"La boîte à musique d'Oléron" d'Aurore Charbonnaud

 

La boîte à musique d’Oléron
Auteur : Aurore Charbonnaud
Éditions : Rose de Pierre (7 Juin 2024)
ISBN : 9782956964766
212 pages

Quatrième de couverture

Qui a dit que l'on prenait des congés pour se détendre ? Le Lieutenant Pierre Delanaud va en faire la triste expérience en se confrontant à son histoire familiale. Après tout, on ne connaît pas vraiment les personnes qui nous entourent. Un simple journal intime appartenant à sa grand-mère va déterrer un passé plus que trouble et l'entraîner dans une quête douloureuse de la vérité... Mais quelle vérité ?

Mon avis

Pierre Delanaud est lieutenant de police. Il a connu un drame familial alors qu’enfant, il venait avec ses parents, rendre visite à sa grand-mère habitant l’île d’Oléron.  Elle s’est beaucoup occupée de lui. Il habite maintenant Cognac.

Cela fait presque un an que sa mamie est décédée et il prend la décision de poser une semaine de congés pour retourner sur l’île. Son idée de base étant de régler la succession au plus vite, voir ce qu’il fait de la maison, un tour au cimetière, un merci au voisin âgé qui donnait un coup de main et hop tout sera réglé et il ne reviendra pas.

Sauf que rien ne se passe comme prévu. Lorsqu’il arrive vers le logis, il entend du bruit, une porte bat alors qu’en toute logique, tout est fermé. Il retourne à sa voiture, prend des gants (en bon policier, il a son matériel avec lui), une lampe et revient en ne faisant aucun bruit. Personne ! Mais une trace de poussière montre qu’un objet a disparu sur un meuble dans la chambre de son aïeule. La boîte à musique qu’il avait interdiction de toucher !

Commence alors un espèce jeu de piste, assez bizarre mais qui interpelle tellement Pierre qu’il se lance. Face à certains éléments et faits déstabilisants il demande de l’aide à son chef qui le met en contact avec les gendarmes d’Oléron.

Une enquête sera alors diligentée. J’ai trouvé d’ailleurs que tout le monde était presque trop réceptif et rapide mais ce n’est qu’un détail. En parallèle de ces investigations, Pierre lit le journal intime écrit par sa grand-mère et il va de découverte en découverte. Il s’aperçoit qu’il est loin de tout savoir sur sa famille.

Je m’attendais à un roman assez simple, avec une intrigue classique et bien pas du tout ! Il y a un réel travail de fond sur l’histoire de Pierre et des siens. La façon dont tout est amené est très intéressante. Il y a de nombreuses ramifications (d’ailleurs la présentation des principaux personnages en début d’ouvrage est une excellente idée) mais on ne se perd pas. Les protagonistes ont des personnalités parfois complexes car ils sont tiraillés, la vie n’est pas toujours simple !

L’écriture est fluide, bien dosée entre les dialogues, les descriptions des situations du présent et les écrits du passé. L’alternance des deux permet d’avoir un autre regard sur ce qu’on observe. On se pose des questions, on cherche, on tire un fil, un autre, en se disant qu’on n’a peut-être pas tout envisagé… Il y a suffisamment de rebondissements pour maintenir le suspense et notre intérêt.

J’ai vraiment apprécié cette lecture, d’autant plus que je connais Oléron (et Cognac). Le fait de « voyager » dans des lieux familiers que je visualisais à la perfection m’a permis de m’imprégner encore plus des événements présentés.


"Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques" de Iain Levison (The Whistleblower)

 

Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques (The Whistleblower)
Auteur : Iain Levison
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson
Éditions : Liana Levi (29 Août 2024)
ISBN : 979-1034909537
242 pages

Quatrième de couverture

Mille dollars de l’heure. Un tarif qui ne se refuse pas quand on est avocat commis d’office obligé de passer ses journées, dimanches compris, à plancher sur les dossiers attristants de petits malfaiteurs sans envergure. Puis à négocier des peines avec un procureur plus puissant que soi mais tellement moins compétent. Alors Justin Sykes, lassé par ce quotidien déprimant, accepte pour ce tarif de se mettre, un soir par semaine, au service des filles d’un gentlemen’s club et de passer la nuit dans le motel d’en face. Sans trop chercher à comprendre. Parce que, c’est bien connu, les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques.

Mon avis

Jubilatoire !

C’est avec impatience que j’attends chaque nouveau titre de Iain Levison. Il m’emporte à chaque fois et il se renouvelle tout le temps. Il met en scène des personnes ordinaires, avec un quotidien calme, et qui se retrouvent face à des situations déstabilisantes, voire troublantes mais a priori pas dangereuses. Pourtant les faits prouvent plus ou moins rapidement le contraire : l’équilibre de leur vie n’est plus le même et il arrive même que le danger rode….

Dans ce dernier roman, on fait connaissance avec Justin Sykes, un avocat commis d’office qui gère une cinquantaine d’affaire de front. Afin de gagner du temps et de ne pas se retrouver obligé d’aller jusqu’au procès, il négocie les peines avec le procureur. Le plus souvent ils tombent d’accord. Mais, dernièrement, ça se complique pour un homme dont le délit ne mérite pas les six ans de prison envisagés par le procureur. Justin s’interroge. Ça sent « la magouille », comme si le but était de « faire un exemple » mais pourquoi ? L’enjeu serait-il politique ?  Tout cela le lasse, ses journées manquent de fantaisie.

Aussi, lorsqu’on lui propose, pour mille dollars, de donner une heure par semaine de son temps pour dispenser des conseils à des jeunes femmes employées dans un club de striptease, il dit oui. Même s’il y a une clause un peu surprenante : passer la nuit dans le motel d’en face… Une fois réfléchi, Justin cède, ce n’est pas si compliqué et les soirées au calme lui permettront d’avancer ses dossiers. Il n’est pas sans remarquer quelques petites bizarreries …  Les mille dollars ne le rendent pas amnésique mais ça aide bien à ne pas s’appesantir sur les étrangetés, au demeurant, non dérangeantes.

Les stripteaseuses sont assez attachantes quand elles viennent lui expliquer leurs petites et grosses galères. Et lui, Justin, il essaie de faire de son mieux. Parfois maladroit, parfois méfiant, il pense quand même plus aux autres qu’à lui.

Je suis totalement fan du style « l’air de rien » de l’auteur. Il veut donner l’impression d’être détaché, de raconter une histoire pas forcément digne d’intérêt, comme vu de loin ou d’en haut alors que c’est tout le contraire, chaque détail est pensé. De plus, il « égratigne » le système judiciaire des Etats-Unis (cinquante états, cinquante façons de gérer la justice) et justifie son propos.

« Ce ne sont pas vos actes qui caractérisent le crime, mais l’endroit où vous vous trouvez. »

Suivant la berge du fleuve où vous fumez du cannabis, vous vous retrouvez en tort ou pas…. Il explique que les jugements sont posés en fonction des fautes et des personnes mais que ce n’est pas toujours adapté et réfléchi.  Il y a pas mal d’informations sur la justice en Amérique et c’est très intéressant d’en comprendre le fonctionnement, les rouages.

« Il sait qu’il est quasiment impossible qu’on gagne, qu’il est un kamikaze fonçant droit sur le navire de guerre du système judiciaire. »

J'ai beaucoup aimé le mélange politique/justice/malfrats et la façon dont les fils sont reliés sans qu’on le voie forcément arriver.

C’est avec une ironie de bon aloi, un humour décalé (parfois on rit jaune) que Iain Levison nous captive, nous scotche aux pages. Car son récit est addictif, il faut le dire. Un excellent remède contre la morosité !


"L'heure bleue" de Peter Stamm (In einer dunkelblauen Stunde)

 

L’heure bleue (In einer dunkelblauen Stunde)
Auteur : Peter Stamm
Traduit de l’allemand (Suisse) par Pierre Deshusses
Éditions : Bourgois (22 Août 2024)
ISBN : 978-2267048414
234 pages

Quatrième de couverture

La jeune réalisatrice Andrea et son petit ami Tom espèrent beaucoup du documentaire sur l'écrivain Richard Wechsler qu’ils sont en train de tourner. Après un début laborieux à Paris, où le romancier vit depuis de longues années, ils l’attendent dans son village natal en Suisse, afin de poursuivre la production du film. Mais en l'absence de Wechsler, Andrea doit se contenter des indices trouvés dans ses livres ou les rares rushes captés sur les quais de Seine et au cimetière du Montparnasse pour obtenir des réponses à ses questions.

Mon avis

« L’heure bleue » sert de fil conducteur à ce roman presqu’insaisissable.

« J’aime bien cette heure bleue entre la nuit et le jour, cet état entre sommeil et veille. », « À une heure bleue, bleu sombre, de la nuit, et une fois passée personne ne sait si elle a été.»  Il y a également l’heure bleue de Guerlain et d’autres clins d’œil.

Andrea et Tom ont décidé de tourner un film sur l’écrivain Richard Wechsler. Ils veulent faire une présentation générale de lui, ensuite ils envisagent de le ramener dans le village de son enfance à la rencontre de ceux qui l’ont connu. Lui pense qu’à part ses dates de naissance et de mort, tout, entre les deux, lui appartient.  Autant dire qu’il va être délicat de le faire parler. Déjà répondre à des questions sera compliqué mais se confier…

Andrea et Tom ne savent plus où ils en sont de leur couple, ce qui ne simplifie pas les interviews avec l’auteur. C’est Andrea qui s’exprime dans ce récit, elle prend ses distances, fait cavalier seul. Elle entretient une relation ambiguë avec Richard. Il lui file entre les doigts, ne se présente pas toujours aux rendez-vous, peut répondre à côté, laisser dériver la conversation…

On s’interroge souvent sur ce qui est de la réalité ou des états de semi rêve où, comme dans l’heure bleue, tout est flouté car on est entre somnolence et pleine conscience.

« Savoir s’il portait déjà tout ça en lui ? Cette sombre attente de la douleur ? »

Celui qu’Andrea interroge a une personnalité troublante, oscillant entre collaboration et observation extérieure. Il avait dit oui pour le film car il imaginait que le regard des cinéastes allait lui faire découvrir des choses sur lui. Il n’est pas vraiment participatif alors Andrea cherche par elle-même, elle essaie de croiser des gens qui le connaissent afin d’obtenir des éléments sur son parcours, sa personnalité.

En lisant ce récit, il ne faut pas attendre de certitudes. Les ramifications sont nombreuses, il y a des histoires dans l’histoire principale, semblables à des mises en abyme. On peut d’ailleurs se questionner : est-ce que l’auteur ne s’identifie pas à ce personnage mystérieux, qui échappe à ceux qui veulent construire un film sur lui ?

J’ai eu le sentiment, en lisant, que le texte se dévoilait à travers un kaléidoscope et suivant comme on tournait, les images formées par les mots étaient différentes. C’est comme une vague, calme, impérieuse ou silencieuse, s’approchant pour repartir aussitôt, effaçant les traces (ce qui a été rédigé) pour que d’autres se créent, apparaissent …

Ce livre singulier, qui se démarque, est un vrai labyrinthe dans lequel il ne faut pas hésiter à s’aventurer. Le traducteur, Pierre Deshusses, a donné du sens à chaque mot qu’il a choisi pour rendre au mieux l’écriture de Peter Stamm ainsi que l’atmosphère qu’il souhaitait transmettre. Cette lecture m’a offert un moment hors du temps, où je n’ai pas cherché à démêler les fils. J’ai simplement laissé le phrasé glisser en moi pour profiter de ce recueil au maximum.


"Les mains pleines" de Guillaume Collet

 

Les mains pleines
Auteur : Guillaume Collet
Éditions : Bourgois (22 août 2024)
ISBN : 978-2267048353
112 pages

Quatrième de couverture

Le couple, aisé, vit confortablement dans une grande maison bourgeoise à la campagne. Ils sont parents et grands-parents, mais la famille n’a jamais été leur priorité. Partir en vacances aux quatre coins de la planète leur a toujours semblé plus important que passer les fêtes de fin d’année avec leurs proches. Même à leur âge avancé, ils ne demandent jamais de l’aide, malgré les difficultés, les peurs paranoïaques et les problèmes de mémoire qui s’intensifient. Et quand leur petit-fils, alerté par les voisins, sonne à la porte, il n’est pas vraiment le bienvenu. Il doit essayer de gagner leur confiance, et progresser pièce par pièce, avant de pouvoir leur porter secours…

Mon avis

C’est un couple vieillissant, Grand-Père et Grand-Mère. Ils vivent dans une belle maison, ont beaucoup voyagé, se sont peu préoccupés de la famille. Indépendants, riches, ils ont toujours menés leur barque à leur guise.

Mais il semble y avoir une petite alerte. Il faudrait aller voir sur place mais qui ? Oncle, Mère, ou autre ? Ce sera Petit-Fils, celui qui a pour ambition d’être cascadeur (et qui galère … alors il a du temps, après tout ça l’occupera). Un petit tour sur place juste pour voir et se rassurer car Famille le sait bien, on s’alarme sans doute pour rien.

Pas très motivé le garçon mais bon quand faut y aller, faut y aller …. Il se rend dans la grande et belle demeure et ….

« Petit-Fils prend conscience qu’il n’arrive pas après un cataclysme, mais juste avant. »

Il reçoit en pleine face tout ce qui ne va pas : le réfrigérateur vide ou avec des denrées périmées, les idées fixes de Grand-Mère, persuadée d’être épiée, volée, …, les silences de Grand-Père qui semble ailleurs, les serrures changées, les cartes bancaires renouvelées sous différents prétextes…. C’est sûr les anciens perdent pied mais est-ce que Famille va le comprendre ? D’ailleurs la réponse c’est : si ce n’est qu’un problème de clés, ça peut se régler, non ? En gros, débrouille toi et tiens nous au courant.

Difficile pour Petit-Fils d’expliquer, il ne veut pas noircir le tableau mais il est nécessaire d’être réaliste. Alors que faire ? Comment agir ?

C’est en passant dans les différentes pièces de la maison que le lecteur découvre le quotidien de ce couple. Pas de noms, pas de dialogues, on reste dans la distance (ou encore plus près car en « anonymisant », ne se sent-on pas tous concernés ?) pas dans l’indifférence. Est-ce que ce procédé d’écriture a été choisi pour que chacun de nous ait le sentiment de vivre ce problème ? Cela pourrait être nos parents, des gens qu’on connaît, qu’on côtoie ….

Le livre est court, les phrases syncopées, l’écriture coup de poing. Comment faire face à toutes les difficultés qui s’accumulent, se télescopent, envahissant les journées du missionné ? Pourquoi porterait-il tout cela seul ? Quelles décisions prendre ? Y-en-a-t-il des bonnes, des mauvaises ? Qui faut-il préserver ? Dire la vérité à Grand-Père et Grand-Mère ? L’entendront-ils ? Saisiront-ils les enjeux ? Quelle suite envisageable ou envisagée ?

Et puis cette situation dérange, ça fait désordre, non ? Famille était fier du couple qui a réussi, qui voyage, qui n’a besoin de personne pour s’assumer.…

« Famille veut rétablir cette image de réussite. Personne ne veut de deux égarés tournant en rond dans leurs angoisses. »

Peu de pages mais c’est bien suffisant car on s’interroge, et si c’était moi ? Moi, quand je serai âgée ou moi maintenant confrontée à des événements semblables avec quelqu’un que j’apprécie, que je ne veux ni rejeter, ni choquer ?

Est-on capable d’accepter la perte d’autonomie pour nous, pour ceux qu’on aime ? Qu’elles sont douloureuses ces questions, qu’elles sont laborieuses ces décisions à prendre quand tout le monde n’est pas d’accord … et qu’il faut agir parce qu’on n’a plus d’autre possibilité…

Ce roman est bouleversant, j’ai aimé la forme épurée qui nous renvoie à l’essentiel, nous obligeant à intégrer ce qu’on voudrait oublier ou mettre de côté….


"Reprendre corps" de Déborah Costes

 

Reprendre corps
Auteur : Déborah Costes
Éditions : Globe (22 Août 2024)
ISBN : 978-2383613053
176 pages

Quatrième de couverture

À vingt et un ans, la maladie contraint Déborah à interrompre ses études. Confrontée à une extrême précarité, elle décide alors de devenir camgirl. Mais très vite, cette activité ne suffit pas pour survivre financièrement. Elle sort de l’écran et devient escort puis dominatrice.

Mon avis

Dire que je suis travailleuse du sexe me dessine un corps.

Déborah Costes a une licence de psychologie mais des problèmes de santé l’ont contrainte à arrêter ses études. Maladies physiques et mentales non reconnues, elle s’est retrouvée sans aide financière. Sa famille n’étant pas en mesure de la soutenir suffisamment, il lui a fallu trouver une solution et vite.

Comme elle le dit elle-même, on ne raconte pas les maux de ventre, les diarrhées qui handicapent, les angoisses qui hantent et empêchent d’être soi, on ne raconte pas la honte, la peur, l’anxiété des fins de mois, on ne raconte pas la solitude face aux problèmes….

Alors, il faut agir, parce qu’il faut vivre, manger, se loger…. Déborah sera camgirl. Une caméra, sa chambre, des dessous affriolants, l’investissement est moindre… Elle ne donne pas son corps, il lui appartient encore. Elle rentre dans un personnage, elle est une autre, elle joue un rôle, des rôles, ceux que lui demandent ses clients et ils paient pour cela.

Difficile de parler de ce métier, que ce soit à la famille ou aux amis. Qui peut comprendre ? Et pourtant, on peut considérer qu’elle est cheffe d’entreprise. Étant son propre patron, elle choisit ses jours, ses horaires et organise son quotidien et ses vacances comme elle le veut.

Ensuite ? Et bien elle continue et « monte » en grade, elle devient escort puis dominatrice. Il faut bien comprendre une chose essentielle lorsqu’on lit ce livre : c’est son choix. Personne ne la force, personne ne l’influence.

Elle a vite compris que pour garder les clients, il ne faut pas se plaindre, pas parler de soi, rester dans ce qui les fait fantasmer, enjoliver la vie. Ils viennent pour se détendre, s’offrir une parenthèse. Eux aussi, c’est leur choix, ils paient pour un service. On pourrait aller jusqu’à écrire que la relation est honnête de part et d’autre. Déborah explique que ça touche tous les milieux, ce sont toujours des personnes consentantes et majeures. Alors ?

Alors qui est-on pour juger ? On peut comprendre ou pas. On peut être d’accord ou pas. On peut crier au scandale, à l’horreur ou pas. On peut lire ou pas….

Mais on doit reconnaître que Déborah a osé mettre des mots sur ce qu’on sait tous, les travailleuses du sexe existent et ont une vie. Elle a pris la plume pour expliquer son parcours, ses décisions, ses difficultés, ses galères. Je ne sais pas si on peut parler du courage d’écrire ce témoignage, de la nécessité d’exprimer tout cela et de le rendre public.

Rédiger ce texte a permis à Déborah de sortir d’elle tout ce qui aurait pu l’étouffer, l’enfermer. Son écriture est brute, sans filtre, les mots sont crus. Je ne pense pas qu’elle veuille choquer, c’est simplement son style, direct, parce qu’elle ne veut plus se cacher, encore moins taire ses activités.

C’est un livre qui remue les tripes, qui bouleverse, et je souhaite, sincèrement, à Déborah d’être heureuse et apaisée dans sa vie.

 


"Les os noirs" d'Agnès Jésupret

 

Les os noirs
Auteur : Agnès Jésupret
Éditions : Liana Levi (22 Août 2024)
ISBN : 979-1034909483
194 pages

Quatrième de couverture

Au crépuscule de sa vie, Clara Ignorante raconte avec nostalgie l'histoire de ses grands-parents siciliens arrivés en Tunisie pour fuir la misère. Sur cette terre que tous se sont appropriée - colons français, migrants italiens, occupants allemands - sa famille connaîtra la prospérité puis la déchéance. Et de cette terre seront exhumés les os de son père devenus noirs, preuve d'un empoisonnement. Vengeance, trahison ou malédiction ?

Mon avis

Marie Ignorante Concialdi s’est confiée à Agnès Jésupret et cette dernière a écrit une fiction inspirée de son histoire.

On est en 2022 et la narratrice écrit, à la demande, des « biographies » en écoutant les souvenirs de personnes âgées. C’est comme que, dans une maison de retraite, elle rencontre Clara. Fascinée par ce qu’elle entrevoit à travers quelques échanges, elle décide de recueillir tout ce que la vieille dame (95 ans) voudra bien partager avec elle.

Clara raconte. Sa famille a quitté l’Italie pour s’installer en Tunisie en espérant vivre mieux. C’est la période entre les deux guerres et les migrants sont nombreux à venir s’installer à Tunis.  Si la famille réussit à faire fortune, le quotidien n’est pas forcément simple. Difficile de créer des liens entre les différentes ethnies accueillis dans ce pays. Chacun tient à ses origines.

« L’univers de la Nonna était fait d’anchois, de raisins cuits et d’olives farcies. La Tunisie de la Nonna, c’était la Sicile. »

Mais vivre ensemble n’est pas aisé, mais les tensions sont très présentes.

« Peu à peu, tout est remis en cause. Arabes, Français, Italiens, Siciliens, qui a le droit d’être ici, de vivre paisiblement sur cette terre, et qui ne l’a pas ? »

Et en Novembre 1942, c’est l’occupation allemande pour six mois. Dénonciations, chasse aux juifs… La vie se complique pour tous. À travers le récit de Clara, on verra la famille perdre sa fortune.

Très documenté, avec une construction originale, ce roman est une belle découverte. On a, en italiques, les paroles de Clara, et entre ces passages, toutes les recherches et réflexions que cela entraîne chez la narratrice sur cette période historique qui est rarement mise en avant.

Dans le récit, les événements de l’actualité sont insérés et j’ai beaucoup appris. On comprend que les tunisiens ont pu se sentir déposséder de leur pays, de leurs terres, par ceux qui arrivaient.

L’écriture de l’auteur est fluide, le style adapté selon qui s’exprime. Elle mêle habilement petite et grande histoire, sans lourdeur, sans que ce soit trop documentaire. On s’attache à Clara et sa famille, on a de la peine pour le père qui s’est fait piéger.

Le côté saga familial maintient l’intérêt du lecteur et évite toute lassitude.


"Traverser les montagnes et venir naître ici" de Marie Pavlenko

 

Traverser les montagnes, et venir naître ici
Auteur : Marie Pavlenko
Éditions : Les Escales (22 Août 2024)
ISBN : 9782365698078 
354 pages

Quatrième de couverture

Astrid a tout perdu. À quarante ans, plus rien ne la retient, alors elle part. Elle achète sans l’avoir visitée une maison isolée dans la région montagneuse et sauvage du Mercantour. Parmi ses bagages, un carton marqué d’une croix rouge, ce qu’il lui reste de sa vie passée.
Soraya a tout laissé derrière elle. Sa Syrie natale, sa famille, ses amis, son insouciance. Elle traverse la montagne pour rejoindre la frontière française en se cachant de la police. Dans son ventre, une vie qu’elle déteste grandit.

Mon avis

L’une a quarante, l’autre est adolescente. Un point commun ?  Ce sont deux femmes brisées, blessées, meurtries. La première a choisi de s’installer et de s’isoler en montagne, une façon pour elle de fuir sa douleur, omniprésente, qui se rappelle à elle par vagues, la nuit, le jour, tout le temps. La seconde a quitté la Syrie pour espérer arriver dans un pays accueillant et avoir une meilleure vie. Mais elle a vu et vécu des horreurs alors qu’elle est à peine sortie de l’enfance…

« Ils sont amputés d’un pied, d’orteils, comme s’ils n’étaient déjà pas tous amputés, de famille, de liberté, d’avenir. »

Leur rencontre n’était pas programmée. C’est ça le hasard, celui qui se joue des hommes et des femmes, qui intervient dans leur quotidien, et quelques fois, bouleverse tout sur son passage.

Elles vont s’apprivoiser, apprendre à se connaître et partager un bout de chemin… Elles se comprennent à demi-mots et se rejoignent dans la peine.            

« Elle est sa sœur, leurs souffrances se font écho, un écho terrible, froid et désolé. »

Ce recueil parle de culpabilité, de deuil, de solidarité, de peur, de communication plus ou moins maladroite, de résilience …  de ces mains qui se tendent ou pas, qu’on accepte ou pas, de ce désir d’en finir pour ne plus penser, ne plus être assailli par les souvenirs qui font mal et les verbes conjugués au conditionnel… mais également de ces petits riens qui aident à avancer, à tenir, un pas après l’autre ….

L’auteur présente deux beaux portraits de femmes, des battantes qui deviennent plus fortes parce qu’elles sont deux, voire plus. Autour d’elles gravitent d’autres personnages, quelques-uns sont un peu caricaturaux par leur comportement, mais ce n’est gênant tant on est pris par l’histoire. On suit l’évolution de chacune et le cheminement pour se réconcilier avec la vie ….

J’ai beaucoup aimé ce roman qui offre toute une palette d’émotions. Marie Pavlenko ne fait pas dans le pathos ou le larmoyant, elle part de deux situations crédibles et le charme du récit fait le reste ….
Le choix des extraits de poèmes est judicieux, de bon goût. Un même événement peut être éclairé de plusieurs points de vue, avec des retours en arrière et une sensibilité différente. L’écriture est délicate, toute en nuances et c’est un plaisir de la lire.