"Sur les chemins perdus" de Stéphane Chaumet

Sur les chemins perdus
Auteur : Stéphane Chaumet
Éditions : Globe (11 Janvier 2024)
ISBN : 978-2383612759
144 pages

Quatrième de couverture

Après cinq ans d’emprisonnement, Karen regagne la liberté et les rues bruyantes de Bogotá. Enfermée, elle avait fini par trouver sa place, malgré la promiscuité et les injustices de cette société miniature. Une fois dehors, elle se tourne vers Sacha, un poète venu donner des ateliers d’écriture aux prisonnières. Avec lui, elle ne va pas écrire, mais parler, livrer le récit d’une vie bouleversée par la violence.

Mon avis

Court mais percutant !

En sortant de prison, Karen a contacté Sacha. Pourquoi lui ? Elle ne sait pas vraiment l’expliquer. Il avait animé des ateliers d’écriture lorsqu’elle était emprisonnée et un lien ténu, mais un lien quand même, s’était tissé entre eux. Est-ce pour ça qu’il lui avait laissé son numéro de téléphone, pour poursuivre éventuellement les séances ? Ou plutôt pour qu’elle ait quelqu’un à qui se raccrocher une fois dehors ?

Toujours est-il qu’elle envoie un sms et qu’il lui répond. Elle débarque chez lui pour partager une soupe. Et ce ne sera pas seulement un repas, elle va au fils des rencontres et des jours, vider son sac, petit à petit, par balbutiements, par bribes, car ça lui fait mal de revenir sur son histoire. Elle a une trentaine d’années mais c’est comme si elle avait vécu vingt vies.

C’est un long monologue qui nous est présenté mais il n’a rien de soporifique, bien au contraire. L’auteur a une plume sure, sensible, très juste dans le propos.  Il a fait de nombreux séjours en Amérique du Sud, a vécu à Bogotá où se déroule ce livre. Qu’a-t-il observé, vu ?

Il décrit le cheminement de Karen, les routes qu’elle a prises suite à de terribles concours de circonstances. Les choix qu’elle a faits, ceux qu’elle a subis car il ne pouvait pas en être autrement. Ses espoirs, ses peurs, ses désillusions. Son envie de vivre, d’avancer, de s’en sortir malgré les difficultés, les obstacles. Elle s’est fourvoyée, Karen, elle n’a pas toujours fréquenté les bonnes personnes mais sa volonté lui a permis de continuer même face à l’injustice. Les FARC, les paramilitaires, la violence de la guérilla, les rapports sexuels forcés, l’avortement, elle a tout connu dans des conditions exécrables, à la limite invivables. Elle a dû mentir pour survivre. Comment s’en sortir avec de tels traumatismes comme bagages ?

L’auteur a su se glisser dans la peau d’une femme, il lui prête sa voix et porte sa parole à travers ses mots, ses phrases, dans un style puissant, porteur de sens, bouleversant. Il nous montre comment la prison peut transformer en bien ou en mal. Il évoque les médias en Colombie qui ne s’intéressent aux geôles que lorsqu’il y a des mutineries ou des morts.

Cette lecture a été pour moi une claque. Stéphane Chaumet a su me transmettre des émotions très fortes à travers le parcours chaotique d’une femme attachante malgré ses erreurs. Qui n’en fait pas ? Qui pourrait se permettre de la juger ? Même la justice s’est trompée….

Ce roman est un cri.
Celui d’une femme qui hurle sa détresse, sa honte quelques fois, son besoin viscéral de vivre malgré tout. Comme si en se confiant elle expulsait tout ce qui l’a détruit pour se reconstruire enfin.
Celui presque muet de Sacha, qui écoute, accompagne, guide en toute discrétion, acceptant les sautes d’humeur, les revers de Karen lorsque l’émotion la submerge et qu’elle n’arrive plus à communiquer.
Celui silencieux du lecteur, de la lectrice, le ventre noué, les larmes au bord des cils qui espère des jours meilleurs pour cette femme….

 

"Bad Run" de Jérémy Bouquin

 

Bad Run
Auteur : Jérémy Bouquin
Éditions : du Caïman (12 Décembre 2023)
ISBN : 978-2493739124
274 pages

Quatrième de couverture

Harry se méfie de tout le monde. C'est un gendarme à la retraite, veuf, qui vit dans une ferme qu'il n'arrive plus à retaper. Pour ajouter du beurre dans les épinards, il bosse pour Lionnel, comme "détroncheur". Il assure la sécurité de parties de poker clandestines. Peinards, tranquilles, planqués dans la campagne berrichonne, qui viendrait les chercher ?

Mon avis

Voilà un roman comme je les aime. Une écriture « endiablée », vive, qui entraîne immédiatement, sans temps mort, sans descriptions excessives, dans l’histoire. Des personnages hauts en couleur qui « dépotent ». Une atmosphère ambivalente vous faisant passer de la tranquillité à l’angoisse… D’ailleurs, même lorsque tout semble calme, on sent comme une tension, plus ou moins légère mais toujours bien présente. On a le sentiment qu’une étincelle pourrait mettre le feu aux poudres et tout exploserait.

Pourtant, Harry veille. C’est un ancien gendarme, mis à l’écart dans un premier temps suite à une petite bavure, puis retraité. Amoureux de Marie, une femme rencontrée à Mayotte, ils se sont installés dans un coin perdu de France avec pour but de retaper un corps de bâtiment et d’en faire un gîte. Mais ce beau projet a dû être abandonné car Marie, malade, est décédée. Harry, seul, ne pouvait plus porter les travaux, les devis… Il a essayé mais, face à des artisans peu scrupuleux, il ne s’est pas battu…. L’envie, la fougue, n’étaient plus là, il n’y croyait plus.

Autant pour s’occuper que compléter ses finances, Harry sert un peu d’homme à tout faire à un notaire véreux, Lionnel. Ce dernier, pas courageux, pas travailleur, préfère les soirées poker, l’alcool et la drogue à son métier. Pour maintenir son train de vie, il organise des veillées cartes « sur invitation ». Il faut être recommandé et montrer « patte blanche ». Harry, qui a du temps libre et surtout qui a gardé sous le coude d’anciennes relations, sert de « détroncheur » à Lionnel. Il ne faut pas qu’il y ait une fuite sur les parties clandestines. Les joueurs choisis par Lionnel, sont « épiés » et « castés » par Harry. Discrètement, il se renseigne, observe, monte un dossier sur chacun pour être sûr qu’on peut leur faire confiance. Quand c’est bon, les clients sont récupérés par Harry (qui fait tout pour qu’ils ne repèrent pas le trajet jusqu’à la maison du notaire) et ils viennent jouer.

Parfois, Harry « ne sent pas » certains « invités » et en parle à son « patron » mais le dialogue n’est pas forcément possible. Est-ce que la situation est totalement maîtrisée, sous contrôle ? Lionnel certifie que oui, Harry en est moins persuadé….

Le lecteur attentif aura remarqué qu’Harry et Lionnel ont des « failles ». L’un comme l’autre, trop impulsifs, pas vraiment à l’écoute, ils sont capables de sortir de leurs gonds, de franchir les limites. La tension monte petit à petit. L’angoisse également car on se sent impuissant face aux maladresses des uns et des autres, face aux mensonges supposés, voire face aux non-dits.

Malgré son côté « bad boy », je me suis attachée à Harry, parce que c’est son veuvage qui l’a déstabilisé, sorti de la norme. Il aurait pu vivre autre chose, de tellement plus enthousiasmant, de plus « vivant ». On le sent « figé » dans un fonctionnement dont il ne sort pas…

Cette lecture a été très plaisante, je n’ai pas vu le temps passer, il y a de l’action, des rebondissements, une intrigue solide. L’auteur insère des dialogues qui mettent du rythme dans le texte, les événements s’enchaînent et on ne s’ennuie pas une seconde.

"Mon sous-marin jaune" de Jón Kalman Stefánsson (Guli kafbáturinn)

 

Mon sous-marin jaune (Guli kafbáturinn)
Auteur : Jón Kalman Stefánsson
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Éditions : Globe (4 Janvier 2024)
ISBN : 978-2267050288
410 pages

Quatrième de couverture

Un écrivain qui ressemble beaucoup à Jón Kalman Stefánsson aperçoit Paul McCartney dans un parc londonien, en août 2022. L’ancien Beatles est le héros de sa jeunesse, et le narrateur rêve de lui parler. Mais il lui faut d’abord préparer cette conversation, trier ses souvenirs, mettre de l’ordre dans l’écheveau d’émotions et de récits de toute sorte qu’il aimerait partager avec son idole.

Mon avis

Le récit commence par les souvenirs d’enfance d’un homme, il présente son lien avec les chansons des Beatles (dont « Yellow Submarine » qui a donné le titre à ce roman), sa relation à la religion avec « l’Éternel » présent dans son quotidien. C’était un gamin solitaire dont la mère a disparu trop tôt et pour qui la communication avec son père était compliquée. On apprend qu’il est devenu écrivain.

Et puis, on découvre ce monsieur assis dans un parc londonien, il aperçoit Paul McCartney pas loin de lui. Il s’interroge, lui parler ou pas ? Il aimerait bien mais est-ce une bonne idée ? Il pense et remontant le temps, il partage ses souvenirs, ce qu’il a vécu, sa solitude, son inquiétude, ses désirs… Il les laisse venir à lui comme ça dans le désordre, un fil en tirant un autre …

Pour combler le vide laissé par sa maman et le peu d’intérêt manifesté par son paternel, l’enfant lit la Bible, rencontre un Dieu, l’Éternel qui n’est pas toujours aussi « aimant » qu’il l’imaginait. Un peu comme son père. Il ne manifeste pas beaucoup d’intérêt pour son fils et ce dernier se questionne sur son affection…. Pour ce jeune garçon, Dieu intervient parfois mais pas forcément à bon escient, et il n’est peut-être pas celui qu’on imagine…..  « [….] en réalité le Démon qui tente d’usurper son identité. Il y parvient si bien qu’il abuse tout le monde. Ce qui signifie que depuis lors, depuis des millénaires, c’est en réalité le Diable et non Dieu qui a façonné les hommes. » Alors il cherche des réponses ailleurs.

C’est un livre sur la tristesse d’un enfant solitaire, qui se construit au fil du temps, grâce aux rencontres plus ou moins réussies. Il cherche l’amour dans le regard des autres, dans ses actes, dans sa passion pour les Beatles qui lui apporte du réconfort.

Très personnel, déstructuré, le texte peut surprendre mais il est très riche. Riche de lieux, de dates, de personnages, de réflexions personnelles qui vont de plus en plus loin au fil des pages. Certains passages sont emplis d’humour, presque jubilatoires. Lorsque l’auteur (le « héros » du livre pas Jón Kalman Stefánsson, quoique….) prend une leçon de conduite et perd tous ses moyens parce que l’assassinat de Lennon est annoncé à la radio, c’est un pur moment d’humour et même de poésie. Le moniteur d’auto-école est très en colère contre son élève qui a fait une bêtise, mais …..

« Il enfile ses lunettes et découvre Kolbrún dont la beauté et la gentillesse le changent aussitôt en ange de douceur, réduisant à néant le démon écumant et ses postillons. »

Ce recueil foisonnant, casse les codes de la temporalité, de la linéarité. Très libre, Stefánsson ose, il se confie l’air de rien sous le couvert d’une fiction. C’est un peu désarçonnant, surprenant, mais très original. Je pense sincèrement que c’est même très fort, car cette espèce de « mosaïque » en apparence sans queue ni tête est à mon avis quelque chose de parfaitement « construit » dans l’esprit de Stefánsson.

L’écriture (merci au traducteur) est tour à tour presque « philosophique », lyrique, humoristique. On sent toute une palette de styles, mais pour autant rien ne semble haché, c’est lié et fluide.

Une lecture exigeante mais une belle découverte !


"Mathilde ne dit rien" de Tristan Saule

 

Mathilde ne dit rien
Auteur : Tristan Saule
Éditions : Le Quartanier (21 janvier 2021) puis Folio Policier
ISBN : 978-2896985494
328 pages

Quatrième de couverture

La fin de la trêve hivernale approche, et Mathilde découvre que ses voisins sont menacés d'expulsion. Les recours légaux n'ont rien donné. Mathilde n'a pas toujours été travailleuse sociale. Mathilde porte en elle de sombres secrets. Mathilde ne dit rien, mais Mathilde va prendre les choses en main.

Mon avis

Un petit pavillon de banlieue, le mari est au boulot, l’épouse regarde derrière les carreaux. Elle observe une femme qui semble passer et repasser d’une maison à l’autre, elle a une combinaison de travail.  Elle s’interroge sur ce qu’elle peut faire. Et puis, la sonnette de la porte d’entrée retentit et elles se retrouvent face à face. Apparemment, l’employée a coupé les fils d’internet, la fibre, et si la réparation extérieure est faite, il faut relancer la box dans la maison. Gaëlle la croit et retourne à ses tâches ménagères. Sauf que cette intruse s’attarde, se promène à l’étage, l’angoisse monte … Gaëlle sent bien que quelque chose ne tourne pas rond et c’est le drame : des menaces pour que son conjoint paie un certain Mohammed ….

On fait ensuite connaissance avec Mathilde, une belle plante comme on dit. Elle travaille dans le social, elle reçoit ceux qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts et qui demandent une aide financière. Toute la journée à écouter des doléances, à supporter toute la misère du monde qu’elle retrouve aussi chez ses voisins… Elle veut bien aider Mathilde mais certains profitent de la situation, trichent avec la réalité pour berner le système. À côté de ça, d’autres galèrent vraiment. Elle ne dit rien Mathilde mais elle encaisse. Ras le bol également des collègues tirant au flanc ou avantageant ceux qu’elles connaissent.

Alors, parfois, Mathilde craque, le trop plein envahit tout, et elle revêt sa cape de justicière comme lorsqu’elle est allée voir Gaëlle. Qu’est-ce qui peut pousser une femme ordinaire à franchir les limites ? Quelles sont les causes de sa colère rentrée, contenue, qui éclate parfois ? Qu’a-t-elle vu, vécu pour en arriver là ?

Si ce roman démarre tranquillement, le rythme va vite accélérer. De courtes incursions dans le passé nous aident à comprendre l’histoire de Mathilde, qui a finalement bien des zones d’ombre. Elle a souffert, ramassé, et même si elle n’a pas toujours eu raison, l’injustice, elle déteste. Dans un contexte social malheureusement réaliste où chacun se débrouille comme il peut, avec les moyens du bord, les petites magouilles, la peur au ventre de finir le mois dans le rouge, d’être expulsé avant la trêve hivernale, l’auteur campe des personnages vivants, crédibles, pas toujours bien dans leur vie, ni dans leur tête.

Avec une écriture vive, acérée, par petites touches, il nous rappelle que la vie est loin d’être un long fleuve tranquille, que l’effet papillon peut entraîner de gros dommages. Si au départ, je posais le livre pour aller faire autre chose, je me suis vite retrouvée accrochée au récit. Je voulais comprendre le parcours de Mathilde, le pourquoi de ses décisions, ce qui l’avait amenée à agir ainsi. Si quelques fois, on a le sentiment que Tristan Saule va sombrer dans les clichés, il se reprend vite et une certaine forme d’humanité transpire dans son style.

Un auteur qui mérite d’être connu !

Lecture commune avec Myriam

"Un degré de séparation" de Pablo Mehler

 

Un degré de séparation
Auteur : Pablo Mehler
Éditions : Liana Levi (4 Janvier 2024)
ISBN : 9791034908455
194 pages

Quatrième de couverture

Frederic Altman, un écrivain américain ayant connu la notoriété, n’est plus en mesure d’écrire la moindre ligne et ce sans motif apparent. Des années après son effondrement créatif, pour ne pas dire son effondrement tout court, la découverte d’une vieille photo dans les affaires de sa mère récemment décédée fait remonter à la surface les questionnements non résolus sur le secret de sa filiation. La photo, sur laquelle figure sa mère avec un jeune homme, a été prise à l’époque de sa naissance. Cet inconnu serait-il son père ?

Mon avis

Frederic Altman est un écrivain en panne d’inspiration. Le trou, la page blanche, il n’y arrive plus. Il a pourtant connu une belle notoriété mais ses livres ne sont plus en tête de gondole….  Cet état a même rejailli sur son quotidien, il a une vie monotone, triste, rempli de vide, de solitude …

Sa mère est en maison de retraite et puis un jour, elle meurt. La directrice de l’établissement l’appelle, il doit récupérer ses affaires. Peu motivé, il y va malgré tout, donne tout ce qui peut profiter et s’apprête à jeter le reste. Et là, par un curieux hasard, une photo, style photomaton, s’échappe et tombe sur le sol. Frederic la regarde et constate que sur ce cliché sa mère, en compagnie d’un homme, sourit, ce qui était plus que rare. Qui était cet homme ? Que représentait-il dans la vie de sa génitrice ? Est-ce le père qu’il n’a pas connu ?

Frederic part en quête, essaie de reconstituer le puzzle de la vie de sa maman, de comprendre ce qu’il s’est passé, quels ont été les événements qui ont jalonné son parcours. Commence alors pour Frederic un long chemin qui l’emmènera des Etats-Unis à la France pour essayer d’avoir des réponses à ses questions.

D’une écriture alerte, passant du passé au présent (un chapitre sur deux), l’auteur nous présente la une relation mère/fils. Ce n’est pas un lien ordinaire, la mère ne sait pas vraiment aimer son enfant, les grands-parents sont là heureusement. Seules les discussions intellectuelles quand il est plus grand, semblent avoir de l’intérêt à ses yeux. C’est une femme qui met en permanence les émotions à distance, elle est maladroite, instable, fantasque, pas toujours sérieuse avec l’alcool et la drogue. Alors son fils se retrouve en pension, et quand les vacances arrivent, elle l’oublie… Il a malgré tout réussi à se faire des amis, surtout un qui l’aide à prendre du recul, à se faire une place parmi tous les élèves.

Les passages présentant le passé nous montrent comment cet homme s’est construit avec une mère absente, un père inconnu, des lacunes, principalement affectives, à combler en permanence. C’est d’ailleurs par l’écriture qu’il remplit cette absence. Il a tissé une histoire, en s’inspirant de la sienne, des carences, des non-dits, des silences. Alors sa mère n’a pas apprécié et quand il l’a interrogée sur son géniteur, elle n’a rien lâché.

Maintenant, elle n’est plus là et cette photo le questionne, c’est lui qui ne lâchera rien. Il commence par chercher qui est l’homme aux côtés de celle qui lui a donné la vie. Patiemment, il remonte le fil, consacrant tout son temps à cette recherche. Un pas après l’autre, il recoupe les indices, remonte le temps, relie ce qu’il apprend à ce qu’il a vécu dans le passé.

Très prenant, parfaitement construit, ce récit est intéressant. Il est représentatif de plusieurs époques, de nombreuses vies, de l’attachement entre les êtres avec les difficultés que cela entraîne, mais également les petites joies. On découvre un enfant solitaire qui devient un homme au fil des chapitres, on l’accompagne dans ses désillusions, ses espoirs, ses réussites.

Pablo Mehler signe là un premier roman prometteur, à l’écriture fluide et vive. Le style alterne descriptions, dialogues, ressentis et réflexions sur les parcours de vie qui ne sont jamais prévisibles.

Un premier roman réussi !


Basses Terres d'Estelle-Sarah Bulle

 

Basses terres
Auteur : Estelle-Sarah Bulle
Éditions : Liana Levi (4 Janvier 2024)
ISBN : 979-1034908400
210 pages

Quatrième de couverture

En Guadeloupe, les toussotements de la Soufrière font partie du quotidien des habitants de la Basse-Terre. Mais en ce mémorable mois de juillet 1976, les explosions s’intensifient, les cendres recouvrent impitoyablement la végétation et beaucoup se résignent à partir en Grande-Terre. Au cœur de cette saison brûlante, les bourgs se vident et les destins se jouent.

Mon avis

Estelle-Sarah Bulle est d’origine guadeloupéenne et depuis qu’elle se consacre à l’écriture, elle s’est « rapprochée » de la culture créole. C’est peut-être pour cette raison que son dernier roman se situe à la Guadeloupe.

C’est en 1976, au moment où le volcan « La Soufrière » menace la Basse Terre que l’auteur situe son récit. Par l’intermédiaire de plusieurs personnages (dont certains font penser à ses parents, notamment lorsque son père est revenu après une longue absence), on visite plusieurs coins de l’île.  Les habitants de Grande Terre accueillent ceux qui fuient Basse-Terre, comme on leur a demandé, à cause d’une possible éruption. Les logements, des cases, ne sont pas grands et le quotidien s’en ressent. Et que dire de ceux qui arrivent de France, qui ne retrouvent rien de leur « vie moderne »  et son pour quelques-uns, parachutés dans un univers nouveau qui les ravit et les déroute à la fois ?

Une femme, Eucate, refuse de quitter sa maison, pourtant située dans une zone dangereuse. Elle est « enracinée » dans le lieu, dans les traditions, dans le passé et on comprend aisément son refus. Attachée au folklore, elle a parfois des réactions surprenantes, à la limite de la superstition et de la crédulité. C’est très intéressant de « l’écouter ».

Pour Marianne qui vient ici pour la première fois (son mari avait fui l’île) avec son époux, qui lui retrouve sa famille, c’est un contraste perpétuel. Loin des clichés « carte postale », elle découvre des demeures sans réfrigérateur, sans confort, où tout le monde s’entasse, sans beaucoup d’intimité. C’est un gouffre par rapport à ce qu’elle vit en France. Ce qui semble « normal », facile à un endroit reste un privilège rare à un autre. La pauvreté est encore très présente en Guadeloupe.

Sur l’île, c’est la nature qui décide. Pourtant Haroun Tazieff et Claude Allègre (c’est un fait réel, habilement glissé dans le roman), se disputent sur la dangerosité du site et sur l’obligation ou pas d’évacuer certains villages potentiellement menacés. Pour information, les deux hommes sont restés fâchés, campant sur leurs positions et ça a duré longtemps. Il ne faut pas oublier que la nature décide, c’est elle qui nourrit, qui « bouge », qui « prête » ses terres….

Ici, c’est difficile de connaître une « pleine réussite », comme on en voit en France. Alors quelques-uns partent là-bas dans l’espoir de jours meilleurs, d’un travail plutôt que le chômage. Mais à quel prix ? Que laissent-ils derrière eux ? Il y a eu également ces femmes confrontées à des grossesses difficiles, voire non désirées et dont les enfants se questionnent encore sous l’œil goguenard de certains voisins.

Cette lecture est une vraie « peinture » d’une époque et d’un lieu, avec toutes les difficultés, les joies, les relations qui se nouent. C’est une excellente représentation de ce microcosme avec tout ce qui s’y joue.

Estelle-Sarah Bulle a une écriture très agréable liant descriptions précises, visuelles et événements marquants ainsi que les ressentis et émotions des uns et des autres. Son style est accrocheur, on s’attache aux protagonistes, on les accompagne un bout de chemin en voulant connaître leur devenir. Leurs portraits sont délicats, emplis d’humanité, de réalisme. Cette histoire sert à aborder de nombreux thèmes : les liens familiaux, les choix pour l’avenir, la résilience, le poids du passé, la vie dans toute sa complexité et sa beauté….

"J'ai amarré mon vélo à une étoile" de Loïc Jubin

 

J’ai amarré mon vélo à une étoile
J'ai amarré mon vélo à une étoile
Auteur : Loïc Jubin
Éditions : Les deux encres (20 Novembre 2013)
ISBN :978-2-35168-625-6
308 pages

Quatrième de couverture

Aller de Nantes à Jérusalem à vélo, de surcroît à soixante-deux ans, oui, c’est possible ! Cet exploit, Loïc Jubin l’a réalisé : 5000 Kilomètres parcourus par tous les temps et sur tous les chemins durant deux mois, onze pays traversés avec vingt-cinq kilos de bagage... et tous les aléas d’un voyage en solitaire effectué par un Occidental ! “J’ai amarré mon vélo à une étoile“ nous livre le récit complet de son périple : la préparation technique et corporelle, les incroyables et merveilleuses aventures qu’il a vécues, côtoyant l’extraordinaire et l’ordinaire, vivant parfois l’ubuesque et la démesure... Que de chemin parcouru pour arriver au Mur des Lamentations, mais le plus important n’est-il pas finalement celui à l’intérieur de soi ? Loïc Jubin nous offre à travers son expérience et son regard sur le voyage une belle leçon de vie et d’ouverture.

Mon avis


« Un homme, une chambre, un vélo »

Loïc Jubin est parti avec son vélo pour rallier Nantes à Jérusalem, comme d'autres « font » le chemin de Saint-Jacques ou la tournée des capitales en stop. Différence majeure, lui, il avait soixante-deux ans lorsqu'il s'est fixé (en accord avec son épouse, c'est important de le dire) ce challenge.

Son récit de voyage est accompagné de photographies, de dessins ou d'aquarelles qu'il a réalisés et qui sont regroupés dans un cahier au centre du recueil. C'est un texte vif, au style fluide, intéressant à lire. Il y a de temps en temps, quelques mots du vélo, qui lui aussi s'exprime sur le voyage ou plutôt sur le voyageur.

Le temps de trois cents pages et même plus encore, tant on reste imprégnés du récit, Loïc Jubin sait parfaitement et avec brio, partager ce qu'il a vécu. Au delà du contenu linéaire, il y a une réelle approche de l'histoire de l'homme à la rencontre des autres et de …. lui-même, L'auteur le souligne très justement : on revient différent de ce genre d'épopée mais en quoi ? Le chemin façonne l'individu, lui donne une substance différente. Le cycliste découvre la solitude sous une autre forme et il revient à l'essentiel : avancer, manger, trouver où dormir. Tout ceci en restant ouvert et prêt à la rencontre, celles d'un jour, d'une heure, d'un sourire mais aussi celles plus longues qui déboucheront sur de longues conversations, des échanges profonds.
Le barrage de la langue est parfois gênant mais certains gestes deviennent vite universels et la magie de la compréhension s'installe. Dans le cas d'un marcheur, d'un cycliste, on est beaucoup plus vite au contact de la population et les échanges sont de vraies richesses.

Bien entendu, tout n'est pas toujours aisé, facile à vivre, simple.
Il y a les conditions climatiques, la pluie qui s'invite parfois longuement, les routes inconfortables qui mettent le corps à mal, le stress et le découragement, les soucis avec les douanes, les responsables qui ne comprennent rien mais, tout cela, sans qu'on l'oublie vraiment, s'estompe et on oublie les galères lorsque les contacts sont positifs ou tout simplement lorsque l'étape est validée et que les kilomètres s'ajoutent aux kilomètres....

Il y a également, le stress de ceux qui restent, qui « portent » l'inquiétude car ils ne sont pas sur place, au quotidien, pour aider en cas de problèmes.... Mais avec la magie des moyens modernes : une balise pour suivre la route, un téléphone portable, un blog, le contact peut être régulier et faire du bien des deux côtés. Car notre voyageur le reconnaît : les textos, les coups de téléphone avec son épouse, sa famille, ses amis, étaient un carburant et un soutien moral énormes.

Loïc Jubin était déterminé. Il souhaitait réussir et il s'est préparé en ce sens, avec un entraînement simple et progressif. L'exploit peut donc être à la portée de tous, pour peu que l'on s'en donne les moyens et qu'on ait la force de caractère nécessaire.

Si la force physique était dans les mollets (bien mal en point certains jours malgré tout), la force morale venait aussi, sans aucun doute, de tous ceux qui ont cru en lui et qui, à distance, l'accompagnaient dans son aventure.

Chapeau bas Monsieur !!