J’voulais naître gamin de Francesca Maria Benvenuto (L’amore assaje)

 

J’voulais naître gamin (L’amore assaje)
Auteur : Francesca Maria Benvenuto
Traduit de l’italien par Audrey Richaud
Éditions : Liana Levi (5 Septembre 2024)
ISBN : 9791034909582
160 pages

Quatrième de couverture

Du coup, moi c’est Zeno. J’suis coffré, à Nisida, la prison pour mineurs. J’ai chopé une peine, com’ tous les gamins ici, sauf que la mienne, elle est grosse com’ça! Et j’vous dis pas combien j’ai pris eh, parce que j’ai peur qu’ça vous choque après. Une prof ici, en taule, m’a promis que si j’écris, elle en touchera deux mots au directeur pour qui me file la permission de sortie à Noël, parce que maman est disponible pour me prendre deux jours.

Mon avis

J’suis né juste erroné.
Mais malheureusement, mon cœur est correct.

On est à 1991. Zeno a quinze ans, à cet âge, on ne devrait pas être en prison mais il y est parce qu’il a déjà agi comme les grands. Il est devenu adulte très vite, trop tôt, à dix ans, lorsque son père a fini en prison et que sa mère s’est prostituée pour gagner de quoi vivre et manger. Alors Zeno a dérivé du droit chemin lui aussi et quand ça a dégénéré, il s’est retrouvé derrière les barreaux. Il est à Nisida (une prison pour mineurs). Il a promis à son professeur d’italien de « se raconter ». En échange, elle fera tout pour qu’il ait une permission à Noël.

Et nous on découvre son histoire. C’est un gamin des rues, alors il s’exprime comme il peut, avec ses mots à lui, son franc parler, ses expressions, son dialecte (cela n’a pas dû être facile pour la traductrice, merci à elle). Il présente sa vie d’avant, son quotidien, ses journées.

« Nous on s’dérouille pour se sentir moins coffrés et plus dehors, comme avant d’arriver ici. »

Pour lui, il n’a pas eu le choix, c’était la continuité de tomber dans les magouilles, de tricher, de voler pour subsister. Comme une « marque de fabrique »…

« Les gens naissent au hasard et personne décide rien du tout. […] j’suis né d’une pute et de mon père. […] J’sais pas si on pourra devenir aut’chose qu’eux, quand on sera grands et qu’on aura grandi. »

On comprend qu’une espèce de fatalité l’a poursuivi, enfin c’est ce qu’il dit.

On pourrait penser qu’avec un tel phrasé, on va rester dans le « superficiel » et que ce roman n’apportera pas grand-chose. Et bien détrompez-vous ! Les remarques et réflexions de Zeno sont très pertinentes, il se pose les bonnes questions.

« J’sais pas moi si quand on aime quelqu’un, après l’autre est obligé d’aimer aussi, ou si y’a une loi qui l’interdit. »

Maintenant qu’il n’est plus un voleur, il se demande s’il « existe » encore.

« C’est pas l’business qui me manque, c’est d’être quelqu’un. »

Zeno essaie de rester « vivant » au sens où écrire et partager lui permet de l’être, mais que fera-t-il après ? Est-ce qu’il a encore moyen d’espérer ?

Cet opus m’a beaucoup plu par sa « fraîcheur », son côté « original » . Il y a des propos graves présentés avec une certaine forme de naïveté puisque, même s’il a grandi trop vite au niveau des responsabilités et des « bêtises », Zeno est encore un enfant dans sa tête. Il est tellement attachant !

 

Pour compléter : L’auteur a expliqué que sa mère avait eu une courte expérience de travail dans une prison et qu’elle racontait quelques anecdotes mais ce n’est pas ce qui l’a inspirée. Elle a elle-même côtoyé des mineurs emprisonnés et mis les pieds dans les maisons d’arrêt mais elle ne pensait pas à écrire. Et puis, en 2021, sa maman a reparlé de ses souvenirs et là, Zeno s’est imposé à elle. Sa « voix » lui soufflait le texte et c’était parti ! J’ai voulu citer la genèse de ce livre car on peut se demander comment elle a eu l’idée d’un tel écrit.

"Le guérisseur" de M.W. Craven (The Curator)

 

Le guérisseur (The Curator)
Une enquête de Washington Poe -Tome 3
Auteur : M.W. Craven
Traduit de l’anglais par Sebastian Danchin
Éditions : L’Archipel (5 Septembre 2024)
ISBN : 978-2809848731
432 pages

Quatrième de couverture

La dernière chose à laquelle on s'attend en déballant un cadeau, c'est bien de trouver à l'intérieur des fragments de corps humain... Bientôt, d'autres doigts sectionnés, accompagnés du même code cryptique, sont découverts dans des lieux aussi insolites que l'étal d'un boucher ou les fonts baptismaux d'une église. Face à ce jeu de pistes aussi macabre que déroutant, Washington Poe, de la National Crime Agency, pourra de nouveau compter sur Tilly Bradshaw, geek atypique, pour démêler les fils d'une enquête à double détente.

Mon avis

Troisième enquête de Washington Poe et je dois dire que l’auteur monte en puissance ! Cette lecture est un excellent thriller comme je les aime.

Tout commence avec la petite fête du sapin de Noël d’une entreprise. Le genre de soirée où chacun doit apporter un cadeau pas trop cher pour un ou une autre collègue. C’est d’ailleurs le cas de Craig qui s’est arrangé pour tirer au sort Barbara dont il est amoureux. Dans le paquet enrubanné, un mug dans lequel il a déposé une bague de fiançailles, l’occasion pour lui de déclarer son amour à sa belle. Sauf que ce qui devait être une magnifique déclaration va se révéler être un pitoyable fiasco. En cause ? Deux doigts humains en lieu et place de l’anneau ! Berk… et brrr ……

Washington Poe et ses collègues, notamment Tilly Bradshaw, une jeune femme geek et autiste asperger aux raisonnements exceptionnels, doivent mener les investigations. Et les choses se corsent rapidement quand d’autres doigts sont découverts. À qui appartiennent-ils, pourquoi et comment ont-ils été prélevés (sur des morts ou des vivants ?), y-a-t-il un lien entre ces trois affaires ? Est-ce la même personne qui agit dans l’ombre et si oui, quel est le but poursuivi ?

C’est une intrigue très travaillée mais très claire à suivre que propose l’auteur, c’est particulièrement réussi. On part sur une piste, persuadé d’avoir cerné l’essentiel, avant qu’un élément déstabilise nos convictions. C’est très prenant, totalement addictif. Comme c’est le troisième titre que je lis avec les mêmes personnages, j’ai eu le plaisir de les voir évoluer, entre autres la relation entre Washington et Tilly. Ils se comprennent, se protègent et se complètent ! Ils ne réfléchissent pas de la même manière mais ils savent parfaitement s’écouter, accepter les idées de l’autre, en retirer ce dont ils ont besoin pour avancer. Leurs dialogues, où Tilly est sans filtre (du fait de sa particularité) ont un côté « amusant » parfois et c’est une bonne chose car cela apporte un peu de légèreté dans un ensemble plutôt sombre car la peur est bien présente.

Le lien entre ces deux personnages que tout pourrait opposer, est d’ailleurs un point fort de ce roman. Je les aime beaucoup, probablement parce que je les comprends tous les deux. Ils ont un côté sauvage et solitaire, limite asocial, ils ne cherchent pas la compagnie mais se dévouent à leur travail sans compter, prêts à tout pour réussir. Et ça leur convient de vivre comme ça !

Quant aux événements qui se succèdent, avec leur lot de rebondissements, on s’interroge rapidement sur qui manipule qui. Ce n’est pas évident, que penser, que croire ? C’est vraiment réfléchi, bien pensé, parfaitement agencé. Le profil psychologique des protagonistes est étoffé, pour que leurs décisions coulent de source.

L’écriture (merci à Sebastian Danchin pour la qualité de ses traductions) est captivante, dosant d’une façon équilibrée, le suspense, les descriptions, les dialogues… Il n’y a pas de lourdeur, de longueur, on est à fond dedans.

M.W. Craven se bonifie de récit en récit. J’ai été scotchée par ce que j’ai découvert au fil des chapitres. Et la fin, la fin, que dire ? J’en ai encore des frissons….

"L’Invisible Madame Orwell" d'Anna Funder (Wifedom)

 

L’Invisible Madame Orwell (Wifedom)
Auteur : Anna Funder
Traduit de l’anglais (Australie) par Carine Chichereau
Éditions : Héloïse d'Ormesson (5 Septembre 2024)
ISBN : 9782350879338
496 pages

Quatrième de couverture

Femme oubliée de George Orwell, Eileen O'Shaughnessy a façonné la vie et l'œuvre de ce dernier. En s'appuyant sur ses lettres à sa meilleure amie, récemment découvertes, ce roman revisite le mariage des Orwell de la guerre civile espagnole à la Seconde Guerre mondiale à Londres. Levant le voile sur leur vie privée, il éclaire le rôle de cette épouse-modèle et la condition des femmes à l'époque.

Mon avis

Éric Blair, plus connu sous son nom de plume George Orwell, avait une femme : Eileen O'Shaughnessy. Il semble l’avoir oublié, elle est devenue quasiment invisible.

Anna Funder, fascinée par l’écrivain, a donné vie à cette épouse qui a eu un rôle important dans le quotidien et les écrits de son mari. Son texte est émaillé d’extraits de lettres qu’Eileen envoyait à sa meilleure amie, de photos en noir et blanc, de réflexions personnelles (entre autres, parce qu’elle met sa vie en parallèle avec celle de la compagne délaissée pour parler de la condition d’écrivain, de conjointe ….).

Peut-on parler de biographie romancée ? Sans doute, car, même si elle s’appuie sur une documentation très fournie, c’est elle qui interprète ce qu’elle découvre. Le mariage de ces deux là a été une affaire de hasard, ils ont connu la guerre civile espagnole, la seconde guerre mondiale. Toute dévouée à son époux, Eileen était prête à tout : le suivre partout (même sur le front), l’accompagner, lui souffler des idées… Seule la première année de leurs noces semble avoir été heureuse. Lui avait d’autres préoccupations (infidélités nombreuses, voire, d’après certains attirance pour les hommes). Ce qui est sûr, c’est que sa compagne de tous les jours n’était pas sa priorité.

«…Orwell lui-même a effacé ou rejeté dans l’ombre toutes les femmes qui sont intervenues dans sa vie. »

En sortant Eileen du placard, l’auteur l’a mise en lumière, lui rendant de la prestance et un certain statut. Elle s’est énormément renseignée, remettant bout à bout tout ce qu’elle a appris. Eileen a tout fait : l’entretien de la maison, le secrétariat, l’aide-médicale …. Et tout ça dans l’ombre !

Pourquoi n’apparaît-elle pas dans d’autres livres présentant la vie d’Orwell ? A-t-il, en accord, avec les biographes, demandé et choisi de la laisser « invisible » ? Anna s’interroge et partage son ressenti avec nous.

Son écriture est fluide (merci à la traductrice), son propos passionnant car on découvre l’autre face du grand Orwell…

Ce recueil nous permet de mieux connaître Eileen, de l’apprécier à sa juste valeur. C’est plaisant à lire. La mise en miroir Eileen / Anna ne m’a pas toujours convaincue mais ça n’a pas gâché ma lecture !


"Maniac" de Benjamin Labatut (Maniac)

 

Maniac  (Maniac)
Auteur : Benjamin Labatut
Traduit de l’anglais (Chili) par David Fauquemberg
Éditions : Grasset (4 Septembre 2024)
ISBN : 9782246833437
450 pages

Quatrième de couverture

John von Neumann a posé les bases mathématiques de la mécanique quantique, inventé la théorie des jeux, créé le premier ordinateur moderne et joué un rôle clé dans le projet Manhattan, la construction de la bombe atomique américaine. Mais lorsque, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il conçoit le MANIAC, une calculatrice qui selon ses mots «  saisirait la science à la gorge en libérant une puissance de calcul illimitée  », personne ne se doute que le monde est sur le point de changer pour toujours. Car le MANIAC, produit d’un esprit logique, cynique et visionnaire, ouvre les perspectives infinies de l’intelligence artificielle – à même de menacer la primauté de l’espèce humaine.
Benjamín Labatut place von Neumann au centre d’un roman qui débute avec Paul Ehrenfest, physicien autrichien et ami d’Einstein devenu fou après avoir compris que la science et la technologie allaient devenir des forces tyranniques. MANIAC se conclut une centaine d’années plus tard, au cœur d’une partie de Go entre le Maître sud-coréen Lee Sedol et AlphaGo, un programme d’intelligence artificielle. Le monde assiste alors à la naissance d’une forme d’intelligence encore hybride et capricieuse, qui se trompe, mais agit aussi par inspiration pure. Et d’autres suivront, toujours plus puissantes, toujours plus terrifiantes…
Triptyque inquiétant sur les rêves du XXe siècle et les cauchemars du XXIe, MANIAC entraîne le lecteur dans les labyrinthes de la science moderne et lui laisse entrevoir l’obscurité qui la nourrit. Un roman vertigineux sur les limites de la pensée et les délires de la raison.


Mon avis

Maniac est un roman flamboyant.

Benjamin Labatut y présente ce qui s’apparente à une biographie romancée de John von Neumann, mais il parle également de Paul Ehrenfest, de l’histoire de l’intelligence artificielle, du jeu de Go, de la physique quantique.

C’est fascinant, captivant, enthousiasmant car il a une écriture tellement fluide (merci au traducteur) que tout cela, malgré certains propos scientifiques ardus, semble couler de source et être à notre portée.

Une des grandes forces de ce texte est sa construction avec des interventions de ceux qui ont côtoyé John (comme s’ils répondaient à des questions dans un entretien) et qui parlent de lui ; des passages en italiques pour nous apporter des informations réelles importantes, des photos, des questionnements, des éléments pour mieux connaître la physique quantique, l’informatique…

John von Neumann est un homme à part. Il a appris à lire facilement, a « ingurgité » des notions mathématiques sans aide, etc …Il a participé à des projets sur l’arme nucléaire, sur la création de l’ordinateur MANIAC (« il savait que le vrai défi n’était pas de construire ce truc mais de lui poser les bonnes questions dans un langage intelligible pour la machine. ») C’est quelqu’un d’exceptionnel ; complet, complexe, déterminé.

« Nous lui devons tellement.
Parce qu’il ne nous a pas seulement fait don de l’avancée techonologique la plus importante du XX ème siècle.
il nous a légué une partie de son esprit. »

C’est comme s’il avait permis aux autres de raisonner autrement ! C’est fabuleux !

Dans la dernière partie, le jeu de Go est mis en exergue.  Lee Sedol, grand maître de cette discipline, perd contre un ordinateur en plusieurs manches. La machine peut-elle prendre le pas sur l’homme ? On peut s’interroger sur le pourquoi de cette partie, du lien avec le reste. Le jeu de Go est à la fois simple et complexe, tout à fait comme le langage binaire qui permet pourtant de grandes choses, non ?

L’auteur a écrit une fiction en partant de faits réels, il nous présente le fonctionnement de l’esprit de certains chercheurs, il cerne leur personnalité et leurs difficultés quand les recherches auxquelles ils se consacrent trouvent des limites.

Pour moi, un recueil à part, riche et qui m’a emportée !

S’il fallait mettre un bémol à ce livre, c’est peut-être le fait que la multitude des intervenants oblige le lecteur à bien cerner qui s’exprime.


"Avec l’espoir pour horizon" d'AnneMarie Brear (A Distant Horizon)

 

Avec l’espoir pour horizon (A Distant Horizon)
Auteur : AnneMarie Brear
Traduit de l’anglais par Anne-Judith Descombey
Éditions : L’Archipel (22 Août 2024)
ISBN : 978-2809848625
354 pages

Quatrième de couverture

Irlande, 1851. Depuis que la maladie de la pomme de terre a frappé le pays, les paysans crient famine. Comme nombre de métayers, Ellen Kittrick et son mari peinent à nourrir leurs enfants et craignent de perdre leur toit. Touchée par des drames successifs, la jeune femme choisit l'exil.

Mon avis

1851, la grande famine irlandaise est là. Beaucoup de familles d’agriculteurs, qui cultivaient la pomme de terre, se retrouvent sans ressource. Une maladie s’est déclarée sur les plants et personne ne trouve de solution. Il faut lutter sans cesse pour gagner quelques sous, afin de payer le loyer, faire manger les enfants, se chauffer, acheter des vêtements, vivre tout simplement … Si on ajoute que les conflits entre anglais et irlandais sont parfois violents, on a une idée de ce que vivent les métayers. Ils se sentent seuls, abandonnés.

C’est le cas d’Ellen Kittrick et sa famille. Son époux, Malachy, ne pouvant plus utiliser ses terres, a perdu pied. Il traîne dans les bars, dit qu’il cherche du travail, revient saoul au logis, disparaît à nouveau, elle ne peut pas compter sur lui. Ils ont quatre enfants à nourrir et il n’y a qu’elle pour faire « bouillir la marmite ».  Elle travaille au manoir des Wilton où vit un lord anglais compréhensif. Il essaie d’embaucher des personnes en difficulté pour leur procurer de l’aide. Ses employés le lui rendent bien. Parfois la cuisinière lui donne quelques restes pour améliorer l’ordinaire.

L’auteur nous plonge dans l’Histoire (avec un grand H) et décrit avec réalisme des situations de pauvreté terrible. Elle explique que certains accusés de vol ont été envoyés en exil, que les recouvreurs de loyer n’hésitaient à mettre le feu aux chaumières, mettant des familles entières à la rue.

À cette époque, la solidarité est de mise, Ellen peut compter sur ses proches, notamment un oncle religieux. Il lui a appris à lire, comme à ses petits et c’est un atout. Devant les difficultés, l’injustice, l’adversité, les aléas de la vie, elle se dit que la solution, c’est peut-être de partir en Australie avec l’aide du gouvernement. Là-bas, ils ont besoin de personnes courageuses dans tous les corps de métiers. Elle n’a jamais baissé les bras, elle a toujours tout donné alors pourquoi ne pas tenter l’aventure ?

C’est le portrait d’une femme battante, prête à tout pour que ses enfants soient heureux et aient des conditions de vie correcte, que nous offre AnneMarie Brear.  Ellen est attachante, opiniâtre, capable de choisir les priorités pour ses petits, en s’oubliant. Elle pense à eux avant de penser à elle. C’est admirable. On va suivre son parcours, les baisses de moral, les drames mais, chaque fois, elle se relève et pense à l’avenir.

Les protagonistes sont parfois un peu caricaturaux mais ce n’est pas gênant. Pour certains, on les sent tiraillés entre cœur et raison et c’est très humain. J’ai aimé le ton vif, on visualise sans problème ce qui est décrit, on est au cœur de cette aventure.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture et je suis enchantée de savoir qu’il y a une suite déjà parue en langue originale. L’écriture est plaisante (merci à la traductrice), avec des dialogues vivants. Comme le récit est ancré dans un contexte historique intéressant et bien intégré à la fiction, j’ai appris beaucoup sur la vie quotidienne et les événements réels de cette période.  


"Le rêve du jaguar" de Miguel Bonnefoy

 

Le rêve du jaguar
Auteur : Miguel Bonnefoy
Éditions : Rivages (21 Août 2024)
ISBN : 978-2743664060
304 pages

Quatrième de couverture

Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d’une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l’orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays.

Mon avis

Miguel Bonefoy est un écrivain né d’une mère vénézuélienne et d’un père chilien, mais il écrit en français (appris au lycée du même nom). Dans ses romans, il évoque souvent le Venezuela et son histoire. C’est le cas dans « Le rêve du jaguar ».

Tout commence en 1913, lorsqu’une mendiante recueille un bébé abandonné devant une église. Elle pense certainement qu’elle pourra faire plus pitié avec un nouveau-né à nourrir et elle le garde. On ne peut pas dire que c’est l’idéal pour ce petit Antonio, loin de là. Mais il grandit et montre une détermination à toute épreuve, un caractère fort. Le hasard des rencontres lui permettra d’avoir un destin extraordinaire. Ce n’est pas un secret, on nous l’annonce dès le début.

Le lecteur suit Antonio et celle qui deviendra sa femme ainsi que leurs descendants. Je n’en dirai pas plus. Une saga familiale ? Ce serait bien trop réducteur d’évoquer ce récit en employant ces mots. Les générations se succèdent, pas de repère temporel mais ce n’est pas nécessaire car les événements historiques intégrés au texte nous donnent si besoin, une idée de la période où se déroulent les faits.

Les personnages sont tous très charismatiques, ils dégagent de la force, n’ont pas toujours les mêmes objectifs, ne se comprennent pas forcément… Ils ont tous un côté « sauvage », un peu solitaire, brut… On s’attache à leurs pas, on découvre le Venezuela par leurs yeux avec l’aspect historique, mais également le côté « sorcellerie », les traditions. L’atmosphère est, de temps à autre, onirique mais sans qu’on perde pied.

La force de Miguel Bonnefoy c’est de nous emmener dans un univers réel avec une pointe de magie, juste ce qu’il faut pour s’évader, avoir les yeux qui pétillent, s’émerveiller du charme qui émane des pages, du phrasé. On voyage à ses côtés, côtoyant quelques fois la misère, puis passant vers ceux qui ont des biens, partant plus loin, avant de se recentrer sur l’essentiel : les passions des différents protagonistes qui sont des individus marquants. Chaque membre de cette famille d’exception est porté par une volonté farouche de réussir ce qu’il (elle) aime par-dessus tout. Renoncer à ce qui le (la) motive, l’anime, est la source même de son existence ? Jamais. Et en ça, l’auteur exprime parfaitement ce que chacun, chacune, est prêt-e à mettre en place, à sacrifier pour arriver à ses fins.

Pour apprécier à fond cet opus, j’ai lâché prise. J’ai laissé chaque mot, chaque ligne, m’éblouir par leur poésie, leur lumière. Parce que oui, l’écriture est lumineuse, rayonnante, fascinante, difficile à définir. De la puissance en ressort mêlée à une infinie délicatesse. C’est une alchimie flamboyante.

J’ai lu que l’auteur s’était inspiré de la vie de la famille du côté de sa mère pour écrire ce livre. Je ne sais pas dans quelle mesure. Ce qui est certain, c’est que pour moi, c’est une réussite totale tant dans le contenu alliant parcours de vie hors du commun, avec une part de mystère et une aura imaginaire bien dosée. Chapeau bas Monsieur Bonnefoy !

"Les guerres de Lucas" de Renaud Roche (dessin) et Laurent Hopman (scénario)

 

Les Guerres de Lucas
Auteurs : Renaud Roche (dessin) et Laurent Hopman (scénario)
Éditions : Deman (4 Octobre 2023)
ISBN : 9782493184993
208 pages

Quatrième de couverture

Scrupuleusement fidèle à la réalité historique, méticuleusement documenté, Les Guerres de Lucas met en scène l’invraisemblable épopée de George Lucas, enfant rebelle passé à côté de la mort, prodige du nouvel Hollywood et visionnaire indomptable. Une exploration inédite des coulisses de Star Wars, de l’enfer du casting au tournage cauchemardesque, où querelles entre acteurs, histoire d’amour secrète et désastres en pagaille jalonnent le quotidien. Un bourbier gigantesque dont sortira pourtant une œuvre majeure qui changera à jamais le cinéma.

Mon avis

Stupéfiant !

L’univers de Star Wars m’est presque totalement étranger. J’ai dû voir un film à la télévision et je ne me souviens que de peu de choses. Et c’est là que les auteurs font très fort. Même si vous ne vous intéressez pas à tout ça, ce roman graphique est captivant. Non seulement pour l’histoire de la création de ce film mais également pour la personnalité de Georges Lucas, son créateur. Totalement atypique, solitaire, voire asocial, obsédé par ses idées, maladroit à l’écrit (ne serait-il pas autiste asperger ?).

C’est incroyable la ténacité de cet homme, sa vision totalement nouvelle des choses. Personne ne croyait en lui ou si peu que ça passait presqu’inaperçu (j’ai bien aimé l’idée que Spielberg soit jaloux de lui mais ils ont fini par collaborer pour Indiana Jones). Il n’a jamais lâché, quitte à mal manger, à être épuisé, à se mettre en danger. Sa femme l’a toujours soutenu, encouragé, le remettant sur les rails si besoin. Coppola était présent également. La fabrication de ce film a duré plusieurs années !

Dans ce recueil, on découvre toutes les étapes de sa vie jusqu’à son immense succès. Son enfance, son adolescence avec des relations difficiles en famille (ah l’épisode de la tondeuse, comme j’ai ri ! voir photo), ses débuts, les castings, le tournage, ses recherches pour les effets spéciaux, le son, les costumes, etc.

On imagine difficilement le travail en amont pour le scénariste, les recherches, les lectures nécessaires (la bibliographie est impressionnante) pour produire un texte adapté au format bande dessinée et suffisamment complet pour retranscrire les informations utiles pour cerner la genèse de cet univers.

Le dessin noir et blanc a des touches de couleur ponctuelles, parfaitement ciblées pour mettre en avant un élément (j’en reviens à la tondeuse). C’est parfaitement bien pensé. Un port folio de quelques pages à la fin, permet au dessinateur d’expliquer ses choix.

Les dialogues sont truculents, parfois stratosphériques, à l'image de Lucas.

- Ils nous ont complètement snobés ! Je comprends pas que ça te laisse de marbre... (Marcia, sa femme)

- C'est comme les bons points à l'école, ça m'a jamais vraiment passionné... (Georges Lucas)

J’ai été captivée du début à la fin, j’ai appris plein de choses et ça m’a donné envie de mieux connaître Georges Lucas et sa filmographie.