"Un employé modèle" de Paul Cleave (The Cleanner)


Un employé modèle (The Cleanner)
Auteur : Paul Cleave
Traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Benjamin Legrand
Éditions : Sonatine (20 mai 2010)
ISBN : 978-2355840333
432 pages

Quatrième de couverture

Christchurch, Nouvelle-Zélande. Joe Middleton contrôle les moindres aspects de son existence. Célibataire, aux petits soins pour sa mère, il travaille comme homme de ménage au commissariat central de la ville. Ce qui lui permet d'être au fait des enquêtes criminelles en cours. En particulier celle relative au Boucher de Christchurch, un serial killer sanguinaire accusé d'avoir tué sept femmes dans des conditions atroces. Même si les modes opératoires sont semblables, Joe sait qu'une de ces femmes n'a pas été tuée par le Boucher de Christchurch. Il en est même certain, pour la simple raison qu'il est le Boucher de Christchurch. Contrarié par ce coup du sort, Joe décide de mener sa propre enquête afin de démasquer lui-même le plagiaire.

Mon avis

« Je ne sais pas bien d’où viennent les idées, si elles se contentent de flotter dans une dimension proche, mais pas exactement de ce monde, que nos esprits peuvent atteindre pour les attraper, ou si une série de synapses se déclenchent dans nos esprits transformant des données inertes en possibilités inattendues, ou encore si cela ne se réduit pas plutôt à un simple train de pensées traversant Chanceville. »

Il s’appelle Joe.
Sa vie c’est sa mère, qui l’étouffe, le harcèle à sa façon, le culpabilise.
Sa vie, c’est ses deux meilleurs amis : Cornichon et Jehovah, ses poissons rouges qui ont une place importante dans sa vie.
Sa vie, c’est son travail, une activité routinière, sans intérêt, qui lui permet d’être transparent aux yeux de tout le commissariat où il est homme d’entretien.
Sa vie, c’est Sally, une collègue, qui veut s’occuper de lui parce qu’elle se reproche la mort de son petit frère et en aidant une autre personne, elle expiera peut-être sa faute.
Sa vie, ce sont ses poussées d’adrénaline, qui lui sont indispensables
Sa vie, ce sont ses deux facettes, une extérieure, lisse, de simplet de service « Joe le lent », l’autre intérieure que nous découvrons par ses pensées
C’est lui le tueur, le « boucher »….
Le décor est planté.

L’intérêt du livre ne sera donc pas dans l’enquête pour trouver le tueur principal.
Non, il est ailleurs, nous allons plonger dans les pensées de Joe, comprendre par ses réflexions son mode de fonctionnement et comment il en est venu à commettre de tels actes.
Il ne choisit pas de tuer au hasard, non, dans son esprit, tout est organisé, cloisonné.
Il lui arrive de tuer pour rendre à sa victime « son humanité ».
D’ailleurs il parle, souvent, de son « humanité », la brandissant comme un bouclier pour expliquer ses actes.
Comme si tout ce qu’il fait subir aux femmes qu’il tue, répondait à une logique. C’est presque ça, il a une « logique », une logique de fou, de dérangé, de malade mais une logique ... une logique torturée ...

On peut parfois se sentir mal à l’aise d’être ainsi dans les pensées d’un homme que l’on voudrait dénoncer mais on reste en dehors (heureusement !!!) donc ce n’est pas dérangeant.

L’écriture est cynique, parfois accompagnée d’humour noir et de scènes que je préfère lire plutôt que de les voir au cinéma …
La première moitié nous entraîne dans les méandres du cerveau de Joe le lent, homme de ménage simplet le jour, tueur fou la nuit. Dans la seconde moitié, il y a plus d’événements et le rythme s’accélère, c’est une bonne chose car certaines longueurs commençaient à poindre.

Et on peut presque se poser la question de ces tueurs "d'exception", qui sont finalement diablement intelligents à leur manière ...  Auraient-ils été un autre homme s'ils avaient eu une autre mère ?

Une idée de base originale, un auteur à surveiller, un bon livre.

"La balle sainte" de Luís Miguel Rocha (Bala Santa)


La balle sainte (Bala Santa)
2 ème  volet de la série Complots au Vatican
Auteur : Luís Miguel Rocha
Traduit du portugais par Vincent Gorse
Éditions : de l'Aube (20 Octobre2015)
ISBN : 978-2815912310
582 pages

Quatrième de couverture

Mai 1981, Cité du Vatican. Alors que vingt mille croyants se pressent sur la place Saint-Pierre, attendant l'audience hebdomadaire du pape Jean-Paul II, un jeune homme déambule parmi eux. Lorsque la papamobile passe devant lui, Mehmet Ali A ca sort un pistolet et tire six fois sur le pape avant d'être maîtrisé. Au fil des ans, l'attentat contre Jean-Paul II a fait l'objet d'intenses spéculations. Mais personne n'est parvenu à expliquer ce qui s'est réellement passé, pourquoi le pape a été pris pour cible et par qui exactement. Personne, jusqu'à maintenant, ne s'était approché de la vérité...

Mon avis

Fascinant

Lorsque j’ai lu le premier volet de cette série, j’ai été triste d’abandonner les personnages de Luís Miguel Rocha. Aussi, c’est avec bonheur que j’ai appris que le tome deux était paru.

J’avais employé l’adjectif « magistral » pour  définir le récit concernant « Le dernier  Pape » du même auteur et en découvrant ce nouvel opus, j’ai eu très peur d’un air de « déjà vu »….et d’adjectifs  qualificatifs moins forts.
Finalement, je dois bien l’avouer, il va me falloir chercher  des synonymes à magistral….
Ce sera monumental….  (L’épaisseur du livre  n’intervenant nullement dans mon choix ;-)

Je ne sais pas si le contenu a été inspiré de documents, de faits secrets qui auraient été divulgués mais il faut reconnaître que l’intrigue est fouillée, complexe (je n’ai pas dit compliquée), « travaillée » et mise en place avec intelligence et brio.
On retrouve des protagonistes côtoyés précédemment. Certains sont toujours aussi fourbes, mauvais, d’autres nous surprennent et ceux auxquels on s’était attaché restent nos préférés. Ils n’ont rien perdu  de leur aura, de leur mystère et se sont même étoffés, grandissant dans leur personnalité jusqu’à devenir des « familiers ». Les particularités de chacun sont soigneusement installées à travers les chapitres et ce qui est très fort, c’est qu’on peut être totalement « baladé » même en étant hyper attentifs. Pour autant, cela ne signifie pas qu’on lise tout puis son contraire. Pas du tout, c’est beaucoup plus subtil que ça et à ce « petit  jeu », Luís Miguel Rocha est excellent. Il est capable de nous persuader d’un fait, d’un choix, que nous comprenons parfaitement, prenant alors fait et cause pour celui ou celle qui l’a fait. Et puis, en deux ou trois lignes, tout s’écroule… A-t-on raté une information, un indice ? Non, même pas, on aurait pu, peut-être interpréter un renseignement différemment mais pas évident….Cette façon de faire est une grande force de ce livre car on ne sait jamais à quoi s’attendre.

Je l’avais signalé pour le premier volet, le style est singulier, atypique. Le lecteur est souvent pris à témoin par des phrases où il est intégré dans un nous collectif : « Laissons , regardons, éloignons-nous … ». C’est surprenant dans un premier temps mais finalement, je pense que cela donne une autre place à celui qui lit. Il est vraiment dans l’intrigue, au cœur des actes, parfois observateur impuissant. Le rythme donne l’impression d’une balade au cœur des différents « mouvements », comme une caméra qui s‘approprie peu à peu ce qui apparaît dans son objectif. Ne croyez pas que ce soit lent et lourd, pas du tout ! A mon avis, le travail du traducteur ne doit pas être facile pour retranscrire fidèlement le phrasé voulu par l’écrivain. Et c’est très bien fait (même si je ne connais pas la variante portugaise pour comparer) , alors bravo à Vincent Gorse.

Pour parler du contenu, sans rien dévoiler, je dirai qu’il y a beaucoup d’hommes qui se côtoient (peu de femmes),  un foisonnement de lieux et de faits, sur plusieurs époques mais jamais on ne perd pied. Tout est méticuleusement agencé et pourtant, on n’a pas l’impression de suivre un plan prédéfini trop visible. Comme le laisse deviner le titre, on parle d’un Pape, plus particulièrement un Pape sur lequel une balle a été tirée. On retrouve également des faits réels commentés   avec un autre regard. C’est un roman captivant, intéressant, bluffant, fascinant.  A chaque pause (j’en ai faites, même si j’aurais aimé lire cet opus d’une traite), je suis restée un moment silencieuse, le regard dans le vague, à me demander la part du réel et de l’imaginaire dans ce que je venais de parcourir….

L’auteur est malheureusement décédé et toutes les questions que j’aurais souhaité lui poser resteront sans réponse… C’est peut-être mieux ainsi. Il restera pour moi des choses mystérieuses …à moins que les volets suivants ne m’éclairent…. en espérant qu’ils soient vite, très vite traduits…..

"Dans la cage" de Kevin Hardcastle (In the Cage)


Dans la cage (In the Cage)
Auteur : Kevin Hardcastle
Traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin
Éditions : Albin-Michel (29 Août 2018)
ISBN : 978-2226402998
350 pages

Quatrième de couverture

Ancien champion de boxe et de free fight, Daniel a raccroché les gants après une blessure grave et dire adieu à ses rêves de gloire. Devenu soudeur, il mène aujourd'hui une vie tranquille avec sa femme et sa fille, âgée de douze ans, à Simcoe, petite ville d'Ontario dont il est originaire. Difficile pourtant, dans une région minée par le chômage, de joindre les deux bouts.

Mon avis

Daniel a été un grand champion de boxe et de free fight puis il a rangé les gants suite à une grave blessure à l’œil. Il est maintenant marié et père d’une petite file. Il travaille comme soudeur mais les temps sont durs à Simcoe, dans ce coin du Canada, et il arrondit les fins de mois en servant d’homme de main à une ancienne connaissance. Ce n’est pas un bon choix, il le sait mais comment faire autrement ? Peut-être qu’en retournant au gymnase, en retrouvant une super forme physique, les combats pourraient reprendre et l’argent venir plus facilement ? C’est de ça que rêve Daniel…. Mais il est rare que les événements se déroulent comme on les prévoit….

C’est un roman noir, dur, provocant… La violence est pratiquement omniprésente et on a des difficultés à s’attacher aux personnages. J’ai trouvé l’écriture froide, détachée, sans style. Je pense que c’est voulu pour coller au plus près des faits, sans juger, sans mettre une once d’affect…. Mais cela ne m’a pas plu, il m’a semblé que c’était plus lourd à lire. Trop de « Daniel fait ceci, Daniel fait cela… » Il aurait tellement plus agréable de lire : Une heure plus tard, Daniel … ou avec d’autres tournures de phrases. Cette façon d’évoquer les actes ressemble à un compte-rendu policier et n’a pas capté mon attention.

Autant le fond de l’histoire, avec les difficultés pour s’en sortir quand on a été un grand sportif, que le chômage est partout, avait tout pour m’intéresser, autant la forme et le phrasé m’ont pesée, ce qui est bien dommage car je pense sincèrement que les futurs livres de cet auteur peuvent encore me surprendre et sans doute me plaire



"Une joie féroce" de Sorj Chalandon


Une joie féroce
Auteur : Sorj Chalandon
Éditions : Grasset (14 Août 2019)
ISBN : 978-2246821236
320 pages

Quatrième de couverture

Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. « Il y a quelque chose », lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante.

Mon avis

« Je ne pleurnichais plus, j’avais une joie féroce. » *

Ce roman présente des portraits de femmes. A commencer par Jeanne, une libraire efficace et discrète, prête à tout pour s’occuper des autres et les rendre heureux. Et puis, un jour, le choc, la maladie, celle que certains appellent le crabe. Il faut combattre et faire face. Jeanne qui se sent seule et abandonnée, va finir par se relever et essayer de retrouver la forme. Pourquoi ? Grâce à qui ? Elle rencontre des femmes qui sont dans la même galère qu’elle et à la façon des mousquetaires, elles vont unir leur force.

Lorsqu’on découvre l’histoire de Jeanne, l’auteur parle à la première personne. Lui, un homme, se glisse dans le « je », dans la peau de cette femme, dans ses ressentis, ses émotions, ses peurs, ses espoirs, ses déceptions … Il le fait avec brio comme si c’était du « vécu » pour lui. Pour le reste du récit, c’est le narrateur qui reprend le déroulé des faits.

Peu importe que ce roman soit crédible ou pas, peu importe que le titre surprenne et soit, pour certains, mal choisi, peu importe que ce que décident de faire ces quatre amies ne tienne pas vraiment debout… Peu importe tout ça…. Pour moi l’essentiel est ailleurs …

Il est dans le message de résistance de ses femmes touchées au plus profond par la maladie, par le regard des autres, par le dédain de l’être aimé, par la maladresse des uns, par le « trop de tout » des autres…. Face à toutes ces souffrances, elles ont baissé la tête puis, comme le plongeur qui tape du pied pour remonter, elles se sont relevées, redressées, prêtes à gifler, à mordre, à prendre la vie à pleines dents, à dire « je suis là, j’existe »… C’est le fait de s’allier et faire bloc qui les a rendues plus solides. S’appuyant les unes sur les autres, portant la douleur de chacune à tour de rôle, elles ont avancé, un pas après l’autre, un jour après l’autre, recentrant leur vie sur l’essentiel, faisant le tri dans tout ce qui n’est pas vraiment source de joie….

L’écriture de l’auteur m’a happée dès les premières lignes. Elle est belle, lumineuse, porteuse de sens. Le style est vif, vivant. Je me suis attachée à Jeanne, puis à celles qu’elle rencontre. J’ai aimé rire et pleurer en leur compagnie. Je les ai trouvées parfois un peu « folles », mais un grain de folie n’a jamais fait de mal. Et dans ce monde aseptisé par les soins et les traitements qu’elles subissent, je pense que cette folie apportait la lumière nécessaire pour garder l’espérance.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Elle a un « je ne sais quoi » de rayonnant. J’ai écouté l’auteur dans une présentation qu’il fait de ce recueil, il dit qu’il met de lui dans ses livres, pas des morceaux, lui en entier donc il est Jeanne, il porte Jeanne sur le chemin de la rébellion et il le fait bien ! Merci !

* extrait du roman

"L'homme de Kaboul" de Cédric Bannel


L’homme de Kaboul
Auteur: Cédric Bannel
Éditions: Robert Laffont (3 Mars 2011)
ISBN: 9 782221 117156
400 pages

Quatrième de couverture

Dans Kaboul ravagée par la violence et la corruption, Oussama Kandar, chef de la brigade criminelle, croit encore à l'intégrité, à un code de l'honneur désuet et aux vieilles amitiés. Mais la découverte en apparence banale d'un cadavre va tout changer. Il devient l'homme à abattre. Dans les palais d'État comme dans les ruelles des bazars, on l'épie, on le dénonce, on le traque au nom d'intérêts supérieurs. Oussama est précipité dans une course-poursuite aux confins de l'Afghanistan. À ses trousses, des commandos assassins ; autour de lui, les talibans...

Mon avis

Oui, je sais…Vos piles et vos listes de lecture sont impressionnantes….
Alors, pourquoi ce livre plutôt qu’un autre ?
S’il fallait donner une seule raison, je vous offrirai cette phrase, qui se trouve dans le roman:

«Peut-être qu’une autre Afghanistan émergera de notre action. Un pays libre, tourné vers la modernité, libéré des intégristes, sans corruption.» Capitaine Kukur

Le capitaine Kukur est une femme. Comme celle d’Oussama, chef de la brigade criminelle de Kaboul et personnage très attachant de ce roman ; elle refuse d’être transparente, de n’être qu’une au milieu des autres, sans personnalité, obligée de subir, d’obéir, de se taire…. Elles ont décidé d’agir, d’ouvrir la bouche pour exister …

En filigrane d’une enquête policière originale, bien menée, nous entraînant de Kaboul en Suisse, la lutte de ces femmes est expliquée, décortiquée de belle façon entre les lignes.
Tout paraît véridique et plausible (même si parfois, cela peut sembler exagéré) et l’auteur a dû, à mon avis, fournir un gros travail de documentation avant d’écrire.

Les protagonistes sont décrits en quelques mots choisis et nous les visualisons très vite, tant au niveau physique que caractère. Ousssama Kandar est homme droit, intègre, qui veut aller au bout des choses. On l’appelle sur les lieux d’un suicide et il ne croit pas à cette éventualité. Il décide d’enquêter, en cachette s’il le faut, en risquant sa vie parfois mais en se jurant de savoir ce qu’il s’est vraiment passé. Ce qui pourrait sembler une banale enquête (suicide ou pas) va s’avérer être une situation très compliquée, complexe, une vraie fourmilière avec beaucoup de galeries dont il lui faudra comprendre comment elles sont reliées…..

Mené de main de maître par une écriture incisive et percutante, ce livre vous emmènera loin de chez vous sur les traces d’Oussama Kandar, d’un jeune homme en Suisse, Nick, embarqué bien malgré lui dans cette affaire et du Mollah Bakir.
Les secrets d’état, les pots de vin, les trahisons, les alliances, les conflits d’intérêt…..tout est présent….
Le schéma : « les bons, les mauvais, tout est bien qui finit bien… » n’est pas celui que vous trouverez. Cette lecture va plus loin, beaucoup plus loin mais cela je vous le laisse découvrir….

"L'aigle des Tourbières" de Gérard Coquet


L’aigle des Tourbières
Auteur : Gérard Coquet
Éditions : Jigal (15 Février 2019)
ISBN : 978-2377220595
282 pages

Quatrième de couverture

Au pays de l'Aigle, la coutume ancestrale, le Kanun, fait force de loi ! Il n'y est question que de vendettas et dettes de sang... Et dans le nord de l'Albanie, entre contrebandiers, armées des Balkans et clans mafieux, le Kanun a fort à faire ! Susan s'y retrouve prise au piège avec son fils Bobby entre les absurdités du régime d'Enver Hoxha et la perte de ses illusions politiques. Des années plus tard, en Irlande, terre celtique de beauté et de mystères, Ciara McMurphy, flic de son état, coule des jours tranquilles entre affaires courantes, Guinness et feux de tourbe jusqu'à ce qu'un rapace ne vienne troubler sa quiétude...

Mon avis

C’est sombre, c’est âpre mais on en redemande !

Décembre 1981, la secrète Albanie et son dictateur Enver Hoxha se dévoilent un peu à nous. Gérard Coquet a dû faire de grandes recherches pour que son intrigue colle à la réalité parfois méconnue de ce coin d’Europe où il n’est pas facile de pénétrer. Susan est journaliste, pleine d’illusions, de fougue, elle rêve d’interviewer le camarade Hoxha. Déjà plusieurs mois, pratiquement un an, qu’elle est sur place, avec son fils Bobby, onze ans. Elle essaie de s’approcher, de réaliser ce que lui a demandé le journal du Parti mais on lui demande de s’imprégner de la culture albanaise avant la rencontre. C’est long…. Elle espère car ce serait l’article de sa vie, si en plus, elle arrivait à cerner les méandres de la ligne politique de cet homme en dialoguant avec lui. Mais Susan n’a pas tout dit, elle a caché ses origines irlandaises et quelques-uns de ses papiers ont éveillé les soupçons. Ça se retourne contre elle et il lui faut fuir, dans des conditions difficiles….

Octobre 2015, la verte et belle Irlande est là, avec ses pubs, ses rouquins, ses filles aux taches de rousseur (et au caractère de cochon), ses landes, ses trolls…..et surtout Ciara, rencontrée dans le roman précédent de l’auteur. C’est une jeune femme flic qui aime boire de la Guinness, qui traîne un passé pas facile, et qui déteste qu’on lui dise ce qu’elle doit faire. Elle préfère, de loin, gérer elle-même toutes les situations, même les plus délicates…. La voilà qui est appelée avec son binôme Bryan Doyle (à l’opposé d’elle, il est marié et père de famille) sur une scène de crime. Leur supérieur leur parle d’Interpol avec qui il va falloir collaborer… La mission est de retrouver Bobby le Fou, un irlandais qui a passé du temps en Albanie … Les voilà tous les deux à fouiner, chercher mais ils sont parfois empêchés car ils dérangent …

Les deux parties sont ainsi reliées. Si dans la première, il s’agit d’une course contre la montre a un rythme effréné, dans la seconde, c’est plus centré sur les personnages, les liens entre les uns et les autres, ce qu’ils cachent, ce qu’ils ont toujours tu … Entre les légendes que l’on peut trouver dans les deux pays, le Kanun, sorte de code droit albanais, dont un des adages pourrait être « œil pour œil, dent pour dent », et les clans irlandais qui érigent des lois, qui se font la guerre, l’ambiance est tendue, l’atmosphère lourde d’autant plus que les disparitions et les cadavres s’accumulent….

Les pieds enfoncés dans la tourbe, le regard embrumé par le vent et la pluie, les protagonistes vous tourmentent, vous hantent et vous vous demandez à quoi ils peuvent s’accrocher pour garder une infime lueur d’espoir ….

On sent que l’auteur se documente, se renseigne avant d’écrire. Il ancre ses intrigues dans des contextes douloureux où le passé joue un grand rôle surtout avec tout ce qui peut lier les personnes entre elles. Parfois, on est ligoté par l’histoire familiale et on n’a pas le choix, on ne peut pas vivre comme on l’entend….

Gérard Coquet écrit des romans noirs mais il a l’art de glisser des phrases « décalées » qui allègent le propos. Il y a d’abord les titres de chapitres qui sont amusants « Tourner l’eau dans le bénitier », ou des comparaisons truculentes : « Par étapes successives, la femelle de l’ordre des phocidés s’extirpa de son aquarium à images…. »

Ses histoires ressemblent à une immense toile d’araignée mais elle est déjà construite : on part de chaque bord et on déroule le fil pour revenir au centre….

"My Absolute Darling" de Gabriel Tallent (My Absolute Darling)


My Absolute Darling (My Absolute Darling)
Auteur : Gabriel Tallent
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski
Éditions : Gallmeister (1 er mars 2018)
ISBN : 978-2351781685
465 pages

Quatrième de couverture

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu'elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s'ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d'un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu'au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu'elle intrigue et fascine à la fois.

Mon avis

L’auteur a mis huit ans à écrire ce livre, il m’a fallu deux jours pour le lire. Coupée du monde, en apnée, j’ai dévoré ce récit fort, dérangeant, sublimé par une écriture profonde, majestueuse.

C’est en Californie du Nord, dans le comté de Mendocino que vit Julia. Julia c’est son prénom lorsqu’elle va au collège, elle n’est pas vraiment intégrée dans sa classe, a des difficultés et rejette l’aide d’une de ses professeurs…. Dans la maison où elle vit avec son père (sa mère est décédée) elle est Turtle ou Croquette. L’habitation est une espèce de cabane aménagée au milieu de nulle part. Un peu plus bas, dans le pré, se trouve le mobil home du grand-père. Son quotidien avec son géniteur est rythmé par quelques rituels : le matin, elle gobe des œufs, lui lance une bière, le soir, elle peine sur ses devoirs puis nettoie son arme, s’entraîne à tirer. Son paternel est adepte du survivalisme, lit les philosophes et les cite. Il fait vivre des choses terribles à sa fille sous prétexte de l’endurcir…De plus, il a une emprise malsaine sur elle.

Julia est à la fois fascinée, admirative et soumise devant son père. Elle le déteste et elle l’aime. Cette ambivalence la « ronge », la détruit mais elle ne sait pas comment faire…. Si elle se libère de son joug, arrivera-t-elle à s’en sortir, comment réagira-t-il ? Jusqu’à quel point cette domination lui pèse-t-elle ? A-t-elle connu autre chose, peut-elle envisager de vivre autrement ? Dans la nature, Julia va faire connaissance avec deux jeunes adolescents, Jacob et Brett. A partir de ce moment-là, elle entrevoit que son quotidien pourrait être autre, que les relations entre les personnes peuvent être plus simples que ce qu’elle connaît …. A leurs côtés, elle évolue. Ils sont gais, légers et ça lui fait du bien. Quel sera le prix à payer pour ce mieux être ? Va-t-elle arriver à avancer ?  Elle est prisonnière de l’amour absolu, exclusif, extrême que lui voue son père. Il l’aime trop, mal, il dépasse les limites depuis longtemps et n’entend pas modifier son comportement…. Elle souffre de devoir choisir, elle a sans doute l’impression de le trahir ….
La relation toxique entre Julia et son père est bien décrite. On comprend comment il la violente moralement, physiquement, la poussant toujours dans ses retranchements, l’obligeant à puiser au plus profond d’elle-même pour tenir debout, faire face… Il a peur qu’elle lui échappe, il sent qu’elle veut prendre son envol alors il va encore plus loin pour « se l’attacher », en faire son esclave, ne reculant devant aucune perversité …. On peut se demander pourquoi personne, parmi les adultes qui ont des doutes, n’ose affronter Martin….

C’est un récit violent, poignant, avec un final un peu trop « grand spectacle » mais le reste est tellement abouti que ce bémol ne gâche en rien la lecture. J’ai trouvé l’écriture et le style de l’auteur puissants, le vocabulaire profond. Chaque phrase est pesée, réfléchie. Certaines sont empreintes de poésie. « …elle sent son âme pareille à une tige de menthe qui pousse dans la pénombre des fondations… »
J’ai lu un interview avec l’auteur qui est très intéressant et qui éclaire sur le processus de rédaction et les choix faits dans ce recueil.

Ce roman m’a profondément marquée, j’étais comme Croquette, entre fascination, répugnance et amour absolu …..


NB : que le titre n’ait pas été traduit est une très bonne idée.