"Ici n'est plus ici" de Tommy Orange (There There)

 

Ici n’est plus ici (There There)
Auteur : Tommy Orange
Traduit de l’américain par Stéphane Roques
Éditions : Albin Michel (21 Août 2019)
ISBN : 978-2226402905
356 pages

Quatrième de couverture

À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d'une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d'une culture que l'Amérique a bien failli engloutir. À l'occasion d'un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier.

Mon avis

« Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout et nulle part. »

Tommy Orange est écrivain américain arapaho et cheyenne. Dans son roman choral « Ici n’est plus ici », il donne la parole à une douzaine de personnages. D’abord sans lien apparent, on suit les uns et les autres. Leurs voix nous transmettent la détresse de ceux qui souffrent d’une perte de repères : alcoolisme, chômage, dépression…. Ils ne trouvent plus leurs racines et les cherchent.

Est-ce pour cela qu’ils convergent vers le pow-wow ? Ce rassemblement convivial qui répond sans aucun doute à un besoin identitaire. On y retrouve la famille, les amis. On célèbre la tradition, on fait vivre l’héritage culturel à travers des chants et des danses afin de ne pas oublier. C’est un lieu où on se rencontre, on se parle, on échange. Le costume traditionnel est de rigueur, on répète les chorégraphies. Il est important de s’affirmer.

Mais avant ces retrouvailles, chacun va s’exprimer, soit en disant « je », soit par l’intermédiaire d’un narrateur. Chacun va partager sa souffrance, ses doutes, ses peurs, ses silences, l’histoire de sa famille avec tout ce que cela entraîne lorsque le passé est déjà lourd à porter pour les jeunes générations. Il n’est pas facile d’avoir une place lorsqu’on naît avec « l’étiquette indien » en Amérique. On appartient à une minorité, une de celles qui peut être méprisée, mal aimée, mal comprise, mal respectée. Une de celles qui n’est pas « reconnue ». Les protagonistes sont souvent en quête de reconnaissance, essayant de changer leur quotidien pour aller vers un mieux mais bien souvent rattrapés par leurs mauvais démons ou de sombres fréquentations.

Ce recueil est un cri de détresse, où les laissés pour compte choisissent de ne pas se taire et de tout faire pour exister, avancer et vivre…. Avec les différents points de vue des protagonistes, on revisite une partie de l’Histoire. « Les gens sont emmurés dans l'Histoire, et l'Histoire est emmurée en eux. »
On entend la rage qui les habite, on frisonne, on tremble devant cet avenir qui se dessine noir, si noir…

L’écriture de l’auteur est puissante. Quelle que soit la personne qui se confie, il a su adapter phrasé, rythme et vocabulaire (merci au traducteur, je n’ai pas ressenti de fausse note). Il transmet un message fort et le fait de fort belle manière.

J’ai, depuis toujours, une tendresse particulière pour les indiens. J’aime à les retrouver dans des récits. Cet opus ne fera pas exception. Il vivra longtemps en moi car il secoue, il pose des mots sur la détresse humaine, sur ceux qui refusent d’être oubliés et de disparaître. Merci Tommy Orange !


"Nuit sombre et sacrée" de Michael Connelly (Dark Sacred Night)

 

Harry Bosh - Tome 24 : Nuit sombre et sacrée (Renée Ballard - Tome 2) (Dark Sacred Night)
Auteur : Michael Connelly
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin
Éditions : Calmann-Lévy (11 mars 2020)
ISBN : 978-2702166314
472 pages

Quatrième de couverture

En revenant au commissariat d’Hollywood après une mission de son quart de nuit, l’inspectrice Renée Ballard tombe sur un inconnu en train de fouiller dans les meubles à dossiers. L’homme, elle l’apprend, est un certain Harry Bosch, un ancien des Homicides du LAPD qui a repris du service au commissariat de San Fernando, où il travaille sur une affaire qui le ronge depuis des années. D’abord sceptique, Ballard le chasse puis, intriguée, ouvre le dossier qu’il feuilletait… et décide de l’aider.

Mon avis

Inconditionnelle de Michael Connelly, j’aime beaucoup son héros récurrent : Harry Bosh, je m’intéresse aussi à Mickey Haller qui m’a permis d’avoir une autre approche de la justice américaine (il est avocat). J’ai découvert, il y a quelque temps, Renée Ballard, un nouveau personnage, féminin, qu’il a créé.

Dans ce roman, l’auteur a choisi de faire rencontrer Harry et Renée. Tous les deux sont un peu en marge dans leur boulot pour avoir trop parlé ou dénoncé des faits. Pudiques, secrets, tenaces, solitaires, ils décident de collaborer pour élucider un cold case, tout en continuant d’assurer le travail qu’on leur confie. Rapidement, la mayonnaise prend entre les deux. Ils forment un binôme complémentaire. Il y a donc plusieurs enquêtes menées de front dont celle qui les voit collaborer. Comme le rythme est assez lent, avec des descriptions pour situer les lieux et les investigations, le lecteur ne se perd pas et cerne bien les différentes intrigues et les individus en lien avec celles-ci.

L’écriture est fluide, addictive. Le traducteur qui suit Connelly depuis plusieurs années connaît ses tics de langage et doit avoir du plaisir à nous présenter ses récits. Si on ne retrouve pas une étude psychologique des protagonistes comme dans les premiers livres de l’auteur, l’atmosphère de Los Angeles (surtout la nuit) est bien présente. On voit le côté sombre de cette ville avec ces dérives.

Si, à mon avis, ce roman n’est pas un des meilleurs de l’auteur, il est quand même pas mal. Je pense qu’il a eu raison d’introduire des rencontres entre ces héros, cela lui permet de se renouveler et de nous intéresser. J’émettrai malgré tout un petit bémol : il me semble que les derniers opus sont presque tous construits sur le même modèle, avec une trame identique. C’est un peu dommage…..

 


"La porte interdite" de Dean Koontz (The Forbidden Door)

 

La porte interdite (The Forbidden Door)
Auteur : Dean Koontz
Traduit de l’américain par Sebastian Danchin
Éditions : L’Archipel (4 Février 2021)
ISBN : 978-2809840445
450 pages

Quatrième de couverture

Jane Hawk, que la presse a surnommée le " Beau Monstre ", vient d'être inculpée pour espionnage, trahison et meurtres. Autant de crimes dont elle est innocente... L'organisation secrète aux nombreuses ramifications qu'elle combat a décidé de resserrer son étau. Mais Jane, qui se rapproche du cerveau du complot, contre-attaque. Ses ennemis vont bientôt apprendre le sens du mot " peur ".

Mon avis

Quatrième partie des aventures de Jane Hawk, ce roman se lit d’une traite tant l’écriture est addictive. C’est l’avant-dernier tome, semble-t-il, avant la conclusion qui verra ou pas, Jane triompher de ceux qui la poursuivent. Pour rappel, Jane est un ancien agent du FBI. Elle est la veuve de Nick, qui s’est officiellement suicidé mais qui a été victime de manipulations mentales. Elle a un petit garçon, Travis, qui a été confié à des amis. Elle se bat pour réhabiliter la mémoire de son époux et pour enrayer le mal que diffuse une organisation secrète. Cette dernière « programme » (avec les nanotechnologies) certaines personnes pour les faire obéir et prendre le pouvoir, ils deviennent alors des Modifiés, dociles, soumis, obéissants et capables de faire tout ce qu’on leur demande, même les pires choses.

Ce nouvel opus commence exactement où s’est clos le dernier et j’étais ravie de retrouver l’atmosphère intacte. L’auteur fait peu de rappels, ce qui évite des lourdeurs inutiles. Dès les premières pages, on est dans le vif du sujet. Travis est en danger et on ressent une peur immense à l’idée que ce petit garçon puisse souffrir. Sa Maman doit le rejoindre pour organiser la suite de sa défense car ceux qui le protégeaient ont subi un triste sort. Mais elle n’est pas la seule à vouloir le rejoindre. Ses poursuivants savent qu’elle est mère, et qu’elle va chercher à le retrouver. En la surveillant, en la pistant, ils se rapprocheront de l’enfant et pourront l’enlever, obligeant ainsi Jane à s’exposer.

La situation est délicate car les hommes de l’ombre ont réussi à s’infiltrer partout. Il est de ce fait très difficile de savoir à qui faire confiance. Malgré tout, Jane peut compter sur quelques personnes qui la croient et qui veulent l’accompagner dans sa lutte pour la liberté. Ils se mettent en danger, ils le savent, mais ils ne veulent pas renoncer aux valeurs qui les animent. Jane sait, presque instinctivement à qui elle peut faire confiance mais elle reste sur ses gardes tout le temps. Elle est intelligente, elle essaie d’anticiper les réactions de ceux qui la harcèlent. Elle a une volonté tenace et reste motivée malgré les difficultés.

J’avais peur d’une énième course poursuite à travers les différents états américains pendant cinq cents pages. Si c’est le cas au début du livre (et c’est nécessaire), les événements vont évoluer par rapport aux récits précédents. Travis est en grand danger mais ses grands-parents paternels également. Et leurs voisins, et d’autres encore. Cette fois-ci, on ne se contente pas de suivre Jane dans ses déboires. On découvre des personnages divers qui sont tout autant attachants qu’elle. Quelques uns sont détestables et on se réjouit lorsqu’ils ne s’en sortent pas. L’auteur a apporté un nouvel élément en lien avec les Modifiés, cela permet de sortir de la chasse à la femme et offre des perspectives différentes. J’ai trouvé cela très astucieux pour éviter de rester tout le temps dans le même type de roman.

L’écriture de l’auteur est accrocheuse, fluide. Le fidèle traducteur le connaît et sait très bien retransmettre le rythme et la tension soutenus qui sont des atouts de ce thriller. Il n’y a aucun temps mort, on reste scotché aux pages, on a peur, on tremble, on lâche un ouf quand ça va mieux, on serre les poings quand un ennemi se fait coincer, bref, on vibre.  Et on attend avec impatience le tome suivant !


"Un dîner chez Min" de Xiaolong Qiu (Inspector Chen & Judge Dee)

 

Un dîner chez Min (Inspector Chen & Judge Dee)
Auteur : Xiaolong Qiu (traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Adélaïde Pralon
Éditions : Liana Levi (4 Février 2021)
ISBN : 979-1034903641
256 pages

Quatrième de couverture

Le légendaire et dérangeant inspecteur Chen est sur la touche. Le Bureau de la réforme du système judiciaire, une voie de garage destinée à l’éloigner des enquêtes trop indiscrètes, pourrait le satisfaire en lui laissant le temps d’écrire un roman inspiré par le célèbre juge Ti. Mais on ne se refait pas, et la tentation d’aller fourrer son nez dans une affaire qui bruisse dans Shanghai–celle mettant en cause une belle courtisane qui ouvre sa table privée aux éminences et aux Gros-Sous de la ville–est plus forte que la sagesse.

Mon avis

C’est toujours un immense plaisir de retrouver l’écriture raffinée de Xiaolong Qiu (merci à la traductrice) ainsi que son inspecteur Chen Cao. Comme l’auteur, Chen a étudié la littérature anglaise, et il aime les poèmes, mais ils ont un autre point commun : ils dérangent tous les deux. Sans doute parce qu’ils osent exprimer ce que les dirigeant chinois veulent cacher. A savoir les difficultés quotidiennes pour certains (travail, transports, logements etc), la corruption des hommes politiques, la forte présence du Parti qui surveille, dirige, musèle la parole…..

Dans ce nouvel opus, Chen est toujours « puni ». De façon élégante, mais sans lui laisser le choix, il a été mis en retrait, et nommé directeur du Bureau de la réforme du système judiciaire. Actuellement en congés de convalescence, c’est sa jeune secrétaire Jin qui gère les dossiers. Il a l’intention de profiter de son temps libre pour écrire un roman inspiré par le célèbre Juge Ti mais de temps à autre, l’inaction lui pèse.

Alerté par un vieil ami, il apprend qu’une jeune courtisane Min a été accusée d’avoir assassiné son aide en cuisine, Quing. Un homme de l’ombre est prêt à payer une jolie somme pour éclaircir l’affaire et innocenter la Dame Républicaine (c’est ainsi que Min est surnommée). Il faut savoir que Min recevait chez elle pour des dîners privés très prisés et très chers. Le soir de la mort de la servante, plusieurs hommes étaient venus manger, n’ont-ils pas observé des tensions entre les deux femmes ?

Si Chen a très envie de creuser l’affaire (on ne se refait pas, mener des investigations est un vrai besoin pour lui), il doit être discret et ne pas trop se mettre en avant. En discutant habilement avec sa secrétaire, cette dernière va s’emparer des pistes qu’il glisse ça et là, l’air de rien et elle lui apportera des éléments de réponse. Cette collaboration est une nouveauté et c’est une excellente idée. Leurs idées se complètent et leurs échanges permettent d’avoir un autre regard sur les faits. La surveillance restant importante, ils doivent agir avec discernement et doigté. Chen se sert aussi d’autres personnes de sa connaissance pour avoir des indices mais habilement.

Chen est attentif au moindre détail, il observe et fait le parallèle entre ce qu’il cherche et ce qu’il voit. Contempler un cerf-volant et le voir s’envoler peut lui apporter une information sur son enquête. J’aime la façon dont ces indices sont amenés par l’auteur, c’est subtil. Il y a une atmosphère très gouleyante dans ce récit. Le goût des bons mets est évoqué par l’intermédiaire des plats, de leurs odeurs, de leur texture. En outre, les extraits de poèmes et le lien avec le passé sont également importants. Chen utilise une enquête du juge Ti pour réfléchir à celle qui mène et en parler à mots couverts en établissant des parallèles. C’est astucieux et c’est amusant de voir comment il réussit à contourner la surveillance, l’air de rien. C’est presque un jeu. Mais il doit être vigilant et extrêmement prudent.

« La nouvelle nomination de Chen n’était peut-être qu’un piège diabolique. Congé ou pas, tôt ou tard, il serait bien obligé de parler des problèmes du système judiciaire et tout ce qu’il dirait serait retenu contre lui comme autant de preuves du complot qu’il fomentait contre le Parti. »

Il est stupéfiant de constater que tout, absolument tout peut être interprété et se retourner contre les personnes. Min la courtisane, se retrouve dans un shuanggui, un mode de détention très sévère, plutôt utilisé contre les cadres du Parti qui dérapent. Pourquoi une telle procédure contre elle ? Pour l’isoler de qui, de quoi ? Jalousie, vengeance, envie de pouvoir et de richesse, amour, rapports entre les uns et les autres sous les yeux de ceux d’en haut, tout cela est évoqué avec finesse et intelligence par l’auteur. Je me suis totalement délectée de ce roman ! C’est une réussite !


"THC sans ordonnance" d' Olivier Kourilsky

 

THC sans ordonnance
Auteur : Olivier Kourilsky
Éditions : Glyphe (15 Janvier 2021)
ISBN : 978-2352851264
240 pages

Quatrième de couverture

Le corps d'un trafiquant de cannabis est retrouvé près de la frontière espagnole, affreusement mutilé. Or, l'individu, connu de la police, avait été déclaré mort deux ans plus tôt. Sur le chemin de l'enquête, alors qu'un tueur redoutable vient de s'évader, les accidents et les cadavres s'accumulent.

Mon avis

C’est près de la frontière espagnole, dans la montagne, qu’un corps, affreusement mutilé, a été retrouvé. Les enquêteurs qui se rendent sur place ne comprennent pas pourquoi son visage a été défiguré, ses viscères éparpillés, et le reste de son corps dispersé dans des auges à cochons, de quoi vous dégouter du saucisson à vie…. Que voulaient cacher ceux qui l’ont tué ? Sans aucun doute, retarder l’identification mais pourquoi ? Seul indice : des traces de pneus d’un 4 x 4 mais il y en a plusieurs dans le coin.

Ce récit se déroule en 2019, et les recherches peuvent utiliser la piste ADN. Et cette idée s’avère fructueuse, l’homme est identifié, il s’agit de Pedro Ramirez, un trafiquant de drogue, bien connu des services de police. Sauf que …  il y a un os …. Cet homme est mort et a été enterré il y a deux ans dans un village proche de Huesca en territoire espagnole. Nos fins limiers se retrouvent face à plein de questions. Où orienter leurs investigations ? Répertorier tous les 4 x 4 du coin, en commençant par la patronne du chalet, où sont hébergés les policiers ? Rencontrer le médecin qui a signé le permis d’inhumation du faux mort ? Les deux pistes vont être suivies. Les pneus du véhicule tout terrain ont été changés récemment, le médecin a disparu et les employés des pompes funèbres qui avaient enterré Pedro Ramirez, sont tous décédés dans le même accident.

Hum, hum, ce fameux Pedro avait sans doute la ferme intention d’effacer ses traces et ne voulait pas être retrouvé. Claude Maplède et son adjoint le lieutenant Pierre Leroy, sont venus de Toulouse et ils ont bien l’intention d’aider celui qui les a appelés à la rescousse, l’adjudant-chef Bergui. Il va falloir creuser et questionner les différentes personnes avec intelligence et discernement. En premier lieu, les hommes vont remonter le fil qui les conduit à tous ceux qui ont été en cheville avec Pedro. Des malfrats dont l’un s’est récemment évadé….et un autre proche de bénéficier d’une remise de peine. De fieffés menteurs qui essaient d’embobiner les policiers en ne disant pas la vérité.  Il faudra toute la ténacité des détectives pour cerner les tenants et les aboutissants de cette histoire et démêler le vrai du faux.

Dans ce dernier opus, Olivier Kourilsky a pris sans aucun doute beaucoup de plaisir à mettre en scène les personnages qui lui sont chers. Victor Maupas sort de sa retraite et c’est tant mieux car en électron libre, il observe, il réfléchit, et ne laisse passer aucune information. Son écriture est toujours vive, fluide, avec des pointes d’humour. Son intrigue se tient et les rebondissements sont nombreux. J’ai trouvé très intéressant que soient développées les raisons d’agir des uns et des autres. Amour, vengeance, addiction qui rendent fébriles, l’auteur nous rappelle que les hommes peuvent être fragilisés par leur vie personnelle et que leurs faiblesses sont parfois un handicap. Le contenu est parfaitement maîtrisé, pas de fausses notes, tout s’emboîte. Le lecteur se croit arrivé plusieurs fois puis il se retrouve embarqué sur une autre route, avant que tout finisse par s’éclaircir…. Les dialogues apportent du rythme à l’ensemble et cela donne une lecture très plaisante, prenante et réaliste.  


"Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonasson (Hundraåringen som klev ut genom fönstret och försvann)

 

Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (Hundraåringen som klev ut genom fönstret och försvann)
Auteur : Jonas Jonasson
Traduit du suédois par Caroline Berg
Éditions : Presses de la Cité (10 mars 2011)
ISBN : 978-2258086449
468 pages

Quatrième de couverture

Alors que tous dans la maison de retraite s'apprêtent à célébrer dignement son centième anniversaire, Allan Karlsson, qui déteste ce genre de pince-fesses, décide de fuguer. Chaussé de ses plus belles charentaises, il saute par la fenêtre de sa chambre et prend ses jambes à son cou. Débutent alors une improbable cavale à travers la Suède et un voyage décoiffant au cœur de l'histoire du XXe siècle.

Mon avis

Ma grand-mère ressemblait par certains côtés à ce petit vieux, héros de ce roman déjanté et jubilatoire malgré quelques longueurs….

Coriace l’ancien, il veut décider de sa vie et n’a pas le souhait de fêter son anniversaire. Donc, rebelle, il se fait la malle et va vivre, pour le plaisir ou pas des lecteurs, une série de situations toutes autant invraisemblables les unes que les autres. Parallèlement nous revisiterons son passé, faisant même un peu d’Histoire (avec un grand H) par la même occasion. Histoire qui sera, également réétudiée, transformée, au gré des rencontres de notre personnage principal.

Le style est « enlevé », vif, rapide. L’intérêt est assez fluctuant mais l’écriture (bravo pour la traduction !) vaut à elle seule, le détour. Citant Paasilinna (pour se dédouaner ?), l’auteur nous emmène lui aussi dans un registre décalé où le ridicule ne tue pas mais fait rire et détend les zygomatiques. Dans le monde morose que l’on côtoie parfois, ça fait du bien (et si besoin est, je rappelle que lorsqu’on rit, on gagne des années de vie ;-)


"La loi des lignes" de Hye-Young Pyun (선의 법칙) (Seoneui Beopchik)

 

La loi des lignes (선의 법칙) (Seoneui Beopchik)
Auteur : Hye-Young Pyun
Traduit du coréen par Lim Yeong-Hee avec la collaboration de Catherine Biros
Éditions : Payot & Rivages (3 Février 2021)
ISBN : 978-2743652111
240 pages

Quatrième de couverture

Sae-oh, une jeune femme vivant recluse chez son père, doit affronter son agoraphobie après que leur maison a été anéantie par les flammes. Sae-oh soupçonne un collecteur de dettes d’être à l’origine de l’incendie et prépare sa vengeance. En parallèle, Ki-jeong, une enseignante, apprend que sa demi-sœur s’est suicidée.

 Mon avis

Une couverture en clair-obscur, comme les personnages qui oscillent entre ombre et lumière. Après son titre « Le jardin », un roman remarquable et atypique, j’attendais de l’auteur qu’elle se renouvelle et me fasse découvrir une autre facette de son talent. C’est réussi.

Ici, les hommes et les femmes présentés sont des gens ordinaires, qui se sont trouvés, par un concours de circonstances mal maîtrisé, dans une situation délicate.  Ils sont seuls pour faire face et se doivent de réagir ou de se laisser couler. Le lecteur suit surtout le quotidien de deux protagonistes fait de moments de révolte, ou de lâcheté, voire de désintérêt quand tout semble se liguer contre eux.

Sae-oh vivait avec son père. Agoraphobe (on découvrira pourquoi au fil des chapitres), elle ne sortait pratiquement pas sauf en cas de nécessité. Ce jour-là, au retour des courses, elle découvre la maison brûlée. En réfléchissant, elle pense qu’un collecteur de dettes a suffisamment déstabilisé son père pour que ce dernier choisisse de se suicider. Une fois le choc encaissé, la colère grandit en elle et elle décide de se venger de cet homme qui a détruit sa vie.

D’un autre côté, Ki-jeong, une enseignante, est en mauvaise posture. Dans l’établissement où elle enseigne, un élève a abusé de sa candeur pour la déstabiliser, la discréditer. Se voyant prise au piège, la colère gronde en elle. En outre, elle apprend le décès de sa demi-sœur et veut mener une enquête pour comprendre ce qu’il s’est passé.

Ces deux femmes ont leur rage et leur désir d’éclaircir le passé comme points communs. Elles sont tributaires des autres, de leurs réponses, de leurs relations. Leur vie n’existe plus qu’à travers leurs recherches, leur besoin de savoir. Hye-Young Pyun nous démontre que la frontière entre le bien et le mal est bien mince, que l’on ne maîtrise pas tout et qu’un grain de sable peut enrayer le plus beau des mécanismes. Chacun doit alors puiser en soi pour rebondir, avoir de la ressource et essayer d’avancer coûte que coûte.

« A partir de quel moment l’intention malveillante devient-elle le mal ? Est-ce au moment où elle naît ou bien au moment où on la met à exécution ? Et au cas où l’on n’y parvient pas, le mal est-il absent ? »

Sae-oh et Ki-jeong ont été blessées par la vie, défaites. Pas aidées, ni soutenues, elles n’ont presque plus rien mais mues par une surprenante volonté, elles restent vivantes, droites. Quelle forme de vie quand tout semble se liguer contre vous ? Où aller chercher la force de croire encore en quelque chose ?

Dans ce recueil, les deux femmes évoquées nourrissent leur colère en se penchant sur ce qui a mal fonctionné dans leur passé, les pièges qui se sont refermés sur elles et qu’elles n’ont pas vu venir. Nourrir leur colère est ce qui les rend plus fortes. Malgré tout, elles restent terriblement solitaires, ne se fiant à personne, ne voulant pas montrer leurs failles. Elles observent, se taisent, réfléchissent, pèsent chaque décision.

L’écriture est détachée, pointilleuse, analysant chaque détail. Le rythme peut donner des apparences de lenteur mais il n’en est rien, tout est décortiqué pour que chaque fait soit replacé dans son contexte en lien avec les autres. L’évolution des différents individus est traitée avec finesse, c’est intéressant de voir comment des gens effacés peuvent devenir des lions sans avoir l’air.

Vraiment un écrivain à suivre de près !