pas une vie facile, son quotidien est parfois compliqué et elle devient agressive quand elle a l’impression de perdre du temps. Ce temps si précieux pour elle.

On lui confie l’organisation d’un événement exceptionnel : les dix ans de la boîte où elle travaille. Il faut trouver quelque chose qui sort de l’ordinaire, pour pas trop cher, et pour très bientôt… Évidemment, elle pense « non » mais elle dit « d’accord ». Et elle part en quête. Dans le cadre de ses recherches, sa route croise celle d’un jeune entrepreneur, Benjamin. Lui il a tout compris.

« Dessiner un cadre, mettre des bords et poser des limites n’avait en rien fait baisser son efficacité, bien au contraire. En se respectant lui-même, en s’assurant de belles plages de respiration indispensable pour refaire ses énergies, Benjamin avait trouvé la solution pour offrir le meilleur de lui-même dans ses prestations sans rien sacrifier de sa qualité de vie. »

Est-ce que cette rencontre, entre deux êtres que tout oppose, peut avoir un impact sur Joy ? Lui ouvrir les yeux ? Faire ressortir en elle celle qui s’est éteinte au fil des mois ? Est-ce seulement possible qu’elle accepte de se poser, de boire un café, d’échanger sans avoir le sentiment de trahir son patron ?

Avec une écriture plaisante, teintée d’humour (« les capteurs empathiques ont dû tomber en panne »), un style vif et une bonne observation du monde du travail (même si c’est un peu caricatural de temps en temps), l’auteur offre une histoire agréable avec des personnages intéressants. J’ai apprécié que les « rôles secondaires » ne soient pas des faire-valoir mais bien des individus à part entière (je pense notamment à Carmen et à son approche de la « vieillesse »). Le texte est écrit à la première personne lorsque Joy s’exprime et il y a un narrateur le reste du temps. On peut passer de l’un à l’autre dans un même chapitre mais on suit très bien les événements.

Joy s’est oubliée pour ne penser qu’à son boulot, elle ne sait plus rire ou se lâcher. Combien de temps peut-elle tenir ainsi ? Le lecteur découvre de temps en temps, d’autres aspects de sa personnalité et souhaite de tout cœur qu’elle vive autre chose.

J’ai apprécié cette histoire, ce qui est évoqué en filigrane, entre autres : la pression et le stress dans les entreprises. J’ai aimé le parallèle avec le pop-corn qui ne demande qu’à exploser de joie….. Laissons-nous gagner par la bonne humeur et vive la vie !


"Le coup du fou" d'Alessandro Barbaglia (La mossa del matto)


Le coup du fou (La mossa del matto)
Auteur : Alessandro Barbaglia
Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont
Éditions : Liana Levi (6 Octobre 2022)
ISBN : 979-1034905584
226 pages

Quatrième de couverture

Mardi 11 juillet 1972, ouverture du championnat du monde d’échecs. En arrière-plan la guerre froide qui oppose Union soviétique et États-Unis. Les caméras du monde entier sont braquées sur l’Islande, où auront lieu les rencontres entre : le Russe Boris Spassky, champion en titre depuis 1964, et l’Américain Bobby Fischer. La victoire d’un des deux joueurs aurait sans doute un impact politique, et le narrateur ose un parallèle avec une autre guerre qui a vu s’affronter Orient et Occident, la guerre de Troie.

Mon avis

Attention, pépite !

Cinquante après 1972 et la finale du championnat du monde d’échecs entre Bobby Fisher et Boris Spassky, l’auteur revisite les faits. Il s’est documenté, s’est renseigné et n’a rien écrit au hasard. Il tisse trois brins pour en faire un seul récit. En toile de fond, Bobby Fisher, ses manies, ses lubies, son caractère atypique, son approche des matchs, du quotidien, ses angoisses, ses requêtes, sa folie, ses bizarreries, sa démesure…. Puis un parallèle entre les deux joueurs (qui s’affrontent pour ce mondial) et Ulysse et Achille (héros de l’Iliade). Et pour compléter, une mise en abyme de la vie personnelle de l’auteur avec ses liens à son père.  Ces trois approchent se complètent, s’éclairent les unes les autres, s’enroulent, se déroulent sous nos yeux envoûtés.

Parce qu’il faut bien le dire, c’est captivant. Déjà car Bobby est un personnage à lui tout seul, imprévisible, fascinant. A partir de l’instant où sa mère lui a offert un jeu d’échecs, lui disant de lire le mode d’emploi, il n’a fait que ça, déplacer les pions, lire des documents, des gros bouquins, apprenant les coups, étudiant tout et tout le temps. Bobby vivait échecs et n’existait que pour ça. Ce n’est pas un génie des échecs mais un génie qui joue aux échecs…. Il ne sait faire que ça parce qu’il y consacre tout son temps. « Je les porte dans ma tête, là, ils n’ont aucune chance. Je peux le faire avec ou sans bandeau, ce que je vois ne change rien. » dit Fisher lorsqu’il joue contre vingt personnes en même temps passant d’une table à l’autre….

Et pour écrire ce recueil, Alessandro Barbaglia, lui, a fait la même chose avec Bobby Fisher, l’obsession n’était plus sur le jeu mais sur le joueur. Il ne pouvait pas en être autrement. Pourquoi ? Petit, il a entendu son père, un psychanalyste reconnu, discuter avec des confrères. Et il parlait de Bobby ! La graine était semée et elle a germé !

Pourquoi ce match de 1972 était-il si important ? Cette finale se déroulait en pleine guerre froide, qui de la Russie et des Etats-Unis allait gagner ? Attendu en Islande, Fisher s’est fait désirer. Comme Achille qui refuse le combat, il ne venait pas, il se faisait attendre. Peut-être la peur de gagner ? S’il gagne, il devient un autre, le vainqueur, il va être mis en avant, lui qui n’aime pas ça. Peut-être que ce qui l’intéresse, c’est jouer, développer des stratégies, pas forcément être vu comme un héros ?

« Quelle duperie que la victoire. Quelle illusion. Combien on perd, quand on gagne. »

Il finira par venir, par affronter son adversaire, dans une série de confrontations dont on parle encore aujourd’hui, tant il y a eu d’anecdotes. Le refus de jouer devant les caméras, l’obligation d’aller dans une petite salle (un cagibi), etc… Tout un poème comme le dit l’expression ! Mais vraiment une lecture qui mérite d’être partagée !

Merci au traducteur, sans lui, je n’aurais pas découvert ce texte. C’est vraiment quelque chose d’exceptionnel. Je précise d’ailleurs qu’il n’est pas nécessaire d’être familier avec le jeu pour comprendre ce qu’on lit. Les stratégies ne sont pas mises en avant. On reste vraiment dans l’attitude, le comportement, les demandes folles de Fisher, ses exigences, son rapport aux autres. Cet homme est un univers, un mystère et ce qu’on entrevoit, soigneusement analysé, avec les parallèles qu’Alessandro Barbaglia met en place, donne envie d’aller encore plus loin…

Hypnotisée par ce roman, je ne l’ai pas lâché. L’écriture est prenante, le style vif et on ne s’ennuie pas une seconde !