"Tant que nous serons séparés" de Tamara McKinley (While We’re Apart)

 

Tant que nous serons séparés (While We’re Apart)
Auteur : Tamara McKinley (Ellie Dean)
Traduit de l’anglais par Danièle Momont
Éditions ‏ : ‎ L'Archipel (7 avril 2022)
ISBN : 978-2809843125
340 pages

Quatrième de couverture

Sussex, octobre 1942. Mary Jones, tout juste 18 ans, accompagne à la gare son petit ami de toujours, Jack, qui part sur le front. Sur le chemin du retour, elle apprend que le presbytère de ses parents a été bombardé. Des décombres elle parvient à extraire le coffre de son père, qui contient ses journaux intimes. Chez les parents de Jack, où elle a trouvé refuge, Mary en prend connaissance. Et ce qu'elle lit la bouleverse...

Mon avis

Ce roman est le tome 8 de la série « La pension du bord de mer) mais il peut, comme tous les autres, se lire indépendamment, même s’il peut être intéressant de suivre quelques personnages récurrents afin de voir leur évolution au fil du temps.

Angleterre, Octobre 1942. Mary Jones est amoureuse de Jack Boniface, ses parents ne soient pas trop d’accord avec ça, bien que son père soit plus compréhensif. Sa Maman est un peu dure avec elle et elle ne se l’explique pas. Mais Jack est un jeune homme altruiste et il décide de s’engager de l’armée. Un bouleversement pour ce jeune couple qui se sépare en se promettant de s’écrire tous les jours. Malgré l’interdiction des siens, elle décide d’aller à la gare pour un dernier aurevoir à son petit ami. Après des adieux déchirants, elle rentre et découvre qu’une bombe a touché le presbytère où elle vit (son Papa est pasteur). Ses géniteurs sont décédés et il ne reste presque plus rien de sa vie. Elle est recueillie par la famille Boniface qui l’aide à faire face.

Dans les vestiges de l’habitation familiale, elle retrouve une malle que son père tenait toujours fermée. Elle y découvre des journaux intimes, des documents personnels alors qu’elle pensait surtout qu’il s’agissait de paperasse concernant la paroisse. Ce qu’elle lit provoque un véritable tsunami en elle. Toutes ses certitudes sont remises en cause, les appuis solides sur lesquels elle avait fondé son quotidien ne sont plus aussi sûrs. Mais Mary est une battante, elle décide de comprendre, de faire toute la lumière sur ce qui la préoccupe. Pour cela, elle part à Cliffehaven, où elle a trouvé un travail en usine et une place dans une pension tenue par Doris. Elle pense y rester un an avant d’intégrer l’école qui lui permettra d’être institutrice, son rêve de toujours.

Mary a toujours été, malgré un lien plus délicat avec sa mère, une fille choyée, avec des habitudes tranquilles. Son installation à Cliffehaven est un chambardement total. Ses journées ne sont plus les mêmes, il faut se lever pour travailler (mais elle sent qu’elle participe à l’effort de guerre et elle est satisfaite). Heureusement un piano (elle joue merveilleusement bien) va lui offrir d’autres opportunités, des rencontres qui vont l’égayer et l’aider à avancer.

En parallèle de Mary, le lecteur suit quelques protagonistes réguliers de cette saga. Doris, femme un peu hautaine, chez qui Mary est hébergée, Peggy sa sœur, qui tient « la pension du bord de mer » avec ses habitués. Son mari va obtenir une permission et le bonheur des retrouvailles sera bien présent, Ron son beau-père, un homme surprenant et attachant.

Avec une écriture fluide et plaisante, un style vif, l’auteur nous entraîne dans les aventures de toutes ces personnes, elle laisse planer des doutes, maintenant un certain suspense pour les uns ou les autres. Certains lui reprocheront certainement de laisser une porte ouverte, sans que tout ne soit abouti, mais c’est pour nous donner envie de lire la suite. Personnellement, je vais me plonger toute suite dans le recueil suivant. J’aime lire les aventures écrites par Tamara McKInley, c’est vivant, prenant, pas prise de tête, bien ancré dans l’époque choisie sans que le contexte historique soit trop lourd. Je suis conquise !


"La nuit barbare" de Zadig Hamroune

 

La nuit barbare
Auteur : Zadig Hamroune
Éditions : Emmanuelle Colas (7 Avril 2023)
ISBN : 978-2490155682
182 pages

Quatrième de couverture

Un gamin issu de l’immigration prend la parole dans la nostalgie jubilatoire des années 1970 et 1980. Nous suivons la trajectoire d’un voyou studieux, enfant de la République et rat de bibliothèque, maltraité, abusé, qui pourtant ne cesse de danser et de chanter.

Mon avis

On dit de lui qu’il est Normand d’adoption, kabyle d’instinct, Zadig Hamroun, après avoir été enseignant et traducteur, est devenu écrivain. Il aime les mots, leur musique, leur sonorité. Il les fait résonner, se faire écho, se renvoyer des images, des actes, des chansons, des phrases avec différentes mélopées qui vont d’une page à l’autre comme dans un match de ping pong.

On commence en 1977, pour finir dans les années 80 avant une courte conclusion en 2019 et un passage en 2022. C’est un gamin issu de l’immigration qui s’exprime et que l’on voit grandir, il s’appelle Lyazid. Il chante il danse, il explose en diverses personnalités. Il peut être fort et se « blinder », avoir peur et se taire, jouer au dur et se battre mais toujours il vit, il existe, prenant à bras le corps ce que son quotidien lui offre, ou lui reprend, c’est selon.

Il veut écrire, et il lit sans arrêt, surprenant sa famille qui ne comprend rien à ce besoin. Il s’en fout, lui, ça lui est indispensable de tenir un livre, de découvrir, de rêver, de penser à « plus tard je serai écrivain » (au futur pas au conditionnel).

Dans sa tête, ça se bouscule, ça part dans tous les sens, il a tant le désir de dire, de transmettre, de partager. Sa mémoire est quelques fois en jachère, il a oublié ou il n’a pas voulu se souvenir…. C’est dur d’être issu de l’immigration, de ne pas savoir où on en est côté sexe, pas de cadeaux, il faut faire sa place, être accepté. Lyazid s’accroche même quand on lui fait du mal, même quand c’est terrible et douloureux. Il parle de sa mère « Il fallait qu’elle fût inquiète pour m’aimer. » qui montre son livret scolaire, lui fredonne des berceuses et des contes. Elle est présente, il l’aime mais elle, sait-elle lui dire la même chose ? Elle préfère se montrer présente.

Il y a des hauts, des bas, des oublis dans ce pan de vie que nous traversons aux côtés de ce gosse. Il est fougueux, attachant, il pétille, scintille, refusant de s’éteindre même quand c’est difficile.

C’est avec une écriture poétique, parfois presque déstructurée où les mots vibrent comme autant de messages que l’auteur nous transmet son récit. Il a sans doute mis beaucoup de lui dans ces pages dont on se délecte. Des thèmes graves sont évoqués mais comme c’est un jeune qui s’exprime, le pathos, le tragique sont « détournés » (sans être cachés pour autant) avec des termes plus simples.

« Je suis vieux avant l’âge. Je l’ai toujours été. Mais l’enfant sourit derrière mon épaule. »

J’ai aimé ce roman, l’espérance sans cesse renouvelée de Lyazid, il démarre doucement puis monte en puissance, porté par les voix de tous ceux qui l’ont aidé à se construire, à être lui.


"Lune de sang: Les frères Fiorelli" de Cathy James

 

Lune de sang : Les frères Fiorelli
Auteur : Cathy James
Éditions : Maïa (10 Février 2023)
ISBN : 978-2384418954
254 pages

Quatrième de couverture

Tonino, Jacquino, Sérafino : trois frères en quête d’honneur, d’équité… et d’amour. 1953. Après 18 mois d’absence, Sérafino est de retour à Sora, prêt à construire un nouvel avenir. C’est ainsi qu’il se retrouve un jour contraint d’accepter de travailler dans la société de son frère, devenu un chef d’entreprise accompli. Une réticence qui se transforme en rage froide lorsqu’il découvre que Tonino est en lien avec la mafia locale.

Mon avis

Ce roman, inspiré de la vie de la famille de l’auteur, se déroule principalement en Italie, en 1953 avec des retours en arrière en 1948.

À cette époque, il y a beaucoup de chômage dans ce pays, le quotidien n’est pas simple. Les hommes doivent faire leur place, les femmes également. Personne n’est vraiment libre d’aimer, il faut tenir compte du milieu social, de mésalliances si les parents des mariés ont un contentieux (on n’épouse que quelqu’un de même « niveau » financier, culturel, …). Il est nécessaire d’avoir un « bon » travail, de plaire à tous et pas seulement à la future épouse, ce serait trop facile….

Dans ce récit, nous allons découvrir les trois frères Fiorelli et tous ceux et celles qui gravitent auteur d’eux, parents, amis, collègues, voisins. Ils n’appréhendent pas le monde de la même façon, les rivalités, les jalousies, sont présentes. Les mauvais choix entraînent l’un ou l’autre sur des chemins de traverse bien ardus. L’ambiance est parfois lourde, délétère, notamment quand l’un d’eux s’aperçoit que son frérot n’est pas franchement honnête. Comment en est-il arrivé là ? Et quelles solutions trouver pour s’extirper de cette situation délicate ?

Les relations humaines sont complexes et l’auteur le montre. Comme ça se passe en 1953, de surcroit en Italie, les gens sont encore attachés aux traditions, au « qu’en dira-t-on ». On vit un peu à l’ancienne, il faut faire « ses preuves », se faire accepter…. Les femmes sont attachantes dans leur timidité, leur volonté de s’en sortir, de garder leur mari sur le droit chemin.

Avec une écriture fluide et agréable, une plume précise pour évoquer ses personnages et leurs traits de caractère, Cathy James nous offre un récit prenant. Elle maîtrise parfaitement le contexte historique où elle a installé son histoire. Elle note quelques références intéressantes en bas de page et cela complète vraiment ce qu’on lit. J’ai appris beaucoup de choses, entre autres, sur l’accueil des italiens à la poterie de Dommartin. Cela m’a donné le souhait d’en savoir plus sur cet épisode. Quand on sait que c’est son passé familial qu’elle évoque, son texte prend d’autant plus « sens ». On comprend qu’elle a écouté les anciens, qu’elle s’est renseignée pour faire vivre cette période de la vie de ceux qui ont tracé la route avant elle. C’est sans doute pour cela que le texte est « vivant » et qu’on a presque l’impression de voir le « film » d’une destinée sous nos yeux.

J’ai passé un excellent moment de lecture avec ce livre.


Le temps des faussaires de Bettina Wohlfarth (Wagfall’s Erbe)

 

Le temps des faussaires (Wagfall’s Erbe)
Auteur : Bettina Wohlfarth
Traduit de l’allemand par Elisabeth Landes
Éditions : Liana Levi (6 Avril 2023)
ISBN : 979-1034907656
378 pages

Quatrième de couverture

Viktor ici, Isidor là. Deux rôles différents. Une double identité, forgée dans les années trente à Stuttgart, puis lors d’une parenthèse enchantée à Paris, en 1936. C’est là qu’Isidor, le jeune amateur d’art, l’amoureux, le copiste de talent s’est épanoui. Pourtant, c’est Viktor, en fils obéissant, qui a été rappelé en Allemagne pour faire son service. Exit Isidor! Mais un peu plus tard, il revient à Paris. Il reprend ses habits de peintre et sa fausse identité, pour mener une véritable et dangereuse double vie…

Mon avis

Bettina Wohlfarth est née en Allemagne en 1963, puis en 1990 elle s’est installée à Paris. Elle est journaliste freelance. Le temps des faussaires est son premier roman (paru en 2019 dans son pays d’origine). Elle y étudie le parcours d’un homme, passionné de peinture entre France et Allemagne, avant et pendant la seconde guerre mondiale.

Viktor Wagfall aime l’art, en particulier la peinture depuis tout petit. Pas forcément pour créer mais plutôt pour le plaisir de reproduire des œuvres existantes. Non pas qu’il ait zéro imagination mais l’essentiel de sa motivation réside dans la compréhension de la genèse du tableau afin de cerner son histoire, sa toile de support, ses composants, et tout ce qui en fait « un original ». Si une fois « la copie » créée, on ne distingue plus le faux du vrai, c’est une réussite. La pigmentation, le vieillissement, l’élaboration ont été parfaits et l’artiste a su exploiter ses connaissances, les compléter si besoin pour parvenir à ses fins. Quel intérêt ? L’adrénaline, ce sentiment de puissance qui s’apparente à une drogue et dont on ne peut plus se passer.  Et Viktor, dans ces cas-là devient Isidor Sweig. Ce dernier brosse quelques copies pour un marchand d’art de Stuttgart puis il part s’installer à Paris où il mène une double vie.

Le falsificateur agit le plus souvent, à la demande. Arrivé dans la capitale française il a fait des rencontres déterminantes pour lui. Amour, amitié, il veut tout vivre à fond mais c’est difficile car il est écartelé entre ses deux visages.

Travaillant dans les chemins de fer, à une place tout à fait neutre et honorable, Viktor peut renseigner Isidor. Il observe et exploite ce qu’il peut, jouant sur plusieurs tableaux. Il y a une certaine ambivalence dans sa personnalité, et c’est ce qui sera difficile pour sa fille lorsqu’elle découvrira ce qu’il avait caché.

Ce livre alterne deux entrées. Les cahiers du faussaire qui se livre, explique sa vie, ses choix, ses déboires, ses doutes, ses besoins, son mal être parfois. Et les recherches de Karolin, sa fille photographe, qui fouille, après avoir découvert les carnets paternels. À l’aide de clichés décrits en quelques lignes, elle veut cerner qui était vraiment son père et développe ses réflexions. Ces investigations sont déstabilisantes pour elle, car ce n’est pas l’image qu’elle avait de lui. Mêlant habilement son intrigue à un riche contexte historique (avec des personnages ayant existé), l’auteur revient sur des faits graves, à savoir le trafic d’œuvres d’art et la spoliation des biens juifs.

Ce récit est intéressant pour la place qu’il donne à la peinture. De nombreux commentaires sur des toiles sont proposés au lecteur. Chacun s’emparera de ce qu’il souhaite. Bettina Wohlfarth s’est documentée sur la contrefaçon et le vol de patrimoine dans les années 30-40, cela se sent et donne du poids à son propos.

L’écriture est complète, argumentée. Le style est fluide. L’aspect psychologique est approfondi, travaillé pour montrer toute la complexité de l’esprit du faussaire, son ambiguïté. Sa fille se sent de plus en plus proche en faisant connaissance avec lui par l’intermédiaire des cahiers qu’il a laissés. Mais elle aurait sans doute préféré en parler directement…

En lisant ce livre, je me suis plusieurs fois interrogée sur les questions qu’il soulève. Jusqu’où est allée la spoliation des juifs? Qu’en est-il du marché de l’art sous l’Occupation?


"Le trou" de Hiroko Oyamada (穴) (Ana)

 

Le trou () (Ana)
Auteur : Hiroko Oyamada
Traduit du japonais par Silvain Chupin
Éditions : Bourgois (6 Avril 2023)
ISBN : 978-2267051667
160 pages

Quatrième de couverture

Le bourdonnement incessant des cigales et la chaleur ne facilitent pas les choses pour Asa. La jeune femme vient de déménager à la campagne, et elle tente de s’adapter à la situation. Si son mari a changé d’emploi, elle a perdu le sien, et elle vit désormais près de ses beaux-parents, soucieuse de remplir ses journées vides de toute occupation sérieuse. Asa se décide donc à explorer son environnement.

Mon avis

L’histoire se déroule au Japon. Asa et son mari, Muneaki, vivent en ville dans un appartement. Elle travaille en CDD, il est pratiquement impossible de décrocher un CDI. Ses heures supplémentaires ne sont pas toujours rémunérées. Son mari a un bon job mais rentre parfois tard. On ne sait pas trop ce qu’il fait, et quand il est chez eux, il passe beaucoup de temps sur son smartphone. Elle ne s’intéresse d’ailleurs pas tellement à lui, ni à ce qu’il pianote. Ils n’ont pas d’enfant. Lorsqu’il a l’occasion d’une meilleure situation, ils en parlent. Elle démissionne et ils partent vivre en milieu rural dans une maison que possèdent les parents du mari. Le loyer sera inexistant et l’époux sera proche de sa nouvelle activité.

Asa se retrouve bien seule, dans un coin plutôt perdu, pour ne pas écrire « un trou paumé », où il fait très chaud. Tellement chaud que les cigales sont très bruyantes, trop et ça en devient exaspérant. À côté les beaux-parents et le grand père ne se préoccupent guère d’elle… Là aussi, elle ne sait pas trop ce qu’ils font et ne s’interroge pas. Elle s’ennuie, se « fond » dans son nouvel environnement, ne sait que faire de ses journées. Avant tout était minuté, planifié, maintenant elle est libre de son temps et ne sait pas l’organiser. C’est un monde totalement différent de celui dans lequel elle a évolué jusqu’à maintenant. Elle est l’épouse au foyer type sauf que la progéniture n’est pas encore là…. Elle ne semble pas capable (ou alors elle n’a pas envie) de chercher autre chose, de se secouer pour sortir de cette routine assez insipide.

Un jour en se baladant, elle tombe dans un trou « juste à sa mesure ». À la manière d’un catalyseur, cette chute lui fait appréhender son environnement d’une autre façon. Le lecteur pénètre alors dans un univers onirique, fait de fantaisie sans pour autant basculer dans la science-fiction. Il y a une légère frontière entre réel et imaginaire. C’est totalement délicieux, magique. On est entraîné dans un récit fantasmagorique, délicat à l’écriture dépouillée, presque minimaliste. Les descriptions de scènes ou psychologiques sont esquissées, laissant libre court à notre esprit pour se représenter ce qui est évoqué.

 Bien sûr cette aventure n’est pas sans rappeler celle d’Alice au pays des merveilles et ses rencontres. On peut faire un parallèle, même si Asa sort rapidement de la fosse et reprend sa vie quotidienne. Mais son regard a changé, elle observe, tous les sens en éveil. Était-elle une belle endormie qui n’avait besoin que d’un coup de pouce pour découvrir l’autre versant du monde qui l’entoure ?

Ce livre pourrait sembler improbable, bizarre mais il est absolument exquis. Il aborde à petites touches des problématiques japonaises importantes. Le travail pour les femmes, leur place dans le couple et la famille (on s’interroge sur Asa, a-t-elle vraiment eu le choix au moment du déménagement ?), leurs possibilités de prendre des décisions, de gérer, la relation à la maternité, avec le regard extérieur des uns et des autres.

Je me suis délectée de ce recueil. La prose fine, épurée, a un petit quelque chose de mélodieux qui retentit doucement en nous, nous emportant loin, très loin et c’est très agréable.

"Playlist" de Sebastian Fitzek (Playlist)

 

Playlist (Playlist)
Auteur : Sebastian Fitzek
Traduit de l’allemand par Céline Maurice
Éditions : L’Archipel (6 Avril 2023)
ISBN : 978-2809846157
384 pages

Quatrième de couverture

Feline, 15 ans, disparaît sur le chemin de l'école. Un seul indice pour le détective Alexander Zorbach : la playlist de la jeune fille, mystérieusement mise à jour quelque temps avant sa disparition.

Mon avis

Feline Jagow, une jeune adolescente a disparu sur le chemin qui l’emmenait vers son établissement scolaire. Aucune revendication, ni demande de rançon, pas de corps… Où est-elle ? Que s’est-il passé ? Tout le monde est désemparé. La mère se shoote au valium, le père perd les pédales, le couple bat de l’aile…. Et le temps s’écoule….

Les enquêteurs ne savent pas trop où commencer leurs investigations. La maman, Emilia, se décide à faire appel à Alexander Zorbach, reporter dans un grand journal berlinois et détective privé également. Il a déjà mis fin aux agissements d’un homme dangereux (dans les livres précédents mais celui-ci peut se lire de façon indépendante) et elle se dit qu’il peut probablement l’aider. Il n’a que peu de temps mais finalement il accepte d’essayer de retrouver la jeune fille. Pour cela il va se faire aider par Alina Gregoriev, une kinésithérapeute aveugle, rencontrée elle aussi dans d’autres opus. En effet, elle avait comme patiente la jeune Feline. Elle se souvient qu’elle avait un père plutôt sévère qui lui avait interdit de posséder un téléphone portable. Alina avait eu un peu pitié d’elle et lui avait offert un ancien mp3 à l’écran cassé sur lequel elles avaient ensemble, téléchargé de nombreuses chansons. Si elle avait enregistré ce baladeur, il peut être « suivi » lorsqu’il est allumé, il y aurait alors une infime chance s’il est encore entre les mains de Feline d’avoir une idée du lieu où elle se trouve ….

S’accrochant à cette idée, Alexander et Alina se lancent dans des investigations approfondies. Ils vont chercher à mettre en lien les différents éléments qu’ils vont découvrir. Mais rien n’est facile. Quelqu’un tire les ficelles dans l’ombre et ils se font manipuler, tout leur échappe et c’est la même chose pour le lecteur…

C’est avec une écriture nerveuse (merci à la traductrice) que Sebastian Fitzek nous emporte dans ce nouveau récit. On suit les différents personnages (si besoin, il y a leur nom en tête de chapitre) d’un lieu à l’autre. Leurs relations ne sont pas aisées, on sent bien que certains ne sont pas francs, qu’ils ne disent pas tout et on est loin d’imaginer ce qui sera révélé dans les dernières pages.

Tout l’art du maître du suspense est de nous balader, de jouer avec nos nerfs et nos émotions. On ne peut être sûr de rien et c’est assez déstabilisant. On voudrait qu’au moins une personne soit fiable, mais elles nous échappent toutes.

Vu le titre, on se doute qu’une playlist aura un rôle à jouer. Elle est d’ailleurs disponible en s’associant à la lecture. Souvent quand il y a des musiques ou des chansons, c’est pour l’histoire mais là, ça va beaucoup plus loin et c’est quand même bien pensé et bien ficelé.

Les caractères et aspects psychologiques des protagonistes sont bien développés. La plupart ne sont pas des individus « classiques », ils ont une part d’ombre, certains sont vraiment retors. L’auteur nous présente toute la complexité de l’âme humaine.

J’ai eu du plaisir à lire ce récit. Les allusions aux intrigues antérieures avec certains de ceux qui interviennent dans celle-ci ne sont pas gênantes et si besoin il y a quelques explications. En outre, si on connaît déjà les intervenants, on voit leur évolution. Il y a du rythme, des rebondissements, on se demande où on va être entraîné et c’est bluffant.

"La vie ne se danse jamais seul" de Marie Joudinaud

 

La vie ne se danse jamais seul
Auteur : Marie Joudinaud
Éditions : L’Archipel (6 Avril 2023)
ISBN : 978-2809846751
338 pages

Quatrième de couverture

Suzanne et Thaïs sont deux sœurs dont les chemins se sont séparés très tôt. Suzanne est la gardienne de l'histoire familiale, tandis que Thaïs a embrassé ses rêves de gloire à l'Opéra. Mais la vie va les réunir et les mettre toutes deux devant des choix.

Mon avis

Dans ce roman, les chapitres porteront les noms de Thaïs, Suzanne ou Clara quand ils se référeront à elles. Il y aura également quelques passages en italiques où Kea s’exprimera….

Thaïs est danseuse étoile à l’Opéra de Paris. Un métier exigeant, avec des entraînements de folie, un régime draconien, de longues heures à répéter avec son partenaire et ami, Jing, et à obéir au chorégraphe, Alexis. Dans cette activité, il faut toujours être en haut, plaire, ne pas contrarier les organisateurs, se couler dans le moule qu’ils ont déterminé, s’oublier pour mieux réussir et être ce à quoi les décideurs aspirent. Thaïs danse, c’est sa passion, sa vie, elle ne peut pas s’en passer malgré les aspects difficiles. Elle est dure avec elle-même, se refusant à montrer ses faiblesses, ses doutes, ses peurs. Elle a « épousé » la danse et ne vit que pour se produire sur scène.

Suzanne, sa sœur, est restée à Saint Guirec, où elles ont grandi. Elle occupe la maison familiale avec sa fille, une jeune collégienne. Elle est professeur aux Dunes où elle anime en plus un atelier de théâtre. Son mari est parti, il est skipper et donne de loin en loin des nouvelles à leur fille : Clara.

Clara, c’est une ado, parfois en opposition avec sa mère qui, pourtant, essaie de ne pas l’étouffer. Il faut qu’elle trouve sa place, sa voie. Elle aimerait voler de ses propres ailes, mais il y a encore du chemin.

À Paris, suite à un problème avec le chef de ballet, la directrice prie Thaïs de prendre des vacances, un peu de recul, pendant quelque temps. Malgré sa colère, son incompréhension, Thaïs après avoir discuté avec Jing, suit ses conseils et part. Elle décide d’aller vers sa sœur qu’elle n’a pas vu depuis de nombreuses années et avec qui les liens sont quasiment inexistants.

Quelle drôle d’idée se dit le lecteur. Pourquoi aller en bord de Manche dans un coin paumé, avec les embruns, la pluie, voir une frangine qu’on a perdu de vue ? Ne va-t-elle pas perdre une partie de son indépendance ? Celle qu’elle a gagné en fuyant il y a bien longtemps ? Comment va-t-elle poursuivre ses exercices en vue des prochains spectacles ? Et surtout sera-t-elle capable de cohabiter avec sa sœur et sa nièce ? Cette coupure sera-t-elle bénéfique par rapport à son activité professionnelle ?

Thaïs n’est pas franchement la bienvenue. Il y a plusieurs contentieux avec Suzanne et au départ, elles n’arrivent pas à discuter. Comment renouer le dialogue, s’écouter, partager ?

C’est avec une écriture fluide et délicate que l’auteur nous présente cette histoire, le lent cheminement de Thaïs pour mieux comprendre les liens du sang, ceux du cœur et expliquer ses choix. Elle se reconnecte à sa vie, prend le temps de faire les choses sans être en permanence sur la brèche. Mais comment vivre cette pause pour qu’elle reste provisoire et ne bouleverse pas toutes ses certitudes ? D’autant plus que d’autres éléments se glissent dans son nouveau quotidien. Que faire ? En tenir compte et accepter quelques changements ? Zapper et reprendre la route du succès, des représentations ? Marie Joudinaud, avec infiniment de doigté, développe les tiraillements de Thaïs, qui se trouve écartelée entre deux mondes totalement opposés. Celui des paillettes où tout vibre et brille et celui, plus posé, des gens de bord de mer, qui savourent l’instant présent. Avec quelques retours en arrière pour nous expliquer le vécu de cette famille, elle offre un texte très vivant.

 Les personnages sont très attachants, toute la complexité des relations humaines est explorée. C’est un récit très agréable, qui se lit avec beaucoup de plaisir, même si tout n’est pas toujours rose.