"L'inconnu des barricades" de Pierre Mazet

 

L'inconnu des barricades
Auteur : Pierre Mazet
Éditions : du Caïman (9 Janvier 2025)
ISBN : 978-2493739216
266 pages

Quatrième de couverture

Saint-Étienne 1834, la grève des passementiers est noyée dans le sang. Dans les rues du pourtour du quartier de Chavanelle, on ramasse des cadavres. D'une impasse, les brancardiers sortent celui d'un homme dont le visage ne rappelle nulle origine connue. C'est alors que Floréal Leroux, journaliste débutant, entre en scène, s’assignant une double mission : identifier l’inconnu, afin de lui rendre, en partie, sa dignité. Et, bien entendu, trouver le coupable, car celui que policiers et politiques désignent semble arranger un peu trop le pouvoir...

Mon avis

Saint-Etienne, 1834, après Lyon, la révolte des canuts arrive dans cette ville. Il y a beaucoup de bagarres, de violence et les morts sont assez nombreux. Les brancardiers ont de quoi s’occuper. Et voilà que, dans une impasse, ils ramassent le corps d’un homme de couleur, que personne ne reconnaît.

Richement documenté, le contexte de la rébellion des passementiers est très bien amené et intégré au récit. L’heure n’était pas au dialogue, la répression était importante. On croise des personnes ayant existé. Pour quelques-unes, elles sont présentées avec plus de détails en fin d’ouvrage, ce qui nous éclaire sur ce qu’elles étaient.

C’est Floréal Leroux, jeune journaliste, qui raconte les faits. Il décrit les arrestations, l’atmosphère chargée de peur, les conditions de travail très difficiles et l’impossibilité d’obtenir des améliorations. Voyant le macchabée, Floréal décide de mener l’enquête, profitant de quelques contacts, il fouine, interroge, recoupe les maigres informations qu’il obtient. Il voudrait que cet homme soit reconnu dans tous les sens du terme. Il pense qu’il n’est pas venu à Saint-Etienne par hasard. Il veut comprendre et savoir qui il est. Son inexpérience n’est pas un frein, car finalement il ose. Il va même aller jusqu’à la capitale où il découvrira des documents qui vont l’aider, l’éclairer dans ses recherches.

Parfois, il dérange. C’est un peu comme de nos jours, le journalisme d’investigation n’a pas toujours bonne presse (c’est le cas de le dire ; -) À trop creuser, on risque de découvrir des éléments que certains n’ont pas envie de voir dévoiler. Mais il ne se décourage jamais et il continue encore et encore, usant de son charisme et de son sourire. Il pourrait devenir un héros récurrent tant il est attachant et intéressant dans son fonctionnement.

Cette histoire m’a captivée, j’ai aimé que les événements soient reliés à Monsieur Laperouse, même si tout cela est romancé. Cela intensifie, intelligemment, l’approche historique et donne une autre dimension au texte. En outre, le vocabulaire, les descriptions (je pense, entre autres, aux Rambertes), tout est parfaitement adapté, relié à la période évoquée.

À travers ce roman, l’auteur aborde plusieurs thèmes, une certaine forme de racisme, les prises de pouvoir par certains qui en abusent, le manque d’écoute et de respect des plus petites classes sociales, le travail de journaliste pas toujours bien compris ou bien considéré. Et surtout les « raccourcis » pour la police lorsqu’elle pense avoir un coupable sous la main. Ce qui est bien pratique quand c’est un individu qu’on ne supporte pas parce qu’il a tendance à vouloir protéger les ouvriers. Si on peut s’en débarrasser ainsi, c’est parfait et tant pis pour lui, au moins, il cessera ses actions !

Moi qui suis stéphanoise, j’ai vraiment apprécié que cette intrigue, inspirée de faits réels, se déroule « chez moi ». Je connais bien les lieux mentionnés (quand les rues ont changé de nom, Pierre Mazet le signale donc on ne se perd pas) et j’avançais au rythme des différentes situations exposées, revisitant ma ville.

L’écriture est de qualité, immersive, fluide. Les indices arrivent petit à petit, maintenant notre intérêt car ce qu’on perçoit donne envie de toujours en savoir plus. C’est excellent !


"Inspecteur Stilwell - Tome 1 : Sous les eaux d’Avalon" de Michael Connelly (Nightshade)

 

Inspecteur Stilwell - Tome 1 : Sous les eaux d’Avalon (Nightshade)
Auteur : Michael Connelly
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin
Éditions : Calman-Levy (11 Juin 2025)
ISBN : 978-2702194331
400 pages

Quatrième de couverture

Sur l’île paradisiaque de Santa Catalina, au large de Los Angeles, les journées sont calmes pour l’inspecteur Stilwell. Récemment débarqué de l’unité des Homicides du LAPD, il s’occupe essentiellement de cas de violences domestiques et d’ébriété sur la voie publique. La découverte du corps d’une jeune femme dans le port de la ville d’Avalon, enroulé dans une bâche et lesté, est donc un véritable choc, non seulement pour Stilwell, mais également pour les personnalités les plus notables de l’île, qui apprécient peu cette mauvaise publicité. En dépit des pressions publiques et des ordres de sa hiérarchie à Los Angeles, Stilwell va méthodiquement enquêter.

Mon avis

Le bandeau annonce : un nouveau personnage, un nouveau décor, un grand roman. L’auteur m’ayant habituée à beaucoup mieux, je mets un bémol sur le mot « grand ». Non pas que ce soit mauvais mais c’est un peu mou et il faut attendre le dernier tiers pour que le rythme s’accélère.

De plus, comme pour le titre précédent, quand je lis, dans les remerciements, le nombre de personnes (dont des écrivains « mineurs ») ayant contribué à la rédaction de ce livre, je m’interroge. Qui a vraiment écrit et quoi ? Est-ce que ceci n’expliquerait pas le fait des deux publications par an (ce qui est beaucoup pour un seul homme) ?

C’est sur l’île de Santa Catalina, au large de Los Angeles que le lecteur fait connaissance avec l’inspecteur Stilwell (il n’a pas encore de prénom). Il a été muté dans ce lieu car il est « puni » par sa hiérarchie (il n’est pas le seul, peu choisissent d’être ici), restée sur le continent, comme le collègue Ahearn, responsable du clash qui l’a isolé. Il s’est habitué, bien qu’il n’ait pas grand-chose à se mettre sous la dent en matière d’affaire criminelle. On est loin du LAPD et il s’ennuierait presque !

Mais voilà que le corps d’une femme, lesté par une ancre et enroulé dans une bâche, est retrouvé dans le port. Comme il est excellent plongeur, il peut la voir de près. En parallèle, il doit chercher qui a décapité un bison et qui a volé une statuette dans un club très sélect. Il va utiliser les deux dernières enquêtes, auxquelles il a droit, pour mener des investigations sur la morte du port (en toute discrétion, vu que c’est chasse gardée pour ceux du continent).

Pas de risque de mélange car il n’y a pas pléthore de personnages. Tout est linéaire et les liens s’installent petit à petit (sur la fin, j’ai trouvé certaines déductions un peu rapides mais bon, il doit être très intelligent). Stilwell manque encore un peu d’étoffe, mais c’est le premier tome. Un peu rebelle, pas de cadavre dans le placard, il est parfois limite avec les règles mais sans trop exagérer.

L’écriture (merci à Robert Pépin, le fidèle traducteur) est fluide. Ça se lit bien mais, au début, je pouvais poser le roman sans problème, je n’étais pas hyper captivée. C’est vraiment venu sur la fin. Le contexte de l’île, un endroit particulier (où on se déplace en bateau ou voiturette), méritera d’être approfondi. C’est un microcosme où les habitants tiennent à préserver leur qualité de vie et n’ont pas envie d’être envahis par ceux du continent. Stilwell a commencé à nouer des liens et je pense que tout ça va évoluer au fil des tomes et sans doute m’accrocher un peu plus.

Récit plaisant, aux ramifications bien pensées avec des gens qui pensent à leur intérêt avant tout et quelques-uns qui cachent bien leur jeu, cette histoire se lit tranquillement sans que ce soit exceptionnel. Même si l’atmosphère est bien retranscrite, je n’ai pas eu d’émotions décuplées, et il manque à l’ensemble un petit quelque chose pour que ce soit du « grand » Connelly.


"Honorine la maudite" de Cathy James

 

Honorine la maudite
Auteur : Cathy James
Éditions : Book Envol (12 Mai 2025)
ISBN : 978-2386840272
200 pages

Quatrième de couverture

1889, Saint-Étienne-de-Baïgorry, Nouvelle-Aquitaine.
Bouc émissaire de la société pyrénéenne, Honorine Carpentier appartient à la communauté des intouchables cagots. Accablée de haine et de mépris, elle va se battre contre les préjugés, pour devenir libre et respectée.
2020, Gruissan, Aude.
À vingt et un ans, et après la perte douloureuse de ses parents dans le terrible attentat de Nice, Caroline Delmas décide de réaliser son rêve, de redonner à sa maison de vacances de Saint-Étienne-de-Baïgorry, son lustre d’antan et ainsi d’ouvrir des chambres d’hôtes.

Mon avis

1889, dans le Sud-Ouest de la France, certains villageois ne peuvent pas vraiment se mêler aux autres. Ce sont les cagots. Ils sont isolés, méprisés, et ne vivent qu’entre eux. C’est le cas d’Honorine et de ses deux frères. Habitant à Saint-Étienne-de-Baïgorry, ils appartiennent à cette espèce de « caste ». Leur place est définie dans l’église, leur lieu d’habitation également etc. D’ailleurs, l’avenir d’Honorine est tout tracé, elle va épouser Isidore, c’est décidé. Pas par elle, mais par ses frangins, que ça lui convienne ou non. Mais la jeune femme n’aime pas cet homme et ne veut pas l’épouser. Elle ose défier les règles, elle a du caractère, de la répartie. Elle refuse sa condition. Elle est prête à sacrifier sa fierté pour sa liberté.

Évidemment, ça ne plaît pas, ce n’est pas dans la norme. Elle dérange et voilà, en outre, que ses yeux croisent ceux du fils du chatelain. Une attirance mutuelle les submerge mais elle sait bien que c’est interdit, inimaginable. Elle n’a jamais ressenti un tel émoi. Elle, la guérisseuse, qui a appris les herbes qui soignent avec sa mère, elle n’ignore pas que rien n’est envisageable entre eux. Lui, Adam, est sous le charme, subjugué par sa beauté, son charisme. Lui, le charmeur, qui multiplie les conquêtes, souhaite se poser près d’elle pour l’aimer. Mais c’est impossible. Que va-t-il se passer ? Vont-ils renoncer ? Ce serait la compromettre, prendre le risque qu’elle soit rejetée, devienne une paria et puis elle a un fiancé…

Dans la première partie de cet excellent roman, nous faisons connaissance avec Honorine, cette « cagote » un peu rebelle, attachante, pleine de vie, qui « ose ». Comme l’histoire se déroule à la fin du dix-neuvième siècle, le vocabulaire, les mœurs, le quotidien sont liés à l’époque où se déroulent les événements. Il n’y a pas de fausse note.

La seconde partie nous permet de rencontrer Caroline. La trentaine, peu sûre d’elle, elle a hérité d’une maison à Saint-Étienne-de-Baïgorry. Elle veut l’aménager en chambres d’hôtes. Elle se heurte à certains habitants du coin sans comprendre en quoi son projet est gênant. Elle revoit un homme qu’elle avait rencontré il y a quelques années et avec qui la relation n’est pas simple. Elle qui pensait s’installer rapidement et sans problème se trouve confrontée à plusieurs obstacles et soucis, chamboulée par plusieurs faits. Comment réagira-t-elle ? Abandonner, rester ? Certains lui donnent des conseils mais elle aime bien être maître de son destin….

Cette lecture a été très plaisante. Je n’avais pas connaissance des cagots, qui ont été maudits pendant huit cent ans avant que ça aille mieux (après la première guerre mondiale (dans les villages, ils ont été envoyés au front en priorité)). Cathy James s’est documentée et le côté historique de son récit est intéressant, il donne envie d’aller plus loin, de mieux connaître cette communauté. Son écriture est fluide, agréable, sans longueur, prenante. Le rythme ne faiblit pas. J’avais envie de lire pour voir ce que devenaient les protagonistes, en espérant que tout se passe comme je l’avais rêvé….


"Memento Vivere" d'Ismaël Lemonnier

 

Memento Vivere
Auteur : Ismaël Lemonnier
Éditions : Taurnada (12 Juin 2025)
ISBN : 978-2372581554
384 pages

Quatrième de couverture

Vitry-sur-Seine. Un bébé est retrouvé mort dans la cuvette des toilettes d'un bar sordide. Lucien, un flic psychorigide et proche de la retraite, et Anaïs, dernière recrue au look provocateur et au comportement borderline, sont appelés sur cette scène de crime pour le moins singulière. Découvrant que le foetus a été génétiquement modifié, les deux enquêteurs devront mettre de côté leurs différends et plonger dans les abysses de la folie humaine. En parallèle, un individu sème la terreur dans la ville avec son chien-loup en laissant derrière lui des cadavres.

Mon avis

Autant commencer tout de suite par le plus important : j’ai beaucoup aimé ce livre. Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est le duo atypique d’enquêteurs, Lucien et Anaïs. Lui, c’est le flic psychorigide, qui ne supporte pas l’imprévu, un pli sur sa chemise, un mot déplacé. Elle, c’est l’électron libre, aux mèches roses, a la langue acérée. Tout les oppose, la musique (ah les cassettes du « papy » dans la voiture), la nourriture, la façon de travailler, de parler. Leurs dialogues sont vifs, elle le bouscule, le provoque, le pousse dans ses retranchements, ne laisse rien passer. Il essaie de tout contrôler mais parfois il n’y arrive pas….

Voilà qu’on les envoie dans un bar pas très net où un bébé a été retrouvé mort dans les toilettes. L’enquête commence et ils découvrent assez vite qu’il ne s’agit pas d’un nourrisson « ordinaire ». Il a été génétiquement modifié. Qui a fait ça et pourquoi ? Et qui est la mère ? Pourquoi n’est-elle pas avec son enfant ? En parallèle, des cadavres apparaissent et chaque fois il y a un dé à côté. Plutôt bizarre ….

Toute l’équipe est sur les dents pour ces deux affaires. Et le lecteur est totalement accroché dès les premières lignes. Ce qu’on entrevoit fait froid dans le dos, d’autant plus que c’est extrêmement documenté. C’est d’ailleurs un point fort de ce récit. L’aspect scientifique est approfondi, avec des références et des explications de bon niveau, sans jamais être lassant. Cela permet de donner une « autre dimension » à cette histoire On se rapproche des questions actuelles, sur les limites de l’éthique. Jusqu’où peuvent aller les recherches médicales ? A-t-on le droit, au nom du progrès, de mettre des vies en danger, de prendre des risques non mesurés ? Lorsqu’un homme est entraîné par les avancées de ses prospections, il doit garder la tête froide, l’esprit sain pour rester dans les clous…. Mais la tentation est grande d’essayer encore et encore …

Avec une écriture fluide et très vive, l’auteur nous embarque dans un roman construit avec intelligence, des personnages aux caractères bien définis. Anaïs et Lucien ont des passés lourds qui se dévoilent par bribes, on comprend alors leur attitude, ce qu’ils montrent d’eux en cachant soigneusement leur part d’ombre. Leurs fragilités se complètent et l’air de rien leur binôme est efficace.

Le franc parler d’Anaïs, ses déductions étonnantes mais non dénuées de réflexion la rendent drôle et attachante. Elle « déménage » comme on dit mais c’est super car cela impulse un bon rythme au texte. Les investigations des différents policiers sont menées de front, chaque équipe étant sur le terrain, au bureau, se démenant pour arrêter d’une part le meurtrier au dé, d’autre part pour coincer les individus liés au décès du bébé.

On a parfois le sentiment qu’Ismaël Lemonnier part dans tous les sens, tant il y a de l’action, des rebondissements. Mais pas du tout ! Tout s’emboîte à merveille sur une cadence effrénée car il faut agir au plus vite … Il aborde de nombreux thèmes, avec doigté, sans jamais trop en faire. Si certaines scènes sont dures, elles ne sont pas « gores » et font partie des éléments nécessaires à la compréhension générale.

Une lecture captivante et prenante. Je verrai bien un retour d’Anaïs et Lucien dans un prochain titre !

"Tranquille, frérot" de James Holin

 

Tranquille, frérot
Auteur : James Holin
Éditions : du Caïman (1er Août 2025)
ISBN : 978-2493739261
358 pages

Quatrième de couverture

À Nice, le trafic de stups est aux mains des frères Berkane. L’aîné, "l’Épicier" le dirige d'une main de fer, tandis que son cadet,"Kadafix", un nain plutôt sadique, exécute les basses oeuvres. Les tontons sont légion et jouent à trois bandes tandis que les trafiquants se carottent à qui mieux mieux et que les balances finissent en barbecue sur les collines. Le major Castaneda de la gendarmerie et la commissaire Dubois de la Police judiciaire, quand ils ne se content pas fleurette, se tirent la bourre pour essayer de les cravater. Qui de la jolie flic ou du fougueux pandore arrivera le premier à serrer les deux sinistres frangins ?

Mon avis

Décoiffant, ébouriffant, drôle, et plantant des personnages hauts en couleurs, ce roman est un régal (et dire qu’il va falloir attendre le tome 2 !)

D’abord, un bon point : dans les premières pages, la liste de ceux qu’on va rencontrer et leur rôle, des fois que notre mémoire nous joue des tours, c’est bien pratique. Surtout que chez les malfrats, certains sont rebaptisés en fonction de leur physique ou de leur « profession » si tant est que l’épicier tienne « seulement » un commerce officiel. On sait bien ce que c’est « Moi, j’ai rien fait m’sieur, c’est lui qui m’a obligé à vendre de la drogue… » Ben voyons, comme si le lecteur allait tomber dans le panneau et avoir pitié de ces petits ou gros bras. Faut pas compter sur moi.

Dès les premières pages, j’ai compris qui étaient les gentils et les méchants. Mais, comme je ne veux pas d’histoire, j’ai regardé de loin sans m’en mêler, c’est mieux, non ? On ne sait jamais, une balle ou un coup de pied perdus….

Cette lecture a été une vraie détente. Malgré les coups de feu, quelques morts, le sourire ne m’a pas quittée. Ce qui m’a particulièrement plu ? Le ton libre, mordant, pétillant de dérision, d’ironie et d’humour.

« La résine lui avait rongé les muscles. Des biceps de phasmes et des pectoraux d’hippocampe montés sur des fesses de crevettes et de la guibole en fil de 0,3. »

Ce que j’ai aimé aussi ? Le rythme, pas le temps de se poser, c’est comme une partie de ping-pong avec les frères Lebrun, ça part, ça revient, revers et smash si on y arrive, sinon, gare !

À Nice, ce sont les frères Berkane qui ont le presque monopole du trafic de stupéfiants. Ce serait bien de les coincer, de préférence avec un bon chargement, histoire de se faire mousser et de montrer que les gendarmes sont les plus forts. Un indic, un utilitaire en route, deux collègues volontaires et ça devrait le faire, non ? Malheureusement, ça vire au vinaigre et le major Castaneda ( il n’est pas de la famille du célèbre gardien de but des verts) se fait remonter les bretelles ou souffler dans les bronches. Il a quand même de la chance, il ne s’en sort pas trop mal. Mais ça continue de le titiller, comment a-t-il pu se faire avoir de cette façon ? Il y a forcément une entourloupe quelque part, mais qui et pourquoi ? Il investigue, il cherche, il oublie de partager ses découvertes quelques fois …

L’auteur nous entraîne dans un imbroglio mené à une cadence folle. Des dialogues qui font mouche, des phrases qui fusent, une écriture sans temp mort, des événements qui s’enchaînent. Ça emballe et on veut savoir qui joue double jeu, qui ment, qui triche, qui manipule …

Les protagonistes ont des tripes, du caractère et se transforment rarement en lavette (sauf quelques-uns, pas très nets, qui se mettent à trembler dans leur caleçon). Certains d’entre eux font tout pour obtenir des informations, et ils n’hésitent pas à cogner pour avoir ce qu’ils veulent. Et puis, il y a ceux qui sont gouvernés par leur libido et eux, quand le boomerang revient, ils ne peuvent qu’en prendre plein les dents et on ne les plaint pas !

Un récit qui n’a été que du plaisir, vivement la suite !

"Everglades" de R.J. Ellory (The Bell Tower)

 

Everglades (The Bell Tower)
Auteur : R.J. Ellory
Traduit de l’anglais par Etienne Gomez
Éditions : Sonatine (10 Avril 2025)
ISBN : 978-2383992073
458 pages

Quatrième de couverture

Août 1976. Garrett Nelson est shérif adjoint en Floride. Lors d'une arrestation qui tourne mal, il est grièvement blessé. C'en est fini pour lui du service actif. Suivant les conseils de sa thérapeute, Hannah Montgomery, il rejoint le père et le frère de celle-ci à Southern State, en tant que gardien au pénitencier d'État. Édifiée sur l'emplacement d'une ancienne mission espagnole située au beau milieu des Everglades, la prison est censée être d'une sécurité absolue. Et pourtant... Entre un étrange suicide et une curieuse évasion, l'instinct d'enquêteur de Nelson reprend vite le dessus.

Mon avis

1976. Garrett est shérif adjoint, il vit seul et n’a pas vraiment d’obligations, son père est décédé et il n’a plus de lien avec sa mère. Alors, lorsque son chef lui demande d’aller aider les collègues, dans le comté d’à côté pour une arrestation, il ne fait pas d’histoire, il se rend disponible. Quand il rejoint l’équipe, on lui explique ce qu’un coéquipier et lui doivent faire. Rien de compliqué, tout devrait se dérouler sans encombre. Malheureusement, ça tourne mal et il est grièvement blessé à une jambe. Pour lui ce fait est d’une violence inouïe qui propage une ombre en lui, collant à la peau, assombrissant son quotidien.

« La violence avait fait irruption par cet événement, et elle avait une manière à elle de ne jamais repartir. »

Il ne peut plus exercer son métier. Sa kiné lui parle d’un pénitencier où il pourrait être gardien. Il pense que ce serait toujours, en quelque sorte, en lien avec sa précédente profession puisqu’il s’agit de faire régner l’ordre. Et il est conscient que c’est la seule chose qu’il sait faire.

Une fois embauché, il réalise que cela n’a rien à voir. Ce nouveau job l’entraîne dans les ténèbres. Il n’arrive pas à cloisonner vie privée et vie professionnelle, il se laisse « bouffer » par ce qu’il voit, ce qu’il sent (des non-dits, des magouilles, des silences…) et il n’aime pas ça. Il est démuni face à la noirceur qui l’envahit, il n’arrive pas à s’en protéger et le noir déborde sur la clarté pâle de ses journées, menaçant de l’enfouir, de l’étouffer.

Il s’interroge sur ses choix de travailler au maintien de l’ordre. Il se questionne sur des faits surprenants, notamment une évasion alors que le lieu est très sécurisé, isolé dans une nature hostile. Certains collègues joueraient-ils double jeu ? Ce qu’il croit comprendre ne lui plaît pas, pas plus que l’attitude des autres adjoints lorsqu’il essaie de les alerter.

Comme à son habitude, l’écriture de R.J. Ellory est fouillée, racée, profonde. Le traducteur a su trouver les mots précis, marquants, à la hauteur du regretté Fabrice Pointeau qui était une « pointure » dans ce milieu.

L’auteur analyse la violence sous toutes ses formes et les raisons qui peuvent pousser à des actes abominables. Qu’est-ce qui fait qu’un jour, un homme ou une femme bascule du côté du mal ? Quel mécanisme se met en place dans son esprit ? C’est quoi la valeur de la vie, d’une vie ? A-t-on le droit de tuer ? Quand et comment ? Exécuter un meurtrier au risque de faire une erreur judiciaire, est-ce juste ? Si on se trompe, que se passe-t-il ?

« Pourquoi tuons-nous ceux qui tuent pour montrer que tuer est mal ? » a dit Holly Near (militante pacifiste).

Garrett est un homme attachant, intègre, qui ne supporte pas l’à peu près. Il a besoin de certitudes, de croire en l’homme, en lui. Quand il côtoie ceux qui sont dans le couloir de la mort, il réfléchit à chaque décision prise par un individu, à chaque bifurcation possible, à ce qui fait pencher l’histoire d’un côté plutôt que d’un autre. Ses interrogations pourraient être les nôtres, c’est un homme qu’on pourrait connaître. D’ailleurs, Ellory dit : Je veux écrire des histoires auxquelles les gens pensent même en dehors du livre, et quand ils le terminent, je veux qu'ils aient l'impression d'avoir laissé derrière eux des personnes qu'ils ont appris à connaître.

Garrett est un homme ordinaire face à des situations qu’il maîtrise mal ou pas du tout car il n’est pas seul face à elles. Le lecteur passe, avec lui, par tout un panel d’émotions, de sentiments, il l’accompagne, le soutient, le plaint, est heureux pour lui, parfois.

Captivant, addictif, nous interpellant, ce récit est fort, puissant, nous poussant à réfléchir sur de nombreux sujets.


"Un bon indien est un indien mort" de Stephen Graham Jones (The Only Good Indians)

 

Un bon indien est un indien mort (The Only Good Indians)
Auteur : Stephen Graham Jones
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
Éditions : Rivages (21 Septembre 2022)
ISBN : 978-2743656218
354 pages

Quatrième de couverture

Quatre amis d’enfance ayant grandi dans une réserve du Montana sont hantés par les visions d’un fantôme, celui d’un caribou femelle dont ils ont massacré le troupeau lors d’une partie de chasse illégale dix ans auparavant. Tour à tour, ils vont être victimes d’hallucinations et de pulsions meurtrières, jusqu’à ce que l’entité vengeresse s’en prenne à la fille de l’un des chasseurs.

Mon avis

Stephen Graham Jones est né en 1972 à Midland, Texas, et appartient à la tribu Pikunis (Blackfoot). Ses livres parlent des amérindiens, de leur vie quotidienne, de leurs légendes.

Dans ce roman, parfois à la frontière du fantastique (il est fait allusion à Stephen King), il aborde, par le biais de ses personnages, des thèmes forts concernant les indiens. Le poids des traditions, les mariages « mixtes » (ici un indien avec une blanche), la vie dans et en dehors de la réserve, l’attitude à avoir face à cet autre monde, l’extérieur. Comment agir et se comporter, à l’école, au travail, avec les autres.

Il y a dix ans, quatre amis, appartenant à la même réserve, ont fait une énorme bêtise. Ils ont massacré un troupeau d’élans. Un garde-chasse les a coincés et ils n’ont pu garder qu’une femelle qui attendait un petit. Cette vision les hante. Malgré les années, le souvenir reste vivace et la culpabilité est bien présente. Il faut vivre avec et continuer d’avancer mais voici, peut-être, venu le temps de payer.

Dès les premières lignes, on comprend que ce récit ne sera pas ordinaire, qu’il faudra faire avec les souvenirs plus ou moins vrais, les peurs, les esprits qui s’égarent.

On se demande où est la frontière entre réalité et illusion. On est au cœur de l’action, on « voit » par les yeux des protagonistes et on est totalement immergé dans les événements. Cela les rend encore plus « palpables » et pour certains, plus angoissants.

L’écriture est (merci au traducteur) fluide, « pointue », décrivant avec précision chaque fait, chaque sentiment ou ressenti. C’est très immersif.

Cette lecture est un peu déstabilisante, elle ne m’a pas totalement emballée. L’auteur mêle policier, thriller et fantastique, tout s’articule petit à petit, c’est seulement à la fin qu’on comprend vraiment ce qui peut arrêter la malédiction.