Le voile des illusions de Mary Costello (A Beautiful Loan)

 

Le voile des illusions (A Beautiful Loan)
Auteur : Mary Costello
Traduit de l’anglais par Carine Chichereau
Éditions : Bourgois (22 Janvier 2026)
ISBN :  ‎ 978-2267056563
274 pages

Quatrième de couverture

En 1985 à Dublin, Anna, dix-neuf ans, tombe sous le charme de Peter, un homme plus âgé. Anna est introvertie et naïve, et l'expérience de Peter, son large cercle d'amis et sa soif d'aventure la fascinent. Le désir obsessionnel qu'elle éprouve pour lui la conduit au mariage et, finalement, à subir une trahison dévastatrice. Des années plus tard, quand Anna rencontre Karim, un Algérien au grand cœur, elle tombe amoureuse non seulement de lui, mais aussi de la religion musulmane. Les premiers temps, il lui offre un refuge et un nouvel espoir, mais peu à peu la vie d'Anna commence dangereusement à se rétrécir.

Mon avis

Anna est au mitan de sa vie et elle ressent le besoin de comprendre ce qui l’a porté, ses choix, ses peurs, ses doutes, tout ce qui l’a façonnée. C’est pour cela qu’aujourd’hui, elle écrit. Pour essayer d’expliquer pourquoi elle a agi de telle manière plutôt qu’une autre. Elle partage avec nous le chemin de sa fin d’adolescence à ses quarante-cinq ans, la construction de la femme qu’elle est maintenant.

1985. Elle est encore dans les études, presque prête à devenir institutrice et n’a que dix-neuf ans lorsqu’elle rencontre Peter, son aîné de quinze ans. Un homme mur qui l’attire irrésistiblement. Un peu repliée sur elle-même, issue d’une famille simple, cette relation lui fait découvrir un univers plus ouvert, plus « pétillant », plus libre dans le sens où elle sort, bouge et a le sentiment d’être en couple et d’avoir une place dans la société. Mais est-ce vraiment cela ? Peter, lui continue ses activités : escalade, randonnées, etc. Il peut rester plusieurs jours sans prendre de ses nouvelles. Pendant ce temps, elle est seule. Bien sûr, elle se rassure en disant qu’elle aime bien être tranquille, prendre le temps, lire… Est-il conscient de souffler le chaud et le froid, d’imposer son mode de vie ? Réalise-t-elle que le partage n’en est pas un car c’est à sens unique ? Si une question surgit dans son esprit, elle la repousse. Elle est flattée sans doute d’être accompagnée de cet homme, qui est un « monsieur ».

A-t-elle un voile devant les yeux ? Refuse-t-elle de voir, d’entendre ? Trouve-t-elle sans cesse des excuses à ce qui est lorsque ça ne lui convient pas ? Une union, c’est être deux, c’est s’accorder, c’est s’écouter, c’est décider ensemble. Bien sûr, elle est jeune, Peter est-il son mentor ? La frontière est mince entre ce qu’elle veut réellement et ce qu’elle vit. Elle ne sait plus, et à qui se confier ?

Lorsqu’on s’est trompé, est-on prêt à le reconnaître ? Anna essaie de se persuader qu’elle est heureuse mais l’est-elle ? Est-elle épanouie ? Quand trop d’interrogations, de non-dits, d’hésitations, d’acceptations, envahissent les journées, c’est qu’il y a un problème et il faut « poser les choses », dialoguer, mais si en face, la personne n’est pas « disponible » parce qu’elle considère qu’il n’y a pas de difficulté, que faire ?

Avec une écriture fine (merci à la traductrice), précise, Mary Costello nous fait pénétrer dans l’esprit d’Anna. En se mettant à sa place, elle présente ses certitudes qui vacillent, ses questions, ses prises de décision et son parcours. C’est un portrait détaillé de son quotidien, de son évolution, de sa prise de conscience … L’analyse est pointue, bien pensée, placée dans un contexte intéressant.

Le récit balaie vingt-cinq ans de sa vie. J’ai eu envie de lui dire d’ouvrir les yeux, de se secouer, de se prendre en main, d’aller voir des gens susceptibles de l’aider. Mais j’ai pensé que ce n’était pas la bonne solution. Il était nécessaire qu’elle agisse seule pour dessiller les yeux, pour grandir. Pour affirmer sa personnalité sans dépendre de qui que ce soit.

J’ai beaucoup apprécié celle lecture, le ton est juste, le style est limpide mais assez profond pour aborder ces thèmes universels que sont l’amour, la maternité, la famille, la place de la femme. C’est une belle découverte !


"Douze balles pour Marie-Thérèse" de Paul Beaupère

 

Douze balles pour Marie-Thérèse
Auteur : Paul Beaupère
Éditions : City Edition (28 Janvier 2025)
ISBN : 978-2824626314
370 pages

Quatrième de couverture

Honorable veuve, Marie-Thérèse mène une vie en apparence irréprochable. Elle joue de l’orgue à la messe du dimanche, écoute de la musique baroque et adore le Scrabble. Ce qui ne l’empêche pas de jurer comme un charretier, de fumer comme un pompier et d’apprécier une bonne partie de chasse.
Lors d’une sortie en forêt, elle est témoin d’un viol. Elle abat l’agresseur d’une balle en pleine tête avant de rentrer discrètement chez elle. Mais le commissaire Berg, qui est chargé de l’enquête, retrouve sa trace. Il lui propose alors un marché : si elle élimine douze salopards qu’il n’a pas réussi à faire condamner, il ne la dénoncera pas. Un mort par mois, pendant un an.

Mon avis

Contexte

L’Est de la France, les Vosges, un village montagnard. Les hivers y sont rudes. Les habitants du cru sont « rugueux » mais s’entraident si besoin. La nature est présente, de grandes forêts où on peut se promener avec ou sans fusil. Un endroit tranquille, au rythme paisible.

Portraits

Marie-Thérèse ou MT, veuve, âgée, indépendante, dans sa maison, fumeuse compulsive, excellente chasseuse, très précise au tir. Elle joue de l’orgue, chante avec ses copines à l’église et aime la musique baroque. Elle joue au scrabble avec un voisin, en observe un autre. Elle adapte son vocabulaire en fonction des interlocuteurs. Pas très grande, un chignon serré, roule (parfois dangereusement) avec une vieille Lada et veut mener sa vie comme elle l’entend. Délicieusement improbable, impertinente, imprévisible, impatiente.

Le commissaire Berg. Il est très très laid, il prendra sa retraite dans un an. Une carrière bien remplie. Un regret : ne pas avoir coincé tous les malfrats qui le méritaient. Un souhait : régler tout ça avant de partir en grandes vacances. Sa route croise celle de Marie-Thérèse pour une enquête.

Les voisins de la vieille dame. Deux hommes avec qui elle discute, sans toutefois tout leur dire. Ils peuvent lui donner un coup de main si elle le souhaite.

Intrigue

Notre mamie « Calamity Jane » dégomme, avec sa carabine, un violeur récidiviste. Elle était là pour un cerf mais quand elle a aperçu ce que faisait (ou plutôt ce qu’allait faire) ce type dans les bois, elle s’est occupée de lui, en bonne citoyenne (je pourrais même écrire : en bonne chrétienne qui aide son prochain car la jeune femme qui lui doit son intégrité était en mauvaise posture).
Berg comprend que vite ce qu’il s’est passé et propose un deal à MT, en échange de son silence sur le rôle qu’elle a joué dans cette mort : douze balles. Une pour chaque mois de l’année et une mission : de Janvier à Décembre, éliminer chaque fois une personne. Bien sûr, il lui garantit que ce sont des gens dangereux et mettra en place des scénarios pour qu’elle ne se fasse pas prendre.

MT n’a pas vraiment le choix mais elle décide de mener sa barque comme elle l’entend, sans suivre tous les conseils de Berg. Elle se retrouve rapidement dans des situations délicates. Elle veut tout maîtriser mais elle n’y arrive pas. Nous suivons ses aventures.

Écriture, style

Drôle, enlevé, déjanté, désopilant, le phrasé apporte le sourire en permanence. Il y a de l’action, deux affaires à suivre en parallèle, des rebondissements, de la fantaisie. C’est totalement amoral, mais tellement jubilatoire ! Des chapitres courts, sans temps mort, du suspense. Un tempo parfait qui fait que vous tournez les pages sans cesse ! Les descriptions sont très visuelles et les dialogues bien ciblés, car personne ne manie vraiment la langue de bois, surtout pas notre mémé justicière ! Les différents protagonistes sont intéressants, leurs relations sont parfois déterminantes pour la suite de l’histoire et certains ne sont pas tels qu’on les pense et c’est très bien !

Juste pour le fun : « Quelques nouvelles touches de l’antique harmonium choisirent cet instant pour quitter le monde et rejoindre violes, doucemelles et autres sacqueboutes au paradis des instruments disparus. »

Auteur

C’est son premier roman policier. D’habitude il écrit plutôt pour la jeunesse ou rédige des scénarios. Derrière un récit qui peut sembler loufoque, il livre un texte à la limite de la satire. Quel est le rôle de la justice, que faire face aux représentants de la loi corrompus, etc ? Imagination débordante mais de bon aloi !

Ressenti

J’en redemande ! Une réussite pour ceux qui apprécient la dérision, la pointe de folie, tout qui apporte un écrit un tantinet « décalé ». Je me suis régalée avec cette lecture ! Je voyais cette mamie, j’entendais ses doutes, je comprenais ses réactions. Un peu de piment dans son quotidien bien régulier, elle n’a pas résisté mais avait-elle tout mesuré ?

NB : le dernier conseil de l’éditeur, à la toute fin, a été mon ultime éclat de rire pour ce livre !


"Ceux d'à côté" de M. T. Edvardsson (Goda grannar (lättläst))

 

Ceux d'à côté (Goda grannar (lättläst))
Auteur : M. T. Edvardsson
Traduit du suédois par Rémi Cassaigne
Éditions : Sonatine (13 Janvier 2022)
ISBN : 978-2355847325
420 pages

Quatrième de couverture

À Köpinge, localité résidentielle proprette de Suède, tout le monde se connaît, et l'entraide entre voisins fait office de loi. Du moins, en apparence. Car Mike et Bianca Andersson, qui ont quitté Stockholm pour élever leurs deux enfants dans le calme de la petite ville, découvrent rapidement que leur voisinage est loin d'être aussi idyllique que prévu. Entre Jacqueline, l'ex-mannequin croqueuse d'hommes, Ola, le voisin collant au passif violent, et Åke et Gun-Britt, le couple de retraités avides de ragots, la rancoeur et les tensions ne sont jamais loin. Et le malaise monte, lentement, au sein même du couple des Andersson. Jusqu'à un accident qui va faire basculer leurs vies.

Mon avis

C’est un coin tranquille en Suède, avec des pavillons résidentiels. Certains habitent ici depuis longtemps, comme Åke et Gun-Britt, c’est d’ailleurs pour ça que chaque année, ce sont eux qui lancent la soirée des voisins. C’est important de tous bien s’entendre, de se soutenir et même de tenir propre le lotissement en passant une journée ensemble à repeindre, tailler, nettoyer.

Mike et Bianca Andersson viennent de s’installer avec leurs deux enfants. Ils ont quitté la grande ville pour être au calme. Lui, il est professeur de sport, elle est agente immobilière. Rapidement, ils font connaissance de quelques voisins, Jacqueline qui vit avec son fils, Ola qui lui est tout seul. On comprend vite que, quelques fois, les relations ne sont simples qu’en façade. Jalousies, mensonges … on épie ceux d’à côté, on interprète un geste, une parole, on médit et on transforme la vérité …

Tout pourrait aller, vaille que vaille, chacun faisant des concessions, des efforts et puis un jour, c’est l’accident et tout explose car les habitants du lotissement sont tous concernés à différents niveaux.

Le récit alterne entre avant l’accident (2015-2016) et après l’accident (2017). Trois protagonistes s’expriment, chacun en disant « je ». Il faut bien regarder l’en tête du chapitre pour savoir qui parle. Parfois, un même fait est présenté avec différents ressentis.

L’écriture est fluide (merci au traducteur). Le passage passé / présent coupe un peu le rythme mais reste intéressant car cela permet de découvrir des informations sur chaque individu. Et il y a de quoi faire ! Car, bien entendu, chacun a ses petits secrets.

L’auteur sème les doutes et le trouble en nous. On s’interroge sur différentes situations car on ne sait pas tout dès le départ.  Les rapports entre les habitants sont bien analysés et on retrouve ce qui se passe dans un microcosme où peut-être chacun cherche sa place, veut se montrer à son avantage ….

J’ai apprécié cette lecture, mais je suis un peu déçue par la fin. C’est un peu comme si je pensais « tout ça pour ça ? ».


"Méchante" de Karine Sulpice

 

Méchante
Auteur : Karine Sulpice
Éditions : Liana Levi (22 Janvier 2026)
ISBN : ‎ 979-1034911714
170 pages

Quatrième de couverture

De Violette, il ne reste pas grand-chose. Une paire de bottes en caoutchouc, la petite maison où elle vivait seule depuis la mort de son mari et un ordinateur dernier cri qui jure avec la simplicité de son intérieur. La vieille femme est morte chez elle, terrassée par un inocybe de Patouillard. Étrange tout de même, qu’elle n’ait pas su reconnaître ce champignon vénéneux alors qu’elle sillonnait la forêt depuis toujours. Bizarres aussi, ces achats en ligne de lingerie fine… Un meurtre, alors ? Les regards des enquêteurs se tournent vers Bertille, son aide à domicile, la seule personne que Violette côtoyait quotidiennement. La presse s’emballe face à l’inertie de l’accusée, qui clame mollement son innocence.

Mon avis

Violette, plus de quatre-vingts ans, vit toujours dans la maison que son mari, décédé, et elle, avaient choisie. Elle est totalement indépendante et son quotidien est sans surprise. Elle va à l’épicerie chaque semaine, le même jour, pour acheter invariablement des denrées identiques. De temps en temps, elle ramasse, en forêt, de bons cèpes pour une omelette, elle connaît bien les champignons.
Elle a une vie bien calme et régulière. C’est pour ça que l’étonnement est grand lorsqu’elle est découverte morte à son domicile et que le médecin, dépêché sur place, signale qu’elle s’est empoisonnée avec un inocybe de Patouillard, un nom infiniment drôle pour un champignon vénéneux … Que s’est-il passé ? Rien au premier abord. Elle s’est trompée, ça arrive, c’est tout.

Le gendarme Porion, plus futé que les autres, creuse tout ça et recoupe ses observations. La vieille dame avait, entre autres, acheté un ordinateur de dernière génération, commandé de la lingerie fine, ouvert une assurance vie pour son aide-ménagère, Bertille. Ah oui, elle avait une aide-ménagère., dévouée, serviable, efficace. Parce qu’il faut bien le souligner, dans ce coin du pays, on prend soin des anciens. Le conseil général avait mandaté certains de ses employés pour proposer cette prestation aux « vieux » du village. Violette, dans un premier temps, n’en voulait pas. Quelqu’un chez elle, pas question. Et puis finalement, elle s’était laissé tenter et tout avait été mis en place.

Où est le problème ? Me direz-vous. Eh bien, d’après Porion, Bertille ne semble pas nette du tout et rapidement, elle est accusée car le gendarme a repéré des incohérences. Elle se dit innocente mais ne peut donner aucune explication sur tous les faits surprenants qu’on lui signale.  On assiste alors à son procès avec des témoignages divers, les voisins, l’épicier, les experts…
Lorsque chacun s’exprime, devant la présidente du tribunal, les propos, la posture, le vocabulaire, tout est adapté et en phase ave le personnage qui parle. L’auteur a vraiment réussi à présenter des individus crédibles dans l’entourage de cette mamie. Ce qu’ils disent n’est que la vérité. Mais quelle vérité ?

Cette partie du récit est très bien faite. Karine Sulpice a été avocate et elle décrit avec précision le minutage, l’enchaînement des prises de parole, l’attitude de chacun tant devant la barre que sur les bancs de la salle. Elle n’hésite pas à égratigner ceux qui savent toujours tout mieux que tout le monde et qui ne veulent pas être contrariés. C’est réaliste, fin et très vivant (même si on parle d’une morte…)

Habilement construit (je choisis volontairement de ne pas évoquer comment), ce roman est un régal d’humour grinçant, de manipulation des situations, d’interprétation des évidences. C’est plus qu’excellent !


L’ironie est présente, juste ce qu’il faut car tout est dosé de façon subtile. J’ai vraiment apprécié l’écriture, le style, les réflexions de Violette et les pensées de la présidente. L’atmosphère, les descriptions, tout est parfait. L’auteur montre l’importance de l’opinion publique, son influence et son rôle dans les médias.

Ce livre m’a beaucoup plu. J’ai aimé le déroulé, la dérision, les protagonistes, le phrasé et le côté « Oh, ah oui quand même » qui m’a échappé à la fin !


"Morte sous X" de Guillaume Lefebvre

 

Morte sous X
Trafic d’âmes à Saint-Malo
Auteur : Guillaume Lefebvre
Éditions : Aubane (27 novembre 2025)
ISBN : 978-2487020733
236 pages

Quatrième de couverture

Léna Morel, une étudiante en mathématiques à l’avenir prometteur, voit sa vie exploser après avoir cédé à la tentation de l’argent rapide. Dès lors, les cadavres jonchent son parcours. Notamment, celui d’une jeune femme retrouvée au pied des remparts de Saint-Malo. Une morte sous X, sans identité, qui entraînera la lieutenante de police Jeanne Loric à se confronter à un milieu dont elle ignore les règles.

Mon avis

Le roman commence sur une situation effrayante : une jeune femme qui fuit, dans la nuit, à Saint Malo, seulement vêtue d’une petite robe blanche. Elle est en danger et tente d’échapper à ses poursuivants. L’atmosphère est tendue, on serre les poings, se demandant si elle va s’en sortir. On ne sait pas et c’est angoissant …

Tout de suite après, une équipe de policiers fait des relevés autour d’un corps retrouvé au pied des remparts. Ce sont des promeneurs qui ont donné l’alerte. Bien sûr, personne n’a rien vu, ni rien entendu…. Jeanne Loric, lieutenant de police, récemment sortie de l’école, fait partie des enquêteurs. Elle est bouleversée par les premières constatations et par ce qu’elle observe. Certains de ses collègues ne sont pas tendres avec elle et se moquent.

Quelque temps après, Lou, une jeune femme, se présente au poste pour signaler qu’une amie à elle a disparu et qu’elle est très inquiète. Tous ces événements sont-ils liés ? Les policiers ne savent plus où donner de la tête, d’autant plus qu’ils essaient de stopper des trafics de drogue et de coincer les commanditaires. Certains malfrats se servent des bateaux et des dockers pour des livraisons en toute discrétion.  

Les investigations s’annoncent compliquées. Avec sa sensibilité féminine, Jeanne voudrait qu’on se concentre sur la jeune femme qui ne répond pas aux messages de son amie. Mais ses coéquipiers, des hommes, des vrais (ce sont eux qui ont tendance à le croire et faire un peu les machos) veulent s’occuper d’autre chose. Cela provoque quelques tensions et rien n’est simple. Leur patron, qui souhaite être plutôt tranquille, n’apprécie pas que ce ne soit pas fluide et voudrait que tout aille plus vite.

Jeanne ne veut pas lâcher et un arrêt maladie lui donne un peu de temps libre. Ce qu’elle découvre est grave … Et difficile à gérer seule.  Elle doit réfléchir, avancer petit à petit, ne pas se mettre qui que soit à dos.

Dans ce roman, Guillaume Lefebvre aborde plusieurs thèmes : la précarité estudiantine, les trafics de drogue, le rôle des indics pour la police, les relations humaines dans un groupe de travail, les jeux de pouvoir, etc. Il s’est beaucoup renseigné sur ce qu’il évoque, il a lu des témoignages, écouté des spécialistes … Cela donne du corps à son récit, avec un aperçu de certaines situations. Comme tout se déroule à Saint-Malo, le vocabulaire maritime émaille le texte. Il a été capitaine de navire, il sait de quoi il parle et les mots sont ciblés et précis.

Les chapitres assez courts et les rebondissements maintiennent un bon rythme. Le suspense va crescendo. Je me suis attachée à Jeanne et j’avais peur pour elle. Les différentes intrigues sont menées de main de maître et l’ensemble est parfaitement équilibré.

Un très bon polar, un peu plus noir que les livres précédents du même auteur mais tout aussi prenant !


La villa aux étoffes - Tome 2 : Les filles de la villa aux étoffes d'Anne Jacobs (Die Töchter der Tuchvilla)

 

La villa aux étoffes - Tome 2 : Les filles de la villa aux étoffes (Die Töchter der Tuchvilla)
Auteur : Anne Jacobs
Traduit de l’allemand par Corinna Gepner
Éditions : Charleston (9 Novembre 2020)
ISBN : 978-2368125540
630 pages

Quatrième de couverture

Augsbourg, hiver 1916. Trois ans se sont écoulés depuis le jour où Marie a frappé pour la première fois à la porte des Melzer. Seulement trois ans... et pourtant tout a changé. Si la jeune femme est à présent l'épouse de Paul et la maîtresse des lieux, l'heure n'est plus à la fête dans la somptueuse demeure transformée en hôpital militaire. Les hommes ont rejoint le front, femmes et domestiques œuvrent jour et nuit aux côtés des blessés et Marie se consacre à la gestion de l'usine familiale, dont elle découvre avec stupeur la situation critique. Alors que s'éloigne un peu plus chaque jour l'espoir de voir Paul revenir rapidement de cette guerre terrible et que le destin de toute la famille repose sur ses seules épaules, Marie se sent vaciller.

Mon avis

Tome 2 de cette saga familiale, ce livre est plus étoffé que le premier. Les problématiques ont de la consistance, les personnages secondaires sont plus nombreux et moins « lisses » et le contexte historique, bien développé, apporte « un fond » intéressant.

Il est toujours agréable de retrouver des personnages auxquels on s’est attaché. En trois ans, beaucoup de choses ont changé. Marie arrivée comme fille de cuisine, est maintenant l’épouse, heureuse et épanouie, de Paul, le fils de la maison. Elle s’entend bien avec les deux sœurs de ce dernier et avec ses beaux-parents.

La guerre est arrivée et il faut faire face. Marie a du tempérament et elle aimerait aider son beau père dans l’entreprise familiale mais difficile pour lui d’accepter sa présence…. Son époux lui manque, la transmission du courrier est aléatoire et il est nécessaire de garder le moral. Elle est forte et c’est un beau portrait de femme !

Comme souvent avec ce genre de roman, quelques faits sont prévisibles parce que ça fait partie des éléments indispensables à un bon récit historique, romanesque et sans prise de tête.

Mais il faut reconnaître le travail de fond de l’auteur. Elle s’est documentée sur la période évoquée, les conditions de vie, de travail, les communications, tout ce qui peut donner de la crédibilité à son texte.

J’ai beaucoup aimé ce titre et je continuerai d’ici cette série d’ici un mois ou deux.

NB : Un rappel des personnages, en début d’ouvrage, serait une bonne idée.


"Quand même" d'Olivier Zarrouati

 

Quand même
Auteur : Olivier Zarrouati
Éditions : Cherche Midi (22 Janvier 2026)
ISBN : 978-2749185262
434 pages

Quatrième de couverture

Quand Jean-Dominique Dauffarges, patron charismatique d’une PME, devient tétraplégique après un accident de voiture, son épouse Blandine se retrouve propulsée à la tête de l'entreprise. Alors qu'elle tente de sauver la société familiale, elle doit faire face à une épreuve plus déchirante encore : désespéré par la tournure qu'a prise sa vie, son mari a convaincu un ami médecin de l'aider à mettre fin à ses jours. La tentative échoue, le laissant dans un état végétatif. Mais Blandine doit continuer à se battre sur tous les fronts pour préserver sa famille et son usine.

Mon avis

L’orgueil des Dauffarges

Lui, c’est JoD, le patron, celui qui a repris l’entreprise après son père, celui qui connaît tous les rouages, qui sait négocier avec le banquier, les clients, les fournisseurs, qui est présent auprès des employés mais juste ce qu’il faut sans empiéter sur le rôle de chacun. Il connaît la valeur du mot confiance. Il a tout en tête, pas forcément sur le papier, mais, de toute façon, il gère de main de maître.

Blandine, c’est son épouse, plutôt dans l’ombre de cet homme charismatique, elle est la « femme de… ». On la connaît mais elle reste à sa place, s’occupe de la maison et des enfants, deux adolescents avec les problématiques de cet âge vers le passage à l’état adulte.

Lorsque JoD perd le contrôle de sa voiture, c’est l’accident et le diagnostic direct et cruel : tétraplégique. Seule la tête fonctionne, il peut penser, parler, mais pour tout le reste, il doit être assisté même pour un banal coup de fil ! La famille explose, chacun cherche sa place.

Blandine hésite sur la marche à suivre, mais il lui paraît essentiel de maintenir la firme à flots. Est-elle légitime ? Peut-être pas. À elle de le devenir, elle n’a pas le choix, être efficace, crédible, assurer les commandes donc les emplois… Qu’on la regarde de haut ou pas, qu’on doute d’elle, qu’on l’aime ou qu’on la déteste, un seul mot d’ordre : tenir, faire face. Elle doit enregistrer les informations au plus vite, avoir une main de fer dans un gant de velours

Et son mari ? Bloqué dans ce corps qu’il ne maîtrise plus, que fait-il ? Veut-il l’aider ou pas ? La laisser se débrouiller et faire ses preuves ? L’accompagner dans ses réflexions pour sauver la boîte ? Est-il profondément révolté face à son état ? En colère contre son impuissance ? Ces deux-là peuvent-ils encore communiquer et se comprendre ? Elle à courir sur tous les fronts, et lui coincé sur un lit ? Et que dire à tous ceux qui demandent des nouvelles, de quoi sera fait l’avenir, que répondre ? Et leur amour dans tout ça ? 

Un petit bout de femme dans un monde d’hommes avec ses codes, que doit-elle faire ? Sont-ils, tous, comme des loups, à attendre qu’elle s’effondre pour récupérer la meilleure part du butin ?

Ce roman est magnifique, il nous renvoie de nombreuses questions. Il présente une famille ordinaire, qui se retrouve face à un fait terrible. Cela oblige chacun à explorer des pistes, des facettes de sa vie, mais aussi de la vie en général. Qu’est-ce que la dignité humaine ? Est-ce qu’on la perd quand on est comme JoD, dépendant pour chaque geste du quotidien ? La personne, confrontée à ça n’aura plus jamais la place qu’elle avait avant, quelle est celle qu’elle veut, peut avoir et qu’on veut, peut lui donner ? Et si JoD demande à mourir ? Quel est le cadre légal ? Les textes écrits sont interprétables …. Comment être en paix avec tout ça ?

Aucun membre de la famille ne sortira indemne de ce qui est arrivé au père, les relations seront transformées, les personnalités évolueront. Tout sera bouleversé et chacun se remettra en cause : ai-je bien fait ?

L’écriture d’Olivier Zarrouati est pour moi frappante de justesse. L’auteur a réussi à trouver le bon équilibre, il n’en fait jamais trop. Les personnages sont humains dans leur faiblesse et leur force. J’ai vécu avec eux au jour le jour, je sentais chaque interrogation, chaque angoisse, chaque peur, chaque mini victoire. Je tenais la main de Blandine, je la portais dans mes pensées, puis je revenais vers les autres … J’étais en apnée, totalement immergée dans le récit.

C’est une histoire tellement vraie, tout donne matière à réfléchir, débattre, discuter, partager ses idées, écouter celles des autres….

Coup de cœur !


"Reste l'océan" de Marie Pointurier

 

Reste l’océan
Auteur : Marie Pointurier
Éditions : Liana Levi (15 Janvier 2026)
ISBN : 979-1034911660
162 pages

Quatrième de couverture

Béa promène son regard sur l’océan. Elle, qui passe ses vacances dans les Landes depuis l’adolescence, n’a jamais osé rejoindre les surfers qui filent dans les rouleaux. Son amie lui suggère d’essayer. Essayer ? Béa pense instinctivement qu’à quarante-cinq ans, il est trop tard. La tentation est pourtant forte maintenant qu’au mitan de sa vie, les choses se sont posées : ses filles sont grandes, sa carrière stable, son mari occupé. Un irrépressible élan vital fait tomber ses hésitations. Virgile, un jeune voisin, propose de la guider. Une fois dans l’eau, face à la beauté des éléments, une brèche s’ouvre. Désormais, ces moments d’euphorie occupent tout son temps, toutes ses pensées. Béa ne se coule plus dans le rythme familial ou les contraintes professionnelles : tous ses points d’appui cèdent face à son envie de liberté.

Mon avis

Il est là, vibrant, vivant, calme ou tumultueux, imprévisible parfois, indomptable, mais beau et majestueux. Lui, c’est l’océan. On l’aime ou pas. Mais on ne peut pas l’ignorer lorsqu’on vit près de lui.

Béa, quarante-cinq ans, est mère de famille, un mari, des jumelles, un boulot prenant. Et depuis longtemps des vacances dans les Landes. Une maison où elle est bien, où elle se ressource, avant de repartir sur Paris, la grande ville, la pression, les collègues. Mais c’est comme ça depuis toujours alors pas vraiment le choix.

Et puis un jour de congés, une envie irrépressible, presque une « obligation », impossible à calmer, difficile à expliquer, les vagues l’appellent, l’attirent. Depuis quelque temps, elle les regardait ces jeunes qui surfaient, qui prenaient du plaisir, jouant des flots, mettant leur corps à l’épreuve, s’épanouissant sur chaque spot. Elle est tentée. Pour une fois elle a le souhait de s’écouter.

Elle hésite, elle sait bien ce qu’elle va entendre, les « à ton âge ? tu crois que c’est une bonne idée ? et si tu te blesses ? et puis tu n’es pas entraînée… » Dans un premier temps, c’est comme un jeu, un pari, un brin de folie, un pied de nez à tous les bien-pensants. Elle se décide : elle va prendre des cours.

Et c’est le déclic. Non seulement, elle se passionne pour ce sport, mais elle devient totalement accro. La moindre occasion est mise à profit. Elle surfe et se lie avec Virgile, le fils des voisins. Il a bien grandi, son corps s’est modelé. Elle l’écoute, le suit.

Lors du retour en ville, elle nage, elle cherche à être plus résistante pour les futures sessions de surf.  

« Ne comptaient que le bassin de natation, la projection vers l’été à venir, le besoin de s’occuper de son corps. Pas pour qu’il soit mince ni même tonique, mais pour qu’il soit fort et qu’il soit son allié quand l’océan la malmènerait. »

Au bureau, on s’interroge sur ces heures de sport entre midi et deux. À la maison, son époux et ses filles se questionnent.

C’est un point de bascule au mitan de sa vie, pas seulement une parenthèse. Elle saisit vite que revivre les bons moments de surf ne lui suffit plus. Elle est dans l’urgence de surfer encore et encore. Quand elle est sur sa planche, ses sens et ses muscles sont en alerte. Les sensations de son corps dominent, l’océan lave toutes ses pensées négatives. C'est compliqué d'expliquer une passion, de mettre des mots sur ce feu qui vous consume, qui vous dévore de l’intérieur, qui vous emmène dans un univers où vous vous sentez, enfin, à votre place. Pourquoi se justifier lorsqu’on sait que les autres auront du mal à comprendre ?

Béa assume ses choix, reprend sa vie en main. Elle s’autorise à vivre cette exaltation, à écouter son cœur, à vivre ses rêves sans se préoccuper du regard des autres, du poids de la famille et du travail sur ses épaules. Ce choix qui la rend heureuse a ses contreparties, elle sait ce qu’elle risque de perdre, est-elle prête ? Que va-t-elle faire ?

C’est avec une écriture lumineuse, poétique, sensuelle, que Marie Pointurier rédige son récit. Elle montre l’évolution de cette femme, qui se découvre « amoureuse » d’un sport qui devient un élément indispensable de son quotidien. Elle en a besoin comme de l’air qu’elle respire. Le surf, l’océan la nourrissent. Les descriptions sont très fines, immersives. Moi qui aime l’océan, « j’y étais », je le voyais, je sentais le vent, les embruns, je l’entendais gronder …

Un premier roman magnifique !


"Les lutins diaboliques" de Greg, Azara, Bob de Groot

 

Les lutins diaboliques
Auteurs : Greg (texte), Azara (dessin), Bob De Groot (scénario)
Éditions : du Lombard (6 mars 1997)
ISBN : 978-2803612451
52 pages

Quatrième de couverture

Imaginez une route traversant la lande. Roulant sur cette route, imaginez une voiture conduite par le plus "british" et le plus futé des détectives depuis Sherlock Holmes. Ce qui se passe dans cette contrée dépasse toutefois l'imagination : des gnomes malfaisants écument la région et terrorisent la population ! Seul un Clifton peut élucider ce mystère et débarrasser l'endroit de ces épouvantables petits monstres qui font des grimaces horribles et tout à fait inconvenantes !

Mon avis

L’aventure de Clifton avec les lutins diaboliques s’arrête en page 32. Il y a ensuite quatre petites histoires. Cela fait donc cinq scénarios (scenari) pour un seul album. Si le flegme britannique et l’humour pince sans rire de Clifton sont toujours présents, le développement de chaque historiette n’est pas très recherché. Cela reste assez basique.

Les vignettes m’ont semblé plus petites, le dessinateur n’étant pas le même, c’est peut-être pour ça.

Je n’ai pas autant ri que d’habitude, je suis un peu déçue même si j’ai partagé un bon moment avec ce détective amateur et sa gouvernante !


"Dix-sept" de Mikaël Alex

 

Dix-sept
Auteur : Mikaël Alex
Éditions : Jarjille (1er Mars 2010)
ISBN : 978-2918658115
12 pages

Pas de quatrième de couverture

Mon avis

Mikaël Alex est un auteur et dessinateur stéphanois qui publie également sous le nom de Pizar.

Dans cette mini bande dessinée, il présente une jeune femme sur la plage. Elle s’éloigne avec un bateau pneumatique pour bronzer tranquillement un peu loin du rivage.

Seule la couverture est en couleurs. À l’intérieur, les dessins sont en noir et blanc, les vignettes de taille inégale en fonction de l’importance de ce qu’elles représentent.

Parfois le croquis se concentre sur une partie du corps.

C’est épuré et très expressif et la chute est excellente !


"À propos de Nora" de Kristin Koval (Penitence)

 

À propos de Nora (Penitence)
Auteur : Kristin Koval
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié
Éditions : Sonatine (8 Janvier 2025)
ISBN : 978-2383991731
464 pages

Quatrième de couverture

Julian Dumont, brillant avocat new-yorkais, revient dans la petite ville de montagne où il a grandi, au cœur du Colorado. Il est là pour aider sa mère, Martine, avocate respectée proche de la retraite, à défendre Nora Sheehan, une adolescente accusée d'avoir tué son propre frère. Les Dumont et les Sheehan se connaissent bien. Trop bien, même. Une histoire tragique unit les deux familles. Si elles ne se fréquentent plus depuis un drame survenu une vingtaine d'années auparavant, elles vont désormais devoir unir leurs forces pour comprendre Nora et la défendre. Mais les raisons pour lesquelles celle-ci a tué son frère demeurent obscures et la jeune fille s'enferme dans un étrange mutisme. Alors que le système judiciaire s'apprête à sceller le sort de Nora, des secrets enfouis depuis trop longtemps remontent bientôt à la surface.

Mon avis

Nora est une jeune adolescente et elle vient de tuer son frère dont elle était très proche (à peine un an les sépare) avec l’arme à feu de leur père. Elle l’a sortie du coffre et a tiré. Qu’est-ce qui a pu motiver un tel acte alors qu’ils s’aimaient et grandissaient tranquillement auprès d’Angie et David, leurs parents ? Pourra-ton jamais comprendre, expliquer, connaître les raisons de cet assassinat ? Car il faut bien appeler les choses par leur nom, elle est une meurtrière. Consciente ou non de ce qu’elle a fait ?

« Mais de nos jours, une fois que quelqu’un est accusé, tout le monde se précipite pour juger : c’est la présomption de culpabilité qui l’emporte. »

Martine, une connaissance de la famille, avocate proche de la retraite, est sollicitée pour assurer la défense de l’ado. Prenant l’affaire très au sérieux, elle demande à Julian, son fils, avocat lui aussi mais loin de là, à New-York, de venir l’épauler. Il accepte, sans se douter des remous que sa présence va entraîner. En effet, il est parti du Colorado, il y a une vingtaine d’années suite à un drame qui a mis à mal les relations entre les deux familles.

Le récit alterne le passé (où on découvre les adultes quand ils étaient jeunes) et le présent, avec la préparation, plus que délicate, du procès de Nora. Aux Etats-Unis, les prisons ne sont pas adaptées à des mineurs, ils peuvent être jugés dès quatorze ans comme des majeurs en fonction de la gravité du délit. De plus, la façon dont le système le système les traite ne fait qu’aggraver leurs problèmes au lieu de les aider. Il est donc nécessaire que les défenseurs de Nora anticipent et discutent avec elle, ses parents et le juge pour que tout soit réglé en amont.

Pour sa mère, c’est terrible, peut-elle pardonner à sa fille d’avoir tué son fils ?

« Le pardon n’a jamais été pour elle un but à atteindre au terme d’un processus ; il n’a jamais été une technique qu’elle devait apprendre, à laquelle il lui fallait s’entraîner. C’était un don reçu. »

Qu’a-t-elle raté pour qu’un événement comme celui-ci vienne détruire les rapports familiaux ? Elle s’interroge, s’en veut, ne sait pas comment agir avec Nora, ne sait pas que lui dire …

Les protagonistes n’ont pas le choix, la vie continue avec des relations tendues entre les uns et les autres, des questions, des non-dits, des secrets qui affleurent puis sont découverts…

Le geste de Nora a un impact considérable sur chaque personne, le poids n’est pas le même mais ce qu’elle a fait exhume le passé que chacun avait mis soit sous le tapis, soit derrière soi, s’efforçant de continuer à avancer … personne ne ressortira indemne ….

Ce récit montre les failles de la justice aux Etats-Unis, mais il développe également d’autres thèmes : la résilience, l’amour, l’amitié, la communication dans les couples, le mensonge, les conséquences des décisions que l’on prend.

L’auteur a choisi, volontairement, de ne pas donner certaines réponses, pour que le lecteur entre en réflexion et aille plus loin que la découverte d’un nouveau roman. J’ai trouvé cela subtil et intelligent. Son écriture (merci à la traductrice) explore les ressentis au plus profond de chaque individu. C’est très réaliste car le texte parle de la vie avec ses hauts, ses bas … C’est une très belle découverte.


"Le dernier roi de Marettimo" de Grégoire Domenach

 

Le dernier roi de Marettimo
Auteur : Grégoire Domenach
Éditions : Christian Bourgois (8 Janvier 2026)
ISBN : 978-2267056716
272 pages

Quatrième de couverture

Deux hommes se retrouvent après de longues années sur une petite île sicilienne. Ils furent autrefois les meilleurs amis du monde, quand Lorenzino venait passer ses vacances d'été à Marettimo où vivait Cesare. Mais un jour, Zino, comme on l'appelle, se trouve mêlé à une affaire de contrebande qui l'oblige à quitter précipitamment l'Italie. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il s'installe en France, le pays d'origine de sa mère, où Lorenzino devient Laurent. Il se construit une nouvelle existence sans jamais se retourner. Sans même faire signe à Cesare - jusqu'au jour où, cinquante ans après son départ de Marettimo, il éprouve le besoin de revoir son ami d'enfance pour lui confier ce qu'il a fait de sa vie…

Mon avis

Treize kilomètres carrés, à peine cinq cents habitants, c’est l’île de Marettimo, de l’archipel des Égades, en Sicile. Les ruines du château de Punta Troia, des gosses qui s’amusent : Pippo, Zino, Cesare -les rois-. Dans leur jeu, ils ne peuvent qu’être des rois, réussir leur vie, réussir dans la vie. Zino ne vient que l’été, pour les vacances et son ami c’est Cesare. Ces deux-là, grâce à un homme qu’ils croisent, découvrent le jeu d’échecs. S’affronter devient vite une passion dévorante. Trouver les meilleures stratégies, les coups les plus subtils. Ce besoin de jouer restera présent même lorsqu’ils seront séparés.

Ils sont nés dans les années 20. L’un est un enfant du cru, l’autre un vacancier. Leur lien est fort, mais pourtant à l’adolescence, Zino part et ne revient plus. La guerre arrive, le temps passe. Au début, Cesare pense que son ami reviendra puis sans nouvelles, il comprend que ce ne sera pas le cas. Lui, il reste sur place. Célibataire, il pêche, dessine. Cela lui convient.

« Pêcheur, ce fut mon métier, et comme tous les pêcheurs de ce monde, je n’ai jamais rechigné devant la difficulté de ce labeur, mais sans la sculpture, sans le dessin, je dois concéder que je n’aurais pas survécu bien longtemps. »

En mai 1988, une visite bouscule ses habitudes. Maurice, le fils de Zino, lui dit que ce dernier est à Marettimo et qu’il veut lui parler. Près de cinquante ans se sont écoulés, sans contact, ont-ils encore quelque chose à se dire ? Que va leur apporter cette rencontre ? La seconde guerre mondiale (et ce qu’a été leur quotidien à ce moment-là) n’a-t-elle pas laissé de douloureuses séquelles ?

Le présent n’est pas l’élément essentiel de ce récit. Rapidement, on part dans le passé et Zino nous raconte son histoire. Son cheminement n’a pas été linéaire, il a parfois fait des choix qui l’ont emmené sur des chemins de traverse. Parler de sa vie avec son vieux copain est l’occasion pour lui de revenir sur ses décisions, sur ce qui l’a obligé à bifurquer même s’il ne le voulait pas. Il s’est construit tout au long de ses années. Oui, tout aurait pu être différent mais avec des si on refait le monde…. Quand on revient à Cesare, on a son regard acéré sur Zino et sur lui-même, ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils auraient pu être.

On a tous, à un moment ou un autre, été écartelé entre deux options, sans avoir le temps de tout peser. Zino, Cesare, se sont retrouvés dans cette situation et avec le recul, ils analysent tout ça.  C’est un magnifique roman sur l’amitié, la famille, le deuil, la résilience, le pardon, la réconciliation avec soi, avec les autres, le temps qui passe … Comme ils sont à Marettimo lorsqu’ils discutent, et que l’auteur évoque les paysages, l’atmosphère, ça allège le poids des mots. Comme si échanger au plus près de la nature, là où leur amitié a commencé, donnait une autre dimension à leurs propos, leur permettant de mettre à distance la souffrance, les erreurs …

L’écriture intimiste de Grégoire Domenach est délicate, il ne se pose jamais en juge, en censeur, il parle des hommes, de leurs blessures, de leurs bonheurs, de tout ce qui leur a permis de grandir pour s’accomplir. Rien n’est anodin, un rendez-vous peut tout bouleverser et modifier le cours de la destinée.

J’ai été conquise par le style, le contenu, c’est une merveilleuse lecture.


"Skeleton" de Tony Sandoval

 

Skeleton
Auteur : Tony Sandoval
Traduction de Flavien Girard
Éditions : Jarjille (10 Septembre 2013)
ISBN : 9782918658351
12 pages

Quatrième de couverture

Deux jeunes garçons projettent d'installer une antenne géante qui leur permettrait de capter leur émission favorite, Dino Warriors.

Mon avis

Tony Sandoval est scénariste et auteur de bandes dessinées, il est mexicain.

Dans cette mini BD, en noir et blanc, aux dessins crayonnés, il met en scène de jeunes enfants. Ils veulent regarder une émission conseillée par un copain. Leur télévision ne capte rien et ils décident de construire une antenne.

Mais ils nous entraînent rapidement dans leur univers un tantinet ésotérique. C’est juste un peu décalé, ce qu’il faut pour rêver.

Les personnages ont des têtes un peu grosses pour leur corps, ils sont ainsi facilement repérables. L’auteur a vraiment un style très personnel. Le trait de crayon (ou de plume ? je me suis posée la question) est très fin. Il donne du mouvement et amplifie le geste ou l’événement.

J’ai été fascinée par la pureté des tracés, par tout ce que l’auteur a pu présenter simplement comme ça. J’en serais bien incapable !



"Le Roi du silence" de Claire Favan

 

Le Roi du silence
Auteur : Claire Favan
Éditions : Harper Collins (6 Mars 2024)
ISBN : 9791033916109
370 pages

Quatrième de couverture

Il y a Alex, orphelin de mère et fils de flic. Et puis il y a Jules, élevé par une femme seule auprès de sa sœur handicapée. Deux cousins unis par un lourd secret. À moins de quinze ans, ils portent deux morts sur la conscience : celles d’une jeune conductrice et de son bébé. Un coupable : Jules. Mais, parce qu’il l’a bêtement poussé à commettre l’irréparable, Alex s’est mis en tête de le protéger Alors, quand deux ans plus tard, au cours d’une soirée alcoolisée, les deux garçons se retrouvent avec le cadavre d’une camarade de lycée sur les bras, c’est au père d’Alex de faire disparaître les preuves. Une décision qui lui coûtera cher.

Mon avis

Avant de commencer, je trouve que la quatrième de couverture en dit trop. C’est vraiment dommage.

Deux cousins adolescents se cherchent et se tournent autour. Alex vit avec son père, flic et veuf. Jules habite avec sa mère, divorcée, et sa sœur handicapée. Ils échappent à leur quotidien en relevant des défis, parfois stupides. Ils se jalousent. L’un prend plus de place que l’autre mais ce n’est pas si évident qu’on l’imagine.

Le silence est leur complice, mais il détruit leur relation. Ils grandissent chacun de leur côté. Et des années plus tard, une policière, chargée d’une enquête, fait leur connaissance. Elle essaie de comprendre les rouages de ce qui les sépare, de ce qui les unit.  Elle veut savoir qui ils sont vraiment, pas ce qu’ils montrent. Elle veut aller derrière le masque…

Beaucoup de violence dans ce roman, quelques invraisemblances, tout cela m’a dérangée, je n’étais pas à l’aise. C’était trop parfois. Je me disais : encore, ce n’est pas un peu exagéré ?

Je reconnais que l’écriture est addictive, le suspense présent, la tension également. Les chapitres courts, les rebondissements nous entraînent au cœur de la noirceur humaine. On découvre ceux qui luttent pour rétablir la vérité, ceux qui manipulent les faits ou les personnes pour les mettre de leur côté. Tout ceci est bien pensé. Cela a permis de rééquilibrer mon avis sur ce récit.

L’idée de parler de l’origine du mal, du pourquoi on devient un être sans foi ni loi, est intéressante mais je pense que cela aurait pu être développé différemment.

Oui, c’est prenant, oui, on veut savoir mais il m’a manqué un petit quelque chose. De la profondeur, des personnages plus crédibles, une analyse psychologique plus fine…..

Je ne regrette pas ma lecture mais je ne reviendrai pas vers cet auteur tout de suite.


"Les années souterraines" de Hugo Lindenberg

 

Les années souterraines
Auteur : Hugo Lindenberg
Éditions : Flammarion (7 Janvier 2026)
ISBN : 978-2080427656
272 pages

Quatrième de couverture

"L'enfance, ce chemin de ronces, je m'en suis extirpé avec tant de hâte. Elle réside tout entière, images, goûts, sensations, entre les parois de cet immeuble du quinzième arrondissement de Paris, chez mon père, où j'ai croupi dix ans, du jour de la mort de ma mère à mes quinze ans. Je n'y pense jamais, mais la nuit je le retrouve en rêve, cet appartement. Il me retrouve. Toujours le même scénario dont je me réveille comme un fugitif traqué, rassemblant quelques objets dans le désordre et sous la menace d'une apparition paternelle. Il n'y a jamais eu aucune photo de moi ici." Ouvrir la porte de l'appartement honni. Retracer pièce par pièce les souvenirs de ce qui s'est joué jadis avec le père. Puis partir en ayant pris soin de laisser l'enfance là où elle a eu lieu, encagée elle aussi.

Mon avis

Sa mère est morte lorsqu’il avait quinze ans et son père n’a pas su ou pas voulu l’aimer. Il a vécu avec son paternel dans l’appartement familial où il n’avait plus sa place, et où les compagnes défilaient. Il dérangeait, il pouvait aller vivre chez un copain sans que personne ne se préoccupe de lui.

Aujourd’hui, architecte renommé, il vit en Californie, avec celle qui partage son quotidien. La meurtrissure du désamour de son père, il la porte encore en lui, elle le hante dans ses cauchemars, elle envahit son esprit. Il n’aura pas d’enfant, c’est décidé. Il ne peut pas, il ne s’en sent pas capable.

Au décès de son géniteur, il récupère l’appartement. Que faire ? Vendre sans y mettre les pieds ou se rendre sur place (en prenant le risque de laisser remonter de tristes souvenirs) pour se libérer et enfin tourner la page ?

Il est long et douloureux le chemin de la résilience, il faut essayer de mettre des mots sur les maux pour panser les plaies, guérir et continuer la route.

C’est avec une écriture délicate, précise, ciselée comme une dentelle que l’auteur revient sur la vie de son narrateur. On passe du présent au passé, étape par étape, au gré des pensées de cet homme qui revient sur ce qui l’a fait souffrir. On a le sentiment qu’il cautérise les blessures en les évoquant. Une manière pour lui de les « enfermer », de ne plus les voir même si elles laissent des cicatrices, que l’on souhaite de moins en moins visibles.

C’est une très belle lecture qui nous fait pénétrer dans l’intimité des émotions d’un personnage qui a été détruit, dont la confiance a été émoussée et qui a besoin de remarcher sur les traces de son histoire personnelle pour évacuer tout ce qui encombre négativement sa conscience.

Hugo Lindenberg est psychologue clinicien, il sait exprimer tout ce qui touche à l’intériorité, au plus profond de chacun, ce qu’on cache et qui, parfois, comme dans ce roman, doit sortir pour libérer la parole afin d’avancer.


"Dans le silence de l'aube" de Françoise Bourdin

 

Dans le silence de l’aube
Auteur : Françoise Bourdin
Éditions : Belfond (2 Octobre 2008)
ISBN : 978-2714443540
352 pages

Quatrième de couverture

À 27 ans, Axelle Montgomery est une jeune femme au caractère bien trempé qui tient d'une main de maître les rênes de l'écurie familiale depuis l'accident qui a laissé Ben, son grand-père adoré, en fauteuil roulant. Cependant, si tout semble lui réussir, son assurance et ses triomphes ne sont pas du goût de tout le monde. Entre son frère, un ancien jockey, jaloux de sa position, et les propriétaires de chevaux de courses qui hésitent à lui accorder leur confiance parce qu'elle est une femme, Axelle a fort à faire. Sans compter l'amour qui s'invite inopinément dans sa vie... Deux prétendants se disputent ses faveurs : d'un côté Antonin, un jockey-vedette qui l'attire mais dont elle se défend de tomber amoureuse, de l'autre Xavier, un séduisant informaticien dont l'univers est fort éloigné du monde des courses. En digne héritière des Montgomery, Axelle va désormais devoir forger son propre destin...

Mon avis

C’est avec une écriture très abordable et fluide, des personnages bien ciblés (peut-être trop pour certains) que Françoise Bourdin nous entraîne à sa suite dans un haras.
Il y a le patriarche, à la « Jean Gabin »,  la petite fille qui a repris le flambeau, le rejeté un peu rebelle … toute une galerie de protagonistes pas aussi « lisses » qu’il y paraît. L’intérêt des secrets de famille c’est qu’ils permettent à une intrigue linéaire de rebondir et c’est tout à fait ça.

L’auteur sait très bien faire pour mettre en place son histoire, installer des ramifications faites de doutes, donner envie de tendre la main à certains pendant qu’on trouve les autres détestables.

Je me souviens d’un auteur (une femme) à qui j’avais dit lors d’une dédicace qu’il me semblait qu’elle faisait de « la littérature facile »…
Je ne dirai rien de ce style dans mon avis, je dirai simplement que ça se lit tout seul, vite, sans prise de tête et ce n’est pas désagréable (mais c’est comme les bonbons, il vaut mieux ne pas en abuser).


"Clifton - Tome 2 : Le voleur qui rit" de Turk, Bob De Groot et Greg

 

Le voleur qui rit 
Auteurs : De Groot / Greg (scénario et textes) & Turk (dessins), Texte : Greg
Éditions : Le Lombard
ISBN : 978-2205014464
52 pages

Quatrième de couverture

Après son créateur Raymond Macherot, après Jo-El Azara, c'est Turk et Bob de Groot qui vont aider le Colonel détective à démasquer "Le Voleur qui rit".

Mon avis

Deuxième tome des aventures du Colonel Clifton sous la plume de De Groot et de Turk.
Il y a deux histoires dans cet album « Le voleur qui rit » et « Le mystère de la voix qui court ».

Dans la première, un cambrioleur qui se moque de tout le monde ! Il annonce à l’avance les vols qu’il va commettre et malgré la police sur place, il y arrive tout le temps. Clifton veille et essaie d’anticiper mais la marge de manœuvre est réduite.

Dans la seconde aventure, c’est une « voix » qui sème la panique.

Dans les deux cas, le Colonel est parfois impulsif, et il dérange les autorités avec ses coups d’éclat. Il provoque un peu d’ailleurs.

Mais son flegme et son humour restent intacts. Certains dialogues sont truculents.

« -Je m'appelle Gus. Je suis l'idiot du village.
-Clifton, crétin de la ville. »

Il a une faculté de réflexion hors norme et c’est intéressant de suivre ses raisonnements.

Ce ne sont pas les meilleurs scénarios que j’ai lus mais j’ai beaucoup aimé les dessins, l’atmosphère. Quand je prends le temps d’observer attentivement les scènes, je m’aperçois qu’il y a plein de petits détails dans les vignettes. C’est un régal !


"Entre deux rives " de Claire Favre-Taylaz et Grégoire Caux

 

Entre deux rives
Auteurs : Claire Favre-Taylaz (Illustrations), Grégoire Caux (Texte)
Éditions : Jarjille (14 Novembre 2025)
ISBN : 978-2493649256
132 pages

Quatrième de couverture

En discutant avec l'un et l'autre de ses grands-pères, Grégoire s'aperçoit qu'ils étaient tous les deux en Algérie lors de la guerre d'indépendance. En creusant un peu, il comprend qu'ils ne défendaient pas les mêmes idées. D'un côté, Jacques, jeune instituteur fraîchement débarqué de métropole. La découverte de l'Algérie française va le bouleverser. En réaction, il va prendre des positions radicales. De l'autre, Gilbert, pied-noir et gendarme. Sa situation le porte à s'engager pour la sauvegarde de l'Algérie française. Le déroulé de l'histoire permet de comprendre leurs parcours de vie et la façon dont ils évoluent avant, pendant et après la guerre d'indépendance algérienne. Ces itinéraires individuels mettent en relief un pan majeur de l'Histoire de France dans la seconde moitié du XXème siècle.

Mon avis

Grégoire Caux, le rédacteur de ce roman graphique, a réalisé que ses deux grands-pères auraient pu se rencontrer en Algérie pendant la guerre d’indépendance.

Pour mieux comprendre l’histoire familiale, comme il l’explique dans le dossier instructif et complet (avec des photos d’époque, un glossaire, une carte des principaux lieux, une bibliographie) dans les dernières pages, il les a interrogés. De ces entretiens, il a retenu l’essentiel pour donner deux points de vue sur une même période. Il a alors confié les illustrations à Claire Favre-Taylaz qu’il connaît depuis longtemps.
Il est bien conscient, et il le souligne, que les souvenirs peuvent avoir été déformés, que la mémoire joue des tours. Quand il a pu le faire, il a vérifié. Mais l’essentiel est, pour moi, le fait que deux hommes que je qualifierai de citoyens ordinaires, se sont retrouvés embarqués dans des situations qu’ils ne maîtrisaient plus. Simplement parfois parce qu’ils laissaient parler leur cœur et qu’ils pensaient faire ce qu’ils devaient. L’Histoire (avec un grand H) les a entraînés, ils n’ont pas toujours choisi ou sans envisager ce qu’allait être leur vie s’ils prenaient cette direction.

Grégoire et Claire nous offrent un roman graphique remarquable par son contenu, sa mise en forme et tout ce qu’on découvre. Bien sûr, on ne saura pas tout mais c’est déjà édifiant !

L’un était instituteur (54 élèves en classe !), l’autre gendarme. Deux mondes totalement différents, deux missions qui n’ont rien à voir, deux ressentis, deux sensibilités, deux parcours …

Au fil des pages, on constate l’évolution de l’Algérie. Le regard de ces deux hommes devient plus « pointu », leur attitude évolue également, ils comprennent les risques de certains choix.  

Les deux papis analysent leur vécu, les conséquences de ce qu’ils ont vécu, subi quelques fois.

« -Qu’est-ce que tu as senti comme changements dans cette Algérie fraîchement indépendante ?
- C’était des changements profonds. J’avais quitté un pays colonisé, écrasé par la violence et je retrouvais un pays totalement tourné vers l’avenir. »

Les dessins, des aquarelles très expressives, accompagnent le texte de bien belle manière. J’ai apprécié le choix des couleurs, et la présentation qui met en exergue ce qui a besoin d’être « souligné ». L’auteur ne s’est pas contenté d’écouter ses deux papis, il a pris le temps de se renseigner, de recouper les éléments recueillis afin de nous transmettre des informations les plus justes possibles, sans aucun jugement.

Cet album donne un aperçu de l’Algérie coloniale et de la guerre d’indépendance algérienne. Ce n’est pas rébarbatif, très instructif. J’ai envie de me pencher sur certains titres évoqués dans la bibliographie.

Cette lecture m’a beaucoup intéressée et j’ai trouvé cet ouvrage particulièrement réussi.


"Le reste est silence" de Carla Guelfenbein (El resto es silencio)

 

Le reste est silence (El resto es silencio)
Auteur : Carla Guelfenbein
Traduit de l’espagnol (Chili) Par Claude Bleton
Éditions : Actes Sud (6 janvier 2010)
ISBN : 978-2742788071
320 pages

Quatrième de couverture

Tommy a douze ans, et une maladie cardiaque qui lui interdit les jeux turbulents des garçons de son âge. Caché sous une table, il s'amuse à enregistrer sur son Mp3 le joyeux verbiage d'un banquet nuptial. Et voilà que l'on parle de sa mère, brutalement disparue dix ans plus tôt. Une brèche s'ouvre dans les secrets si bien gardés d'une famille recomposée, comme il en existe tant. La vie que tous croyaient ordonnée et paisible dérape, et les liens se distendent à mesure que l'histoire se tisse. Dans les non-dits de l'autre, chacun cherche sa propre vérité. L'enfant découvre à travers la mort violente de sa mère l'improbable "faute" de la judéité. Le père voit se raviver l'abyssale impuissance à protéger ceux qu'il aime. Et la belle-mère d'affronter une fragilité qui lui vient de l'enfance, une incapacité d'aimer et d'être aimée. Le reste est silence explore avec grâce la part d'ombre de chacun - cet infime espace intime auquel même l'amour ne peut donner accès - pour rappeler que c'est l'addition de toutes ces blessures qui constitue la pierre angulaire de l'édifice familial.

Quelques mots sur l'auteur 

Carla Guelfenbein est née en 1959 à Santiago du Chili. Exilée en Angleterre après le coup d'Etat de Pinochet, elle y étudie la biologie, puis le dessin. De retour au Chili, elle travaille dans des agences de publicité. Le reste est silence est son troisième roman, en cours de traduction dans une dizaine de langues. Actes Sud a publié en 2007 : « Ma femme de ta vie ».

Mon avis

Une couverture superbe et un titre qui, a lui seul, invite à la poésie, et me voici partie avec un auteur inconnu entre les mains …. Qui plus est une femme, chilienne …L’occasion m’était ainsi offerte d’une nouvelle approche de la littérature de ce pays.

Une narration à trois voix :
Le fils de douze ans : Tommy.
Le père : Juan, veuf.
La seconde femme du père : Alma.
Après le numéro de chaque chapitre un symbole pour annoncer qui sera le narrateur.
J’ai accordé de l’importance à ses symboles.
Une flèche montante pour le fils qui veut toujours aller plus loin dans sa quête de la vérité, qui souhaite découvrir et comprendre tous les non-dits de la famille. (« Parfois, les mots sont comme des flèches. Ils vont et viennent, blessent et tuent, comme à la guerre. »)
Un sablier pour le père, qui ne peut pas arrêter le temps. Il doit accepter que la vie avance, l’entraîne, le bouge, l’oblige à agir et que les gens, les situations évoluent. Pourtant son fils voudrait quelquefois que l’aiguille de la montre ne tourne plus et que son papa reste avec lui.
Deux vagues parallèles pour la seconde femme, indécise comme ce qui la représente, un peu comme-ci, un peu comme ça. Ne sachant pas s’il vaut mieux agir d’une façon ou d’une autre…

Trois personnages englués dans leur vie, leur silence, leurs questions, leur réserve qui les empêchent de se confier, de se parler, de s’écouter aussi.

De silences en non-dits, ils ont bâti, cahin-caha, une unité, (une famille ?) pas très stable, où chacun s’empêtre dans ses interrogations, dans ses refus de voir ce qu’il en est réellement. N’est-ce pas plus facile parfois de faire comme si plutôt que de se laisser bouleverser par le changement au risque de perdre cette belle « façade » qui, si elle n’est qu’apparence, rend service parce qu’elle évite de
« creuser », d’entendre les réponses aux questions qui font mal, qui dérangent ? ….

L’écriture est belle, bien qu’assortie malgré tout de temps à autre de quelques longueurs. Fouiller les âmes est un exercice difficile, les décrire avec des mots encore plus.

« Nous restons silencieux. Nous savons tous les deux que parfois les mots éteignent cette chaleur fragile et profonde qui enflamme les personnes. »

Carla Guelfenbein est un écrivain qui écrit avec émotion, les sensations au bout du stylo. Peut-être parfois, retient-elle trop les mots, n’osant pas se laisser aller mais je la relirai car je pense qu’elle n’ a pas donné sa pleine mesure dans ce roman …


"Rivière tremblante" de Andrée A. Michaud

 

Rivière tremblante
Auteur : Andrée A. Michaud
Éditions : Rivages (19 Septembre 2018)
ISBN : 978-2743644833
370 pages

Quatrième de couverture

Août 1979. Michael, douze ans, disparaît dans les bois de Rivière-aux-Trembles sous les yeux de son amie Marnie Duchamp. Trente ans plus tard, dans une ville voisine, la petite Billie Richard, qui s'apprête à fêter son neuvième anniversaire, ne rentre pas chez elle. Là encore, c'est comme si elle avait disparu de la surface de la terre. Pour son père comme pour Marnie, qui n'a jamais oublié le traumatisme de l'été 79, commence une descente dans les profondeurs du deuil impossible, de la culpabilité, de l'incompréhension. 

Mon avis

Marnie porte sur ses épaules l’histoire de son ami Michael, son complice de jeux et d’aventures lorsqu’ils étaient enfants. Il a disparu, en 1979, alors qu’ils étaient ensemble, en train de jouer comme deux gamins insouciants, et elle n’a jamais oublié. Elle s’est éloignée de la région, a tout mis en place pour avancer dans sa vie mais ce fait reste gravé et présent en elle. À la mort de son père, elle revient sur les lieux, en 2009.

En 2006, la fille de Bill n’est pas allée à son cours de danse et on n’a jamais retrouvé sa trace. Lui aussi, ne peut pas oublier. Son couple a été détruit et Il reste hanté par ce qu’il aurait dû ou pu faire pour éviter tout ça.

2009, Marnie et Bill ne se connaissent pas et n’ont aucune raison de se croiser. Chacun vit un impossible deuil, comme souvent lorsqu’il n’y a ni corps ni explications. Les événements s’invitent régulièrement dans leur mémoire. Ils revivent, analysent, essayant de comprendre, de voir ce qu’ils ont raté.

On alterne leur quotidien, le passé, le présent. On ressent leur douleur, leurs angoisses, ils sont brisés de l’intérieur.

Je ne connaissais pas cette autrice canadienne et je suis heureuse de cette découverte. Son écriture, émaillée de mots et d’expressions de son pays : tabarnak, tuque, pantoute etc est très belle, poétique. Elle campe une atmosphère, un décor accompagné d’une nature parfois hostile avec tout ce qui est nécessaire à leur perception : les sons, la météo, les odeurs et les ressentis. C’est très immersif et on frissonne avec les personnages.

Peut-on continuer sa route sans savoir la vérité ? Peut-on accepter de ne jamais avoir de réponse ? À quoi ressemble les journées de ceux qui restent face à l’absence ? La plaie peut-elle se refermer, cicatriser ?

Ce n’est pas un roman avec une enquête policière, des investigations, des rebondissements. Même si on croise des policiers, ce n’est ni leur rôle, ni leurs actions qui sont mis en avant. Andrée A. Michaud creuse au plus profond de chaque individu. Elle retranscrit les émotions, les interrogations, le cheminement de chacun vers, peut-être, une forme de pardon afin d’être libéré de ce poids qui les étouffe et modifie leur destinée

Le style m’a envoûtée, c’est un récit qui s’installe doucement, qui vous prend dans ses rets, une certaine désespérance habite le texte mais sans pour autant tomber dans le pathos. C’est simplement la vie de ceux qui ont été blessés et qui souffrent encore…


"Ils n’ont rien vu" d'Andrea Mara (No One Saw a Thing)

 

Ils n’ont rien vu (No One Saw a Thing)
Auteur : Andrea Mara
Traduit de l’anglais (Irlandais) par Anna Durand
Éditions : Mera (15 octobre 2024)
ISBN : 978-2487149137
390 pages

Quatrième de couverture

Imaginez : vous êtes sur le quai du métro londonien, à l’heure de pointe. Vos petites filles sont devant vous et montent dans le wagon qui vient d’arriver. Mais alors que vous tentez de les rejoindre en traversant la foule, les portes se referment. Le métro s’éloigne, vous laissant seule sur le quai. Vous atteignez l’arrêt suivant, persuadée que vos enfants ont été prises en charge par la sécurité. Quand vous arrivez, on ne vous rend pas vos deux filles, mais seulement votre cadette : celle de deux ans, à peine capable de parler. Votre fille aînée s’est-elle perdue ?? A-t-elle été enlevée par un inconnu ?? Le coupable est-il plus proche de vous que vous ne l’imaginez ??

Mon avis

Aaron vit avec son épouse, Sive et leurs trois enfants en Irlande, à Dublin. Il est avocat, elle est journaliste. Lorsqu’il était plus jeune, il vivait à Londres, en colocation.

Ce week-end-là, ils se rendent, en famille, à Londres pour passer du temps avec les anciens colocataires. Sive est venue mais elle connaît mal les « codes » de ce groupe. Ils ont toujours l’air en compétition, comme si chacun devait prouver qu’il est le meilleur. En plus, avec les trois bambins, ce n’est pas simple pour elle. Mais elle est là, presque prête à devenir amie avec les femmes de la bande.

Alors qu’elle doit prendre le métro avec ses filles et son bébé, un drame survient. Les deux sœurs montent dans le wagon et les portes se referment, elle n’a pas eu le temps de les rejoindre ! Elle alerte le personnel et pense retrouver Faye (6 ans) et Béa (2 ans) à l’arrêt suivant. Sauf que seule Béa est présente. Son aînée a disparu, et personne ne semble avoir remarqué quoi que ce soit.

C’est l’horreur ! S’est-elle égarée, a-t-elle été kidnappée ? Que s’est-il réellement passé ? Les images des caméras de surveillance seront-elles exploitables ? Commencent des heures, des jours d’attente pour les parents de Faye.

Avec d’habiles retours en arrière, l’auteur nous éclaire sur le passé (sur quelques jours ou plus loin). On cerne les relations entre les copains et rapidement, on comprend que les non-dits, et peut-être même les mensonges, sont assez nombreux. Qu’entre ce qui est raconté et ce qui a été vécu, il y a parfois un gouffre …

Le début du roman m’a paru long, je sais qu’il fallait le temps d’installer le contexte (avant et après), les lieux, les personnages etc… mais il me manquait ce petit quelque chose qui fait qu’on a envie, en permanence, de tourner les pages.

Ensuite, tout s’est accéléré, suspense, fausses pistes, intervention des uns et des autres, tout pouvait être vrai ou faux en permanence et je voulais connaître la vérité.

L’écriture est fluide (merci à la traductrice), ça se lit facilement. Il y a bien de temps en temps, des mots en trop ou en moins mais ça ne m’a pas gênée.

L’auteur maîtrise son récit, elle sait où elle veut nous emmener et elle y arrive !

C’est une lecture plaisante que je ne regrette pas.

NB : un plan du métro et une liste des principaux personnages dans les premières pages, excellente idée !